ACTE I, SCENE I. 34i
J)ans vos brusques humeurs je ne puis vous comprendre. Comment prétendez-vous que soit fait votre gendre ?
M"' GROGNAC.
Je prétends qu'il soit fait comme on n'en trouve point ; Qu'il soit posé , discret, accompli de tout point; Qu'il ait , avec du bien , une honnête naissance ; Qu'il ne fasse point voir ces traits de pétulance , Ces actions de fou , ces airs évaporés , Dignes productions des cerveaux mal timbrés ; Qu'il ait auprès du sexe un peu de politesse ; Qu'il mêle à ses discours certain air de sagesse ; Qu'il ne soit point enfin, pour tout dire de lui , Comme les jeunes gens que je vois aujourd'hui.
VA.LÈRE
Cet homme à rencontrer sera très difficile ; Et, si vous le trouvez, je vous tiens fort habile. Vous nous en faites voir un rare eti)eau portrait : Et si vous ne voulez de gendre qu'ainsi fait. Quoique Isabelle soit et riche et de famille, Elle court grand hasard de vivre et mourir fille.
M"* G.ROGITAC.
Non : Léandre est l'époux que je veux lui donner.
VALÈRE
Léandrè !
M"* GROGNAC.
Ce parti semble vous étonner!
Mais c'est un fait, monsieur, dont peu je me soucie; Et je le trouve , moi , selon ma fantaisie.
Je sais bien qu'à parler de lui sans passion,
34a LE DISTRAIT.
Il est particulier en sa distraction ;
Il répond rarement à ce qu'on lui propose ;
On ne le voit jamais à lui dans nulle chose :
Mais ce n'est pas un crime enfin d'être ainsi fait.
On peut être , à mon sens , homme sage et distrait.
VALÈRE
Je croyois , à parler aussi sans artifice,
Qu'il avoit quelque goût pour ma nièce Glarice.
M"** GROGNAC.
Oh bien ! je vous apprends que vous vous abusiez ; Et, pour vous détromper, il faut que vous sachiez Que je suis dès long-temps liée à sa famille ; Et que , pour m'engager à lui donner ma fille , L'oncle dont il attend sa fortune et son bien, D'un dédit mutuel cimenta ce lien.
Léandre est allé voir cet oncle à l'agonie , Et j'attends son retour pour la cérémonie.
Si je n'a vois en vue un tel engagement , Il n'auroit pas chez moi pris un appartement. Vous qui logez céans avecque votre nièce.
Vous êtes tous les jours témoin de sa tendresse.
VALÈRE
Mais m'assurerez-vous que Léandre, en son cœur, Malgré votre dédit, n'ait point une autre ardeur; Et que, d'une autre part, votre fille Isabelle A vos intentions n'ait pas un cœur rebelle ?
M"" GROGNAC.
Léandre aime ma fille ; et ma fille fera, Lorsque j'aurai parlé , tout ce qu'il me plaira.