LES ANGLOIS
il. « Les choses ont changé depuis que
ji j'écrivois ceci (en -1756), mais mon principe
M sera toujours vrai. II est par exemple très-
» aisé de prévoir que dans vingt ans d'ici (*)
» l'A ngleterre avec toute sa gloire sera ruinée,
» et de plus aura perdu le reste de sa liberté.
n Tout le monde assure que l'agriculture fleu-
» rit dans celte lie, et moi je parie qu'elle y
» dépérit. Londres s'agrandit tous les jours,
(« ] Il est bon de remarquf r que ceci fot écrit et pid)Ué en tîSO, répoque de li plot grande proepéiité de r Ani^eterfe duruit le naoiittrt de II. ruf» toiourd'livl lord Cbalini.
lis
TROISIÈME DIALOGUE
R donc le royaume se dépeuple. Les Anglois p veulonlétre conquérans» donc ils ne tardc* » ront pas dette esclaves, n [Projet de paix perpétuelle. Note.)
48. « Je sais que les Anglois vantent beau* H coup leur humanité et le bon naturel de leur v nation y qu'ils appellent grood nalur^cf peop/e. n Mais ils ont beau crier cela tant qu'ils peu- » vent, personne ne le répète après eux. » [Emile, Ûv. il. Note.)
Vous auriez trop à faire s*il falloit achever, et vous voyez que cela n*est pas nécessaire. Je savois que tous les étals étoient maltraités dans les écrits de Jean-Jacques ; mais les voyant tous s'intéresser néanmoins si tendrement pour lui, j'étois fort éloigné de comprendre à quel point son crime envers chacun d'eux étoit irré* missible. Je l'ai compris durant ma lecture, et seulement en lisant ces articles vous devez sentir, comme moi» qu'un homme isolé et sans appui, qui, dans le siècle où nous sommes, ose ainsi parler de la médecine et des médecins, ne peut manquer d'être un empoisonneur ; que celui qui traite ainsi la philosophie moderne ne peut être qu'un abominable impie ; que celui qui parott estimer si peu les femmes galantes et les mattresies des princes, ne peut être qu'un monstre de débaoche ; que celui qui ne croit pas à rinfisîllibtlité des livres à la mode, doit voir brAler les siens par la main du bourreau ; que celui qui, rebelle aux nouveaux oracles, ose continuer de croire en Dieu, doit être brûlé lui-même à l'inquisition philosophique, comme un hypocrite et un scélérat ; que celui qui ose réclamer les droits roturiers de la nature, pour ces canailles de paysans contre de si respectables droits de chasse, doit être traité des princes comme les bêtes fauves, qu'ils ne protègent que pour les tuer à leur aise et à leur mode. A l'égard de l'Angleterre, les deux derniers passages expliquent trop bien l'ar^ deur des bons amis de Jean-Jacques à l'y envoyer, et celle de Diivid Hume à Ty conduire, pour qu'on puisse douter de la bénignité des protecteurs, et de l'ingratitude du protégé dans toute cette affiiire. Tous ces crimes irrémissibles, encore aggravés par les circonstances des temps et des lieux, prouvent qu*il n'y a rien d'étonnant dans le sort du coupable, et qu'il ne se soit bien attiré. Molière, je le sais.
plaisantoit les médecins ; mais outre qu il ne faisoitque plaisanter, il ne les craignoit point Il avoit de bons appuis : il étoit aimé de Louis XIV, et les médecins, qui n'avoient pas encore succédé aux directeurs dans le gouvernement des femmes, n'étoient pas alors versés, comme aujourd'hui, dans l'art des secrètes intrigues. Tout a bien changé pour eux ; et depuis vingt ans ils ont trop d'influence dans les afEaires privées et publiques pour qu il fût prudent, même à des gens en crédit, d'oser parler d'eux librement : jugez comme un Jean-Jacques y dut être bien venu I Hais sans nous embarquer ici dans d'inuitJes et dangereux détails, lisez seulement le dernier article de cette liste, il surpasse seul tous les autres* 49. fl Afais s'il est difficile qu*m grand état soit bien gouverné, il l'est beaueoiip plus qu'il soit bien gouverné par un seul homme ; et chacun sait ce qui arrive quand le roi se donne des substituts.
M Un défaut essentiel et inévitable qni nietira toujours le gouvemeoient monarchique au-dessous du républicain, est que dans celui-ci la voix publique n'éière presque jamais aux premières places que des homme» éclairés et capables qui les remplissent'avec iioiineur ; an lieu que ceux qui parviennent dan» les monarchies ne soni le plus souvent que de petiu brouîUons, de petits friponSf de petits itttrigans à qui les petits taleiis, qui foai parvenir dans les court aux grandies places, ne servent qu'à montrer au public leur ineptie aussitdt qu'ils y sont parvenus. Le peuple se trompe bien moins sut: ee choix que le prince ç et un homme d'un rrài mérite est presque aussi rare dans le ministère qu'an sot à la tête d'un gouvernement républicain* AuRsi, l|uand, par quelque heureux hasard, an de ces hommes nés pour gouverner prend le timon des aftiires dan» une monarchie presque abtmée par ee tas de jolis régisseur», on est tout surpris des ressources qu^il trouvé» ei cela fait époque dans un pays. x> (Coniral soctai, Kiv. III, Ch. Ti.)
Je n'ajouterai rien sur ce dernier article : s» seule lecture vous a tout dit. Tenex, monsieur,. il n'y a dans tout ceci qu'une chose qat m'étonne ; c'est qu'un étranger isolé, sans parens, sans appui, ne tenant à rien sur la lerre» et
TROISIËMB DIALOGUE.
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Toobnt dire tovlit ces cboses^li» ait crn les ixNivoir dire imputtèment.
iiooss. Voilà ce qn'ii n'a point cru» je voas amire* Il a dû s'attendre aux cnicUes rengeanoes de tous ceaz qu'offense la vérité, et il 8*y est atteiidn. Il soToiiqoe les grands, lesvisirs, les robiaa, l4!S finaiicierSy les médecins, les prêtres, les philosophes, et tons les gens de parti qui font de la société un vrai brigandage, ne loi pardoDoeroient jamais de les avoir vus et montrés tth qu'ils sont. Il a dû s'attendre à la haine, aux persécutions de toute espèce, non au déshonneur, i l'opprobre, à la diffamation. Il a dé s'attendre & vivre accablé de misères et d'infortunes, mais non d'infamie et de mépris. Il est, je le répète, des genres de malheurs aux» quels il n'est pas même permis à un honnêle homme d'être préparé, et ce sont ceux-là précisément qu'on a choisis pour Ten accabler. Gomme ils Vont pris au dépourvu, do premier dioc il s'est laissé abattre, et ne s'est pas relevé sans peine, il lui a fallu du temps pour reprendre son courage et sa tranquillité. Pour les conserver toujours, il eât eu besoin d'une prévoyance qui n'étoit pas dans Tordre des choses, non plus que le sort qu'on lui préparoit. Non, monsieur, ne croyez point que la destinée dans laquelle il est enseveli soit le fruit naturel de son aUe i dire sans crainte totit ce qu'il crut être waiv bon, salutaire, utile \ elle a d'autres causes plus secrètes, plus fortuites, plus ridicules, qui M tiennent en aucune sorte à ses écrila. CTest'un plan médité de longue main, et mémo avaui sa célébrité ; c'est l'œuvre d'un génie infernal, mais profond, i Técole duquel te peraéeuteor de Job auroit pu beaucoup apprendre dama l'art de rendre un mortel malheureux. Si cet homme ne fftt point né, Jeaur- Jacquea, malgré l'audace de ses censures, eâl vécu dans l'infortune et dans la gloire ; et les maux dont on n'eût pas manqué de l'accabler, loin de l'avilir Tauroient illustré davantage. Non, jamais un projet aussi exécrable n'eût été învenÂé par ceux mêmes qui se sont livrés avec le plus d'ardeur à son exécution : c'est une justice que Jean-Jacques aime encore à rendre à la nationquf s'empresse à le couvrir d'opprobres. Le complot s'est formé dans îe sein de cette nation, mais il n'est pas venu d'elle. Les François en sont les ardens cxécuteqrs. Cest trop,
sans doute, mais du moins ils n*en sont pas les auteurs. Il a fallu pour l'être une noirceur méditée et réfléchie dont ils ne sont pas capables ; au lieu qu*il ne faut pour en être les ministres quune animosité qui n'est qu'un effet fortuit de certaines circonstances et de leur penchant à s'engouer tant en mal qn*cii bien.
Ln Fr. Quoi qu'il en soit de la cause et des auteurs du complot, l'effet n'en est plus étonnant pour quiconque a lu les écrits de Jean-*> Jacques. Les dures vérités qu'il a dites, quoique générales, sont de ces traits dont la blessure ne se ferme jamais dans les cœurs qui $^en sentent atteints. De tous ceux qui se font avec tant d'ostentation sespatronsetses protecteurs, il n'y en a pas un sur qui quelqu'un de ces traits n'ait porté jusqu'au vif. De quelle trempe sont donc ces divines âmes dont les poignantes atteintes n'ont fait qu'exciter la bienveillance et l'amour, et, par le plus frappant de tous les prodiges, d'un scélérat, qu'elles dévoient abhorrer, ont fait l'objet de leur plus tendre sollicitude?
Si c'est là de la vertu, elle est bizarre, man elle est magnanime, et ne peut appartenir qu'à des âmes fort an-dessus des petites passions vulgaires ; mais comment accorder des motifk si sublimes avec les indignes moyens employés par ceux qui s'en disent animés? Vous le savez, quelque prévenu, quelque irrité que je fosse contre Jean-Jacques, quelque mauvaise opinion que j'eusse de son caractère et de ses mœurs, je n'ai jamais pu goûter le système de nos messieurs, ni me résoudre à pratiquer leurs maximes. J'ai toujours trouvé autant de bassesse que de fausseté dans cette maligne ostentation de bienfaisance, qui n'avoit pour but que d^eu avilir l'objet. II est vrai que, ne concevant aucun défaut à tant de preuves si claires, je ne doutois pas un moment que Jean-Jacques ne fût un détestable hypocrite et un monstre qui n'eût jamais dû naître ; et, cela bien accordé, j'avoue qu'avec tant de facilité qu'ils disoient avoir à le confondre,j'admirois leur patience et leur douceur à se laisser provoquer par ses clameurs sans jamais s'en émouvoir, et sans autre effet que de l'enlacer déplus en plus dans leurs rets pour toute réponse. Pouvant le convaincre si aisément, je voyotsunc héroïque modération à n'en rien faire, et même, en bifl-
TROlSIËMfe: DIALOGUE.
' maçt la méihode qu'ils vouloieiU suivre, je ne pouvois qu admirer leur flegme stoïque à s*y tenir.
Vous ébranlâtes, dans nos premiers entretiens, la confiance que j'avois dans des preuves si fortes» quoique administrées avec tant de mystère. En y repensant depuis» je fus plus frappé de lextréme soin qu'on prenoit de 1rs cacher à Taccusé que je ne lavois été de leur force ; et je commençois à trouver sophistiques et foibles les motifs qu^on alléguoit de cette conduite. Ces doutes étoient augmentés par mes réflexions sur cette affectation d'intérêt et de bienveillance pour un pareil scélérat. La vertu peut ne faire haïr que le vice, mais il est impossible qu'elle fasse aimer le vicieux, et, pour s'obstiner à le laisser on liberté malgré les crimes qu'on le voit continuer de commettre, il faut certainement avoir quelque motif plus fort que la commisération naturelle et rhumanité, qui demanderoient même une conduite contraire. Vous m'aviez dit cela, je le sentois; et le zélé très-singulier de nos messieurs pour l'impunité du coupable, ainsi que pour sa diffamation, me présentoit des foules de contradictions et d'inconséquences qui commençoient à troubler ma première sécurité.
J etois dans ces dispositions quand» sur les exhortations que vous m'aviez faites, commençant à parcourir les livres de Jean-Jacques, je tombai successivement sur les passages que j'ai transcrits, et dont je n'avois auparavant nulle idée; car, en me parlant de ses durs sarcasmes, nos messieurs m'avoient fait un secret de ceux qui les regarduient» et, à la manière dont ils s'intéressoient à l'auteur, je n'aurois iamais pensé qu'ils eussent dos griefs particuliers contre lui. Cette découverte et le mystère qu'ils m'avoient fait, achevèrent de m'éclaircir sur leurs vrais motifs ; toute ma confiance en eifx s'évanouit, et je ne doutai plus que ce que sur leur parole j'avois pris pour bienfaisance et générosité ne fût l'ouvrage d'une aniniosité cruelle, masquée avec art par un extérieur de bonté.
Une autre réflexion renforçoit les précédentes. De si sublimes vertus ne vont point seules. Elles ne sont que des branches de la vertu : je cherchois le tronc et né le trouvois point. Com- I ment nos messieurs, d'ailleurs si vains^si hai-
neux, si rancuniers, s'avisoient-ils une seule fois en leur vie d'être humains, généreux» débonnaires» autrement qu'en paroles, et cela précisément pour le mortel, selon eux» le moins digne de cette commisération qa'ils lui prodiguoient malgré lui? Celte vertu si Donvelle et si déplacée eût d& m'étre suspecte quand elle eût agi tout a découvert, sans déguisement» sans ténèbres : qu'en devois-je penser en la voyant s'enfoncer avec tant de soin dans des routes obscures et tortueuses, et surprendre en trahison celui qui en éioii l'objet» pour le charger malgré lui de leurs ignominieux bienfaits?
Plus, ajoutant ainsi mes propres obsemtions aux réflexions que vous m'aviez fait faire» je médttois sur ce même sujet» plus je m'étoonois de l'aveuglement où j'avois été jusqu'alors sur le compte de nos messieurs ; et ma confiance en eux s'évanouit au point de ne plus douter de leur fausseté. Mais la duplicité de leur manœuvre et l'adresse avec laquelle ils cachoient ieurs vrais motifs n'ébranlèrent pas à mes yeux la certitude de leurs preuves. Je jugeai qu'ils exerçoient dans des vues injustes un acte de justice, et tout ce que je concluois de l'art avec lequel ils enlaçoient leur victime étoit qu'un méchant étoit en proie à d'autres méchans.
Ce qui m'avoit confirmé dans cette opinion étoit celle où je vous avois vu vous-même que Jean-Jacques n 'étoit point l'auteur des écrits qui portent son nom. La seule chose qui p&t mefairebien penserde lui étoit cas mêmes écrits dont vous m'aviez fait un si bel éloge, et dont j'avois ouï quelquefois parler avantageusement par d'autres. Mais dès qu'il n'en étoit pas l'auteur il ne me restoit aucune idée favorable qui pût balancer les horribles impressions que j'avois reçues sur son compte, et il n'étoit pas étonnalit qu'un homme aussi abominable en toute chose fût assez impudent et assez vil pour s'attribuer les ouvrages d'autrui.
Telles furent à peu près les réflexions que je fis sur notre premier entretien, et sur la lectoro éparse et rapide qui me désabusa sur le compte de nos messieurs. Je n 'avois ooflunenoé cette lecture que par une espèce de complaisance pour l'intérêt que vous paroissiez y prendre, l/opinion où je continuois d'être que ces livres étoient d'un autre auteur ne me laissoit gu&e
TROISIÈME DIALOGUE
pour leur lecture qu'un intérêt de curiosité; Je n'allai pas loin sans y joindre un autre motif qui répondoit mieux à yos vues. Je ne tardai pas à sentir en lisant ces livres qu'on n'avoît trompé sur leur contenu » et que ce qu'on m'avoii donné pour de fastueuses dédamaiionSy ornées de beau langage, mais décousues et pleines de contradictions, étoient des choses profondément pensées et formant un système liéqui pou voit n'être pas vrai, mais qui nuflirortrien de contradictoire. Pour juger du vrai but de ces livres, je ne m'attachai pas à éplocher çà et là quelques phrases éparses et séparées ; mais, me consultant moi-même et durant ces lectures et en les achevant, j'examinois, comme vous l'ayiez désiré, dans quelles dispositions d'àme elles me mettoient et me laissèrent » jugeant, comme vous, que c'étoit le meilleur moyen de pénétrer celle où étoilTauleur en les ècrivaDt, et l'effet qu'il s'étoît proposé de produire. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'au lieu des mauvaises intentions qu'on lui a voit prêtées, je n'y trouvai qu'une doctrine aussi saine que simple , qui , sans épicuréisme, et sans cafardage, ne tendoit qu'au bonheur du genre humain. Je sen tisqu'un homme bien plein de ces sentimens devoit donner peu d'importance à la fortune et aux affisires de cette vie : j aurois craint moir-même, en m'y livrant trop, de tomber bien plutôt dans l'incurie et lequiétisme, que de devenir factieux, turbulent et brovillon, comme on prétendoit qu'étoit Tau* teor et qu'il vouloit rendre ses disciples.
S'il ne se fftt agi que de cet auteur, j 'aurois dés lors été désabusé sur le compte de Jean- Jacques ; mais cette lecture, en me pénétrant pour l'un de l'estime la plus sincère, me laissoit pour l'autre dans la même situation qu'auparavant, puisqu'en paroissant voir en eux deux boaimesdiiierensvottsm'aviesinspiré autant de vénération pour l'un que je me sentois d'aversion pour Tautre. La seule chose qui résultât pour moi de cette lecture, comparée à ce que nos messieurs m'en avoient dit, étoit que, persuadés que ces livres étoient de Jean-Jacques, et les interprétant dans un tout autre esprit que celui dans lequel ils étoient écrits, ils m'en aToient imposé sur leur contenu. Ala lecture ne fit donc qu'achever ce qu'avoit commencé notre entretien, savoir de m'êter toute l'estime et la
T. IV
confiance qui m'avoient fait livrer aux impres* sions de la ligue, mais sans changer de sentiment sur l'homme qu'elle avoit diffamé. Les livres qu'on m'avoit dits être si dangereux n'étoient rien moins : ils inspiroient des sentimens tout contraires à ceux qu'on prêtoit à leur auteur ; mais si Jean-Jacques ne l'étoitpas, de quoi scrvoient-ils à sa justification? Le soin que vous m'aviez fait prendre étoit inutile pour me faire changer d opinion sur son compte; et, restant dans celle que vous m'aviez donnée que ces livres étoient louvrage d'un homme d'un tout autre caractère, je ne pouvois assez m'étonner que jusque-là vous eussiez été le premier et le seul à sentir qu'un cerveau nourri de pareilles idées étoit inalliable avec un cœur plein de noirceurs.
J'attendois avec empressement l'histoire de vos observations pour savoir à quoi m'en tenir sur le compte de notre homme; car, déjà flottant sur le jugement que, fondé sur tant de preuves, j'en portois auparavant, inquiet depuis notre entretien, je l'étois devenu davantage encore depuis que mes lectures m'avoient convaincu de la mauvaise foi de nos messieurs. Ne pouvant plus les estimer, falloit-il donc n'estimer personne et ne trouver partout que des méchans ? Je sentois peu à peu germer en moi le désir que Jean-Jacques n'en fût pas un. Se sentir seul plein de bons sentimens et ne trouver personne qui les partage est un état trop cruel. On est alors tenté de se croire la dupe de son propre cœur, et de prendre la vertu pour une chimère.
Le récit de ce que vous aviez vu me frappa. J'y trouvai si peu de rapport avec les relations des autres, que, forcé d'opter pour l'exclusion, je penchois à la donner tout-à-fait à ceux pour qui j'avois déjà perdu toute estime. La force même de leurs preuves me retenoit moins. Les ayant trouvés trompeurs en tant de choses , je commençai de croire qu'ils pouvoient bien Pêtro en tout, et à me familiariser avec l'idée qui m'avoit paru jusqu'alors si ridicule de Jean- Jacques innocent et persécuté. Il falloit, il est vrai, supposer dans un pareil tissu d'impostures un art et des prestiges qui me scmbloient inconcevables. Mais je (rouvois encore plus d'absurdités entassées dans l'obstination de mon pre-
mier sentiment.
no
TROISIEMK DIALOGUE.
Avant néanmoins de me décider tout-à-fait, je résolus de relire ses écrits avec plus de suite et d'attention que je n'avois fait jusqu'alors. J'y avois trouvé des idées et des maximes trësr-paradoies, d'autres que je n'avois pu bien entendre. J'y croyois avoir senti des inégalités, même des contradictions. Je n'en avois pas saisi l'ensemble assez pour juger solidairement d'un système aussi nouveau pour moi. Ces livres-là ne sont pas , comme ceux d'aujourd'hui » des agrégations de pensées détachées, sur chacune desquelles l'esprit du lecteur puisse se reposer. Ce sont les méditations d'un solitaire; elles demandent une attention suivie qui n'est pas trop du goût de notre nation. Quand on s'obstine à vouloir bien en suivre le fil 9 il y faut revenir avec effort et plus d'une fois. Je l'nvois trouvé passionné pour la vertu, pour la liberté, pour l'ordre, mais d'une véhémence qui souvent l'entralnoit au-delà du but. En tout, je sentois en lui un homme très-ardent, très-extraordinaire, mais dont le caractère et les principes ne m*étoient pas encore assez développés. Je crus qu'en méditant très-attentivement ses ouvrages, et comparant soigneusement l'auteur avec rhomme que vous m'aviez peint, je parviendrois à éclairer cesdeux objets l'un par l'autre, et à m'asBurer si tout étoit bien d'accord et appartenoitincontestablemenlaumémeindividu.
Cette question décidée me parut devoir me tirer tout-à-fait de mon irrésolution sur son compte, et prenant un plus vif intérêt à ses recherches que je n'avois fait jusqu'alors, je me fis un devoir, à votre exemple, de parvenir, en joignant mes réflexions aux lumières que je tenois de vous, à me délivrer enfin du doute où vous m*aviezjeté, et à juger l'accusé par moi-même après avoir jugé ses accusateurs. Pour faire celte recherche avec plus de suite et de recueil- Jement> j'allai passer quelques mois à la campagne, et j'y portai les écrits de Jean-Jacques autant que j'en pus faire le discernement parmi les recueils frauduleux publiés sous son nom. J'avois senti dés ma première lecture que ces écrits marchoient dans un certain ordre qu'il falloit trouver pour suivre la chaîne de leur contenu. J'avois cru voir que cet ordre étoit rétrograde à celui de leur publication, et que l'auteur, remontant de principes en principes, u*avoit atteint les premiers que dans «es der-
niers écrits. Il falloit donc, pour marcher par synthèse, commencer par ceux-ci» et c'est ce que je fis en m'attachant d'abord à XÈmile^ par lequel il a fini, les deux autres écrits qu*il a publiés depuis ne faisant plus partie de son système, et n'étant destinés qu'à la défense personnelle de sa patrie et de son honneur.
Rouss. Vous ne lui attribuez donc plus ces autres livres qu'on publie journellement sous son nom, et dont on a soin de farcir les recueils de ses écrits pour qu'on ne puisse plus discerner les véritables t
Lb Fb« J'ai pu m'y tromper tant que j'en jugeai sur la parole d'autrui ; mais, après ravoir lu moi-même, j'ai su bientôt à quoi m'en tenir. Après avoir suivi les manœuvres de nos messieurs, je suis surpris, à la facilité qu'ils ont de lui attribuer des livres, qu'ils ne lui en attribuent pas davantage : car, dans la disposition où ils ont mis le public à son égard, il ne s'imprimera plus rien de si plat et de si punissable qu'on ne s'empresse à croire être de lui, sitôt qu'ils voudront l'affirmer.
Pour moi, quand même j*ignorerois que depuis douze ans il a quitté la plume, un coup d'œil sur les écrits qu'ils lui prêtent me suffiroit pour sentir qu'ils ne sauroient être de l'auteur des autres : non que je me croie un juge infaillible en matière de style ; je sais que fort peu de gens le sont, et j'ignore jusqu'à quel point un auteur adroit peut imiter le style d'un autre, comme Boileau a imité Voiture et Balzac (*). Mais c'est sur les choses mêmes que je crois ne poufoir être trompé. J'ai trouvé les écrits de Jean-Jacques pleins d'affections d'àme qui ont pénétré la mienne. J'y ai trouvé des manières de sentir et de voir qui le distinguent aisément de tous les écrivains de son temps , et de la plupart de ceux qui l'ont précédé : c'est, comme vous le disiez, un habitant d'une autre sphère, où rien ne ressemble à celle-ci. Son système peut être faux ; mais en le développant il s'est peint lui-même au vrai, d'une façon si caractéristique et si sûre, qu'il m'est impossible de m'y tromper. Je ne suis pas à la seconde page de ses sots et malins imitateurs que je sens la
(*) Notre aatear a doooé Int-mème an exemple trè*-iviiuirw qiiabie de oe talent d'imitatioii, es Cattant parier Voltaire dam les t,tHrei dt ia mùtUagne, Voyei la LeUre cinquiénie.
TROISIÈME DIALOGUE
singene {% et eombioD, croyant dire comme Un, ib MMit loin de sentir et penser comme lui ; en le copiant même, ila le dénaturent par la manière de Tencadrer. Il est bien aisé de contrefaire le tour de ses phrases ; ce qui est difficile i toat autre est de saisir ses idées, et d expriaMT aes sentimens. Rien n'est si contraire à i'csprtt philosophique de ce siècle, dans lequel ses fanx imitateurs retombent tovyours.
Dans cette seconde lecture, mieux ordonnée et pins réfléchie que la première, suivant de mon mieux le fil de ses méditations, j*y vis partout le développement de son grand principe, que la nature a fait l'homme heureux et bon, mais qne la société le déprave et le rend misérable. L'i^mt^, en particulier, ce livre unt lu, si peu entendu, et si mal apprécié, n'est qu^ao traité de la bonté originelle de rhomme, destiné à montrer comment le vice et Terreur, étrangers à sa constitution, s*y iniroduisent du dehors, et Taltèrent insensiblement. Dans ses premiers écrits, il s'attache davanttge à détruire ce prestige d'illusion qui nous donne une admiration stupide pour les instrumena de nos misères, et à corriger cette f*stimalH>n trompeuse qui nous fait honorer des talens pernicieux, et mépriser des vertus utiles. FartOQl il nous fait voir l'espèce humaine meillearey plus sage et plus heureuse dans 9a constitution primitive; aveugle, misérable et mèdiante, i mesure qu'elle s'en éloigne. Son but est de redresser Terreur de nos jugemens, pour retarder le progrès de nos vices, et de nous montrer que, là ojt nous cherchons la gloire el Kéclat, nous ne trouvons en efifct qu'erreurs et misères.
Mais la nature humaine ne rétrograde pas.
r*) vofci, pir exempte, ta PMliuaphie de la Ifatnr^ (*), «!«• oB 1 iMeiée m Châielei, livre exteralite, et oouteaa à deux iraaduBe. tait loat exprès pour me l'attribuer, du moins en l^oviocc et cbei rétranger, pour agir en ooniéquence, et pro- IMgcr. % mn dépcoa, la dootrine de oea meeaieur» sou» le raaa- ^ne de la nieme. ie n'aA point vu ce livre, et, j'etpère, ne le vrrrai jamaia : mate J'ai lu tout cela dans le r^uisitoire trop rliiiriMiif pour pouvoir m'y tromper, et Je sois certain qu'il ae peat j M9étramcmm vraie reuemblance entre ce livre et les parce «(O 11 ii'y en a aucune entre les âmes qui les ont l^>les que, dépôts qn'on a su que J*avois vu ce r^uisi- , on a prit de oovveUes mesures pour qull ne me parvint depaiwlAraveoln
lia IMîila dk Sd**, tradvit ■■ ploiMfiri Itofiic*. «t Ami {/'mrU» IS04) «ica «I» nhmm i«-S*. G. B.
et jamais on ne remonte vers les temps dlnno-*cenceet d'égalité quand une fois on s'en est éloigné; c'est encore un des principes sur lesquels il a le plus insisté. Ainsi son objet ne pouvoit être de ramener les peuples nombreux, ni les grands ét;its à leur première simplicité, mais seulement d'arrêter, s*il étoit possible, le progrès <ie ceux dont la petitesse et la situation les ont préservés d'une marche aussi rapide vers la perfection de la société, et vers la détérioration de l'espèce. Ces distinctions méritoient d'être faites et ne l'ont point été. On s'est obstiné à laccuser de vouloir détruire les sciences, les arts» les théâtres, les académies, et replonger l'univers dans sa première barbarie, et il a toujours insisté, au contraire, sur la conservation des institutions existantes, soutenant que leur destruction ne feroit qu'ôter les palliatifs en laissant les vices» et substituer le brigandage à la corruption. Il avoit travaillé pour sa patrie et pour les petits états constitués comme elle. Si sa doctrine poi^ voit être aux autres de quelque utilité, c etoit en changeant les objets de leur estime, et re^ tardant peu^-être ainsi leur décadence qu'ils accélèrent par leurs fausses appréciations. Mais malgré ces distinctionssîsouventet si fortement répétées, la mauvaise foi des gens de lettres, et la sottise de l'amour-propre, qui persuade à chacun que c'est toujours de lui qu'on s'occupe, lors même qu'on n'y pense pas, ont fait que les grandes nations ont pris pour elles ce qui n'avoit pour objet que les petites républiques; et l'on s'est obstiné à voir un promoteur de bouleversement et de troubles dans l'homme du monde qui porte un plus vrai respect aux ^ lois et aux constitutions nationales, et qui a le plus d'aversion pour les révolutions et pour les ligueurs de toute espèce, qui la lui rendent bien.
En saisissant peu à peu ce système par toutes ses branches dans une lecture plus réfléchie, je m'arrêtai pourtant moins d'abord à l'examen direct de cette doctrine, qu'à son rapport avec le caractère de celui dont elle portoit le nom ; et, sur le portrait que vous m'aviez fait de lui, ce rapport me parut si frappant, que je ne pus refuser mon assentiment à son évidence, bon le peintre et l'apologiste d^ la nature, aujourd'hui si défigurée et si calomniée, peut-il avoir
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tiré sou. modèle , si ce n'est de son propre cœur? II i*a décrite comme il se sentoic luimême. Les préjugés dont il n'étoit pas subjuguéy les passions factices dont il n'étoit pas la proie, n*offusquoient point à ses yeux comme à ceux des autres, ces premiers traits si généralement oubliés ou méconnus. Ces traits si nouveaux pour nous et si vrais, ^ne fois tracés, trouvoient bien encore au fond des cœurs l'attestation de leur justesse, mais jamais ils ne 8*y seroient remontrés d'eux-mêmes, si l'historien de la nature n'eût commencé par ôter la rouille qui les cachoit. Une vie retirée et solitaire, un goût vif de rêverie et de contemplation, l'habitude de rentrer en soi, et d'y rechercher dans le calme des passions ces premiers traits disparus chez la multitude, pouvoient seuls les lui faire retrouver. En un mot» il falloit qu*un homme se fût peint luimême pour nous montrer ainsi l'homme primitif, et si l'auteur n'eût été tout aussi singulier que ses livres, jamais il ne les eût écrits. Mais où est-il cet homme de la nature qui vit vraiment de la vie humaine, qui, comptant pour rien l'opinion d^autrui, se conduit uniquement d'après ses penchans et sa raison, sans égard à ce que le public approuve ou blâme? On le chercheroit en vain parmi nous. Tous, avec un beau vernis de paroles , tâchent en vain de donner le change sur leur vrai but ; aucun ne s'y trompe, et pas iln n'est la dupe des autres, quoique tous parlent comme lui. Tous cherchent leur bonheur dans l'apparence, nul ne se soucie de la réalité. Tous mettent leur être dans le parottre : tous, esclaves et dupes de l'amour-propre, ne viventpointpourvivre, mais pour faire croire qu'ils ont vécu. Si vous ne m'eussiez dépeint votre Jean-Jacques, j'aurois cru que l'homme naturel n'existoit plus; mais le rapport frappant de celui que vous m'avez peint avec l'auteur dont j'ai lu les livres ne me laiaseroit pas douter que l'un ne fût l'autre, quand je n*aurois nulle autre raison de le croire. Ce rapport marqué me décide, et sans m'embarrasser du Jean-Jacques de nos messieurs, plus monstrueux encore par son éloignement de la nature que le vôtre n'est singulier pour en être resté si près, j'adopte pleinement les idées que vous m'en avez données ; et si votre Jcan-Jacaues n'est pas tout-â-fait
devenu le mien, il a l'honB^ir de plus d'avoir arraché mon estime sans que mon penchant ait rien fait pour lui. Je ne l'aimerai peut^-être jamais, parce que cela ne dépend pas de moi : mais je l'honore, parce que je veux être juste, que je le crois innocent et que je le vois opprimé. Le tort que je lui ai fait, en pensant si mal de lui, éloit l'eSet d'une erreur presque invincible, dont je n'ai nul reproche à faire A ma volonté. Quand l'aversion que j'eus pour lui durcroit dans toute sa force, je n'en serois pas moins disposé à l'estimer et à le plaindre. Sa destinée est un exemple peut-être unique de toutes les humiliations possibles, et d'une patience presque invincible à les supporter. Enfin le souvenir de l'illusion dont je sors sur son compte me laisse un grand préservatif contre une orgueilleuse confiance en mes lumières, et contre la suffisance du faux savoir.
Rouss. C'est vraiment mettra à profit l'expérience, et rendre utile l'erreur même, que d'apprendre ainsi, de celle où l'on a pu tomber, à compter moins sur les oracles de nos jugemens, et à ne négliger jamais, quand on veut disposer arbitrairement de l'honneur et du sort d'un homme, aucun des moyens prescrits par la justice et par la raison pour constater la vérité. Si, malgré toutes ces précautions, nous nous trompons encore, c'est un effet de la misère humaine, et nous n'aurons pas du moins à nous reprocher d'avoir feilli par notre faute. Mais rien peut-il excuser ceux qui, rejetant obstinément et sans raison les formes les plus inviolables, et tout fiers de partager avec des grands et des princes une œuvre d'iniquité, condamnent sans crainte un accusé, et disposent en maîtres de sa destinée et de sa réputation, uniquement parce qu'ils aiment à le trouver coupable, et qu'il leur plait de voir la justice et l'évidence, où la fraude et l'imposture sau teroient à des yeux non prévenus!
Je n'aurai point un pareil reproche à me faire à Tégard de Jean-Jacques; et si je m'abuse en le jugeant innocent, ce n'est du moins qu'après avoir pris toutes les mesures qui étoient en ma puissance pour me garantir de l'erreur. Vous n'en pouvez pas tout-à-fait dire autant encore, puisque vous ne l'avez ni vu, ni étudié par vous-même, et qu'au milieu de tant de prestiges, d'illusions, de préjugés, do
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et de faax témoignages, ce soit, selon moi, le seul moyen sûr de le connoltre. Ce moyen en amène un autre non moins indispensable, et qui devrait èlre le premier s'il èloit permis de suivre ici Tordre naturel ; c'est la discnasion contradictoire des faits par les parties elles-mêmes, en sorte que les accusateurs et Vaccusé soient mis en confrontation, et qu'on Ventende dans ses réponses. L'effroi qoe cette forme si sacrée parott faire aux premien, et leur obstination à s'y refuser, font contre eux, je Tavoue, un préjugé très-fort, très-raisonnable, et qui suffiroit seul pour leur condamnation, si la foule et la force de leurs preuves si frappantes, si éblouissantes, n'arrètoit en quelque sorte l'effet de ce refus. On ne conçoit pas ce que l'accusé peut répondre ; mais enfin jusqu'à ce qu*il ait donné ou refusé ses réponses, nul n'a droit de prononcer pour lui qu'il n*a rien à répondre, ni, se supposant parhàitement instruit de ce qu'il peut ou ne peut pas dire, de le tenir, ou pour convaincu tant qu'il ne l'a pas été, ou pour tout-â-fait justifié tant qu'il n'a pas confondu ses accusateurs.
Voilà, monsieur, ce qui manque encore à la certitude de nos jugemens sur cette affaire. Hommes et sujets à l'erreur, nous pouvons nous tromper en jugeant innocent un coupable, oomme en jugeant coupable un innocent. I ji premièreerreur semble,il est vrai, plus excusable ; mais peut-on Tôtre dans une erreur qui peot nuire, et dont on s'est pu garantir? Non, unt qu'il reste un moyen possible d'éclaircir la vérité, et qu'on le néglige, l'erreur n'est point involontaire, et doit être imputée à celui qui Teut y rester. Si donc vous prenez assez d'intérêt aux livres que vous avez lus pour vouloir vous décider sur l'auteur, et si vous luiisaex assez l'injustice pour vouloir réparer celle que, d'une façon si cruelle, vous avez \ni commettre à son égard, je vous propose premièrement de voir l'homme : venez, je vous introduirai chez lui sans peine. H est déjà prévenu; je lui ai dit tout ce que j'ai pu dire à votre égard sans blesser mes engagemens* Il aaii d'avance que si jamais vous vous présentez à sa porte, ce sera pour le connoltre, et non fias pour le tromper. Après avoir refusé de le voir, tant que vous l'avez jugé, comme a fait
tout le monde, votre première visite sera pour lui la consolante preuve que vous nedésespérer plus de lui devoir votre estime, et d'avoir des torts à réparer envers lui.
Sitôt que, cessant de le voir par les yeux de vos messieurs, vous le verrez par les vôtres, je ne doute point que vos jugemens ne confirment les miens, et que, retrouvant en lui l'auteur de ses livres, vous ne restiez persuadé, comme moi, qu'il est l'homme de la nature, et point du tout le monstre qu'on vous a peint sous son nom. Mais enfin, pouvant nous abuser l'un et l'autre dans des jugemens destitués de preuves positives et régulières, il nous restera toujours une juste crainte fondée sur la possibilité d'être dans Terreur, et sur la difficulté d'expliquer d'une manière satisfaisante les faits allégués contre lui. Un pas seul alors nous reste à faire pour consulter la vérité, pour lui rendre hommage et la manifester à tous les yeux : c'est de nous réunir pour forcer enfin vos messieurs à s'expliquer hautement en sa présence, et à confondre un coupable aussi impudent, ou du moins à nous dégager du secret qu'ils ont exigé de nous, en nous permettant de le confondre nous-mêmes. Une in* stance aussi légitime sera le premier pas..
Le Fr. Arrêtez... Je frémis seulement a vous entendre. Je vous ai fait, sans détour, l'aveu que j'ai cru devoir à la justice et à la vérité. Je veux être juste, mais sans témérité. Je ne veux point me perdre inutilement, sans sauver l'innocent auquel je me sacrifie ; et c'est ce que je ferois en suivant votre conseil : c'est ce que vous feriez vous-même en voulant le pratiquer. Apprenez ce que je puis et veux faire et n'attendez de moi rien au-delà.
Vous prétendez que je dois aller voir Jean- Jacques pour vérifier, par mes yeux, ce que vous m'en avez dit et ce que j'infère moi-même de la lecture de ses écrits. Cette confirmation m'est superflue, et sans y recourir, je sais d'avance à quoi m'en tenir sur ce point. Il est singulier que je sois maintenant plus décidé que vous sur les sentimens que vous avez eu tant de peine à me faire adopter; mais cela est fondé en raison. Vous insistez encore sur la force des preuves alléguées contre lui par née messieurs. Cette force est désormais nulle pour moi, qui en ai démêlé tout l'artifice depuis que
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j'y ai regardé de plus pies. J*ai là-dessus tant défaits que vous ignorez; j'ai lu si clairement dans les cœurs, avec la plus vive inquiétude sur ce que peut dire Taccusé, le désir le plus ardent de lui ôter tout moyen de se défendre; j'ai vu unt de concert, de soin» d'activité, de chaleur, dans les mesures prises pour cet effet, que des preuves administrées de cette manière! par des gens si passionnés, perdent toute autorité dans mon esprit vis-A-vis de vos observations. Le public est trompé, je le vois, je le sais ; mais il se plattà Tètre, et n'aimeroit pasàse voir désabuser J*ai moi-môme été dans ce cas et ne m*en suis pas tiré sans peine. Nos messieurs avoient ma confiance, parce qu ils flattoient le penchant qu'ils m'avoient donné, mais jamais ils n'ont eu pleinement mon estime; ot, quand je vous vantois leurs vertus, je n'ai pu me résoudre à les imiter. Je n'ai voulu jamais approcher de leur proie pour la cajoler, la tromper, la circonvenir, i leur exemple; et la môme répugnance que je voyois dans votre cœur étoit dans le mien quand je chcrchois à la combattre. J'approuvois leurs manœuvres sans vouloir les adopter. Leur fausseté, qu'ils appeloient bienveillance, ne pouvoit me séduire, parce qu*au lieu de cette bienveillance dont ils se vantoient, je ne sentois pour celui qui en étoit l'objet qu'antipathie, répugnance, aversion. J*étolsbien aise de les voir nourrir pour lui une sorte d'affection méprisante et dérisoire, qui avoit tous les effets de la plus mortelle haine : mais je ne pou vois ainsi me donner {échange à moi-môme, et ils me Tavoient rendu si odieux, que je le haïssois de tout mon cœur, sans feinte et tout à découvert. J'aurois craint d'approcher de lui comme d'un monstre effroyable, et j'aimois mieux n'avoir pas le plaisir de lui nuire, pour n'avoir pas l'horreur de 1 4 voir.
En me ramenant par degrés à la raison, vous m'avez inspiré autant d'estime pour sa patience et sa douceur que de compassion pour ses infortunes. Ses livres ont achevé l'ouvrage que vous aviez commencé. J'ai senti, en les lisant, que la passion donnoii tant d'énergie à son âme et de véhémence à sa diction. Ce n'est pas une explosion passagère, c'est un sentiment dominant et permanent qui peut se soutenir ainsi durant dix ans, et produire douze volumes
toujours pleins du niéme zèle, toujours arrachés par la môme persuasion. Oui, je le sens, et le soutiens comme vous, dès qu'il est auteur des écrits qui portent son nom, il ne peut avoir que le cœur d'un homme de bien.
Cette lecture attentive et réfléchie a pleinement achevé dans mon esprit la révolution que vous aviez commencée. C'est en foisant cette lecture avec le soin qu'elle exige que j'ai senti toute la malignité, toute la détestable adresse de ses amers commentateurs. Dans tout ce que jelisois de l'original, je sentois la sincérité, la droiture d'une âme haute et fière, mais franche et sans fiel, qui se montre sans précaution, sans crainte, qui censure à découvert, qui loue sans réticence, et qui n'a point de sentiment a cacher. Au contraire, tout ce que je lisois dans les réponses montroit une brutalité féroce, ou une politesse insidieuse, traîtresse, et couvroit du miel des éloges le fiel de la satire et le poison de la calomnie. Qu'on lise avec soin la lettre honnête, mais franche, à M. d'Alembert sur les spectacles, et qu'on la compare avec la réponse de celui-ci, cette réponse si soigneusement mesurée, si pleine de circonspection affectée, de complimens aigre-doux, si propre à faire penser le mal, en feignant de ne le pas dire ; qu'on cherche ensuite sur ces lectures à découvrir lequel des deux auteurs est le méchant. Croyez-vous qu'il se trouve dans Tunivcrs un mortel assez impudent pour dire que c'est Jean-Jacques ?
Cette différence s'annonce dès l'abord par leurs épigraphes. Celle de votre ami, tirée de VÉnéide, est une prière au Ciel de garantir /(*s bons d'une erreur si funeste, et de la laisser aux ennemis. Voici celle de M. d'Alembert, tirée de La Fontaine :
QailCei-iiioi toUv lerpe, iulraneat de dcM&aHgc.
L'un ne songe qu*à prévenir un mal ; l'autre, dès l'abord, oublie la question pour ne songer qu'à nuire à son adversaire ; et, dans l'examen de Tutilité des théâtres, adresse très à propos à Jean-Jacques ce même vers que, dans la Fontaine, le serpent adresse à l'homme (^. Ahl subtil et rusé d'Alembert! si vous u'a-
(*) RoUMeau fait ici mie méprise. Il n*est pat qration d^ s«-r pent dans la fable (Livre m, fable tO) d'oàcenrueit tiré.
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fct pas une serpe, instrument très-utile, quoi qu'en dise le serpent, vous avez en revanche on stylet bien affilé, qui n'est guère, surtout dans vos mains, un outil de bienfaisance.
Vous voyez que Je suis plus avancé que vous dans votre propre recherche, puisqu'il vous reste à cet égard des scrupules que je n*ai plu;». Non, monsieur, je n*ai pas même besoin de voir lean-iacques pour savoir à quoi m*en tenir sur son compte. J*ai vu de trop prés les manœufres dont il est la victime pour laisser dans mon esprit la moindre autorité à tout ce qm' peut en résulter. Ce qu'il étoit aux yeux du public lors de la publication de son premier ouvrage, il le redevient aux miens, parce que le prestige de tout ce qu'on a fait dès lors pour le défigurer est détruit, et que je ne vois plus dans toutes les preuves qui vous frappent encore, que fraude, mensonge, illusion.
Vous demandiez si\ existoit un complot.
Oui, sans doute, îl en existe un, et tel qu'il n*y en eut et n'y en aura jamais de semblable. Cela n eCoit-il pas clair, dès Tannée du décret, par h brusque et incroyable sortie de tous les imprimés, de tous les journaux, de toutes les gazettes, de toutes les brochures, contre cet infortuné? Ce décret fut le tocsin de toutes ces fureurs. Pouvez-vous croire que les auteurs de tout cela, quelque jaloux, quelque méchans, quelque vils qu'ils puissent être, se fussent ainsi déchaînés de concert en loups enragés contre un homme alors et dès lors en proie aux plus cruelles adversités? Pouvez-vous croire qu'on eût insolemment farci les recueils de ses propres écrits de tous ces noirs libelles, si ceux qui les écrivoient et ceux qui les employoient n'eussent été inspirés par cette ligue, qui, depuis long-temps, graduoit sa marche en silence, et prit alors en public son premier essor. La lecture des écrits de Jean-Jacques m'a fait faire en même temps celle de ces venimeuses productions qu'on a pris grand soin d*y mêler. Si j'avois fait plus tôt ces lectures, j'aurois compris dès lors tout le reste. Cela n'est pas difficile à qui peut les parcourir de sangfroid. Les ligueurs eux-mêmes l'ont senti, et bientôt ils ont pris une autre méthode qui leur a beaucoup mieux réussi; c'est de n'attaquer Jean-Jacques en public qu'à mots couverts, et le phû souvent sans nommer ni lui ni ses
livres; mais de faire en sorte que l'application de ce qu*on en diroit fût si claire, que chacun la fit sur-le-champ. J)epuis dix ans que Ton suit cette méthode, elle a produit plus d'effet que des outrages trop grossiers, qui, par cela seul, peuvent déplaire au public ou lui devenir suspects. Cest dans les entretiens particuliers, dans les cercles, dans les petits comités secrets, dans tous ces petits tribunaux littéraires dont les femmes sont les présidens, que s'affilent les poignards dont on le crible sous le manteau.
On ne conçoit pas comment la diffamation d'un particulier sans emploi, sans projet, sans parti, sans crédit, a pu faire une affaire aussi importante et aussi universelle. On conçoit beaucoup moins comment une pareille entreprise a pu paroltre assez belle pour que tous les rangs, sans exception, se soient empressés d'y concourir per fas et nefas, comme à l'œuvre la plus glorieuse. Si les auteurs de cet étonnant complot, si les chefs qui en ont pris la direction, avoient mis à quelque honorable entreprise la moitié des soins, des peines, du travail, du temps, de la dépense, qu'ils ont prodigués à l'exécution de ce beau projet, ils auroicnt pu se couronner d'une gloire immortelle à beaucoup moins de frais (') qu'il ne leur en a coûté pour accomplir cette œuvre de ténèbres, dont il ne peut résulter pour eux ni bien ni honneur, mais seulement le plaisir d'assouvir en secret la plus lâche de toutes les passions, et dont encore la patience et la douceur de leur victime ne les laissera jamais jouir pleinement.
Il est impossible que vous ayez une Juste idée de la position de votre Jean-Jacques ni de la manière dont il est enlacé. Tout est si bien concerté à son égard, qu'un ange descendroit du ciel pour le défendre sans y pouvoir parvenir. Le complot dont il est le sujet n'est pas de ces impostures jetées au hasard qui font un effet rapide, mais passager, et qu'un instant découvre et détruit. C'est, comme il l'a senti lui< même, un projet médité de longue main, dont l'exécution lente et graduée ne s'opère qu'avec autant de précaution que de méthode, effaçant
(*) On me reprochera J'en raU très-tflr, de me donner une Imporlance prodigtenee. Ah ! il Je n'eu avsis paf plw eus ynix (VautruI qu'ans miens, qut joofi sorl acroit jna^w •
troisièhp: dialogue.
à mesure qu'elle avance et les traces des routes qu'elle a suivies et les vestiges de la vérité qu'elle a Fait disparottre. Pouvez-vous croire qu'évitant avec tant de soin toute espèce d'explication, les auteurs el les chefs de ce complot négligent de détruire et dénaturer tout ce qui pourroit un jour servir à les confondre? et, depuis plus de quinze ans qu'il est en pleine exécution, n'ont-ils pas eu tout le temps qu'il leur falloit pour y réussir? Plus ils avancent dans l'avenir, plus il leur est facile d'oblitérer le passé, ou de lui donner la tournure qui leur convient. Le moment doit venir où, tous les témoignagesétantàlcurdisposilion,ilspourroient sans risque lever le voile impénétrable qu'ils ont mis sur les yeux de leur victime. Qui sait si ce moment n'est pas déjà venu? si, par les mesures qu'ils ont eu tout le temps de prendre, ils ne pourroient pas dès à présent s*exposer à des confrontations qui confondroient Tinnocence et feroient triompher l'imposture ? Peutêtre ne les évitent-ils encore que pour ne pas parottre changer de maximes, et, si vous voulez, par un reste de crainte attachée au mensonge de n'avoir jamais assez tout prévu. Je vous le répète, ils ont travaillé sans relâche à disposer toutes choses pour n'avoir rien à craindre d'une discussion régulière, si jamais ils éloient forcés d'y acquiescer; et il me parolt qu'ils ont eu tout le temps et tous les moyens de mettre le succès de leur entreprise à l'abri de tout événement imprévu. Ehl quelles seroient désormais les ressources de Jean-Jacques et de ses défenseurs, s'il s'en osoit présenter? Où trouveroit-il des juges qui ne fussent pas du complot, des témoins qui ne fussent pas subornés, des conseils fidèles qui ne Tégarassent pas? Seul, contre toute une génération liguée, d'où réclameroit-il la vérité que le mensonge ne répondit à sa place? Quelle protection, quel appui trouveroit-il pour résister à cette conspiration générale? £xiste-tr-il , peut-il même exister, parmi les gens en place, un seul homme assez intègre pour se condamner lui-même, assez courageux pour oser défendre un opprimé dévoué depuis si long-temps à la haine publique, assez généreux pour s'animer d'un pareil zèle, sans autre intérêt que celui de l'équité? Soyez sur que, quelque crédit, quelque autorité que pût avoir celui qui oscroit éleverla voix
en sa faveur, et réclamer pour lui les premières lois de la justice, il se perdroit sans sauver son client, et que toute la ligue, réunie contre ce protecteur téméraire, commençant par Té* carter de manière ou d'autre, finiroit par tenir, comme auparavant, sa victime à sa merd. Rien ne peut'plus la soustraire à sa destinée, et tout ce que peut faire un homme sage qui s'intéresse à son sort, est de rechercher en silence les vestiges de la vérité pour diriger son propre jugement, mais jamais pour le faire adopter par la multitude, incapable de renoncer par raison au parti que la passion lui a fait prendre.
Pour moi, je veux vous faire ici ma confession sans détour. Je crois Jean-Jacques innocent et vertueux ; et cette croyance est telle au fond de mon âme, qu'elle n'a pas besoin d'autre confirmation. Bien persuadé de son innocence, je n'aurai jamais l'indignité de parler li-dessus contre ma pensée, ni de joindre contre lui ma voix à la voix publique, comme j'ai fait jusqu'ici dans une autre opinion. Mais ne vous attendez pas non plus que j'aille étourdiment me porter à découvert pour son défenseur, et forcer ses délateurs à quitter leur masque pour l'accuser hautement en face. Je férois en cela une démarche aussi imprudente qu'inutile, i laquelle je ne veux point m'exposer. J'ai un état, des amis à conserver, une famille à soutenir, des patrons a ménager. Je ne veux point faire ici le don Quichotte, et lutter contre les puissances, pour faire un moment parler de moi, et me perdre pour le reste de ma vie. Si je puis réparer mes torts envers l'infortuné Jean*Jacqucs, et lui être utile sans m'exposer, â la bonne heure ; je le ferai de tout mon cœur. Mais si vous attendez de moi quelque démarche d'èclatquime compromette, et m'expose au bl&nie des miens, détrompez-vous, je n'irai jamais jusques-là. Vous ne pouvez vous-même aller plus loin que vous n'avez fait, sans manquer à votre parole, et me mettre avec vous dans un embarras dont nous ne sortirions ni l'un ni l'autre aussi aisément que vous l'avez présumé.
Rouss. Rassurez-vous, je vous prie, je veux bien plutêt me conformer moi-même à vos résolutions, que d'exiger de vous rien qui voui déplaise. Dans la démarche que j'aurois désiré de faire, j'avois plus pour objet notre entière et commune satisfaction, que de ramener ni le
iST
pdbKe, m vos meMMra, aux sentimeiu de la jMtiee M ao chemin de la vérilé. Qaoîqne in-» tirieiireoMat aiMBî penoadé que voua de Tin* Booanee de Jeao - Jacques , je n'en suis pas fépdièrenieniconfaiDCQ, puisque, n'ayant pu l'iartraîre des dioses qu'on lui impute, je n'ai pu ni le confondre par son silence, ni Tabsoudre pur aes réponses. A cet égard, je me tiens ««'{Ufement immédiat que f ai porté sur l'homme, sans prononcer sur les faits qui combattent ce jugement, poisqu'ite manquent du caractère q« peut seul les constater ou les détruire à mes jeux. Je n'ai pas assez de confiance en mes propres lumières pour croire qu'ellee ne peo- Tent me tromper; et je resterois peut-être encore ici dans le doute» si le plus légitime et le plus fart des préjugés ne yenoit à l'appui de mes propres remarques, et ne me montroit le mensonge du cAtè qui se refuse à TépreuTe de la mérité. Loin de craindre une discussion coDtmdictoire, Jean-Jacques n'a cessé de la rechercher, de prtnroquer à grands cris ses accosatenrs, ecde dire hautement ce qu'il avoit i dm. £wc, au contraire, ont toujours esquivé, hit le pkmgeon, parlé toujours entre eux à voix basas» lui cachant avec le plus grand soin leurs accttU lions, leurs témoinst leurs preuves, surtout leurs personnes , et fuyant avec le plus évident effroi toute espèce de confronution. Donc ils cm de fortes raisons pour la craindre, celles qu'ils allèguent pour cela étant ineptes au point d'être même outrageantes pour ceux qu'ils en veulent payer, et qui, je ne sais corn*ment, ne taisaent pas de s'en contenter : mais pour moi je ne m'en contenterai jamais, et dès là toutes leurs preuves clandestines sont sans autorité pour moi. Vous voilà dans le même cas où je suis , mais avec un moindre degré de cenitode sur l'innocenoe de l'accusé, puisque, ne i'aynnt point examiné par vos propresyeux, TOUS ne jugez de lui que par ses écrits et sur mon témoignage. Donc, vos scrupules devroient être plua grands que les miens, si les manœu- ▼rea de aea persécuteurs, que vous avez mieux sniviea, ne Eaisoient pour vous une espèce de compensation. Dans cette position, j'ai pensé qae ce que nous avions de mieux à faire pour Bées assurer de la vérité, étoit de la mettre à aa dernière et plus sAre épreuve, celle précisément qu'éludent si soigneusement vos mes-
sieurs. 11 me sembloit que, sans trop nous compromettre, nous aurions pu leur dire : Nous ne saurions approuver qu'aux dépens de la justice et de la sûreté publique vous dissiez à un scélérat une grêce tacite qu'il n'accepte point, et qu'il dit n'être qu'une hor^ rible barbarie que vous couvrez d'un beau nom. Quand cette grâce en seroit réellement une, étant faite par force, elle change de nature; au lien d'être un bienfait, elle devient un cruel outrage ; et rien n'est plus injuste et plus tyrannique que de forcer un homme k nous être obligé malgré lui. C'est sans doute un des crimes de Jean-Jacques de n'avoir, au lieu de la reconnoissance qu'il tous doit, qu'un dédain plus que méprisant pour vous et pour vos manœuvres. Cette impudence de sa part mérite en particulier une punition sortable, et cette punition que vous lui devez et à vous-mêmes , est de le confondre, afin que, forcé de reconnottre enfin votre indulgence, il ne jette pkis des nuages sur les motiRi qui vous font agir. Que la confusion d'un hypocrite aussi arrogant soit, si vous voulez, sa seule peine , mais qu'il la sente pour l'édification, pour la sûreté publique, et pour riionneur de la génération présente qu*tl pa^ rott dédaigner si fort. Alors seulement on pourra, sans risque, le laisser errer parmi nous avec honte, quand il sera bien autbentiquement convaincu et démasqué. Jusques i quand souffrirez-vous cet odieux scandale , qu'avec la sécurité del'innoccnce le crime ose insolemment provoquer la vertu, qui gauchit devant lui et se cache dans l'obscurité? C'est lui qu'il faut réduire à cet indigne silence que vous gardez, lui présent : sans quoi l'avenir ne voudra jamais croire que celui qui se montre seul et sans crainte est le coupable, et que celui qui, bien escorté, n'ose l'attendre est l'innocent. »
En leur parlant ainsi, nous les aurions forcés à s'expliquer ouvertement; ou à convenir tacitement de leur imposture, et, par la discussion contradictoire des faits, nous aurions pu porter un jugement certain sur les accusateurs et sur l'accusé, et prononcer définitivement entre eux et lui. Vous dites que les juges et les témoins entrant tous dans la ligue auroient rendu la prévarication très-hcile à exécuter, trés4ineile à
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découvrir» et cela doit être : mais il n*Qst pas impossible aussi que l'accusé n'eût trouvé quel* que réponse imprévue et péremptoirc qui eût démonté toutes leurs batteries, et manifesté le complot. Tout est contre lui, je le sais, le pouvoir, la ruse, l'argent, l'intrigue^ le temps» les préjugés» son ineptie» ses distractions» son défi) u t de mémoire » son embarras de s'énoncer» tout enfin» hors linnocence et la vérité» qui seules lui ont donné l'assurance de rechercher» de demander» de provoquer avec ardeur ces explications qu'il auroit tant de raisons de craindre si sa conscience déposoit contre lui. Mais ses désirs attiédis ne sont plus animés» ni par l'espoir d'un succès qu'il ne peut plus attendre que d'un miracle» ni par Tidée d'une répa« ration qui pût flatter son cœur. Mettcat-vous un moment à sa place et sentez ce qu'il doit penser de la génération présente et de sa conduite à spn égard. Après le plaisir qu'elle a pris à le diffamer en le cajolant » quel cas pourroit-il faire du retour de son estime , el de quel prix pourroicnt être à ses yeux les caresses sincères des mêmes gens qui lui en prodiguèrent de si fausses, avec des cœurs pleins d'aversion pour lui ? Leur duplicité, leur trahison» leur perfidie» ont-elles pu lui laisser pour eux le moindre sentiment favorable? et ne seroit-il pas plus indigné que flatté de s'en voir fêté siqcèrement avec les mêmes démonstrations qu'ils employèrent si long-temps en dérision à faire de lui le jouet de la canaille
Non» monsieur, quand ses contemporains, aussi repcntans et vrais qu'ils ont été jusqu'ici faux et cruels à son égard, reviendroient enfin de leur erreur» ou plutôt de leur haine, et que, réparant leur longue injustice, ils tâcheroient, à force d'honneurs, de lui faire oublier leurs outrages, pourroit-il oublier la bassesse 'et l'indigniié de leur conduite? pourroit-il cesser de se dire que, quand même il eût été le scélérat qu'ils se plaisent à voir en lui, leur manière de procéderavec ce prétendu scélérat, moins inique» n'en seroit que plus abjecte, et que s'avilir autour d'un monstre à tant de manèges insidieux étoit se mettre soi-même audessous de lui ? Non» il n'est plus au pouvoir de ses contemporains de lui' ûter le dédain qu'ils ont tant pris de peine à Fui inspirer. Devenu même insensible a leurs insultes, com-
ment pourroit*il être touché de learsèlogetT Gomment pourroit-il agréer le retour tardif et forcé de leur estime» ne pouvant plus luimême en avoir pour eux? Non» ce retour de la part d'un public si méprisable ne pourroît plus lui donner aucun plaisir» ni lui rendre aucun honneur. Il en seroit plus importuné sans en être plus satisfait. Ainsi TexpUcation -juridique et décisive qu'il n'a pu jamais obtenir» et qu'il a cessé de désirer, étoit plus pour nous que pour lui* Elle ne pourroit plus même avec la plus éclatante justification, jeter aucune véritable douceur dans sa vieillesse. Il est désormais trop étranger ici-4)as pour prendre à ce qui s'y fait aucun intérêt qui lai soit personnel. N'ayant plus de suffisante 'raison pour agir, il reste tranquille, en attendant avec la mort la fin de ses peines, et ne voit plus qu'avec indifférence le sort du peu de jours qui lui restent à passer sur la terre.
Quelque consolation néanmoins est encore à sa portée ; je consacre ma vie à la lui donner, et je vous exhorte d*y concourir. Nous ne sommes entrés ni l'un ni l'autre dans les secrets de la ligue dont il est l'objet ; nous n'avons point partagé la fausseté de ceux qui la composent; nous n'avons point cherché à le surprendre par des caresses perfides. Tant que vous l'avez haï» vous Tavcz fui , et moi je ne l'ai recherché que dans l'espoir de le trouver digne de mon amitié ; et l'épreuve nécessaire pour porter un jugement éclairé sur son compte, eyant été long-temps autant recherchée par 4ui qu'écartée par vos messieurs» forme un préjugé qui supplée, autant qu'il se peut, â cette épreuve, et confirme ce que j'ai pensé de lui après un examen aussi long qu'impaniaU U m'a dit cent fois qu'il seroit consolé de Finjnstice publique» s'il eût trouvé un seul cœur d'homme qui s'ouvrit au sien» qui sentit ses peines, et qui les plaignit ; l'estime franche et pleine d'un seul l'eût dédommagé du mépris de tous les autres. Je puis lui donner ce dédommagement, et je le lui voue. Si vous vous joi^ez à moi pour cotte bonne œuvre, nous pouvons lui rendre dans ses vieux jours la douceur d'une société véritable qu'il a perdue depuis si long-temps, et qu'il n'espéroit plus retrouver ici- bas. Laissons le public dans l'erreur où il se complaît, et dont il est digne» et montrons
«evlement à celui qui en en la victime que nous ne la partageons pas. Il ne s y trompe dqà plus à mon égard» il ne s'y trompera poiat au vôtre ; et, si vous venez à lui avec les Moiimens qui lui sont dus, vous le trouverez yrét à vous les rendre. Les nôtres lui seront d*âotant plus sensibles, qu'il ne les attendoit plus de personne ; et, avec le cœur que je lui connois, il n'avoit pas besoin d'une si longue privation pour lui en faire sentir le prix. Que ses persécoteurs continuent de triompher, il verra Jeur prospérité sans peine ; le désir de la veogeanoe ne- le tourmenta jamais. Au milieu tie tous leurs succès, il les plaint encore» et les croit bien plus malheureux que lui. En effet» quand la triste jouissance des maux qu'ils lui ont faits pourroit remplir leurs cœurs d'un contentement véritable» peut-elle jamais les garantir de la crainte d'être un jour découverts et démasqués t Tant de soins qu'ils se donnom» tant de mesures qu'ils prennent sans relâche depuis tant d'années» ne marquent-ils pas la frayeur de n'en avoir jamais pris assez ? Us ont beau renfermer la vérité dans de triples mors de mensonges et dlmpostutes qu'ils ren» forcent continuellement». ils tremblent toujoiirs qu'elle ne s'échappe par quelque fissure. L'im* roense édifice de ténèbres qu'ils ont élevé autour de loi ne suffit pas pour les rassurer. Tant qu'il vit» un accident imprévu peut lui dévoiler leur mystère et les exposer à se voir confondus. Sa mort même» loin de les tranquilliser» doit augmenter leurs alarmes. Qui sait s'il n'a point trouvé quelque confident discret qoi» lorsque lanimosité du public cessera d'être attisée par la présence du condamné» saisira pour se faire écouter le moment oit les yeux commenceront à s'ouvrir? Qui sait si quelque dépositaire fidèle ne produira pas en temps et lieu de telles preuves de son innocence que le public» forcé de s'y rendre» sente et déplore sa longue erreur? Qui sait si» dans le nombre infini de leurs complices» il ne s'en troavera pas quelqu'un que le repentir» que le remords fasse parler? On a beau prévoir ou arranger toutes les combinaisons imaginables» c« craint toujours qu'il n'en reste quelqu'une on on n'a pas prévue» et qui fasse découvrir la vérité quand on y pensera le moins. La prévoyance a beau travailler» la crainte est encore
plus active; et les auteurs d'an pareil projet ont» sans y penser, sacrifié à leur haine le re* pos du reste de leurs jours.
Si leurs accusations étoient véritables, et que Jean-Jacques fût tel qu'ils l'ont peint, l'ayant une fois démasqué pour l'acquit de leur conscience, et déposé leur secret chez coux qui doivent veiller à Tordre public, ils se reposeroient sur euxdu reste» cesseroienide s'occuper du coupable, et né penseroientplusà lui. Mais l'œil inquiet et vigilant qu'ils ont sans cesse attaché sur lui» les émissaires dont ils Tentourent, les mesures qu'ils ne cessent de prendre pour lui fermer toute voie à toute explication, pour qu'il ne puisse leur échapper en aucune sorte, décèlent avec leurs alarmes la cause qui les entretient et les perpétue : elles ne peuvent plus cesser» quoi qu'ils fassent ; vivant ou mort, il les inquiétera toujours ; et s'il aimoit la vengeance» il en auroit une bien assurée dans la frayeur dont» malgré tant de précautions entassées, ils ne cesseront plus d'être agités.
Voilà le contre-poids de leurs succès et de toutes leurs prospérités. Ils ont employé toutes les ressources de leur art pour faire de lui le plus malheureux des êtres ; à force d'ajouter moyens sur moyens, ils les ont tous épuisés; et» loin de parvenir à leurs fins» lisent produit l'efiet contraire. Ils ont fait trouver à Jean- Jacques des ressources en lui-même, qu'il ne connottroit pas sans eux. Après lui avoir fait le pis qu'ils pouvoient lui faire» ils l'ont mis en état de n'avoir plus rien à- craindre, ni d'eux» ni de personne» et de voir avec la plus profonde indifférence tous les événemens humains. H n'y a point d'atteinte sensible à son flme qu'ils ne lui aient portée; mais, en lui faisant tout le mal qu'ils lui pouvoient faire, ils l'ont forcé de se réfugier dans des asiles où il n'est plus en leur pouvoir de pénétrer. Il peut maintenant les défier et se moquer de leur impuissance. Hors d'état de le rendreplus malheureux» ils le deviennent chaque jour davan^ tage, en voyant que tant d'efforts n'ont abouti qu'à empirer leur situation et adoucir la sienne. Leur rage» devenue impuissante» n'a fait que s'irriter en voulant s'assouvir.
Au reste» il ne doute point que, malgré tant d'efforts» le temps ne lève enfin le voile ae l'imposture, et ne découvre son innocence» La
TROISIËME MALOGUK.
certitude qu'un jour oo sentira le prix de sa patience contribue à la soutenir ; et, en lui tout 6tant, ses persécuteurs n ont pu lui Ater la confiance et l'espoir, c Si ma mémoire devoit, dit-il» s*éteiudre avec moi» je me cooaoierois d'avoir été si mal connu des hommes» dont je serois bicntftt oublié; maïs puisque mon existence doit être connue après moi par mes livres, et bien plus par mes malheurs» je ne me trouve point» je l'avoue, assez de résignation pour penser sans impatience»
moi qui me sens meilleur et plus juste qu'aucun homme qui me soit coonu^ qu'on ne se souviendra de moi que comme d'un monstre» et que mes écrits» ou le cœur qui les dicta est empreint à chaque page, passeront pour les déclamations d'un tartufe qui ne cherchoit qu'à tromper le public. Qu'auront donc servi mon oourage et mon zèle» si leurs monumens» loin d'être utiles aux bons('], ne font qu'aigrir et fomenter Tanimosi lé des méchans» si tout ce que l'amour de la vertu m'a fait dire sans crainte etsans intérêt ne fait à l'avenir» comme aujourd'hui» qu'exciter contre moi la prévention et la haine» et ne produit jamais aucun bien ; si» au lieu des bénédictions qui m'étoient dues» mon nom» que tout devoit rendre honorable» n'est prononcé dans l'avenir qu'avec imprécation ! Non» je ne supporterois jamais une si cruelle idée; elle absorberoit tout ce qui /n'est resté de courage et de constance. Je consentirois sans peine à ne point exister dans la mémoire des hommes, mats je ne puis consentir» je l'avoue» à y rester diffamé ; non, le Ciel ne le permettra point» et, dans quelque état que m'ait réduit la destinée» je ne désespérerai jamais de la Providence, sachant bien qu'elle choisit son heure et non pas la nôtre» et qu'elle aime à frapper son coup au moment qu'on ne rattfflid plus. Ce n'est pas que Je donne en* core aucune importance, et surtout par rapport à moi, au peu de jours qui me restent à vivre, quand même j'y pourrois voir renaître pour moi toutes les douceurs dont on a
(*) Jamâia'les discours d'un homme qa'on croit parler coo- :re ta pensée ne tooeberont «eui qui ont cette opinion. Toua eeui qM, pensant mal de tiuit diaeat «voir profité Clans la vertu par la Icclnre de mes livret, mentent, et même trés-sotieinenl. Ce mnl ceux-là qui sotit vraiment des t^irttf'.a.
pris peine à tarir le cours. J'ai trop oonha la misère des prospérités huoiaincs, pour être sensible, à mon âge» a leur tardif et vain retour ; et qvelque peu croyable qu'il soit» il leur seroit encore plus aisé de revenir» qu'A moi d'en reprendre le goût. Je n'espère plus» et je désire très-peu de voir de mon vivant la révoiotion qui doit désabuser le pabhc snr mon compte. Que mes persécuteurs jouissent en paix, s'ils peuvent» toute leur vie» du bonheur qu'ils se sont fait des misères de la mienne. Je ne désire de les voir ni confondus ni punis; et pourvu qu'enfin la vérité soit ^»nnuc» je no demande point que ce soit, à leurs dépens : mais je ne puis regarder comme une chose indifférente aux hommes le rétablissement de ma mémoire» et le retour de l'estime publique qui m^étoit due. Ce seroit un trop grand malheur pour le genre humain que la manière dont on a procédé à mon égard servit de modèle et d'exemple, que l'honneur des particuliers dépendit de tout imposteur adroit» et que la société» foulant auxpieds les plas saintes lois de la justice» ne fAt plus qu'an ténébreux brigandage de trahisons secrètes et d'impostures adoptées sans confrontation» sans contradiction» sans Térificatoin, et sans aucune défense laissée aux accusés. Bientôt les hommes, à la merci, les uns des autres» n*auroient de force et d'action que pour s'entredéchirer entre eux» sans en aymr aucune pour la résistattce ; les bons» livrés tout-i-fait aux méchans, devieodroient d'abord leur proie» enfin leurs disciples ; l'innoeence n'auroit phis d'asile» et la terre» devenue un enfer» ne seroit couverte que de démons occupés à se tourmenter les uns et les autres. Non» le Ciel ne laissera point on exemple aussi funeste ouvrir au crime une route nouvelle» inconnue jusqu'à ce jour; il découvrira Ia noirceur d'une trame aussi cruelle. Un jour viendra» j'en ai la juste confiance» que leslioaaétes gens béniront ma méflooire» ce pleureront sur mon sort. Je suis sûr de la chose» quoique j'en ignore le temps. Voilà le fondement de ma patience et de mes consolations. L'ordre sera rétabli tèi ou tard, même sur la terre» je n'en doute pas. Mes oppresseurs peuvent reculer 4e moment de
n sa jmtîficatioB, ma» ils ne Bauroient eni-< » pécher qu'il ne Tienne. Gela me sufât pour
• écra uuqoille au milieu de leurs oeuvres : ff qails continuent à disposer de moi durant
• ma vie, mais qu'ils se pressant ; je Tais bien-
• tAt leur échapper, i
Teitiont sor ce point les sentimens de Jean* Jacques, et tels sont aussi les miens. Par un démldoat H ne n'appntient pas de sonder la profoadeor, il doit passer le reste de ses jours da» te mépris et riramiliatton : mais j'ai le pfas Tîf pressentiment qu'après sa mort et celle dé ses persécuteurs, leurs trames seront décoof erteSt et sa mémoire justifiée. Ce sentiment me parolt si bien fondé, que, pour peu qu'on j r^téchisee, je ne rois pas qu'on puisse en douter. C'est un axiome généralement admis, que tôt ou tard la vérité se découvre ; et tant dexemptos Vont confirmé, que l'expérience ne permet plus qu'on en doute. Ici du moins il n'est pas concevable qu'une trame aussi compliquée reste cacfaée aux âges futurs; il n*est pas néine à présumer qu'elle le soit long-*temps dans le nôtre. Trop de signes la décèlent pour qu'e/fe échappe au premier qui voudra bien y regarder, et cette volonté viendra sArement à plusieurs sitôt que Jean-Jacques aura cessé de vivre. De tant de gens employés à fasciner ks yeux du public, il n'est pas possible qu'un gnnd nombre n'aperçoive la mauvaise foi de ceux qui les dirigent, et qu'ils ne sentent que, si cet boimne était réellement tel qu'ils le font, il serait superflu d'en imposer au public sur 800 compte, et d'employer tant d'impostures poar le charger de choses qu'il ne fait pas, et déguiser celles qu'il fait. Si f intérêt, fanimosité, la crainte, les font concourir aujourdlmi sans peine à ces manœuvres, un temps peut venir oii leur passion calmée, et leur intérêt changé, leur feront voir sous un jour bien différent les œuvres sourdes dont ils sont aujoordluî témoins et complices. £st-^l croyable alors qu'aucun de cescoopérateurs subalternes ne parlera confidemment à personne de ee qu'il a vu, de ce qu'on lui a fait faire, et de feSét de tout cela pour abuser le public? que, trouvant d'honnêtes gens empressés à 4a recherche de la vérité défigurée, ils ne seront point tentés de se rendre encore nécessaires en la découvrant, comme ils le sont maintenant
pour la cacher, de se donner quelque imporunoe en montrant qu'ils furent admis dans la confidence des grands, et qu^iis savent des anecdotes ignorées du public? Et pourquoi ne croirois-je pas que le regret d'avoir contribué à noirdr un innocent en rendra quelques-uns indiscrets ou véridiques, surtout à l'heure où, prêts à sortir de cette vie, ils seront sollicités par leur conscience à ne pas emporter leur coulpe avec eux? Enfin, pourquoi les réflexions que vous et moi faisions aujourd'hui ne Tiendront*elies pas alors dans l'esprit de plusieurs personnes, quand elles examineront de sang*froid la conduite qu'on a tenue, et la facilité qu'on eut par elle de peindre cet homme comme on a touIu? On sentira qu'il est beau* coi^ plus incroyable qu'un pareil homme ait existé réellement, qu'il ne l'est que la crédulité publique eniMrdissani les imposteurs, les ait portés à le peindre ainsi successivement, et en enchérissant toujours, sans s'apercevoir qu'ils passoient même fa mesure du possible. Cette marche, très-naturelle i la passion, est un piège qui la décèle , et dont elle se garantit rarement. GeM qui vondroit tenir un registre exact de ce que, selon vos messieurs, il a fcic, dit, écrit, imprimé, depvis qu'ils se sont ennparésde sa personne, joint ft tout ce qu'il a fait réellement, trouveroit qu'en cent ans il n'auroit pu suffire à tant de choses. Tous les livres qu'on lui attribue, tons les propos qu'on foi îsiit tenir, sont aussi concordans et aussi naturels que les faiu qu'on M impute, et tout cela toujours si bien prouvé, qu'en admettant nn seul de ces faits on n'a p4us droit d'en rejeter aucun autre.
Cependant, avec un peu de calcul et de bon sens, on verra que tant de choses sont incompatibles, que jamate il n'a pu faire tout cela, ni se trouver en tant de lieux diSérens en si peu de temps; -qu'il y a par conséquens plus de fictions que de vérités^ans toutes ces anecdotes entassées, et qu'enfin les mêmes preuves -qai n'empêchent pas les unes d'être 4e8 mensonges ne sauroient 'établir que les autres sont des vérités. La force même et le nombre de toutes ces preuves suffiront pour faire soup^» çonner le complot : et dés-lorstouces celles qui n'auront pas subi rèpreuvis légale perdront leur force, tous les témoins qui n'auront pas
TROISIÈME DIALOGUE
été conFrontés à l'accusé perdront leur autorité, ei il ne restera contre lui de charges solides que celles qui lui auront été connues, et dont il n'aura pu se justifier; c'est-à-dire, qu'aux fautes près quNl a déclarées le premier, et dont vos messieurs ont tiré un si grand parti, on n'aura rien du toiit à lui reprocher.
C'est dans cette persuasion qu'il me parolt raisonnable qu'il se console des outrages de ses contemporains et de leur injustice. Quoi qu'ils puissent faire, ses livres, transmis à la postérité, montreront que leur auteur ne fut point tel qu'on s'efforce de le peindre ; et sa vie réglée, simple, uniforme, et la même depuis tant d'années, ne s'accordera jamais avec le caractère affreux qu'on veut lui donner. 11 en sera de ce ténébreux complot, formé dans un si profond secret, développé avec de si grandes précautions^ et suivi avec tant de zèle, comme de tous les ouvrages des passions des hommes, qui sont passagers et périssables comme eux. Un temps viendra qu'on aura pour le siècle où vécut Jean-Jacques la même horreur que ce siècle marque pour lui, et que ce complot, immortalisant son auteur, comme Erostrate, passera pour un chef-d'œuvre de génie» et plus encore de méchanceté.
Le Fa. Je joins de bon cœur mes vœux aux vAtres pour l'accomplissement de cette prédiction, mais j'avoue que je n'y ai pas autant de confiance; et à voir le tour qu'a pris cette affaire, je jugerois que des multitudes de caractères et d'événemens décrits dans l'histoire n'ont peut-être d'autre fondement que l'invention de ceux qui se sont avisés de les affirmer. Que le temps fasse triompher la vérité, c'est ce qui doit arriver très-souvent; mais que cela arrive toujours, comment le sait-on, et sur quelle preuve peut-on l'assurer? Des vérités long-temps cachées se découvrent enfin par quelques circonstances fortuites. Cent mille autres peut-être resteront à jamais offusquées par le mensonge, sans que nous ayons aucun moyen de les reconnottrc et de les manifester; car, unt qu'elles restent cachées, elles sont pour nous comme n'existant pas. Otez le hasard qui en fait découvrir quelqu'une, elle Gontinueroit d'être cachée ; et qui sait combien il en reste pour qui ce hasard ne viendra jamais? Ne disons donc pas que le temps fait
toujours triompher la vérité, oar c'est ce qu*ll nous est impossible de savoir, et il est bieo plus croyable qu'effaçant pas à pas toutes ses traces, il fait plus souvent triompher le mensonge, surtout quand les hommes ont intérêt à le soutenir. Les conjectures sur lesquelles vous croyez que le mystère de ce complot sera dévoilé, me paroissent, à moi qui l'ai vu de plus près, beaucoup moins plausibles qu'é vous. La ligue est trop forte, trop nombreuse, trop bien liée, pour pouvoir se dissoudre aisément; et, tant qu'elle durera comme elle est, il est trop périlleux de s'en détacher, pour que personne s'y hasarde sans autre intérêt que celui de la justice. De tant de fils divers qui composent celle trame, chacun de ceux qui la conduisent ne voit que celui qu'il doit gouverner, et tout au plus ceux qui l'avoisinent. Le concours général du tout n'est aperçu que des directeurs, qui travaillent sans relâche à démêler ce qui s'embrouille, à êter les tiraillemens, les contradictions, et i faire jouer le tout d'une manière uniforme. La multitude des choses incompatibles entre elles, qu'on fait dire et faire à Jean-Jacques, n'est, pour ainsi dire, que le magasin des matériaux dans lequel les entrepreneurs, faisant un triage, choisiront à loisir les choses assortissantes qui peuvent s'accorder, et rejetant celles qui tranr chent, répugnent, et se contredisent, parviendront bientôt à les faire oublier, après qu*ellcs auront produit leur effet. Inventez toujours, disent-ils aux ligueurs subalternes, nous nous chargeons de dioisir et d*arranger après. Leur projet est, comme je vous l'ai dit, de faire une refonte générale de toutes les anecdotes recueillies ou fabriquées par leurs satellites, et de les arranger en nn corps d'histoire disposée avec tant d'art, et travaillée avec tant de soin, que tout ce qui est absurde et contradictoire, loin de paroftrc un tissu de fables grossières, parottra l'effet de l'inconséquence de l'homme, qui, avec des passions diverses et monstrueuses, vouloit le blanc et le noir, et passoit sa vie i faire et défaire, faute de pouvoir accomplir ses mauvais des> seins.
Cet ouvrage, qu'on prépare de longue main, pour le publier d'abord après sa mort, doi{« par les pièces et les preuves dont il sera muni.
TROISIEME DIALOGUE
iser si bien le jugement du public sur sa mémoire, que personne ne s*avise même de former li-dessus le moindre doute. On y affectera pour lui le même intérêt, la même affection Qpot l'apparence bien ménagée a eu tant d'effet de son vivant; et pour marquer plus d'impartialité, pour lui donner, comme à regret, «D caraciëre affreux, on y joindra les éloges les p\os outrés de sa plume et de ses talens, maistoumésde façon à le rendre odieux encore par M, comme si dire et prouver également le pour ex le contre, tout persuader et ne rien croire, eût été le jeu favori de son esprit. En on mot, récrivain de cette vie, admirablement ciioisi pour cela, saura, comme VAleièi du Tasse,
.... Veateor adioU, taTaot dans Fart de noire. Sons la roruM d éloge babiller la satire.
Ses livres, dîtes-vous, transmis à la postérité déposeront en faveur de leur auteur. Ce sera, je l'avoue, un argumefit bien fort pour ceux qui penseront comme voua et moi sur ces livres. Mais savez-vous à quel point on peut les dMgarer? et tout ce qui a déjà été fait pour ceia avec le plus grand succès ne prouve»t-il pas qu'on peut tout faire sans que le public le croie ou le trouve mauvais Y Cet argument tiré de ses livres a toujours inquiété nos messieurs. Ne pouvant les anéantir, et leurs plus malignes interprétations ne suffisant pas encore pour les décrier à leur gré, ils en ont entrepris la falsification; et cette entreprise, qui sembloit d'abord presque impossible, est devenue, par la connivence du public, de la plus facile exécution. L'auteur n'a fait qu'une seule édition de chaque pièce. Ces impressions éparses ont disparu depuis long-temps, et le peu d'exemplaires qui peuvent rester, cachés dans quelques cabinets, n'ont excité la curiosité de personne pour les comparer avec les recueils dont on affecte d'inonder le public. Tous ces recueils, grossis de critiques outrageantes, de libelles venimeux, et faits avec l'unique projet de défigurer les productions de l'auteur, d'en altérer les maximes, et d'en changer peu à peu l'esprit, ont été, dans cette vue, arrangés et falsifiés avec beaucoup d'art, d'abord seulement par des retranchemens, qui, supprimant les éclaircissemens nécessaires, altéroient le
sens de ce qu'on laissoit, puis par d'apparentes négligences qu'on pouvoil faire passer poar des fautes d'impression, mais qui produisoient des contre-sens terribles, et qui, fidèlement transcrites à chaque impression nouvelle, ont enfin substitué, par tradition, ces fausses leçons aux véritables. Pour mieux réussir dans ce projet, on a imaginé de faire de belles éditions, qui, par leur perfection typographique, fissent tomber les précédentes et restassent dans les bibliothèques ; et, pour leur donner un plus grand crédit, on a tâché d'y intéresser l'auteur même par l'app&t du gain, et on lui a fait pour cela, par le libraire chargé de ces manœuvres, des propositions assez magnifia ques pour devoir naturellement le tenter. Le projet étoit d'établir ainsi la confiance du public, de ne faire passer sous les yeux de l'auteur que des épreuves correctes, et de tirer à son insu les feuilles destinées pour le public, et oh le texte eiît été accommodé selon les vues de nos messieurs. Rien n'eût été si facile par la manière dont il est enlacé, que de lui cacher ce petit manège, et de; le faire ainsi servir luimême a autoriser la fraude dont il devoit être la victime, et qu'il eût ignorée, croyant transmettre à la postérité une édition fidèle de ses écrits. Mais, soit dégoût, soit paresse, soit qu'il ait eu quelque vent du projet, non content de s'être refusé à la proposition, il a désavoué dans une protestation signée tout ce qui s'imprimcroit désormais sous son nom. L'on a donc pris le parti de se passer de lui, et d'aller en avant comme s'il participoit à l'entreprise. L'édition se fait par souscription et s'imprime, dit-on, à Bruxelles, en beau papier, beau ca* ractère, belles estampes. On n'épargnera rien pour la prêner dans toute l'Europe, et pour eu vanter surtout l'exactitude et la fidélité, donton ne doutera pas plus que de la ressemblance du portrait oublié par l'ami Hume. Comme elle contiendra beaucoup de nouvelles pièces refondues ou fabriquées par nos messieurs, on aura grand soin de les munir de titres plus que suffisans auprès d'un public qui ne demande pas mieux que de tout croire, et qui ne s'avisera pas si tard de faire le difficile sur leur authenticité.
Rouss. Mais, comment? cette déclaration de Jean-Jacques, dont vous venez de parler, ne
TRCMSIËME DIALOGUE.
loi senrira doQC de rien pour se {[afftiicir de toutes ces fraudes? et, quoi qa*il puisse dire, vos messieurs feront passer sivnd obstacle tout ce qu'il leur plaira d'imprimer sous son nom ? Le Fr. Bien plus ; ils ont su tourner contre lui jusqu'à son désaveu. En le faisant imprimer eux-mêmes, ils en ont tiré pour eut un nouvel avantage, en publiant que, voyant ses mauvais principes mis à découvert et consignés dans ses écrits, il tâchoit de se disculper en rendant leur fidélité suspecte. Passant habilement sous silence les falsifications réelles, ils ont fait en* tendre qu'il accusott d'être falsifiés des passa» ges que tout le monde sait bien ne l'être pas ; et, fixant toute l'attention du public sur ces passages, ils l'ont ainsi détourné de vérifier leurs infidélités. Suppose? qu'un homnio vous dise : Jean-Jacques dit qu'on lui a volé des poires, et il ment , car il a scm compte de pommes : donc on ne lui a point volé de poires. Ils ont exactement ramonné comme cet homme-la, et c*ost sur ce raisonnement qu'ils ont persiflé sa déclaration. Ilsétoiont si s6rs do son peu d'cf* fet qu'on même temps qu'ils la faisoiont imprimer, ils imprimoient aussi cette prétendue traduction du Tasse tout exprès pour la lui attribuer, et qu*iis lui ont en effet attribuée, sans la moindre objection de la part du public ; <*omme si cette manière d'écrire aride et sau* tillante, sans liaison, sans harmonie et sans grAce, étoit en effet la sienne. Do sorte que, selon eux, tout en protestant contre tout ce qui parottroii désormais sous son nom, et qui lui seroit attribué, il publioit néanmoins ce barbouillage, non-seulement sans s'en cacher, mais ayant grand'peur de n'en étro pas cru l'auteur,, comme il parolt par la préface singeresse qu'ils ont mise à la tête du livre.
Vous croyez qu'une balourdise aussi grossière, une aussi extravagante contradiction devoit ouvrir les yeux à tout le monde et révolter contre l'impudence de nos messieurs, poussée ici jusqu'à la bêtise? Point du tout : en réglant leurs manœuvres sur la disposition où ils ont mis le public, sur la crédulité qu'ils lui ont donnée, ils sont bien plus sûrs de réussir que s'ils agissoient avec plus de finesse. Dès qu'il s'agit de Jean-Jacques, il n'est besoin de mettre ni bon sens, ni vraisemblance , dans les cnoses qu'on en débite; plus elles sont ab-
surdes et ridicules, plus on s'empresse i n'en pas douter. Si d'AIembert ou Diderot s'avisoient d'affirmer aujwrd'hui qu'il a deux tètes, en le voyant passer demain dans la me, tout le monde lui verroit deux têtes trèe-distinctement, et chaoon seroit très-surpris de n'avoir pas aperçu plus têt cette monstruosité.
Nos messieurs sentent si bien cet avantage et savent si bien s'en prévaloir, qu'il entre dans leurs plus efficaces ruses d'employer des manœuvres pleines d'audace et d'impudence au point d'en être incroyables, afin que, s'il les apprend et s'en plaint, personne n'y veuille ajouter foi. Quand, par exemple, on homiêcs imprimeur, Simon, dira publiquement à tout le monde que Jean-Jacques vient souvent chex lui voir et corriger les épreuves de ces éditions frauduleuses qu'ils font de ses écrits, qui est-ce qui croira que Jean-Jacques ne connott pas l'imprimeur Simon, et n'avoit pas même ouï parler de ces éditions quand ce discours lui re* vint? Quand encore on verra son nom pompeusement étalé dans les listes des souseriptenn de livres de prix, qui ost*€e qui, dès à présent et dans l'avenir, ira s'imaginer qne toutes ces souscriptions prétendues sont là mises à son insu, ou malgré lui, seulement pour lui donner un air d'opulence et de prétention qui démeme le ton qu'il a pris. Et cependant...
Kouss* Je sais ce qu'il en est, car il m'a protesté n'avoir fait en sa via qu'une seule souscription, savoir celle pour la sutue de M. de Voluire (*).
Lr Fa. Hé bien, monsieur, cette seoie souscription qu'il a faite est la seule dont aa ne sait rien ; car le discret d'AIembert, qui l'a régie, n'en a pas fait beaucoup de bruit. Je comprends bien que cette souscription est moins une générosité qu'une vengeance; mais c'est une vengeance à la Jean-Jacques que Voltaire ne lui rendra pas.
Vous devee sentir, par ces exemples, qne, de quelque façon qu'il s'y prenne, et dans aucun temps, il ne peut raisonnablement espérer que la vérité perce à son égaid à travers les filets tendus autour de lui, et dans lesquels, en s'y débatunt, il ne fait que s'enlacer davan-
(*) Voyeidans VJftp^mdicê aux Corn fêuiom (tome 1, pts^ SS8), la Lettre de Roasietu à ll.de la Tonrette.do S juin iTn^
TROISIÈME DIALOGUE
US
ttge. Toal ee qui lai arrive est trop hors de Tmire comnifiii des choses pour pouvoir jastisécie cm; et ses protestadons mêmes ne feront qu'attirer sur lui les reproches d'impudence et de mensonge que méritent sesennemis. Donnez i Jean-Jacques un conseil, le meilleur pem-écrequi lui reste à suivre, environné eonme il esid*enibÂches etde pièges on chaque pas ne pent manquer de l'attirer : c'est de rester, s*ilse peut, immobile, de ne point agir du tout {*), de n'acquiescera rien de ce qu'on lui propose, sous quelque prétexte que ce soit, et de lésirter même à ses propres mouvemens ttnt qn^il peut s'abstenir de les suivre. Sous quelque fiace avantageuse qu'une chose à faire ou à dire se présente à son esprit, il doit compter que dès qu'on lui laisse le pouvoir de Texécuter, c'est qu'on est sûr d'en tourner Teffcc contre lui* et de la lui rendre funeste. Par exemple, pour tenir le public en garde contre la falaifieation de ses liTres, et contre tous lea écrits pseudonymes qu'on fait courir journellement sous son nom, qu'y avoiCril de meilleur en apparence et dont on pût moins abuser pour loi nuire que la déclaration dont nous venons de parler ? Et cependant vous seriez étonné du parti qu'on a tiré de cette déclaration pour un eifet tout contraire, et il a dû sentir cela de lui-même par le soin qu'on a pris de la faire imprimer à son insu : car il n'a sûrement pas pu croire qu'on ait pris ce soin pour lui faire plaisir. L'écrit sur le gouvernement de Pologne (^, qu'il n'a fait que sur les plus
(* Il ne m'cil pas pennii de iniTre oe comeil en ce qnl refSarde la joste défente de mon hooDeor. Je dois, Jiisqii*à It fln. btrc font ce qni dépend de w/A, sinon pour onvrir les yeox à cette avengie générstioo, dn moins pour en éclairer une plus é loitaUe. Tons les moyens poor eela me sont ôtés , je le sais ; ■Mit, tatm aneun espoir de soceès, toos let efforts possiMcs, fnéqiie innttles, n'en sont pat moins dans mon devoir, et Je ne ee«erai de les bdre Jusqu'à mon dernier soupir. Fay ce que ioy« mrrive qité pourra*
(*) CeK écrit est tomlié dans les mains deM. d'Alemlwrt.peutrfre aoasliiftt qu'il est sorti des miennes, et Dieu sait quel usage Jen a aa faire. M. le comte Wielhorsid m'apprit, en Tenaiil medive adicn, à ton départ de Paris, qu'on a>oit mis des hor- SBors de lai dans la faxette de Hollande. A l'air dont U me dit $t.i, yak jngé, en y repensant, qu'il mecroyoit Taoteur de l'ark*t* et Je ne donle pas qn*il n'y ait dn d'Aicmbert dans cette Claire» aussi liiiu que danscelled'un certain oomteZanowisch, Dalmate. et d'un prêtre aventnrio'. Polooois, qui a Tait mille cfliorts pour fiénétrer chez mol. Les manœuvres de ce U. d'A- ►aihsi f ne me «nrprennent plus i J'y snis tout accoutumé. Je ne pain aasorément appronrer la conduite du comte WielkfmAJ m mon égard. Mai», cet article à part, qne Je n'entrepas d'expiiqoer. j'ai toajours regardé et je regarde cn-
T. IV
touchantes instances, avec le plus parfait désintéressement, et par les seuls motifs de la plus pure vertu, sembloit ne pouvoir qu'honorer son auteur et le rendre respectable, quand même cet écrit n'eût été qu'un tissu d'erreurs. Si vous saviez par qui, pour qui, pourquoi cet écrit étoit sollicité, Tusage qu'on s'est empressé d'en faire, et le tour qu'on a su lui donner; vous sentiriei^ parfaitement combien il eût été à désirer pour l'auteur que , résistant à toute cajolerie , il se refusât à l'appât de cette bonne œuvre , qui, de la part de ceux qui la sollicitoient avec tant d'instance, n'avoit pour but que de la rendre pernicieuse pour lui. En un mot, s'il connolt sa situation, il doit comprendre, pour peu qu'il y réfléchisse^ que toute proposition qu'on lui fait, et quelque couleur qu'on y donne, a toujours un but qu'on lui cache, et qui l'empécheroit d'y consentir si ce but lui étoit connu. Il doit senlir surtout que le motif de faire du bien ne peut être qu'un piège pour lui de la part de ceux qui le lui proposent, et pour eux un moyen réel de faire du mal à lui ou par lui, pour le lui imputer dans la suite ; qu'après l'avoir mis hors d'état de rien faire d'utile aux autres ni à luimême, on ne peut plus lui présenter un pareil motif que pour le tromper; qu'enfin, n'étant plus, dans sa position, en puissance de faire aucun bien, tout ce qu'il peut désormais faire de mieux est de s'abstenir tout-à-fait d'agir, de peur de malfaire, sans le savoir ni le vouloir, comme cela lui arrivera infailliblement chaque fois qu'il cédera aux instances des gens qui l'environnent, et qui ont toujours leur leçon touto faite sur les choses qu'ils doivent lui proposer. Surtout qu'il qe se laisse point émouvoir par lo reproche de se refusera quelque bonne œuvre; sûr au contraire que si c'étoit réi'llemeut une bonne œuvre, loin de l'exhorter à y concourir, tout se réuniroit pour l'en empêcher, de peur qu'il n'en eût le mérite, rt qu'il n'en résultât quelque effet en sa faveur.
core ce seigneur polonoit comme un lionnéte homme et un bon patriote; et, si j'avols la fantaisie et les moyens de faire insérer des articles dané les gazettes, j'aurois assnrément des choses plus pressées à dire» et pins importantes poii^r moi, que des «atires du comte Wielhorski. Le saccès de tontes ces menées est un effet nécessaire du système de conduite que Von suit ï mon éganl. Qu'est-ce qui pourrait empocher de réussir tout ce qu'on eotreprend contre mol, d<mt je ne sais rien, a quoi Je ne peux rien, et quetoat le monde favorise ?
Par les mesures extraordinaires qu'on prend pour altérer et défigurer ses écrits et pour lui en attribuer auxquels il n'a jamais songé, vous devez juger que l'objei de la ligue ne se borne pas i la génération présente, pour qui ces soins ne sont plus nécessaires; et puisque ayant sous les yeux ses livres, tels à peu près qu'il les a composés, on n'en a pas tiré Tobjection qui nous parott si forte à Tun et à l'autre contre L'affreux caractère qu'on prête à l'auteur, puisqu'au contraire on les a su mettre au rang de ses crimes» que la Profession de foi du Vicaire est devenue un écrit impie, VHéloue un roman obscène, le Contrat social un livre séditieux; puisqu'on vient de mettre à Paris Py^malion [*) , malgré lui, sur la scène, tout exprès pour exciter ce risible scandale qui na fait rire personne, et dont nul n'a senti la comique absurdité ; puisqu enfin ces écrits tels qu'ils existent n'ont pas garanti leur auteur de la dif- ''amaiion de son vivant, l'en garantiront-ils mieux après sa mort, quand on les aura mis dans l'état projeté pour rendre sa mémoire odieuse, et quand les auteurs du complot auront en tout le temps d'effocer toutes les traces de son innocence et de leur imposture? Ayant pris toutes leurs mesures en gens prévoyans et pourvoyans qui songent i tout, auront-ils oublié la supposition que vous faiteB du repentir de quelque complice, du moins à l'heure de la mort, et les déclarations incommodes qui pourroient en résulter s'ils n'y mettoient ordre?
Non, monsieur, comptez que toutes leurs mesures sont si bien prises, qu'il leur reste peu de chose à craindre de ce côté-là.
Parmi les singularités qui distinguent le siècle où nous vivons de tous les autres, est l'esprit méthodique et conséquent qui, depuis vingt ans , dirige les opinions publiques, jusqu'ici ces opinions erroient sans suite et sans règle au gré des passions des hommes, et ces passionSy&'entrechoquant sans cesse, faisoient flotter le public de l'une à l'autre sans aucune direction constante. 11 n'en est plus de même aujourd'hui. Les préjugés eux-mêmes ont leur marche et leurs règles, et ces règles, auxquel- )es le public est asservi sans qu'il s'en doute, s'établisfsent uniquement sur les vues de ceux
(*) Le SO octobre 4773. Vof. V appendice ùuxCanfeêtions, tome I, page 881. G. P.
qui le dirigent. Depuis que la secte philosophique s'est réunie en un corps sous des chefs, ces chefs, par l'art de l'intrigue auquel ils se sont appliqués, devenus les arbitres de l'opinion publique, le sont par elle de la réputation, même de la destinée des particuliers, ot, par eux, de celle de Tétat. Leur essai fitt fait sur Jean^aoqucs, et la grandeur du succès qui dut les étonner eux-mêmes leur fit sentir jusqu'où leur crédit pouvoît s'étendre. Alors ils songèrent à s'associer des hommes puissans, pour devenir avec eux les arbitres de la $ociété,'Gcax surtout qui , disposés comme eux aux secrètes intrigues et aux mines souterraines, ne pouvoient manquer de reitcontrer et d'éventer souvent les leurs. Ils leur firent sentir que, travaillant de concert, ils pouvoient étendre tellement leurs rameaux sous les pas des hommes, que nul ne trouvât plus d'assiette solide et ne pût marcher que sur des terrains contreminés. Ils se donnèrent des chefs principaux qui, de leur c6té, dirigeant sourdement toutes les forces publiques sur les pians convenus entre eux, rendent infaillible Pexécution de tous leurs projets. Ces chefs de la ligue philoeopbique la méprisent et n'en sont pas estimés, nais l'intérêt commun les tient étroitement unis les uns aux autres, parce que la haine ardente et cachée est la grande passion de tous , et que, par une rencontre assez naturelle, cette haine commune est tombée sur les mêmes objets. Voilà comment le siècle où nous vivons est devenu le siècle de la haine et des complots, siècle où tout agit de concert sans affection pour personne; où nul ne tient à son parti par attachement, mais par aversion pour le parti contraire; où, pourvu qu'on fasse le mald'autrui,nul ue se soucie de son propre bien.
RODSS. G'étoit pourtant chez tous ces gens si haineux que vous trouviez pour Jean-Jacques une affection si tendre.
Lu Fr. Ne me rappelez pas mes torts ; ils étoient moins réels qu'apparens. Quoique tous ces ligueurs m'eussent fasciné l'esprit par un ceruin jargon papilloté, toutes ces ridicules vertus, si pompeusement étalées, étoient presque aussi choquantes à mes yeux qu'aux vôtres. J'y sentois une forfanterie que je ne savots pas démêler ; et mon jugement, subjugué mais non satisfait, cherchoit les éclaircissemens que
DULOGUE.
ioasn*avei donnés, tant savoir les iroover de hn^néme.
Les complots ainsi arrogés» rien n*a été plus bciie que de les mettre à exécotion psr des ■oyens assortis à cet effet. Les oracles des grands ont toujours un grand crédit sur le peuple. On n'a fiait qu'y ajouter un air de mystère pour les Faire mieux circuler. Les philosophes» pour oonaenrer une certaine graTÎté» se sont donné, en se faisant chefis de parti, des mullitades de petits élèves qu'ils ont initiés aux se-» crels de la secte, et dont ils ont fait autant d'éfluasaires et d'opérateurs de sourdes iniquités; et, répandant par eux les noirceurs qu'ils iavcmoient et qu'ils feignoient eux de vouloir cacher, ils é tendoien t ainsi leur cruel le influence dans tons les rangs, sans excepter les plus élevés. Pour s'attacher inviolablement leurs créa* turesy les chefs ont commencé par les employer à malfwn, comme Catilina fit boire à ses eon* jurés le sang d'un homme* sûrs que, par ce Boni oè ils les avoient fait tremper, ils les te^ noient liés pour le reste de leur vie. Vous avez dit que la vertu n'unit les hommes que par des •Ifeos fragiles, au lieu que les chaînes du crime «ont impossibles à rompre. L'expérience en est sensible dans l'histoire de Jeiin-Jacques. Toat ce qui tenoit i lui par Testime et la bien* ▼eillniice» que sa droiture et la douceur de son dévoient naturellement inspirer, , sans retour, à la première ive, ou n'est resté que pour le trahir. Unis les complices de nos messieurs n'oseront jamais ni les démasquer, quoi qu'il arrive, de pem* d'être démasqués eux*mémes ; ni se détad'eux, de peur de leur vengeance, trop instruits de ce qu'ils savent faire pour rexercer. Demeurant ainsi tous unis par la cruinie plus que les bons ne le sont par l'amour, ib forment un corps indissoluble dont chaque membre ne peut plus être séparé.
Dana l'objet de disposer, par leurs disciples, de l'opinion publique et de la réputation des kooMues, ib ont assorti leur doctrine à leurs vues : ils ont fait adopter à leurs sectateurs les prineipes les pltis propres à se les tenir inviobbinnent attachés, quelque usage qu'ils en veuiifeat flaire; et, pour empêcher que les éireeûonB d'une importune morale ne vinssent eancrariar lea leurs, ils l'ont sapée par la base
en détruisant toute religion» tout libre-arbitre» par conséquent tout remords, d'abord avee quelque précaution, par la secrète prédication de leur doctrine, et ensuite tout ouvertement, lorsqu'ils u'olit plus eu de puissance réprimante à craindre. En paroissant prendre le contrepied des jésuites, ib ont tendu néanmoins au même but par des routes détournées, en se faisant comme eux chefs de parti. Les jésuites se rendoient tout-puissans en exerçant l'autorité divine sur les oonsciences, et se faisant, au nom de Dieu, les arbitres du bien et du mal. Les philosophes, ne pouvant usurper la même autorité, se sont appliqués à b détruire; et puis, en paroissant expliquer la natute (*) i leurs dociles sectateurs, et s'en faisant les suprêmes interprètes, ib se sont établis en son nom une autorité non moins absolue que celle de leurs ennemis, quoiqu'elle paroisse libre et ne régner sur les volontés que par la raison. Cette haine mutuelle étoit au fond une rivalité de puissance comme celle de Garthage et de Rome. Ces deux corps, tous deux impérieux, tous deux intolérans, étoieut par conséquent incompatibles, puisque le système fondamental de lun et de l'autre étoit de régner despotiquement. Chacun voulant régner seul, ils ne pouvoient partager l'empire et régner ensem« bie ; ils s'excluoient mutuellement. Le nouveau, suivant plus adroitement les erremensde Tau- Ire, Ta supplanté en loi débauchant ses ap*puis, et, par eux, est venu à bout de le détruire. Mais on le voit déjà marcher sur ses traces avec autant d'audace et plus de succès, puisque l'autre a toujours éprouvé de la réswtance, et que celui-ci n'en éprouve plus. Son intolérance, plus cachée et non moins cruelle, ne parott pas exercer la même rigueur, parce qu*elle n'éprouve plus de rebelles; mais, s*il renaissoit quelques vrais défenseurs du théisme, de la tolérance et de la morale, on verroit bientôt s'élever contre eux les plus terribles persécutions; bientôt une inqubition philosophique, plus eauteleuse et nçn moins sanguinaire que l'autre, feroit brûler sans miséricorde quiconque oseroit croire en Dieu.
(«) irot phlkMOpbatneinaiMiiMDtpMd'étalQriKKDpewanMDt 06 mot de nature ï U tète de tous lenn écriti. Mali ooTrei le llTre. T(NM Tenei quel Jargoa métapbysiqae ib ont décoré de «ebeannom.
TROISIÈME DULOGUE.
Je ne vous dégaiserai point qu'aa fond du cœur je suis resté croyant moi-même aussi bien que vous. Je pense li-dessus, ainsi que Jean^-Jacques, que chacun est porté naturellement à croire ce quil désire, et que celui qui se sent digne du prix des âmes justes ne peut s empêcher de Tespérer. Mais» sur ce point comme sur Jean^acques lui-même, je ne veux point professer hautement et inutilement des sentimens qui me perdroient. Je veux tâcher d'allier la prudence avec la droiture, et ne faire ma véritable profession de foi que quand j*y serai forcé sous peine de mensonge.
Or cette doctrine de matérialisme et d'athéisme, prêchée et propagée avec toute l'ardeur des plus zélés missionnaires, n'a pas seulement pour objet de faire dominer les chefs sur leurs prosélytes, mais, dans les mystères secrets où ils les emploient, de n'en craindre aucune indiscrétion durant leur vie, ni aucune rcpentance à leur mort. Leurs trames, après le succès, meurent avec leurs complices, auxquels ils n'ont rien tant appris qu'à ne pas craindre dans l'autre vie ce Paul-Serrho des Persans, objecté par Jean-Jacques à ceux qui disent que la religion .ne fait aucun bien. Le dogme de rordre moral, rétabli dans l'autre vie, a fait jadis réparer bien des torts dans celle-ci ; et les imposteurs ont eu , dans les derniers momens de leurs complices, un danger à courir qui souvent leur servit de frein. Mais notre philosophie, en délivrant ses prédicateurs de cette crainte, et leurs disciples de cette obligation, a détruit pour jamais tout retour au repentir. A quoi bon des révélations non moins dangereuses qu'inutiles? Si l'on meurt, on ne risque rien, selon eux, à se taire ; et Ton risque tout à parler, si Ton en revient. Ne voyez-vous pas que, depuis long-temps, on n'entend plus parler de restitutions, de réparations, de réconciliations au lit de la mort ; que tous les mourans, sans repentir, sans remords, emportent sans effroi dans leur conscience le bien d'aulrui, le mensonge et la fraude dont ils la chargèrent pendant leur vie? Et que serviroit même à Jean^acques ce repentir supposé d'un mourant dont les tardives déclarations, étouffées par ceux qui l'entourent, ne transpireroient jamais au dehors, et ne parviendroient â la connoissance de personne? Ignorez-vous
que tous les ligueurs, surveillans les ans des autres, forcent et sont forcés de rester fidèles au complot, et qu'^tourés, surtout à leur mort, aucun d'eux ne trouveroit pour recevoir sa confession, au moins à l'égard de Jean- Jacques, que de faux dépositaires qui ne s'en chargeroientque pour l'ensevelir dans un secret étemel? Ainsi toutes les bouches sont ouvertes au mensonge, sans que parmi les vivans et les mourans il s'en trouve désormais aucune qui s'ouvre à la vérité. Ditesnnoi donc quelle ressource lui reste pour triompher, même à force de temps, de l'imposture, et se manifester au public, quand tous les intérêts concourent à la tenir cachée, et qu'aucun ne porte à la révéler?
Rouss. Non, ce n'est pas i moi i vous dire cela, c'est à vous-même, et ma réponse est écrite dans votre cœur. Eh 1 dites-moi donc à votre tour quel intérêt, quel motif vous ramène de l'aversion, de l'animosité même qu'on vons inspira pour Jean-Jacques, à des sentimens si diflTérensî Après l'avoir si cruellement haï quand vous l'avez cru méchant et coupable, pourquoi le plaignez-vous si sincèrement aujourd'hui que vous le jugez innocent? Croyezvous donc être le seul homme au cœur duquel parle encore la justice indépendamment de tout autre intérêt? Non, monsieur, il en est encore, et peut-être plus qu'on ne pense, qui sont plutAt abusés que séduits, qui font aujourd'hui par foiblesse et par imitation ce qu'ils voient faire à tout le monde, mais qui, rendus à euxmêmes, agiroient tout différemment. Jean- Jacques lui-même pense plus favorablement que vous de plusieurs de ceux qui Tapprochent; il les voit, trompés par ses soi-disant patrons, suivre sans le savoir les impressions de la haine, croyant de bonne foi suivre celles de la pitié. Il y a dans la disposition publique un prestige entretenu par les cheb de la ligue. S'ils se relÀchoient un moment de leur vigilance, les idées dévoyées par leurs artifices ne tarderoient pas à reprendre leur cours naturel, et la tourbe elle-même, ouvrant enfin les yeux, et voyant où Ton l'a conduite, s'élonoeroit de son propre égarement. Cela, quoi que vousen disiez, arrivera tôtoutard. La question, si cavalièrement décidée dans notre siècle, sera mieux discutée dans un autre, quand la haine
TROlSlÈBfE DIALOGUE.
dans laquelle oa entretient le public cessera d'éire fomentée ; et quand dans des générations meilleores celle-ci aura été mise à son prix, ses jugemens formeront des préjugés contraires; ce sera une honte d'en avoir été loué, et une gloire d'en avoir été haï. Dans cette génération mémo il faut distinguer encore et les auteurs du complot, et ses directeurs des deux sexes, et leurs oonfidens en trèe-petit nombre initiés peut-être dans le secret de l'imposture, d'avec le public, qui, trompé par eux, et le croyant réef/ement coupable, se prête sans scrupule à tout ce qu'ils inventent pour le rendre plus odieux de jour en jour. La conscience éteinte dans les premiers n'y laisse plus de prise au repentir; mais Tégarementdes autres est reSèt d'un prestige qui peut s'évanouir, et leur conscience rendue à elle-même peut leur faire sentir cette vérité si pure et si simple, que la méchanceté qu'on emploieàdiffamer un homme prouve que ce n'est point pour sa méchanceté qu'il est diffamé. Sitdt que la passion et la prévention cesseront d'être entretenues, mille choses qu'on ne remarque pas aujourd'hui frapperont tous les yeux. Ces éditions frauduleuses de ses écrits, dont vos messieurs attendent un si grand effet, en produiront alors un tout contraire, et serviront à les déceler, en manifestant aux plus stupides les perfides intentions des éditeurs. Sa vie, écrite de son vivant par des traîtres, en se cachant trës-soigneusement de lui, portera tous les caractères des plus noirs libelles; enfin, tous les manèges dont il est l'objet parottront alors ce qu'ils sont; c'est tout dire.
Que les nouveaux philosophes aient voulu prévenir les remords desmourans par une doctrine qui mit leur conscience à son aise, de quelque poids qu'ils aient pu la charger, c'est de quoi je ne doute pas plus que vous, remarquant surtout que la prédication passionnée de cette doctrine a commencé précisément avec Texécution du complot, et parott tenir à d'autres complots dont celui-ci ne fait que partie. Mats cet engouement d'athéisme est un fanatisme, éphémère ouvrage de la mode, et qui se détruira par elle ; et l'on voit, par l'emporlonient avec lequel le peuple s'y livre, que ce s'ett qu'une mutinerie contre sa conscience, dont il sent le murmure avec dépit. Cette com-
mode philosophie des heureux et des riches, qui font leur paradis en ce monde, ne sauroit être long-temps celle de la multitude victime de leurs passions, et qui, faute de bonheur en cette vie, a besoin d'y trouver au moins l'espérance et les consolations que cette barbare doctrine leur ôte. Des hommes nourris dès Penfance dans une intolérante impiété poussée jusqu'au fanatisme, dans un libertinage sans crainte et sans honte ; une jeunesse sans discipline, des femmes sans mœurs (*), des peuples sans foi, des rois sans loi, sans supérieur qu'ils craignent, et délivrés de toute espèce de frein ; tous les devoirs de la conscience anéantis, l'amour de la patrie et l'attachement au prince éteints dans tous les cœurs; enfin, nul autre lien social que la force : on peut prévoir aisément, ce me semble, ce qui doit bientôt résulter de tout cela. L'Europe, en proie à des roatti"es instruits, par leurs instituteurs même, à n'avoir d'autres guides que leur intérêt, ni d'autre dieu que leurs passions ; tantôt sourdement affamée, tantôt ouvertement dévastée, partout inondée *de soldats (^), de comédiens, de filles publiques, de livres corrupteurs et de vices destructeurs, \oyant naître et périr dans son sein des races indignes de vivre, sentira tôt ou tard, dans ses calamités, le fruit des nouvelles instructions; et jugeant d'elles par leurs funestes effets, prendra dans la même horreur et les professeurs et les disciples, et toutes ces doctrines cruelles qui, laissant l'empire absolu de l'homme à ses sens, et bornant tout à la jouissance de cette courte vie, rendent le siècle où elles régnent aussi méprisable que malheureux.
Ces sentimens innés, que la nalure a gravés dans tous les cœurs pour consoler l'honune dans ses misères et l'encourager à la vertu,
(*) Je Tient d'apprendre qae la génératton prête nie te vanle slngoUèrement de bonnet mœnrt. J'kuroit dik deviner cela. Je ne doute pat qu'elle ne te rante autsi de détlnlérefsement, de droiture, de francblie et de loyauté. GVat être autti loin det Tertut qu'il ett postible. que d'en perdre ridée an point de prendre pour ellet let vlcet ounlraires. An rette. il est trètnaturel qn à force de toûrdet Intriguet et de nolni complott, A force de te nourrir de blie et de fiel, on perde enfin le goûi det Trait piaitirt. Celui de nuire, une foit goûté, rend intentlble à tout let aotret i c'ett une det punit ioot det mécbant.
(■) Si J*ai te bonheur de trouver enfin un lecteur équitable quoique Prançoit, J'etpère qu'il pourra comprendre, aumoint cette folt, qu'Europe et traucê ne loot ptt pour moi dei mou trnoojmet.
peuvent bien, à force d*art, d'intrigttea et de sophismes» être étouffés dans les individus; mais» prompts à renaître dans les générations suivantes, ils ramèneront toujours Thomme à ses dispositions primitives» comme la semence d*UQ arbre greffé redonne toujours le sauvageon. Ce sentiment intérieur, que nos philosophes admettent quand il leur est commode et rejettent quand il leur est importun, perce à travers les écarts de la raison, et crie à tous les cœurs que la justice a une autre base que Tintérét de cette vie, et que Tordre moral, dont rien ici-bas ne nous donne Tidée, a son siège dans un système différent^ qu'on cherche en vain sur la terre, mais où tout doit être un jour ramené (*). La voix de la conscience ne peut pas plus être étouffée dans le cœur humain, que celle de la raison dans Tentendement ; et l'insensibilité morale est tout aussi peu naturelle que la folie.
Ne croyez donc pas que tous les complices d'une trame exécrable puissent vivre et mourir toujours en repos dans leur crime. Quand ceux qui les dirigent n'attiseront plus la passion qui les anima, quand cette passion se sera suffisamment assouvie, quand ils en auront fait périr l'objet dans les ennuis, la nature insensiblement reprendra son empire : ceux qui commirent Tiniquîté en sentiront Tinsupportable poids, quand son souvenir ne sera plus accompagné d'aucune jouissance. Ceux qui en furent tes témoins sans y tremper, mais sans la connottre, revenus de l'illusion qui les abuse, attesteront ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont entendu, ce qu'ils savent, et rendront hommage à la vérité. Tout a été mis en œuvre pour prévenir et empêcher ce retour : mais on a beau faire, l'ordre naturel se rétablit tôt ou tard, et le premier qui soupçonnera que Jean-Jacques pourroit bien n'avoir pas été coupable, sera bien près de s'en convaincre, et d*en convaincre, s'il veut, ses contemporains, qui, le complot et ses auteurs n exist«int plus, n'au-
TROISIÈME DIALOGUE
(«) De CutilUé de la nêligion. Titra d'un bera Uvra à faim H Wen nécenaire. Mais ce Uins ne peut étn dignement rttayU. ni par un homme d'église, ui par un auteur de proTessiMi. U faodroitun homme tel qu'il n'en eiisteplasda noe Jours et qn*ll n'en renaîtra de longtemps (*).
éewu»mhr^i^, I. d«i« d« im.^ d. KtcUr, «fai da.i «, •fmmM»fmU,,lfmA-èU%hmmUmaé»um$. O.P.
rottt d'autre intérêt que celui d'être justes, et de coonottre la vérité. C'est alors que tans ces voiuimena seront précîeiix, et que tel fait qui peut n'être aujourd M qu'un indice incertain, conduira peut-êtr»iw|u'à l'évidence.
Voilà, monsieur, à quoi tout ami de la justice et de la vérité peut, sans se compromettre, et doit consacrer tous les soins qui sont en son pouvoir. Transmettre à la postérité des éclaircissemenu sur ce point, c'est préparer ei reoiplir peutr^ire l'œuvre de la Providence. Le ciel bénira, n'en doutez paa, une si juste entreprise. U en résultera pour le public denx grandes leçons, et dont il avoit grand besoin ; lune, d'avoir, et surtout aux dépens d'autrui, une confiance moins téméraire dans l'orgueil du savoir humain ; Tautre, d'apprendre, par un exemple aussi mémorable, à respecter eu tout et toujours le droit naturel, et à sentir que toute vertu qui se fonde sur une violation de ce droit est une vertu fausse, qui couvre infailliblement quelque iniquité. Je me dévoue donc à cette œuvre de justice en toM ce qm dépend de moi, et je vous exhorte à y concourir» puisque vous le pouvez fair^ sans risque, et que vous avez vu de plus près des multitudes de faits qui peuvent éclairer ceux qui voudront un jour examiner oeue affaire. Nous pouvons, i loisir et sans bruit, faire nos recherches, les recueillir, y joindre nos réflexions ; et, reprenant autani qu'il se peut la trace de toutes ces manœuvres, dont nous dé* couvrons déjà les vestiges, fournir à œnx qui viendront après nous un fil qui les guide dansce
labyrinthe.Si nous pouvions conféreraveçlean» Jacquessur tout cela, jenedoute poinique nous ne tirassions de lui beaucoup de lumières qui resteront à jamais éteintes» et que nous ne fussions surpris nous-méme de la facilité avec laquelle quelques motsde sa parlexpliqueroieot des énigmes qui, sans cela, demeureront peutêtre impénétrables par l'adresse de sesenoemis. Souvent, dans mes entretiens avec tni , j'en ai reçu de son propre mouvement des écl^ircissemens inattendus sur des objets que j'avois vus bien différens, faute d'une circonsunce que je n'avois pu deviner, et qui leur donnoit un tout autre aspect. Mais, gêné par mes engagemens,. et forcé de supprimer mes objections, je m« suis souvent refusé malgré moi «iz solution.
TROISIÈME DIALOGUE
qa*il sembloît m'offrir, pour ne pas parolire fn- •tniit de ce qae j'étois contraint de lui taire.
^ nous nous oniaaons pour former avec lui
une société sincère et sans Fraude, une fois sAr
de notre droiture et d'ôtre estimé de nons, il
seras ounîra son ccenr sans peine, et, reoeyant
dins les nôtres les épanchemens auxquels il est
aaturelVenient si disposé, nous en pourrons tirer
de quoi former de précieux mémoires dont
d*antres générations sentiront la valeur, et qui
du moins les mettront à portée de discuter
eoDCradictoirement des questions aujourd'hui
décidées sur le seul rapport de ses ennemis. Le
moment viendra, mon cœur me Tassure, où sa
défense, aussi périlleuse aujourd'hui qa*inutile,
honorera ceui quis*en voudront charger, et les
couvrira, sans aucun risque, d'une gloire aussi
belle, aussi pure, que la vertu généreuse en
puisse obtenir icî-bas.
Le Fa. Cette proposition est toot-è-fait de mon goût, et j*y consens avec d'autant plus de plaisir que c'est peut-être le seul moyen qui soit en mon pouvoir de réparer mes torts envers un innocent persécuté, sans risque de m Vil faire à moi-même. Ce n*est pas que la société que vous me proposez soit tout-à-fait sans péril. L'extrême attention qu'on a sur tous ceux qui lui parlent, même une seule fois, ne s'oubliera pas pour nous. Nos messieurs ont trop vu ma répugnance à suivre leurs erremens et à circonvenir comme eux un homme dont ils m'avoient fait de si affreux portraits, pour qu'ils ne soupçonnent pas tout au moins qu ayant changé de langage à son égard, j*ai vraisemblablement aussi changé d'opinion. Depuis long-temps déjà, malgré vos précautions et les siennes, vous êtes inscrit comme suspect sur leurs registres, et je vous préviens que, de manière ou d'autre, vous ne tarderez pas à sentir qu'ils se sont occupés de vous : ils sont trop attentifs à tout ce qui approche de Jean- Jacques, pour que personne leur puisse échapper; moi surtout qu'ils ont admis dans leur demi-confidence, je suis sûr de ne pouvoir approcher de celui qui en fut l'objet, sans les inquiéter beaucoup. Mais je tâcherai de me conduire sans fausseté, de manière à leur donner le moins d*ombrage qu'il sera possible. S'ils ont quelque sujel de me craindre, ils en ont aussi de me ménager, et je me flatte qu'ils
me connoissent trop dltonneur pour craindre des trahisons d'un homme qui n'a jamais voulu tremper dans les leurs.
Je ne refuse donc pas de le voir quelquefois avec prudence et précaution : il ne tiendra qu'à lui de connottre que je partage vos seniimens à son égard, et que si je ne puis lui révéler lea mystères de ses ennemis, il verra du moins que, forcé de me taire, je ne cherche pas à lo tromper. Je concourrai de bon cœur avec vous pour dérober à leur vigilance, et transmettre à de meilleurs temps les faits qu'on travaille à faire disparoUre, et qui fourniront un jour de puissans indices pour parvenir à la connoissance de la vérité. Je sais que ses papiers, déposés en divers temps avec plus de confiance que de choix en des mains qu'il crut fidèles, sont tous passés dans celles de ses persécuteursy qui n^ont pas manqué d'anéantir ceux qui pouvoient ne leur pasconvenir, et d'accom* moder à leur gré les autres; ce qu*ilsont pu fairo à discrétion, ne craignant ni ciamen, ni vérification de la part de qui que ce fât, ni surtout de gens intéressés à découvrir et manifester leur fraude. Si, depuis lors, il lui reste quelques papiers encore, on les guette pour s*en I emparer au plus tard à sa mort ; et, par les mesures prises, il est bien difficile qu'il en échappe aucun aux mains commises pour tout saisir. Le seul moyen qu'il ait de les conserver est de les déposer secrètement, s'il est pos* sible, en des mains vraiment fidèles et sAres. Je m'offre à partager avec vous les risques de ce dépôt, et je m*engage à n'épargner aucun soin pour qu'il paroisse un jour aux yeux du public tel que je l'aurai reçu, augmenté de toutes les observations que j'aurai pu recueillir, tendantes à dévoiler la vérité. Voilà toufceque la prudence me permet de faire pour l'acquit de ma conscience, pour l'intérêt de la justice, et pour le service de la vérité.
Rouss. Et c'est aussi tout ce qu'il désire luimême. L'espoir que sa mémoire soit rétablie un jour dans Thonneur qu'elle mérite, et que ses livres deviennent utiles pour l'estime due à leur auteur, est désormais le seul qui peut le flatter en ce monde. Ajoutons-y de plus la douceur de voir encore deux cœurs honnêtes et vrais s'ouvrir au sien. Tempérons ainri Thorreùr de cette solitude, où l'on le force de vivre
HISTOIRE
aa milieu du g^nre hamaîn. Enfin, sans faire en sa favear d*inutiles efforts» qai pourroient causer de grands désordres, et dont le succès même ne le toucheroit plus, ménageons^lui cette consolation, pour sa dernière heure> que des mains amies lui ferment les yeux.
HISTOIRE
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