‹ Œuvres complètes de J. F. RegnardChapitre 11 sur 19 · LETTRE' A ARTEMISE · texte numérisé non relu

LETTRE' A ARTEMISE

Vous m'aviez ordonné, mademoiselle, en vous quittant , de vous faire un récit exact du voyage de Normandie, duquel vous ne pouviez être. Je satisfais à vos ordres si fidèlement, que je suis sur qu'en le lisant vous croirez l'avoir fait , sans être sortie de Paris.

Les desseins médités long-temps avant l'exécution sont d'ordinaire sans effet ; c'est ce qui a fait que proposer et assurer ce voyage a presque été pour nous la même chose. Nous partîmes un lundi , a6 septembre 1689. Admirez notre bonheur : il y avoit trois mois qu'il n'étoit tombé une goutte deau, le ciel en versa ce jour-là suffisamment pour toute une année; mais, pour nous consoler, nous séchâmes ces humides influences par un fonds de bonne humeur qui ne nous a jamais abandonnés. Vous le verrez par le couplet suivant et par les autres , sur l'air du branle de Metz.

Pour quinte jours de campagne , Enfin nous voilà partis

%ti VOYAGE

De la Tille de Paris.

Le bon Dieu noui acconpagae !

Surtout bon gtte, bon lit, Avec du vin de Champagne j Surtout bon gîte, bon Ut, Belle hàteise, bon appétit.

Pour l'appétit, il faut dire ta vérité, il nous manquoit pendant cinq ou six heures de la nuit; mais il faut bien prendre son mal en patience, on ne peut pas manger et dormir tout à la fois: tant que nos yeux étoient ouverts, nos dents faisoient également leur fonction , et c*étoit un charme d'entendre crier miséricorde k toutes les basses-cours où nous arrivions.

A. Triel , si j'ai mémoire', Autour d'un f^igot assis , Comme moines bien appris , Las de manger, non de boire, Nous ne fîmes rien tous dix , Kn sortant du réfectoire , Nous ne tîmef rien tous dix , Qu'un saur de la table au lit.

Les dames furent presque aussitôt levées que couchées. Vous vous imaginez peut-être que cette diligence à quitter le chevet fut une ardeur de novice , qui ne dura que peu de temps : vous vous trompez , et elles ont toujours été les premières en carrosse et à la table. Vous jugez bien que , comme nii 51' li'vuii iii;iliii , r.iiiin-lil se Icvoit de iiiriiie.cl

saluoit toujoiurs l'aurore par deut ou trois petits repas anticipés ; car il est à remarquer que nous faisions autant de provisions dans notre carrosse pour faire quatre lieues, que d'autres auroient fait en s'embar quant pour les Indes. Aussi auroitil été difficile de ne nous pas trouver consommant nos provisions. Nous fîmes tant ce jour-là par nos déjeunes, qu'enfin

A Mantes fut la dtnée , Ou croit cet excellent yin.

Que sur le clos célestin Tombe à jaman la roiée !

Puiftions-noat dans cinquante ana Boire pareille vinée I Puifflons-nouf dans cinquante ans Tout ensemble en faire autant !

Avant de quitter ce pays, vous voulez bien que je vous fasse part du déplorable état où sont ces pauvres Célestins : ils font voeu présentement de boire le vin qui croit dans leur clos ; je n'en sais pas la raison ; mais enfin , par obéissance et par mortification , ils avalent ce calice du mieux qu'ils peuvent Dieu leur donne la patience nécessaire pour supporter de pareilles adversités !

Si j'étois bien sûr de votre discrétion , made* moiselle , je vous dirois des choses que vous n'avez pas encore entendues ; mais les filles sont comme les femmes , elles ne vont jamais sans leurs langues ; et je me suis étonné cent fois comment de

si grandes langues pouvoient tenir dans de si petites bouches; c'est pourquoi.

De Vemon je me veux taire Pour le mauvaij Tin qu'on but ; Cbacan l'y coucha , maii cKut ; Car j'aime en tout le mysrèrC.

Je sais trop conune lont va, Le mande est fait de manière ; Je «ais trop comme tout va , L'envie jamais ne raottrra.

Vous qui vous escrimez de la rime , vous allez dire qu'il y a un c de trop à ce dernier vers : je le sais aussi bien que vous ; mais si on ne me donne cette licence et de pareilles, je quitte dès à présent le métier de poète de la troupe, que je fais à mon grand regret, et aux dépens de mes ongles, qui sont déjà assez courts. Je ne suis cpie trop rebuté de la profession ; et , sans les petits profits que nous autres rimailleurs attrapons auprès des filles, qui aiment ce genre d'écrire, il y auroit long-temps que j'aurois vendu ma chaîne à bon marché. Mais , puisque nous voilà sur le chapitre des filles, vous saurez que nous en trouvâmes une charmante proche la chartreuse de Gaillon. Vous me direz que ce n'est pas là un meuble de chartreuse; mais ces jolis animaux-là se trouvent partout.

Au rtnil-do-r\ipKc

Le ci^ifn-i^ ao« VfW»

£t fit parottre à nos yeux

Jeune hôtesse faite au moule :

Elle portoît devant soi

Deux petits monts faits en boule ;

Elle portoit devant soi.

Un morceau digne d'un roi.

La Normandie, comme vous savez, est une terre fertile en pommes. Le voisinage de la mer leur donne un orgueil et une dureté qu'elles n'ont point ailleurs. Nos dames de Paris voudroient lien que leur terrain fût aussi bon ; mais on ne peut pas tout avoir : à cela près, les femmes de Rouen sont , à ce que je crois , faites comme à Paris ; ce qui nous fit dire :

A Rouen , laides et belles , Comme partout , Ton trouva.

Les filles de l'Opéra Sont, comme à Paris, cruelles.

Enfin , rien n'est différent , Dans les jeux , dans les ruelles ; Enfin , rien n'est différent , Hors qu'on parle mieux normand.

Il faut dire la vérité, cette langue-là est en grande vénération dans ce pays-ci; les habitants reçoivent tous en naissant des talents merveilleux pour l'apprendre : à quatre ans les enfants y parlent déjà normand comme de petits anges ; on diroit qu'ils n'auroient fait autre chose toute leur vie. Les merles même et les perroquets n'y par-

lentpoint autrement. On m'a dit que cette iangiie- U étoit merveilleuse pour plaider ; c'est ce qui fait qu'il n'y a guère de Normand qui n'ait vaillant sur pied plus de vingt procès, sans les espérances de ceux qu'il a déjà perdus.

Nous trouvâmes ici notre bon ami Fatouville.

Vous ne saunez croire les instances qu'il nous fit pour nous mener -a su terre de la Bataille , et le plaisir que sa conversation donna aux dames : elles voulurent à toute force qu'il en fût fait mention par tes vers suivants:

lie seigneur de la Bataille , Qui charme dès qu'on l'entend, Malgré nous , maigre) nos dentt , Voulut Dons faire ripaille ; Mtisle diable s'en mais, On fit grâce à sa Tolaille ; Mail le diable s'en mêla , A Caudebec on alla.

Vous croyez qu'en ce iieu-là on se couche pour dormir, comme à FLiris : vous vous trompez; toute la nuit rhôtellerie fut en rumeur pour fournir aux dames des rôties au vin. On en fait prendre aux perroquets qui ont perdu la parole; mais d'en donner à des dames usantes et jouissantes de leurs langues, c'est avoir envie de se lever comme on se couche : aussi cela ne manqua pas d'arriver.

A cette maigre rouchée On oublia de dormir :

Q«e Mrt d« «'«n sonvenir , Quand une fevune éveillée ■ Ponr aiguiser son caquet , Tout le long de la nuitée , Pour aiguiser son caquet , Mange soupe à perroquet.

Il ne falloît pas se lever de si bon matin pour aller dans la plus maudite hôtellerie qui soit , je crois , de Paris au Japon , et pour avaler un brouillard épais, que le soleil ne put percer que sur les deux heures. Un autre plus galant vous diroit que les yeux des dames, plus puissants que cet astre, dissipèrent d'abord cette noire vapeur; mais pour moi, qui suis plus sincère, je vous dirai franchemrat que les brouillards d'octobre sont fort difficiles à gouverner proche la mer, et de plus, que DOS dames dormirent dans k carrosse çahin , cahoj toute la matinée, et n'ouvrirent les yeux qu'à la Botte. A propos de Botte , vous voulez bien que je vous donne un petit avis :

Passant , fnyei de la Botte Le s^onr trop eonujeux ; D est vrai que dans ces lieux La maîtresse n'est pas sotte ; Maîa un* pain , sans tïo , tans feo , Dans as paya plein de crotte, Hais sans pain , sans via , sans feu , L'amour n'a pas trop beau jeu.

Sous trouvions .is^ez plaisant d'aller, comme I periKtnnes, toujours devmii nuus; et. je

4oo VOYAGE

crois que nous aurions été dix lieues par-delà 1^ bout du monde, sans le malheur que vous allez apprendre.

Après six jours de voyage Où tout alloit à gogo , Nous allions jusqu'à Congo , Valets 9 chevaux et bagage ; Mais au Havre on s'arrêta , Malgré ce vaste courage ; Mais au Havre on s'arrêta , Car la terre nous man^jua*

Voilà une plaisante excuse! m'allez-vous dire. Quand on a bien envie d'aller, au défaut de la terre, on prend la mer. Nous n'y manquâmes pas aussi ; et les dames dès le lendemain ,

D'une valeur plus (juliumaine

AUTrontèrent l'Océan»

Mon dieu I que le monde est grand

Sur cette liquide plaine ,

Où l'on touche en un moment.

Sur une vague incertaine ,

Où l'on touche en un moment ,

L'enfer et le firmament I

N*auroit-ce pas été un coup de bonne fortune pour les maris, si quelque honnête homme de corsaire eût mis la main sur la chaloupe ? J'en connois quelques uns qui n'auroient point regretté d'avoir donné de l'argent à leurs femmes pour aller voir la mer , si pareil cas leur arrivoit.

DE NORMANDIE. 4oi

Pour moi , qui ai déjà taté de ces messieurs les Turcs, gens fort incivils, j'en voulus courir le risque sur le rivage ; et , considérant ces gros vaisseaux, et faisant réflexion qu'il n'y avoit qu'une planche épaisse de deux doigts qui séparoit de la mort ceux qui étoient dedans, je me mis à chanter:

Qu'un autre avec des boussoles « Sur ces grands palais flottants | Bravant Neptune et les vents , Cherche l'or sous les deux p<Mes ; Mais pour moi je ne veux pas Servir de pâture aux soles ; Mais pour moi je ne veux pas Leur faire un si bou repas.

Je VOUS avoue c}ue je ne me consolerois jamais ^ si je me voyois ainsi pour mon plaisir; et j'aurois été encore plus fâché ce jour-là, car M. de Louvigni, intendant de la marine, nous envoya le i>oir six bouteilles d'un vin de Canarie si exquis , que , quand il l'auroit fait lui-même , je doute qu'il leùt fait meilleur.

Sus, ma muse , je te prie^ Brûlons quatre grains d^cncens A cet illustre intendant , Pour son vin de Canarie.

Avec ce nectar ^ je croi La province bien munie ; Avec ce nectar, je croi Qu'on sert dignement son roi.

4oa VOYAGE

Vous voyez qu'il fait bon nous faire du bien : pour cinq ou six bouteilles de vin , voilà un homme immortalisé. Après tout, je ne sais si les six meilleurs vers du monde valent seulement une pinte d'une pareille liqueur. Quoi qu'il en soit, il s'en contonta , et nous eussions bien souhaité que tous les hôtes de la route eussent été aussi raisonnables.

Le lendemain le gouverneur , pour nous recevoir, fit mettre la citadelle en armes. Nous visitâmes l'arsenal, ce terrible palais de Mars- Mon Dieu! que d'instruments pour abréger nos pauvres joups! Ce qui nous fit dire à tous :

IV faudroit être bien ivre D*aimer ces lieux de fracas , Où f pour cent mille trépas , On fond le fer et le cuivre.

Que de moyens pour mourir , Lorsqu'il n'en est qu'un pour vivre !

Que de moyens pour mourir !

Je ne le saurois souffrir.

Voilà des sentiments bien héroïques! me direzvous. D'accord; mais si vous saviez comme moi, mademoiselle, ce qu'il en coûte pour mettre un enfant au monde , vous auriez , plus que personne, horreur de ces lieu^ ^' j destruction; et en vérité, si vous étiez ur> .sonne bien raisonnable, vous vous marier j>. au plus vite , afin de travailler comme il faut à la réparation du genre humain , lequel, pendant que toute l'Europe est en guerre,

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court le grand chemin de sa ruine totale. C*est à vous d'y penser y et de faire réflexion que vous passeriez mal votre temps , s'il n'y avoit plus d'hommes au monde.

Vous croyez peut-être, mademoiselle , que parce que l'on vous a menée en vers au Havre , on vous ramènera par la même voiture ; c'est ce qui vous trompe : Pégase n'a {)as accoutumé de faire avec moi de si longues traites. Je vous dirai donc en prose que nous revînmes à Rouen en très peu de temps , ayant toujours vent derrière : cela n'est pas trop nécessaire en carrosse ; mais c'est pour vous dire que tout conspiroit à seconder l'envie que j'ai d'être auprès de la plus aimable personne du monde.

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