‹ Œuvres complètes de J. F. RegnardChapitre 10 sur 19 · DE L'ÉDITION DE · texte numérisé non relu

DE L'ÉDITION DE

Cette historiette est le récit des principales aventures que M. Regnard a eues dans le voyage sur mer, où il fut pris par les corsaires y et fait esclave en Alger. Il s'y est donné le nom de Zelmis : mais il me paroit qu'il n'a pas achevé le roman dans les formes , puisqu'il est mort garçon y et que l'histoire dit qu'il alla retrouver sa Provençale après la mort de son mari , dans l'espérance de l'épouser. Il avoit sans doute dessein de commencer Thistoire de sa vie par cette aventure , puisqu'il dit à la fin qu'à la première occasion il racontera ses voyages dans la Laponie , et dont il est parlé légèrement dans cette liistoriette , à laquelle il n'a pas donné la dernière main.

Dans la saison la plus agréable de Tannée , Clo* rindeetCéliane , charmées de la douceur du temps , se proposèrent d*aller passer quelques jours à une terre d*£urilas qui n'est qu'à trois petites lieues de Paris : elles y joignirent une amie communément appelée Mélinde, de qui la moindre qualité étoit d être parfaitement belle ; et pour rendre la partie encore plus parfaite, elles en avertirent (Jéomède, qui étoit depuis peu en affaire de cœur avec Mélinde. Cléomède étoit trop intéressé à embrasser une si favorable occasion , où 1 amour et le plaisir Tinvitoient, pour ne pas accepter avec joie le parti qu'on lui proposoit : il le fit aussi ; et cette belle troupe arriva le lendemain chez Eurilas, où elle trouva Floride , Artemèse, Damon et Lycandre, qui ne contribuèrent pas peu à former l'assemblée du monde la plus charmante.

Les divertissements qu'on prend à la campagne, la pèche, la chasse, le jeu, la promenade, étoient les plaisirs qui partageoient agréablement leurs journées. Un jour que cette belle compagnie se trouva sous un berceau de chèvrefeuille, qui est au bout du canal, attendant en ce lieu que la chaleur du jour fut passée , on se mit k parler d'abord des agréments de la campa-

3i4 LA PROVENÇALE.

gne , quand on sort tout d'un coup de Tembairas et du tumulte de la ville. Le discours ensuite tourna sur les voyages: chacun en parla selon son goiit ; les uns n'aimoient rien tant que la variété des villes et des pays , et les autres étoient pour les aventures qui arrivent presque toujours à ceux qui voyagent. Céliane , là-dessus, joignant à sa satisfaction particulière le plaisir qu'elle feroit à toute l'assemblée , pria Cléomède de faire le récit des dernières aventures de Zelmis, quelle n'avoit jamais sues qu'imparfaitement Zelmis étoit connu de cette belle assemblée ; il étoit ou parent ou ami de tous ceux qui la composoient ; ce qui fit que Cléomède , ne différant pas à les satisfaire, commença en ces termes :

Je suis assez ami de Zelmis , mesdames , pour me flatter qu'il ne m'a rien caché de tout ce qui lui est arrivé , et assez persuadé de sa bonne foi pour vous assurer qu'il n'entre rien de fabuleux dans ce que je vais vous dire ; c'est ce qui me fait espérer que les événements singuUers que vous y trouverez vous plairont infiniment davantage , puisque , s'ils ne sont pas racontés avec toute la délicatesse possible 9 ils seront du moins soutenus de la vérité.

Zelmis , revenant d'Italie , s'embarqua un soir assez tard sur un bâtiment anglois qui passoit de Gènes à Marseille. Le vaisseau commençoit à

LA PROVENÇALE. 3i5

ûure sa route, et Zelmis, triste et rêveur , la tête zppajée de son bras, regardoit fixement la mer , qui ne lui aToit jamais paru si agréable : elle n étoit pcnnt dans ce calme ennuyeux qui ne la dîatîngf^^ pas même des étangs les plus tranquilles; elle n étoit pas aussi dans cette fureur qui la fiait redouter ; mais on la voyoit dans Fétat que tout le monde la souhaite, lorsqu'un vent modéré l'agite, et comme elle étoit quand elle forma la mère des Unours.

Il s'abandonnoit aux rêveries qu'inspirent ces Tagues légères qui , venant à se briser contre le vaisseau, y laissent, pour marque de leur fierté, cette écume dont on le voit environné. H songeoit à l'aimable Elvire , qu'il aimoit infiniment , a qu'il quittoit peut-être pour jamais. Ne pou- Tois-je, disoit-il en se plaignant, trouver dans ma patrie , si pleine de belles personnes , un objet qui pût m'arréter ? Falloit-il passer les mers pour aimer , et me flaire si loin un engagement auquel il faut renoncer si tôt ? Mais , reprenoit-il sqnrès quelques moments de silence, je n'y renoncerai jamais ; je vous aimerai toujours, belle Elvire ; et quand vous m'auriez oublié, je me souviendrai toute ma vie que vous êtes la plufr adorable personne du monde.

11 fut interrompu dans ces rêveries par une voix qui lui vint frapper les oreilles ; la personne dont A parioit étoit à la fenêtre de la chambre du capi-

3i6 LA PROVENÇALE.

taine, et chantoit tendrement un air provençal. Zelmis fut attentif à ce chant; et quoique le bruit du vaisseau rempêchât de distinguer une voix qiii lui paroissoit si douce : Voilà, dit-il néanmoins en lui-même , l'accent de ma chère Elvire ; mais , hélas ! ce n'est pas elle : elle est bien loin d'ici , et je ne la reverrai peut-être de ma vie. Zelmis, qui n'étoit point encore entré dans la chambre du capitaine , eut envie de connoître la personne qui avoit tant de rapport à Elvire dans la voix. Il aperçut en y entrant une jeune dame d'une beauté extraordinaire : son esprit éclatoit dans ses yeux , et ses yeux vifs et pleins d'amour portoient dans le fond des âmes tous les feux dont ils brilloient; les grâces et les ris voloîent autour de sa bouche , et toute sa personne n'étoit que charmes.

Je ne puis exprimer la surprise de Zelmis , quand il se trouva si inopinément dans le même lieu où étoit la personne qu'il adoroit. Quel étonnement de se voir si près d'Elvire , quand il s'en croyoit si éloigné! A peine en crut- il à ses yeux; mais ils avoient remarqué trop de charmes dans cette jeune personne pour s'y tromper. Zelmis n'avoit des yeux que pour elle , et il ne connoissoit dans le monde d'autres appas que les siens; mais, en la reconnoissant , que de désordre! que de trouble! que d'agitation ! Quelle violence ne se fit-il point pour cacher en leur naissance tous les mouve-

LA PROVENÇALE, 3i7

mente qpie cette rencontre imprévue Iiu cau$a« et que la présence d'un mari rofoligeoit à étouffert Quelle joie pour Elvire de retrouver Zelmis dans le temps qu'elle espéroit moins de le revoir ! et quelle contrainte d'en cacher les transports à son mari! Quel trouble pour ce mari qui reconnut Zelmis, que la jalousie lui avoit trop bien fait remarquer, et qui se souvint alors de tout ce qiû s etoit passé à Bologne , quand la passion de Zelmis pour Elvire commença!

Ce fut en effet ce lieu qui la vit naître ; et ce fut U que Zelmis commença à goûter les charmes d'un amour naissant. On y fait pendant le carnaval des courses de chevaux et des tournois qui sont re- Dommcs par toute lltalie , où la noblesse des environs ne manque point de se trouver. Bien n'est plus galant que ces fêtes ; tous les cavaliers s'efforcent de s'y faire distinguer par leur magnificence et leur adresse ; et la présence des dames n'y eicite pas une médiocre émulation. Le tournoi ne fut jamais plus superbe que le jour que Zehni» le vit , et les hommes y empruntèrent la figure des dieux poiu- le rendre encore plus célèbre. Neptune y parut suivi ^de ses Tritons; on y remarqua le dieu de la guerre au miUeu d'une troupe de combattants, qui s'étoit défait ce jour-là de sa iiertt- ofdiiiuiro pour plaire Lla\anlnge aux dames. Phiton même s'y situoit avfc un équipage tout lais qui u'itvuit rieu d'eftrayant

3i8 LA PROVENÇALE.

Zelmis s'arrêta davantage à considérer une jeune personne qu'il reconnut Provençale à sa parole, et qui se trouva sur le même amphithéâtre où il étoit, qu'à regarder ce qui se passoit dans la carrière. G'étoit la charmante Elvire : la voir et l'aimer fut pour lui* une même chose ; et la fortune , qui le favonsa dans ce moment , lui fournit roccasion favorable de se faire connoître alors de cette jeune Provençale. Il y avoit sur le même amphithéâtre quelques personnes , qui , en s'avançant pour voir avec trop de curiosité , empéchoient qu'Elvire ne vtt commodément les cavaliers du tournoi. Zelmis s'approcha de ces gens-là, et leur ayant fait remarquer qu'ils incommodoient une dame qui étoit derrière eux, il les pria honnêtement de s'écarter et de laisser la place libre.

Zelmis , comme vous savez , mesdames , est un cavalier qui plaît d'abord; c'est assez de le voir une fois pour le remarquer , et sa bonne mine est si avantageuse qu'il ne faut pas chercher avec soin des endroits dans sa personne pour le trouver aimable ; il faut seulement se défendre de le trop aimer. El viré le vit, elle le trouva bien fait, elle conçut de l'estime pour lui , et le t^emercia en des termes les plus obligeants du monde. Elle disoit les choses avec un accent si tendre , et un air si aisé, qu'il semblott toujours qu'elle demandât le cœur, quelque indifférente chose qu'elle pût dire; cela acheva de perdre le cavalier. Quand la beauté de

LA PROVENÇALE. Sig

cette Provençale ne rauroi t pas charmé , ses paroles lauroient rendu amoureux , et le je ne sais cpioi , plus touchant mille fois encore que la beauté, le surprît; de, sorte que sa passion naissante fut en ce moment-là au point où les plus fortes peuvent a peine arriver après beaucoup de temps. Elvire ne fut guère moins troublée de cette nouvelle vue; elle étoit inquiète d'avoir vu Zelmis , parce qu'il ne lui avoit pas déplu ; et elle le trouva aimable avant qu elle sut qu'il l'aimoit

Zelmis ne fut pas long-temps à ressentir les effets de l'amour; il s'abandonna d'abord à cette reTerie si naturelle aux amants, qu'il trouvoit agréable, en songeant qu'elle ne déplairoit peut* être pas à sa nouvelle maltresse, si elle la vojoit, et si elle en savoit la cause. Il apprit qu'elle étoit anîvée depuis peu à Bologne avec son mari , et qu elle alloit fort souvent chez la marquise Ange- Uni , chez qui l'on faisoit tous les jours des parties de jeu et de plaisir. Zelmis connoissoit la mar« quise ; tous les étrangers étoient fort bien venus chez elle; elle étoit de ces femmes qui font, pour ainsi dire, les honneurs de toute une ville. Il ne manqua pas de se trouver le lendemain chez elle : Elvire y vint aussi; mais elle y vint d'une beauté si achevée, que, quand Zelmis n'auroit pas commencé à Taimer dès le jour précédent , il n'au*' roit retardé sa passion que de quelques heures : i^ se mit auprès d'elle pour jouer, et il lui dit cent

320 LA PROVENÇAtE.

choses agréables , sur lesquelles elle eut occasion de faire parottre sod esprit

Il ne fut pas difficile à Ëlvire de s'apercevoir de la passion de Zelmis; elle s'en aperçut même avec plaisir. Ses yeux qu'elle rencontroit toujours , ses absences pour le jeu, ses paroles qui ne s'adressoient qu'à elle , lui disoient assez ce qu'elle eût été fâchée de ne pas apprendre.

On quitta le jeu, et.l'on remit la partie au lendemain. Zelmis s'y rendit de bonne heure; mais comme il y vint dans une heure où il n'y avoit encore que fort peu de personnes , il. s'entretint quelque temps dans l'antichambre avec un cavalier qu'il ne connoissoit point, et qu'il croyoit Italien. Il étoit dans cette conversation quand la belle Provençale entra. Elle arrêta les yeux de tous ceux qui étoient présents , par son air et par sa bonne grâce : elle étoit d'un air qui faisoit qu'on ne regardoit qu'elle dans les lieux où elle se trouvoît. Zelmis la salua ; et la personne avec qui il étoit ^'approchant de cette aimable 'dame, lui dit en souriant quelques paroles à l'oreille, auxquelles elle ne répondit que par un souris , et passa, sans s'arrêter, dans la chambre où étoient les dames.

Tout étoit faveur de la part d'Elvire ; Zebnis souffrit impatiemment qu'un autre que lui en reçût; et s';ip|>n)thaiit de ce prclciidii rival :(^'" voua êtes lieiireiiuBKimieiinalB. dit-il, de i:i>i> neutre }nii'Liculii^Pp^tla||r -"tncquiv

LA PROVENÇALE. 3ai

passer ! qu'elle a de charmes ! Vous raimez , qioiiùeur, poursui%it-il; car il suffit de la voir pour en être chaimé , et elle vous a reçu d'une manière i liure croire que vous ne lui êtes pas indifTérent. Vous De vous trompez pas , répondit l'inconnu ; je l'ûme, et je suis même assez heureux pour pouvtÙT me flatter d'en être aimé. Quel poison pour, liàaùs que les paroles de cet inconnu! elles le jetèrent tout d'un coup dans un désordre qu'il n'est pas aisé de se figurer. Il se sentit jaloux presqueaussitôt qu'amant, mais d'une jalousie si forte, qu'on ne pouvoit bien ta comparer qu'à son amour. Uentradans la chambre où on se di^>osoit à jouer; nuis il y entra avec un air si préoccupé , qu'où ne vit plus sur son visage et dans ses atUions cet enjouement et cette liberté qui lui étoient si naturels. Il joua pourtant auprès d'Etvire, mais avec si peu d'attention , qu'on s'aperçut aisément qu'il songeoit à tout autre chose. Ses yeux étoient presse toujours attachés sur la belle Provence ; et la peur qu'il avcÀt qu'on s'en aperçût lui vendmt si cher le plaisir qu'il en recevoit, qu'il ne le goùtoil qu'en tremblant Elv'trc cr^iît^noit aussi de reo* ries l'egardsde Zeliiiis, parce qu'ils ne lui nt que trop, et que sou mari, quil'obseriitiuuelleoient, ctutlioit ses actions même fférente*.

ms eut Olf long- temps tours i»ou\ cuicuts que causent la

3aa LA PROVENÇALE.

vue cVune maîtresse et la présence d'un rival , il connut enfin par le discours de toute la compagnie, et par les paroles et les manières d'£lvire même, que cet inconnu étoit son mari.

Lorsqu'il en fut persuadé , ce filt un nouvel embarras qui acheva de le troubler. Il est vrai qu'il ne sentit plus dans ce moment une si cruelle jalousie ; mais aussi la honte d'avoir fait l'aveu de son amour à la personne à qui il devoit. le plus le cacher , quoiqu'il ne lui en eût pas beaucoup dit , le jeta dans une telle confusion, que ne pouvant plus soutenir les regards d'Elvire et de son mari , il sortit dans le temps qu'elle se disposoit à s'en aller, pour leiu* faire connottre que, puisque c'étoit; elle seule qui l'attiroit dans ce lieu , il n'y avoit plus que faire quand elle n'y étoit pas.

Zelmis revint le lendemain chez la marquise ; mais il ne trouva pas ce qu'il y cherchoit. Ëlvire n'y vint point ; son mari , qui ne pouvoit souffrir que d'autres que lui trouvassent sa femme belle, ne lui voulut pas permettre de s'y rencontrer. Cet homme étoit extrêmement défiant ; les moindres apparences de galanterie lui donnoient d'étranges soupçons. Zelmis lui en avoit trop appris ; et quand il ne lui auroit rien dii;, la défiance de lùi-méme et la connoissance du mérite de sa femme le portoient assez à ne l'exposer dans le monde que lorsqu'il ne pouvoit absolument l'éviter.

Zelmis connut bientôt la cause de ce désordre,

LA PROVENÇALE. 3a3

il en fut dans une douleur inconcevable, et il €|uilta la compagnie pour aller rêver en secret à raimable Elvire , puisqu'il n'avoit pas eu le plaisir €le b voir. Il ne sortit le lendemain que pour aller regarder la maison où elle étoit renfermée, espérant que le hasard lui feroit peut-être trouver Foccasion de jouir de sa vue ; mais ses espérances ftirent vaines. Il y vint le jour suivant avec aussi peu de succès : il apprit enfin quelques jours «tprès qu'elle étoit partie pour Rome avec son mari, où elle alloit solliciter un grand procès ({u elle avoit pour une terre qui lui appartenoit dans le comtat d'Avignon. 11 se mit aussitôt en diemin pour le même lieu, et il se fit un plaisir, en Y allant , de suivre Elvire , et de passer sur les luémes routes qu'elle avoit vues quelque temps auparavant

Zelmis ne fut pas plus tôt à Rome, qu'il s'in* forma avec soin d'Elvire : il se trouva à toutes les fêles, et la chercha dans ttntes les assemblées ; mais de Prade ( c'est ainsi que s'appeloit le mari de cette belle ) avoit pris im logis dans un quartier de Rome si peii fréquenté, que Zelmis B en put apprendre aucune nouvelle.

Un jour que Zelmis se trouva sans être masqué à un bal que le marquis de Lienes, ambassadeur «TEspagne , donnoit à la princesse de Ratziwil , sonir du roi de Pol<^ne , il y fut abordé d'un masque magnifique, qui, contrefaisant sa voix y

hii fit quelques questions en italiep « et lui demanda si, depuis qu'il étoit à Rome, il n'avoit point fait quelque inclination. Zelmis répondît assez indifféremment, comme il faisoit à tous ceux qui ne lui parloient point d'Elvire. Mais cette personne masquée le pressant davanta^ : Les beautés Eomaines y continua-t-elle , n'ont-elles pas assez de charmes pour vous engager? et n'en peut-on point trouver une qui égale celle que vous rencontrâtes à Bologne? Eh! où est-elle? s'écria Zelmis plein du trouble que ces dernières paroles lui causèrent. Est-elle à Rome ? est-elle ici ? la connoissez-vous 1* apprene&m'en des nouvelles. Vous aimez donc ? reprit le masque asse^ froidement; et ces transports amoureux font bien voir qu'une autre passion trouveroit dilHcilement place dans votre cœur. Une autre passion ! reprit Zelmis. Qu'il est aisé de voir que vous me connoissaz mal ! et que vous faites d'injure au mérite de la personn^que j'aime! Tous les coeurs du monde ensemble pourroieut-ils l'aima autant qu'elle est aimable? et vous me demandez s'il y a encore place dans le mien pour un autre amour! Cependant son embarras croissoit, et il examinoit la personne qui lui parloit , avec des yeux si curieux, qu'il l'auroit à la fin reconnue, si l'approche d'un autre masque qui l'emmena n'eût fait cesser nltc coa^^^^^^^mis U suivit i-iieoiv autant iin'il i^ ^^^^Ih^ pudu*.-

LA PROVENÇALE. 3a5

pRSse,il loi lut impossible de lu retrtwivn-. Il sortit du bal ■%*«■ l'inqui^ltide mortr^le de n'uvoir pu reconnoltre U personne qu'il y avilit \nio. Il nesavoit si c« nVtoit point 1» marquise Angelint, ijm étoit depws peu Ji Rome, ou qttelqiie antre àiroe de sa ccmnoissance. Il crut aussi aver plaisir q«ecVto»tElvire,qweson cteur. par mille secrets ■MMn-cments, a^-oit reconnue plus t6t que ses teuxî « dans cette créance, tantôt il se louoit (lavoir fait counoitre son autour Ji la personne ifi'tlatmoit, sans qu'il lui en eût coVkt^ la peine qu'on soulfirv ordinairement â faire de pareilles déclarations ; tantôt il craiguoit d a^xli^ Ole trop indiscret, et d'avoir peut^^tre dit <^ mie autre re qull n'oitt voulu dire qu'ji £h-ire. U étoit enfin dans le cruel désespoir de n'en a\'t>ir aucunes nouvelles certaines, lorsqtie revenant quelques jours après de (aire cortt^fie au duc d'EstrtVs , ambassadeur de FVance , qui avoit eu audience du P^ ce jour-U , et se promenant avec quelqtu>K Francis dans la beUe salle du Carrache , en atlendant le ditier, il vit entrer la personne qu'il clier> choit depuis si lon^temivi. et que ses nfTairt's particulières avoient ap|>olèe ce j(>ur4jt cher, l'ambassadeur. Elvire reconnut d'abord Zèlmis, avec tui dcsordn.- ((u'clli- rut de la peine 4 cacber; et Zcbaii a|>en7tii th \w .\\vC un trouble que n*|>au- <ki|MI «u- son \ )vi^i' Un sentimentH de son ccrur, ]« Jk choisir un moment

jManrt uufi<|iii-

3a6 LA PROVENÇALE.

favorable pour se parler , parce que tous ceux qui étoient dans la galerie étoient venus faire compliment à Elvire sur sa beauté. Mais Zelmis , prenant le temps qu'elle étoit un peu écartée de la compagnie : Quelle agréable avenHive vous conduit ici , madame ? lui dit-il en l'abordant. Qu'il y a long-temps que je vous cherche ! et que jeserois heureux si l'empressement que j'ai eu pour vous trouver avoit fait ce que le hasard fait aujourd'hui! Je ne crois pas , repartit Elvire , que personne se soit jamais beaucoup mis en peine de me chercher ; et si quelqu'un l'avoit pu feire , je vous soupçonnerois moins que tout autre, puisque vous n'avez pas dû chercher ce que vous aviez trouvé ! Eh ! où vous ai-je donc trouvée ? reprit Zelmis. Je ne vous ai jamais vue qu'à Bologne , et je me veux du mal d'avoir vécu si long-temps , et de vous avoir connue si tard. Il est vrai que depuis ee moment-là vous m'avez toirjours été présente dans le cœur : mais «nfin je ne me souviens pas d'avoir été assez heureux pour vous revoir. Et moi , repartit Elvire , je me souviens fort bien de vous avoir vu depuis ce temps^là. Seroit-il possible , madame , interrompit Z^mîs , que n'ayant des yeux que pour vous, ils m'eussent trompé dans l'occasion où j'en avois le plus de besoin ? IH'étiez-vous pas au bal chez l'ambassadeur d'Espagne? reprît la Provençale en souriant. N'y fûtcsvous pas abordé d'un masque ? Ne vous dit-il rien ,

LA PROVENÇALE. 3a7

ce masque? Que tous seaible-t41 de celte persûone ? la reconnùtes-vous ? la prîtes-vous pour Ekîre? Ah, madame î que me dites-vous ? répliqua Zrfanîs ^eîn de trouble et de confusion. Que je veux de. mal à mes yeux de m'avoir trahi , et.de œ TOUS avoir pas reconnue! U parloit encore ^nand M. Fambassadenr parut , lequel ayant fait oompliment à cette belle dame, passa dans une salle v<Msine pour se mettre à table. Zelmis bientôt après lut obligé de le suivre. Mais avant que de quitter Taimable Provençale : Tai donc été bien ■ialhfnreux,madame,lai dit-il, de vousavoirrencontrée sans vous connoitre ; mais je le suis enccMv plus, aujourdluii ipie je vous connois, de TOUS perdre si tôt, après vous avoir cherchée si long4emp&. U la conduisit ensuite à son carrosse , etap|mt de MéUte, sa femme-de-chambre, qui éloit pour lors avec elle, la demeure de sa belle

n y avoit trop long-temps que Zelmis aspirait a voir Elvire, pour ne pas chercher toutes les occasions de se rencontrer avec elle. 11 la vit le plus souvent qull lui fiit possible; et toutes les (ois que ces deux personnes se trouv<Hent ensemble , c'étoit toujours avec ces émotions que fût naître Tamour à la vue de ce qu^on aime.

Elvire commença dès lors à s'apercevoir que ce qadle croyoit estime pour Zelmis étoit quelque diose de plus. Elle eût bien voulu que le mot de

3a8 LA PROVENÇALE.

bonté eût été assez fort pour exprimer ce qu'elle sentoit pour lui; mais elle ne pouvoit, avec justice 9 appeler cela d'un autre nom que â^ amour. Elle eut de la confusion de s'être si tôt rendue ; elle en frémit : mais voulant s'excuser à elle-même^ elle en attribila plutôt la faute au mérite de Zelmis qu'à sa foiblesse. Elle employa pourtant tous ses soins à cacher sa défaite aux ye«ix de Zelmis; elle ne lui parla plus qu'avec froideur pour l'empêcher de concevoir aucune espérance, et mêla dans toutes ses actions un air de sévérité. Mais Zelmis , qui a peut-être 'été aimé plus d'une fois, connut les véritables sentiments d'Elvire , malgré toutes ses feintes et ses déguisements : et pour peu qu'on eût eu de pénétration , il n'eût pas été difficile de s'en apercevoir. Il faut plus d'art à cacher l'amour où il est, qu'à le feindre où il n'est pas ; et l'on remarquoit toujours dans les fausses rigueurs d'Elvire plus de contrainte que de naturel : quelque étude qu'elle apportât à détourner ses regards de l'endroit où il étoit , quand elle sortoit de cette continuelle application , 'ses yeux, qui n'étoient pas toujours d'intelligence avec son cœur, cher choient Zelmis de tous côtés, et étoient sans cesse inquiets jusqu'à ce qu'ils se fussent arrêtés sur lui.

Zelmis étoit au comble de sa joie, lorsqu'il reçut des lettres.de France qui lui apprirent que des affaires de la dernière importance l'y appeloient.

LA PROVENÇALE. Sag

Ces nouvelles le jetèrent dans un chagrin qu'il n'est pas aisé de se figurer. 11 ne put se résoudre à quitter Elvire dans le temps qu'il avoit le plus de raison à demeurer près d'elle , et il crut que ses affaires les plus importantes étoient celles de ses amours. Il étoit dans cette résolution quand de nouvelles lettres, beaucoup plus pressantes que les premières, l'avertirent de se rendre au plus tôt à Paris, s'il ne vouloit pas ruiner entière* ment sa fortune. Eh ! quelle fortune ? s'écria-t-il en Ifes lisant. Puis-je en attendre autf*e part qu'auprès d'Elvire? Avec elle ai-je rien à désirer? et sans elle me reste-t4l quelque chose à espérer ? Hé bien , je partirai , continuoit-il , puisque tu le veux, cruel destin! mais au moins auparavant que de partir je veux découvrir tout mon cœur à Elvire; elle connoitra l'excès de mon amour, elle verra là violence du sort qui m'arrache d'auprès d'elle et qui me force à la quitter : mais , que dis-je ? je ne la quitterai jamais.

Zehms ne songea plus dès ce moment«*là qu'à trouver l'occasion de voir sa belle Provençale. Il avertit Mélite de son départ et du désir extrême qu'il avôit de parlei* à sa maîtresse. Mélite lui fronàt toutes sortes de secours ; elle le flatta quelques jours après de l'espérance de parler le lendemain à Elvire en l'absence de son mari, et ajouta même , soit que cela vînt d'elle ou de la connoissance qu'elle eut des sentiments de sa

33o LA PROVENÇALE.

maîtresse , qu eUe n'en seroit pas fàdiée. Il n'en fallut pas davantage pour élever Zelmis au comble de la joie ; mais comme il ne faut rien pour flatter ou désespérer un amant , et que , suivant ses différents caprices , il s'afflige et se réjouit souvent de la même chose , il craignit aussi que cette facilité d'Elvire à le voir ne fût une marque de son indifférence et du peu de risque qu'elle couroit en lé voyant.

Il se trouva néanmoins l<e lendemain, au lieu et à l'heure matquée par Mélite, qui qe. manqua pas aussi à sa parole ;* elle le conduisit , par un degi*é dérobé , à la chambre de sa maîtresse ; mais on ne peut dire les craintes et Içs irrésolutions de Zelmis quand il fut sur le point d'y entrer, résolu à aimer toujours Elvire en secret sans oser rien entreprendre qui lui pût déplaire. Il parut enfin , plein de cette timidité que donne l'amour , dans )e lieu où étoit Elvire ; et en l'abordant d'un air plein de respect : Pardonnez , madame , lui dit-il en se jetant à ses genoux , pardonnez à un emportement dont vous êtes seule la cause , et à un crime que l'amour me fait commettre. Quand je ne vous dirois pas présentement que je vous aime, mes yeux et mes actions vous l'auroient pu faire oonnoître il y a déjà long-temps ; mais qudque counois^ance que vous ayez de cet amour , vous ne pouvez savoir jusqu'à quel point je vous aime : vous ne saimez, madame , inspirer de médiocres

LA PROVENÇALE. 33i

passions ; et connoissant bien que je vous aime intiniment plus quon n'a coutume d aimer, je suis au désespoir de ne pouvoir vous le dire que comme tout le monde le dit Elvire , feignant que cette visite imprévue et ce discours de Zelmis la surprenoit étrangement : Il n'est pas malaisé, monsieur, répondit-elle avec une feinte rigueur, de juger de la violence de votre amour par laction hardie quç vous venez d'entreprendre. Ah I madame , repartit Zelmis , n'achevez point , je vous prie , de m accabler : j'avoue que vous avez sujet de vous armer contre moi de tout votre courroux ; mais quelle que puisse être votre indignation, je ne sais, madame, s'il est quelque chosç de plus funeste pour moi que le mortel déplaisir de vous taire que je vous adore. Peutêtre néanmoins que le respect qui m'a fait ba* lancer si long-temps à vous faire une pareille déclaration , m'auroit encore retenu aujourd'hui , si la nécessité ne m'y contraignoit. Je vous aime , et je pars. Ces paroles firent oublier à Elvire toute la rigueur avec laquelle elle avoit commencé à lui parler. Vous partez ! reprit«elle : eh ! que vous sert-il donc de m'aimer ! et que vous serviroit-il qu'on eût quelque bonté pour vous , et peut-être quelque penchant k ne vous pas haïr ? Mon , belle Elvire , répliqua Zelmis un peu ras-^ sure par ces paroles , je ne demande point que vous m'aimiez ; je n'aspire point à uu état si

33a LA PROVENÇALE.

heureux : accordez-moi seulement la grâce de revenir dans peu auprès de vous sans vous déplaire ; et si vous voulez me permettre quelque chose de plus , souffrez que je vous aime tout le reste de ma vie. Aimez*moi , j'y consens , reprît Elvire , et croyez que je ne suis pas insensible à votre passion , et que je ressens quelque chagrin de votre absence. Ah ! madame , s'écria Zehnis les larmes aux yeux , connoissez-vous les peines d'une absence ^ vou6 qui ne savez pas ce que c'est qu'une passion ; vous , madame , qui ne devez aimer que vous-même , et qui portez toujours où vous êtes tout ce qu'il y a d'aimable au monde? Mais quelque bruit qui se fit à la porte obligea Zelmis à se retirer promptement , par le même degré qui l'avoit conduit , où Mélite l'attendoit Il sortit tout charmé de ce qu'il venoit d'entendre : il rcpassoit dans son esprit toutes les paroles d'Elvire, il les examinoit dans tous les sens avantageux qu'on leur pouvoit donner ; il craignoit quelquefois de n'avoir pas dit de sa passion tout ce qu'il auroit dû dire ; quelquefois il appréhendoit d'avoir paru trop hardi : enfin il demeuroit toujours aussi mécontent de lui qu'il étoit satisfait de l'aimable Provençale. Elvire , de son côté y s'abandonna aux larmes et aux regrets quand elle ne vit plus Zelmis ; elle fit des plaintes à Mélite de l'avoir exposée à une vue si chère et si dangereuse. Car enfin , que vcux-je faire ? lui

disoi^Ue. Veux-je aimer Zelmis ? veux-je oublier mon devoir ? Je sens que je ne puis le voir sans 1 aimer , et je ne puis l'aimer sans crime. Je dois ma tendresse à mon époux , et j'appréhende que Zelmis ne me Caisse oublier ce que je lui dois. Que je me veux de mal j continaoit-elle , d'avoir paru si foible, et de ne l'avoir' pas reçu avec les froideurs que je devois! Mais il est parti, p^ursui* voit-elle; je ne le verrai plus, et je ne serai plus exposée aux dangereux combats que me livrent Tamour et le devoir.

Zelmis partit avec tout lennui que cause une cruelle séparation ; mais il n'alla pas loin : le chagrin et la fatigue du voyage Tarrétèrent à Florence , où il fut attaqué d'une fièvre si violente , que ceux qui connoissoient la cause de son mal crurent que cette maladie en seroit la fin. II fut en peu de jours dans un extrême péril; maiis la nature , aidée des remèdes y eut en lui tant de force , que , contre l'opinion de tout le monde , il recouvra la santé au bout de quelques mois ; et cette maladie ne servit qu à augmenter sa première vigueiu*. Tandis que Zelmis reprenoit^ses forces , Ëlvire ayant terminé heureusement ses affaires à Rome , revenoit en France ; et la fortune la conduisit à Gènes dans le même temps que Zelmis y arriva. Ils s'em* barquèrent , comme j'ai dit, sur ce vaisseau anglois; et ce fut là que Zelmis reconnut l'aimable Provençale dont il se croyoit bien éloigné^

On ne peut exprimer quels furent les sentimen ts de ces personnes , lorsqu'elles se trouvèrent ensemble. Que la vue de Zelmis ralluma de feux dans le cœur d'El vire! qu'elle y fit revivre d^ardeur! Quand on aime , on doute souvent de ce- qu'on croit le plus. Cette jeune personne ne pouvoit se persuader qiie Zelmis , qu'elle croyoit en France , se trouvât si près d'elle. Zelmis ne pouvoit comprendre quel bonheur lui faisoit retrouver Elvire. Ils eurent cent fois la bouche ouverte l'un et l'autre pour se témoigner leurs transports de joie; et la présence d'un mari leur faisoit toujours dire tout autre chose qu'ils ne vouloient. Mais ils eurent beau se contraindre , de Prade , que la jalousie rendoit pénétrant, s'en figuroit toujours plus qu'il n'en voyoit , et en voyoit encore davantage qu'il n'en paroissoit ; les actions les plus ordinatres , les paroles les plus indifférentes d'Elvire et de Zelmis , qui n'auroient rien dit à tout autre, étoient pour le mari des preuves convaincantes de leur intelligence. Quand Zelmis jetoit les yeux sur Elvire, de Prade entroit aussitôt dans des emportements terribles, dotit à peine étoit-il le maître. Quand Zelmis les en retiroit, il savoit si bien qu'on étoit accoutumé à r^arder sa femme quand on se troutoit avec elle , que qui ne la regardoit pas y enlendoit du mystère.

La conversation ayant néanmoins duré jusque bien avant dans la nuit, le capitaine céda son lit

à Elvire et à son mari , et il en donna un antre à Zelmis dans la même chambre. Je ne vous assu-* rerai point, mesdames, si la joie qu'eut Zelmis de se.sentir auprès de sa maîtresse, fut plus gi*ande que le dépit qu'il eut de la savoir si proche de son mari. Ce qu'il y a de certain , est qu'il passa la nuit dans des agitations terribles. La joie d'à-» voir rencontré Elvire, la crainte de la perdre bientôt , le plaisir imaginaire de se trouver couché près d'elle, la jalousie qu'il sentit en la voyant entre les bras d'un autre ; tout cela le mit dans des inquiétudes qui ne lui permirent pas de reposer un moment. La belle Provençale ^ de son côté 9 ne passa guère plus tranquillement la nuit; , elle rouloit dans son esprit cent pensées différentes. Quelle bizarrerie du sort! disoit-elle. Je commence à jouir du repos que Téloignement de Zelmis me fait goûter, je ne songe plus tant à lui ^ je tâche à l'oublier , je quitte Rome , où je crains qu'il ne revienne ; et cependant je le retrouve, en le fuyant, plus aimable que jamais. Mais cpû peut l'avoir retenu si long-temps en Italie, quand des affaires de la dernière importance l'ap-» peloient en France ? Une passion nouvelle ne la-t-elle point arrêté? Ah ! je suis trahie , se disoitelle en ce moment : Zelmis ne m'aime plus; l'ingrat m'a oubliée. Mais que me souciai-je de sa constance ou de sa légèreté ? veux-je l'aimer ? Non ^ il faut l'oublier pour jamais , et que son infidélité

serve à mieux rompre des engagements que la raison et le devoir devtoient déjà avoir brisés.

De Prade étant un* ];iomme tel que je vous l'ai dépeint y vous vous imaginerez aisément qu'il passa une aussi mauvaise nuit auprès de sa femme , qu'un autre y en auroit passé une agréable. Et quoique ces trois personnes eussent des intérêts bien différents, ils étoienttous néanmoins tourmentés de la même passion. De Prade étoit jaloux par tempérament, El vire par amour, et Zelmis par occasion. Zelmis ne pouvoit sans jalousie être témoin du bonheur d'un autre; Elvire ne pouvoit penser, sans être agitée de cette même passion , qu'une autre qu'elle eût pu engager Zelmis; et de Prade, travaillé de pareils sentiments, souffroit avec dépit que Zelmis fut si proche de sa femme. Mais ce lui fut le jour suivant un mortel chagrin d'avoir sans éesse devant les yeux un objet aussi ipsupportable que lui paroissoit Zelmis. Qu'il eut bien souhaité pour son rej^ps être encore dans le port de Gênes ! mais il en étoit bien éloigné ; et le vaisseau avoit déjà passé les îles de Corse et de Sardaigne, quand celui qui faisoit le quart aperçut deux voiles qui portoient le cap sur le bâtiment anglois.

Il n'y a point de lieu où Ton vive avec plus de défiance que sur la mer \ la rencontre d'un vaisseau n'est guère moins à craindre qu'un écueil. Zelmis , qui étoit auprès de la belle Proveaçaié

qii^udd il apprit cette nouvelle y ne fit aucune ré* Ûexîon au péril qui le menaçoit; et comme il ne connaissoit d'autre malheur c(ue celui de ne la pas Toir« il crut qu'il n'avoit rien à craindre tant qu'U seroit avec eUe« Le capitaine ^ qui nVtoit point amoureux comme lui ^ s'inquiétoit davantage ; il appréhendoit avec raison que les vaisseaux qu on découvroit ne fussent le^ mêmes Turcs qui luiavoieni donné la chasse tout le jour en revenant depuis peu d* Alep « et qui lavoient c^ligé à relà^ cher à Malte. Il vouloit > dans cette crabite > pren* lire terre à Nice , ou à Ville-Franche , d*où il n'é toit pas beaucoup éloigné; mais le pilote, homme fier et ignorant « fut d'un avis contraire > et persista dans son dessein avec tant d*opiniâtreté , (|u*on continua la route de Marseille. Cependant b nuit vint , et les vaisseaiUL qu'on avoit aperçus suivirent si heureusement langlois à la faveur de la lune, qu'ils se trouvèrent le lendemain à la pointe du jour à la portée du canon. Tout le monde fut extrêmement sivpris à cette \iie ^ et dTautant plus qu'il ne fut pas malaisé de recon- Doitre que ces v^aisseaux étoient véritablement turcs « armés l'un et Tautre de quarante pièces de canon. Les plus timides alors se laissèrent saisir de crainte, les plus résolus coururent aux armes, et les plus expérimentés jugèrent que tout cela serait inutile* Zelmis fut de ceux qui connurent mieux la grandeur du péril : il ne s*en étonna

point ; il ne proposa au contraire d en sortir , on de mourir les armes à la main pour défendre la liberté d'Elvire et la sienne ; et prenant le tetnp quVUe étoit seule dans la phambre du capitaine : Dans le malheur qui nous menace, madame, lui dit^il avec asseas de précipitation , je dois encore rendre grâces à la fortune de m'avoir si long-tetnp» arrêté par une dangereuse maladie , pour me faire trouver dans ce moment auprès de vous, et} défendre votre liberté. Il n'est plus temps de voua dire que je vous aime : si je ne Tavois pas déjà £iit voir par mes paroles , vous le connoltriez aujour* d'hui par mes actions. Mais enfin, madame, sur le point de vous perdre pour jamais, permettez* rnoi de vous dire , peut-être pour la dernière foin , qu en quelque endroit du monde où la fortune ait destiné de me conduire, je n'y vivrai jamais que pour vous.

L'état des choses ne demandoit pas un plus long discours, et Zelmis, sans attendre de ré' ponse , sortit aussitôt de la chambre pour faire tx>ut disposer pour le combat Tandis que tout le monde s'y cmployoit, ces corsaires se divertissoient par le cliangement de leur pavillon : ils le firent d'abord de France , qu'ils relevèrent ensuite de celui d'Kspagne; ils ôtèrent celui-ci pour y m(*ttre en sa place un hollandois, qui fut suivi d'un vénitien et d'un maltois; ils arborèrent (Miiin, après tous ces jeux, l'étendard de Bar-

barie, coupé en flammes au croissant descendant, et accompagnèrent cette dernière cérémonie de la décharge de toute leur bordée.

L anglois leur répondit de même, et ces premiers coups furent suivis d'un bruit épouvantable d'artillerie. On ne distinguoit plus la mer d'avec le ciel 9 tant l'épaisseur de la fumée les avoit confondus; et cette première attaque fut si rude, que les Turcs s'apercevant qu'en présentant le flanc ils étoient extrêmement incommodés du canon des Anglois , changèrent de bord , remontèrent assez haut pour les venir charger en poupe. Ils revinrent avec plus de chaleur. Ce fut pendant ce combat que la belle Provençale , ne pouvant plus retenir l'impétuosité de son courage, sortit de la chambre du capitaine, où l'on avoit eu toutes les peines imaginables à l'arrêter, pour venir sur le tillac partager la gloire et le péril. Sa présence donna une nouvelle vigueur à tout le monde , et particulièrement à Zelmis , qui se signala par-dessus tous les autres. On n'attaqua jamais avec plus d'ardeur , et jamais on ne se défendit avec plus de courage. Le capitaine anglois, faisant le devoiï* d'un brave homme , fut coupé^n deux par un boulet à deux têtes , qui blessa encore plusieurs personnes. Ce spectacle effrayant ne diminua rien de l'ardeur des combattants : au contraire, larésistancedes chrétiens, qui voyoient couler leur sang , alloit jusqu'à la fureur. Lorsque

34o LA PROVENÇALE,

tous les officiers du vaisseau et la plupart des Anglois furent tués ou mis hors de combat , le peu de monde qui restoit ne laissoit pas de faire tout ce qu'on peut attendre de gens de cœur ; mais le combat étoit trop inégal pour pouvoir empêcher les Turcs de venir à l'abordage. Zelmis courut aussitôt à l'endroit où étoit Elvire , et , secondé de quelques matelots , il soutint encore long-temps sur le pont l'effort de ces infidèles ; mais enfin , accablé d'un nombre d'ennemis , il céda sans se rendre, et laissa les Turcs maîtres du vaisseau,

Mustapha, l'un des capitaines de ce vaisseau, vint le premier considérer ses captifs et son butin. Elvire lui paroissant charmante, il s'informa d'elle-même , en italien , qui elle étoit. Elvire lui répondit, sans s'étonner, qu'elle étoit Françoise, et que tout son regret étoit de n'avoir pu suivre ceux qui.étoient morts dans le combat; qu'elle les estimoit bien heureux d'avoir perdu la vie plutôt que la liberté. Elle dit cela d'un air qui n'étoit point d'une captive, sans larmes, sans soumission, sans prières; quoique, malgré sa fierté, sa grâce et sa douceur priassent assez pour elle. Mustapha estima son orgueil , il admira sa cour stance, et voulut qu'elle fût traitée tout le teste du voyage dans sa chambre, avec des manières très honnêtes, et qui n'avoient rier> de tiu'c.

Dispensez-moi , mesdames , je vous prie , de vous dire ici les sentiments de ces personnes

infortunées , quand elles se virent dans un état aussi déplorable que celui où elles étoient tombées : il faudroit qu'elles-mêmes vons en fissent le récit; car qui n'a point senti de pareilles afflictions ne peut jamais bien les exprimer. Je ne m'étendrai point là-dessus, pour vous apprendre plus tôt que les Turcs , après avoir erré plus de deux mob en faisant le métier' de pirates, résolurent enfin de prendre le chemin d'Alger, pour s'y rendre, s'ils pouvoient, au temps du Baùtuny qui est la Pâque de ces infidèles. Le vent fiit si favorable, que huit jours après qu'ils eurent formé ce dessein, ils y rendirent le bord à l'entrée de la nuit , dans le temps qu'on allumoit sur les mosquées les lampes qui brûlent pendant toutes les nuits du Ramazan.

Je ne suspendrois pas ici , mesdames , les sen» timents de pitié que nous inspire l'état malheureux d'Elvire et de Zelmis , par une légère des* cription d'Alger, si le démêlé que nous avons depuis peu avec ces pirates ne me faisoit croire que vous ne serez pas fâchées d'apprendre quelque chose de particuUer de cette ville.

Alger est la capitale d'un royaume de même nom , qui en a trois autres sous lui ; celui de Trémécen ou Telesin, celui de 3ugi^ ^^ c^lui de Constantine. C'est presque la dernière place de la cote de Barbarie , qui relève du grand-seigneur; les royaumes de Fez et de Alaroc , faisant l'empire

34a LA PROVENÇALE

des chérifs , qui s'en sont emparés sous le pré* texte de la religion , et qui , se disant de la race de Mahomet ^ ont pris comme tels le nom de chérifs y qui veut dire illustres ou sacrés.

Les géographes ne sont pas bien d'accord du nom ancien de cette ville ; mais ils avouent tous que les Sarrasins et les Arabes s'étant débordés en Afrique , et ne pouvant souffrir qu'il restât aucun monument qui publiât la grandeur de l'empire romain , lui ôtèrent son nom pour lui donner celui d'Algezair , qui signifie ile en arabe , à cause qu'elle est voisine d'une petite ile, sur laquelle on a bâti depuis une forteresse qui défend le port.

Alger est situé sur le penchant d'une colline que la mer mouille de ses flots du côté du nord. Ses maisons , bâties en amphithéâtre, et terminées en terrasse , forment une vue très agréable à ceux qui y abordent par mer. Si je ne craignois , mesdames , de retarder votre curiosité , je vous parlerois du gouvernement de cette ville ; je vous dirois qu' Ariadan Barberousse , fameux corsaire , y régna autrefois avec souveraineté , conjointement avec son frère Chéridim ; que , bien qu'elle soit tombée depuis sous la domination des Turcs , le grandseigneur n'en est pas si absolument demeuré le maître , que la mi^ce ne se soit réservé une espèce d^autorité souveraine : ce qu'on peut voir dans les traités et les déclarations , qui sont toujours conçus en ces termes : Nous 9 grands et

petits de la puissante et invincible milice d^ Alger ^ avons résolu et arrêté que^ etc. Mais il vaut mieux vous apprendre le sort dé nos captifs , et voua dire que la prière du matin étant finie , on conduisit les nouveaux esclaves devant le roi , qui a droit de prendre la Jiuitième partie de tout le butin qui se fait. Ce prince , appelé Baba-Hassan ^ étoit doux , civil «et généreux au-delà de tous ceux de sa nation. Il n'avoit rien de barbare que le nom ; et la nature avoit pris plaisir à former en Àfritpie un naturel aussi riche qù^elIe eut pu faire en Europe. Il trouva Etvire y au moment qu'il la vit , telle que tout le raiondé la trauvoit , c'est-à-dire pleine de charmes ; il remarqua sur son visage le» restes d'une beauté touchante , que les fatigues de la mer et les approches de la captivité n'avoient pu tout-à-fait effacer ; et ses beau^ yeux , au travers de quelques larmes , jetèrent des feux qui passèrent jusqu'à son cœur. Bàba-Hassan s'approcha d'elle ; il la pria en des ternies obligeants de ne se pas affliger : il lui dit que ta servitude où elle étoit tombée seroit si douce , que la liberté Fétoit moins. Il la fit conduire à l'instant par un officier à l'appàttement de ses femmes, qui ne purent voir sans une jalousie extrême les charmes de cette jeune odalisque. Le malheureux Zelmis fut présent à ce triste spectacle ; il crut voir Elvire pour la dernière fois , en la voyant entrer dans un lieu d'où Ton sort difficilement : mais quelle

que fût sia douleur 9 je ne sais s'il n'aima pas autant la voir entre les.mains de Baba-Hassan qu'au pou* voir de son mari , qui fut acheté presque aussitôt d'un nommé Omar. Zclmis fut vendu comme l|ss. autres. Il tomba entre le^ mains d'Achmet Thalem , de la race de ces Maures appelés Tagarims , qui se répandirent sur la côte d'Afrique lorsqu'ils furent chassés d'Espagne. Cet Achmet étoit connu pour l'homme le plus cruel qui fut dans toute la Barbarie ; mais Zelmis sut vaincre sa cruauté , en lui promettant pour sa rançon tout ce qu'il souhaita de lui. Cette prompte composition lui donna bientôt la liberté d'aller par toute ' la ville et d'y exercer la profession de peintre, ayant passé pour tel sur le Batistan , lieu où se vendent les esclaves.

Zelmis n'eut pas plus tôt cette liberté , qu'il employa tous ses soins à savoir des nouvelles de la belle esclave. Avant qu'il en pût avoir de certaines, il apprit confusément que le roi aroit beaucoup de bonne volonté pour sa nouvelle maîtresse, et qu'il faisoit tout ce qui lui étoit possible pour gagner son cœuri Ce bruit paroissoit encore plus vraisemblable à Zelmis qu'à tout autre ; il savoit trop bien qu'on ne pouvoit voir Elvire sans l'aimer , ainsi il n'eut pas de peine à y ajouter foi ; mais il en fut entièrement persuadé par un eunuque, nommé Méhémet, qui avoit soin du dehors du palais, et* que Zelmis avoit

gagné aver quelques diirats que les Turcs avoiciit oublié de lui prendre, t^ct homme lui ajiprit tout ce qui se passnil dans le palais, et l'instruisît de la passion du roi pour Elvire , et de acs eomplaisaDcrs pour elle. Il l'avertit iiiême (pi'elle devoit sortir dans rpirlques jours pour aller a» hain , qai étoit vers la porte de la Casserie, et qu'il ne hu seroit pas dtfiicile de la voir.

Ce» nouvelles donnèrent heaiirniqïà songer k Zelmis; la passion dir roi lui fil «lésespérer de revoir Elvire en liberté , et lui lit envisager le dernier des malheurs, qui étoit de la perdre pour jamais. Il crut (\tu; le soin que liaha-Uassan pre- Qoitd'envoyer sa captive au hain, étoit une marque certaine qu'étant las et rebuté des froideurs de son esclave, il vuuluit se servir de toute ta puissance qu'il avoit sur elle ; les Turcs prenant près-, que touJQttrs la précaution d'envoyer leur femmes BU bain lorsqu'ils veulent les honorer de leurs CWCfises, Cette pensée le fit presque moiirir de douleur : il ne laissa pas pourtant de se trouver' tous les jours k la porte du hairt pour y rciimn-

trer Elvire. Elle en sortit n ^r i ni

la première : Ah , monsitir '^

pepdtic, secoureK-iiioi. (lu '

que deviendrai-jtv' 11. i - i '"

limitées, un graïul i ■ '

grande lumière n leur nous rend ii

346 LA PROVENÇALE. i

accablé qu'il ne put répondre : il lui serra seu«» lement les mains entre les siennes; mais il ne jouit pas long-temps de ce plaisir , car elle lui fui bientôt arrachée par les femmes qui Taccompagnoient 11 la suivit des yeux autant qu'il pat ; mais, hélas! qu'il acheta cher, cette vue! quels mouvements confus ne produisit-elle point en ]ui ! De l'amour il passa à la jalousie , de la jalousie à la crainte , de la crainte à la joie , de la joie à la tristesse ; ou , pour mieux dire , il sentit toutes ces passions en un même temps. Elvire sortmt du bain , son visage n'étoit que charmes , ses beaux yeux noyés de pleurs brilloient encore davantage. Qui ne l'eut aimée en cet état ? mais qui n'eut été jaloux en la voyant au pouvoir d'un homme qui étoit en dioit de tout entreprendre ? Qudle joie pour Zelmis de la voir si belle ! quel déplaisir de la voir si affligée ! Que mon malheur eal grand! disoit-il. Elvire , la belle Elvire , me demande du secours , et je ne puis que la plaindre. Je m'abandonne à la douleur , quand je devrois me livrer pour elle aux plus grands périls. Tantôt il plaignoit son sort , tantôt il envioit celui de BabarHassan. Faut-il , reprenoit-il> que tu tiennes en ton pouvoir la personne du monde la plus aimable! fatat41 que tu sois en droit de tout prétendre d'elle! Arracheras-tu par la violence ce que tu ne peux obtenir par la douceur ? Arrête , barbare , arrête ; respecte du moins la vertu et l'innocence de ^

captive, si tu n'as pas de compassion pour son malheur.

Je m'aperçois, mesdames, que vous tremblez pour Elvire. Ce mot de Turc vous effraie, cette disposition de bain vous alarme : mais ne craignez rien, cette beHe est en sûreté; et Baba -Hassan, qui possède toutes les qualités d'tin parfaitement honnête homme , n'a pas moins de respect que de tendresse pour elle ; et laissant à part le pouvoir de souverain , il essaie à se faire aimer par toutes les voies dont un amant se sert pour y arriver.

Zelmis fut pourtant en proie aux plus funeste? chagrins dont un cœur soit capable : la beauté d'Ëlvire , qui n'avoit jamais été si éclatante , l'appréhension de cette jeune personne , conforme à la sienne ; cette précaution de bain ^ tout le fai^ soit trembler. Mais Méhémet le jeta encore quelque temps après dans un nouvel embarras ;. il le vint trouver tm jour qu'il étoit employé à peindre la poupe d'un vaisseau qu' Achmet , son patron , faisoit faire ; et sans l'instruire du sujet de sa venue , il lui dit que le roi le demandoit* Cet ordre surprit extrêmement Zelmis ; il n'en pouvoit deviner la cause; et Méhémet ne lui en dit point ta raison , quoiqu'il la sût. Zelmis le suivit au palais ; mais Méhémet ne le voulant pas laisser plus long-temps dans la crainte et dans l'erreur où il le voyoit, le rassura en lui disant que le roi ayant appris qu'il étoit peintre, lui commandoit de dessiner

348 LA PROVENÇALK.

des fleur» $ur des voiles qu il lui donna. Zclmis a(v prit en les recevant cjue ce qu'il alloit faire n^étoit pour d'autres personnes que pour Elvire^ qui^ voulant charmer ses ennuis et se divertir à broder, avoit prié le roi que ce fût lui qui donnât les dessins de sa broderie.

La joie n est jamais plus grande que lorsqu'elle est imprévue. Zelmis en sentit pour lors une si forte 9 qu'il ne songea plus aux malheuri» de sa captivité. 11 se flattoit avec raison qu'Elvire songeoit encore à lui , et il se faisoit un si grand plaisir b fairequclque chose pour elle, qu'il s'estima même heureux d'<Hre esclave en ce moment , puisque cet état lut donnoit occasion de travailler pour la personne qu'il aimoit le mieux. Il fit ce que le roi, ou plutôt ce qu'Kl vire lui avoit commandé ; il ordonna les dessins, il les remplit de fleurs dont la couleur pâle avoit quelque rapport à son amour; ce n'étoit partout que pensées , que soucis, que violettes; si Ton y voyoit qtielques boutons de roses, ils étoient presqtie étouffés sous les épines qui formoient une chaîne , dont deux conirs , placés au milieu du mou* choir , étoient étroitement unis. Sitôt que Ze\m\» eut achevé son travail , il le porta chez le roi. Ce prince le trouva fort à son gré, et parfaitement bien entendu ; et Zelmis lui fit entendre que n'ayant pu marquer avec la plume les différentes couleurs dont les fleurs dévoient être nuées , il étoit nécessaire qu'il parlât à la personne qui les devoit

broder, pour lui faire concevoir ]a manière dont elle les devoit traiter. Baba-Hassan , qui ne savoit rien de l'inclination de Zelmis pour la belle Provençale , et qui cherchoit toutes les occasions de marquer sa complaisance à sa jeune esclave, ne fit aucune difficulté d'accorder à Zelifiis ce qu'il lui demandoit, et donna ordre à Méhémet de le conduire à l'heure même à l'appartemetat des femmes. Vous remarquerez , s'il vous plaît ici , mesdames , que , bien que l'on voie difficilement les femmes en Turquie , cette sévérité n'est pas si grande pour les esclaves que pour les Turcs ; et vous verrez, par la suite de ce discours, qu'il est fort ordinaire que les chrétiens demeurent même dans la maison de leurs patronnes.

Zelmis entra en tremblant dans un lieu où il n'y ayoit que des femmes ; il y trouva Elvire dans un état capable d'embraser les plus insensibles , et quoiqu'elle fut mêlée avec quantité d'autres personnes parfaitement belles , ses yeux la reconnurent aussi aisément parmi cette belle troupe, que son cœur la distinguoit du reste des créatures. Elle étoit vêtue ce jour-là comme les femmes du pays, c'est-à-dire qu'elle étoit presque nue; sa gorge toute découverte inspiroit mille feux , et ses beaux che^ veux noirs, renoués d'une écharpe couleur de feu, tomboient sans ordre sur des épaules qui éblouissoient par leur blancheur. Zelmis n'en put soute* nir l'éclat, et cette vue le mit tellement hors de

35o LA PROVENÇ/

lui , qu'il demeura quelque te bliant le sujet qui Tamenoit belle personne Taperçut, e' ce qu elle voyoit : Est-ce vc t-elle en se levant toute t?

que venez-vous in apprer core au monde quelque r madame, c'est moi, rf personne qui vous adc vement votre disgrâce solation de respirer 1 et de se trouver dan l'ait empêché d'en dame , je ne vis qu vous ne voulez p mettez-moi de c

en disant ces pr portoit , et fais la main la mar qui y étoient continua-t-il comme vou de fleurs ; r celui que j Eh! dit E vos fers ?

Pourqu^nouvea a d'au

LA PROVENÇALE. Aji

lie vous , et d'autre bonheur que de vous aimer, «lise peut, autant que vous êtes aimable; hors i-ela je ne connois dans le monde ni bien, ni mal , iii Joie , ni tristesse ; et tout le reste m'est indifTérenL Mais, madame, qui ne plaindra votre sort? \oas êtes dans les fers , vous qui êtes née pour i-^er. Vous êtes captive , voub qui devez être loujours victorieuse. Toute ma mauvaise fortune lie vous est pas encore connue, reprit EKire: 11» captivité seroit moins à plaindre si elle étoit moios heureuse , et si mon cruel sort ne m'avoit pas mise entre les mains d'un homme qui m'aime ^pn^ument, et qui fait tout pour se faire aimer, le ne puis, par toutes sortes de raisons , répondre a ses tendresses; je l'évite, je lefuis, il s'en plaint; mais qui me répondra qu'enfin cet amour outragé lie se changera point en fureur? Non , madame, interrompit Zelmis, ne craignez rien ; vous portez sur votre visage des caractères qui inspirent en mèoke temps et l'amour et le respect ; et Baba- Hassan est trop bien payé de son amour du seul l^aisir de vous aimer. Quelle plus grande feveur peuvent espérer ceux qui vous aiment ? Pour moi , le ciel m'est témoin si je £h ! de grâce , interrompit Elvire, changez ces sentiments d'amour eo des mouvements de compassion et pour vous cl pour moi. Moi, clLiiioor, madame! moi, que je lie vous aiiiu- [itiis' IL! voulez-vous m'arracher ^qui nii: iisic :tii monde? Je n'ai pins rien.

35a LA PROVENÇALE.

je ne suis plus à moi-même, et ce n'est qu'en vous aimant que je peui^ me mettre au-dessus des coups de la fortune. Elle peut me rendre malheureux , mais elle ne pourra jamais faire que je ne vous aime pas. Il parloit encore quand Baba-Hassan entra ; mais comme ils parloient françois , sa présence ne les empêcha point de dire encore tout ce qu'un amour malheureux peut inspirer de tendre. Elvire demanda des nouvelles de son mari , et Zelmis lui en ayant appris , se retira plus passionné que jamais.

Il sortit d'auprès de la belle Provençale pour être encore plus avec elle qu'il n'avoit été. Il ne se crut pas tout-à-fait abandonné , puisqu'au milieu de ses disgrâces , le ciel avoit fait pour lui ce qu'il n'eût osé même espérer. Ce petit rayon de fortune lui en fit entrevoir une plus grande , et il s'imagina que rien ne lui seroit impossible, quand il seroit secondé par l'amour. Il avoit remarqué, étant chez le roi , que la mer mouilloit le pied des murs du palais , et que même le vaisseau où j'ai dit qu'il travailloit n'en étoit éloigné que de quelques pas. Cette disposition lui fit croire qu'il ne lui seroit pas impossible de voir quelquefois Elvire^ Dans cette pensée, il la fit avertir par Méhémet qu'il étoit tous les jours au pied de son appartement, et que , sous prétexte de vouloir prendre le frais sur la terrasse du palais , elle pourroit le voir^ si sa vue ne lui déplaisoit point. Elvire,

avertie du voisinage de Zelmis , monta le lendemain sur cette terrasse, qui avançoit sur la mer. Elle n y fut pas long-temps sans y être aperçue de Zelmis, qui n'avoit d'autre plaisir que de regarder tout le jour le lieu où étoit sa belle maitresse. Il jouit quelque temps (de son bonheur; il la vit avec joie; mais cette joie étoit mêlée du déplaisir que lui causoit Vétat où il la voyoit; et un autre que lui se fut peut-être contenté de la vue d'un objet qu il aimoit si tendrement , sans espérer rien davantage ; mais ce n'étoit pas assez pour lui. U savoit que la fortune favorise les grandes entreprises ; et il voulut que cette même fortune, qui avoit eu pour lui des revers si funestes, eut aussi en échange des retours extraordinaires. Ce petit succès enfla si fort ses espérances, qu'il ne se proposa rien moins que d'enlever Elvire d'entre les mains des Barbares, et de la remettre en France. Il ne jugea rien de plus proportionné à son amour que cette entreprise hardie, et dès ce moment il disposa tout pour cette action. La difficulté étoit de faire savoir son dessein à la belle Provençale. Il ne vouloit pas déclarer à Méhémet une affaire de cette importance, ni la confier au hasard d'une lettre. Cet obstacle l'arrétoit; mais comme Famour est ingénieux, il ne fut pas long-temps à trouver lemoy^n d'attacher un billet à une flèche qu'il jeta sur la terrasse du palais, dans le temps qu'Elvire s'y promenoi t. U étoit conçu en ces termes : I. u3

a On seroit coupable , madaine , de vous voir tf dans les fers sans essayer à vous en retirer. Quel- « que difficile qu'en soit l'entreprise , elle ne l'est <( pas tant qu'elle paroit , et je ne trouve rien d'im^ '« possible au monde que de ne vous aimer pas. <c Nous vous attendrons jeudi au soir à l'entrée de a la nuit , au pied de vos murailles : une pareille ce flèche que celle qui vous a porté ce billet vous ce portera un fil au bout duquel sera attachée une ce corde à la faveur de laquelle vous descendrez. a Les choses sont assez bien disposées pour faire « espérer que l'entreprise réussira. Il y auroit a trop d'injustice si vous étiez plus long-temps a esclave : ce désordre et cette violence ne peu* ce vent durer plus long-temps dans la nature, et « on peut se flatter d'un heureux succès quand « l'Amoiu* est de la partie , et qu'on travaille de a concert avec lui pour la plus aimable personne K du monde. »

Ce billet fut le lendemain suivi d'une réponse attachée à une pierre qu'Elvire jeta de sa terrasse dans le vaisseau où Zelmis travailloit. Elle ne put avoir ni encre ni plume dans le palais ; mais la vivacité de son esprit répara ce défaut : elle passa une partie de la nuit à piquer, avec la pointe d'une aiguille, sur du papier, tous les caractères qui composoient cette lettre. Zelmis l'ayant mise sur un fond noir, lut fort distinctement. Elle étoit conçue en ces termes :•

<r Je ne sais si c'est res))érance de la liberté, uu « le désir de vous revoir, et mon époux, qui me «fait trouver votre entreprise si agréable; mais «j avoue que Tid^e flatteuse que je m'en fai« par a avance me fait oublier les peines de ma capti- « vite. Il est vrai quV de mes maux l'esclavage n est « peut-être pas lo pire; j'aime, et c'est tout mon <K mal. Je ne sais qui m'arrache cette parole ; mais (c n'en profitez point, Zelmis; c'est de mon mari « dont je veux parler. Qu'il soit avec vous , je vous « en prie, ou bien, si cela ne se peut, et que « vous y veniez sans lui , n'y venez point avec tous fc vos charmes. Adieu. Je vous attends k l'heure « que vous m'avez marquée. »

Cette lettré porta autant d'amoureux traits dans le cœur de Zelmis, qu'il y avoit de piqûres qui la composoietit. Qu'il eut de plaisir k la baiser et à la tremper de ses larmes I qu'il sentit de joie à la relire cent fois, cette aimable lettre, où il trouvoit tant de douceur , tant de charmes , tant de rapport à son amour ! Il interprétoit en sa fa* veur les feintes d'Ëlvire, ses déguisements, ses peines d'avouer une chose qu'elle ne pouvoit dis* simuler ; et il ne songea plus des lors qu'à la grande af&ire qu'il alloit entreprendre. U s'assura encore mieux des gens qui dévoient être de la partie : il les trouva tous dans les mêmes sentiments avec lesquels il les avoit laissés , et il leur donna ordre (le se rendre le jour marqué , deux heures, avant

qu'on fermât les portes de la ville, dans le vaisseau où ils savoient qu'il travailloit.

L'affaire fut si bien conduite , que le jeudi au soir il ne manqua personne de tous ceux qui dévoient s'y rendre. La première chose qu'on fit, fut de se saisir du nègre qui gardoit le vaisseau , de lui mettre un bâillon dans la bouche , et de le descendre à fond de cale. L'on n'eut pas de peine ensuite à rompre la chaîne qui tenoit la chaloupe attachée ; et ayant pris les morceaux de bois et les voiles qui- étoient les plus nécessaires , on fit approcher la barque des inurailles avec le moins de bruit qu'il fut possible. Zelmis fit connoître son approche à la belle Provençale par quelques étincelles qu'il fit sortir d'un caillou , à quoi elle répondit avec une pierre qu'elle jeta dans la mer, et qui apprit à Zelmis qu'elle l'avoit prévenii au rendez-vous. Il fut si heureux, que la flèche à laquelle le fil dont je vous ai parlé étoit attaché , tomba du premier coup sur la terrasse où étoit Ëlvire, et il étoit impossible qu'étant animé par ce dieu qui les sait si bien lancer, il n'adressât pas d'abord où ses yeux , ses pensées et son coeur visoient continuellement.

On ne peut exprimer quels furent les sentiments de Zelmis pendant le peu de temps qu'Elvire fut à se disposer pour descendre. On ne peut représenter ses transports, ses appréhensions, ses alarmes , ses frémissements : tout le fait espé-

rer, tout le fait craindre : le péril le rend presque immobile; les horreurs de la nuit Tépouvantent; il frémit 9 il tremble, il espère, il craint.

Cependant Ëlvire descend, son approche dissipe les ténèbres ; elle chasse les craintes de Zelmis, elle relève ses espérances. Mais la joie en ce moment le transporte à un tel exeès, que ce n'est plus lui , ce n'est plus ce même Zelmis qui , un peu auparavant, animoit l'un et exhortoit l'autre, disposoit la voile , prenoit le gouvernail. On ne sait plus ce que sont devenues ses ardeurs; et, sans le secours de ceux qui étoient avec lui dans la chaloupe , il auroit oublié ce qu'il y venoit faire. Il se crut déjà trop bien payé de ses peines par la seule joie de posséder Elvire : quoique robscqpité de la nuit lui ôtât le plaisir de la voir aussi bien qu'il l'eût souhaité, il ne cessoit néanmoins de la regarder avec tant d'opiniâtreté et d'application, qu'il ne s'aperçut pas que deux de ses gens s'étant mis sur la chaîne qui fermoit le port, avoient déjà fait passer la barque par-dessus; mais sitôt qu'il fut un peu revenu du profond assoupissement où cette joie inespérée l'avoit mis : Est-ce vous , madame ? s'écria-t-il. N'est-ce point une illusion? et la fortune, que nous trouvons présentement si propice, ne feint-elle point un visage riant pour se démentir bientôt? Mais n'importe, qu'elle se déchaîne maintenant contre nous autant qu'elle le voudra , il n'est plus en son

pouvoir de me causer une affliction pareille à la joie que je ressens^ Vous êtes libre pr^nteraent, madame; et quand vous n'auriez que peu de tetnps à l'être, le ciel m'a choisi pour être l'auteur de cette courte liberté. Je ne suis pas si libre que vous pensez, repartit Elvire en soupirant; je laisse encore la moitié de moi-même dans les fera, et mon mari n'est pas avec moi. Eh! de grâce , madame , reprit Zelmts , n'empoisonnei point une joie aussi pure que celle que. nous pouvons goûter en ce moment. Ne soyez point ingénieuse à vous former de nouveaux sujets de peine. Laissez, madame, laissez au ciel le sois de votre mari; il a fait naître des personnes pour vous arracher des mains de Baba-Hassan , il en suscitera d'autres pour tirer votre époux de la puissance des Baibares.

Cependant la barque vole vers les îles de Majorque et Minorque. Les vagues, quoique assez tranquilles, semblent s'abaisser encore pour la laisser passer avec plus de vitesae;et les zéphyrs, secondés des Amours, enflent les voiles avec tant de {HX>spérité , que tout faisait espérer un heureux succès. La joie éclate sur le visage de tous ces illustre» fugitifs, et ils avoient déjà fait plus de vingt milles qu»nd le jour commença à paroître. Le brouillard, qui s'élève ordinairement le matin sur b uk i . I'dI par itiallieiJii' h vpiis ctr jour-là, qu'ils m jninni i^i^reevoir mi pi-tit bn-

LA PROVENÇALE. SSg

g3Dtin , sot» la proue duquel ils m trouTèrent inopinément. Ils le virent quand ils ne pnrent phis l'ériter : iU tâchèrent en vain de changer de route poiir s'échapper à la faveur des ténèbres; mais le brigantin, en les apercevant, fit force de rames MIT eux ; et comme il n*en étoit pas beaucoup rloigné, il ne fut pas long-temps k les joindre. Je ne veux point , mesdames , vous exprimer le désespoir de ces infortunés, quand ils reconnurent que ce brigantin étoit d'Alger, lequel y retournoit après deux mois de course. On ne peut se représenter un si grand changement sans ressentir une partie des douleurs de ces malheureux. Combien de fois Zelmis fut-il sur le point de sf jeter dans la mer pour finir ses malheurs avec sa fiel De quels yeux regarda-t-il Elvire! que ne lui (tirent^ls point dans ce moment , ces yeux , ces mêmes yeux où ta joie ventnt d'éclater, et dans lesquels alors la douleur étoit peinte! Il n'exprima Mm affliction que par son silence et par quelques ' loupirs entrecoupés. Ëlvire parut la moins émue; eUc entra ta première dans le t»-igantin ; Zelmis U suivit avec les autres r et le vent s'étant aussitôt mis an frai», ils se trouvèrent quelque» heures msqite à la viii; d'Alger, et peu de temps après iiiris \i; |>ort.

1,3 iJinjv«?H(r iki rtlotir lU' la Ix-llc esclave, dont i«M>«on avilit <■(('■ déjà sue de tout le monde, ne i"< jjjH |(n:g,-temps à se répanrire (i.tns toute la

36o LA PROVENÇALE.

ville ; Von accourut de toutes parts pour la voir rentrer, et le capitaine du brigantin, appelé Turquille, la reconduisit au palais comme en triomphe. Baba-Hassan ne s'emporta point à la vue de cette belle fugitive; il la reçut au contraire avec des sentiments dont 1 ame la mieux née puisse être capable. Si j'eusse cru , madame , lui dit-il , que votre condition vous eût paru si rude , je vous aurois évité, en vous rendant la liberté, les risques que vous avez courus poilr la recouvrer; mais je m'étois imaginé que l'amour que j'ai tâché de vous faire paroitre en adouciroit les peines. Vous fuyez cependant , madame ; mon amour n'a pu vous arrêter ; et je veux un mal mortel à Turquille de vous avoir remise entre mes mains, puisque vous y revenez apparemment avec les mêmes sentiments que vous aviez quand vous en êtes sortie. Bien loin de faire aller sur vos pas, je m'estimois heureux de n'avoir plus devant les yeux une personne si belle et si sévère; et je suis au désespoir que votre vue , si contraire à mon repos, renoue des liens que votre éloignement auroit rompus. Je n'attendois pas moins de générosité de votre part, seigneur, répondit Elvire, et je suis confuse des bontés que vous avez pour votre captive ; mais permettez-moi de vous dire que plus ma captivité paroit douce, plus elle m'est insupportable. Vous m'aimez, seigneur, et ma loi, ma raison, mon devoir, tout me défend

LA PROVENÇALE. 36i

de vous aimer. Heureuse si le ciel, en m'ôtant la liberté, m'eût ôté en même temps les appas qui vous ont charmé! Vous m'aimez , répéta-t-elle encore, et n'ai-je pas lieu d'appréhender que vous vous lassiez de mon indifférence, et que cette bonté insultée ne se change enfin en un jusie dépit dont vous ne serez peut-être plus le maître? Non, madame, interrompit Baba-Hassan , ne craignez rien des emportements de ma passion ; ce n*est point en amom^ qu'on se sert de son pouvoir; et je serois de tous les homiiles le plus malheureux , si , ne pouvant mériter votre estime , je m attirois votre haine. Baba-Hassan se retira après ces paroles : Elvire rentra dans le, palais; et Zelmis retourna chez son patron, qui ne le reçut pas avec la même civilité que Baba-Hassan avoit eue pour la belle Provençale ; il essuya au contraire tout ce que la colère , mêlée de vengeance et d'intérêt, peut faire ressentir d'emportements, et il fut depuis resserré dans son logis avec beaucoup de rigueur. Il est vrai qu'il eut dans cette solitude la compagnie de quatre belles femmes , qui parloient toutes fort bien espagnol; mais il fîit insensible à leurs appas. Il ne voyoit rien quand il ne voyoit point Elvire; et cette compagnie, qui auroit été pour un autre un sujet de consolation , lui en fut un de mille occasions périlleuses.

L'amour , chez les Turcs , n'est point armé de

36îî LA PROVENÇALE.

traits; il est couvert de fleurs : on ne sait ce que c'est que d'y mourir des cruautés d'une belle ; et les dames ont le même scrupule en ce pays^là de faire languir un amant , que quelques unes ont en celui'ci de le favoriser. Elles font toutes les avances : la loi de la nature est la première qu'elles suivent préférablement à celle de Mahomet , parce qu'elles sont femmes avant que d'être turques ; et elles donnent de la tendresse et des faveurs en retour des services que les hommes leur rendent r enfin , on y est heuteux avant qu'on y soit amant. Les quatre belles personnes avec qui Zelmis demeuroit avoient naturellement un grand penchant à l'amour ; et la nature , en leur donnant ce cœur tendre, ne leur avoit pas refusé les avantages qui font aimer. Elles étoient toutes charmantes, et elles retenoient dans leur air quelque chose de cette fiei*té que nous remarquons dans ces statues grecques ou romaines.

Leurs habillements et leurs manières inspiroient assez de tendresse : elles n'y étoient que trop portées , et Zelmis étoit le seul qui ne brûloit point au milieu de tant de feux. Il ne fut pas long-temps néanmoins à s'apercevoir de la disposition du cœur de ses belles maîtresses ; et il connut sans peine qu'elles souhaitoient de lui quelque chose de plus que les services ordinaires que rendent les domestiques.

Immona , la phis belle et la plus jeune de toutes ,

fut celle qui lui fît paroître le plus d'amour. Elle ■voit tout ce qui peut former une cliarmaitte personne : le front élevé , l'oeil brillant , la bouche pleine de ces agréments qu'on oe peut exprimer; des cheveux noirs accompagnoient ce be»u visage avec tant d'avantage , qu'il semblutt qu'elle ne les eût reçus de la nature que pour cet effet seulement : ses manières étoient les plus engageantes du monde. Zetmis aurait sans doute mieux répondu à son amour s'il y eût eu place dans son cœur pour une autre passion. Cette belle Afritaine fut charmée des qualités de son esclave ; elle fit tout ce qu'elle put pour s'en faire aimer ; mille gestes amoureux , cent regards passionnés, une infinité de souris capables d'enflammer les plus glacés, étoient les armes ordinaires dont elle se servoit pour abattre sa fierté ; mais il payoit les emportements d'Immona de tant de Froideurs, qu'on voyoit aisément qu'il s'estimoit milbeureux de recevoir des douceurs d'une autre que d'Elvire , <le qui les rigueurs lui auroient été cent fois plus agréables que toutes les faveurs des plus belles personnes du monde.

Immona ne fut pas la seule qui eut de la bonne volonté pour Zelmis : Fatma , qui ne lui cédoit point en beauté , prétendit quelque part à son i eiy:[\v n'iivoil iiisi|ir:>lwi'>. <]is.ii[iulé sa pa»r mieux toniiiHhr Us sriitiments de lliilui avoil fait con fit Ici ire de son

amour. En les connoissant , elle apprit aussi ceux de Zelmis ; et sachant qu'il rendoit à sa passion une indifférence cruelle, elle s'imagina que le peu d'appas de sa rivale étoit cause de cette froideur ; et , dans cette vue , elle crut que le mépris que Zelmis faisoit de son cœur étoit une marque certaine qu'il soupiroit pour une autre ; et comme nous sommes naturellement portés à croire ce que nous souhaitons, elle se flatta avec plaisir d'avoir allumé cette passion. Elle ne songea plus , dans cette pensée , qu'à employer tous ses charmes, pour lui donner, si elle pouvoit, autant d'ardeur qu'elle en avoit pris. Ses paroles , ses manières , ses regards , tout étoit plein d'amour et d'artifice ; et elle en montra bientôt plus que Zelmis et Immona n!en vouloient savoir. Immona vit naître avec horreur l'amour de cette rivale ; elle ne l'étudia pas long-temps pour connoître les sentiments de son cœur. Ses soins, ses inquiétudes , l'indifférence de Zelmis pour elle , tout lui disoit ce qu'elle eût bien voulu ne pas apprendre. Le dépit s'empare aussitôt de son âme : elle se déchaîne , elle s'abandonne à la rage ; et avant que de faire éclater sa vengeance , elle exhala son dépit par ces paroles qu'elle adressa un jour à Zelmis : .C'est donc une autre que moi qui t'a su charmer, ingrat? Ce n'étoit pas assez pour moi du mortel chagrin de ne l'avoir pu faire ; il falloit encore , pour accroître mes ennuis , que

je visse une rivale en venir à bout : cette indifférence que je te croyoîs naturelle, ne s'étend pas siu* tout le monde, et ce n'est que pour moi que tu gardes tes froideurs! Ces paroles, dites d'un ton plein d'aigreur , épouvantèrent Zelmis ; et croyant la fléchir en lui faisant l'aveu de son amour : Ah ! madame , lui dit-il avec un profond respect , il est vrai que j'aime, et que je suis épris de la plus belle passion dont un cœur soit capable ; je porte des fers si doux , que j'en moiirrois sUs étoient rompus. Vous avez plus de charmes qu^d n en faut pour engager les plus insensibles , mais vous n'en avez pas assez pour me faire commettre des infidélités les plus criminelles. J'aurois pour vous , madame , des sentiments d'amour réciproques , si j'étois maître de mon cœur , et si l'amour ne s'y étoit pas rendu si absolu , qu'il est présentement impossible de Ten chasser. Va , ingrat , interrompit Immona avec des yeux enflammés de colère, tu m'en apprends trop, et tu cherches en vain à t'excussr ; tu ne m'aimes pas, et cela me suffit pour te trouver criminel. Va , et souviens-toi que , si je n'ai pu te plaire , je pourrai te persécuter.

Elle se retira en disant ces paroles , pleine de dqnt et de rage; et, persuadée de l'amour de Zelmis pour Fatma, elle ne songea plus qu'à le perdre. Elle étoit dans cette funeste rés<^ution , quand son amour combattit encore quelque temps

les sentiments de sa vengeance. Rien ne détermine plus une femme à favoriser un amant , que la concurrence d'une rivale : et comme il arrive souvent que ce qui devroit éteindre le feu le rend plus âpre, les froideurs de Zelmis ne servirent qu'à irriter davantage les ardeurs d'Immona. Cette femme, voyant qu'elle ne pouvoit fondre les glaces de cet insensible , se résolut de faire ud dernier effort , et d'arracher par ficH*ce des faveurs de cet indifférent. Elle ne demandoit pas tant le coeur de Zelmis , que Zelmis même. £t un jour qu'Achmet étoit allé à la mosquée , et que toutes tes autres femmes étoient sorties, k la réserve d'ivie nègre , elle appela Zelmis dans sa chambre. Zelmis y monta sans savoir ce qu'elle seuhaitoît de lui. Il la trouva couchée demi-nue surun magnifique tapis de Turquie : un de ses hns lui servoit d'oreiller ; et l'autre nonchalamment étendu, relevant l'extrémité d'une gaze noire qui lui servoit de cafetan , laissoit voir une partie du plus beau coq>s que la nature ait jamais pris plaisir de former. Qui n'efit été sensible à cette vue? A p«nc aussi Zelmis hit-il maître des transports qu'elle lui causa. Il Oluit tellinK'nt lioi-s de lui en vo>;itit tant debeautvs, qu'il (jenieura loI1g-tl•mp6tnml(^ bile à regarder icrte belle persomir-, saiH Mitigur qu'elle ne rB])[Kloit pas |>o(n rcc:.ir<lcr4fulem«it Elle s'aperçut aisément''* faut-4l donc , ingrat ? s'é

passiouné du inonde. N'ai-je donc point assez de charmes, et ne comprends-tu pas encore l'excès de mon ainour?Qu'attends-tu?que souhaites-tu? que crains-tu ? Parle. Mais tu es immobile ; ton silence te condamne; tu ne m'aimes point! Va, cruel , que le ciel , pour me venger , puisse un JQur t'inspirer autant d'amour qu'il m'en a donné , pour te faire souffrir autant que je fais en ce moment! Que je uiis mulheureusel continuoit-cUe après quelques moments de silence , pendant lesquels elle avott laissé couler quelques larmes; que je suis malheiu~eu&e d'avoir prodigué des faveurs k un ingrat qui en sait si mal user! Ces P»*^les étoient prononcées d'un ton de voix si touchant, que Zelmis en fut presque ébranlé; et peut-être que sa fidélité , qui n'avoit jamais été *xposée à une si rude épreuve, n'auroit pas tenu ncor« long-temps contre tant de charmes , si fit "**' ' *''" revenoit de la Mosquée , et qui se j^ ^tendj^e par sa voix , n'eût bien fwt changer jr^j '. "^tion  l'une et l'autre. Le trouble que i ijn'i " ■*'*-f*((t poui' lins ne se pi'iit bien comparer i,e ^-^ " O'InimunA \ t'Ile se dt'svspéinit; Zelmis 'Je ni^r. V'"*' parti priMiihe, qniind. |Kiiir comble «»m,j *^Ut, /Kchtiu't , (le (pii l'on pomoit facîle- » '*'«ij,//-t- loMtiS les piirolfs. detnanda où

fV>»i«lie acheva Hc les r^irasser. Que exininiiléi* où se luilLiei' où se

cacher ? Le temps presse , les délibérations sont hors de saison; et déjà Âchmet monte, quand Immona , conservant encore quelques restes de présence d'esprit y fit metti^e Zelmis avec précipitation dans un de ces matelas qui servent de lit aux Turcs , et qui sont roulés pendant le jour à un coin de la chambre. Zelmis étoit dans cette violente situation, quand Achmet entra. Il remarqua le trouble d'Immona, sans en pouvoir deviner la cause. Il lui en demanda plusieurs fois le sujet , et elle se sauva toujours le mieux qu'elle put. Je ne vous dirai point , mesdames , si l'émotion que sentit Immona ajouta quelques nouveaux charmes à sa beauté; mais il est certain qu'Âchmet n'eut jamais plus de tendresse pour elle qu'en ce moment-là. £lle ne fut jamais à ses yeux ni plus belle , ni plus animée ; et il ne se sentit jamais ni plus amoureux , ni plus enflammé : il la caressa plus qu'à l'ordinaire. Le doux bruit des baisers dont il accabloit Immona venoit même jusqu'aux oreilles de Zelmis , qui avoit des frayeurs mortelles que son maître ne le découvrit , quand Cid-Haly, père d'Achmet, entra tout d'un coup avec grand bruit dans le logis. Il appela son fils avec tant de précipitation , pour aller acheter des chrétiens nouvellement arrivés au port, qu'il fut obligé de le venir joindre dans le moment. Il est impossible de vous exprimer la. joie que ce libérateur causa à Zelmis et à Immona , quelles

LA PROVENÇALE. 3Gi)

grâces ils lui rendirent secrètement , pour être venu si à propos les tirer de f abime o\\ ils étoient, et quels serments fit Zelniis de ne se trouver de ses joivs dans une bonne fortune où il y avoit tant à risquer.

L*amour si violent est voisin de la haine, et quand on a aimé avec emportement, il faut qu'on haïsse avec fureiu^. Immona outragée, et pei^ suadée de I amour de Zelmis pour Fatma > ne res» pire plus que rage et que fureur , et ne songe qu'à perdre Zelmis* Les moyens ne lui manquoient pas : elle avoit sur son esclave un plein droit de vie et de mort, et elle en eût été quitte pour rendre à Achmet ce que Zelmis lui avoit coûté ; mais comme cette violence aiux>it fait beaucoup d'éclat , elle s'abandonna à une vengeance phus cachée et plus conforme à sa haine. Elle voulut , par un plus illustre emportement , immoler deux victimes à Tamoiu* , et sacrifier en même temps et Zelmis , et sa rivale* Elle n'a pas plus tôt formé ce dessein , qu'elle instruit Achmet des secrètes intelligences qui étoient entre Zelmis et Fatma ; et pour mieux assurer ce qu'elle avance , elle lui promet de l'en convaincre le lendemain de ses propres yeux. Elle donna tant de couleiu* de vérité à cette trahison , qu'Achmet donna dedans , et entra aussitôt dans une rage et dans un désir de vengeance si fiuîeux , qu'il eut de la peine à en retenir k» transports jusqu'au lendemain. Le joiu^ u a4

venu, il ordonna secrètement à Kalisia et .à Kamer, ses autres femmes, d'aller au lieu de la* sépulture des Turcs, et d'emmener les nègres avec elles , en «orte qu'il ne restât dans le logis que les personnes nécessaires à cette Iragédie, Fatma, Acbmet, Zelmis ^t Immona. Acbmet fit semblant de sortir à l'heure ordinaire pour aller à la mosquée , et demeura dans une galerie qui ^toit à côté de la porte. Immona resta €a bas , et Fatma monta dans sa chambre , comme elle avoit accoutumé. Toutes ces choses ainsi disposées, Immona commande à Ze\sm de porter quelque chose sur la terrasse ; et dans le temps qu'il est sur l'escalier , «lie avertit Acbmet de rentrer et de monter en baut^ s'il vouloit être témoin de tout ce qui se passoit entre Zelmis et Fatma. On ne peut dire avec quels transports de colère Achmet monta pour siu*prendre Zelmis , qui, ne songeant à rien moins qu'au piège qu'on lui tendoit, revenoit tranquillement d'où Immona Tavoit envoyé. Achmet le rencontra près de l'appartement de | Fatma , devant lequel il falloit de nécessité passer pour aller à la terrasse; et il lui sembla même, tant il étoit préoccupé , les entendre parler ensemble. Il n'en falloit pas davantage , et c'en étoit même trop pour convaincre un homme qui étoit déjà disposé à tout croire; et, sans examiner da- J vantage les chosecr, il se jeta sur Zelmis , les yeux étincelants de colère , et l'auroit percé de milk*

coups, s'il ne l'eût réservé à une plus délèbre vengeance. Fatma ne fut pas mieux traitée que Zelmis , et elle porta sur le visage des marques de Femporlement d'Achmet Immona monta à ce bruit , fabant l'ignorante de tout ce qui se passoit y et qui triomphoit dans l'âme de l'heureux succès de sa fourberie. Elle intei^ose son crédit , elle feint de vouloir calmer le courroux d'Achmet ; mais rien ne le peut apaiser. U court dans le moment chercher des offîders pour conduire ces criminels en lieu de sûreté. Zelmis connut bientôt l'auteur de cette trahison. Il avoit remarqué que, depuis ce qui s'étoit passé avec Immona , elle ne le regardoit plus qu'avec des dédains mêlés de fureur , et qu cdle ne voyoit plus Fatma sans faire éclater son ressentiment. U wit bien que tout ce qui étoit arrivé n'ét(Ht conduit que par aes artifices ; et la regardant avec des yeux d'indignation : Tu triomphes, crudle, lui dit-il; tu triomphes: tu immoles deux innocentes victimes à ta vengeance ; mais tu ne profiteras point de ton crime : je te haïrai partout ; et je suis assez vengé , puisque tu m'aimes, et que tu ne me reverras jamais. Il ne lui en put dijne davantage. On le conduisit aussitôt au château de l'empereur , qui est hors de la ville , et Fatma fut menée aux prisons des femmes puWiques. Zelmis vit avec horreur le péril où il étoit II savoit les 1(hs des Turcs , qui yeur lent qu'un chrétien trouvé avec une mahométane

37a LA PROVENÇALE.

expie son crime par le feu, ou se fasse musulman. Il avoit beau protester de son innocence ; Achmet , qui avoit juré la perte de son esclave , vouloit l'immoler à son tessentiment. Il y étoit animé par Immona ; en sorte que les affaires de Zelmis étoient pour lors en un très fâcheux état.

Cependant le consul de la nation françoise ( M. Dussault ) apprend tout ce qui se passe : il interpose son autorité; il va trouver Achmet , qui se rend d'abord implacable. Le consul ne se rebute point : il lui représente que rien n'est quelquefois plus faux que les apparences ; que y quand la chose seroit vraie, il auroit peu de gloire à faire paroître sa puissance contre son esclave, et lui fit connoitre enfin qu'en le perdant, il perdoit en même temps une somme considérable qui étoit venue depuis peu pour son rachat Cette raison fut beaucoup plus forte que toutes les autres ; et comme il n'y a rien que les Turcs ne sacrifient à leur intérêt , Achmet se laissa un peu abattre. Quand les premières fougues de sa colère furent passées, il retira Zelmis des mains du divan , et il avoua devant les juges que ce n'étoit que sur un simple soupçon qu'il avoit agi , et que le crime de son esclave n'étoit confirmé d'aucune preuve. |

Il ne faut qu'un moment pour changer la face des affaires les plus désespérées , et la fortune ne se plaît que dans ces grands et soudains change-

menu. Dans le temps que Zelmis est le plus accablé d'infortunes , c'est dans ce même temps-là qn'il est éleré au comble du bonheur ^ et qu'Ach-* met lui rend la liberté, après avoir reçu chez le consul le prix de sa rançon.

Il n'y avoit pas deux heures que Zelmis étoit libre 9 et il se promenoit dans une galerie avec le consul , tout plein de la joie que lui causoit le nouvel état où il se trouvoit. Il songeoit à l'airoable Elvire dont il n'osoit demander des nou^ vdles : il le voulut faire plusieurs fois ; la crainte qu'il avoit d'apprendre quelque chose de (acheux lui faisoit toujours dire autre chose qu'il ne souhaitoit. Il étoit dans cette inquiétude , quand il vit tout d'un coup entrer une dame qu'il reconnut chrétienne par le voile dont elle avoit la tête couverte. Le consul la voyant approcher : Voilà, dit-il à Zelmis, une dame qui ne vous est pas inconnue : elle n'a pas moins souffert que vous ; mais enfin les maux de sa captivité sont finis aussi-bien que les vôtres ; je vous laisse avec elle, pour aller finir quelques affaires pressées. Zelmis ne reconnut point d'abord cette dame ; mais quelle surprise fut la sienne quand il vit l'aimable Provençale! Les grandes passions ne se marquent point par des mouvements ordinaires : Zelmis ne s'emporta point aussi à des signes d'une joie commune ; mais ayant regardé quelque temps Elvire avec des yeux interdits : Pardonnez , madame, s'écria-t-il en se jetant à ses pieds, pardon-

nez à des transports dont je ne suis plus le maître. Ils ne purent alors retenir quelques larmes; mais ces larmes n'étoi^nt pas de celles que la joie seule d*avoir recouvré leur liberté leur faisoit répandre; elles étoient mêlées de cette douceur et de ce charme qui ne se trouve que dans l'amour. Zelmis cependant ne pouvoit se rassasier de regarder Elvire : elle ne lui avoit jamais paru si charmante; et les larmes dont son beau visage étoit trempé lui causoient une certaine langueur , qui , se confondant avec cette vivacité que répand ordinairement la joie, formoit la beauté du monde la plus touchante. Zelmis , rompant enfin le silence : C'est donc vous , madame , que je vois! lui dit-il ; c'est vous ! Vous êtes libre , et je n'ai en rien contribué à votre liberté ! Faut-il que je vous voie hors des fers avec quelque chagrin , puisque je n'ai pas eu la gloire de vous en tirer ? Ah , monsieur ! reprit la belle Provençale , je ne me souviens qu'en frémissant de ce qiie vous avez hasardé pour moi ; mon mari n'est pfas , et la cause de sa mort ne vient sans doute que de ma fuite avec vous. Ces paroles *, qui furent suivies d'un débordement de larmes, surprirent extrêmement Zelmis: il ne savoit rien de la mort de de Prade ; et quoique la douleur d'Elvire Faffligeât au dernier point, il eut néanmoins de la peine à dissimuler la joie que cette nouvelle lui causoit , puisque de Prade étoit le plus dangereux rival qu'il eût.

La perte d'un mari est quelque chose de si

sensible, continua Elvire après avoir donné (|uelqiies moinents de trêve à sa douleur , qu^il est impossible de Texprimer. S'il y a pourtant quelque chose qui puisse tempérer ce chagrin, c'est une jde pareille à celle que je ressens aujourd'hui : je vous vois, je suis libre, vous n'êtes plus dans les fers, et vous pouvez juger de la joie que j'ai de votre liberté , puisque après celle de mon mari , pendant qu'il vivoit , c'étoit ce que je souhaitois avec le plus d'ardeur. Vos intérêts et les siens m'étoient (Mresque communs ; je les confondois même souvent ensemble, et je ne sais si je ne suis point criminelle d'en avoir fait si peu de distinction. Cette vertueuse personne rougit à ces paroles, et elle voulut, en cachant son beau visage , dérober à Zefanis le jrfaisir que lui causoit cette aimable confusion ; mais Zelmis relevant doucement le coin du voile dont elle se cachoit : 2!(e m'empêchez pas, madame, lui dit41, de vous admirer dans un état si charmant Que vous devez me paroitre divine avec cette rougeur ! et comment peut-on entendre ces par<Jes engageantes de votre belle bouche , et ne pas expirer de plaisir à ces yeux ? C'est trop de joie pour un seul jour, madame , et mon cœur ne la peut contenir. Ils passèrent le reste de la journée dans un épancfaement de cœur qu'on ne peut exprimer ; Us se dirent tout ce qu'un violent amour peut inspirei* de plus tendre. Elvire apprit à Zelmis que son mari

avoit été emporté depuis trois mois de la peste , qui avoit fait d'étranges ravages dans la ville*. Elle lui dit ensuite que le roi , ne pouvant être heureux dans ses amours, avoit fait connoitre la pureté et la délicatesse de sa passion , en lui rendant la liberté par une générosité vraiment royale. Zelmis de son côté informa sa maîtresse de tout ce qui s'étoit passé depuis leur retour, des différents risques qu'il avoit courus , de l'impossibilité de lui faire savoir ^de ses nouvelles et de recevoir des siennes , et de la manière enfin dont il avoit recouvré la liberté.

Ce fut pendant ce temps-là que la permission qu'avoit Zelmis de voii^ la belle Provençale autant qu'il le soubaitoit rendit son ardeur plus vive : il reconnut encore plus de charmes dans son esprit qu'il n'avoit remarqué de perfections dans sa pei^ sonne; et quand quelquefois cette belle veuve, s'échappant à la joie, oublioit pour quelque temps l'idée de son mari , elle faisoit éclater un enjouement si spirituel, que Zelmis n'auroit pu lui refuser son cœur , s'il n'en eût pas déjà été amoureux.

Enfin ce jour, cet heureux jour souhaité par tant de vœux , demandé avec tant de larmes , ce jour auquel Elvire et Zelmis dévoient sortir. d'Alger , arriva. Ils s'embarquèrent après avoir pris congé du consul; et sitôt qu'ils furent dans le bord, on mit à la voile. Le vaissçau n'était pas

encore sorti du port, que Zelmis, qui étoit resté sur le tilbc pour voir appareiller, entra dans la chambre du capitaine où étoit Elvire : il la trouva couchée sur im de ces petits lits qui sont sur les vaisseaiâ, désolée, et capable de percer de douleur les plus insensibles. Hé bien , madame , lui dit -il en s approchant de son lit, vous voolez donc toujours vous affliger? n est-il pas temps enfin que ces larmes tarissent? et ne pouvez-vous^ jouir du repos après de si longues traverses? Vous sortez des fers, vous rentrez dans votre patrie, les vents les plus favorables vous y portent; et tout ce qui dcvroit vous élever au comble de la joie ne sert qu a vous jeter dans un abîme de tristesse. Vous ne dites rien, madame, poursuivît Zelmis en levant le coin du mouchoir dont elle essujoit ses beaux yeu\; regardez-moi du moins, je vous prie , et n^achevez pas de me désespérer par le mortel chagrin que me cause votre tristesse. Elvire ne répondit que par un soupir; et Zelmis ne pouv-ant plus soutenir la présence de cette belle désolée, sortit de la chambre pour n'y pas rentrer si tôt : mais il ne fut pas long-temps à revenir près d elle. Ses larmes étoient un peu essuyées, et comme elle avoit passé, dans un moment , de la tristesse que lui causoit le souvenir de la mort de son mari, à la joie que lui donnoit la vue de Zelmis, elle le regarda avec des yeux tout brillants de bonté, et qui lui portèrent

encore mille nouveaux feux dans Tâme. Non, mon cher Zelmis, lui dit-elle en le voyant; non, je ne veux. plus m'affliger. Le ciel, en m'ôtant mon mari, vous a conservé : cela suffît pour me consoler; et vous me tenez lieu de tout. Zelmis ne put répondre à de si tendres paroles; mais se jetaht à ses genoux, et prenant une de ses mains, il y attacha sa bouche toute de feu avec un si grand transport, qu'il en demeura hors de lui. Il n'eut pas la force de se lever; mais regardant Elvire avec les yeux les plus passionnés du monde : J'ai eu assez de résolution, madame, lui dit-il, pour souffrir ma disgrâce , et je n'ai pas assez de force pour soutenir ma bonne fortune. Papdonnez-moi , belle Elvire ; les joies immodérées agitent d'abord avec trop de violence , et ma joie suffiroit à faire plusieurs heureux.

Pendant le temps que ces amants furent à repasser en France , ils ne se quittèrent presque pas d'un seul moment; ils ne rencontrèrent, en faisant leur route, qu'un vaisseau de Marseille, qui portoit en Alger quelques religieux, lesquels y alloient racheter des captifs, y ayant été surpris d'un gros temps , qui ne servit qu'à les porter plus vite où ils vouloient aller. Ils arrivèrent enfin à la Cioutat , où on leur donna le lendemain des gardes de santé pour les conduire à Marseille, et y faire quarantaine au lazaret.

Ce fut dans ce lieu -là qu'ils eurent tout' le

temps de se dire ce qu ils sentoient lun pour rautre. Quel plaisir pour Zelmis do se voir avec Elvire! Plus de mari, plus de jaloux, plus de témoins. Quelle satisfaction poiu* Elvire de se voir continuellement avec Zelmis , après de si cruelles séparations! On ne se formera jamais qu\me imparfaite idée du bonheur de deux personnes que la fortune a conduites au comble du contentement par des ressorts si cachés et si extraordinaires. Non , madame , lui dit un jour Zelmis qu^il se trouva le plus passionné de sa vie, et qu'il devoit le lendemain sortir du lazaret , quand vous ne seriez pas la plus aimable personne du monde , et que je serois assez malheureux pour ne vous pas aimer plus que toutes choses, j y serois forcé malgré moi. Il y a quelque chose de si nouxTau et de si engageant dans notre destinée, qinl est impossible que nous ne soyons pas nés Tun pour Tautre. Nous nous sommes rencontrés en tant d endroits , nous nous sommes vus ensemble en Jes états si diflfiérents , ipi'il sembloit que le hasard ne nous luiissoit que pour nous sé})arer, et ne nous éloignoit que pour nous rejoindre. I-A première fois que je vous vis, je vous aimai ; en vous revoyant je fus clïarmé : j*ai été dans les frrs avec vous ; je vous y ai adorée. Nous sonnnes libres présentement ensemble. Eh! que dois-je espérer, madame? sVcrioit-il en embrassant ses genoux. Zelmis animoit ces paroles d*un ton de

38o LA PROVENÇALE.

voix si passionné , qu'Elvire en fiit émue ; le feu sor toit de ses' beaux yeux , et tout son visage se couvrit d'une aimable rougeur. Elle n'eut pas la force de répondre , et Zelmis ne lui put rien dire davantage. Mais tout leur entretien, qui n'étoit alors qu'un langage muet, étoit plus éloquent mille fois que les plus tendres paroles : c'étoient les yeux , les larmes et les soupirs qui parloient , et qui ne se faisoient que trop bien entendre ; quand Zelmis prenant la parole : Vous ne dites rien , madame , lui dit-il. Hé! que dois-je juger de. votre silence ? Avez-vous de la confusion à avouer que vous m'aimez ? ou appréhendez-vous de me désespérer en me disant que vous ne m'aimez pas? Parlez, madame, et ne me laissez pas pkis long-temps en proie à tant de différentes pensées qui me tourmentent : ne souffrez pas qu'il y ait tant de désordre en un cœur où vous régnez si absolument. Que voulez-vous que je vous dise? reprit foiblement Elvire. Ce que je veux que vous me disiez! interrompit Zelmis, ce qu'on dit quand on aime , que rien ne pourra troubler un amour; qu'un prompt engagement unira votre sort au mien avec des nœuds qui dureront toujours : car enfin , madame , tant que votre mari a vécu , je vous ai aimée, sans intéresser votre austère vertu dans cet amour; présentement qu'il n'y a plus de devoir à écouter , il n'y a que l'amour à suivre. Vous ne vous souvenez donc plus, reprit Elvire,

LA PROVENÇALE, 38i

de ce que vous m'avez dit tant de fois, que vous ne demandiez pour prix de votre amour que la seule gloire de m'aimer? et vous me pariez présentement d'hymen! Cette pensée me fait frémir; le souvenir encore récent de mon mari n'en est pas toute la cause; je craindrois, en possédant votre cœur, de ne pas posséder votre estime. Vous vous êtes flatté , peut-être , que j'ai été susceptible de quelque tendresse pour vous dans le temps que je la devois toute à mon mari; ne craindriez-vous point, avec une espèce de rai« son , qu'ayant pu succomber à une première foiblesse , je ne fusse encore capable d'une seconde lorsque je serois votre femme ? Ne trouveriezvous pas dans cette vue trop de facilité à dégager avec plaisir im cœur à qui la possession auroit déjà ôté tout le goût de l'amour? Je tremble quand je pense à cela : je ne connois que trop de quel prix il est, ce cœur; je mourrois de douleur si je ne le possédois pas présentement tout entier : que deviendrois-je, hélas! si je le perdois étant votre épouse? Ah, madame! que vous avez de tendresse! s'écria Zelihis, et qu'une personne qui peut aimer aussi délicatement que vous est peu capable de foiblesse ! Non , madame , je serois toute ma vie si fort persuadé de votre fidélité, que si j'étois un jour assez heureux pour devenir votre époux, je crois que je vous verrois sans jalousie entre les bras d'un autre. Je çroirpis ,

madame, ou que vous l'auriez pris pour moi, ou que je vous aurois prise pour une autre , et je me défierois plus de la fidélité de mes yeux que de la votre. Mais , madame , ne vous faites point de ces vaines terreurs, que mon amour ne peut prendre que pour d'honnêtes refus. Ne me pressez point tant, je vous prie, repartit Elvire; je sens que je rie vous pourrois rien refuser. Je vous dois tout par reconnoissance , et mon cx3eur même n'est pas exempt de cette obligation. Ah , madame! que me dites-vous? Ne m'aimez point plutôt, si vous ne m'aimez que par reconnoissance et parce que je vous aime : je veux tout devoir à votre inclination ; il faut que ce soit un penchant insurmontable qui vous entraine à m'aimer malgré vous. Que vous êtes pressant, Zelmis! reprit Elvire. On ne peut trouver d'accommodement avec vous , et vous n'êtes point content si on ne vous accorde tout ce que vous voulez. Dois-je songer à de nouveaux engagements sitôt après la mort de mon mari, et puis-je.... Ah, madsune! interrompit Zelmis, puisque vous n'êtes plus que sur le temps, je suis heureux. Il viendra, madame, cet heureux jour , ou je mourrai de joie par avance en l'attendant. Mais promettez-moi ce que vous me dites , et que cette belle main soit le gage précieux du bien que vous me faites espérer. Elvire, k ces paroles,, laissa doucement tomber sa main , c|uc Zelmis reçut dans les siennes, et qu'il essuya

lie ses baisers, après lavoir trempée de ses lanoes.

Us éloient l'un et laiitre daus un contentement qu'on ne peut exprimer quand ils sortirent du lazaret Cette joie s'accrut le jour qu^JEJvire arriva à Arles , où die fui reçue de tous ses parents , qui étoieni les premiers de la ville, avec des signes d'une joie extrême. On oijd>lia aisément h mort de de Prade , pour jie songer qu^au plaisir que cawsoit le retour d^'Elvire : on ne parla que de divertissements et de parties de plaiàr , où Zelmis ét<Ht toujours invité. Il ne (ut pas difficile de s*af>ercevoir bientôt de Tinclination qui étoit entre ces deux personnes : on la vit même avec joie ; leur passion fut celle de tout le monde ; leurs désirs fiirent suivis de ceux de tous les autres y A chacun approuva une imion qu'il semble que le ciel eut pris plaisir de former. Zelmis fiit cependant obligé d^'aUer à Paris pour mettre ordre à ses afiaires ; il n y demeura que le moins qu'il put; mais il y fut assez pour trouver à son retour plusieurs rivaux , qui tâchèrent à profiter de son absence. U n'y avoit presque personne à qui les manières honnêtes et eugageantes de cette belle \euve ne fissent concevoir beaucoup d^espérance; mais c^ix qui la connoissoient le mieux espéroient le moins, et jugeoient aisément que cet air libre étoit plutôt un effet de son tempérament que de 1 inclination de son cœiu^.

Zelmis revint plus amoureux qu'il n'avoit jamais été ; il trouva aussi sa belle Provençale encore plus aimable qu'il ne Tavoit laissée ; il ne s'aperçut d'aucun changement dans le cœur de sa belle maîtresse ; il lui sembloit , au contraire, que Tab* sence a^oit rendu son ardeur plus vive , et il ne lui fut pas difficile d'écarter par sa seule présence tous ceux qui auroient pu lui nuire.

Il attendoit avec impatience le temps qui devoit bientôt le rendre heureux; il vivoit cependant content de son sort , quand il fut accablé du plus cruel revers de fortune qu'on puisse éprouver, Zelmis étoit un jour chez sa belle veuve avec quelques uns de ses amis , quand un k quais d'Elvire vint avertir sa mal tresse que deux religieux , qui venoient d'Alger , souhaitoient lui parler. On les fit monter, et ils entrèrent dans la salle ou étoit la compagnie , suivis d'un homme qui étoit en fort misérable équipage. La surprise de tous ceux qui étoient présents fut grande à l'abord de ces gens qu'on ne connoissoit point ; elle fut extrême quand on vif que cet homme si mal vêtu vint se jeter au cou d'Elvire; mais elle fut telle qu'on ne la peut exprimer , lorsqu'on remarqua que cet inconnu, après s'être détaché de ses violents embrassements , étoit de Prade, qa'on croyoit mort depuis plus de huit mois. Jamais oh ne vit nn moment pareil : tout le monde devint immobile. Elvire regardoit de Prade sans rien

dire. Zelmis considéroit Elvire sans parler ; et de Prade jetoit ses yeux tantôt sur sa femme, et tantôt sur Zelmis. Il regardoit l'une avec joie et lautre avec jalousie , et étudioit toujours dans leurs yeux les sentiments de leurs cœurs. Zelmis et Elvire , comme les deux plus intéressés dans cette aventure, en examinèrent plus soigneu^ sèment les apparences ; mais cette recherche ne servit qu'à leur persuader ce qu'ils voyoient , et le témoignage des religieux acheva de les convaincre. Ils apprirent à la compagnie ce qui s'étoit passé dans le rachat de de Prade. Ils dirent que Baba-Hassan avoit acheté de Prade d'Omar son patron , pour l'éloigner d'Alger , dans le ' temps qu'Elvire étoit encore sa captive , et pour faire courir plus facilement le bruit de sa mort, afin que la nouvelle en venant à Elvire , elle ne fît plus difficulté de se rendre à ses ardentes prières ; qu'enfin n'ayant pu rien gagner sur le cœur de cette vertueuse esclave , et désespérant d'en jamais rien obtenir , il lui avoit généreusement donné la liberté , et qu elle n'avoit pas plus tôt été partie , qu'il avoit rappelé de Prade des montagnes où il l'avoit envoyé avec l'armée qui étoit allée faire payer tribut aux Maures. Les religieux ajoutèrent encore que, s'étant trouvés au retour de de Prade dans Alger, où ils avoient racheté plusieurs captifs , Baba-Hassan avoit absolument voulu qu'ils le rachetassent , s'imaginant bien que cet esclave 1. a5

qu'on croyoit mort à son pays ne seroit jamaU racheté autrement.

Croyez-vous , mesdames , qu'il soit possible de représenter les différents effets que produisoit cette aventure 9 et de vous en donner une idée assez forte ? L<es coeurs de tous ceux qui étoient présents se partagèrent alors , et tous les mouvements dont ils sont capables se firent sentir , et furent peints sur le visage de ceuK qui composoient cette assemblée. La joie , la tristesse , l'étonnement , la crainte j le dépit, la jalousie , le désespoir , tout parut en ce moment ; et tt n'y eut presque personne qui ne fut agité de plus d'une passion. De Prade, appréhendant qu'il ne fût venu trop tard , étoit combattu de crainte , et ressentoit de la joie et de la jalousie. EWire étoit partagée entre la joie et la tristesse. La vue de son mari, réveillant dans son cœur un amour qui étoit déjà dans le cercueil , lui donnoit quelque plaisir ; et cette même vue , qui devoit étouffer ou du moins partager les sentiments d'amour qu elle avoit pour Zelmis, mêloit cette joie d'amertume. Zelmis demeura interdit, désespéré, confus, accablé ; et voulant s'en imposer à lui-même , il cherchoit des raisons pour ne pas croire ce qu'il voyoit. Mais il fallut enfin céder à la vérité ; et quand il en fut entièrement persuadé, il s'approcha d'Elvire , après avoir été long-temps immobile , et n'ayant plus de ménagement à garder.

il ne se soucia pas de dissimuler plus long-temps. Vous ne serez donc point à moi ! lui dit-il d'une voix qui marquoit assez le serrement de son cœur : vous ne serez point à moi ; et , pour comble de malheur, mon désespoir va m'entrainer en des lieux où je ne vous reverrai jamais , et où je vais finir les restes d'une vie pleine de disgrâces. Pour vous 9 madame , vivez heureuse : le ciel n'a pu voir vos larmes sans pitié , ni mon bonheur sans envie ; il vous a rendu cet époux que vous pleuriez tant , et me prive du bien . qui devoit me rendre parfaitement heureux. Ce m'est encore assez de joie pour tout le reste de ma vie , de me souvenir que vous avez pu m'aimer un moment, pour me faire souffrir avec joie toute sorte de malheurs. Zelmis ne put rien dire davantage, et Ëlvire ne répondit que par des larmes. De Prade se figura avec plaisir' que c'étoit la joie qui les lui faisoit répandre ; mais ceux qui connoissoient mieux la disposition de son cœur crurent qu'un sentiment contraire en pouvoit bien être la cause. Zelmis enfin ne pouvant plus soutenir la présence de toutes ces personnes , dont chacune lui faisoit sentir un supplice particulier , sortit d'auprès dé sa belle Provençale , résolu de ne la plus voir.

Elvire , de son côté , étoit dans un étonnement qu'il n'est pas aisé de se figurer. Quelque joie qu'elle affectât de faire paroitre, on voyoit toujours au travers de cette feinte quelque altération qu'elle

ne pouvoit dissimuler; et quand elle fut un peu revenue de cette grande surprise, et qu'elle put faire réflexion au bizarre état où elle se trouvoit; Tu crois donc , cruelle fortune , disoit-elle en ellemême, qu'on pursfle changer aussi souvent que toi , etsuivant tes différents caprices prendre diffé' rentes passions ? et toi , sévère devoir , jïenses-tu pouvoir rentrer dans un coeur toutes les fois qu'il le plaira? Ne sais-tu pas quelle violence je roe suis faite pour ne pas aimer Zelmis plus tàt que je l'ai dû ? Puis-jc ne le plus aimer quand j'ai pu une fois le faire sans crime? Non , je l'aimerai toujours ; il n'est que trop aimable, et je ne suis que trop disposée à l'aimer. Je dois, il est vrai, toute ma tendresse à mon époux : si je la partage , je lui fais un larcin dont le devoir s'offense; le ciel me l'a rendu, je dois lui rendre mon caur. Mais Zelmis n'es^il pas, pour ainsi dire, aussi mon époux? et après lui avoir donné la foi , quand je le pouvois, puis-je la lui ôter sans injustice? Il a droit de j)r(^tendre à ce que je lui ai promis, et je ne lui ;ii v'ii-ii |ir'Jiiii,i uuf ji' n'rire l'-u': <-ji droit de lui ; corder Faul-il Xdiitis pu : ainio]

lions enfin dans un même cœur deux amours que personne ne peut condamner.

Le retour de de Prade auprès d*Elvire fut célébré parde nouvelles noces. Zelmis ne voulut point être présent à cette cruelle cérémonie, dont il auroit dû être le sujet : il ne trouvoit d'autre consolation dans ses malheurs que de croire qu'il ne ponvoit plus lui en arriver. Il partit , et sans prendre de route certaine, il se trouva en Hollande : ce pays, qui est Tasile de tant de gens , n'en fut pas un pour lui ; il y porta son amour et son désespoir. U de-> meura quelques mois à Amsterdam , et y ayant appris que le roi de Danemarck étoit à Oldenbourg, il entreprit ce voyage autant par chagrin que par curiosité : il y arriva un jour après le départ du roi , qui en étoit parti pour retourner en sa ville capitale : il le suivit , se laissant toujours entraîner à son chagrin ; il passa par Hambourg, et ne le joignit qu'à Copenhague , où il eut l'honneur de le saluer et de lui baiser la main. Zelmis ne fut qu'un mois à la cour de Danemarck. Son inquiétude ne lui pa?mettoit pas de demeurer plus long-temps en un même lieu ; et , semblable à ces gens qui sont travaillés d'une longue insomnie, il cherchoit son repos dans son agitation. Il passa le Sund et se rendit à Stockholm , dans le temps ^pldjtoute la cour étoit en joie des premières coula reine. Zelmis reçut du roi de Suède le Jhnnneur que lui avoit fait le roi de Dane^

marck : il baisa la main à ce prince 9 qu'il eut rhonncur d'entretenir plus d'une heure sur ses voyages, et particulièrement sur son esclavage, que le roi écoutoit avec beaucoup de plaisir, et que Zelmis ne pouvoit réciter sans renouveler des maux qui s'aigrissoient encore par le souvenir. Le roi ayant ensuite proposé à Zelmis de faire un voyage de Laponie, qu'il disoit avoir voulu faire autrefois, et qu'il trouvoit fort digne de la curiosité d'un homme qui vouloit voir quelque chose d'extraordinaire, et voyant qu'il ne s'en éloignoit pas beaucoup , il ordonna à M. Steinbielk, grand-trésorier du royaume , seigneur d'un grand mérite, et qui lui servoit de truchement auprès du roi , de lui donner des lettres nécessaires pour faciliter son voyage. Zelmis ne fut pas long-temps à se déterminer. Il lui importoit peu où il allât,, pourvu qu'il s'éloignât II se flattoit même avec plaisir que les froids du nord pourroient un peu ralentir ses ardeurs ; et dans cette espérance il partit pour cette grande entreprise. Ce voyage , mesdames , est si curieux et si plein de nouveautés, que si je n'appréhendois de vous ennuyer, je vous en ferois au moins une légère description ; mais il vaut mieux réserver cela pour une autre fois , et vous dire seulement ce qui suffit pour savoir la suite de toute l'aventure. Zelmis s'embarqua à Stockholm avec deux gentilshommes françois, poussés du même désir que lui. Il passa

jusqu'à Torno , qui est la dernière ville du inonde du côté du nord , située à l'extrémité du golfe de Bothnie. Il remonta le fleuve qui porte le même nom que cette ville, et dont la ^source n^est pas éloignée du cap du Nord ; il pénétra enfin jusqu'à la mer Glaciale , et Ton peut dire qu'il ne s'arrêta qu'où l'univers lui manqua. Il revint à Stockholm, et rendit un compte exact au roi de ce pays et des manières de vivre extraordinaires de ses habi^ tants. U ne demeura que fort peu de temps à Stockholm à son retour de la Laponie ; et , cherchant ensuite une nouvelle matière à ses travaux , il passa toute la mer Baltique , et vint débarquer à Dantzick , d'où il passa en Pologne. Le roi , qui étoitun des princes du monde les plus savants et les phis curieux, et qui sait si bien joindre à ces qualités une vertu héroïque , prit un plaisir extrême à faire réciter à Zelmis la manière dont les Lapons vivoient , et ce qu'il y avoit de rare dans le pays. Il ne se passa pas un jour pendant tout le temps qu'il demeura à Javaroyr, où étoit alors la cour de Pologne , que le roi ne l'envoyât quérir pour apprendre de lui ce qu'il souhaitoit. Il lui fit même l'honneur de le faire manger avec lui à sa table , à côté de M. le marquis de Vitry , qui étoit alors ambassadeur de France en cette cour. Tous ces honneurs ne consoloient point Zelmis ; et étant toujours entraîné de son inquiétude , il passa en Turquie , en Hongrie , en Aile-

Sga LA PROVENÇALE.

magne. Mais que lui servoit de fuir loin , s'il ne pouvoit se fuir lui-même , et s'il étoit inséparable de son chagrin ? Il trouvoit bien d'autres lieux , mais il ne rencolitroit point l'indifférence; et il n'auroit pas même voulu la trouver. Il revint enfin en France , après deux ans d'absence , pour chercher du soulagement au lieu même où il avoit pris le mal. Vous l'avez vu , mesdames , depuis peu à Paris , et il n'y a pas été long-temps que la fortune a commencé à se déclarer pour lui. Il a appris la nouvelle de la mort de de Prade. Il est parti à l'instant ; il s'est rendu auprès d'Elvire , qui pieuroit encore la perte de son mari. Elle n'a pas été fâchée de le voir ; et il me mande dans une lettre que j'ai reçue de lui depuis peu de temps, que, quoique cette belle veuve dise partout qu'elle veut passer le reste de sa vie dans un cloitre , pour ne plus être exposée à tant de revers, il espère néanmoins étre.un jour heureux, pourvu que de Prade ne ressuscite pas une seconde fois.

BIf 1689.

Page 1