‹ Œuvres complètes de J. F. RegnardChapitre 7 sur 19 · GÉNÉALOGIE DES ROIS DE SUÈDE · texte numérisé non relu

GÉNÉALOGIE DES ROIS DE SUÈDE

DMPVfia GUSTAVE I*', GUSTAVE P' DE WASA.

ChaRLXI IX.

Jiijr iiiy qui «"•pouia une JiigoUon,

SiaiHMoirOy roi de Suède et do Pologne.

GufTAVB ADOI.PMB.

Gh AiftTiim y qui abdiqua le royaume en X644.

iATUKIllJVR I)rWaS4 »

qui épousa Jean Ca«i« mir, comte palatin du Rhin , de la branche de Deux-Pontf,

CIhari^r» Gu«tavh X, qui fjpoufa Hedwige Eléonore , fille du duc de Holitetn.

Le prince Adolvmi.

MAROuxaiTa Èhioiionn ^ qui a époufé Magnue Ga.

briel de La Gardie ^ ria« trofie. '

Gharlm XI , à présent régnant , a épousé Ulrique Éléonore , seiur du roi de Danemarck , de qui il a eu une petite dUe pour premier enfant ^ en juillet i66k.

Ce que nous appelons présentement Suède , étoit autrefois appelé Scandie ou Scandinavie ,

' C*est un titre qui équiyaut à celui de yico-roi. ( G. A. G. )

qm n'est pour ainsi dire qu'une presqu'île, qui selend entre l'Océan et la mer Baltique , et le golfe Bothnique.

Cette province n'est pas des plus fertiles partout. La'Laponie est la stérilité même; et ce peuple, que j'ai eu la curiosité d'aller voir au bout du monde , est entièrement abandonné de la nourriture du corps et de l'âme , n'ayant ni le pain matériel, ni l'évangélique. Mais la Gothie et Ostrogothie sont des pays qu'on peut comparer à la France poiu- leur fertilité ; et la terre y est si bonne, qu'elle donne en trois mois ce qu'elle produit en neuf en d'autres entlroîts. I^s autres lieux, où l'on force la nature pour l'obliger à nourrir les habitants , sont la Sclioncn , la Schanmolande, t'Ângermanie , la Finlande ; et c'est dans ces lieux où la nature, refusant la fertibté des plaines , accorde l'abondance des forêts , que les habitantâ brûlent l'biver pour semer l'été prochain du grain sur les cendres , qui y vient en perfection , et en moins de temps que partout ailleurs.

Les Suédois sont naturellement braves gens.; et sans parler des Goths et des Vandales , qui , franchissant les Alpes et les Pyrénées, se rendirent .maîtres de l'Italie et de l'Espagne , considérons de nos jours un Gustave Adolphe, l'honneur des conquérants, suivi de très peu de Suédois, qui passa victorieux toute l'Allemagne conimè un

éclair , et qui fit ressentir à tous les princes la. valeur de ses armes. Voyons un Charles Gustave ^ dernier roi de ce pays, qui réduisit les Danois , ses plus fiers ennemis , à se retirer dans leur ville capitale , qui leur restoit seule de tout le royaume , où il les assiégea pendant deux ans ; qui , après plusieurs batailles , vint finir ses jours à Gotten«bourg , d'une fièvre , à l'âge de trente-sept ans ^ le 12 février 1660.

Ce prince, qui n'a jamais fait que des merveilles , obligea aussi le ciel à le seconder et à le secourir , et à faire des miracles pour lui. Il affermit les eaux du Belt pour lui donner occasion d'entreprendre une action héroïque. Charles x ' fit passer toutes ses troupes sur une mer glacée de deux lieues de large , avec tout le canon ,.et y campa plusieurs jours- avec une intrépidité de cœur qui surprenoit tous les autres , et qui lui étoit naturelle. Si ce prince étoit grand guerrier , il ne fut pas moins politique ; et il le fit bien voir pe^^dant le gouvernement de la reine Christine , qui , s'amusant à consulter quantité de savants qu'elle faisoit venir de toutes parts , et qui ne lui apprenoient pas l'art de xégner , lui donna occa-* sion de captiver l'esprit de tous les sénateurs , rebutés du gouvernement de cette reine , qu'ils obligèrent à abdiquer le royaume entre ses mains. Le grand Gustave Adolphe n'a-t-il pas montrcT;

' Le même que Chariet Gustai*c, (G. A, C. )

DE SUÉDE. 59

)e chemin à ce digne successeur ? et après avoît mené une vie tout héroïque et toute guerrière , il h finit dans le champ de la victoire, et au milieu de ses années , d'un coup de mousquet , qui ôta à l'Europe son |Jus grand conquérant.

La reine Christine a été un digne rejeton de ce grand pfince : cette |n'incesse avoit l'ânie toute ro)-ale , et a épuisé toutes les louanges des grands hommes. Elle auroit régné plus long-temps, si elle eût été ^ua maîtresse d'elle-même; et la jalousie qu'elle excita parmi les sénateurs, qui voyoient impatiemment les derniéree fetveurs qu'elle accordoit au ristrosse , dont elle eut des enfants , lui ôta la couronne de dessus la tète. Elle changea de religion , à la persuasion d'un anbassadeur d'Espagne, qui lui promit qu'elle épouseroit le roi son maître , si elle vonlmt se faire catholique. Elle est demeurée à Rome presque tout le temps qu'elle a quitté le sceptre , où elle «'entretenoit de dix raille écus de pension que le pape lui donnent tous les ans , jusqu'à ce que le rot de France l'ait fait rentrer dans tous ses biens. Elle s'étoit réservé. les îles fertiles d'Aland et de Gotland , qui sont sur la mer Baltique ; mais elle lésa éch-iiigccs <lf|iLiis pt-ii contre le territoire de Norkoping en Ostrogolliic.

Charles xi , k présent ri^-^'n.int , est fils de Charles Gitttare »' comte palatin , de la maison de Deux- Vp<et de'Hedwtge Êlconore, fille puînée du

Go VOYAGE .

duc de Tlolstein. C'est un prince qui ne dimenl. point la générosité de ses anc*Hrc9 , ri son port fier et royal fait assez voir qu'il est du sang dc<; illustres Gustave. Les inclinations de ce prince sont toutes martiales ; et n'ayant plus d'ennemis à combattre , sa plus grande occupation est d'aller à la chasse aux ours. Cette chasse se fait mieux en hiver qu'en été ; et lorsque quelque paysan a découvert leurs passages, par les traces qui sont imprimées dans ta neige, il en donne avis au grand-veneur , qui y conduit le roi. L'ours est un animal intrépide; il ne fuit point à l'aspect de l'homme , mats il passe son chemin sans se détourner. Quand on l'aperçoit assez proche , il faut descendre de cheval , et l'attendre jusqu'à ce qu'il soit fort près de vous, et vous le faites lever sur ses pâte» de derrière , par un couji de sifflet que vous donnez : c'est le temps qu'il faiit prendre pour le tirer , et il est fort dangereux de ne le pas blesser mortellement ; car il vient de filrie se jeter sur le chasseur , et l'embrassant des pâtes de devant , il l'étoufie ordinairement ; c'est pourquoi il faut avoir encore un pistolet pour lui lâcher k bout portant , et un épieu pour ta demicre extrémité. Nous en vîmes un à Stockholm , que le roi avoit tué lui-même, en secourant son favori Vaqmestcr, qui en étoit presque étouffé. Cet animal est cdih'Ih' ii'rns i>ii ijimIit iiioLs ilc l'aitnée.-et ne niirid iwiirr luis Jiucune nouirilurc

DE SUÈDE. 6t

opta suçant sa pâte. Le roi a toujours autour de lui trois ou quatre petits ours , à qui on coupe tes dents et les ongles tous les mois.

lai connu k Copenhague M. de Martangis, ambassadeur, qui me fit mille amitiés. Je jouai plusieurs fois avec lui. Il me mena chez madame la comtesse de Rantzau , dont le mari a été ambassadeur en France ; j'y soupai avec les belles dame^ de Revinsleau et Grabe , deux sœurs , dont la dernière peut passer pour un chef-d'œuvre de l>e3Uté. J'y vis aussi madame de Ratelan , et M. du Boineau , Rochelois , capitaine de vaisseau de roi, qui avoit quitté le service à cause de la religion.

h partis de Copenhague pour Stockholm le piïmier juillet. Nous vîmes Fédérisbourg , le lieu lie plaisance du roi , qu'on peut appeler le Verioilles du DanemarcÂ. La chapelle en est magnifique ; la chaire et le tabernacle , et quantité d'autres Bgures , sont d'argent massif; mais ce qui me parut de plus curieux fut un orgue d'ivoire qu'on dit avoir coûté quatre-vingt mille écus de sculpture. L'oratoire du roi , qui est derrière la chapelle , et d'où il entend le service , est un lieu DU l'on n'a rien épargné pour le rendre magni- "|Ue, Uu nous 111011.1 pai' tous Ic-s nppnrtciiR'nts i'i château, cl nous n'y rcmaïquânnis rien de V'ju que ]a grande suUr qui est uu haut , dont un i"''it ailmlrcr Iv lambris: la variété des CQuIeur»

forme un aspect magnifique , et contente admirablement la vue. '

De Fédérisbourg nous vînmes coucher à Elseneur , où est le détroit du Sund ; c'est là que tous les vaisseaux paient au roi de Danemarck. Les vaisseaux suédois sont exempts de payer aucun tribut ; ce qui fait que la plupart des vaisseaux prennent bannière suédoise, qui est de bleu avec une croix jaune. Ce passage est gardé d'un bon château ; mais je ne crois pas qu'il soit bien difficile d'y passer sans rien payer. Nous couchAmes là chez l'agent du roi de France , qui est Irlandois. Mous passâmes le lendemain à Helsimbourg avec un vent contraire. Cette ville a soutenu dans ces dernières guerres assez long-temps contre les efïbrts des Danois : il y périt plus de six mille hommes en huit jours de temps. Ils la prirent enâo ; mais ils l'ont rendue , comme toutes les autres places qu'ils avoicnt prises à la couronne de Suède.

Nous vîmes, en passant, Ryga, Ëngclholm , la Holm,Halmstadt, ville fortifiée et recommandable par la dernière bataille que le roi de Suède y donna. Ce fut là le premier combat qu'il soutint, et la pronière victoire qu'il remporta, aidé de M. de Feuquières , lieutenant-général des armées (Iti roi , vt ariihaHsadmir aii[ii'f'H «Jii roi ilc Siudi-. ( '.(• fut <l:ins celte mtott bataille que <:o jeutioroi se lais»»nt tumÊfUttgÊÉUtaf^, et se croyant

suivi de son régiment de drabans , qui sont ses gardes ,avec lesquels il se croit invincible , s'avança seul au milieu de Tarmée ennemie, cherchant partout le roi de Danemarck, et l'appelant à haute voix ; et ne le trouvant point , il se mit à la tétê d un régiment ennemi qu'il trouva sans capitaine, fiadsant le commandement en allemand , comme toutes les nations du Nord , et le conduisit au milieu de son armée , où il fut haché en pièces.

De Halmstadt nous allâmes à Jénykoping, dont la situation sur le bord du Yeser*, lac qui a huit lieues d'étendue , est admirable. On va ensuite à Greniia,Norkoping,Linkoping,Nykoping,Yellit; et nous arrivâmes à Stockholm le lundi à onze heures du soir, ayant été six jours à marcher conti- Quellement , et le jour et la nuit , par dés roches et des bois de pin et d'espi^^as, qui forment la plus belle vue du monde. Nous fîmes ce chemin dans un chariot que nous achetâmes quatre éeus àDrasé; et nous remarquâmes les maisons des paysans , qui sont faites â la moscovite , avec des arbres entrelacés. Ces gens ont quelque chose de sauvage ; Tair et la situation du pays leur inspirent cette manière.

Le mille de Suède a 6,600 toises ; et celui de france, a,6oo.

Stockholm est une ville que sa situation particulière rend admirable. Elle se trouve située près- <PI^ ait milieu de la mer Baltique, au commence-

ment du golfe Bothnique. Son abord est assez difficile, à cause de la quantité de rochers qui l'environnent ; mais du moment que les vaisseaux sont une fois dans le port , ils sont plus en sûreté qu'en aucun endroit du monde : ik y demeurent sans ancre , et s'approchent jusque dans les mai* sons. Stockholm est la ville de la mer Baltique du plus grand commerce ; et comme cette mer n'est navigable que six mois de l'année, rien n'est plus superbe que la quantité de vaisseaux qui se voient dans son port , depuis le mois d'avril jusqu'au mois d'octobre.

Sitôt que nous fûmes arrivés à Stockholm nous allâmes saluer M. de Feuquières, lieutenant^général des armées du roi , qui j étoit ambassadeur depuis dix ans. Il nous reçut avec tout l'accueil possible y et nous mena le lendemain baiser la i^ain du roi. Ce prince , âgé de vingt-cinq ans , est fils de y prince de Holstein, entre les mains duquel la reine Christine , fille de Gustave Adolphe , dernier roi de la maison de Wasa, laissa la couronne de Suède , lorsqu'elle voulut se défaire du gouvernement, et changer de religion.

Son humeur est toute martiale ; les exercices de la guerre et de la chasse lui sont familiers ; et il n'a pas de plus grand plaisir que celui qu'il prend dans ces travaux. Nous eûmes l'honneur de l'entretenir pendant près d'une heure , et le plaisir de le contempler tout à notre aise, il est d'une taille bien

proportionnée : son port est fier , et tout en est

royal. 11 épousa, il y a environ un an fille de

Frédéric in , et sœur du roi de Danèmarck à présent régnant. Ces deux personnes royales ont toujours eu entre elles un rapport et une sympathie' extraordinaires , qu'il étoit aisé de voir. La nature les avoit de tout temps formées Tune pour l'autre.

Le prince ne rencontroit jamais personne quiput lui donner des nouvelles de la princesse , qu'il n'en demandât d'assez particulières pour faire conuoitre qu'il y avoit toujours dans ses demandes plus d'amoiu* que de curiosité ; et la princesse s'en- <|iiéroit toujours si exactement du prince, qu'on rcniarquoit aisément qu'elle aimoit moins des nou- \ elles du prince que le prince même.

L'on fit, pendant notre séjour à Stockholm, (le grandes réjouissances pour la naissance d'une princesse. Nous fumes présents à la cérémonie de son balame (baptême). Il y eut table ouverte; et le roi, pour marquer sa joie , entreprit de soûler toute la cour, et se fit lui-même plus gaillard qu'à Tordinaire. Il les excitoit lui-même , en leur disant qu'a/i cavalier n 'était pas brave , lorsqu 'il ne sui* witpas son roi. Il parloit le peu de françois qu'il savoit à tout le monde; et je remarquai que c'étoit le seul de sa cour qui le parloit le moins. Tous les cavaliers suédois se font une gloire particulière (le bien parler notre langue. Le comte de Stembok , grand-maréchal du royaume, le ristrosse ou vice- I. 5 '

roi, comte de La Gardie, le grand-trésorier Stein* bielk , le comte de Konigsmarck, tous ces gens-là parlent aussi bien françois que des François mêmes. L'envoyé d'Angleterre fit des merveilles dans cette débauche y c'est-à-dire qu'il se soûla le premier. L'envoyé de Danemarck , qui avoit tenu la princesse au nom du roi son maître , le suivit de bien près, et ne raisonna guère. Après lui toute la compagnie n'en fit pas moins. Les dames furent aussi de la partie ; les deux belles-filles du ristrosse tenoient les bouts du poêle qui couvroit l'enfant. Elles s'y firent distinguer par -dessus toutes les autres dames par leur beauté et leur bonne grâce. Nous allâmes quelques jours après chez le comte de La Gardie» à Carsbéry, palais assez régulier, et que sa situation au milieu des roches et sur le bord du lac , rend un des plus beaux de la Suède. Le roi de Suède ^ l'a voulu acheter pour en faire présent à la reine. Le maître de cette maison, qui est assurément un des grands seigneurs du royaume , a été depuis quatre mois fort maltraité de la réduction , comme quantité d'autres. Il a perdu plus de quatre -vingt mille écus par cette réunion de biens au domaine.

Les bâtiments de Stockholm sont assez somptueux : l'on peut remarquer entre autres la maison de la noblesse , le palais du ristrosse, celui du grandtrésorier, et quantité d'autres. Je devrois avoir

.' Lm deux éditions de 1781 portent ie roi de France. ( G. A. C. )

parlé du Louvre avant tous les autres édifices; m^ su est vrai qu'il est le premier de la vîUe, à cause de la personne cpii l'habite, on peut dire que ce nest que par là, et par la quantité de son logeaient <pill est recommandable. Il y a quelques salles tpii sont meublées assez magnifiquement ; mais ^es ne sont point disposées pour £ûre un palais, et on ne sait de quelle figure eUes sont

Nous vîmes pendant notre séjour une exécution de deux valets , qui s'étoient trouvés à Tassa»* sinat d'an g^itilhomme que leurs maîtres avoient faiL Ils n'éCoient pas les phis coupables , mab ib furent les plus malheureux. Nous admirâmes la constance et l'intrépidité de ces gens allant an upplice* Ib ne sembloient point émus , et par«» loient indiff^mment avec toutes les personnes qu'ib rencontroient L'un d'eux étoit marié , et sa (emme le soutenoit d'une main , et le ministre de Tautre.

Nous connûmes àStockholm M. de Feuquiéres, ambassadeur; M. de La Piquetière, homme savant et fort curieux; M. Le Vasseur^ secrétaire de fambassade , fib d'un avocat y rue Quincampoix ; M. de La Chenets, et le P. Archange, carme etaummîer de M.^.« Là nous vîmes M. Bart , corsaire, qui demeurait à Stockholm pour le recouvrement des deniers d'une vente qu'il avoit faite au loi de quelques prises sur les Danob et Lubeckob, déclarées bonnes.

68 voVagï;

A Fauberge , chez Virchal , Normand , MM. de Saint-Leu , I^a Neuville , Grand-Maison , écuyer de M. le comte Charles Ocstiern , Coiffard , chirurgien , et ,

La mine de Coperbéryt est ce qu'il y a de plus curieux en Suède , et qui fait toute la richesse du pays. Quoiqu'il s'y trouve beaucoup de mines , celle-là a toujours été la plus estimée ; et on ne se souvient point du temps qu'elle a été ouverte ; elle est à quatre journées de Stockholm. On découvre cette ville long-temps avant que d'y être, par la fumée qui en sort de toutes parts, et qui la fait plutôt paroitre la boutique de Vulcain que la demeure des hommes. On ne voit de tous côtés que fourneaux , que feux , que charbon , que soufre et que cyclopes, qui achèvent de perfectionner ce tableau infernal. Mais descendons dans cet abîme pour en mieux concevoir l'horreur. On nous conduisit d'abord dans une chambre où nous changeâmes d'habits, et prîmes chacun un bâton ferre pour nous soutenir dans les endroits les plus dangereux. De là nous entrâmes dans la mine par une bouche d'une longueur et d'une profondeur épouvantables , qui empêchoient de voir les gens qui travaillôient dans le fond , dont les uns élevoient des pierres, d'autres faisoient sauter des terres; quelques uns détachoient le roc du roc par des feux apprêtés pour cela; enfin tous avoient leur emploi différent. Nous descendîmes dans ce

fond par quantité de degrés qui y conduisoient ; et nous commençâmes alors à connoitre que nous n'avions encore rien fait, et que ce n'étoit là qu'une préparation à de plus grands travaux. En effet, nos guides allumèrent alors des flambeaux (le bois de sapin , qui perçoient à peine les épaisses ténèbres qui régnoient dans ces lieux souterrains , etiiedonnoient de jour qu'autant qu'il en falloit pour distinguer tous les objets affreux qui se présentoient à la vue. L'odeur du soufre vous étouffe , la fumée vous aveugle , le chaud vous tue : joignez à cela le bruit des marteaux qui retentissent dans ces cavernes, la vue de ces spectres nus comme la main et noirs comme des démons ; et vous avouerez avec moi qu'il n'y a rien qui donne une plus forte idée de l'enfer , que ce tableau vivant , peint des plus sombres et des plus noires pein-turcs qu'on se puisse imaginer.

Nous descendîmes plus de deux lieues dans terre par des chemins épouvantables y tantôt sur des échelles tremblantes» tantôt sur des planches légères, et toujours dans de continuelles appréhendions. Nous aperçûmes dans notre chemin quan-* tité de pompes , et des machines assez curieuses pour élever les eaux; mais nous ne pûmes les examiner, à cause de l'extrême fatigue dans laquelle nous nous trouvions : nous aperçûmes seulement quantité de ces malheureux qui travailloicnt à ces pompes. Nous allâmes jusqu'au fond avec beau-^

coup de peine; mais quand il fallut remonter, superasque esmdere ad auras , ce fut avec des peines incomparables que nous regagnâmes la première hauteur, où il fallut nous jeter contre terre pour reprendre un j>eu d*haleine , que le soufre nous avoit coupée. Nous arrivâmes , par le secours de quelques gens qui nous prirent par -dessous les bras, à la bouche de la mine. Ce fut là que nous commençâmes à respirer avec autant de plaisir que feroit une âme qui sortiroit du purgatoire ; et nous commencions à reprendre un peu de vigueur, quand un objet pitoyable se présenta devant nous. On reportoit en haut un pauvre malheureux qui venoit d'être écrasé d\ine pierre qui étoit tombée sur lui. Cela airive tous les jours ; et les pierres les plus petites , venant à tomber d^une hauteur extraordinaire, font le même effet que les plus grosses. Il y a toujours sept ou huit cents hommes qui travaillent dans cet abime : ils gagnent seize sous par jour; et il y a presque autant de piqueurs , qui ont une hache à ia maiii pour marque de commandement. , Je ne sais si l'on doit avoir plus de compassion du sort de ces malheureux , ou de l'aveuglement des hommes, qui , peur entretenir leur luxe et assouvir leur avarice, déchirent les entrailles de la terre, confondent les éléments, et renversent toute la nature. Boëce avoit bien raison de dire, en se plaignant des mœurs de son temps :

ÊÊem Iprimtu fmit/mU Uk Amri fà pomderm âfctf ,

PrHiota jwieuU fodU ?

En effet, y a-t-il rien de plus inhumain que d «poser tant de gens dans de si précieux périls ? Pline dit que les Romains , qui avoien t plus besoin dliommes que d or, ne vouloient point permettre I quon ouvrit des mines qu'on avoit découvertes en Italie y pour ne pas exposer la vie de leiu^ peu* pies ; et les malheureux qui ont mérité la mort ne peuvent être plus rigoureusement punis quVn les laissant vivre pour être obligés de creuser tous les jours leurs tombeaux. On trouve dans cette mine du soufre vif, du vitriol bleu et vert, et des octaèdres; ce sont des pierres taillées naturellement en forme pyramidale de Tun et de Vautre coté.

De Coperbéryt nous vînmes à une mine d'ar- ^nt qu on voit à Saisbéry t , petite ville à deux journées de Stockholm , dont Taspect est im des plus riants qui soient en ce lieu. Nous allâmes le lendemain à la mine , qui en est distante d*un quart de mille. Cette mine a trois larges bouches, dans lesquelles on ne voit point de fond. I^ moitié d*un tonneau soutenue d'un câble sert dVscalier pour descendre dans cet abime, qui monte et qui descend par une même machine assez curieuse, que Teau fait tourner de Tun et de l'autre coté. I^ grandeur du péril où on est se conçoit

^a VOYAGE

aisément, quandon&e voit ainsi descendre, n'ayant qu'un pied dans cette machine, et qu'on connoît que la vie dépend de la force ou de la foiblesse d'un cAble. Un satellite noir comme un démon , tenant à la main une torche de poix et de résine, descend avec vous , et chante pitoyablement un air dont le chant lugubre semble être fait exprès pour cette descente infernale. Quand nous fûmes vers le milieu , nous fumes saisis d'un grand froid , qui , joint aux torrents qui tomboient sur nous . de toutes parts, nous fit sortir du profond assoupissement dans lequel nous scmblions être en descendant dans ces lieux souterrains. Nous arrivâmes enfin, après une demi-heure de marche, au fond de ce premier gouffre ; là nos craintes commencèrent à se dissiper : nous ne vîmes plus rien d'affreux; au contraire, tout brilloit dans ces régions profondes. Nous descendunes encore fort avant sous terre, sur des échelles extrêmement hautes , pour arriver dans un salou qui est dans l'enceinte de cette caverne, soutenu de plusieurs colonnes du précieux métal dont tout étoit revêtu. Quatre galeries spacieuses y viennent aboutir , et la lueur des feux qui brilloient de toutes parts, et qui venoient à frapper sur l'argent des voûtes, et sur un clair ruisseau qui couloit à coté, ne servoit pas tant à éclairer les travaillants qu'à rendre ce séjour plus magnifique que le palais de Pluton, ([u'on nous met au centre de la terre,

où le dieu des richesses a- déployé tous ses trésors. On voit sans cesse dans ces galeries des gens (le toutes les nations, qui cherchent avec tant de {leine ce qui fait le plaisir des autres hommes. Les uns tirent des chariots, les autres roulent des pierres, et d'autres arrachent le roc du roc. C'est une ville sous une autre ville : là il y a des maisons, des cabarets, <les écuries et des chevaux ; et ce qu'il y a de plus admirable, c'est un moulin qui tourne continuellement dans le fond de ce §:ouffre, et qui sert 4 élever les eaux qui sont dans la mine. On remonte dans la même machine pour aller voir les différentes opérations pour faire l'argent

On appelle stuf\es premières pierres qu'on tire de la mine , lesquelles on fait sécher dans un fourneau qui brille lentement, et qui sépare l'antimoine, l'arsenic et le soufre, d'avec la pierre, le plomb et l'aident, qui restent ensemble. Cette première opération est suivie d'une autre, et ces pierres séchées sont jetées dans des trous pour V être pilées et réduites en Union, par le moyen de quantité de gros marteaux que l'eau fait agir: relte boue est délii^vi' dans une eau qui coule incvsaamment sur uni' i>T'osse toile mise en glacis, i)ui, emportant tout ce qu'il y a de terrestre et de çrosûer, retient le pknnb et l'argent dans le fond, d'où on le tire poiii' le ji-ter pour la troisième fuis dau des funrneaiiK <]ui séparcut l'argent d'avec kiptomb qui sort tu i . iiiiio.

Les Espagnols du Potosi ne s'arrêtent plus k toutes les différentes fontes pour purifier largent et le rendre malléable, depuis qu'ils ont trouvé la manière de l'affiner avec le vif-argent ^ qui est l'ennemi mortel de tous les autres métaux * qu'il détruit , excepté Top et l'argent , qu'il sépan? de tout ce qu'ils ont de terrestre pour s'unir entièrement à eux. On trouve du mercure dans cette raine ; et ce métal , quoique quelques uns ne lui donnent pas ce nom , parce qu'il n'est pas maiéable , est peut-être un des plus rares effets de la nature; car étant liquide et coulant de luimême , il est la chose du monde la plus pesante , se convertit en la plus légère , et se résout en fumée , qui, venant à rencontrer un corps dur ou une région froide, s'épaissit aussitôt, et reprend sa première forme sans pouvoir jamais être détruit.

La personne qui nous conduisit dans la mine , et qui en étoit intendant, nous fit voir ensuite chez lui quantité de pierres curieuses qu'il avoit ramassées de toutes parts. Il nous fit voir un gros morceau de cette pierre ductile qui blanchit dans le feu, loin de se consumer , et dont les Romains se servoient pour brûler les corps de leurs défunts. Il nous assura qu'il l'avoit trouvée dans cette même mine, et nous fit présent à chacun d'un petit morceau , que , par grâce spéciale , il détacha.

Nous partîmes le même jour de cette petite ville pour aller à Upsal , où nous arrivâmes le lendemain d'assez bonne heure. Cette ville est la

plus cbnsidérad)le de toute la Suède, pour son académie et pour sa situation ; c'est là où tous ceux qïti veulent embrasser Tétat ecclésiastique vont étudier ; et la politique de ce royaume défend aux nobles d'entrer dans cet état , afin de maintenir toujours le nombre des gentilshommes qui peuvent servir plus utilement ailleurs.

Nous vîmes la bibliothèque^ qui n'a rien de considérable que le Codex argenèeus , manuscrit écrit en lettres gothiques d'argent, par un évéque nommé Ulphiias, qui demeuroit dans la Mcesie '. Ce livre fut trouvé dans le sac de Prague , et en* levé par le comte de Konigsmarck, qui en fit présent à la reine Christine.

La suite d'Upsal se peut voir dans la relation qui est à la suite de mon Voyage de Laponie, parce qu'en revenant je fis ce chemin.

Nous vîmes aussi à Stockholm un envoyé du kan des Petits-Tartares , autrement Tartares de Crimée ou Pérékopites, qui habitent l'ancienne Chersonèse Taurique , et le pays qui s'étend entre le Borysthène et le Tanaïs. Ce prince donne des récompenses qui ne lui coûtent guère ; et des lettres d'envoyé aux princes chrétiens sont ses grâces les plus spéciales. J'étois présent quand il eut audience. Le roi étoit dans un fauteuil au milieu de

' Aujourd'hui la Servie, et la Bulgarie» et non la Jtfpie qui est à VJsie-Minture , comme on, le trouve imprimé dans les deux édi^ tiens de 1731. (G. A. C. )

sa cour. Celui-ci fit sa harangue assez mal , sans même regarder le roi : il lui présenta cinq ou six lettres pliées en long, et enveloppées dans du taffetas. L'une étoit du kan ; l'autre, de la femme d'un de ses frères ; et une du grand-ministre. Il offrit quelques chevaux tartares assez mal faits , mais d'une vigueur inconcevable. Le roi fit répondre qu'il les acceptoit s'ils venoient de leurs seigneurs; .'ce qu'ils assurèrent, et baisèrent la main du roi en la mettant sur leur tête : cinq ou six gueux étoient à sa suite , et jamais on ne vit rien de plus misérable.

Nola. Les villes de Brème, de Hambourg et de Lubeck , qui sont villes impériales , avec le duc de Meckelbourg , de Holstein-de-Sel , de Lunebourg , Hanover , généralement toute la maison de Brunswick , forment la Basse-Saxe , qui sont le cercle que l'on appelle le cercle de la Basse-Saxe , et ont voix dans toutes les dictes de l'Empire.

Luther est enterré à Wittcmberg.

Il se pèche quantité de sardines depuis cette île jusqu'à Brème , et un capitaine de vaisseau chargea quantité d'œufs de cabillauds pour servir à cette pèche, dont le poisson est fort friand.

Un tonneau en fait de marine , signifie deux milliers pesant.

Le Grand'Louis tire six brasses d'eau.

Un canon de trente-six livres de balle pèse six milliers, et le millier de fonte coûte mille livres.

Il faut remarquer à la chasse de 1 ours , qu'elle se fait aussi en Pologne de plusieurs manières. Comme il n'y a rien de si délicat que les pâtes dours, quon sert à la table des rois, il n'y a point aussi de chasse à laquelle les gentilshommes prennent plus de plaisir. Il est dangereux de man-* quer son coup , car l'ours frappé retourne sur le chasseur, et l'étouffé des pâtes de devant II nous fut dit, par un gouverneur d'une province de la Pmsse^ qu'il n'y avoit pas quinze jours qu'un de ses parents avoit eu le bras rompu à la chasse d'un ours, et le cou tordu , dont il mourut Les {laysans les chassent autrement : ils savent l'endroit, où ils vont les attaquer avec un couteau à la main. Lorsque l'ours vient à eux , ils leur mettent dans la gueule la main gauche entortillée de beaucoup (le linges, et de l'autre les éventrent. L'autre façon nest pas si périlleuse. L'ours est extrêmement friand du miel que les abeilles font dans des troncs d'arbres ; il monte , attiré par l'odeur de la proie , au sommet des arbres les plus élevés. Les paysans mettent de l'eau-de-vie parmi ce miel ; et Tours , qui trouve cette nourriture agréable , en prend tant que la force du brandevin l'enivre et le fasse tomber , où le paysan alors le trouve étendu sans force , et n'a pas grand'peine à s'en rendre le maître.

L'électeur de Brandebourg s'appelle Il a un

fils âgé de quinze ans, qu'on appelle Kurtprince.

Il est de la religion calviniste. L'ambre se trouve sur ses terres dans la Prusse ducale , car la royale appartient au roi de Pologne. Elle lui rapporte plus de vingt-cinq mille écus par mois. Il afferme la pèche de l'ambre soixante ou quatre-vingt mille écus. Il y a des gardes à cheval qui gardent la cote. Lorsque le vent est grand , c'est alors qu'on le trouve en plus grande abondance. 11 est mou avant qu'il soit sorti de la mer , et l'on peut y imprimer un cachet. Il y en a plusieurs morceaux dans lesquels on trouve des mouches. Cette pèche s'étend depuis Dantzick jusqu'à Memel.

L'élan est un animal plus haut qu'un cheval , et d'un poil tirant sur le blanc. Il porte un bois comme un daim , et a le pied de même fort long. Il a la lèvre de dessous pendante , et a une bosse sur le cou comme un chameau. Il se bat contre les chiens qui le poursuivent, des pieds de devant ^ dans lesquels il a une grande force.

Le fils de l'électeur de Brandebourg a épousé depuis un an la fille du prince Bogeslas de Ratziwnl, duc de Sutck et de Kopil de Bitze , et de Dubniki y de l'illustre famille des Ratziwil, descendus des anciens princes de Lithuanie , et depuis plus de trois siècles princes de TEmpire. Il étoit fils du prince Janallius , de la branche noire , que son mauvais destin porta à se rendre chef de parti contre son roi , mais qui rentra bientôt en grâce ; et d'Elisabeth Sophie , fille de Jean George , élec-

DE SUÈDE. 7ç)

tearàe BranMMHirg, mariée depuisi Jules H«nri. iluc de Sue-Lawembourg : il étoit gouverneur de bProHeducalfc

Otte jeune princesse a toujours été élevée à la

luor de Brandebourg: le lui a fait la cour , et

i dépensé beaucoup d'ai^ent auprès d'elle ; maïs iclecteur n'a pas voulu laisser sortir plus de huit («I RùUe livres de rente hors de ses états. Les Colonoift en murmurent tons les jours , parce <\uA j avoit un traité que cette princesse n'épouwroit qu'un Polonois. Celui qui lui fcùsoit la cour 1 perdu l'esprit de dépit

Le père du grand-duc de Moscovie s'appeloit Frédéric Alexandre ; et celui d'à présent , Alexan- •W Michacl , ou Michai-I Ftkléruwitz, Michel, fils 't Pierre.

I* prince de Transjlvanie s'appelle Abaffi ', |HTc qruitre-vingt mille éctis fie tribut au Turc, n'unie qu'à boire. Kequih gouverne l'état; Tékélî

' ■*fi/, T4Utlû, H>nl \n nonu qui w UmiiI flau 1m *diti<>M àm r)i ri (niiéri [i(i«l^ricur<-4, cl 11111111 clan* rdlr* plui récent» de i>), itia ei iSiD. U wmit difTirilp At rpcutimiIlTe aujourd'hui ■■• m iHinM In célèbms «■ aTraiurcaii prinfr Àkiffi, «t cobI* ^ Tikiii. \jc prcmiFr, qui , lili d'uu n»|iMTat U'Hcnnanitodi, dc- '«al par u valeur millrr el prince itp la TrdiKtlviuic; et l« ae- ■■Ml.qui, rnKi(if(t«-Knngrie, H/guiié rn Iiayvm, paaae en Traii- '■liioi*, «uhjogui! l'eiprit rfa prinre, fait Renhler II cour <)r ^riuw, «I cal rtcounu a hjq luur priui-e d* l'ranayNaoM par la ■v, «prèa 1b mort d'AbiQJ. 'L'out Kf\ éti'iii'riieDi* M |iaisoiciil ^ iC8a à 1690 ■ y«n le tetupa raJine da voyagea de Regnard. (G. A.C.>

8o VOYAGE

est général des rebelles. La capitale de Transylvanie est Cujuar ou Albe-Julie. "

M. Acakias a été résident auprès de ce prince , pour entretenir la faction des rebelles.

Les armes de TÉglise sont deux clefs couronnées d'une tiare ; celles de l'Empire , un aigle à deux têtes ; celles de France , trois fleurs de lis ; celles d'Espagne 9 deux châteaux et deux lions écartclés ; de Portugal , cinq écussons chargés de besants , qui représentent les deniers dont Notre- Seigneur fut vendu. L'Angleterre a trois léopards ; la Suède, trois couronnes; le Danemarck , trois lions ; la Pologne, un aigle ses ailes ouvertes ; la Moscovie, un cavalier armé, tenant la lance en arrêt , et un dragon à ses pieds ; et celles du Grand-Turc , un croissant.

Le pape se dit Innocent xi , paï* la grâce de Dieu , évéque , serviteur des serviteurs de Dieu : l'empereur , Ignace . Léopold m , par la grâce de Dieu , empereur des Romains, roi de Hongrie, de Bohême , de Croatie , de Dalmatie , et d'Escla vonie ; archiduc d'Autriche ; duc de Bourgogne , de Stirie , de Carinthie , et de Carniole ; comte de Tyrol : le roi de France , Louis xiv , par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre : le roi d'Espagne , Charles ii , par la grâce de Dieu , roi des Espagnes et des Indes , de Castille , de Léon ,

' Aujourd'hui c'est Hermanstadt qui en est la capitale, et Tévéque réside à Albe-Julie ou Weissemboarg. ( G. A. C. )

DE SUÈDE. 8t

d^ Aragon, de Grenade , de Séville, de Tolède » de Cordoue, de Murcie, de Jaen, de Majorque et Minorque , de Sardaigne et de Corse , d'Algezire , de Gibraltar y des iles Canaries , des iles de Terre- Ferme y de la mer Océane ; archiduc d'Autriche , duc de Bourgogne , de Lotliier y de Brabant , de Milan « de Limbourg y de Luxembourg et de GucU dres; et comte de Hapsbourg, de Flandre, d' Artois, de Bourgogne, du Tyrol, de Barcclonnc, de Hainaut y de Hollande y de Zëlande y de Namur^ de Burgau ; marquis du Saint-Empire ; seigneur de Frise y de SaUns , du Milanès ' y des cités , villes et pays d'Utrecht , d'Over-Issel , de Groningue ; seigneur de Biscaye , de Molins ; duc d'Athènes et Néopatrie ; marquis d'Oristan et de Gasiano : le roi d'Angleterre, Charles ii , par la grâce de Dieu y roi de la Grande-Bretagne et d'Irlande : le roi de Danemarck, de Norwége , des Goths et des Vandales : le roi de Suède y Charles ii, par la grâce de Dieu , roi de Suède , de Danemarck y de Norwége , des Gotlis et des Vandales : le duc de Moscovie y par la grâce de Dieu , grand*seigneur , czar et grand-duc , conservateur de toutes les Russies ; prince d'Uladimir, Moscou, Nowogorod; czar de Casan , czar d'Astracan , czar de Sibérie ; seigneur de Plescou; grand-duc de Tuerschi, Jugreschi , Périnschi , Varschi , Palgarschi , et seigneur et grand-duc de Nowogorod aux Pays-Bas ;

* Ou lit «/tf Maimûs d«iu les deux éditions de 173 1. (G, A. C.)

commandeur de Roosanchi , Rostocbi , Gerelapschi, Beloserschi , Udorschi , Obdorsi'hi , Condinel , et par tout Ve Nord ; seigneiu- d'iverie ; czar de Karlalinsely et Igrusinschi ; prince des pay* de Kabardinschi , Cyrcaschî et Jurscht ; seigneur et dominateur de plusieurs autres seigneuries : le roi de Pologne , Jean m , par la grâce de Dieu , roi de Pologne ; grand-duc de Lithuanie , de Russie, de I^usse et Mazovie , Samogitie , Livonie, Smo* (ensko, et de Cemicovie.

Le graod-seigneur, Mahomet iv, se dit lëgitirae distributeur des couronnes de l'univers , et maître incommutable de mille divers peuples, nations et gén^ations qui reposent à l'ombre et sous le sacré bois de notre lance ; destiné libérateur de ceux qui gémissent et sont encore sous le joug- de l'oppression infidèle, et qui n'attendent avec împatieuce que l'heure et le bonheur de notre domination ; propriétaire des célestes cités de la ïfecque et de Médine ; gardien perpétuel de Jérusalem la sainte et de son sépidcre; empereur de Constantinople et de Trébizonde ; roi de Hongrie en Europe , de Memphis en Afrique , et de Bagdad en Asie , ensemble de soixante et dix autres royaumes effectifs ; rt» de la mer Méditerranée , fies mers Blanche, Noire et Rouge, Ilellesponliqiie, Héotique et Archipélagique ; grand-amiral de l'Ooéan , cl pi>s^"ssciir tics plu» i Cil|»S . tulcs ,

DE StJÊDE. 83

pnnce en Géorgie ; abiKilti eit Barbarie , Tartarie, hmiw t et en mille autres régions ; cotmnatidant \ U Pdrte*de*Fcr9 ville» adjacentes et lieux circont min»; fidèle refuge et parfait asile des autres ^mperrors^ rois ^ princes , républiques et seigneurie:^; redouté cm chéri partout ; souverain Au cœur de la terre , unique favori du ciel, et son '^nn porte^'cnseigne, etc*

LWpereur a épousé une des filles de Philippe IV , roi irKspagne ; le roi de France , la fille «née d'une autre femme du mente Philtppi? ; te cm (fEspagîte, b litle de M. le duc d*(>rtcans ; le mi f'fî Pcirtti^^Ml , la fille du duc de Nrmours ; le roi de Surtle , la fiUc du roi de Danaiiarrk. Ijc ^fn de thinemarck a é[nntsé (Iharlotte Antrlie , ^«^odpçrave de IIes«M*; le grandHluc de Mo^covie, 1^ &Ue d*un marchand de son état* I^ grand- ^^pm$r népouM? point; mars la premiiVre qui mn ao inonde un enfant mAle , est la sultane.

RÉFLEXIcmS.

It est mtlinaire aux voyag(nn*s cpii passent les '*w* àm faire naître des omgrs ; i*t tout ce qui ^^^ potnt calme est \Hmr eux nue temp^He con- ^ttoeilt! , (jnî b|^jj0 Inirs vaisM*au« contre le firl **y*^y «t tantôt les Jette jusque dans les enfers : ^^^^^^^ manières de parler de quelcpies mis,

ttts amplifier les chwcs, je vous dirai

que la mer Baltique est célèbre en naufrages , et qu'il est ïare d'y passer pendant l'automne (car elle n'est point navigable l'hiver) , sans y être pris du mauvais temps. Nous avons été obligés de relâcher en cinq ou six endroits ; et ce passage , qu on faitordinairementen trois DÛ quatre jours, nous a retenus plus long-temps.

Ces disgrâces ont servi à quelque chose , et le temps que nous sommes demeurés à l'ancre n a pas été le plus mal employé de ma vie. J'allois tous les jours passer quelques heures sur des rochers escarpés, où la hauteur des précipices et la vue de la mer n'entretenoient pas mal mes rêveries. Ce fiit dans ces conversations inténcures que je m'ouvris tout entier à moi-même , et que j'allois chercher dans les replis de mon corar les sentiments les plus cachés et les déguisements les plus secrets , pour me mettre la vérité devant les yeux, sans fard, telle qu'elle étoit en effet. Je jetai d*abord la vue sur les agitations de ma vie passée, les desseins sans exécution, les résolu- ' bons sans siiilo, cl los f iitareu ris.s -^aris succès. Jc ' considérai l'état de ragahonds , les clia site des objets, dont j'étois agité. Jei Tun et «laiis t'aiitrc t

avoit l'amoi

rnipêchAt de me reconnoître dans cette peinture. Je jugeai sainement de toutes choses. Je conçus que tout cela étolt directement opposé à la société de la vie, qui consiste uniquement dans le repos , ri que cette tranquillité d'àme si heureuse se nnive dans une douce profession , qui nous arti\e comme l'ancre fait un vaisseau retenu au milieu de la tempête. Tous ces desseins vagues, c?s Mies qui s'étendent sur l'avenir, les chimères, les imaginations de fortune, sont des fantômes qui nous abusent , que nous prenons plaisir de Dous former, et avec lesquels notre esprit nous joue. Tous les obstacles que l'ambition fait naître , \mi de nous arrêter, doivent nous faire défier de Dous^nèmes, et nous faire appréhender davanuge.

Vous savez, monsieur, comme moi, que le rhoix d'un état est ce qu'il y a de plus difficile <hns la vie ; c'est ce qui fait qu'il y a tant de geni qui n'en embrassent aucun , et qui , demeurant iias une indolence continuelle, ne vivent pas cuDune ib voudroient , mais comme ils ont comi>nicé, soit par la crainte des fâcheux événe- , aoit par l'amour de b mollesse et la fuite , ou pour quelques itutres raisons, a d'autre» qu'un échec ne fixe pas ent; etMlai«.;jnl toujours emporter à cette est natjirelle^ pour être dans le ► l'M plii) en repo» : ce vjnt de

nouveaux desseins qui les agitent , et de nouvelles idées de fortune qui les tourmentent. Ces gens ne changent que pour le plaisir de changer ; et par une légèreté naturelle , ce qu'ils ont quitté leur plaît toujours infiniment davantage que ce quMls ont pris. Toute la vie de ces personnes est une continuelle agitation ; et si on les voit quelquefois se fixer sur la fin. de leurs jours , ce n'est pas la haine du changement qui les retient , mais la lenteur de la vieillesse , incapable de mouvement , qui les empêche de rien entreprendre : semblables à ces gens inquiets qui ne peuvent dormir , et qui, à force de se toiu-ner, trouvent enfin le repos que la lassitude leur procure.

Je ne sais lequel de ces deux états est le plus à plaindre; mais je sais qu'ils sont tous deux extrêmement fâcheux. De là viennent ces dérèglements de l'âme , ces passions immodérées qui font qu'on souhaite plus qu'on ne peut ou qu'on n'ose entreprendre; qu'on craint tout, qu'on espère tout , et qu'on cherche ailleurs un bonheur qu'on ne peut trouver que chez soi. De là viennent ces ennuis , ces dégoûts de soi-même , ces impatiences de son oisiveté , ces plaintes qu'on fait de ce qu'on n'a rien à faire. Tout déplaît, la compagnie est à charge, la solitude est affreuse, la lumière fait peine , les ténèbres affligent , l'agitation lasse , le repos endort, le monde est odieux , et l'on devient enfin insupportable à soi-même

Jl n'y a rien que ces sortes de personnes ne veuillent ; et la prévention qu'ils ont d'eux-mêmes les pousse à tout entreprendre. L'ambition leur fait tout trouver possible; mais le courage leur manque , et leur irrésolution les arrête. L'élèvement des autres , qu'ils ont continuellement devant les yeux , sert tantôt à entretenir leurs vagues desseins, et à fomenter leur ambition, et tantôt à les exposer en proie à la jalousie. Ils souffrent impatiemment la fortune des autres; ils souhaitent leur abaissement, parce qu'ils n'ont pu s'élever , et la destruction de leur fortune , parce qu'ils désespèrent d'en faire une pareille.

Ces gens accusent continuellement la cruauté de leur mauvaise fortune, se plaignant toujours de la dureté du siècle et de la dépravation du genre humain : ils entreprennent des voyages de long cours ; ils s'arrachent de leur patrie , et cherchent des climats qu'un autre soleil échauffe. Tantôt ib se commettent à l'inclémence de la mer , et tantôt rebutés, ou de son calme, ou de ses orages, ils se remettent sur la terre. Aujourd'hui la mollesse de l'Italie leur plait , et ifs n'y sont pas plus tôt , qu'ils regrettent la France avec tous ses plaisirs. Sortons de la ville , dira l'un , la vertu y est opprimée , le vice et le luxe y régnent, et je ne saurois plus y supporter le bruit. Retournons à la ville, dira-t-il bientôt après; je languis dans la solitude : l'homme n'est pas né pour vivre avec

les bétes, et il y a trop long^temps que je n'entends plus ce doux fracas qui se trouve dans la confusion de la ville. Un voyage n'est pas plus tôt fini qu'il en entreprend un autre. Ainsi, se fuyant toujours lui-même, il ne peut s'éviter; il porte toujours avec lui son inconstance, et la source de son mal est dans lui-même, sans qu'il la connoisse.

Lis Toyages ont leurs travaux comme leurs plai* sirs; mais les fatigues qui se trouvent dans cet fxercice , loin de nous rebuter , accroissent ordinairement l'envie de voyager. Cette passion , irritée |nr les peines, nous engage insensiblement à aller plus loin que nous ne voudrions ; et Ton sort souvent de chez soi pour n'aller qu'en Hollande, <{u on se trouve , je ne sais comment , jusqu'au bout du monde. La même chose m'est arrivée , monsieur. J'appris à Amsterdam que la cour de Ootnemarck étoit à Oldenbourg , qui n'en est qu'à trois journées : j'eusse témoigné beaucoup de mépris pour cette cour, et bien peu de curiosité, si K n eusse été la voir.

Je partis donc pour Oldenbourg ; mais ce ha- S3itl« qui me vouloit conduire plus loin , en avoit tût partir le roi deux jours avant que j'y arrivasse. Od me dit que je le trouverois encore à Altena , <iui est à une portée de mousquet de Hambourg. Je cnis être obligé d'honneur à poui^uivre mon dessein , et k faire encore deux ou trois jours de

marche pour voir ce que je souhaitois. De plus , Hambourg est une tillè atiséatique fameuse pour le commerce qu elle entretient avec toute la terre, et recommandable par ses fortifications et son gouvernement. J'y devois rencontrer la cour de Danemarck ; je n y vis cependant qu'une partie de ce que je voulois voir. Je n'y trouvai que la reine-mère et le prince George son fils , qui alloient aux eaux de Pyrmont. Je vis Hambourg , dont je fus fort content; mais après avoir tant fait de chemin pour voir*; le roi , je crus devoir l'aller chercher dans la ville capitale , où je devois infaillil}lement le trouver. J'entrepris le voyage de Copenhague. M. l'ambassadeur me présenta au roi ; j'eus l'honneur de lui baiser la main , et de l'entretenir quelque temps. Le séjour que je fis à Copenhague me fut infiniment agréable , et j'y trouvai les dames si spirituelles et si bien faites , que j'aurois eu bien de la peine à les quitter , si on ne m'eût assuré que j'en trouverois en Suède d'aussi aimables. L'extrême envie que j'avois de voir aussi le roi de Suède m'engagea à partir pour Stockholm. Nous eûmes l'honneur de saluer le roi, et dsi l'entretenir pendant une heure entière. Ayant connu que nous voyagions pour notre curiosité y il nous dit que la Laponie méritoit d'ctre vue par les curieux, tant par sa situation que pour les habitants , qui y vivent d'une manière tout«à«fait inconnue au reste des Européens, et

commanda m^me an comte Stcinbielk , grand-trésorier , de nous donner toutes les recommandations nécessaires ^ si nous voulions faire ce voyage. U' moyen , monsieur ^ de résister au conseil d*un roi^ et d'un grand roi comme celui de Suède ? Ne peut-on pas avec son aveu entreprendre toutes choses ^ et peut-on être malheuiTux dans une entreprise qu'il a lui-même conseillée, et dont il a souhaité le succès ? Les avis des rois sont des commandements : cela fut c^uisc qu'apri\s avoir mis ordre à toutes choses, nous muues à la voile pour Torno le mercredi u3 juillet i()8i , sur le midi, après avoir salué M. Stcinbielk, graïul- trésorier, qui , suivant Tordre qu il avoit reçu du roi son maître , nous donna des reconunandations pour les gouverneurs des provinces par où nous devions passer»

Nous fiunes portés d'un sud-ouest jusqu'à Vacsol, où Ton visite les vaisseaux. Nous admirâmes, en y allant , la bizarre situation de Stockholm. Il est presque incroyable qu'on ait choisi aux lieu connue celui où l'on voit cette ville, pour en faire la capitale d'mi royaume aussi grand que celui de Suède. On dit que les fondateurs de cette ville , chcrcliant un lieu pour la faire , jetèrent un Uton dans la mer, dans le dessein de la bfttir au lieu où il s'arrèteroit : ce bâton s'arrêta où l'on voit présentement cette ville , qui n'a rien d'affreux 40e sa situation ; car les bAtiments en sont fort superbes, et les habitants fort civils.

Noua vîmes la petite île d'Aland, à quarante milles de Stockholm. Cette île est très fertile , et sert de retraite aux élans, qui y passent de Livonie et de Carélie , lorsque l'hiver leur a fait un passage sur les glaces. Cet animal est de la hauteur d'un cheval, et d'un poil tirant sur le blanc; il porte un bois comme un daim , et a le pied de même fort long ; mais il le surpasse en légèreté et en force, dont il se sert contre les loups, avec lesquels il se bat souvent. La peau de cet animal appartient au roi, et les paysans sont obligés, sous peine de la vie , de la porter au gouverneur.

En quittant cette île , nous perdîmes la terre de vue , et ne la revîmes que le vendredi matin à la hauteur d'IIernen ou Hernosand, éloignée de Stockholm de cent milles , qui valent trois cents lieues de France ; et le vent demeurant toujours extrêmement violent, nous ne fûmes pas longtemps à découvrir les îles de Ulfen , Shagen , et Goben ; en sorte que le samedi matin nous trouvâmes que nous avions laissé l'Angermanie,' et que nous étions à la hauteur de Uméa , première ville de Laponie, qui prend son nom du fleuve qui l'arrose. Cette ville donne son nom à toute la province , qu'on appelle Uméa-Lap-Marck *. Elle se trouve au 38* degré de longitude , et au 65* degré 1 1 minutes de latitude , éloignée de Stock-

' Ce qui «ignifie district ou canton des Lapons qui habitent aur les bords de la rivière d*Uméa ; et de même des auti'es mois composés de cette manière , comme Pitéa»Zap»diarck , etc. (G. A. C )

holin de cent cinquante milles ^ faisant environ quatre cent cinquante lieues françoises.

Nous découvrîmes le samedi les îles de Querc- J(en;etlevent continuant toujours sud-sud-ouest 9 nous fit voir sur le midi la petite Ue de Ratan ; et sur les quatre heures du même jour y nous nous trouvâmes k la hauteur du cap de Burockiuben.

Quand nous eûmes passé ce petit cap, nous perdîmes la terre de vue; et le dimanche matin, lèvent s'étant tenu au sud toute la nuit, nous nous trouvâmes à la hauteur de Malhurn, petite Ile à huit milles de Torno. Il en sortit des pêcheurs dans une petite barque aussi mince que j'en aie vu de ma vie, dont les planches étoient cousues ensKrnible à la mode des Russes. Us nous apportèrent du sirumolm, et nous leur donnâmes du biscuit et de Teau-de-vie , avec quoi ils s'en retournèrent fort contents.

liC vent demeurant toujours extrêmement favorable , nous arrivâmes à une lieue de Torno , où nous mouillâmes l'ancre ( le ^7 juillet). '

Il est assez difiicile de croire qu'on ait pu faire un aussi long chemin que celui que nous fîmes eu quatre jours de temps. Un compte de Stockholm à Torno deux cents milles de Suède par

' Cette indiciitioti dei quanti^mci de rnoin tiVxUte daiu aucune Mition. U ett facile do voir combien éXiM confuse , pour le lecteur, U ftimple d^ignation des joum de k «cninino qui reviennent len inétnet pretqu*& chaque page. (G. A. C.)

mer , qui valent six cents lieues de France ' , et nous fîmes tout ce chemin avec un vent de sud et sud-sud-ouest si favorable et si violent, qu'étant partis le mercredi à midi de Stockholm , nous arrivâmes à la même heure le dimanche suivant, sans avoir été obligés de changer les voiles pendant tout le voyage.

Torno est situé à l'extrémité dugolfe Bothnique, au 4a' degré 27 minutes de longitude, et au 67' de latitude. C'est la dernière ville du monde du côté du nord , le reste jusqu'au cap n'étant habité que par des Lapons , gens sauvages qui n'ont aucune demeure fixe.

C'est en ce lieu où se tiennent les foires de ces nations septentrionales pendant l'hiver, lorsque la mer est assez glacée pour y venir en traîneau. C'est pendant ce temps qu'on y voit de toutes sortes de nations du Nord, de Kusses, de Moscovites, de Finlandois, et de Lapons de tous les trois royaumes , qui y viennent ensemble sur des neiges et sur des glaces , dont la commodité est si grande , qu'on peut facilement , par le moyen des

' Cette ville de Tamo eu la m^e que Ici géngrnphea nomment ntlÎBteiuint Toméa. Sa diitanoe de StocUnolm n'est que de iij lieuei et non tk' (ni-t, miKnir- !>- ilJi j'uiU'iu ; 1 . '|<ii linl iiii ;i<'i'

Toyageoic

doit rpcliercher d'

de villes, Ae

traîneaux , aller en un jour de Finlande en Lapo* . me, et traverser sur les gUcen le sein Buthniquc, ^oiqu'il ait dans les moindres endroits trente ou quarante milles de Suède. \je trafic de cette ville est en poissons , qu'ils envoient fort loin ; et ht rivière de Tornéa est si fertile en saumons et rn brochets, qu'elle peut en fournir à tous Ici babitantï de la mer Baltique. Ils salent les uns pour les transporter, et fument les autres dans d» basses- touches qui sont faites comme des bains. Qumque cette ville ne soit proprement qu'un amas de cabanes de bois, elle ne taisitc pas <lc payer tous le» ans deux mille dalles de cuivre, •pli font environ mille livres de nntre monnoîc.

Nous lo^&mcs chez le patron de la barque qui (»iu« avoit ;inii'ii<S >|i' Sfn kiiolrn. Nous ne trrrt»' nioeiipitasa ri'iiiiiK- 1 lu-/, lut ; «llrétoitalke à une I faîrcqnise fai<u)i(adit nu douze lieues de là, pour r du sel t-t de la hrinc 1 «mtrc drs peaux de «, de |>eli Is-fjn» , «*! aiilm ; car trnit ti: com- B de ce pay** •*• Ciil ')tilinair(.inent en trac } iBjylteMes et I» I JijMiriM ne font giJirrc d« marnent.

% le jfjiir Miiv.-ifit , lutidi ( 38 juillet ),

r Jiuuimw Turruitt: , li'irmne d/jctr, qui

Éen Li|f.iii lfii« li-^ fi<t.iiinw* At: Iktvid , rt

âV hMliiirr l.rt'.itiin priWfp de U

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i> » vm cCTfcURif avff;

des habits conformes à sa profession , et qu'où lui avoit fait faire exprès : il étoit fort Regretté dans le pays , et avoit voyagé dans une bonne partie de l'Europe.

Sa femme étoit duii autre côté, couchée sur son lit y qui témoignoit , par ses soupirs et par ses pleurs, le regret qu'elle avoit de perdre un tel mari. Quantité d'autres femmes ses amies envi<> ronnoient le lit , et répondoient par leurs gémissements à la douleur de la veuve.

Mais ce qui consoloit un peu, dans une si grande affliction et une tristesse si générale , c'étoit quantité de grands pots d'argent faits à l'antique, pleins, les uns de vins de France , d'autres de vins d'Espagne , et d'autres d'eau-de-vie , qu'on avoit soin de ne pas laisser long-temps vides. Nous tât|Lmes de tout ; et la veuve interrompit souvent ses soupirs pour nous presser de boire; elle nous fit même apporter du tabac , dont nous ne voulûmes point prendre. On nous conduisit ensuite au temple dent le défunt avoit été pasteur , où nous ne vîmes rien de remarquable ; et prenant congé de la veuve , il fallut encore boire à la mémoire du défunt, et faire, monsieur, ce qui s'appelle libare manibus.

Nous allâmes ensuite chez une personne qui étoit en notre compagnie : la mère nous reçut avec toute l'affection possible; et ces gens, qui n'avoient jamais vu de François , ne savoient com-

ment nous témoigner la joie qu'ibavoient de nous voir en leur pays.

Le mardi (29 juillet), on nous apporta quantité de fourrures à acheter , de grandes couver* tures fourrées de peaux de lièvres blancs , qu'on ^ouloit donner pour un écu. On nous montra aussi des habits de Lapons, faits de peaux de jeunes rennes, avec tout l'équipage, les bottes, les gants, les souliers, la ceinture et le bonnet Nous allâmes le même jour à la chasse autour de b maison : nous trouvâmes quantité de bécasses sauvages, et autres animaux inconnus en nos pays, et nous nous étonnâmes que les habitants <{ue nous rencontrions dans le chemin ne nous %oient pas moins que le gibier.

Le mercredi ( 3o juillet ), nous reçûmes visite des bourgmestres de la ville , et du bailli , qui nous firent o£fre de service en tout ce qui seroit en leur pouvoir, lis nous vinrent prendre après le diner dans leurs barques, et nous menèrent chez le prêtre de la ville gendre du défunt Tornœus.

Ce (ut là où nous vîmes pour b première fois un traîneau lapon , dont nous admirâmes la structure. Cette machine, qu'ils appellent puiea, est laite comme un petit canot , élevée sur le devant pourfendre la neige avec plus de facilité. La proue oest Élite que d'une seule planche , et le corps est composé de plusieurs morceaux de bois qui sont c^Hisus ensemble avec de gros iil de renne, sans I. r

qu'il y entre un seul clou» et qui se réunissent sur le devant à un morceau de bois assez fort , qui règne tout du long par-dessus , et qui , excédant le reste de l'ouvrage , fait le même effet que la quille d'un vaisseau. C'est sur ce morceau de bois que le traîneau glisse ; et comme il n'est large que de quatre bons doigts , cette machine roule continuellement de côté et d'autre : on se met dedans jusqu'à la moitié du corps comme dans un cercueil ; et l'on vous y lie ^ en sorte que vous êtes entièrement immobile, et l'on vous laisse seulement l'usage des mains, afin que d'une vous puissiez conduire le renne , et de l'autre vous sou* tenir lorsque vou3 êtes en danger de tomber. Il faut tenir son corps dans l'équilibre ; ce qui fait qu'à moins d'être accoutumé à cette manière de courir, on est souvent en danger de la vie, et principalement lorsque le traîneau descend des rochers les plus escarpés, sur lesquels vous courez d'une si horrible vitesse , qu'il est impossible de se figurer la promptitude de ce mouvement, à moins de l'avoir expérimenté. Nous soupâmes ce même soir en public avec le bourgmestre ; tous les habitants y coururent en foule pour nous voir manger. Nous arrêtâmes ce même soir notre départ pour le lendemain, et prîmes un truchement. Le jeudi, dernier juillet, nous partîmes de Torno dans un petit bateau finlandois , fait exprès pour aller dans ce pays : sa longueur peut

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rtre de dcHixe pieds^ et sa largeur de trots. Il ne se pcat rien Tmr de si bien Ira^Ué ni de si léger ^ ra 5)orte que deux ou trois honunes peuvent porter fodkraent ce bitiment , lorsqu'ils sont obli« £fés de pass» les cataractes de ce fleuve ^ qui ^sont M impétueuses ^ qu^elles roulent des pierres d'une crasseur extraordinaire* Nous fûmes obligés daller à pied presque tout le reste de la journée y n cause des torrents qui tomboient des montapies i» et d'un >*ent impétueux qui faisoit entrer Fem dans le bateau avec une telle abondance, que si Ton n*eût été extrêmement prompt J^ la lider, il eût été bientôt rempli. Nous allâmes le long de la rivière toujoiu^ chassant ; nous tuâmes quelques pièces de gibier, et nous admirâmes la qoantité de canards, d^oies ^ de courUs y et de plusieurs autres oiseaux que nous rencontrions à duque pas. Nous ne fîmes pas ce jour-là tout le dicBiin que nous avions déterminé de faire y k cmj^t dTune pluie violente qui nous siuprit et nous <dibgea de passer la nuit dans une maison de piTsan , à une lieue et demie de Torno«

Nous marchimes tout le vendreili ( i*" août ) !»ns nous reposer, et nous fûmes depuis quatre Iwtares du matin jusqu'à la nuit à faire trois milles ; SI Ton peut appeler la nuit un temps où l'on voit toujours le soleil, sans que l'on puisse faire aucune distinction du joiu* au lendemain.

fîmes plus de la moitié du chemin à pied «

à cause des torrents effroyables qu'il fallut surmonter. Nous fûmes même obligés de porter notre bateau pendant quelque espace de chemin, et nous eûmes le plaisir de voir en même temps descendre deux petites barques au milieu de ces cataractes. L'oiseau le plus vite et le plus léger ne peut aller de cette impétuosité , et la vue ne peut suivre la course de ces bâtiments qui se dérobent aux yeux , et s'enfoncent tantôt dans les vagues , où ils semblent ensevelis, et tantôt se relèvent d'une hauteur surprenante. Pendant cette course rapide , le pilote est debout, et emploie toute son industrie à éviter des pierres d'une grosseur extraordinaire , et passer au milieu des rochers , qui ne laissent justement que la largeur du bateau, et qui briseroient ces petites chaloupes en mille pièces si elles y touchoient le moins du monde.

Nous tuâmes ce jour-là dans les bois deux faisandeaux, trois canards, et deux sarcelles, sans nous éloigner de notre chemin, pendant lequel nous fûmes extrêmement incommodés des moucherons, qui sont la peste de ce pays, et qui nous firent désespérer. Les Lapons n'ont point d'autre remède contre ces maudits animaux que d'emplir de fumée le lieu où ils demeurent, et nous remarquâmes sur le chemin, que, pour garantir leur bétail de ces bêtes importunes, ils allument un grand feu dans les endroits où paissent leurs Vaches ( que nous trouvâmes toutes blan-

DE LAPOINIE. lui

ckes), à la fumée duquel elles se mettent, et chassent ainsi les moucherons , qui n'y sauraient durer. Nous fîmes la même chose , et nous nous enfumâmes lorsque nous fûmes arrivés chez un Allemand qui est depuis trente ans dans le pays , et qui reçoit le tribut des Lapons pour le roi de Suède. Il nous dit que ce peuple étoit obligé de se trouver en un certain lieu qu'on lui assigne tannée précédente , pour apporter ce qu'il doit , et qu'on prenoit ordinairement le temps de l'hiver , à cause de la commodité qu'il donne aux Lapons de venir sur les glaces par le moyen do leurs rennes. Le tribut qu'ils paient est peu de chose , et c'est une politique du roi de Suède , qui, poiu' tenir toujours ces peuples tributaires à sa couronne y ne les charge que d'un médiocre impôt, de peur que les Lapons, qui n'ont point (le demeure fixe, et à qui toute l'étendue de la Laponie sert de maison , n'aillent sur les terres (1 un autre pour éviter les vexations du prince de qui ils seroient trop surchargés. Il y a ppurtant (le ces peuples qui paient plusieurs tributs à différents états; et quelquefois un Lapon sera tributaire du roi de Suède , de celui du Danemarck, et du grand-duc de Moscovie. Ils paieront au premier, parce qu'ils demeurent sur ses états; à l'autre , parce qu'il leur permet de pécher du côté de la Norwége qui lui appartient ; et au troisième, à cause qu'ils peuvent aller chasser sur ses terres.

loa VOYAGE

Il ne nouf arriva rien d'extraordinaire pendant tout le chemin que nou» fîmes le tiamedi( a août); mois sitôt que nous fùmesarrivéi chez- un paysan ^ nous nous étonnârnes de trouver tout fe monde dans le bain. Ces lieux , qu'ils appellent bastestoudtes, ou bains, sont faits de bois, connne toute» leurs maison*. On voit au milieu de ce bain un gros amas de pierres , sans qu'ils aient observé aucun ordre en le faisant , que d'y laisser un tron au milieu , dans lequel ils allument du feu. Ces pierre» étant une fois échauffées , communiquent la chaleur à tout le lieu ; mais ce chaud s'augmente extrêmement lorsque Ton vient à jeter de l'eau dessus les cailloux , qui , renvoyant une fumée étouffante, font que l'aû: qu'on respire dan» ce» bains est tout de feu. Ce qui nous sarprit beaucoup , fut qu'étant entrés dan» ce bain , nous y troiivÂme» ensemble fille» et garçons, mère» et fils, frères et soeurs, sans que ce» femmes nues eussent peine à supporter la vue des personne» qu'elles ne connoissoient point; mai» nous nous étonnâmes davantage de voir de jeunes filles frapper d'une branche des hommes et des garçons nus. Je crus d'abord que la nature , affoiblie par de grandes sueurs , avoit besoin de cet artifice pour faire voir qu'il lui re»toit encore quelque signe dévie; maison me détrompa bientôt, et je stu que cela se faiscnt, afin que ces coups réitéré» ou vnitilkspurctjaidasscntdfanviuirv du grande»

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éracoattons. J'eus de la peine ensuite à concevoir comment ces gens sortant nus de ces bains tout de feu , allotent se jeter dans une rivière extrêmement froide , qui étoit à quelques pas de la maison, et je conçus qu'il falloit que ces gens fussent d un fort tempérament , pour pouvoir résister aux efforts que ce prompt changement du chaud au froid pouvoit causer.

Vous n'auriez jamais cru , monsieur , que les Bothniens , gens extrêmement sauvages , eussent imité les Romains dans leur luxe et dans leurs plaisirs. Mais vous vous en étonnerez encore davan«tage, quand je vous aurai dit que ces mêmes gens, qui ont des bains chez eux comme les empereurs, n ont pas de pain à manger. Ils vivent d'un peu de lait , et se nourrissent de la plus tendre écorce qui se trouve au sommet des pins. Ils la prennent lorsque l'arbre jette sa sève ; et après l'avoir exposée quelque temps au soleil , ils la mettent dans de grands paniers sous terre , sur laquelle ils allument du feu , qui lui donne une couleur et un goût assez agréables. Voilà , monsieur , quelle est pendant toute Tannée là nourriture de ces gens , qui cherchent avec soin les délices du bain , et qui peuvent se passer de pain.

Nous fumes assez heureux à la chasse le dimanche (3 août) : nous rapportâmes quantité dé gibier; mais nous ne vîmes rien qui mérite d'être écrit 9 qu'une paire de ces longues planches de

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bois de sapin , avec lesquelles les Lapons courent d'une si extraordinaire vitesse, qu'il n'est point d'animal , si prompt qu'il puisse être ^ qu'ils n'attrapent facilement , lorsque la neige est assez dure pour les soutenir*

Ges planches , extrêmement épaisses , sont de la longueur de deux aunes , et larges d'un demipied ; elles sont relevées en pointes sur le devant, et percées au milieu dans l'épaisseur, qui est assez considérable en cet endroit, pour pouvoir y passer un cuir qui tient les pieds fermes et immobiles. Le Lapon qui est dessus tient un long bâton à la main , où d'un côté est attaché un rond de bois , ^n qu'il n'entre pas dans la neige , et de l'autre un fer pointu. Il se sert de ce bâton pour se donner le premier mouvement , pour se soutenir en courant , poiu* se conduire ^ans sa course , et pour s'arrêter quand il veut ; c'est aussi avec cette arme qu'il perce les bêtes qu'il poursuit, lorsqu'il en est assez près.

Il est assez difficile de se figurer la vitesse de ces gens, qui peuvent avec ces instruments surpasser la course des bêtes les plus vites ; mais il est impossible de concevoir comment ils peuvent se soutenir en descendanties fonds les plus précipités , et comment ils peuvent monter les montagnes les plus escarpées. C'est pourtant , monsieur, ce qu'ils font avec une adresse qui surpasse l'imagination, et qui est si naturelle aux gens de ce pays, que

DE LAPONIEL io5

Ws femmes ne soni pas moins adroites que les hommes à se servir de ces planches* Elles vont xTsitnr leurs parents , et entreprennent de cette manière les vo3rages les plus difficiles et les plus Voogsu

Ijt lundi ( 4 août) ne fut remarquable que par U q[u«itité de gibier que nous vîmes, et que nous tu&m<s ; nous avions ce jour4à plus de vingt pièces dans notre dépense : il est vrai que nous achetâmes cinq ou six canards de quelques paysans <]ui \-enoient de les prendre. Ces gens n ont point d jMâlres armes pour aller à la chasse que Tare ou larbaJéte* Us se servent de Tare contre les plus irandes bètes, comme les ours, les loups , et les rennes sauvages; et lorsqu^'ils veulent prendre des animaux moins considérables , ils emploient Tar* halète , qui ne dilTère des nôtres que par sa grandeur« Les habitants de ce pavs sont si adroits à se «rvir de ces aimes, quHis s^nt sûrs de frapper le but d aussi loin qu'ils le peuvent voir. L'oiseau le phis petit ne leur échappe pas ; et il s en trouve même quelques uns qui donneront dans la tète d'une aiguille* Les flèches dont ils se servent sont différentes : les unes sont armées de fer ou d'os de poisson , et les autres sont rondes, de la figture d^une boule coupée par la moitié* Ils se servent des premières pour Tare , lorsqu'ils vont aux grandes chasses ; et des autres pour 1 arbalète , quand rencontrent des animaux qu'ib peuvent tuer

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sans leur faire une plaie si dangereuse. Ils emploient ces mêmes flèches rondes contre les petitsgris, les martres et les hermines, afin de conser^ ver les peaux entières , et parce qu'il est difficile qu'il n'y reste la marque que le coup a laissée r les plus habiles ne manquent jamais de les toucher où ils veulent, et les frappent ordinairement à la tête , qui est l'endroit de la peau le moins estimé.

Nous arrivâmes le mardi ( 5 août) à Rones , et nous y restâmes le mercredi pour nous reposer, et voir travailler aux forges de fer et de cuivre qui sont en ce lieu. Nous admirâmes les manières de fondre ces métaux , et de préparer le cuivre avant qu'on en puisse faire des pelotes , qui font la monnoie du pays , lorsqu'elle est marquée du coin du prince. Ce qui nous étonna le plus , ce fut de voir un de ces forgerons approcher de la fournaise , et prendre avec sa main du cuivre que la violence du feu^avoit fondu comme de Teau, et le tenir ainsi quelque temps. Rien n'est [^us affreux que ces demeures ; les torrents qui tombent des montagnes , les rochers et les bois qui les environnent , la noirceur et l'air sauvage des forgerons , tout contribue à former l'horreur de ce lieu. Ces soUtudes affreuses ne laissent pas d'avoir leur agrément, et de plaire quelquefois autant que les lieux les plus magnifiques ; et ce fut au milieu de ces rochers que je laissai couler

ces vers, dune veine qui avoit été long-temps stérile:

TnnqQtlles et sombres lîiréu.

Où le soleil ne lait jamais Qu'au trarers de mille feuillages , Que TOUS «Tes pour moi d'attraits !

Et ^*il est doux, sous tos ombrages»

De pouvoir respirer en paix 1

Que j*aime à Toir vot cbénes Terts« Presque aussi vieux ^e Tunivcrs»

Qui, malgré la nature émue, £t ses plus cruels aquilons 9 Sont aussi sàrs près de la nue.

Que les épis dant les sîUobs!

Et TOUS» impétueux torrents»

Qui» sur les rocbes murmurants»

Roolet vos eaux avec contrainte »

Que la brait que vous excilex Cause de respect et de crainte A tous ceux que vous arrêtes !

Qndqnelbis vos rqudes eaux »

Venant arroser les roseaux»

Forment des étangs pacifiques »

Où les plongeons et les canards »

Et tous ks oiseaux aquatiques»

Viennent, fondre de toutes parts.

D*un cAté Ton voit des poissons Qui » sans craindre les bame^ons»

Quittent leurs demeures profondes ; Et pour prendre un plaisir nouveau»

Las de folâtrer dans les ondet , S*élaBcent et sautent sur Teau.

io8 VOYAGE

Tons t€ê édifient détroki , Et ces respectables défiris Qu'on iroit sur cette roche obscure.

Sont plds beaux qne les bfttinients Où Var f l'azar et la peinture Forment les moindres ornements.

Le temps y laisse «pielques troua Ponr la demeure des hiboux ^ Et les bétes d'on cri funeste ^ Les oiseaux sacrés A la nuit , Dans l*faorreur de cette retraite , Trottirent toujours un sftr réduit.

Nous partime» le jeudi ( 7 août) de ces forge<^, pour aller à d autres qui en sont éloignées de dixhuit milles de Suède , qui valen t environ cinquante lieues de France. Nous nous servîmes toujours de la même voie , n'y en ayant point d'autre dans le pays , et continuâmes notre chemin au nord sur la rivière. Nous apprîmes qu'elle changeoit de nom 9 et que les habitants l'appeloient Wilnama Suanda, Nous passâmes toute la nuit sur l'eau , et nous arrivâmes le lendemain ^ vendredi , dans une pauvre cabane de paysan ^ dans laquelle nous ne ' trouvâmes personne. Toute la famille , qui consistoit en cinq ou six personnes, étoit dehors; une partie étoit dans les bois , et l'autre étoit allée à la pèche du brochet Ce poisson, qu'ils sèchent, leur sert de nourriture toute l'année : ils ne le prennent point avec des rets , comme on fait les autres ; mais, en allumant du feu sur la proue de

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leur petite barque j ils attirent le poisson à b lueur He cette flamme , et le liarponnent avec un long \Atou armé de fer, de la manière quon nous représente un trident Ils en prennent en quantité, et d^ane grosseur extraordinaire; et la nature, ujmme une bonne mère, leur refusant la fertilité de la terre, leur acporde l'abondance des eaux.

Plus Ton avance dans le pays , et plus la misère eU extrême. On ne cormoit pas Tusage du blé : les os de poisson , broyés avec Técorce des arbres , leur servent de pain; et, malgré cette méchante nourriture, ces pauvres gens vivent dans une %anté parfaite. Ne connoissant point de méde* dos 9 il ne Csiut pas s'étonner s'ils ignorent aussi les maladies, et s'ils vont jusqu'à une vieillesse si avancée, qu'ib passent ordinairement cent ans, et quelques uns cent cinquante.

Kous ne flmes le samedi 9 août que fort peu de chemin, étant restés tout le jotur dans une petite maison, qui est la dernière qui se rencontre dans le pays. Nous eûmes différents plaisirs pendant le temps que nous séjournâmes dans cette cabane. Le premier fut de nous occuper tous à différents exercices aussitôt. que nous fûmes arrivés. Vun coupoit un arbre sec dans le bois prochain , et le trainoit avec peine au lieu destiné ; l'at^re, après avoir tiré le feu d'un caillou, souffloit de tous ses poumons pour l'allumer ; quelques im% étoient occupés à accommode^ un agneau

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qu'ils venoient de tuer; et d'autres, plus pré* voyants , laissant ces petits soins pour en prendre de plus importants, alloient chercher sur un étang voisin , tout couvert de poisson , quelque chose pour le lendemain. Ce plaisir fut suivi d'un autre; car sitôt qu'on se fut levé de table, on fut d'avis y à cause des nécessités pressantes, d'ordonner une chasse générale. Tout le monde se prépara pour cela; et ayant pris deux petites barques avec deux paysans avec nous, nous nous abandonnâmes sur la rivière à notre bonne fortune. Nous fîmes la chasse la plus plaisante du monde, et la plus particulière. Il est inouï qu'on se soit jamais servi en France de bâtons pour chasser ; mais il n'en est pas de même dans ce pays : le gibier y est si abondant , qu'on se sert de fouet , et même de bâton pour le tuer. Les oiseaux que nous primes davantage, ce fut des plongeons; et nous admirions l'adresse de nos gens à les attraper. Us les suivoient partout où ils les voy oient; et lorsqu'ils les apercevoient nageant entre deux eaux , ils lançoient leur bâton, et leur écrasoient la tête dans le fond de l'eau avec tant d'adresse , qu'il est difficile de se figurer la promptitude avec laquelle ils font cette action. Pour nous, qui n'étions point faits à ces sortes de chasses , et de qui les yeux n'étoient pas assez fins pour percer jusque dans le fond de la rivière, nous frappions au hasard dans les endroits où nous voyions qu'ils frap-

poient, et sans autres amies que des bâtons : nous rimes tant , qu'en moins de deux heures nous nous vimes plus de vingt ou vingt-cinq pièces de gibier. Nous retournâmes à notre petite habitation, fort cûDtents d'avoir vu cette chasse , et encore plus de rapporter avec nous de quoi vivre pendant qoelque temps. Une bonne fortune, comme une mauvaise , vient rarement seule ; et quelques paysans ayant appris la nouvelle de notre arri« vée, qui s'étoit répandue bien loin dans le pays, en partie par curiosité de nous voir, et en partie pour avoir de notre argent, nous apportèrent un mouton , que nous achetâmes cinq ou six sous , et qui accrut nos provisions de telle sorte , que nous nous crûmes assez munis pour entreprendre trois jours de marche , pendant lesquels nous ne devions trouver aucune maison. Nous partîmes donc le dimanche , du matin ( i o août) , c'est-à-dire ^ dix heures ; car le soin que nous avions de nous ^^foier faisoit que nous ne nous mettions guère ^ chemin devant ce temps.

Nous nous étonnâmes que, quoique nous fîis* sions si avant dans le nord, nous ne laissions pas de rencontrer quantité dliirondelles ; et ayant demandé aux gens du pays qui nous conduisoient séquelles devenoient l'hiver, et si elles passoient ^ les pays chauds, ils nous assurèrent qu'elles ^ mettoient en pelotons , et s'enfonçoient daiis •3 bourbe qui est au fond des lacs; qu'elles atten-

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doient là que te soleil , reprenant sa vigueur, allât dans le fond de ces marais leur rendre la vie que le froid leur avoit 6tée. La même chose m'avoit été dite à Copenhague par M. l'ambassadeur , et à Stockholm par quelques personnes ; mais j'avois toujbuEs eu beaucoup de peine à croire que des animaux pussent vivre plus de six mois ensevelis dans la terre , sans aucune nourriture. C'est pourtant la vérité; et cela m'a été confirmé par tant de gens , que je ne saurois plus en douter. Nous logeâmes ce jour-là à Cokluanda, où commence laLaponie;etlelendemainluadi(ii août), après avoir fait quatre milles, nous vînmes camper sur le bord de la rivière, où il fallut coucher iu£ dio, et où nous fîmes des feux épouvantables, pour nous garantir de l'importunité des moucherons. Nous fimes un grand retranchement rond , de quantité de gros arbres secs , et de plus petits pour les allumer : nous nous mîmes au nûheu , et fîmes le plus beau feu que j'aie vu de ma vie. On auroit pu assurément charger un de ces grands bateaux qui viennent à Paris du bois que nous consumâmes , et il s'en fallut peu que nous ne mîmes le feu à toute la forêt. Nous demeurâmes au milieu de ces feux toute la nuit, et nous nous rnînit's eu «h"" min lu lendcinam mutin , mardi (^ i a août), p<^l|H 'tutnoûwade cuivre, qui n'étoicnt plus i-^Iq'^^K 'V^H^flû^es. Nous prfancs f ^^^L '^^^^^VK petite

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aommee Longasiochi , qiii fonnoil de temps en ciemps des paysages les plus agréables que j'aie •Rimais tus; et après avoir été souvent obligés de porter notre bateau, Êiute d'eau , nous arrivâmes X Sivai|iaTan ou Suppawabara, où sont les mines it corrre. Ce lieu est éloigné d une Ueue de la ri* viere^ et il fallut faire tout ce chemin k pied.

ISous fumes extrêmement réjouis, à notre arri- ^é^r (Tapprendre qu'U y avoit un François dans ce lieu. Vous voyez, monsieur, qu'il ny a point Xendroit , si reculé qu'il puisse être, où les Franroîs ne se dissent jour. Il y avoit près de trente ixks qull travailloit aux mines; il est vrai qu'il ivoit plus la mine d un sauvage que d'un homme : il ne laissa pas de nous servir beaucoup, quoiqu'il «nt presque oublié sa langue ; et il nous assura «pie depuis (pi*il étoit en ce lieu , bien loin d'y iToïr TU des François, il n'y étoit venu aucun <tran£;er plus voisin qu'un Italien, qui passa il y JL cnriron quatorze ans, et dont on n'a plus entendu parler depuis. Nous fîmes en sorte tout doucement que cet homme reprit un peu sa kàngue naturelle , et nous apprîmes de lui bien des i^oses que nous eussions eu de la peine à samir dTun autre que d'un François.

Ces mines de Swapavara sont à trente milles de

Tûmo, et quinze milles de Kangis (il faut toujours

prendre trois Ueues de France pour un mille de

Suède). Elles furent ouvertes il y a environ vingt-

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sept ans, par un Lapon nommé à qui l'on a

fait une petite rente de quatre écu8 , et de deux tonneaux de farine ; il eat aussi exempt de toute contribution. Ces mines ont été autrefois mieux entretenues qu'elles ne le sont; il y avoit toujours cent hommeç qui y travailloient; mais présentement à peine en. voit-on dix ou douze. Le cuivre qui s'y trouve est pourtant le meilleur qui soit en toute la Suède ; mai6 le pays est- si désert et si épouvantable , qu'il y a peu de personnes qui y puissent rester. Il n'y a que les Lapons qui demeurent pendant l'hjver autour de ces uùnes ; et l'été ils sont obligés d'abandonner le paysa à cause du chaud et des mo^che^pn8 que les SuédPÎa appellent akaneroi, qui sont pires raille, fois que toutes les plaies d'Egypte. Ils se retirent dans les montagne» proche la mes occidentale,, pour avx>ir la. commodité de pèchei;, et pour trouver, plus facilement de la nourriture àleurs rennes, qui ne vivent que d'une petite mousse blanche et tendre , qui se trouve l'été sur les monts Skelletz, qui séparent la Norwége de la Laponie, dans les pays les plus septentrionaux.

Ifous allâmes le lendemain mercredi (iSâoîit) voir les mines , qui étoicnt Éloignées d'une bonne ilfiiui-licu*: (lo nitlic cabaiif. Nous iuliuirAmes les rriivauxet lesabîme4^Q>iy»U'l»q"i poiiOlioieutjn»-

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.iiopart de ces trous étoient pleins de glaçons; et . f en avoît qiù étoîent rCTètus, depuis le bas ijMu'oi haat, d'un mur de ^MCe si ^paîs, que £!» pîencs ks fins grosses , que nous proûons ;uu<ir i jeter contre, loin d'y bire quelque brè- M. oe Uissoient pas màne la marque ou elles i-'^wat toudié; et lorsqu'eUes tomboient dans le iùd, oa les voyoït rebondir et rouler sans Cure j:ii«ûidre ouverture à la {ilace. Kous étions jwrtml alors dans les plus fortes chaleurs de la QBûulei mais ce fpion appelle ici ua été violmt )>M passer en France pour un très nide hiver. , Ttiule la roche ne fournil pas partout le métal; i iut chercher les veines, et lorsqu'on en a trouvé «adqu'une, on la suit avec autant de soin qu'on ^caJr peine à la découvrir. On se sert pour cela, ■Il im feu pour amollir le rocher , ou de la poudre ii'iBT le bire sauter. Cette do-nière manière est yjBcnup plus pénible ; mais elle bit incomparainsDcnt. plus d'effet Nous primes des pierres de Indes les couleurs, de jaunes, de Ûeues, de I "BKxs, de violettes; et ces dernières nous pansvM les [dus pleines de métal , et les meilleures. So^ Gmes réfueuve de quantité de pierres .ijui; iK i;? ;i\;.%.n;.'.> sur la roche; mais Ht perdu prcsiiiK- l<.>titeleur force par Bavoitfait aih(U-fMiM>aau4lessous; ce voulûnit's point nous en chari diflcniiuc^ (l'en prendre i la

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mine de fer à notre retour. Après avoir considéré toutes les machines et les pompes qui servent k élever l'eau , nous contemplâmes à loisir toutes les montagnes couvertes de neiges qui nous environnoient C'est sur ces roches que les Lapons habitent l'hiver ; ils les possèdent en propre depuis la division de la Laponie , qui fut faite du temps de Gustave Adolphe , père de la reine Christine. Ces terres et ces montagnes leur appartiennent , sans que d'autres puissent s'y établir ; et poiu* marque de leur propriété , ils ont leurs noms écrits sur quelques pierres ou sur quelques endroits de la montagne qu'ils ont eue en propriété , ou qu'ils ont habitée : tels sont les rochers de Lupawara^ Kerquerol , Kilavara, Lung ^ Dondere ou roche du Tonnerre ^ qui ont donné le nom aux familles des Lapons qui y habitent , et qu'on ne connoit dans le pays que par les surnoms qu'ils ont pris de ces roches. Ces montagnes ont quelquefois sept ou huit lieues d'étendue ; et quoiqu'ik demeurent toujours sur la même roche, ils ne laissent pas de changer fort souvent de place , lorsque la nécessité le demande , et que les rennes ont consommé foute la mousse qui étoit autour de leur habitation. Quoique certains Lapons aient pendant l'hiver certaines terres fixes, il y en a beaucoup davantage qui courent toujours , et desquels on ne sauroit trouver lliabitation ; ils sont tantôt dans les bois , et tantôt

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proche des lacs , selon qu'ils ont besoin de pécher ou de chasser ; et on ne les voit que lorsqu'ils Tiennent l'hiver aux foires , pour troquer Leurs peaux contre autre chose dont ils ont besoin , et pour apporter le tribut qu'ils paient au roi de Saède, dont ils pourroient facilement s'exempter, sils ne vouloient pas se trouver à ces foires. Mais la nécessité qu'ils ont de fer, d'acier, de corde , de couteaux , et autres , les oblige à venir en ces endroits , où ils trouvent ce qu'ils ont besoin. Le tribut qu'ils paient est d'ailleurs fort peu de chose. Les plus riches d'entre eux , quand ils auroient mille ou douze cents rennes , comme il s'en rencontre quelques uns, ne paient ordinairement ({oe deux ou trois écus tout au plus.

Après que nous nous fûmes amplement inforinés de toutes ces choses , nous reprimes le chemin de notre cabane , et nous vîmes en passant les io^ où l'on donne la première fonte au cuivre. C'est là qu'on sépare ce qu'il y a de plus grossier, lorsqu'il a été assez long-temps dans le creuset pour pousser dehors toutes ses impuretés : avant que de trouver le cuivre qui est au fond , on lève plusieurs feuilles qu ils appellent rosettes , dans lesquelles il n'y a que la moitié de cuivre , et qu'on remet ensuite au fourneau pour en ôter tout ce qu'il y a de terrestre : c'est la première façon qu on lui donne là ; mais il faut à Kangis qu'il passe encore trois fois au feu pour le purifier tout-

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à-fait , et le rendre en état de prendre sous le marteau la forme qu'on lui veut donner.

Le jeudi ( 1 4 août ), le prêtre des Lapons arriva avec quatre de sa nation, pour se trouver le lendemain à un des; jours de prières établies par toute la Suède , pour remercier Dieu des victoires que les Suédois ont remportées ces jours-là.

Ce furent les premiers Lapons que nous vîmes, et dont la vue nous réjouit tôut-à-fait. Ils venoient troquer du poisson pour du tabac. Nous les considérâmes depuis la tête jusqu'aux pieds. Ces hommes sont faits tout autrement que les autres. La hauteur des plus grands n'excède pas trois coudées ; et je ne vois pas de figure plus propre à faire rire. Ils ont la tête grosse , le visage large et plat , le nez écrasé , les yeux petits , la bouche large , >et une bai^be épaisse qui leur pend sur l'estomac. Tous leurs membres sont proportionnés à la petitesse du corps : les jambes sont déliées, les bras longs ;et toute cette petite machine semble remuer par ressorts. Leur habit d'hiver est d'une peau de renne , faite comme un sac , descendant sur 'les genoux , et retroussée sur les hanches d'une ceinture de cuir ornée de petites plaques d'argent : les souliers , les bottes et les gants sont de même ; ce qui a donné lieu à plusieurs historiens de dire qu'il y avoit des hommes vers le nord , velus comme des bêtes , et qui ne se servoient point d'autres habits que de ceux que la

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riatnre leur aroït donnés. Ils ont toqoun une bfHme des parties de renne qui leur pend sur r««tomac , dans laquelle iU mettent une cuillère, m changent cet habillement l'été , et en prennent un plus l^;«r, qui est ordinairement de la peau des oiseauK qu'ils écorchent , pour se garantir des moucherons. Ils ne laÎMent pas d'avoir pard«ssus un sac de grosse toile, on d'un drap grisl^bmc, qu'ils mettent sur leur chair; car l'usage du linge leur est tout-^fait inconnu.

Us couvrent leur tête d'un bonnet qui est ordiuaîrement £ait de la peau d'un oiseau gros comme un canard , qu'ils appellent U>om , qui veut dire en leur langue boiteux , h cause que cet oiseau ne uuroit marcher ; ils le tournent d'une manière que la tète de l'oiseau excède un peu le front, et que les ailes leur tombent sur les oreilles.

V<Mlâ , monsieur, la description de ce petit animal qu'on appelle Lapon ; et l'on peut dire qu'il n'y en a point, après le singe , qui approche plus <le Hiomme. Nous les interrogeâmes sur plusieurs dK>ses dont nous voulions nous informer, et nous Wur demandâmes particulièrement l'endroit où nous pouvions trouver de leurs camarades. Ces l'-Tis nous instniisircnl sur tout, H \um^^ ilirt'nt ne le» Lapon?» rommMn*oieiit it descendre de» ! qui sTfnt vers la mer Glaciale, d'où le- I mouche<> les avoicnl chas«(''s, et se slelacTornotrescli, iJ'où U; fleuve

lao VOYAGE

Torno prend sa source , pour y pécher quelque ' temps , jusqu'à ce qu'ils pussent , vers la Saint- Barthélemi , se rapprocher tout-à-fait des montagnes de Swapavara, Kilavan, et les autres où le froid commençoit à se faire sentir, pour y passer le reste de l'hiver. Ils nous assurèrent que nous ne manquerions pas d'en trouver là des plus riches , et que pendant sept ou huit jours que nous serions à y aller , les Lapons emploieroient ce temps pour y venir. Ils ajoutèrent que pour eux ils étoient demeurés pendant tout l'été aux environs de la mine et des lacs qui sont autour, ayant trouvé assez de nourriture pour quinze ou vingt rennes qu'ils avoient chacun , et étant trop pauvres pour entreprendre un voyage de quinze jours , pour lequel il falloit prendre des provisions qu'ils n'étoient pas en pouvoir de faire, à cause qu'ils ne pouvoient vivre éloignés des étangs qui leur fournissoient chaque jour de quoi vivre.

Le vendredi ( 1 5 août ) il fit un grand froid , et il neigea sur les montagnes voisines. Nous eûmes une longue conversation avec le prêtre , lorsqu'il eut fini les deux sermons qu'il fit ce jour-là , l'un en fînlandois, ejt l'autre en lapon. Il parloit, heureusement pour nous , assez bon latin , et nous l'interrogeâmes sur toutes les choses que nous croyions qu'il pouvoit le mieux connoître , comme sur le baptême , le mariage , et les enterrements. Il nous dit, au sujet du premier, que tous les

DE LAPONIE. lat

LqMHts âoient chrétiens et baptisés ; mais que la [dupart ne l'étoient que pour la forme seulement, «f qu'As retenoient tant de choses de leurs andennessurperstitions, qu'on pouvoit dire qu'ils n'aroient que le nom de chrétiens, et que leur œur étût encore païen.

Les Lapons portentleurs enfants au prêtre pour baptiser, quelque temps après qu'ils sont nés : si c'est en hiver, ils les portent avec eux dans leurs traincaux ; et si c'est en été , ils les mettent sur des rennes, dans leurs berceaux pleins de mousse, qui sont ^ts d'écorce de bouleau, et d'ime manière bmte particulière. Ils font ordinairement présent m |v«tre d'une paire de gants , bordés en de certains endroits de la plume de loom^ qui est violette , marquetée de blanc , et d'une très belle couleur. &tot que l'enfant est baptisé, le père lui fait ordinairement présent d'une renne femelle, et tout ce qui provient de cette renne qu'ils appellent panaiÂciSf soit en lait , fromage , et autres Henrëes , appartient en propre à la fille ; et c'est ce qui fait u richesse lorsqu'elle se marie. Il y en a qui font encore présent à leurs enfants d'une renne lorsqalls aperçoivent sa première dent; et toutes les rennes qui vieriTicnt du celle-là sont marquées î tme marque partit nli-i'', afin qu'elles puissent ïtre distinguées des ;iutr< ^. lU changent le nom lie baptême au\ cof-mt- lorsqu'ils ne sont pas x;etleprcmiei j'^u: 'les noces, comme tous

les autres , ils couchent dans la même cabane , et caressent leurs femmes devant tout le monde.

Il nous dit, touchant le mariage , que les Lapons marioient leurs filles assez tard , quoiqu'elles ne manquassent pas de partis, lorsqu'elles étoient connues dans le pays pour avoir quantité de rennes provenues de celles que leur père leur a données à leur naissance et à leur première dent ; car c'est là tout ce qu'elles emportent avec elles; et le gen- ' dre , bien loin de recevoir quelque chose de son beau -père, est obligé d'acheter la fille par des présents. Il commence ordinairement au mois d'avril à faire l'amour, comme les oiseaux.

Lorsque l'amant a jeté les yeux sur quelque fille qu'il veut avoir en mariage, il faut qu'il fasse état d'apporter quantité d'eau-de-vie, lorsqu'il vient faire la demande avec son père ou son plus proche parent. On ne fait point l'amour autrement en ce pays , et on ne conclut jamais de mariage qu'après avoir vidé plusieurs bouteilles d'eau-de-vie, et fumé quantité de tabac. Plus un homme est amoureux , et plus il apporte de brandevin , et il ne peut par d'autres marques témoigner plus fortement sa passion. Us donnent un nom particulier à cette eau-de-vie que l'amant apporte aux accords, et ils l'appellent la bonne arrivée du vin , ou soub^ bouyin, le vin des amants. C'est une coutume chez les Lapons d'accorder leurs filles long-^temps avant que de les marier : ils font cela afin que

DE LAPONIE. laS

Tamoureux fasse durer ses présents ; et s'il veut venir à bout de son entreprise, il faut qu'il ne cesse point d'arroser son amour de ce breuvage si chéri. Enfin lorsqu'ila fait les choses honnêtement .pendant un an ou deux, quelquefois on conclut le mariage.

Les Lapons avoient autrefois une manière de marier touteparticulière, lorsqu'ils étoient encore tout-à-fait ensevelis dans les ténèbres du paganisme , et qui ne laisse pas encore d'être observée de quelques uns. On ne menoit point les parties devant le prêtre; mais les parents les marioieni chez eux, sans autre cérémonie que par l'excussion du feu qu'ils tiroient d'un caillou. Ils croient qu'il n'y a point de figure plus mystérieuse, et plus propre pour nous représenter le mariage; car comme la pierre renferme en elle-même une source de feu qui ne paroit que lorsqu'on l'approche du fer, de même , disent-ils, il se trouve un principe de vie caché dans l'un et l'autre sexe, qui ne se fait voir que lorsqu'ils sont unis.

Je crois, monsieur, que vous ne trouverez pas que ce soit fort mal raisonné pour des Lapons; et il y a bien des gens , et plus subtilisés , qui auroient de la peine à donner une comparaison plus juste. Mais je ne sais si vous jugerez que le raisonnement suivant soit de 1^ même force.

J'ai déjà dit que lorsqu'une fille est connue dans le pays pour avoir quantité de rennes, elle ne

manque point de partis ; mais je ne vous avois pas dit , monsieur , que cette quantité de biens étoit tout ce qu'ils demandoient dans une fille , sans se mettre en peine si elle étoit avantagée de la nature , ou non ; si elle avoit de Tesprit , ou si elle n'en avoit point , et même si elle étoit encore pucelle , ou si quelque autre avant lui avoit reçu des témoignages de sa tendresse. Mais ce que vous admirerez davantage, et qui m'a surpris le premier , c'est que ces gens , bien loin de se faire un monstre de cette virginité, croient que c'est un sujet parmi eux de rechercher de ces filles avec autant d'empressement, que, toutes pauvres qu'elles sont , bien souvent ils les préfèrent à des riches qui seroi!ent encore pucelles , ou qui passeroient du moins pour telles parmi eux. Il faut pourtant faire cette distinction, monsieur, qu'il faut que ces filles dont nous parlons aient accordé cette faveur à des étrangers qui vont l'hiver faire marchandise, et non pas à des Lapons; et c'est de là qu'ils infèrent que, puisqu'un homme qu'ils croient plus riche , et de meilleur goût qu'eux , a bien voulu donner des marques de son amour à ime fille de leur nation , il faut qu'elle ait un mérite secret qu'ils ne connoissent pas , et dont ils doivent se bien trouver dans la suite. Ils sont si friands de ces sortes de morceaux , que lorsqu'ils viennent quelquefois pendant l'hiver à la ville de Torno, et qu'ils trouvent une fille grosse, non

0£ LAPONIE. tiS

Heulement ils oublient leurs intérêts , en voulant la prendre sans bien , mais même, lorsqu'elle fait ses couches, ils l'achètent des parents autant que leurs facultés le leur peuvent permettre.

Je connois bien des personnes, monsieur, qui seroient assez charitables pour faire ainsi la fortune de quantité de pauvres filles , et qui ne demanderoient pas mieux que de leur procurer, sans qu'il leur en coûtât beaucoup de peine, des partis avantageux. Si cette mode pouvoit venir en France , on ne verroit pas tant de filles demeurer si long-temps dans le célibat. Les pères de qui les bourses sont nouées d'un triple nœud n'en seroient pas si empêchés, et elles auroient toujours un moyen tout prêt de sortir de la captivité où elles sont. Mais je ne crois pas, monsieur, quoi que puissent faire les papas , qu'elle s'y introduise si tôt : on est trop infatué de ce mot d'honneur, on s'en est fait un fantôme qu'il est présentement trop malaisé de détruire.

Comme les Lapons ignorent naturellement presque toutes les maladies , ils n'ont point voulu s'en faire d'eux-mêmes, comme nous. La jalousie et la crainte du cocuage ne les troublent point. Ces maux , qui possèdent tant de personnes parmi nous, sont inconnus chez eux, et je ne crois pas même qu'il y ait un mot dans leur langue pour exprimer celui de cocu ; et l'on peut dire plaisamment avec cet Espagnol, en parlant

îa6 VOYAGE

des siècles passés, et de celui dans lequel nous

vivons :

Pai6 lo de oro Paie lo de plata 9 Pas6 lo de hierro.

Viye lo de cuemo.

Et tandis que ces gens-là font revivre le siècle d or, nous nous en faisons un de cornes. En effet, monsieur , vous allez voir parmi eux ce que je crois qu'on voyoit du temps de Saturne , c'est-àdire une communauté de biens qui vous surprendp*a. Vous avez vu les Lapons être ce que nous , nous appelons cocus ^ avant le sacrement ; et vous allez voir qu'ils ne le sont pas moins après.

Quand le mariage est consommé, le mari n'emmène pas sa femme ; mais il demeure un an avec son beau-père , au bout duquel temps il va établir sa. famille où bon lui semble , et emporte avec lui tout ce qui appartient à sa femme. Les présents même qu'il a faits à son beau-père, au temps des accords , lui sont rendus , et les parents reconnoissent ceux qui leur ont été faits, par quelques rennes , suivant leur pouvoir.

Je vous ai remarqué , monsieur , que les étrangers ont en ce pays un grand privilège , qui est d'honorer les filles de leur approche. Ib en ont un autre qui n'est pas moins considérable , qui est de partager avec les Lapons leurs lits et leurs femmes. Quand un étranger vient dans leurs ca-

banes , ils le reçoivent le mieux qu ik peuvent , et pensent le régaler parfaitement , s'ils ont un verre d'eau-de-vie à lui donner; mais après le repas, quand la personne qu'ils reçoivent est de considération, et quils veulent lui faire chère entière , ils font venir leurs femmes et leurs filles, et tiennent à grand hoimeur que vous agissiez avec elles comme ils feroient eux-mêmes: pour les femmes et les filles, elles ne font aucune difficulté de vous accorder tout ce que vous pouvez souhaiter , et croient que vous leur faites autant (l'honneur qu'à leurs maris ou à leurs pères.

Comme cette manière d'agir me surprit étrangement , et n'ayant pu jusqu'à présent l'éprouver raoi-méme 9 je m'en suis informé le plus exactement qu'il n)'a été possible , et par quantité d'histoires de cette nature. Je vous en dirai donc ce qu'on m'a assuré ctre véritable.

Ce François que nous trouvâmes aux mines de Swapavara, homme simple, et que je ne crois pas capable de contlrouver une histoire, nous assura que, pour &ire plaisir à quantité de Lapons, il les avoit soulagés du devoir conjugal; et pour nous faire voir combien ces gens lui avoient fait d'instances pour le faire condescendre à prendre celle peine, il nous dit qu'un jour, après avoir bu quelques verres d'eau-de-vie avec un Lapon, il fut sollicité par cet homme de coucher avec sa femme , qui étoit là présente , avec toute sa fa-

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mille , et que , sur le refus qu'il lui en fit , s^excusant du mieux qu'il pouvoit , le Lapon , ne trouvant pas ses excuses valables , prit sa femme et le François, et les ayant jetés tous deux sur le lit, sortit de la chambre et ferma la porte à la clef, conjurant le François, par tout ce qu'il put alléguer de plus fort , qu'il lui plut faire en sa place comme il faisoit lui-même.

L'histoire qui arriva à JoannesTornaeus, prêtre des Lapons , dont j'ai déjà parlé , n'est pas moins remarquable. Elle nous fut dite par ce même prêtre qui avoit été long-temps son vicaire dans la Laponie, et qui avoit vécu sous lui près de quinze ans : il la tenoit de lui-même. Un Lapon , nous dit-il , des plus riches et des plus considérés qui fussent dans la Laponie de Torno , eut envie que son lit fut honoré de son pasteur ; il ne crut point de meilleur moyen pour multiplier les troupeaux et pour attirer la bénédiction du ciel sur toute sa famille : il le pria plusieurs fois de lui vouloir faire cet honneur ; mais le pasteur , par conscience ou autrement, n'en voulut rien faire , et lui représentoit toujours que ce n'étoit pas le plus sûr moyen pour s'attirer un Dieu propice. Le Lapon n'entroit point dans tout ce que le pasteur lui pouvoit dire, et un jour qu'il le rencontra seul, il le conjura à genoux, et par tout ce qu'il y avoit de plus saint parmi les dieux qu'il adoroit, de ne pas lui refuser la grâce, qu'il lui

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i3o VOYAGE

Ils lavent leurs enfants dans un chaudron , tous les jours trois fois , jusqu'à ce qu'ils aient un an ; et après , trois fois par semaine. Us ont peu d'enfants, et il ne s'en trouve presque jamais six dans une famille. Lorsqu'ils viennent au monde, ils les lavent dans la neige jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus respirer, et pour lors ils les jettent dans un bain d'eau chaude; je crois qu'ils font cela pour les endurcii* au froid. Sitôt que la mère est délivrée, elle boit un grand coup d'huile de baleine , et croit que cela lui est d'un secours considérable. Il est aisé de connoitre dans le berceau de quel sexe est l'enfant. Si c'est un garçon , ils suspendent au-dessus de sa tête un arc , des flèches , ou une lance , pour leur apprendre , même dans le berceau, ce qu'ils doivent faire le reste de leur vie , et leur faire connoitre qu'ils doivent se rendre adroits dans leur exercice. Sur le berceau des filles on voit des ailes de lagopos^ qu'ils appellent rippa , avec les pieds et le bec , pour leur insinuer dès l'enfance la propreté et l'agilité. Quand les femmes sont grosses, on frappe le tambour pour savoir ce qu'elles auront. Elles aiment mieux des filles, parce qu'elles reçoivent des présents en les mariant, et qu on est obligé d'acheter les femmes.

Les maladies , comme j'ai déjà remarqué , sont presque toutes inconnues aux Lapons; et, s'il leur en arrive quelqu'une, la nature est assez

DE LAPONIE. lii

forte pour les guérir dVUe-méme; et sans Taide des médecins , ib recouvrent bientôt la santé. Ils lisent pourtant de quelques remèdes, comme de b racine de mousse, qu'ils nomment/eej/, ou ce qii on appelle angélique pierreuse. La résine qui coule des sapins leur fait des emplâtres, et le firomage de renne est leur onguent divin. Us s'en servent diversement : ils ont du fiel de loup qu'ils délaTent dans du brande^in avec de la poudre à canon. Lorscpie le froid leur a gelé quelque partie du corps, ils étendent le fromage coupé par trancbes sur la partie malade, et ils en reçoivent du soulagement La seconde manière d'employer le Êmmage pour les maux extérieurs , ou intérieurs, est de faire entrer un fer rouge dans le fromage , qui distille par cette ardeur une espèce d'huile , de bquelle ils se frottent à l'endroit où ils souffrent , et le remède est toujours suivi d'un succès et d'un effet merveilleux. Il conforte la poitrine , emporte la toux , et est bon pour toutes les contusions ; mais la manière la plus ordinaire pour les plaies plus dangereuses , c'est le feu. Ils s'appliquent un charbon tout rouge sur la blessiu^e , H le laissent le plus long-temps qu'ils peuvent, afin qu'il puisse consiuner tout ce qu'il y a d^impur dans le nfal. Cette coutume est celle des Turcs; ils ne trouvent point de remède plus souverain.

Ceux qui sont assez heiu*eux en France et en

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d'autres lieux , pour arriver à une extrême vieillesse, sont obligés de souiTrir quantité d'incommodités qu'elle traîne avec elle ; mais les Lapons en sont entièrement exempts , et ils ne ressentent pour toute infirmité dans cet état qu'un peu de diminution de leur vigueur ordinaire. On ne sauroit même distinguer les vieillards d'avec les jeunes, et on voit rarement de tète blanche en ce pays : ils retiennent toujours leur même poil , qui est ordinairement roux. Mais ce qui est plus remarquable, c'est qu'on rencontre peu de vieillards qui ne soient aveugles. Leur vue , déjà afFoiblie par le défaut de la nature , ne peut plus supporter ni l'éclat de la neige , dont la terre est presque toujours couverte , ni la fumée continuelle causée par le feu qui est toujours allumé au milieu de leur cabane , et qui les aveugle sur la fin de leurs jours.

Lorsqu'ils sont malades, ils ont coutume de jouer du tambour dont je parlerai ci-après , pour connoftre si la maladie doit les conduire à la mort; et lorsqu'ils croient être persuadés du succès fâcheux , et que le malade commen ce à tirer à sa fin , ils se mettent autour de son lit; et pour faciliter à son âme le passage à l'autre monde, ils font avaler il r.(t^(>ins;iril ci' qii'iU |K'iiv('iil (l'eaii-de-vie , PU boivnil :uiUmlmi'il» en ont, pour se consoler de la perle c^^|HÉ|^ièÉtaU' ami , et pour s'exciter

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donnent la maison , et la détruisent même , de crainte que ce qui reste de l'âme du défunt , que les anciens appeloient mânes , ne leur fasse du mal. Leur cercueil est fait d'un arbre creusé , ou bien de leur traîneau , dans lequel ils mettent ce que le défunt avoit de plus cher , comme son arc , ses flèches , sa lance , afin que si un jour il entre envie, il puisse exercer sa même profession. Il y en a même de ceux qui ne sont que cavalièrement chrétiens , qui confondent le clu'istianisme avec leurs anciennes superstitions ; et , entendant dire i leurs pasteurs que nous devons un jour ressusciter , ipettcnt dans le cercueil du défunt une hache , un caillou , et un fer pour faire du feu (les Lapons ne voyagent point sans cet équipage) , afin que lorsque le défunt ressuscitera , il puisse abattre les arbres , aplanir les rochers , et brûler tous les obstacles qui pourroient se rencontrer sur le chemin du ciel. Vous voyez, monsieur, que, malgré leurs erreurs, ces gens y tendent de tout leur pouvoir ; ils y veulent arriver de gré ou de force , et Ton peut dire , his perferrum et ignés ad cœlos grassari constitutum , et qu'ils prétendent par le fer et par le feu emporter le royaume des cieux.

Ils n'enterrent pas toujours les défunts dans les cimetières , mais bien souvent dans les forêts iKiJillis les cavernes. On arrose le lieu d'eau-dcles assistants en boivent, et trois jours

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après l'enterrement on tue le renne qui a conduit le mort au lieu de sa sépulture , et on en fait un festin à tous ceux qui ont été présents. On ne jette point les os , mais on les garde avec soin pour les enterrer à côté du défunt. C'est dans ce repas qu'on boit le paligavin , c'est-à-dire Veaude^vie bienheureuse , parce qu'on la boit en l'honneur d'une personne qu'ils croient bienheureuse.

Les successions se font à peu près comme en Suède : la veuve prend la moitié , et si le défunt a laissé un garçon et une fille , le garçon prend les deux tiers du bien , et laisse l'autre à sa sœur.

Nous étions au plus foi^de cette conversation, quand on nous vint avertir qu'on apercevoit sur le haut de la montagne des Lapons qui venoient avec des rennes. Nous allâmes au-devant d'eux pour avoir le plaisir de contempler leur équipage et leur marche ; mais nous ne rencontrâmes que trois ou quatre personnes, qui apportoient sur des rennes des poissons secs pour vendre à Swapavara. Il y a long-temps , monsieur , que je vous parle de rennes y sans vous avoir fait la description de cet animal, dont on nous a tant parlé autrefois. Il est juste que je satisfasse présentement votre curiosité, comme je contentai pour lors la mienne.

Rheen est un mot suédois dont on a appelé cet animal , soit à cause de sa propreté , soit à cause de sa légèreté : car rhen signifie net^ et renna veut

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dire courir en cette langue. Les Romains n'avoient aucune connoissance de cet animal , et les Latins récents l'appellent rangifer. Je ne puis vous en dire d'autre raison , siqon que je crois que les Suédois ont pu avoir autrefois appelé cette béte rangij auquel mot on auroit ajouté/èra^ comme qui diroit béie nommée rangL Comme je ne voudrois pas dire que le bois de ces animaux , qui s'étend en forme de grands rameaux , ait donné lieu de les appeler ainsi , puisqu'on auroit aussitôt dit ramifer que rangifer : quoi qu'il en soit , il est constant» monsieur, que bien que cette béte soit presque semblable à un cerf, elle ne laisse pas de différer en quelque chose. Le renne est plus grand que le cerf; la tête est assez semblable , mais le bois est tout différent ; il est élevé fort haut , et se courbe vers le milieu , faisant une forme de cercle sur la tête ; il est velu depuis le bas jusqu'en haut, de la couleur de la peau, et est plein de sang partout ; en sorte qu'en le pressant fort avec la main , on s'aperçoit , par l'action de l'animal , qu'il sent de la douleur dans cette partie. Mais ce qu'il a de particulier , et qu'on ne voit en aucun autre animal , c'est la quantité de bois dont la nature l'a pourvu pour se défendre contre les bêtes sauvages. Les cerfs n'ont que deux bois, d'où sortent quantité de dagues; mais les rennes en ont un autre sur le milieu du front, qui fait le même effet que celle qu'on peint sur la tête des

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licornes, et deux autres qui, s'étendant Bur ses yeux, tombent sur sa bouche. Toutes ces branches néanmoins sortent de la même racine , mais elles prennent des routes et des figures différentes ; ce qui leur embarrasse tellement la tète , qu'ils ont de la peine à paître , et qu'ils aiment mieux arracher les boutons des arbres , qu'ils peuvent prendre avec moins de difficulté.

La couleur de leur poil est plus noire que celle du cerf, particulièrement quand ils sont jeunes, et pour lors ils sont presque noirs comme les rennes sauvages, qui sont toujours plus forts, plus grands et plus noirs que les domestiques.

Quoiqu'ils n'aient pas les jambes si menues que le cerf, ils ne laissent pas de le surpasser en légèreté. Leur pied est extrêmement fendu et presque rond ; mais ce qui est de remarquable dans cet animal, c'est que tous ses os, et particulièrement les articles des pieds , craquent comme si on remuoit des noix , et font un cliquetis si fort , qu'on entend cet animal presque d'aussi loin qu'on le voit. L'on remarque aussi dans les rennes , que , quoiqu'ils aient le pied fendu , ils ne ruminent point, et qu'ils n'ont point de 0el, mais une petite marque noire dans le foie, sans aucune amertume.

Au reste , quoique cette bête soit d'une nature sauvage, les Lapuiis ont si liieii trouve le moyen de les apprivoiser, et de les rendre domestique»,

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qu'il nY a personne dans le pays qui n*en ait des troupeaux comme de moutons. On ne laisse pas d en trouver dans les bois grande quantité de sau* vages y et c*est à ceux-là que les Lapons font une chasse cruelle, tant pour avoir leur peau, qui est beaucoup plus estimée que celle des rennes domestiques , que pour la chair , qui est beaucoup plus délicate. Il y a même de ces animaux qui sont à demi sauvages et domestiques, et les Lapons laissent aller dans les bois leurs rennes femelles , dans le temps que ces animaux sont en chaleur; et ceux qui proviennent de cette con* jonction ont un nom particulier ; et ils les appellent kaiiaigiar, et ils deviennent beaucoup plus grands et plus forts que les autres , et plus propres pour le traîneau.

La Laponie ne nourrit point d autres animaux domestiques que les rennes ; mais on trouve dans ces bétes seules autant de commodités qu'on en rencontre dans toutes celles que nous nourrissons. Us ne jettent rien de cet animal ; ils emploient le poil , la peau, la chair, les os, la moelle, le sang et les nerfs , et ik mettent tout en usage.

La peau leur sert pour se garantir des injures de Tair. En hiver ils s'en servent avec le poil , et en été ils ont des peaux dont ils Font fait tomber. Ia chair de cet animal est pleine de suc , grasse , et extrêmement nourrissante ; et les Lapons ne mangent point d'autre viande que de celle de

j38 voyage

renne« Les os leur sont d'une utilité merveilleuse pour faire des arbalètes et des arcs , pour armer leurs flèches, pour faire des cuillères , et pour orner tous les ouvrages qu'ils veulent faire. La langue et la moelle des os est ce qu'ils ont de plus délicat parmi eux ; et les amants portent de ces mets à leurs maîtresses , comme les plus exqui3 9 qu'ils accompagnent ordinairement de chair d'ours et de castor, ils en boivent souvent le sang; mais ils le conservent plus ordinairement dans la vessie de cet animal , qu'ils exposent au froid , et le laissent condenser et prendre un corps en cet état ; et lorsqu'ils veulent faire du potage , ils en coupent ce qu'ils ont de besoin , et le font bouillir avec du poisson. Ils n'ont point d'autres fils que ceux qu'ils tirent des nerfs, qu'ils filent sur la joue de ces animaux. Us se servent des plus fins pour faire leurs habits , et ils emploient les plus gros pour coudre ensemble les planches de leurs barques. Os animaux ne fournissent pas seulement aux Lapons de quoi se vêtir et de quoi manger, ils leur donnent aussi de quoi boire. Le lait de renne est le seul breuvage qu'ils aient; et parce qu'il est extrêmement gras et tout-à-fait épais , ils sont obligés d'y mêler presque la moitié d'eau. Ils ne tirent de ce lait que demi-setier par jour des meilleures rennes , qui ne donnent même du lait que lorsqu'elles ont un faon. Ils en font des fromages très nourrissants, et les pauvres

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gens qui n'ont pas le moyen de tuer leiu:s rennes pour manger , ne se servent point d'autre nourriture. Ces fromages sont gras et d'une odeur assez forte , mais ils sont fades , comme étant faits et mangés sans sel.

La plus grande commodité qu'on retire des rennes , c'est pour faire voyage et pour porter les fardeaux. Nous avions tant de fois entendu parler avec étonnement de la manière dont les Lapons se servent de ces animaux pour marcher^ que nous voulûmes dans le moment satisfaire notre curiosité , et voir oe que c'est qu'un renne attelé à un traîneau. Nous fîmes dans le moment venir une de ces machines , que les Lapons appellent pulaha, et que nous nommons traîneau, dont j'ai fait la description ci-devant. Nous y fîmes attacher le renne sur le devant , de la distance que sont ordinairement les chevaux y à ce morceau de bois dont j'ai parlé , qu'ils appellent /bcolaps. Il n'a pour collier qu'un morceau de peau où le poil est resté , d'où descend vers le poitrail un trait qui lui passe sous le ventre entre les jambes , et va s'attacher à un trou qui est sur le devant du traîneau. Le Lapon n'a pour guide qu'une seule corde attachée à la racine du bois de lanimal , qu'il jette diversement sur le dos de la bète, tantôt d'un coté et tantôt d'un autre, et lui fait connoître le chemin en la tirant du côté qu elle doit tourner.

i4o VOYAGE

Nous allâmes ce jour-là , pour la première fois , dans ces traîneaux avec un plaisir incroyable ; et c'est dans cette voiture que l'on fait en peu de temps un chemin considérable. On avance avec plus ou moins de diligence , suivant que le renne est plus ou moins vite et vigoureux. Les Lapons en nourrissent exprès de bâtards , qui sont produits d'un mâle sauvage et d'une femelle domestique , comme je vous ai déjà dit ; et ceux-là sont beaucoup plus vites que les autres , et plus propres pour le voyage. Zieglerus dit qu'un renne peut en un jour changer trois fois d'horizon, c'està-dire joindre trois fois le signe qu'on aura découvert le plus éloigné. Cet espace de chemin, quoique très considérable et fort bien exprimé , ne donne pas bien à connoitre la diligence que peut faire un renne. Les Lapons la désignent mieux , eu disant qu'on peut faire vingt milles de Suède , ou cinquante lieues , en ne comptant que deux lieues et demie de France pour un mille de Suède. Les milles de Suède sont de 6,600 toises , et les lieues de France de 2,600 toises; cependant ordinairement le mille de Suède passe pour trois lieues de France. Cette supputation satisfait plus que l'autre. Mais comme on étend le jour autant qu'on veut , et que les Lapons ne distinguent point si c'est le jour naturel de vingt-quatre heures , ou la journée que fait un voyageur , il est plus à propos , pour donner à comprendre ce qu'un renne

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peut faire par heure , au moins autant que je l'ai remarqué par la supputation qui précède , et par ma propre expérience , de dire qu'un bon renne entier, comme sont ceux qui se rencontrent dans la Laponie Kimi^Lap^Murck ^ qui sont renommés pour les plus vites et les plus vigoureux , peut faire par heure, étant poussé, six lieues de France; encore faut-il pour cela que la neige soit fort unie et fort gelée : il est vrai qu'il ne peut pas résister long-temps à ce travail , et il faut qu'il se repose après sept ou huit heures de fatigue. Ceux qu'on veut ménager davantage ne feront pas tant de chemin , mais dureront aussi plus long-temps. Ils résisteront au travail pendant douze ou treize heures , au bout desquelles il est nécessaire qu'ils se reposent un jour ou deux , si l'on ne veut pas qu'ils crèvent au traîneau. ^

Ce chemin, comme vous voyez, monsieur, est très considérable ; et s'il y avoit des postes de rennes établies en France , il ne seroit pas bien difficile d'aller de Paris à Lyon en moins de vingtsix heures. La diligence seroit belle ; mais quoiqu'il semble que cette manière de voyager soit fort commode, on en seroit beaucoup plus fatigué. Les sauts qu'il faut faire , les fossés qu'il faut franchir, les pierres sur lesquelles il faut passer, et le travail continuel nécessaire pour s'empêcher de verser , et pour se relever quand on est tombé , feroit qu'on aimeroit beaucoup mieux aller plus doucement, et essuyer moins de risques.

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Quoi(|ue ces animaux se laissent assez facilement conduire, il s'en trouve néfrtiVnoins beau^ coup de rétifs, et qui sont presque indomptables; en sorte que , lorsque vous les poussez trop vite , ou que vous voulez leur faire faire plus de chemin qu'ils ne veulent , ils ne manquent pas de se retourner; et, se dressant sur leurs pieds de derrière , ils viennent fondre avec une telle furie sur celui qui est dans le traîneau , qui ne peut ni se défendre ni sortir , k cause des liens qui l'embarrassent, qu'ils lui cassent souvent la tête, et le tuent quelquefois avec leurs pieds de devant, desquels ils sont si fort», qu'ils n'ont point d'autre» armes pour se d(Jfendre contre les loups. Les Lapons , pour se parer des insultes de ces animaux, n'ont point d'autre remède que de se tourner contre terre, et de se couvrir de leur traîneau, jusqu'à ce que leur colère soit un peu apaisée.

Ils ont encore une autre sorte de traîneau, beaucoup plus grand , et fait d'une autre manière , qu'ils appellent racâakeris. Ils s'en servent pour aller quérir leur bois , et pour transporter ieiips biens , lorsqu'ils changent d'habitation.

VoiUt, monsieur, la manière dont les Laponi v'iyagent l'hiver, lorsque la neige couvre entièr<-(iient toute la terre, et que le froid a fait une " l'dlite glissante par-dessus. L'été, il faut qu'ils ^illt'nt à pied, car les rennes ne sont pas assez t'Tts pour les porter, et ils ne les attellent point à

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des chariots . dont l'usage leur est tout-à-iait inconnu , à caAse de Tàpreté des chemins : ils ne laissent pas de porter des fardeaux ; et les Lapons prennent une forte écorce de bouleau, qu'ils courbent en forme d'arc , et mettent sur la largeur ce qu'ils ont à porter , qui n'excède pas de chaque côté le poids de quarante livres. C'est de cette manière qu'ils portent pendant l'été leurs enfants baptiser , et qu'ils suivent derrière.

La nourriture la plus ordinaire des rennes est d'une petite mousse blanche extrémeipent fine, qui croit en abondance par toute la Laponie ; et lorsque la terre est toute couverte de neige , la nature donne à ces animaux un instinct pour connoître sous la neige l'endroit où elle peut être, et aussitôt ils la découvrent en faisant un grand trou dans la neige avec les pieds de devant , et ils font cela d'une vitesse incroyable : mais quand le froid a si fort endurci la neige, qu'elle est aussi dure que la glace même , les rennes mangent pour lors une certaine mousse faite comme une toile d'araignée , qui pend des pins , et que les Lapons appellent luat.

Je pense déjà avoir dit que les rennes n'ont de lait que lorsqu'elles ont un faon ' , qui tette pen-

' J*ai substitué an mot veau qui se trouve dans tontes les éditions , celui àtfaon que rauteur lui-même emploie plus bas , et que Ton trouvera sans douU beaucoup mieux approprié à Tespèce des itnnes. (G. A. C.)

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dant trois mois ; et sitôt que le faon est mort ^ elles n'ont plus de lait. Us leur mettent descocons de pin, lorsqu'ils veulent qu'ils mangent; et quand ils tettent et qu'ils piquent leur mère , elle leur donne des coups de cornes.

L'on dit de ces animaux qu'on leur parle à l'oreille, si l'on veut qu'ils aillent d'un côté ou d'un autre; cela est entièrement faux : ils vont presque toujours avec un conducteur qui en conduit six après lui ; et s'il arrive que quelqu'un veuille faire voyage en quelque endroit, s'il peut trouver un renne de renvoi qui soit du pays où il veut aller , il n'aura besoin d'aucun guide , et le renne le. mènera à l'endroit où il veut aller, quoiqu'il n'y ait aucun chemin tracé, et que la distance soit de plus de quarante lieues.

Le samedi (i6 août) nous nous mîmes en chemin pour aller à pied au logis du prêtre , qui étoit éloigné de cinq milles, pour prendre ensuite notre chemin au nord-ouest , et aller à Tornotresch , où nous devions trouver les Lapons que nous cherchions. Nous ne fûmes pas plus tôt hors de Swapavara, que nous trouvâmes de quoi souper : nous tuâmes trois ou quatre oiseaux qu'on appelle en ce i^2cys fiœlripa ou oiseau de montagne y et que les Grecs appeloient lagopos ou pied'Veiu. Il est de la grosseur d'une poule, et , pendant l'été , a le plumage du faisan , mais tirant plus sur le brun , et est distingué en cer-*

tains endroits de marques blanchâtres. L'hiver il t^t tout blanc. Le mâle imite, en volant, le bruit d'un homme qui riroit de toute sa force. 11 se re- )M)se rarement sur les arbres. Au reste, je ne sais foint de gibier dont le goût soit si agr6ible. Il a ensemble, et la délicatesse du faisan, et la finesse de la perdrix : on en trouve en quantité siu* les montagnes de ce pays.

A deux milles de Swapavara nous rencontrâmes la barque des lapons à qui nous avions j^rlé le jour précédent, et qui dévoient' nous conduire à Toruotresch. Ils avoient péché toute la nuit, et nous apportâmes des truites saumonées fort excellentes, qu'ils appellent en ce pa} s cer/ax. De là, continuant notre chemin par eau, nous vhmies camper sur une petite hauteiu*. Nous passâmes la nuit au milieu des bois, dont nous nous trouvâmes bien; car le froid fut extrêmement violent, et nous fumes obligés de faire un si beau feu pour nous garantir des bétes, et particulièrement des ours , que ce jour-là nous mimes le feu à la foret : on oublia de l'éteindre en partant , et il prit avec tant de violence , excité par une horrible tempête qui s'éleva, que, revenant quinze jours après, nous le trouvâmes encore allumé on certains endroits de la foret , oiV il avoit brûlé avec bien du succès; mais cela ne faisoit mal k |)ersonue, et les incendiaires ne sont point punis en ce pays.

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Nous ne fîmes qu'un demi-mille le dimanche (17 août), à cause des torrents et d'un vent impétueux qui nous terras^oit à tous moments ; et , pendant le temps que nous fûmes à faire ce chemin à pied 9 nous n'avancions pas quatre pas sans voir ou sans entendre tomber des pins d'une grosseur extrême, qui causoient, en tombant, un bruit épouvantable qui retentissoit par toute la forêt. Cette tempête , qui dura tout le jour et la nuit, nous obligea de rester, et de passer cette nuit, comme nous avions fait la précédente, avec d'aussi grands feux, mais plus de précaution, pour ne pas porter l'incendie partout où nous passions; ce qui faisoit dire à nos bateliers qu'il ne faudroit que quatre François pour brûler eu huit jours tout le pays.

Le lendemain lundi (18 août), las d'être exposés à la bise sans avancer , nous ne laissâmes pas , malgré la tempête qui duroit encore, de nous mettre en chemin sur un lac qui paroissoit une mer agitée , tant les vagues étoient hautes ; et , après quatre ou cinq heuires de travail pour faire trois quarts de mille , nous arrivâmes à l'église des Lapons , où demeuroit le prêtre.

Cette église s'appelle Chucasdes, et c'est le lieu où se tient la foire des Lapoùs pendant l'hiver, où ils viennent troquer les peaux de rennes, d'hermines , de martres et de petits-gris , contre de Teau-de-vie, du tabac, du ivaldmarj qui est

une espèce de gros drap dont ils se couvrent, et duquel ils entourent leurs cabanes. Les marchands de Torno et du pays voisin ne manquent pas de s'y trouver pendant ce temps, qui dure depuis la Conversioo de saint Paul, en janvier, jusqu'au deuxième de février. Le bailli des Lapons, suivi du juge, s'y rendent en personne, l'un pour recevoir les tributs qu'ils donnent au roi de Suède, et l'autre pour terminer \ës différends qui pourroicnt être parmi eux , et punir les coupables et les fripons, quoiqu'il s'en rencontre rarement; car ils vivententre eux dans une grande confiance , sans qu'on ait entendu jamais parler de voleurs, qui auroient pourlant de quoi faire facilemeiit leurs afiaires, les cabanes pleines de plusieurs choses restant toutes ouvertes , lorsqu'ib vont l'été en Norwége, où ils demeurent trois ou quatre mois. Ils laissent au milieu des bois, sur le sommet d'un arbre qu'ils ont coupe, loutes leiu^ munitions nécessaires, et on entend rarement parler qu'ils aient été volés. Le pasteur, coimne vous pouvez croire, monsieur, ne s'éloigne pas dans ce temps, et c'est pour lors qu'il reçoit les dixmes de peaux de rennes, de fix)mage, de gants, de souliers et autres choses, suivant le pouvoir de ceux qui lui font des présents.

Les Lapons les plus chrétiens ne se contentent pas de donner à leurs pasteurs, ils font aussi des offrandes à l'église. Nous avons vu quantité de

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peaux de petitd-gris qui pendoient devant l'autel; et quand ils veulent détourner quelque maladie qui afflige leurs troupeaux,, ou demander à Dieu leur prospérité, ils portent. des peaux de rennes à l'église, et les étendent sur le chemin qui conduit à Tautel , par où il faut nécessairement que le prêtre passe; et ils croient ainsi s'attirer la bénédiction du ciel. Les prêtres ont beaucoup d'affaires pendant ce temps ; car comme la plupart ne viennent que cette fois à l'église pendant toute l'année, il faut faire pendant huit ou quinze jours tout ce qu'on feroit ailleurs en une année. C'est dans ce temps que la plus grande partie fait baptiser les enfants, et qu'ils enterrent les corps de ceux qui sont morts pendant Tété; car lorsqu'il meurt quelqu'un dans le temps qu'ils sont vers la mer Occidentale, ou dans quelque autre endroit de la Laponie , comme ils ne sauroient apporter les corps, à cause de la difficulté des chemins, et qu'ils n'ont point de commodité pour les transporter, ils les enterrent sur le lieu où ils sont morts, dans quelque caverne ou sous quelques pierres, pour les déterrer l'hiver, lorsque la neige leur donne la commodité de les porter à. l'église. D'autres, pour éviter que les corps ne 3e corrompent, les mettent dans le fond de l'eau, dans leur cercueil , qui est, comme j'ai dit, d'un arbre creux ou de leur traîneau, et ne les tirent point que pour les porter au cimetière. Ils font aussi \euv$

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iiani{*es pendant la foire : comme tous leurs amb sont présents à cette action , ils la diffèrent ordinairement jusqua ce temps, pour la rendre phis solennelle, et se divertir davantage.

Les marchandises que les Lapons apportent à ces foires , sont des rennes et des peaux de ces animaux; ils y débitent aussi des peaux de renards, noires, rouges et blanches; de loutres, f^ulonum, de martre^, de castors, d^hermines, de loups, de petits-gris et d'ours; des habits de lapons, des bottes, des gants et des souliers; de toutes sortes de poissons secs, et des firomages de renne.

Us changent cela contre de Teau-de^vie, de gros draps, de Fai^^ent, du cuivre, du fer, du soufire, des aiguilles, des couteaux et des peaux de bœufs, qui leur sont apportés par les Mosco* viles. Leurs marchandises ont toujours le même prix : un renne ordinaire se donne pour la valeur de deux écus; quatre peaux vont pour un renne; un limber de petits*gris, composé de quarante peaux ^ est estimé la valeur d'un écu; une peau de martre autant; celle d'ours se donne pour autant; et trois peaux blanches de renard ne coûtent pas davantage. Le prix des marchandises est limité de même : une demi-aune de drap est estimée un écu; une pinte d'eau-de-vic autant; une livre de tabac vaut le même prix; et quand on veut acheter des choses qui coûtent moins, le

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marché se fait ayec une , deux ou trois peaux de petits-gris, suivant que la chose est estimée.

Tous ces marchés ne se font plus avec la même franchise qu'ils se faisoient autrefois; et comme les Lapons, qui agissoient avec fidâité, se sont vus trompés, la crainte qu'ils ont de l'être encore les met sur leurs gardes à tel point , qu'ils se trompent plutôt eux-mêmes que d'être trompéç. Il n'y a rien qui fasse. mieux voir le peu de christianisme qu'ont la plupart des Lapons , que la répugnance qu'ils ont d'aller à l'église pour entendre le prêtre , et pour assister à l'office. Il faut que le bailli ait soin de les y faire aller par force , en envoyant des gens dans leurs cabanes pour voir s^ils y sont. Il y en a qui , pour s'exempter d'y aller , lui donnent de l'argent ; quelques uns croient se pouvoir dispenser d'assister à la prédication , en disant qu'ils y étoient Tannée passée ; et d'autres s'imaginent avoir une excuse l^itime de s'absenter, en disant qu'ils sont d'une autre église à laquelle ils ont été. Cela fait vbir clairement qu'ils ne sont chrétiens que par force , et qu'ils n'en donnent* des marques que lorsqu'on les contraint de le faire.

Nous fumes occupés le reste de ce jour{i8 aoàt), et toute la matinée du mardi , à graver sur une pierre des monuments étemels , qui dévoient faire connoître à la postérité que trois François n'avoient cessé de voyager qu'où, la terre leur

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amut manqué , et que ^ malgré les malheurs qu'ils juMOBt essurés^ et qui auroient rebuté beaucoup i^jHÉbrcs qu'eux^ ils éloient Tenus planter leur culonne au bout du monde , et que la matière rmà plutôt manqué à leurs travaux que le courir à ks soufl^« Llnscription étoit tdle :

KoQs ^vàmes ces vers sur la pierre et s^ir le bois; et quoique le lieu où nous étions ne (ut pas ht Tmtable endrcnt pour les mettre^ nous y lais* jâmes pourtant ceux que nous avions gravés sur \^ bois^ qui lurent mis dans Téglise au^lessus de rjoteL Nous portâmes les autres avec nous pour Ws nfeettre au bout du lac de Tornotresch , d'où* Ton Toit la mer Glaciale , et où fink Tunivers.

Lorsque les Lapons qui dévoient nous ocm* dnne et news montrer le chemin furent arrivés de chez eux, où ik étoient allés pour pn^ditï quel- (pes petites provisions, consistant en sept ou buit fircMuages de renne et quelques poissons «ecs« iMHis partîmes de chez les prêtres sur les cinq heures du soir , et vînmes nous reposer à vn torrent impétueux qu^ib appellent Vaccho, où nous arrivâmes à une heure après minuit Nous

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eûmes le plaisir , tout le lon^ du chemin , de Toir le coucher et l'aurore du soleil en même temps. Le soleil se coucha ce jour-là à onze heures , et se leva à deux, sans qu'on cessât de voir aussi clair qu'en plein midi. Mais lorsque les jours sont les plus longs , c'est-à-dire trois semaines devant la Saint-Jean , et trois semaines après, on le voit continuellement pendant tout ce temps, sans qu'au plus bas de sa course il touche la pointe des plus hautes montagnes. On est aussi , pendant les plus courts jours de l'hiver, deux mois entiers sans le voir, et l'on monte à la Chandeleur sur le sommet des montagnes pour le regarder poindre pendant un moment La nuit n'est pourtant pas continuelle ; et sur le midi il paroit un petit crépuscule qui dure environ deux heures. Les Lapons , aidés de cette lumière et de la rêver* bération de la neige , dont la terre est toute couverte , prennent ce temps pour aller à la chasse et à la pèche, qu'ils ne finissent point, quoique les rivières et les lacs soient gelés partout, et en quelques endroits de la hauteur d'une pique:

mais ils font des trous dans la glace , d'espace eu espace , et poussent , par le moyen d'une perche qui va dessous cette glace , leurs filets de trou eu trou , et les retirent de même. Mais ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que bien souvent ils rapportent dans des filets des hirondelles qui se tiennent avec leurs pâtes à quelque petit mor-

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ceau de bois. Elles sont comme mortes lorsqu'on les tire de l'eau, et n'ont aucun signe de vie; mais lorsqu'on les approche du feu , et qu'elles commencent à sentir la chaleur, elles remuent un peu , puis secouent leurs ailes , et commencent â voler comme elles font en été. Cette particularité m'a été confirmée par tous ceux à qui je l'ai demandée.

Nous nous mimes le mercredi matin (20 août) en chemin , et après avoir passé de l'autre côté du torrent, nous fîmes une petite lieue à pied. Nous rencontrâmes dans notre chemin une cabane de Lapon , Élite de feuilles et de gazon : toutes ses hardes étoient derrière sa cabane sur des planches, qui consistoient en quelques peaux de rennes , quelques outils pour travailler , et plusieurs filets qui pendoient sur une perche. Après avoir tout examiné , nous j>oursuivimes notre route à Vouest , dans les bois , sans suivre aucun chemin. Nous trouvâmes dans le milieu un magasin de Lapon , construit sur quatre arbres qui faisoient un espace carré. Tout cet édifice, couvert de quelques planches, étoit appuyé sur ces quatre morceaux de bois , qui sont ordinairement de sapin , dont les La{>ons ôtent l'écorce , afin que particulièrement les loups et les ours ne puissent monter sur ces arbres , qu'ils frottent de graisse et dliuile de poisson. C'est dans ce magasin que les Lapons ont toutes leurs richesses , qui con-

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sistent en poisson sec ou chair de rerines. Ces garde -mangers sont au milieu des bois, à deux ou trois lieues de l'endroit où le Lapon a son habitation : le même en aura quelquefois deux ou trois en différents endroits. C'est pourquoi y comme ils sont exposés continuellement à la fureur des bêtes , ils emploient toute leur adresse pour rendre leurs efforts vains ; mais il airivie bien souvent , quoi qu'ils puissent faire , que les ours détruisent tout le travail d'un Lapon , et xnm^^t en un jour tout ce qu'il aura amassé pieruJanjt une année entière , ainsi qu'il ajtriva à un certain que nous trouvâmes sur le lac de Torrjotre^cb , et que nous rencontrâmes à notre retour , fort désolé de ce que les ours avoient détruit son ma* gasin , et dévoré tout ce qui étoiit dedans*

Ib ont encore une autre sorjte de réservoir qu'ils appellent nalla, qui est pourtant comme 1/es autres au milieu des bois , mais qui n'est que sur un seul pivot. ]ls couplent uiii arbre de la hwtejur de six ou sept pieds , ^ mettent sw* le trpi^c deux morceaux de bois en x^odx , ,sur lesquels ils établissent yoe petit édifice , qui fait le même effet que le colombier , et qu'ils couvrei^t de planches. Ils n'ont d'autare échelle pour moïiier à ce réservoir qu'un tronc d'arbre dans lequel ils creuseixt comme des espèces de degrés.

Après avoir encore marché environ une de;miheure , nous arrivâmes sur le boj'd d'un lac , où

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nous trouvâmes un petit Lapon, extrêmement Tian» avec son fils qui alloit à la pèche. Nous rioterrogeâmes sur quantité de choses , et particulièrement sur son âge, qu'il ne savoit pas; ignorance ordinaire aux Lapons, qui presque tous n*ont pas même le souvenir de Tannée dans iM|ueUe ils vivent, et qui ne connoissent les temps que par la succession de Thiver à leté. Nous lui donnâmes du tabac et de Teau-de-vie ; et il nous dit que, nous ayant aperçus de sa cabane, il s était sauvé dans le bois , d'où il pouvoit pourtant nous voir ; et qu'ayant reconnu que nous ne lui avions (ait aucun dommage , et que nous n'avions emporté aucune chose , il s'étoit hasardé à sortir de son fort pour vaquer à son travail Le bon daitemeni que nous fîmes à ce pauvre homnie en tabac et en eau-de-vie , qui est le plus grand régal <|uon puisse Caire aux Lapons, fit qu'il noiis promit de nous mener chez lui à notre retour , et qu'il nous feroit voir ses rennes au nombre de soixante-dix ou quatre-vingts, et tout son petit ménage.

Nous passâmes outre , et aUâmes passer la nuit dans la cabaned'un.Lapon qui étoità l'endroit où le lac conunenoe k former le fleuve. Il y a longtnnps, monsieur, que^ vous parle des maisons des Lapons , sans vous «n avoir fait la description ; d (aut contenter votre curiosité.

Les Lapons n'ont aucune demeure fixe , mais

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ils vont d'un lieu à un autre , emportant avec eux tout ce qu'ils ont. Ce changement de place se fait 9 ou pour la commodité de la pèche dont il» vivent , on pour la nourriture de leurs rennes , qu'ils cherchent ailleurs lorsqu'elle est consentmée dans l'endroit où ils vivoient. Ils se mettent ordinairement pendant l'été sur le bord des lacs^ k l'endroit où sont les torrents ; et l'hiver ils s'enfoncent davantage dans les bois , aux endroits on ils croient trouver de quoi chasser. Ils n'ont pas de peine à déménager promptement; en un quart d'heure ils ont plié toute leur maison , et chargent tous leurs ustensiles sur des rennes , qui leur sont d'un merveilleux secours ; ils en ont en cette occasion cinq ou six sur lesquels ils mettent dessus tout leur bagage, comme nous faisons sur nos chevaux 9 et les enfants qui ne sauroient marcher. Ces rennes vont les uns après les autres; le second est attaché d'une longue courroie au col du premier; et le troisième est lié au second, ainsi du reste. Le père de famille marche derrière les rennes , et précède tout le reste de son troupeau , qui le suit , comme on voit les moutons suivre le berger. Quand on est arrivé en un lieu propre pour demeurer, l'on décharge les bétes, et Ton commence à bâtir la maison. Us élèvent quatre perches qui font le soutien de tout leur bâtiment. Ces bâtons sont percés à l'extrémité d'en haut, et joints ensemble d'un autre sur lequel sont ap-

payées quantité d autres perches qui forment tout Fédifice, et font le même effet que feroit une cloche. Toutes ces perches servent à soutenir une STOssc toile qu*ils appellent waldmar, qui fait ensemble, et les murailles , et le tort de la maison. Les plus riches emploient une double couverture pour se. mieux garantir des pluies et des vents, et les pauvres se servent de gazon. Le feu est au ■ilîeu de la cabane, et la fumée sort par un trou ^*ils laissent pour cela au sommet Ce feu est continuellement allumé pendant Thiver et pen* àaot Tété; ce qui lait que la plupart des Lapons perdent la vue lorsqu'ils arrivent sur Tâge. La oémaillère pend du haut du toit sur le feu : quel* ques unes tout faites de fer; mais la plupart sont d'une branche de bouleau , au bout de laquelle J y a un crochet.«On voit toujours un chaudron <{ui pend sur le feu , et particulièrement Thiver iursqu'ils font fondre la neige ; et lorsque quelqu'un veut boire, il prend de la neige dans une jTande cuillère, et l'arrose de cette eau bouil- Unie , jusqu'à ce qu elle soit entièrement fondue. Le plancher de leur cabane est fait de branches de bouleau ou de pin , qu'ils jettent en confusion pour leur servir de Ut. Voilà, monsieur, quelles sont les habitations des Lapons. Là sont les vieux comme les jeunes, les hommes et les fenmies, les pères et les enfants. Ils couchent tous ensemble sur des peaux de rennes, tout nus ; ce qui occa-

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sionne bien souvent des désordres fort dangereux* La porte de la cabane est extrêmement étroite ^ et si basse qu'il y faut entrer à genoux ; ils la tournent ordinairement au midi, afin d'être moins exposés au vent du nord.

Il y a encore une autre sorte de cabane qui est fixe , et qu'ils font de figure hexagone , avec des pins qu'ils emboîtent les uns sur les autres, et dont les fentes sont bouchées de mousse. Celles-là appartiennent aux plus riches , qui ne laissent pas de changer de demeure comme les autres , mais qui reviennent toujours au bout de quelque temps au même endroit, qui est ordinairement sur le bord des cataractes, qui apportent une grande commodité pour la pêche.

Ce fat dans une de ces cabanes que nous pai^ sâmes la nuit. £lle n'étoit couvtnte que de branches entrelacées qui soutenoient de la mousse. Nous y rencontrâmes deux Lapons que nous saluâmes en leur donnant la main, et leur disant pourist, qui est la salutation laponne, qui veut dire bien venu. Ces pauvres gens nous saluèrent de même , et nous rendirent le salut par le mot de pourist oni^ soyez bien venus aussi. Ils accompagnèrent ces mots de leur révérence ordinaire, qu'ils font à la mode des Moscovites, en fléchissant les deux genoux. Kous nemanquâmes pas, pour faire connoissance , de leur donner de l'eau -de- vie, et de cinq ou six sortes; de ma-

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mère qu'en ayant trop pris pour leur tête , et la cervelle commençant à leur tourner, un cTeux voulut faire le sorcier, et prit son tambour. Comme cet article est le point de la superstition le plus essentiel, vous voulez bien, monsieur, que je vous parle de leur religion.

Tout le monde sait que les peuples les plus voisins du septentrion ont toujours été adonnés à ridolâtrie et à la il^agie. Les Finlantiois y ont excellé par -dessus tous les antres, et on les diroit aussi savants dans cet art diabolique, que s'ils avoient eu pour maître Zoroastre ou Circé. Les anciens ïes connoissoient pour tels; et Tacite ■ , en parlant des Finlandois, desquels les Lapons sont sortis , disoit : Tune BUirmenses anna artibuspermutantes , carminihus in nimbos sohére cœlum , lœtamque aeris faciem tristi imbrium aspergine confuderunt. «Les Biarmîens , employant leur art « au défaut des armes, changent les temps sereins « en des tempêtes cruelles, et remplissent le ciel « de nuages pâfr leurs enchantements. » Cela fait connoitre que les Biarmiens, qui sont les Finlandois d'à préserït , étoient au^si méchants soldats qu'ils étoient grands inagiciens. Il en parle encore en un autre endroit en ces termes : Sunt

' Ces mots, et Tacite disoit, te trouvent dans Tédition de 1731 : un leur a sobstitné d«ut d*aiitre« éditionn, un auteur dandis. Les rlrax pftMsges titét ne se trouvent point en effet dant Tacite , ou il ii*eftt pas mention des Finni ni des Biarmenses ; ce qui motive sans <loate le changement que Ton a adopté depuis. (G. A. G.)

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Finni ultimi septentrionis populi, vix quidem ha-bitahilem orbis lerrarum partem culturâ comptent^ acerusdem telorum est usas, non alia gens promp^ tiorejaculandi periliâ fruitur; grandihus et latis sagiuis dimicantf incantationum studiis incum^ buntf etc. a Les Finlandois sont, dit-il, les der- « niers peuples qui habitent vers le septentrion ; a ils vivent dans la ipartie du monde la moins habia table, et se servent si bien de traits, qu'il n^ a <c point de nation plus adroite à tirer de l'arc. Ils « combattent avec des flèches fort longues et fort a larges, et s'étudient aux enchantements. » Si les Finlandois étoient autrefois si adonnés à la magie, les Lapons, qui en descendent, ne le sont pas moins aujourd'hui : ils ne sont chrétiens que par politique et par force. L'idolâtrie , qui est beaucoup plus palpable , et qui frappe plus les sens que le culte du vrai Dieu , ne sauroit être arrachée de leur cœur. Les erreurs des Lapons se peuvent réduire à deux chefs : on peut rapporter au premier tout ce qu'ils ont de superstitieux et de païen; et au second, leurs enchantements et leur magie. Leur première superstition est d'observer ordinairement les jours malheureux , pendant lesquels ils ne veulent point aller chasser, et croient que leurs arcs se romproient ces jourslà , qui sont les jours de sainte Catherine , saint Marc , et autres. Ils ont de la peine à se mettre en chemin le jour de Noël, qu'ils croient mal-

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heureux. La cause de cette superstition vient de ce qu'ils ont mal entendu ce qui se passa ce jour** là , quand les anges descendirent du ciel et épou* vantèrent les pasteurs ; et ils croient que des es* prits malins se promènent ce jom>là dans les airs, qui pourroient leur nuire. Ils sont encore assez superstitieux de croire qu'il reste quelque chose après la mort, appelé mânes, qu'ils appréhendent fort ; et lorsque quelqu'un meurt en dispute avec quelque autre , il faut qu'un tiers se transporte au lieu de la sépulture , et qu'il fasse l'accord de pacification entre celui qui est vivant et celui qui est mort C'est là proprement l'erreur des anciens païens, qui appeloient mânes, quasi qui maneunt post obitum. Tout cela n'est que superstition ; mais vous allez voir ce qu'ils ont d'impie , de païen , et de magique.

Premièrement, ils mêlent indifféremment Jésus*Christ avec leurs faux dieux, et ils font un tout de Dieu et du diable , qu'ils croient pouvoir adorer suivant leur fantaisie. Ce mélange se remarque particulièrement sur leurs tambours , où ils mettent Storiunchar avec sa famille au-dessus de Jésus-Christ et de ses apôtres. Ils ont trois dieux principaux : le premier s'appelle Thor, ou dieu du tonnerre ; le second , Storiunchar , et le troisième, Parjutte , qui veut dire le soleil.

Ces trois dieux sont adorés des Lapons de Luléa et de Pitéa seulement ; car ceux de Kimi I. II

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et de Torno, parmi lesquels j ai vécu, n'en connoissent qu'un, qu'ib appellent Seryta^ et qui est le même chez eux que Storiunckar chez les autres. Ces dieux sont faits d'une pierre longue, sans autre figure que celle que la nature lui a donnée , et telle qu'ils les trouvent siu* les bords des lacs; en sorte que toute pierre faite d'une manière particulière , raboteuse , pleine de trous et 4^ concavités , est pour eux un dieu ; et plus elle est extraordinaire , plus ils ont de vénéi*ation pour elle.

Thor est le premier des ^dieux , et c'est celui qu'ils croient maître du tonnerre, et qu'ils arment d'un marteau. Sioriunchar est le second , qui est le vicaire du premier , comme qui diroit , Thoriunchary lieutenant de Thor. Il préside à tous les animaux , aux oiseaux comme aux poissons ; •et comme c'est celui dont ils ont le plus de besoin , c'est à lui aussi à qui ils font plus de sacrifices pour se le rendre favorable. Ils le mettent ordinairement sur le bord des lacs et dans les forêts , où il étend sa juridiction et fait voir son pouvoir. Le troisième dieu, qu'ils ont de commun avec quelques autres païens , est le soleil , pour lequel ils ont une grande vénération, à cause des grandes commodités qu'ils en reçoivent. C'est celui de tous les trois qu'ils ont , ce me semble , le plus de sujet d'adorer. Premièrement il chasse , il son approche, le froid qui les a tourmentés

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pendant plus de neuf mois ; il découirre la terre et donne la nourriture à leurs rennes ; il ramène un jour qui dure quelques mois , et dissipe les ténèbres dans lesqudles ils ont été ensevelis fort bog^emps ; ce qui fait qu'en son absence ils ont un grand respect pour le feu , qu'ik prennent pour une vive représentation du soleil , et qui fait en terre ce que lautre £ait dans les cieux.

Quoique chaque famille ait ses dieux particuliers, les Lapons ne laissent pas d'avoôr des en« droits généraïUL où ils en ont de communs. Je vous parierai dans la suite d'un de ces lieux où j'ai été moi-même voir leurs autels , et c'est là qu'ils font ordinairement les sacrifices dans la manière suivante.

Lorsque les Lapons ont connu , par l'exploration du tambour , que leiu* diai est altéré de sang , et qnll demande une offrande , ils conduisent La victime, qui est un renne mâle , à l'endroit où est laotel du dieu à qui Us veulent sacrifier, et ne peraiettent à aucune femme ou fille d'approcher de ce lieu, à qui il est aussi défendu de sacrifier : ils tœnt la victime au pied de l'autel , en lui perçant le cœur d'un coup de couteau qu'ils lui enfoncent dans le coté ; puis iq[^[Hrochant de l'autel avec respect , ils prennent de la graisse de l'animal, et du sang le plus proche du cœur, dont ils bottent leur dieu avec révérence , et lui faisant des croix avec le même sang. On met derrière

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l'idole la corne des pieds , les os et les cornes ; on pend d'un côté un fil rouge orné d'étaih , et de l'autre les parties avec lesquelles l'animal augmente son espèce. Le sacrificateur emporte chez lui tout ce qui peut être mangé, et laisse seulement les cornes à son dieu. Mais quand il arrive que l'autel du dieu à qui ils veulent sacrifier est sur le Commet des montagnes inaccessibles où ils croient qu'il demeiu'e, alors , comme ils ne peuvent le frotter du sang de la victime , ils prennent une petite pierre qu'ils trempent dedans , et la jettent au lieu où ils ne sauroient aller.

Ils n'offrent pas seulement des sacrifices aux dieux , ils en font aussi aux mânes de leurs parents ou de leurs amis, pour les empêcher de leur faire du mal. La différence qu'ils apportent dans le sacrifice des mânes , est que le fil qui est rouge à l'autre est noir à celui-ci , et qu'ils enterrent les restes des bétes , comme sont les os et le bois , et ne les laissent pas découverts comme ils font sur les auteb.

Voilà, monsieur, ce qu'ils ont de semblable avec les païens : voyons présentement ce qu'ils ont de particulier dans leur art magique. Quoi que les rois de Suède aient pu faire par leurs édits menaçants , et parle châtiment de quelques sorciers, ils n'ont pu abolir entièrement le commerce que les Lapons ont avec le diable ; ils ont fait seulement que le nombre en est plus petit, et que

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qurle font encore n'osent le professer oover-

Entre plu ri e u r s enchantements dont ils sont capables. Ton dit qu'ils peuvent arrêter un vais* lem an milien de sa course , et que le seul remède pour empêcher la force de ce charme, est de répuidredes porgatîons de femme, dont Todeur est msapportable aux malins esprits. Ils peuvent aussi changer la face du ciel et le couvrir de nuages ; et ce qu*ilft font le plus facilement , c'est de vendre le vent à ceux, qui en ont besoin , et ils ont pour ccb on mouchoir qu'ils nouent en trois endroits différents, et qu'ils donnent à celui qui en a be- «oîn. Su dénoue le premier, il excite un vent doux et siqpportable ; s'il a besoin d'un plus fort , ii dénoue le second; et sll vient à ouvrir le troi* Mme , il excitera pour lors une tempête épouvantable. L'on dit que cette manière de vendre le Tent est fort ordinaire dans ce pays, et que les moindres petits sorciers ont ce pouvoir, pourvu qœ le vent dont ib ont besoin commence un pm à souffler, et qu'il faille seulement l'exciter. Comme je n'ai rien vu de tout ce dont je parle, je n'en dirairien; mais pour ce qui est du tambour, )e vous en puis dire quelque chose de plus certain.

Cet instrument , avec lequel ils font tous leurs dormes, et qu'ils appellent iannusj est fait du tronc d'un pin et d'un bouleau qui croit en un certain en^it, et dont les veines doivent aller

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de l'orient au coachant. Ce kannus n'esf fait que d'un seul morceau de bois creusé dans son épaisseur, en ovale 9 et dont le dessons est conrexe , dans lequel ils font deux trons assez longs pour passer le doigt, et pour pouvoir le tenir plus ferme. Le dessus est couvert d'une peau de renne ^ sur laquelle ils peignent en rouge quantité de figures, et dont Ton voit pendre plusieurs anneaux de cuivre et quelques morceaux d'os de renne. Ils peignent ordinairement les figures suivantes. Ils font premièrement, vers le milieu du tambour, une ligne qui va transversalement, au-dessus de laquelle ils mettent les dieux qu'ils ont en plus grande vénération , comme Hwr avec ses valets, et Sejrta; et ils en tirent une autre un peu plus bas comme l'autre, mais qui ne s'étend que jusqu'à la moitié du tambour : là Ion voit l'image de Jésu^Christ avec deux ou trois apôtres. Au-dessus de ces lignes sont représentés la lune, les étoiles et les oiseaux ; mais la place du soleil est au-dessous de ces mêmes lignes , sous lequel ils mettent les animaux , les ours , les serpents. Ils y représentent aussi quelquefois des lacs et des fleuves. Voilà, monsieur, quelle est la figure d'un tambour; mais ils ne mettent pas sur tous la même chose; car il y en a où sont peints des troupeaux de rennes , pour savoir où ils les doivent trouver, quand il y en a quelqu'un de perdu. Il y a des figures qui font connoitre le lieu

où ils doivent aller pour la pèche , d'autres pour la chasse <, quelques uues pour savoir si les maladies dont ils sont atteints doivent être mortelles ou non y et ainsi de plusieurs autres choses dont ik sont en doute.

Il £iut deux choses pour se servir du tambour : I Indice , qui doit marquer la chose qu'ib désirent ; et le marteau pour frapper dessus le tambour, et pour mouvoir cet indice jusqu'à ce qu'il se soit aiT^té fixe sur quelque figure. Cet indice est fait curdinairement d'un morceau de cuivre fait en fi(Nrme de bossettes qu'on met au mors des chevaux ^ d'où pendent plusieurs autres petits an« neaux de même métaL Le marteau est fait d'un seul os de renne, et représente la figure d^un j^rand T. U y en a qui sont faits d'une autre forme; mais ce sont là les manières les [Jus ordinaires. Us ont cet instrument en telle vénération, qu^ils le tiennent toujours enveloppé dans une peau de renne, ou quelque autre chose; et ils ne le toat jamais entrer dans la maison par la porte par Oit les femmes passent; mais ils le

prennent ou par-dessus le drap qui entoure leur cabane, ou par le trou qui donne passage à la filmée. Us se servent ordinairement du tambour pour trois choses principales, pour la chasse et la pèche, pour les sacrifices, et pour savoir les choses qui se font dans les pays les plus éloignés; et lorsqu'ib veulent connoître quelque chose de

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cet article, ils ont soin, premièrement, de bander la peau du tambour en l'approchant du feu ; puis se mettant à genoux avec tous ceux qui sont présents, il commence à frapper en rond sur son tambour; et redoublant les coups avec les paroles qu'il prononce comme un possédé, son visage devient bleu, son crin se hérisse, et tombe enfin sur la face sans mouvement. Il reste en cet état autant de temps qu'il est possédé du diable, et qu'il en faut à son génie pour rapporter un signe qui fasse connoitre qu'il a été au lieu où on l'a envoyé ; puis revenant à lui-même , il dit ce que le diable lui a révélé, et montre la marque qui lui a été apportée.

Le second usage, qui est moins considérable, et qui n'est pas aussi violent , est pour connoitre le succès des maladies, qu'ils apprennent par la fixation de l'indice sur les figures heureuses ou malheureuses.

Le troisième, qui est le moindre de tous, leur montre de quel côté ils doivent tourn*er pour avoir une bonne chasse; et lorsque l'indice, agité plusieurs fois, s'arrête à l'orient ou à l'occident, au midi ou au septentrion , ils infèrent de là qu'en suivant le coté qui leur est marqué, ils ne seront pas malheureux.

Us ont encore un quatrième sujet pour lequel ils se servent du tambour , et connoissent si leurs dieux veulent des saciifices , et de quelle nature

ik ks Teolent Si Tindice s'arrête sur la figure qui représente Tkar ou Seytay ils offi^ent à celui4à, et connoisseiit de même quelle victime lui plaît

Voilà, monsieur, de quel usage est ce tambour b|MMi si merveilleux, et dont nous ne connoissons pas Tusage en France. Pour moi, qui crois «bSicilenient aux sorciers, et qui n*ai rien vu de ce que je vous écris , je démendrois volontiers ropinion générale de tout le monde, et de tant dliabiles gens qui m'ont assuré que rien n'étoit pins vni, que les Lapons pouvoient connoitre Ves choses éloignées. Jean Tomaeus, dont je vous ai parlé, prêtre de la province de Tomo, homme extrêmement savant, et à la foi duquel je m'en ni^porterois aisément, assure que cela lui est Arrivé tant de fois, et que certains Lapons lui ont dit si souvent tout ce qui s'éloit passé dans ^on voyage, jusqu'aux moindres particularités, qull ne £ùt aucune difficulté de croire tout ce qu on en dit Les archives de Berge font foi d^une cboae arrivée à un valet d'un marchand , qui voulut savoir ce que son maître (aisoit en Allemagne , Alla trouver un certain Lapon fort renommé, et Avant écrit la déposition du sorcier dans les livres de la ville, la chose se trouva véritable, et le mar , chand avoua que , selon la déposition , il avoit un id jour couché avec une fille* Comme le Lapon xToit dit mille autres histoires de cette nature-

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qui m'ont été contées dans le pays par tant de gens dignes de foi, je vous avoue , monsieur, que je ne sais qu'en croire.

Que ce que je vous mande soit vrai ou faux, il est constant que les I^apons ont une aveugle croyance aux effets du tambour, dans laquelle ils s'affermissent tous les jours par les succès étranges qu'ils en voient arriver. S'ils n'avoient que cet instrument pour exercer leur art diabolique, cela ne feroit de mal qu'à eux**mémes; mais ils ont encore un autre moyen pour porter le mal, la douleur, les maladie» et la mort même k ceux qu'ils veulent affliger* Us se servent pour cela d'une petite boule de la grosseur d'un œuf de pigeon , qu'ils envoient par tous les endroits du monde dans une certaine distance , suivant que leur pouvoir est étendu; et sll arrive que cette boule enflammée rencontre opielqu'un par le cbemin , soit un homme ou un animal, elle ne va pas plus loin, et fait le même effet sur celui qu'elle a frap|>é que sur la personne qu'elle devoit frapper. Le François qui nous servit d'interprète pendant notre voyage en Laponie, et qui avoit demeuré trente ans à Swapavara, nous assura en avoir vu plusieurs fois passer autour .de lui. Il noua dit qu'il étoit impossible de connoitre la forme que cela pouvoit avoir. Il nous assura seulement que cette boule voloit d'une extrême vitesse , et laissoit après soi une petite

trace bleue quHl éloit facile de distinguer. Il noua dit même qu*un )o\tt passant sur une montagne, stni chien > qui le suivoit d'asaex près , fut atteint dua de ces gans { car c*est ainsi qu ils appellent ci»i boules), dont il mourut sur-le*champ , quoiqu il fût plein de vie un moment auparavant II chercha Tendroit par où son chien pouvoit avoir été blessé, et vit un trou sotis sa gorge, sans pouvoir trouver dans son corps ce qui Tavott frappO. l\% conservent ces gans dans des sacs de cuir; et ceux qui sont les plus méchants ne laissent guère passer de jours qu'ils ne jettent quelqu'un de ces ffiiis, quHls laissent ravager dans Tair, lorsqu'ils nont personne contre qui les jeter; et quand il urrive qu*im I^ipon qui se mêle du métier est en colère contre quelque autre de la même profes- »on , et lui veut faire du mal , son gans n*a au* cun pouvoir, si Tautre est plus expert dans son art, et s'il est plus grand diable que lui. Tous les habitants du pays appréhendent extrêmement ces émissaires, et ceux qui sont connus pour avoir le pouvoir de les jeter, sont extrêmement Inspectés , et personne n'ose leur faire du mal Voilà, monsieur, tout ce que j ai pu apprendre de leur art magique par mon expérience, et par le récit qui m'en a été fait par tous les gens du pays, que je croyois extrêmenient dignes de foi, ^t particulièrement par les piètres, que j'ui con- ^dtés sur toutes ces choses.

Sitôt que notre Lapon eut la tête pleine d'eaude-vie , il voulut contrefaire te sorcier ; il prit son tambour , et commençant à frapper dessus avec des agitations et des contorsions de possédé , nous lui demandâmes si nous avions encore père et mère. Il étoit assez difficile de parler juste sur cette matière : nous étions trois ; Tun avoit son père et sa mère , et le troisième n'avoit ni l'un ni l'autre. Notre sorcier nous dit tout cela , et se tira assez bien d'affaire ; quoique ceux avec qui nous étions, qui étoient des Finlandois et des Suédois, n'en eussent aucune connoissance qui nous pût faire soupçonner qu'ils atœoient instruit le Lapon de tout ce qu'il devoit dire. Gomme il avoit affaire à des gens qui ne se contentent pas de peu , et qui vouloient quelque chose de plus sensible et de plus particulier que ce qui pouvoit arriver par un simple effet du hasard , nous lui dîmes que nous le croirions parfaitement sorcier , s'il pouvoit envoyer son démon au logis de quelqu'un de nous, et rapporter un signe qui nous fit connoître qu'il y avoit été. Je demandai les clefs du cabinet de ma mère , que je savois bien qu'il ne pouvoit trouver que sm* elle , ou sous son chevet , et je lui promis cinquante ducats s'il pouvoit me les apporter. Comme le voyage étoit fort long , il fallut prendre trois ou quatre bons coups d'eaude-vie , pour faire le chemin plus gaiment , et employer les charmes les plus forts et les plus

pucisantet pour appeler non esprit familier « et l<) (M^TMiader d entreprendre le voyage et de revenir promptement Notre sorcier ne mit en quatre :

$n yeux He tournèrent , fton visage changea de ctHileur« et sa barbe se ht^risssa de violence* U pctiHa rompre scm tambour « tant il frappoit avec forer « et il ttimba enfin sur sa face « roide comme uu bJiton. Tous les Lapons qui iHoient présents tmpcchoient avec soin qu\ut ne lapprochàt en ctt état , et ëloignoient jusqu*aux mouches « et ne wuffroient pas qu elles se reposassent sur lui« Je vous assure que quand je vis toute cette cén5* monte « je crus que jallois voir tomber par le trou du dessus de la cabane ce que je lui avois (Itntiandt^* et jattendois que le charme fût liui fH)ur lui en faire faire un autre , et le prier de me ménager un quart criieiuv de conversation avec Ir Aiiàhlf « dans laquelle jVs|H^rtHs savoir bien des iluvses. J'aurois appris si mademoiselle. « ... est enixjre pucelle ♦ et ce qui se |)asse entre ntonsieur (ie.....et madame.. «.. Je lui aurtns demand<5 si monsieur. .... a dépucelé sa fcnune depuis trois ^as qiùl est avec elle. Si le dernier enfant qu a m madame. .... est de son mari ou non ; enfin ^ ttH)nsieiu*« j aurois su bien des choses qu'il ny a que le diable qui sache.

Notre Lapon resta comme mort pétulant un ^n quart d*heure« et revenant un peu à lui^ il commença à nous ivgardcr Tun aprt's lautit^^

avec des yeux hagards ; et après nous avoir tous examinés l'un après Tautre, il m'adressa la parole, et me dit que son esprit ne pouvoit agir suivant son intention, parce que j'étois plus grand sorcier que lui , et que mon génie étoit plus puissant , et que si je voulois commander à mon diable de ne rien entreprendre sur le sien , il me donneroit satisfaction.

Je vous avoue , monsieur , que je fus fort étonné d'avoir été sorcier si long-temps , et de n'en avoir rien su. Je fis ce que je pus pour mettre notre Lapon sur les voies. Je commandai à mon démon familier de ne point inquiéter le sien ; et avec tout cela 9 nous ne pûmes savoir autre chose de notre sorcier , qui se tira fort mal d'un pas si difficile , et qui sortit de dépit de la cabane , pour aller , comme je crois , noyer tous ses dieux et les dia* blés qui l'avoient abandonné au besoin , et nous ne le revîmes plus.

Le jeudi matin (21 août ) , nous continuâmes toujours notre chemin vers le lac de Tornotresch ; et à l'endroit on il commence à former le fleuve , on voit à main gauche une petite île , qui est de tous côtés entourée de cataractes épouvantables, qui descendent avec une précipitation furieuse sur des rochers , où elles causent un bruit hor« rible. Là , il y a eu de tout temps un autel fameux , dédié à Scyta^ ou tous les Lapons de la province de Tomo vont faire leurs sacrifice» dans les né-

cessités les plus pressantes. Jean Tornœus , dont je Yous ai parlé plusieurs fois , faisant mention de cet endroit , en parle en ces termes : Eo loco ubi Tomotresch ex se ^mdit fluvium in Uisula qua^ dam in medio caiaraeiof Dara dictast reperiuntur Seytœ lapides^ specie humanâ^ collocati ordine. Pnmus edtitudine viri proceri ; post ^ quaiuor alii paulobreviores,juxtà collocati; omnes quasipileis qmbusdam in capitibus suis omati; et quoniam res est difficiUima periculique plenissima , propter vùncaiamctœ indictam, na^igium appellercy ideo Laponi pridem desierunt invisere locum istum , uinunc explorari nequeant f utriim , quomodove ulUfuerint in istam insulam. « Au lieu, dit-il, où « le lac de Tornotrec^x se répand en fleuve dans « une certaine Ue , au milieu de la cataracte ap- < pelée Dara^ on trouve des S^ta de pierre , de « figure humaine , mis par ordre. Le premier est « de la hauteur d'un grand homme , et quatre au- « très plus petits mis à ses côtés , tous ayant sm* a la tête une espèce de petit chapeau; et parce qu'il « est très difficile et même dangereux d'appro- « cher en bateau de cette île , à cause de la vio«- « lence de Teau , les Lapons ont cessé la coutume , « depuis long«temps , d'aller à cet autel , et ils ne « peuvent s'imaginer comment on a pu adorer « ces dieux , et de quelle manière ces pierres sont « venues en cet endroit. » Nous approchâmes de cet autel, et aperçûmes plutôt un grand monceau

de cornes de rennes 9 que les dieux qui étoient derrière. Le premier étoit le plus gros et le plus grand de tous. Il n'avoit aucune figure humaine, et je ne puis dire à quoi il rcssembloit ; mais ce que je puis assurer , c'est qu'il étoit très gras et très vilain, à cause du sang et de la graisse dont il étoit frotté : celui-là s'appeloit Seyta; sa femme, ses enfants et ses valets , étoient rangés par ordre à son côté droit; mais toutes ces pierres li'avoient aucune figure que celle que la nature donne à celles qui sont exposées à la chute des eaux. Elles n'étoient pas moins grasses que la première , mais beaucoup plus petites. Toutes ces pierres, et par» ticulièrement celle qui représentoit Sejrta, étoient sur des branches de bouleau toutes récentes, et l'on voyoit à côté un amas de bâtons carrés, sur lesquels il y avoit quelques caractères. On en remarquoit un au milieu, beaucoup plus gros et plus haut que les autres ; et c'étoit , comme nous dirent nos Lapons , le bourdon dont Seyta se servoit pour faire voyage. Un peu derrière tous ces dieux y il y en avoit deux autres , gros et gras , et pleins de sang, sous lesquels il y avoit, comme sous les autres , quantité de branches : ceux-ci étoient plus proches du fleuve , et nos Lapons nous dirent que ces dieux avoient été plusieurs . fois jetés dans l'eau , et qu'on les avoit toujours retrouvés en leurs places. Quelque temps après , je vis quelque chose de contraire à ce que Tor-

n.TUs avance : il dît, premièrement, que ce lieu n'est plus fréquenté des Lapons, à cause de la ilifliculté qu on a d'en approcher , et c'est ce qui fait qu'il est en plus gi^ande vénération parmi eux, parce que, disent-ils, les Sejia se plaisent dans des lieux difficiles et même inaccessibles , comme on voit par les sacrifices qu'ils font au pied des montagnes, où ils trempent la pierre (iaus le sang de la victime , qu'ils jettent sur le sommet lorsqu'ils ne peuvent y monter. Ce lieu est aussi fréquenté qu'auparavant , comme nous assurèrent nos Lapons, et comme nous vîmes uous-mémes par les branches sur lesquelles ces pierres reposoient, où l'on voyoit encore quelques feuilles vertes qui y restoient, et par le sang frais dont ces pierres étoient encore trempées. Pour ce qui est des chapeaux que Tornœus dit qu'ils ont dessus leurs têtes , ce n'est autre chose qu'une figure plate qui est au-dessus de la pierre , et qui excède en cet endroit. Il n'y a pourtant que les deux premiers, qui représentent Se) ta et sa femme , qui aient cette marque , et les autres sont d'une pierre de figure longue , pleine de bosses et de trous, qui viennent finir en pointe, et représentent les enfants de Sej^ta et toute sa basse famille. Au reste , l'autel n'est fait que d'une seule roche, qui est couverte d'herbe et de mousse, comme le reste de l'île, avec cette différence, que le sang répandu, et que la cjuantitc des bois j. l'À

et des os de rennes ont rendu la place plus

foulée.

Quoi que nos Lapons pussent nous dire pour nous empêcher d'emporter de ces dieux, nous ne laissâmes pas de diminuer la famille de Seyta ^ et de prendre chacun un de ses enfants , malgré les menaces qu'ils nous faisoient de leur part, et les imprécations dont ils nous chargeoient , en nous assurant que notre voyage seroit malheureux si nous excitions la colère de leur dieu. Si 5^a eût été moins gras et moins pesant , je l'aurois* emporté avec ses enfants. Mais ayant voulu mettre la main dessus , je ne pus qu'à grand'peine le lever de terre. Les Lapons voyant cela, me comptèrent alors pour im homme perdu, et qui ne pouvoit pas aller loin , sans être du moins foudroyé ; car la marque la plus certaine parmi eux d'un dieu courroucé , c'est la pesanteur qu on trouve dans Fidole ; au lieu que la facihté qu'on a en le levant fait connoitre qu'il est propice , et prêtKl'aller où l'on veut : c'est de cette manière aussi qu'ils con* noissent s'il veut des sacrifices , ou non»

Aussitôt que nous eûmes quitté cette ile , nous entrâmes dans le lac de Tornotresch. De ce lac sort le fleuve de Torno ; sa longueur s'étend environ quarante lieues de l'est à l'ouest, mais sa largeur n'est pas considérable. Il est gelé depuis le mois de septembre jusqu'après la Saint- Jean , et fournit aux Lapons une abondance de poissons

|)resque inconcevaI>lc. Le sommet des montagnes, dont il est partout environné, se dérobe à la vue, tant il est élevé; et les neiges dont elles sont continuellement couvertes font qu'on ne sauroit pn*sque les distinguer d'avec les nues, (ics montagnes sont toutes découvertes, et ne portent |)oint de bois ; il ne laisse pas d y avoir beaucoup Je bétes et d'oiseaux, et particulièrement des fiœlripory qui se plaisent là plus qu'en tout autre endroit, (l'est autour dé ce lac que les Lapons viennent se répandre , quand ils reviennent de Norwégo , où la chaleur et les mouches les ont relégués pour quelque temps ; et c'est là aux environs aussi où sont les richesses de la plupart. Ils n'ont point d'autre coffre-fort pour mettre leur argent et leurs richesses. Ils prennent un chau* (Iron de cuivre, qu'ils emplissent de ce qu'ils ont (le plus précieux , et le portent dans l'endroit le plus secret et le plus reculé qu'ils peuvent s'imaginer. IJi ils l'enterrent dans un trou assez pro« fond, qu'ils font pour cela , et le couvrent d'herbe t't de mousse , afin qu'il ne puisse être aperçu de |)ersoniic. Tout cela se fait sans que le Lapon en donne aucune connoissancc à sa femme ou à ses enfants; et il arrive souvent que les enfants per- Jent un trésor, pour être trop bien caché, lorsqtie le père meurt d'une mort inopinée , (jui ne Itti donne pas le temps de découvrir à quel endroit sont ses richesses. Tous les Lapons généralement

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cachent aussi leurs biens, et on trouve souvent quantité de rixdales et de vaisselle d'argent, comme sont des bagues , des cuillères et des demiseins , qui n'ont point d'autre maître que celui qui les trouve , et qui ne se met pas en peine de le chercher, quand il y en auroit Nous avançâmes bien sept ou huit lieues dans le lac, proche une montagne qui surpassoit toutes les autres en hauteur. Ce fut là où nous terminâmes notre course , et où nous plantâmes nos colonnes. Nous fûmes bien quatre heures à monter au sommet , par des chemins qui n'avoient encore été connus d'aucun mortel ; et quand nous y fûmes arrivés , nous aperçûmes toute l'étendue de la Laponie , et la mer Septentrionale , jusqu'au cap du Nord , du côté qu'il tourne à l'ouest. Cela s'appelle, monsieur, se frotter à l'essieu du pôle , et être au bout du monde. Ce fut là que nous plantâmes l'inscription suivante , qui étoit sa véritable place ; mais qui ne sera, comme je crois, jamais lue 'que des ours.

Gallîa nos getuùt; vidit nos Afrka ; Gangem Hausimus, Europamque ocuiis lustravimus omnem: Casibus et 'variis acti terrdque murique , Hic tandem stetimus , nobu uhi defuit orbu»

DB FlHOOUlT, DE CoRBEAOlT, RpaiTAlD.

Anno i68z. Die aa AngoBtî.

Cette roche sera présentement connue dans le monde par le nom de Metavara, que nous lui

DE LAPONIE. i8i

donnâmes. Ce mot est composé du mot latin meta, et d'un autre mot finiandois vara , qui veut dire roche ; comme qui diroit la roche des limites. En effet, monsieur, ce fut là où nous nous arrêtâmes ; et je ne crois pas que nous allions jamais plus loin.

Pendant le temps que nous fûmes à monter et à descendre cette montagne , nos Lapons étoient allés chercher les habitations de leurs camarades. Us ne revinrent qu'à une heure après minuit , et nous rapportèrent qu'ils avoient fait bien du chemin , et qu'ils n'avoient trouvé personne. Cette nouvelle nous affligea , mais elle ne nous abattit pas , car nous n'étions venus en cet endroit que pour voir les plus éloignés , et nous en avions laissé quantité derrière nous, que nous avions différé de voir à notre retour. Nous voulûmes employer notre première ardeur aux recherches les plus pénibles , de crainte que ce feu de curiosité venant à se ralentir, nous ne nous fussions contentés de voir les plus proches.

Nous résolûmes donc de retourner sur nos pas. En effet, dès le grand matin, le vent s'étant fait ouest, nous nous mîmes à la voile , et revînmes en un jour trouver ce petit vieillard lapon , dont je vous ai parlé, qui nous avoit promis de nous mener chez lui à notre retour. Nous.le rencontrâmes sur le fleuve, qui pêchoit; et nous fîmes tant, par notre tabac et notre eau-de-vie, que nous lui

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persuadâmes de nous mener chez lui , quoiqu'il tâchât pour lors de s'en défendre, et d'oublier la promesse qu'il nous avoit faite. Il dit à un de nos conducteurs lapons, qui étoit son gendre, le lieu de sa demeure ; et ayant pris son chemin dans les bois avec un de nos interprètes, à qui nous dé-fendîmes de le quitter , nous prîmes le notre en continuant notre route sur le fleuve. Nous arrivâmes au bout de deux heures à la hauteur de sa cabane, qui étbif *enèore ' fort éloignée; et ayant mis pied à terre, et pris avec nous du tabac et une bouteille de brandevin , nous suivîmes notre Lapon , qui nous mena pendant toute la nuit dans des bois. Cet homme , qui ne savoit pas précisément la demeure de son beau -père, qu'il avoit changée depuis peu, étoit aussi embarrassé que nous. Tantôt il approchoit l'oreille de terre poiu* entendre quelque bruit ; tantôt il examinoit les traces des bctes que nous rencontrions, pour connoître si les rennes qui avoient passé par Ik étoient sauvages ou privés. Il montoit quelquefois comme un chat sur le sommet des pins pour découvrir la fumée , et crioit toujours de toute sa force d'une voix effrayante , qui retentissoit par tout le bois. Enfin, après avoir bien tourné, nous entendîmes un chien aboyer : jamais voix ne nous a paru si charmante que celle de ce chien , qui vint nous consoler dans les déserts. Nous tournâmes du côté où nous avions entea<iu le bruit ,

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et, après avoir marché encore quelque temp», nousrencooirâmesun grand troupeau de rennes, et peu à peu nous arrivâmes à la cabane de notre Lapon y qui ne faisoit que d'arriver comme nous. Cette cabane étoit au milieu des bois, faite comme toutes les autres, et couverte de son waldmat. Elle étoit entourée de mousse pour nourrir environ quatre-vingts bétes qu'il avoit Ces rennes font toute la richesse de ces gens*. Il y en a qui en ont jusqu'à mille et douze cents. L'occupation des femmes est d'en avoir soin , et elles les lient et les traient à certaines heures. Elles les comptent tous les jours deux fois ; et lorsqu'il y en a quelqu'un d'égaré , le Lapon cherche dans les bois jusqu'à ce qu'il l'ait trouvé. On voit courir fort long- temps ces bétes égarées; et elles suivent même pendant trois semaines leiu*s traces marquées dao^ la neige. Les femmes, comme j'ai dit, ont un soin particulier des rennes et de leurs faons ; elles les veillent continuellement , et les gardent le jour et la nuit contre les loups et les bétes sauvages. Le plus sûr moyen de les garder contre les loups , c'est de les lier à quelque arbre ; et cet animal qui est extrêmement défiant, et qui appréhende d'être pris, craint que ce ne soit une adresse, et qu'il n'y ait auprès de l'animal quelque piège dans lequel il poiuroit tomber. Les loups de ce pays sont extrêmement forts, et tout gris; ils sont presque tout blancs pendant l'hiver, et sont

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l^s plus mortels ennemis des rennes, qui se défendent contre eux des pieds de devant, lorsqu'ils ne le peuvent faire par la fuite. Il y a encore un animal gris«brun, de la hauteur d'un chien, que les Suédois appellent/is^rr, et les Latins gulo^ qui fait aussi une guerre sanglante aux rennes. Cette béte monte sur les arbres les plus hauts , pour voir et n'être pas vue, et pour surprendre son ennemi. Lorsqu'il découvre un renne, soit sauvage, soit domestique , passant sous l'arbre sur lequel il est, il se jette sur son dos, et mettant ses pâtes de derrière sur le cou, et celles de devant vers la queue, il s'étend et se roidit d'une telle violence, qu'il fend le renne sur le dos, et enfonce son museau, qui est extrêmement aigu , dans la béte, dont il boit tout le sang. La peau du jœri est très fine et très belle ; on la compare même aux zibelines. Il y a aussi des oiseaux qui font des guerres cruelles aux rennes : entre tous les autres l'aigle est extrêmement friand de la chair de cet animal. Il y a quantité de ces aigles en ce pays, et d'une grosseur si surprenante , qu'ils enlèvent de leurs serres les faons des rennes de trois a quatre mois, et les portent dans leur nid au sommet des plus hauts arbres. Cette particularité me parut d'abord ce que je crois qu'elle vous semblera, c'est-à-dire difficile à croire ; mais cela est si vrai , que la garde qui se fait aux jeunes rennes n'est que pour cela. Tous les Lapons m'ont assuré la même chose, et

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le François qui étoit notre interprète en Laponie ma assuré quil avoit vu plusieurs exemples pareils, et qu'un jour, ayant suivi un aigle qui em- [Kurtoit le faon d'un de ces rennes jusqu'à son nid, il coupa Tarbre par le pied, et trouva que la imitié de la bète avoit déjà servi de nourriture aux petits. Il prit ses aiglons et fit d^eux ce qu'ib avoient fait de son faon , c'est-à-dire , raonsieiur, quHl les mangea. La chair en est assez bonne, mais noire et un peu fade. Les rennes portent neuf mois : quand les Lapons veulent sevrer leurs faoDs, ils leur mettent un caveçon de pin, dont les feuilles sont faites en jointe, et piquent extrêmement ; et quand le faon s'approche de sa mère pour prendre sa noiu^riture , se sentant ordinaiivment piquée, elle éloigne son faon avec son bois, et l'oblige à aller chercher à vivre ailleiu^s qu'auprès d'elle. Cette occupation n'est pas la seule qu'aient les femmes ; elles font les habits , K^ souliers et les bottes des Lapons. Elles tirent lotaiu pour en revêtir le fil. Elles font cela avec les dents; et, tenant im os de renne dans lequel il y a plusieurs trous de différentes grosseurs , elles passent leur étain dans le plus grand , puis dans un plus petit , jusqu'à ce qu'il soit en l'état qu elles le souhaitent , et propre pour couvrir le fil de renne , dont elles ornent leurs habits et tout ce qu'elles travaillent Ce fil se fait, comme je vous ai déjà dit, avec des nerfs de rennes piles,

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quelles tirent par filets, et le filent ensuite sur leur joue , en le mouillant de temps en temps , et le tournant continuellement. Elles n'ont point d'autre manière pour faire le. fil. Tous les harnois des rennes sont faits aussi par les femmes. Ces harnois sont faits de peaux de rennes. Le poitrail est orné de quantité de figures , faites avec du fil d'étain , d'où pendent plusieurs petites pièces de serge de toutes sortes de couleurs, qui font une espèce de frange. La sonnette est au milieu , et il n'y a rien qui donne la vigueur à cet animal et qui le réjouisse davantage que le bruit qu'il fait avec cette sonnette en dburant. ^

Puisque j'ai commencé à vous parler des ocaipations des femmes dans ce pays , cela me donnera occasion de vous parler de l'emploi des hommes. Je vous dirai d'abord , parlant en général , que tous les habitants de ce pays sont naturellement lâches et paresseux , et qu'il n'y a que la faim et la nécessité qui les chasse de leur cabane et les oblige à travailler. Je dirois que ce vice commtin peut provenir du climat, qui est si rude, qu'il ne permet pas facilement de s'exposer à l'air , si je ne les avois trouvés ausM fainéants pendant l'été qu'ils le sont pendant l'hiver. Mais enfin , comme ils sont obligés de chercher toujours de quoi vivre , la chasse et la pèche font leur occupation presque continuelle. Ils chassent l'hiver et pèchent pendant l'été, et font eux-mêmes tous

les instruments nécessaires pour l'un et l'autre de ces emplois. Ils se servent pour leurs barques du bois de sapin qu'ils cousent avec du fil de renne , et les rendent si légères , qu'un homme seul en peut facilement porter une sur son épaule. Ils ont besoin d'avoir quantité de ces barques, à cause des torrents qui se rencontrent souvent ; et comme ils ne peuvent pas les^monter, ils eu ont d'un coté et d'un autre en plusieurs endroits. Us les laissent sur le bord après les avoir tirées sur terre, et mettent dedans trois ou quatre grosses pierres, de crainte que le vent ne les enlève. Ce sont eux qui font leurs filets et les cordes pour les tenir. Ces filets sont de fil de chanvre, qu'ils achètent des marchands. Ils les frottent souvent d'une certaine colle rouge , qu'ils font avec de l'écaillé de poisson séchée à Tair , afin de les rendre plu$ forts et moins sujets à la pourriture. Pour les cordes , ils les fabriquent d'écorce de bouleau ou de racine de sapin. Elles sont extré-^ mement fortes lorsqu'elles sont dans l'eau. Les hommes s'occupent encore à faire les traîneaux de toutes les sortes , les uns pour porter leurs personnes (qu'ils appellent /?o;w^.y) , et les autres pour le bagage. Ces dernierssont nommés racda^ kères, et sont fermés comme des coffres. Us font aussi les arcs et les flèches. Les arcs sont composés de deux morceaux de bois mis l'un dessus Vautre. Celui de dessous est de sapin brûlé, et

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lautre de bouleau. Ces bois sont collés ensemble , et revêtus tout du long d'une écorce de bouleau très mince, en sorte quon ne sauroit voir ce qu'elle renferme. Leurs flèches sont différentes : les unes sont seulement de bois, fort grosses par le bout , et elles servent à tuer ( ou pour mieux dire , à assommer ) les petits-gris , les hermines , les martres , et d'autres animaux dont on veut conserver la peau. Il y en a d'autres , armées d'os de rennes , faites en forme de harpon , et hautes sur le bout ; cette flèche est grosse et pesante. Celles-là servent contre les oiseaux, et ne peuvent sortir de la plaie quand elles y sont une fois entrées : elles empêchent aussi, par leur pesanteur, que l'oiseau ne puisse s'envoler, et emporter avec lui la flèche et l'espérance du chasseur. Les troisièmes sont ferrées en forme de lancette, et on les emploie contre les grosses bêtes, comme sont les ours , les rennes sauvages ; et toutes ces flèches se mettent dans un petit carquois fait d'écorce de bouleau , que le chasseur porte à sa ceinture. Au reste, les Lapons sont extrêmement adtoits à se servir de l'arc , et ils font pratiquer à leurs enfants ce qu'autrefois plusieurs peuples belliqueux vouloient qu'ils sussent iaire ; car ils ne leur donnent point à manger, qu'auparavant ils n'aient touché un but préparé , ou abattu quelque marque qui sera sur le sommet des pins les plus élevés.

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Tous les ustensiles qui servent au ménage sont faits de la main des hommes. Les cuillères sont d os de renne , qu'ils ornent de figures , dans lesquelles ils mettent une certaine composition noire.

Ils font des fermetures de sac avec des os de rennes, de petits paniers d'écorce et de jonc , et de ces planches dont ils se servent pour courir sur la neige, et avec lesquelles ils poursuivent et attrapent les bétes les plus vites. La description de ces planches est ci-devant.

Mais ce qu'il y a de remarquable , c'est que les hommes font toujours la cuisine , et qu'ils accommodent tout ce qu'ils prennent, soit à la chasse, soit à la pèche : les femmes ne s'en mêlent jamais qu'en l'absence des maris.

Nous remarquâmes cela sitôt que nous fûmes arrivés : le Lapon fit cuire quelques sichs frais, qu'il avoit pris ce jour-là. Ce poisson est un peu plus gros qu'un hareng, mais incomparablement meilleur; et je n'ai jamais mangé de poisson plus délicieux. D'abord qu'il fut cuit , on dressa la table , faite de quelques écorces de bouleau cousues ensemble, qu'ils étendent à terre. Toute la famille se mit autour, les jambes croisées à la manière des Turcs, et chacun prit sa part dans le chaudron, qu'il mettoit ou dans son bonnet, ou dans un coin de soti habit. Ils mangent fort avidement, et ne gardent rien pour le lendemain. Leur boisson est dans une grande écuelle de boi^ à côté d'eux , si

c'est en été , et en hiver dans un chaudron sur le feu. Chacun en puise à son gré dans une grande cuillère de bois; on boit à même, suivant sa soif. Le repas fini , ils se frappent dans la main en signe d'amitié. Les mets les plus ordinaires des pauvres sont des poissons, et ils jettent quelque écorce de pin broyé dans l'eau qui a servi à les faire cuire en forme de bouillie. Les riches mangent la chair des rennes qu'ils ont tués , à ia Saint-Michel , lorsqu'ils sont gras. Ils ne laissent rien perdre de cet animal ; ils gardent même le sang dans sa vessie; et lorsqu'il a pris un corps et s'est endurci, ils en coupent et en mettent dans l'eau qui reste après qu'ils ont fait cuire le poisson. La moelle des os de rennes passe chez eux pour un manger très exquis : sa langue ne l'est pas moins ; et le membre d'un renne mâle est ce qu'ils trouvent de plus délicieux. Mais quoique la viande de renne soit fort estimée parmi eux , la chair d'ours l'est incomparablement davantage : ils en font des présents à leurs maîtresses , qu'ils accompagnent de celle de castor. Us ont un ragoût pendant l'été dont j'ai tâté, et qui me pensa faire crever. Ils prennent de certains petits fruits noirs qui croissent dans les bois , de la grosseur d'une groseille , qu'ils ap* pellent crokherg^ qui veut dire groseille de cor^ beau; ils mettent cela avec des œufs de poisson crus , et écrasent le tout ensemble , au grand mal au coeur de tous ceux qui les voient , et qui ne

sont pas accoutumés à ces sortes de ragoûts , qui passent pourtant chez eux pour des confitures très délicates. Le repas fini , les plus riches prennent pour dessert un petit morceau de tabac , qu'ils tirent de derrière leur oreille ; c'est là le lieu où ils le font sécher , et ils n'ont point d'autre boite pour le conserver. Us le mâchent d'abord ; et lorsqu'ils en ont tiré tout le suc, ils le remettent derrière l'oreille, où il prend un nouveau goût; ils le remâchent encore une fois , et le replacent de mén>e encore ; et lorsqu'il a perdu toute sa force , ils le fument Ils est étonnant de voir que ces gens se passent aisément de pain , et qu'ils aient tant de passion pour une petite herbe qui croit si loin d'eux.

Nous interrogeâmes notre Lapon sur quantité de choses. JJous lui demandâmes ce qu'il a voit donné à sa femme en se mariant, et il nous dit qu'il lui en avoit bien coûté, pendant ses amours, deux livres de tabac , et quatre ou cinq pintes de brandevin ; qu'il avoit fait présent à son beaupère d'une peau de renne, et que sa femme lui avoit apporté cinq ou six rennes, qui avoient assez bien multiphé pendant plus de quarante ans qu'il y avoit qu'il étoit marié. Notre conversation étoit arrosée de brandevin , que nous répandions de temps en temps dans le ventre du bon homme et de sa femme , et la récidive fut si fréquente, que l'un et l'autre s'en ressentit. Ils corn-

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mencèï'ent à se faire des caresses à la lapône, aussi pressantes que* vous pouvez vous les imaginer , et leur tendresse alla si loin , qu'ils se mirent à pleurer tous deux, comme s'ils avoient perdu tous leurs rennes. La Quit se passa parmi ces mutuelles douceurs, et nous remarquâmes pour lors, ce que je crois vous avoir déjà ëcrit, que toute la famille couche ensemble sur la même peau. Cette confusion règne toujours parmi les Lapons, et un marié ne couche pas seulement avec sa femme le premier jour de ses noces, mais avec toute la famille généralement

Nous fîmes le lendemain matin, tuer chacun un renne qui nous coûta deux écus, pour en rapporter la peau en France. Si je m'en étois retourné tout droit, j'aur ois essayé d'en conduire quelques uns en vie : il y a bien des g^s qui l'ont tenté inutilement, et on en conduisit encore Tannée passée trois ou quatre à Dantzick, où ils moururent, ne pouvant s'accoutumer en ces climats , qui sont trop chauds pour ces sortes d'animaux. Nous différâmes à les tuer lorsque nous serions chez le prêtre, où nous le pouvions faire plus commodément ; et après avoir pris deux ou trois de ces petits colliers qui servent à charger ces animaux, et d'autres pour les lier, noUs nous remîmes en chemin , et fîmes passer le fleuve à nos rennes, et arrivâmes le même jour samedi chez le prêtre des Lapons , où nous avions demeuré en passant.

Au moment même que nous y fûmes arrivés , notre premier soin fut de tuer nos animaux. Les Lapons se servent de leur arc pour cela , et d'une flèche pareille à celle dont ils tuent les grosses bétes. Nous eûmes le plaisir de voir l'adresse avec laquelle ils dressèrent leur coup, et nous nous étonnâmes qu'une grosse béte comme un renne mouroit si vite d'une blessure qui ne paroissoit pas considérable. Il est vrai que la flèche alla jusqu'à la moitié de la hampe ; mais j'aurois cru qu'il auroit fallu une plaie plus dangereuse pour le faire mourir si tôt. ï

Hœret lattri Uthalis arundo.

Nous fîmes écorcher nos bétes le mieux que nous pûmes. Les Lapons s'emparèrent du sang, et nous leur en donnâmes la moitié d'une. 11 est difficile de s'imaginer que deux hommes seuls aient pu manger la moitié d'un gros cerf, sans pain , sans sel , et sans boire : c'est pourtant ce qui est très véritable, et nous avons vu cela, avec un grand étonnement, dans nos Lapons.

Nous remarquâmes que les rennes n'ont point de fiel , mais seulement une petite tache noire dans le foie. La viande de cet animal est très bonne , et a assez du goût de cçUe du cerf, mais plus relevée. La langue est d'un manger très dé^ licat, et les Lapons estiment fort la moelle. Il devient gras à la Saint-Michel , comme un porc , et cest pour lors que les plus riches Lapons les 1. i3

tuent 9 pour en faire des provisions pendant le reste de Tannée. Us font sécher la chair au froid , qui fait le même effet que le feu, et qui la dessé* ehe, en sorte qu'on peut ûicilement la conser'» ver. Leur saloir est un tronc d'arbre creusé des mains de la nature , qu'ils ferment le mieux qu'ils peuvent, pour empêcher les ours de le ravager.

Nous demeurâmes quelques jours chez le prêtre , pour attendre un Lapon qui passoit pour grand sorcier , et que nouA avions envoyé chercher à quelques lieues de là par nos Laponn. Ils revinrent au bout de quelques jours, et firent tant pour gagner l'argent que nous leur avions promis s'ils l'amenoient, qu'au bout de trois jour» nous les vîmes revenir avec notre sorcier , qu'ils avoient déterré dans le fond d'un bois. Nous voilà dans le même temps contents, comme si nous terûona le diable par la queue , si je puis me servir de ce terme ; et ce qui acheva de nous satisfoire , ce furent les promesses que notre enchanteur nous fit de nous dire bien des choses qui nous surprendroient. Noub nous mimes aussitôt en chemin par les bois , par les rochers , et pav Les marais. Où n'iroit*on pas pour voir le diable ici-ba» ? Nous fîmes. pluft de cinq lieues, par des chemina épouvantables sur lesquels nous renconiriona quantité de bêtes et d'oiseaux qui ne nous étoienf point connus , et particulièrement des petits^gria» Ces petits-gi'is sont ce que nous appelons écureuils

en FVance ^ qui changent leur couleur Poui^e , lors» quel%iver et les neiges leur en font prendre une grise. Plus ils sont avant vers le nord , et plus ik sont gris. Les Lapons leur font beaucoup ta guerre pendant l'hiver , et lem*s chiens sont si bien fait» à cette chasse, qu'ils n'en laissèrent passer aucun sans les apercevoir sur les arbres lès plus élevés , et aTcrtir par leurs aboiements les Lapons qui étcHent avec nous. Nous en tuâmes quelques uns i coups de fusil; car les Lapons n'avoient pas poor lors leurs fléchés rondes avec lesquelles ils les assomment, et nous eûmes le plai^ de les voir écorcher avec une vitesse et une propreté surprenante. Ils commencent à &ire la chasse au petit-gris vers la Saint-Michel , et tous les Lapons généralement s'occupent à cet emploi, ce qui fait qu'ils sont à grand marché, et qu'on en donne un timbre pour un écu : ce timbre est composé de quarante peaux ; mais* il n'j a point de marchandise où Ton puisse éli*e plus trompé qu'à ces petits-gris et aux hermines , parce que vous achetez la marchandise sans la voir, et que h; peau est retournée, en sorte que la fouvrure est en dedans. Il n'y a point aussi de distinction à &ire; toiates sont d'un- même prix, et il faut prendre les méchantes* comme les b^es , qui ne coûtent pas plus les unes que les autres. Nous opprimes avec nos Lapons une particularité surprenante touchant les petits-gris , et qui nou$ a

été conBrmée par nôtre expérience. On ne rencontre pas toujours de ces animaux dans une même quantité : ils changent bien souvent de pays, et Ton n'en trouvera pas un, en tout un hiver , où Tannée précédente on en aura trouvé des milliers. Ces animaux changent de contrée ; lorsqu'ils veulent aller en un autre endroit, et qu'il faut passer quelque lac ou quelque rivière qui se rencontrent à chaque pas .dans la Laponie, ces petits animaux prennent une écorce de pin ou de bouleau , qu'ils tirent sur le bord de l'^au , sur laquelle ils se mettent , et s'abandonnent ainsi au gré du vent , élevant leurs queues en forme de voiles, jusqu'à ce que le vent se faisant un peu fort , et la vague élevée , elle renverse en même temps ej: le vaisseau et le pilote. Ce naufrage, qui est bien souvent de plus de trois ou quatre mille voiles, enrichit ordinairement quelques Lapons qui trouvent ces débris sur le rivage , et les font servir à leur usage ordinaire, pourvu que ces petits animaux n'aient pas été trop long-temps sur le sable. Il y en a quantité qui font une navigation heureuse, et qui arrivent à bon port, pourvu que le vent leur ait été favorable , et qu'il n'ait point causé de tempête sur l'eàu, qui ne doit pas être bien violente pour engloutir tous ces petits bâtiments. Cette particularité pourroit passer pour un conte , si je ne la tenois par ma propre expérience.

Après avoir marché assez long-temps, nous arrivâmes à la cabane de notre Lapon , qui ëtoit environnée de quantité d'autres , qui appartenoient à ses camarades. Ce fut \k que nous eûmes le plaisir d'apprendre ce que c'étoit que la liaponie et les Lapons. Nous demeur&mes trois ou quatre jours chez eux, à observer toutes leurs' manières, et à nous informer de quantité de choses qu'on ne peut apprendre que d'eux-mêmes. Premièrement, notre sorcier voulut nous tenir sa promesse. Nous conçûmes quelque espérance d apprendre une partie de ce que nous voulions savoir , quand nous vîmes qu'il avoit apporté avec lui son tambour, son marteau, et son indice, qu'il tira de son sein , qui leur sert de pochette. Il se mit en état, par ses conjurations, d'appeler le diable; jamais un possédé ne s'est mis en tant de figures différentes que notice magicien. Il se (rappoil la poitrine si rudement et si impitoyablement , que les meurtrissures noires dont elle étoit couverte faisoient bien voir qu'il y alloit de bonne foi. Il ajouta à ces coups d'autres qui n'étoient pas moins rudes, qu'il se donnoit de son marteau dans le visage ; en sorte que le sang ruisseloit de toutes parts. lie crin lui hérissa , ses yeux se tournèrent , tout son visage devint bleu , il se laissa tomber plusieurs fois dans le feu, et il ne put jamais nous dire les choses que nous lui demandions. Il est vrai, qu'à moins d'être parfaitement

sorcier , il eut été assex difficile de nous donner les marques que nous lui proposions. J^e voulois avoir quelque preuve certaine de France en ht«« ver y de la légation de son démon ; et c'étoit là recueil de tous les sorciers que nous avons con-' iultés. Celui-ci 9 qui était connu pour habile homme , aous assura qu'il avoit eu autrefois assez de pouvoir pour faire ce que nous voulions ; que son génie pourtant n'avoit jamais été plus loûi que Stockholm ^ et qu'il y en avoit peu qui puss^fit aller plus loin; mais que le diable commenr çoit présentement à le quitter ^ depuis qu'il avançoit sur l'âge, et qu'il perdoit ses «dents. Cette particularité m'étonna; je m'en informai plus particulièrement, et j'apjM'is qu'elle étoit très vé* ritable, et quç le pouvoir des plus savants sorciers diminuoit à mesure que leurs dents tomboient; et je conclus que, pour être bon swcier , il £aUoit tenir le diable par les dents , et qu'on ne le pre*^ noit bien que par là. Notre homme, voyant que nous le poussions àrbout par nos demandes, nous promit qu'avec de l'eau-de^vie il nous diroit quelque chose de surprenant II la prit, et regarda plusieurs fois attentivement, après avoir fait quantité de figures et d'évocations. Mais il ne nous dit que des choses fort ordinaires, et qu'on pouvoit aisément assurer sans être grand sorcier. Tout cela me fit tirer une conséquence, qui eat très véritable , que tous ces gens«là sont plus su*

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pei^tieux que Sorcier» , et qu'iU croient facile-* ment aine fables <iue l'on leur fait de leurs pré* décesseurs, qu'on disoit avoir grand commerce avec le diable. Il s^est pu faire, monsieur, qu'il y ait eu véritablement quelques Borciers autrefois parmi eux, lorsque les Lapons étoient tous en^ sevelis dans les erreurs du paganisme ; mais pré^ sentement je crois qu'il seroit difficile d*en trou* ver un qui sxtt bien son métier* Quand nous vîmes que nous ne pouvions rien tirer de notre Lapon, nous primes plaisir à l'enivrer, et cette absence de raison , qu'il souffrit pendant trois ou quatre jours, nous donna la facilité de lui enlever tous ses instruments de magie : nous primes son tam*' bour , son marteau, et son indice, qui étoit com« posé de quantité de bagues et de plusieurs mor* ceaux de cuivre , qui représentoient quelques figures infernales, où quelques caractères liés ensemble avec une chaîne de même métal. £t lorsque , deux ou trois jours après , nous fûmes sur le point de partir, il nous vint demander toutes ses dépouilles, et s'informoit à chacun en par^ ticulter s'il ne les avoit point vues. Nous luidtmes^ pour réponse, qu'il pouvoit le savoir, et qu'il ne lui étoit pas difficile de connottre le receleur, s'il ^oit sorcier. *

Nous quittâmes celui-ci pour aller che^ d'autres Apprendre et voir quelque chose de leurs ma* i^ières. Nous entrâmes premièrement dans une

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cabane, où nous trouvâmes trois ou quatre femmes, dont il y en avoit une toute nue , qui donnoit k téter à un petit enfant qui étoit ausni tout nu. Son berceau étoit au bout de la cabane, suspendu en Tair : ce l>erceau étoit fait d'un arbre creusé et plein d'une mousse fine, qui lui scrvoit de linge, de matelas et de couverture; deux petits cercles d'osier couvroient le dessus du berceau , sur lesquels étoit un méchant morceau de drap. (iCîtte femme nue, après avoir lavé son enfant dans un chaudron plein d'eau chaude, le remit dans son berceau; et le chien, qui étoit dressé à bercer l'enfant, vint mettre ses deux pâtes de devant sur le berceau , et donnoit le même mouvement que donne une femme. L'habit des femmes n'est presque point différent de celui des hommes; il est de mènw waldmar, et la ceinture est plus large : elle est garnie de lames d'étain qui tiennent toute sa largeur, et diffère de celle des hommes, en ce que celle-ci n'est marquée que de petites plaques de même métal, mises l'une après l'autre. A cette ceinture pend une gaine garnie d'un couteau; la gaine est ornée de fils d'étain : on y voit aussi une bourHC garnie de même, dans laquelle ils mettent un fusil pour faire du feu, et tout ce qu'ils ont de plus précieux; c'est aussi là l'endroit où pendent leurs aiguilles, attachées à un morceau de cuir, et couvertes d'un morceau ^e cuivre qu elles poussent

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par-dessus. Tous ces ajustements sont ornés, par en bas, de quantité d'anneaux aussi de cuivre, de plusieurs grosseurs, dont le bruit et le son les divertit extrêmement, et elles croient que ces ornements servent beaucoup à relever leur beauté naturelle. Mais peut-être, monsieur, qu'en parlant de beauté, vous aurez la curiosité de savoir s'il se trouv^ de jolies Lapones. A cela, je vous répondrai que la nature, qui se plaità faire naître des mines d'argent et d'autre métal dans les pays septentrionaux les plus éloignés du soleil, se divertit aussi quelquefois à former des beautés qui sont supportables dans ces mêmes «pays. Il est pourtant toujours vrai que ces sortes de personnes, qui surpassent les autres par leur beauté, sont toujours des beautés lapones, et qui ne peuvent passer pour telles que dans la Laponie. Mais parlant en général , il est constant que tous les Lapons et les Lapones sont extrêmement laids , et qu'ils ressemblent aux singes : on ne sauroit leur donner une comparaison plus juste. Leur visage est carré; les joues extrêmement élevées; le reste du visage très étroit , et la bouche se coupe depuis une oreille jusqu'à l'autre. Voilà, en peu de mots, la description de tous les Lapons. Leurs habits, comme j'ai dit, sont de <valdr mar. Le bonnet des hommes est fait d'ordinaire d'une peau de loom^ comme je l'ai décrit ailleurs^ ou bien de quelque autre oiseau écorché. La coif-

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