A MADAME B
MMiqiiint le 7 dioeiODrelISS.
Je présume^ madame, que vous voili heureusement arrivée à Paris, et peut-être déjà
CORRESPOIVDANCE.
dans le tourbillon de ces plaisirs bruyans dont vous pressentiez le vide, en vous proposant de \es chercher. Je ne crains pas que vous les trouviez, à l'épreuve, plus substantiels pour un cœur tel que le vôtre me parott être, que vous ne les avez estimés; mais il pourroit résulter de leur habitude une chose bien cruelle, c'est qu'ils devinssent pour vous des besoins, sans être des alinnens; et vous voyez dans quel état cruel cela jelte quand on est forcé de chercher son existence là où Ton sent bien qu'on ne trouvera jamais le bonheur^ Pour prévenir un pareil malheur, quand on est dans le train d'en courir le risque, je ne vois guère qu'une chose à faire 9 c'est de veiller sévèrement sur soimême, et de rompre cette habitude» ou du moins de l'interrompre avant de s'en laisser subjuguer. Le mal est que, dans ce cas comme dans un autre plus grave, on ne commence guère à craindre le joug que quand on le porte, et qu'il n'est plus temps de le secouer; mais j'avoue aussi que quiconque a pu faire cet acte de vigueur dans le cas le plus difficile, peut bien compter sur soi-même aussi dans Tauire; il suffit de prévoir qu'on on aura besoin. La conclusion de ma morale sera donc moins austère que le début. Je ne blâme assurément pas que vous vous livriez, avec la modération que vous y voulez mettre, aux amusemens du grand monde où vous vous trouvez : votre êge, madame, vos sentimens, vos résolutions, vous donnent tout le droit d'en goûter les innocens plaisirs sans alarmes ; et tout ce que je vois de plus à craindre dans les sociétés où vous allez briller, est que vous ne rendiez beaucoup plus difficile à suivre pour d'autres Tavis que je prends la liberté de vous donner.
Je crains bien , madame, que l'intérêt peutêtre un peu trop vif que vous m'inspirez ne m'ait fait vous prendre un peu trop légèrement au mot sur ce ton de pédagogue que vous m*invitez en quelque façon de prendre avec vous. Si vous trouvez mon radotage impertinent ou maussade, ce sera ma vengeance de la petite malice avec laquelle vous êtes venue agacer un pauvre barbon qui se dépêche d'être sermonneur, pour éviter la tentation d'être encore plus ridicule : je suis même un peu tenté, je vous Tavoue, de m'en tenir là : l'état où vous m'apprenez que vous êtes actuellement , et le vide
du cœur, accompagné d'une tristesse tuelle que laisse dans le vôtre ce tamuite qo'ofk appelle société, me donnent, madame, unrif désir de rechercher avec vous s'il n'y auroit pas moyen de faire servir une de ces deux chos^ de remède à i*autre; mais cela me mèoeroii; des discussions si déplacées dans le train d)musemens où je vous suppose, etque le carnaval dont nous approchons va probableneti rendre plus vifs, qu'il mefaudroitdeToirepii plus qu'une permission pour oser entamerez matière dans un moment aussi désavaoUfeia si vous m'entendez d'avance, comme je pis l'espérer ou le craindre, dites-moi de^rk, si je dois parler ou me taire, et soyez àt. madame, que dans l'un ou TautrecasjeT»
obéirai, non pas avec le même plaisir pe£être, mais avec la même fidélité.
h M. DU PBYROU.
A Uooquiii, 7 jmieriïïft
Excusez, mon cher hôte, \eTmTééem réponse. Je ne vous ai jamais ^mMeixtitude, encore moins de la dili|tMe;0(i'^' maintenant une inertie plus grandet^it^^M^
naire par la rigueur à» la saison etpa? ^^^ excessif de ma chambre, où, le neisnriffifn presque aussi ardent que ceux que vous fii^i^ faire à Trye, je ne puis garantir mes duîfi de l'onglée.
J'ai prévu et je vous aï prédit toot ce <f vous arrive au sujet de votre bâiimeni, et di? le fond autant vaut qu'il vous occupe (\ùp chose; si c'est un tracas, c'est aussi un aœs^ ment. C'est d'ailleurs la charge de votre eii; il faut opter dans la vie entre être pauvre être affairé; trop heureux d'éviter un irt sièmeétat que je connois bien, c'est dètrt
la fois l'un et l'auire.
Grand merci, moncherhôte, de lasobi:e« léitéqui vous prend de m'a voir auprès de«>& J'ai vu le temps que l'exécution de ce f¥ eût fait le bonheur de ma vie; et si ce tee? n'est plus, ce n'est assurément pas ma f^ Vous m'exhortez à vous traiter toui-à-W^' étranger ou tout-à-fait en ami ; raliern»!^" me parolt dure, car votre exemple ne m»!* laissé le choix, et votre cachet m'avcrui»^
AMNÈB 1770.
7tô
cène (|ae ûos deux âmes ne saurofenl jamais se monter aa même ton. Vous voulez que nous fassions un saut en arrière de trois ou quatre an8;vou8voilà bien lesteaTecvotregOutte: pour moi» je ne me sens psrs aussi dispos que cela ; et quand je pourrois me résoudre à faire ce saut une fois, je voudrois du moins être sûr de n en uvoir pas dans trois ou quatre ans un second à faire. Je vous avoue naturellement que si ce saut étoit en mon pouvoir» je ne le ferois pas seulement de trois» mais de huit.
Tout cela dit, je ne vous dissimulerai point que j'effacerai difficilement de mes souvenirs la douce idée que je m'étois faite d'achever paisiblement mes jours près de vous* J*avoue mène que l'aimable kêtesse que vous m'avez donnée me rend cette idée infiniment plus riante» Si je pouvois lui faire ma cour» au point de vous rendre jaloux du pauvre barboo» cela me paroltroit fort plaisant et surtout fort agréable ; et oroyez-moii mon cher b^te, vous aurez beau voua vanter d'en vouloir courir les risques« je vous GonnoiSy votre mine stoîque est admirable» mais seulement unt que vous êtes loin du danger»
Votre conseil de ne point renoncer subitement et absolument à la botanique me parott de fort bon sens, et je prends le parti de le suivre* 11 est contre la nature de la chose de se prescrire ou de s'interdire d'avance un choix dans ses amusemens. Quand le dégoût viendra» je cesserai d'herboriser ; quand le goût reviendra» je recommencerai jusqu'àce qu'il me quitte derechef. Il est déjà revenu* Des plantes qu'on in*a envoyées et des correspondances de botanique me l'ont rendu» et je doute qu'il b'éteigne jamais toui-à-faili Cela n'empêchera pourtant pas que je ne me défasse de mes li^ vres et même de mon herbier ; et» si vous voulez tout de bon vous aecommoder de l'un et de Tautre» je serai charmé qu'ils tombent entre vos mains» qui» quoi que vous en disiez» ne seront jamais potfr moi des mains tout-à-fait étrangères. Le désir que j'avois de vous envoyer le catalogue est une des causes qui ont retardé cette lettre. J^e grand froid ne me permet pas» quant à présent» ce bouquinage; et» puisque vaus ne voulez pas encore avoir ces livres, rien [)C presse. Mais vous no serez pas oublié» et Kous aurez la préférence que vous avez Thon-
T. ÎV.
nêtetèjdc me demander» et qui en devient réellement une » car depuis ma dernière lettre ou m'a demandé cette collection.
A H. MOOLTOIJ.
Uonquin, le 9 Janvier 1770.
Je comprends» mon cher Moultou» qu'une caisse de confitures que j'ai reçue de Montpellier est le cadeau que vous m'aviez annoncé cet été» et atiquel je ne songeois plus quand il est venu me surprendre en guet-apens. Que voulez-vous que je fasse d'un si grand magasin? voulez*vous que je me mette marchand de sucre? il me semble que je n'étois pas trop appelé à ce métier : voulez-vous que je le mange ? il en fandroit beaucoup, je l'avoue, pour adoucir les fleuves d'amertume qu'on me fait' avaler depuis tant d'années ; mais c'est une amertume mielleuse et traîtresse » qui ne sauroit s'allier avec la franche douceur du sucre. Votre envoi» cher Moultou» n'est raisonnable qu'au cas que vous vouliez venir m'aider à le consommer ; j'en goûterois alors la douceur dans toute sa pureté. Il faudroit attendre» il est vrai» que la saison fût plus douce elle-même ; car» quani'à présent » la campagne n'est pas tenable ; il y fait presque aussi froid que dans ma chambre» où» près d'un grand feu, je gèle en me rôtissant» et l'onglée me fait tomber la plume des doigis.
Adieu» cher Moultou» mes deux moitiés embrassent les deux vôtres» et tout. ce qui vous est cher.
A MàDàm B.
llonquiii, le 47 JanTler 1770.
Votre lettre» madame» exigeroit une longue réponse; mais je crains que le trouble passager où je suis ne me permette pas de la faire comme il faudroit. Il m'est difficile de m'accoutumer assez aux outrages et à l'imposture» même la plus comique» pour ne pas sentir» à chaque fois qu'on les renouvelle» les bouillonnemens d'un cœur fier qui s'indigne précéder le ris moqueur
no
CORRfiSPONDàNGE.
qui doit être mft seule réponse à tout oela. Je crois pourtant avoir gagné beftiucoup: j'espère gagner davantage ; et je crois voir le moment assez proche où je me ferai un amusement de suivre dans leurs manœuvres souterraines ces troupes de noires taupes qui se fatiguent à me -jeter de la terre sur les pieds. En attendant, nnturc pâtit encore un peu, je Tavoue ; mais le mal est court, bientôt il sera nul. Je viens à vnus.
J'eus toujours le cœur un peu romanesque, et j'ai peur d'être encore mal guéri de ce peneliant en vous écrivant. Excusez donc^Diadame, s'il se mêle un peu de visions à mes idées; et, s'il s'y môle aussi un peu de raison , ne la dédaignez pas sous quelque forme et avec quelque cortège qu'elle se présente. Votre corresf)()ndance a commencé d'une manière à me la rendre à jamais intéressante, un acte de vertu dont je connois bien tout le prix, un besoin de nourriture à votre âme qui me fait présumer de la vigueur pour la digérer, et la santé qui en est la source. Ce vide interne dont vous vous plaigne2 ne se fait sentir qu'aux cœurs faits pour être remplis : les cœurs étroits ne sentent jamais de vide, parce qu'ils sont toujours pleins de rien ; il en est, au contraire, dont la capacité vorace est si grande, que les chétifs êtres qui nous entourent ne la peuvent remplir. Si la nature vous a fait le rare et funeste présent d'un cœur trop sensible au besoin d'être heureux, ne cherchez rien au-dehorsqui lui puisse Fuflire; ce n'est que de sa propre substance qu'il doit se nourrir. Madame, tout le bonheur que nous voulons tirer de ce qui nous est étranger est un bonheur faux : les gens qui ne sont susceptibles d'aucun autre font bien de s'en contenter : mais si vous êtes celle que je suppose, vous ne serez jamais heureuse que par vous-même; n'attendez rien pour cela que*de vous. Ce sens moral, si rare parmi les hommes, ce sentiment exquis du beau, du vrai, du juste, qui réfléchit toujours sur nous-mêmes, tient l'âme de quiconque en est doué dans un ravissement continuel qui est la plus délicieuse des jouiiisnnces : la rigueur du sort, la méchanceté (les hommes, les maux imprévus, les calamités de toute espèce peuvent l'engourdir pour quelques momens, mais jamais l'éteindre ; et, i>resque étouflPé sous le faix des noirceurs hu-
maines, quelquefois une explosion suliiie peut lui rendre son premier éclat. On croit que e« n'est pas à une femme de votre âge qu'il faut dire ces choses-là ; et moi je crois, au contratre, que ce n^'est qu'à votre âge qu'elles sont utiles, et que le cœur s'y peut ouvrir ; pins I6t. il n^; sauroit les enitendre ; plus tard, son habitude est déjà prise, il ne sauroit les goûter.
Comment s'y prendre? me direx-vous ; que faire pour cultiver et développerce sens moral* Voilà , madame , à qîioi j'en voulois venir :'k goût de la vertu ne se prend point par âfs préceptes , il est l'effet d'une vie simple n saine . on parvient bientôt à aimer ce qu'on faii, quand on ne fait que ce qui est bien . Mais pour prendre cette habitude , qu'on ne commences goûter qu'après l'avoir prise, il faut un motif: je vous en offre un que votre état me suggère; nourrissez votre enfent. J'entends les clameurs, les objections ; tout haut, les embarras, point de lait, un mari qu*on iraportone... tout bi«, une femme qui se gêne, l'ennui de la vie domestique, les soins ignobles, Tabstiiience des plaisirs... Des plaisirs? Je vous en promets, e; qui rempliront vraiment votre âme. Ce n'est point par des plaisirs entassés qo on est heureux , mais par un état permauem qui n'est point composé d'actes distincts : siteboânew n'entre, pour ainsi dire, en dissolution dans notre Ame, s'il ne fait que la toucher, Teffieurer par quelques points, il n*est qu'apparent, il n'est rien pour elle.
L'habitude la plus douce qui paisse exister est celle de la vie domestique qui nous tient plus près de nous qu'aucune autre : rien ne s'identifie plus fortement, pins constamroem a vec nous que notre fauiil le et nos enfans; lesseotimens que nous acquérons ou que nous rcofo^ çonsdanscecommerceintimesont les plus vrais, les plus durables, les plus solides qui puissent nous attacher aux êtres périssables, puisque la mort seule peut les éteindre; au lieu que l'amour et Tamitié vivent rarement autant qno nous ; ils sont aussi les plus purs , puisqu'il:» tiennent de plus près à la nature, à l'ordre, et, par leur seule force, nous éloignent du vice et des goûts dépravés. J'ai beau chercher où I'od peut trouver le vrai bonheur, s'il en est sur h terre, ma raison ne me le montre que là... Let comtesses ne vont pas d'ordinaire l'y chercher,
je le sais : eHes ne te font pas nourrices et gouvernantes; mais il fiiut aussi qu'elles sachent se passer d'être heureuses; il faut que, substiluant leurs bruyans pkiistrs au vrai bonheur, elles usent leur vie dans un travail de forçat pour échapper à Tennui qui les étouffe aussitôt quelles respirent : et il faut que celles que la nature doua de ce divin sens moral qui charme quand on s'y livre» et qui pèse quand on Télude, se résolvent à sentir incessamment gémir et soupirer leur cœur, tandis que leurs sens s'amusent.
Mais moi qui parle de familles» d'enfans.... Madame, plaignez ceux qu'un sort de fer prive d^un pareil bonheur; plaignez-les s'ils ne sont que malheureux ; plaignez-les beaucoup plus s'ils sont coupables. Pour moi, jamais on ne me verra» prévaricateur de la vérité» plier dans mes égaremens mes maximes à ma conduite ; jamais on ne me verra falsifier les saintes lois de la nature et du devoir pour atténuer mes fautes. J'aime mieux les expier que les excuser : quand ma raison me dit que j'ai fait dans ma situation ce que j'ai dû faire» je Ten crois moins que mon cœur qui gémit et qui la dément. Condamnez-moi donc» madame» mais écoutez-moi : vous trouverez un homme ami de la vérité jusque dans ses fautes» et qui ne eraint point d'en rappeler lui-même le souvenir lorsqu'il en peut résulter quelque bien. Néanmoins je rends grâces au ciel de n'avoir abreuvé que moi des amertumes de ma vie» et d'en avoir garanti mes enfans : j'aime mieux qu'ils vivent dans un état obscur sans me conuoftre» que de les voir, dans mes malheurs, bassement nourris par la traîtresse générosité de mes ennemis» ardens à les instruire à haïr» et peut-être à trahir leur père ; et j'aime mieux cent fois être ce père infortuné qui négligea son devoir par foiblesse» et qui pleure sa faute» que d*ô(re l'ami perfide qui trahit la confiance de son ami» et divulgue» pour le diffamer, le secret qo'il a versé dans son sein.
Jeuno femme» voulez-vous travailler à vous rendre heureuse»commenicez d'abord par nourrir votre enfant : ne mettez pas votre fille dans jn couvent, élevez-la vous-même; votre mari »8t jeune, il est d'un bon naturel; voilà ce qu'il lous faut. Vous ne me dites point comment il it avec vous : n'importe» fût-il livré à tous les
goûts de sou êge et dessn omps» vous l'en arracherez par les vôtres saiv lui rien dire ; vos enfans vous aideront à le retenir par de« liens aussi forts et plusconstans que ceux de l'amour: vous passerez la vie la plus simple» il est vrai, mais aussi la plus douce et la plus heureuse dont j'aie Vidée. Mais encore une fois» si celle d'un ménage bourgeois vous dégoûte, et si l'opinion vous subjugue» guérissez-vous de la soif du bonhenr qui vous tourmente; car vous ne l'étancherez jamais.
Voilà mes idées : si elles sont fausses ou ridicules» pardonnez Terreur à riniention; je me trompe peut-être, mais il est sûr que je ne veux pas vous tromper. Bonjour, madame; J'imériC que vous prenez à moi me touche». et je vous jure que je vous le rends bien.
Toutes mes lettres sont ouvertes ; la dernière Ta été» celle-ci le sera; rien n'est plus certain. Je vous en dirais bien la raison, mais ma lettre ne vous parviendroit pas ; comme ce n'est pas à vous qu'on en veut, et que ce ne sont pas vos secrets qu'on y cherche, je ne crois pas que ce que vous pourriez avoir à me dire fût exposé à beaucoup d'indisccélion ; mais encore faut-il que vous soyez avertie.
A Là MÂMB.
Monqiiio, le 2 féTiier 1770.
Si votre dessein, madame, lorsque vous commençâtes de m'écrire, étoit de me circonvenir et de m'abuser par des cajoleries, vous avez parfaitement réussi. Touché de vos avances, je prêtois à votre âme la candeur de votre Age; dans l'attendrissement de mon cœur» je vous regardois déjà comme l'aimable consolatrice do mes malheurs et de ma vieillesse, et l'idée charmante que je me faisois de vous cffaçoit l'idée horrible des auteurs des trames dont je suis enlacé. Me voilà désabusé; c'est l'ouvrage de votre dernière lettre : son torlillage ne peut être ni la ré{^nse que la mienne a dû naturellement vous suggérer, ni le langage ouvert et franc de la droiture. Pour moi, ce langage ne cessera jamais d'être le mien : je vois que vous avez respiré i'air de votre voisinage. Eh ! mon Dieu» madame» vous voilà, bien jeuno, initiée à des mystères bien noirs! J'en suis fâché puur
CORRESPONDANCE
moi, î*eii ^ttia affligé pour vous... i vinguleux «09. . . I Adieu , madame .
Rousseau.
P, S. En reprenani «yee plus de sang-^froid votre lettre je trouve la mienne dure et même ajuste ; ear je vois que ce qui rend vos phrases embarrassées est qu'une involontaire sinciérité 8*y môle à la dissimulation que vous voulez avoir. En blâmant mon premiermoUvementjeneveux pourtant pas vous le cacher; n^i, madame, vous ne voulez pas me tromper, je le sens; c*est vous qu on trompe et bien cruellement. Mais, cela posé, il me reste une question à vous foire : Dans le jugmien t que vous porter de moi , pourquoi m'éccire? pourquoi merechercher?que me voulez-vous ? recherche-t-on quelqu'un qu'on n'estime pas? Eh ! je fuirois jusqu'au bout du monde un homme que je verrois comme vous paroissez me voir. Je suis environné, je lésais, d*espionsempres8ésetd'ardenssatellitesqui me flattent pour me poignarder; mais ce sont des traîtres, ils font leur métier. Mais vous, madame, que je veux honorer autant que je méprise ces misérables, de grftqe, que me voulez-vous? je vous demande sur ce point une réponse précise, et pour Dieu, suivez, en la faisant, le mouvement de votre cœur et non pas Timpuision d'autrui. Je veux répondre en détail à votre lettre, et j*espère avoir long-temps la douceur de vous parler de vous : mais, pour ce moment, commençons par moi ; commençons par nous mettre en régie sur ce que nous devons penser Vnn de Pautre. Quand nous saurons bien à qui nous parlons, nous en saurons mieux ce que QOUB aurons à nous dire.
Je vous prie, madame, de ne plus m*écrire sont un autre nom que celui que je signe, et que )e n*aurois jamais dà quitter.
A M. L'ABBé M.
Ilonqoin. par Boorgota, 17 1 70 (*)•
l*aavref avengtai que nom lommes!
ciel, démarque les împotteari« Kl force leurs |iarbare> cœon A s'ouvrir aux regards des bomiMs.
En véritéi monsieur, votre lettre n'est point
n noiisseaa n'a pas fait connottre le motif qui, pour cette jçUie et pour une vingtaine d'antres qui vont suivre, hi! a fait
d'un jeune hommequiabMofaidscoiieiljelli est d'un sage très* capable d'ea dooDer.Jt ne puis vous dire à quei point cette leitroin'a frappé : si vous avez en eBet l*ètoffé qa'eile annonce, il est à désirer ponr le hiea de f«R élève que ses parens sentent le prix de TbouK qu'ils ont m» auprès de lai.
Je suis, et depuis si loBg*>teRips, n ioiifa idées sur lesquelles vous me remettez, qa'ela me sont devenues absolument étrasgèrasib». tefois je remplirai, selon ma portée» Icdiroi que vous m'imposez ; mais je Boisbieo peniu^ que vous ferez mieux de vous en npporicn vous qa à moi sur la meilleure manièredera conduire dans le cas difficile où vous Toostmvez.
Sitôt qu*on s'est dévoyé de la droite roiteé la nature, rien n'est plus difficile que d'jreitrer. Votre enfant a pris un pli d'aotaotnài facile à corriger que nécesBairemeiittoat cef Tenvironne doit empêcher l'effet de lossië pour Y parvenir : c'est Qrdiaairemenilepnmier pli que les enfana de qualité coQineiai, et c'est le dernier qu'on peulleorfaire/ifflire, parce qu'il fau^ pour cela le commétiit» son qui leur vient plus tard qu'àttiil6U''>s eftfans. Ne vous effrayez dooe fn^^^ l'effet de vos soins ne réponde pail toûi^ chaleur de votre zèle ; vous deves youttt»^ à peu de sncoès jusqu'à ce qoe tdis lysii prise qui peut l'amener; mais ce n'est psue raison pour vous reiftoher en aneadaoï^fls voilà dans un bateau qu'un courant tttsrn^ entraîne en arrière, il faut beaucoup deinni pour ne pas reculer.
La voie qpe vous avez prise, et qoe m craignez n'être pas la meilleure, oe leieraie toujours sans doute; mais elle me ^là' meilleure en attendant. Il n'y a qae trois »
adopter ceCla OMDlère 4e dater, manièrfl que non» ie^ lal-méme ci-après convenir être bizarre tltm (^^' mentàceax à qui les lettres «toient adrcvéa- ^^^ même ponr le mauvais ^uattala qu'il a vis en t^àt»^ lettres, et doat le motif sans doute n'étoit autre qœ denf'^ 1er sans cesse à ses correspoodans les inquiétodes qui r^f''^
et le malheur de sa position. Qiiot qu'il ^ "^^^ " *^ leaiept q«e, daoïcette naBièniinsaiièred«<Utfr,)ttfH
le quantième sont eipriniés par les petiU chiffres itt^ dans ceux qui expriment Panoée, tdleaient qoeleclti^ Mrieur dMane le mois, et le 8iipérlem> to qoanti^'-^^ que nouaseau o*a pas Urd4 à sentir le ridicoie deortvi» rcrle ; Il en a fait justice lQi-m«me. en y renooç»*^
cours de l'année stilvnnte.
trumens pour agir sur les ftmes htimaines , la raison, le seniiaien( et la nécessité. Vous 9vez inutilement employé le premier ; il n'est pas vraisemblable que le second e^t plus d'effet ; reste le troisième ; et mon avis est quei pour quelque t^mps, voua devez vous y tenir, d'autant plus que la première et la plus importante philosQphie de i'bomme de tout étal et de tout âge est d'appr^dre à fléchir sous le dur joug de la oécepif ité : Clavoa trabales et eunfos manu gestan^ aken4^
Il est clair qt^e Topipion, ce monstre qui dévore le genre humain, a dé(|è fard de ses préjugés la tète du pelii bonhomme : il vpua regarde comme un homme à ses gages, une espèce de domestique fait pour lui obéir, pour complaire à ses caprices; et, dans son petit jugement, il lui parott fort étrange que ce soit vous qui prétendiez l'asservir aux vôtres; car c'est ainsi qu'il voit tout ce que vous lui prescrivez : toute sa conduite avec vous n'est qu'une conséquence de cette maxime, qui n'est pas injuste, mais qu'il applique mal, que c'est à Celui qui paie de commander. D'après cela qu'importe qu'il ait tort ou raison? c'est lui qui paie.
Essayez, chemin foisant» d'effacer cette opinion par des opinions plus justes, de redresser ses erreurs par des jugemens plus sensés : ticbez de X^x faire comprendre qu'il y a des chosea pluA estimables que la naissance et que les richesse; et pour le lui faire comprendre il ne fout pas le lui dire, il faut le lui faire sentir. Forcez su petite àme vaine à respecter la justice et lo courage , à se mettre à genoux devant la vertu, et n'allés pas pour cela lui chercher des livres; les hommes des livres ne seront jamais pour lui que des hommes d'un autre monde. Je ne sache qu'un seul modèle qui puisse avoir à SCS yeçi^ de la réalité ; et ce modèle, c'e^t vous, monsieur ; le poste que vous remplissez est à mes yeux le plus noble et le plus grand qui soit sur la terre. Que le vil peuple en pense ce qu'il voudra , pour moi je vous vois à la place de Dieu , vous faites un homme. Si vous vous voyez du même œil que moi» que cette idée doit vous élever en dedans de vous-même I qu'elle peut vous rendre grand en effet I et c'est ce qu'il faut ; car, si vous ne l'étiez qu'en apparence et que vous ne fissiez que jouer la vertu.
le petit bonhomme voua pénétreroit infeilliblement, et tout seroit perdu. Mais si cette image sublime du grand et du beau le frappe une fois en vous; si votre désintéressement lui apprend que la richesse ne peut pas tout ; s'il voit en vous combien il est plus grand de commander à soimême qu'à des valets ; si vous le forcez, en un mot, à vous respecter, dès cet instant vous l'aurez subjugué , et je vous réponds que, quelque semblant qu*ii fasse, il ne trouvera plus égal que vous soyez d'accord avec lui ou non, surtout si, en le forçant de vous honorer dans le fond dç ^on petit cœur, vous lui marquez en même temps faire peu de cas de ce qu'il pense lui-même, et ne vouloir plus vous fatiguer à le faire convenir de ses torts. Il me semble qu*avec une certaine fiiçon grave et soutenue d'exercer sur lui votre autorité, vous parviendrez à la fin à demander froidement à votre tour : Qu'est-ce que cela fait que nous soyons d' accord OH non P ex q\k'i\ trouvera, lui, que cela fait quelque chose. 11 faudra seulement éviter de joindre à ce sang-froid la dureté qui voua rendroit haïssable : sans entrer eu explication 'avec lui vous pourrez dire à d'autres en sa présence : « J'aurois fiiit mes délices de rendre » son enfancQ heureuse , mais il ne Ta pas V voulu, et j'aime encore mieux qu'il soit mat- » heureux étant enfant que méprisable étant » homme. • A l'égard des punitions , je pense comme vous qu'il n'en faut jamais venir aux coups que dans le seul cas où il auroit commencé lui-même; ses chàtimens ne doivent jamais être que des abstinences, et tirées , autant qu'il se p6ut , do la nature du délit; je voudrois même que vous vous y soumissiez toujours avec lui quand cela seroit possiUe , et cela sans affectation , sans que cela parût vous coûter, et de façon qu'il pût en quelque sorte lire dans votre cœur, sans que vous le lui dissiez, que vous sentez si bien la privation que vous lui imposez que c'est sans y songer que vous vous y soumettez vous-même. En un mot, pour réussir il faudroit vous rendre presque impassible, et ne sentir que par votre élève ou pour lui. Voilà, je l'avoue, une terrible tftche; mais je ne vois nul autre moyen de succès : et ce succès me parait assuré de part ou d'autre ; car, quand avec tant de soins vous n'auriez pas le bonhwr d'avoir
CORRESPONDANCE
fait un homme, n'est-ce rien que de l'être devenu?
Tout ceci suppose que la dédaigneuse hauteur de Tenfant n'est que la petite vanité de la petite grandeur dont ses bomies auront boursoufflé sa petite âme; mais il pourroit arriver aussi que ce f&t Teffet de l'Apreté cfun caractère indomptable et fier qui ne veut céder qu'à lui-même. Cette dureté , propre aux seuls naturels qui ont beaucoup d*étoffe , et qui ne se trouve guère au pays où vous vivez, n*est pas probablement celle de votre élève : si cependant cela se trou voit (et c'est un discernement facile à faire], alors il faudroit bien vous garder de suivre avec lui la méthode dont je viens de parler, et de heurter la rudesse avec la rudesse. Les ouvriers e«i bois n*emploient jamais fer sur fer ; ainsi faui-il faire avec les esprits roides qui résistent toujours à la force; il n'y a sur eux qu une prise , mais aimable et sûre, c*est l'attachement et la bienveillance : il faut les apprivoiser comme les lions par les caresses. On risque peu de gâter de pareils enfans ; tout consiste â s*en faire aimer une fois, après cela vous les feriez marcher sur des fers rouges.
Pardonnez, monsieur, tout ce radotage à ma pauvre tète qui diverge, bat la campagne, et se perd à la suite de la moindre idée : je n*ai pas le courage de relire ma lettre, de peur d'être forcé de la recommencer. J'ai voulu vous montrer le vrai désir que j'aurois de vous complaire et d'applaudir à vos respectables soins; mais je suis très-persuadé qu'avec les taiens que vous me paroissez avoir et le zèle qui les anime, vous n*avez besoin que de vous-même pour conduire, aussi sagement qu'il est possible, le sujet que la Providence a mis entre vos mains. Je vous honore, monsieur, et votts salue de tout mon cœur.
A M. MOULTOU
UonqQiii, le 17 1 70.
PaaYres iTeogleB que nooi sommes ! etc.
Cher Moultou, quoique vous paroissiez m*ou- Uicr, je vous aime toujours, et je n'ai pas voulu
m*éloigner de ce pays sans vous en avis et vous dire encore un adieu. Je compte? rester quinze jours ou trois semaines mm iji me rendre à Lyon : ces trois semaines nesr. roient bien précieuses pour rberborisaiiondf! mousses et des lichens, si la neige n'y por!<i( obstacle ; car probablement l'oocasionn'en^ viendra plus pour moi. Le temps, qui pir? vouloir se remettre, peut permettre on p>$.; et, après avoir été long-temps bien maIio^e,i compte tenter aujourd'hui l'analyse de qu:ques troncs d'arbres. Faites comme moi. AdF. je vous embrasse tendrement, et jeTovo* horte à m'aimer, car je le mérite.
J. J. Rousseau.
Je reprends un nom que je naurois jases dû quitter : n'en employez plus d'autre [« m'écrire.
A M ADAVB GOKCIBli,
née Rousseau.
lloiKiutii,le('v' Paa\ res aveugles que nous soaoa' *•
Ma bonne, ma chère, ma respecubletn».
né mourant, je vous pardonne de m'aroirto vivre, et je m'afflige de ne pouToiryoBsrewir^ à la fin de vos jours les tendres soins qttMW m'avez prodigués au commenccmentdrtm** A la première lueur d'une meillearefortnfier songeai à vous faire une petite part de 0»»^ sistance qui pût rendre la vôtre un peu pltef^' mode : je vous en fis aussitôt donner aî«. votre petite pension commença de counr i' même temps, savoir à la fin dema^8^'^ Il n'y a pas encore de cela trois ans rcvoiu-*. ces trois ans vous ont été payés tf avance aw par année : ainsi, quand vous ne recevriwrf d*un an d'ici, tout seroit encore en règle/n'y auroit encore rien d'arriéré. Mon inieat»'^est bien pourtant de continuer à tods 0 d'avance et Tannée qui commencera blcnu"' courir et les suivantes, autant que mes mo)^
(•) voyez la Icitrc à ilMvcrûols. do asiaaficr \1^
ANNIIr; J770.
mo lepermeurottl; mais» ma chère unie, je ne puis pas vous dissimuler que la dureié présente ei falure de ma situation me met dans la nécessité de compter avec moi--méme, sans quoi je ne me résoudrois jamais .à compter avec vous. Veuillez donc prendre un peu de patience dans l;i certitude de n*ètre pas oubliée ; et a'il arrivoit dans la suite que votre pension tardât à venir, CQ qui ne sera pas, autant qu'il me sera possiblC| dites-vous alors à vous-même : « Je c^n- ■ nois le cœur de mon neveu ; et sûre qu'il ne • m'oublie pas, je le plains de n'être pas en état » de mieux faire. » Adieu , ma bonne et respectable tante : je vous recommande à la Providence ; faites la même chose pour moi , car j'en ai grand besoin, et recevez avec bonté mes plus tendres et respectueuses salutations.