PRÉCÉDENT ÉCRIT
Je ne parlerai point ici du sujet, ni de Tobjet, ni de la forme de cet écrit. C*est ce que j*ai fait dans Tavant-propos qui le précède. Mais je dirai quelle étoit sa destination, quelle a été sa destinée, et pourquoi cette copie se trouve
Je m'étois occupé, durant quatre ans, de ces dialogues, malgré \» serrement de cœur qui ne me quittoit point en y travaillant; et je touchois à la fin de cette douloureuse tâche, sans savoir, sans imaginer comment en pouvoir faire usage, et sans me résoudre sur ce que je tenterois du moins pour cela. Vingt ans d'expérience m*avoient appris quelle droiture et quelle fidélité je pouvois attendre de ceux qui m'entouroient sous le nom d'amis. Frappé surtout de l'insigne duplicité de Ouclos, que j'avois estimé au point de lui confier mes Confessions, et qui, du plus sacré dépôt de Tamitié, n'nvoit fait qu'un instrument d'imposture et de trahison, que pouvois-je attendre des gens qu'on avoit mis autour de moi depuis ce tempslà, et dont toutes les manœuvres m'annonçoientsi clairement les intentions? Leur confier mon manuscrit n'étoit autre chose que vouloir le remettre moi-même à jnes persécuteurs ; et la manière dont j'étois enlacé ne me laissoit plus le moyen d*aborder personne autre.
Dans cette situation, trompé dans tous mes choix» et ne trouvant plus que perfidie et fausseté parmi les hommes, mon âme, exaltée par le sentiment de son innocence et par celui de leur iniquité, s'éleva par un élan jusqu'au siège , de tout ordre et de toute vérité, pour y cher^ ^
cher les ressources que j« n'avois plus ici-bas. Ne pouvant plus me confier à aucun homaie qui ne me trahit, je résolus de me confier uniquement i la Providence, et de remettre à elle seule rentière disposition du dépôt que je désirois laisser en de sûres mains.
J'imaginai pour cela de faire une copie au net de cet écrit, et de la déposer dans une église sur un autel; et, pour rendre cette dà^ marche aussi solennelle qu'il éloit possible, je choisis le grand autel de l'église de Notre- Dame, jugeant que partout ailleurs mon dépôt seroit plus aisément caché ou détourné par les curés ou par les moines, et tomberoit infailliblement dans les mains de mes ennemis ; au lieu qu'il pouvoit arriver que le bruit de cette action fit parvenir mon manuscrit jusque sous les yeux du roi ; ce qui étoit tout ce que j'avois à désirer de plus favorable, et qui ne pouvoit jamais arriver en pn'y prenant de toute autre façon.
Tandis que Je travaillois à transcrire au net mon écrit, je méditois sur les moyens d'exécuter mon projet, ce qui n'étoit pas fort facile, et surtout pour un homme aussi timide que moi. Je pensai qu'un samedi, jour auquel toutes les semaines on va chanter devant l'autel de Notre- Dame un motet, durant lequel le chœur reste vide, seroit le jour où j'aurois le plus de faciliié d'y entrer, d'arriver jusqu'à l'autel et d'y placer mon dépôt. Pour combiner plus sûrement ma démarche, j'allai plusieurs fois de loin en loin examiner l'état des choses, et la disposition du chœur et de ses avenues; car ce que j'avois à redouter, c'étoit d'éire retenu au pa^ sage, sûr que dès lors mon projet étoit manqué. Enfin, mon manuscrit étant prêt, je l'enveloppai, et j'y mis la suscription suivante :