‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 130 sur 158 · AU MARQUIS DE CONDORCET · texte numérisé non relu

AU MARQUIS DE CONDORCET

Uooquio, le 17 Y 70* Pauvret t/fen^es que nom tommeiî etc.

jo suis pénétré, monsieur, de Tbonneur que VOUS me faites de m'envoyer vos Essaii d'Anor lyse, et je m'en sens digne par ma sensibilité, quoique je le sois si peu par mon intelligence, trop bornée pour me mettre en état de lire cet ouvrage, que ma tète affoiblie ne me pern)et(roit même plus de suivre quand j^aurois les connoissances nécessaires pour cela. Que je vous enrie de cultiver de profondes éludes qui mènent à des vérités qu'un homme isolé peut dire impunément à ses semblables, sans avoir besoin de tenir à des parfis et de se donner des appuis I Si j'avois à renaître, je tàcherois d être votre disciple pour mériter l'honneur d*étrG un jour votre émule et votre ami ; mais ne pouvant, dans mon ignorance, être que votre stupide admirateur, je vous remercie au moins du moment de véritable douceur que votre obligeante attention jette sur ma triste existence. Je vous salue, monsieur, et vous honore de tout mon cœur.

A If. DE 8|U4>T.

Ilmtqniii, p^r Bourgofn, le 17 -^ 70, Paiivns avciigtea que nous sommes! etc.

J'honorois vos talens, monsieur, encore plus le digne usan^ que vous en faites, et j'admirois comment le même esprit patriotique nous avoit conduits par. la même route à des destins si contraires, vous à l'acquisition d'une nouvelle patrie et à des honneurs distingués, moi à la perte de la mienne et à des opprobres inouïs.

Vous m'avez ressemblé, dites-vous, par le malheur ; vous me feriez pleurer sur vous, si je pouvois vous en croire. Ëtes-vous seul en terre étrangère, isolé, séquestré, trompé, trahi, diffamé par tout ce qui vous environne, enlacé de trames horribles dont vous sentiez l'effet, sans pouvoir parvenir à les connottre, à les démêler ? Êtes-vous à la merci de la pui»sance, de la ruse, de 1 iniquité, réunies pour vous traîner dans la fange, pour élever autour de vous une impénétrable œuvre de ténèbres, pour vous enfonce/ tout vivant dans un cercueil I Si tel est ou fut votre sort, venez, gémissons ensemble, mais en tout autre cas, ne vous vantez point de faire avec )noi société de malheurs.

Je lisois votre Bayard, fier que vous eussiez trouvé mon Edouard digne de lui servir de modèle en quelque chose : et vous me faisiez vénérer ces antiques François auxquels ceux d'aujourd'hui ressemblent si peu, mais que vous faites trop bien agir et parler pour ne pas leur ressembler vous-mêmes. A ma seconde lecture je sius tombé sur un vers qui m'avoit échappé dans la première, et qui par réflexion m'a déchiré (*). J'y ai reconnu, non, gr&ces au ciel, le cœur de Jean-Jacques, mais les gens à qui j'ai affaire, et que, pour mon malheur, je conno s trop bien. J'ai compris , j'ai pensé du moins qu'on vous avoit suggéré ce vers-là : Misère humaine I me suis-jedit. Que lesméchans diffament les bons, ils font leur œuvre; mais comment les trompent-ils les uns à l'égard des autres? leurs âmes n'ont-elles pas pour se rrconnoître des marques plus sûres que tous les

(*> n est probable que ce Yen étoit le secoadde cesdeux-cl

Oue 4« rcrt« brlllmt dans fon faui repenltr! IVut-OD »i bien la |iriBilrc, cl ne la pa.« sratirt

CORRESPâNDAttCE.

prestiges des impottdiint J'ai pu douter queir ques instans, je l'avoue, si vous n*étiez point séduit plutôt que trompé par mes ennemis.

Dans ce même temps j*ai reçu votre lettre et votre Gabrielle, que j'ai lue et relue aussi, mais avec un plaisir bien plus douK que celui que m'avoit donnéle guerrier Bavard; car Théroîsme de la valeur m'a toujours moins touché que le charme du sentiment dans les Âmes bien nées. L'attachement que cette pièce m'inspire ponr son auteur est un de ces mouremens, peutêtre aveugles» mais auxquels mon cœur n'a jamais résisté. Ceci me mène à l'aveu d'une avtre folie à laquelle il ne résiste pas mieux, c'est de fiiire de mon Héloîse le critérium sur lequel je juge du rapport des autres cœurs avec le mien. Je conviens Tolonliers qu*on peut être plein d'honnêteté, de vertu, de sens,' de raison^ de goût, et trouver ce roman détestable ; quiconque ne l'aimera pas peut bien avoir part à mon estime, mais jamais à mon amitié ; quiconque n'idolâtre pas ma Julie ne sent pas ce qu'il fiiut aimer; quiconque n'est pas l'ami de Saint*4^reux, ne sauroit être te mien ; diaprés cet entêtement, jugex du plaisir que j'ai pris , en lisant votre Gabricile, d'y retrouver ma Julie un peu plus héroïquement requinquée , mais gardant son même naturel, animée peut-être d'un peu plus de chaleur, plus énergique dans les situations tragiques, mais moins enivrante aussi, selon moi , dans le calme. Frappé de voir dans des multitudes de vers à quel point il faut que vous ayez contemplé cette image si tendre dont je suis le Pygmalion, j'ai cru, sur ma règle ou sur ma manie , que la nature nous «voit faits amis, et, revenant avec plus d'incertitude aux vers de votre Bayard, j'ai résolu d'en parler avec ma franchise ordinaire, sauf i vous de me répondre ce qu'il vous plaira.

Monsieur de Belloy, je ne pense pas de l'honneur, comme vous de la vertu, qu'il soit possible d'en bien parler, d'y revenir souvent par goût, par choix, et d'en parier toujours d'un tf>n qui touche et remue ceux qui en ont, sans l'aimer et sans en avoir soi-même : ainsi, sans vous connoitre autrement que par vos pièces, je vous crois dans le cœur 1* honneur d'un ancien che va I ier; et jo vous demande de vouloir me dire sans détour s'il y a quelques vers dans votre Bayard dont en l'écrivant vous m'ayez voulu

faire l'application ; dites-moi iiflip]cin«t «i ou non, et je vous crois.

Qkiant au projet de rèchaaSer les C(Boni vos compatriotes par l'image des aniiqaei tin tus de leurs pères, il est beau, mais i) est nia: l'on peut tenter dé guérir des malades, mi non pas dti ressusciter des morts. Yods n» soixante-dix ans trop lard. GoatemponiDà grand Gatinat, du brillant Villars.daTertiai Mnelon, Vous auriez pu dire : YoiU eacoreiks François dont je vous paHe^ leOr race n'est]» éteinte ; mais aujourd'hui vottsa'fitesplBs^ vox chmans indeserto. Voasne metieipis»lement sur la scène des gens d'an aatre»», mais d'un autre monde ; ils n'ont plosnaà commun aveccelui<^ci.IlneresteàTotreitt!K, pour se consoler de n'avoir plos de rote.» de n*y plus croire et de la difliamerdansls» très. Oh, s'il étoit encore des BayardeoFnec. avec quelle noble colère, avec qaelle rire à gnation...» I Croyez-moi, de Beltoy.Mliiâ plus de ces beaux vers à la gloire éaum François, de peur qu'on no soit tenté, par !i justesse de la parodie, de l'appli^icen d'aujourd'hui.

Adieu, monsieur. Si celte Itittifoo |»rvienif je vous prie de m'en doRWi^*^ que je ne sois pas injuste : je foosnk^wi^ mon cœur*

A M. DE SAIflT-GERIIAIK.

( Cette lettre étoit incline dans odleqvi «A-l

▲ lloiM|ain,lei7^^ Pauvret iveoglee (|iie nom tommei! tic

Vous verrez, monsieur, qae la l^w^ jointe étoit commencée avant votre reio»^ Grenoble, et que, par conséquent, j ai Dt» le temps de la mettre en meilleur eut; intf vous avoue que l'angoisse et les serreoctt' cœur que j'éprouvois en récrivant ne n^ pas permis d'en faire une auure copie p^ net. L'indignation qui m'arrètoitàchaqael.{ m'a trop fait sentir que le r6le d'accosé ï^t^ fait pour moi. Malgré le désordre qui r^*^ cette lettre, elle coiï tient des éclaircissea dont j'ai cru que vousnedédaignericipasJl* le dépositaire, et qui peuvent importerooî

ANNÉiE 1770.

nu triomphe de la vérité. Jo ne vous demande point» monsieur, de secret sur cette lettre; j'ose prévoir qu'un jour elle sera dans votre famille un monument non méprisable de vos bontés pour celui qui Ta écrite et de Thonneur qu'il sut rendre à vos vertus.

Mon état ne me permet point de tenter le voyage de Bourgoin par le temps qu'il fait, et je m'oppose absolument à tout désir que vous pourriez avoir de renouveler pour moi cette œuvre de miséricorde ; au lieu du plaisir que me donne toujours votre présence» vous ne m'apporteriez que des alarmes pour votre sanlé et pour votre retour. Cependant, avant de nous séparer vraisemblablement pour toujours, que j'aie au moins , s*il m'est possible , la douceur d'embrasser encore une fois mon consolateur. Je compte, monsieur, sur ce que vous me dites drrnièrement, que vous aviez encore au moins huit à dix jours à rester à Bourgoin, et je tâcherai d'en prendre un, s'il m'est possible, pour me rendre auprès de vous. Si malheureusement votre départ étoit accéléré^ je vous prierois de vouloir bien me le faire dire, afin que je ne fisse pas un voyage inutile.

Monsieur, veuille le ciel vous payer en prospérités tant sur vous que sur madame de Saint- Germain et sur votre aimable et florissante famille, le prix des bofttés dost vous m'avez comblé ! Souvenex-vous quelquefois d'un infortuné qui ne mérite point ses malheurs, qui vous prouva sa vénération pour vous par sa confiance, et qui, par le droit qu'il se sent à votre estime , se glorifiera toujours d'y avoir part.

«n iiftn»

MonqoinJelT^ro.

PWTTei aTMglet c|ne noaa

letc.

Où ètes-vous, brave Saint-Germain? Quand lourrai-je vous embrasser, et réchauffer au ou de roire courage eelui dont j'ai besoin pour iipporter les rigueurs de ma destinée? Qu'il st cruel, qu'il est déchirant pour le plus ailant des hommes de se voir devenir l'horreur c ses semblables en retour de son tendre atta«* bernent pour eux, et sans pouvoir tmncitier

la cause de cette frénésie^ ni par conséquent la guérir! Quoil l'implacable animosité des raéchans peut-elle donc ainsi renverser les tètee et changer les cœurs de toute une nation , de toute une génération? lui montrer noir ce qui est blanc; lui rendre odieux ce qu'elle doit aimer; lui fiaire estimer l'iniquité , justice ; la trahison, générosité? Ah! c'esl aussi trop accorder à la puissance que de lui soumettre ainsi le jugement, le sentiment, la raison, et de se dépouiller pour elle de tout ce qui nous fait hommes.

Quels sont mes torts envers M. de Choiseul? Un seul, OMIS grand, celui d'avoir pu l'estioier. Dans ma retraite je ne connoiasois de hii que son ministère : son paete de famille me prévint en faveur de ses talcns. H avoit paru bien disposé pour moi: cette bienveillance m'en a voit inspiré* Je ne savots rien de son naturel, de ses goûts, de ses inclinations, de son caractère; et, dans les ténèbres* où je suis plotf é depuis tant d'an-nées, j'ai long-temps ignoré tout cela. Jugeant du reste par ce qui m'étoiftconnu, je lui donnai des louanges qu'il néritoit trop peu pour les prendre au pied de la lettre. Il se crut insuké; de là, sa haine et tous mes malheurs. En me punissant de mon tort, il m'en a corrigé. S'il me punit maintenant 4e lui rendre justice , il ne peut être trop sévère ; car assurément je la lui rends bien.

Pour mieux assouvir sa vengeance, il n*a voulu ni ma mort, qui finissoit mes malheurs, ni ma captivité, qui m'eût du moins donné le repos. Il a conçu que le plus grand supplice d'une âme fière et brûlante d'amour pour la gloire étoit le mépris et l'opprobre, et qu'il n!y avoit point pour moi de pire tourment que celui d^étce haï ; c'est sur ce double objet qu'il a dirigé son plan. Il s'est appliqué à me travestir en monstre effmyable; il a concerté dans le secret l'œuvre de ma difbmation ; il m'a tm enlacer dé toutes partftpar ses satellites ; il m'a fait traîner par eux dans la fange; il m'a rendu la fable du peuple et le jouet de la canaille. Pour m'aocabler encore mieux de la haine publique, il a pris soin de la faire sortir par les moqueuses caresses des fourbes dont il me faisoit entourer ; et, pour dernier raffinemeft, il a fait en sorte que partout les égards et les al teni fons parussent me suiv re, afin que, quand.

T. IV

CORRESPONDANCE

trop sensible aux outrafros, j'exhaleroîs quelques phiinles, j'eusse Pair d'un homme qui •'est pas à son aise ivec hii-mème, et qui •e plaint des autres parce qu'il est mécontent de lui.

Pour m'isoler et m'ôler tout appui , les moyens étaient simples. Tout cède à la puissance , et presque tout à l'intrigne. On connoissoit mes amis; on a travaillé sur-eui ; aucun n*a résisté. On a évonié parla poste toutes les correspondances que je pouvois avoir. On m*a détaché de temps en temps de petits chercheurs de places, de petits imploreurs de recommandations, pour savoir par e«x s'il ne restoit personne qui eût pour moi de la bienveillance , el travailler aussitôt à me l'ôter. Je connots si bien ce manège , et j'en ai si bien senti te succès, que je ne serois pas sans crainte pour M. de Saint*Germain lui-même, si je le savois moins clairvoyant, et que je connusse moins sa sagesse et p fermeté. Parmi les objets de tant de vigilance , mes papiers n'ont pas été oubliés. J*ai aonfié tous ceux q«e j'avois an des mains amies, ou qae je erus telles : tous soBlà la merci de mes ennemis. Enfin, ontn'a lié moi-même par des engagemens dont j'ai cru vainement acheter mon repas, et qui n'ont servi qu'à ne livrer pieda et poings liés au sort qu'on vouloit me faire. On ne m'a laissé pour défense que le ciel, dont on ne s'embarrasse guère, et mon innonsnce, qu'on n'a pu m'ôter.

Parvenu une fois i ce point, tout le resta va de lat»mème et sans la moindre difficulté. Les gens chargés de disposer de moi ne trouvent plas d'obstacles. Lbb essaims d'espions maiveilians et vigilana dont je suis entouré savent comment ils ont à faire leur cour. S*il y /i du bien , ils se garderont de le dire , oji prendront grand soin de le trayeetir; s'A y a du mal , ils l'aggraveront ; a'il. n'y en a pas, ils l'inventeront. Us peuvent me charger tout à leur aise ; ils n'out pas peur de me trouver là pour les démentir. Chacun veut prendre part à la fête, et présenter le plus beau bouquet. Dès qu'il est convenu que je suis un homme noir, c'est à qui me conirouvera le plus de crimes. Quiconque en a fait un, peut ea faire cent, et vous verres que bientôt j'irai violant» biùhmt, empoisonnant, assassinant à droite et à gauche

pour mes menus plaisirs, sans m'embarnsser des foule? de surveillans qui me guettent, noi songer que les planchers, sous lesquels je sois, ont des yeux, que les murs qui m'entoareul ont des oreilles, que je ne fais pas un pasqoj ne soit compté, pas un mouvement de doigt qui ne soit noté, et sans que durSnt toota temp»-là personne ait la charité de poarrmr à la sûreté publique en m'empêchantdecoe. tinoer toutes ces hdrreurs, dont ils se eoitentent de tenir tranquillement le registre, lands que je les fais tout aussi tranquillement soa leurs yeux , tant la haine est aveugle etb^ dans sa méchanceté t Mais n'importe, dès qu'il s'agira de m'imputerdes forfaits, je vous réponds que le bon M. de Choiseul sera Goukut sur les preuves , et qu'après ma mort touiei ces inepties deviendront autant defiiitsiocoDtestables, parce que monsieur Tun, et roouieur l'autre , et madame celle-ci , et tnademoisel)e celle-là, tous gens de la plus haute probité, in auront attestés, et que je ne ressasdtenipu pour y répondre.

Bncore une fois, tout devient facile, et désormais on va Ihire de moi tout ce qu'otTOodra de mauvais. Si je reste en repos, c'aC(|De je médite des crimes, et peut-être iepin^t tous, celui de dire ia vérité. Si , pour hm dituraire de mes maux , je m'amuse à rétodedei plantes , c'est pour y chercher des poim. Mon Dieul quand quelque jour ceux qai auront quel fut mon caractère, et qui liroatna éerits , apprendront qu'on a fait de Jeaa-Jicqu^ Rousseau un empoisonneur, ih densoderont quelle sorte d'êtres ezistoit de son temps, et ne pourront croire que ce fassent des hommes.

Mais comment en est-on venu là?qDeifot le premier forfait qui rendit les autres croj»bles? Voilà ce qui me passe, voiii l'étonnaott énigme. C'est ce premier pas qu'il faot expliquer, et qui n'offre à mes yeux qu'un aWne impénétrable. Monsieur de Saint-Ciermaio, dans ce que vous conaoïsses de moi par toosmême, trouvez-vous de l'étoffe pourftirew scélérat? Tel je parois à vos yeux depoispl"^ d'un an, tel je Fus pendant près desoixaDt& Je n'eus jamais que des goûts ieanétes,qv dos passions douces ; je viUkMf^i , poor »^ dire, moi-même; je me livrai par choix m

7ys

meiileitres ôtiidos ; je ne cvltivai que des talons aimnbies. J'aimai toujours la retraite, ta vie paisible et solitaire. J'ai passé la jeunesse et l'À^e mAr, chéri de mes amis» bien voulu de mes conuoissances , tranquille, heureux, content de mon sort, et sans avoir eu jamais qu'une seule querelle arec un extravagant (*), laqoellc tourrci tout à Ria gloire. Malheurisiisement ayant déjà pMsé l'âge mûr, je me laissai tenter enfin de communiquer au public, dans des livres qui ne respirent que la vertu, des maximes que je crus utiles à mes semblables, ou de nouvelles idées pour le progrès des beaux-arts. Me voilà devenu depuis lors un homme noir; de quelle façon? je Tignore. Eh ! quels sont c^ malheureux dont les âmes sombres et concentrées couvent le crime? Sont-ce des auteurs, des gens de lettres dévoués à la paisible occupation d*écrire des livres, des romans, de la musique, des opéra ? Ont-<ils des cœurs ouverts, confians, faciles à s'épancher? Et où de pareils secrets se cacheroient-ils un moment dans le mien, transparent comme le cristal, et qui porte à l'instant dans mes yeux et sur mon visage chaque mouvement dont il est affecté? Seul, étranger, sans parti, livré dans ma retraite à de pareils goûts, quel avantage, quel moyen, queHe tentation pou-* vois-je avoir de malfaire? Quoi! lorsque Tamour, la raison, la vertu, prenoient sous ma plume leurs plus dtrax, leurs plus énergiques accens; lorsque je m'enivrois à torrens des plus délicieux seniimens qui jamais soient entrés dans un co&ur d*homme ; lorsque je planois dans Tempyrée au milieu des objets charmans et presque angéliques dont je m'étois entouré, c'étoit précisément alors^ et pour la première t'ois, que ma noire et farouche ftme méditoit, digéroit, oommettoit les forfaits atroces dont on ne me voila l'imputation que pour m*Ater les moyens de m'en défendre, et cela sans motif, sans raison, sans sujet, sans autre intérêt que celui de satisfaire la plus infernale férocité I Et l'on peut... Si jamais pareille contradiction, pareille extravagance, pareille absurdité, pou* voît réellement trouver foi dans l'esprit d'un homme, oui, j'ose le dire sans crainte, il faudroit étouffer cet homme-là.

Los passions qui portent au crime sont

(*) Le comte de Uontaigii, ambassadeur i Venise. G. r.

unalogups ù leurs pém effets. Où furent les miennes? Je n'ai connu jamais les passions haineuses; jaiaais l'envie, la méchanoocé, la vengeanceiD'entrèreni dans mon cœur. Je suis bouillant, emporté, quelquefois colère, jamais fourbe ni rancunier; et quand je cesse d'aimer quelqu'un, cela saperçoit bien vite. Je hais rennemi qui veut me nuire ; mais, sitdt que je ne le crains plus, je ne le hais plus. Que l)idurot, que Grimm sunmit, le prentier, le plus caché, le plus ardent, le plus implacable, celui qui m'attira tous les autres, dise pourquoi il me hait. Eat-ce pour le itinl qu'il a reçu de moi? Non, c'est pour celui <\nï\ m'a fait, carsouvent Toffensé pardonne, mais l'offenseur ne pardonne jamais. Dirai-je mes torfs en vers lui? j en sais deux : le premier, je l'ai trop aimé ; le second, $on cœur fut déchiré pur la louange qui n'éioit pas pour /mî (*], Si lui, si Diderot, ont quelque autre grief, qu'ils le disent. lisent découvert, dira-t-on,que j'étoisun monstre. Ahl c'est une autre aff^aire ; mais toujours est-il sûr que ce monstre ne leur fit jamais de mal.

Madame ia comtesse de Boufflers me hait, et en feaime; c'est tout dire. Quels sont ses griefs? lies voici.

Le premier. J'ai dit dans YHéloïse que la femme d*un charbMmier étoit plus respectable que la maltresse d'un prince : mais, quand j'écrivis ce passage, je ne songeois ni à elle ni à aucune femme en particulier ; je ne savois pas même alors qu'il existât une comtesse de Boufflers, encore moins qu'elle pût s'offenser de ce trait, et je n'ai fait que long-^temps après connoissance avec elle.

Le second. Madame de Boufflers me consulta «ur une tragédie en prose de sa façon, c'està-dire qu'elle me demanda des éloges. Je lui donnai ceux que je crus lui être dus ; mais je l'avertis que sa pièce ressembloit beaucoup à une pièce angloise que je lui nommai : J'eus le sort de Gil Blas auprès de l'évéque prédicateur.

Le troisième. Madame de Boufflers étoit ni-* niable alors, et jeune encore. Los amitiés dont elle m'honora me touchèrent plus qu'il n'ei^t fallu peut-être : elle s'en aperçut. Quelque trmps après j'appris ses Ii«iis4>ns, que dans ma

(*) r.i«M|;e rrmarqnablv du Pelit P%'ophvtê;wift9^e de M. Griiiitn. et dans lrt|uet il »'f!»t peint saos f song'r.

CORRESPONDANCE

bêiise je ne sa vois pas encore. Je ne crus pas qu*il convînt à Jean-Jacques Rousseau d'aller sur les brisées d'un prince du aang» et je me relirai. Je ne sais, monsieur» ce que vous penserez de ce crime; mais il seroit smgulier que tous les malheurs de ma vie fussent venus de trop de prudence, dans un homme qui en eut toujours si peu.

Madame la maréchale de Luxembourg me hait; elle a raison. J'ai commis envers elle des balourdises, bien innocentes assurément dans mon cœur, bien involontaires, mais que jamais femme ne pardonne, quoiqu'on n*ait pas eu riniention de l'offenser. Cependant je ne puis la croire essentiellement méchante, ni perdre le souvenir des jours heureux que j'ai passés près d'elle et de M. de Luxembourg. De tous mes ennemis elle est la seule que je croie capable de retour, mais non pas de mon rivant. Je désire ardemment qu'elle me survive, sûr d'être regretté,peut-étre pleuré d'elle après ma mort.

Ajoui^ez à cette courte liste &1. de Choiseul, dont j'ai déjà parlé, et qui malheureusement à lui seul en vaut mille ; le docteur Tronchin, avec qui je n'eus d'autre tort que d'être Genevois comme lui, et d'avoir autant de célébrité, quoique j'eusse gagné moins d'argent; enfin le baron d'Holbach, aux avances duquel j'ai résisté long-temps, par la seule raison qu'il étoit trop riche : raison que je lui dis pour réponse à aes instances, et qui malheureusement ne se trouva que trop juste dans la suite. Sur mes premiers écrits et sur le bruit qu'ils firent, il se prit pour moi d'une (elle haine, et, comme je crois, par Timpulsion de Grimm, qu'il me traita, dans sa propre maison, et sans le moin*dre sujet, avec une brutalité sans exemple. Diderot, et Af • de Margency, gentilhomme ordinaire du roi, furent Témoins de la querelle; et le dernier m'a souvent dit depuis lors qu'il avoit admiré ma patience et ma modération.

Ces détails, monsieur, sont dans la plus exacte vérité. Trouvez-vous là quelque méchanceté dans le pauvre Jean-Jacques? Voilà pourtant les seuls ennemis personnels que j'aie eus jamais. Tous les autres ne le sont que par jalousie, comme d'Alembert, avec lequel j'ai eu tiès-peu de liaison; ou sur parole, comme \^ foule; ou parce qu'en général les lâches ai-

ent ài faire leur oour aux puisans, en aAevaut d'accabler ceux qu'ils opprimeot. Qw puis-je faire à cela?

Les naturels haineux, jaloax, iDéGbafls,6i se déguisent guère; leurs propos, leurs écè décèlent bientôt leurs penchans; ils Toot unjours se mêlant des afEaires des aalres; la pointes de ta satire lardent leon discours ei leun ouvrages; lea mots converts, laaUusi» malignes leur jappent malgréeux.Mesècni sont dans les mains de tout le monde, eiToi coiiBoiseez mon ion. Veuillez, monsieur, jujs par vous-mèmo, et voyez s'il y a de lamalipii dans mon cœur.

Le jeu: je ne puis lesouSrir. ieD'airniment joué qu'une fois en ma vie aoRedonei Venise : je gagnai beaucoup, m'eanojaU ne jouai plus. Les échecs, où Ton ne jooeria sont le seul jeu qui m'amuse. Je n'ai pispei' d'être un Béverley.

L'ambition, l'avidité, l'avarice: je suis irrf paresseux, je déteste trop la gène, j'aioeiFii mon indépendance pour avoir desgoâtsfii demandent un homme laborieuZfTi^Menr* tisan, souple, intrigant» les àiiméBmede les plus contraires à mon humeat.tt'H-ooro souvent aux toilettes des femmes, of^^^ antichambres des grands? ce sompffns»^^ les portes de la fortune. J'ai refuébeacoip de places, et n'en recherchai januiis.CfitF paresse que je suis attaché à l'argent que] a*. crainte de la peine d'en chercher quand jeon ai plus : mais je ne crois pas qa'ii mesoitarm^ de ma vie, ayant le nécessaire dn mope&t,Q' rien convoiter au-delà ; et, après atoir tw dans une honnête aisance, je me toispr^> manquer de pain sur mes vieux jours, saase^ avoir grand souci. Combien j'ai laissé échapi^' de choses par ma nonchalance i les reieair^^ à les saisir! Citons un seul fait. UoreceTei: général des finances auquel j'étois attaché <i^ puis long-temps m'offre sa caisse, je i'accfpi^ au bout de quinze jours l'embarras, l'assoj^ tissement, l'inquiétude surtout de celte v^bdite caisse, me font tomber malade. Je ^' par quitter la caisse, et me faire copiste de i^ sique à six sous la page. M. de FraDcneil. M^ je marque ma résolution, me croit encore dati le transport de la fièvre, vient me TOir, i?parle, m'exhorte, ne m'ébranle pas : ila"^

inotilement ; et , voyant ma réBolution bien

prise et bien confirmée» it dispose enfin de sa

ea't»se, et me donne un successeur. Ce fait seul

prouve, ce me semble, queFavidité de l'argent

n'est pas mon défiiut : et j'en pourrois donner

des preuves récentes plus fortes que celle-là.

Et de quoi me serviroit l'opulence? Je déteste

le luxe, j'aime la retraite, je n'ai que les goûts

de la simplicité, je ne saurois souffrir autour

de moi des domestiques ; et quand j'aurois cent

mille livres de rente, je ne voudrois être ni

mieux vêtu, ni mieux logé, ni mieux nourri

que je ne le suis. Je ne voudrois être riche que

pour faire du bien, et l'on ne cherche pas à

satisfaire un pareil goût par des crimes.

Les femmes... I Oh 1 voici le grand article; car assurément le violateur de la chaste Vertier doit être un terrible homme auprès d'elles, et le plus difficile des travaux d'Hercule doit peu lui coûter après celui-là. II y a quinze ans qu'on eût été étonné de m*entendre accuser de |>areiile infamie : mais laissez faire M. de Choiseul et madame de Boufflers ; lia ont bien opéré d'autres métamorphoses, et je les vois en train de ne s'arrêter plus guère que par l'impossibilité d'en imaginer. Je doute qu'aucun homme ait eu une jeunesse plus chaste que la mienne. J'flvois trente ans passés sans avoir eu qu'un seul attachement, ni fait à son objet qu'une seule infidélilé (*) ; c'étoit là tout. Le reste do ma vie a doublé cette licence (**), je n'ai pas été plus loin. Je ne fais point honneur de cette réserve à ma sagesse, elle est bien plus due à lua timidité ; et j'avoue avoir manqué par elle bien des bonnes fortunes que j'ai convoitées, et qui, si j'en avois tenté l'aventure, ne m'auroient peut-être pas réduit au même crime auquel, selon la Vertier, m'ont entraîné ses attraits.

Pour contenter les besoins de mon cœur eu- :;orc plus que ceux de mes sens, je me donnai jne compagne honnête et fidèle, dont, après iTÎngt-oinq ansd épreuve et d'estime, j'ai fait ma 'ennme.Si c'est là ce qu'on appelle de la débau- ;he, je m'en honore, et ce n'est pas du moins ;elle-là qu i mène dans les lieux publics. L'exemple, la nécessité, l'honneur de celle quim etoit hère, d'autres puissantes raisons me firent

(*) Soo aTentore itm madame de Larnase. G. P. i^*) lé/t souper lait atec Giimm chez KlapdeU» et ee qui eo été la soltc G. P.

confier mes enfans a l'établissement fait pour cela, et m'empêchèrent de remplir moi-même le premier, le plus saint des devoirs de la nature. En cela, loin de m'excuser, je m'accuse : et quand ma raison me dit que j'ai Fait dans ma situation ce que j'ai dû f;iire, je l'en crois moins que mon cœur qui gémit et qui la dément. Je ne fis point un secret de ma conduite à mes amis, ne voulant pas passer à leurs yeux pour meilleur que je n'étois. Quel parti les barbares en ont tiré! Avec quel art ils l'ont mise dans le jour le plus odieux 1 Comme ils se sont plus à me peindre en père dénaturé, parce que j'étois à plaindre ! comme ils ont cherché à tirer du fond de mon caractère une faute qui fut Tou* vrage de mon malheur! Gomme si pécher n*étoit pas de l'homme, et même de l'homme juste. Elle fut grave, sans doute, elle fut impardonnable ; mais aussi ce fut la seule, et je l*ai bien expiée. A cela près, et des vices qui n'ont jamais fait de mal qu*à moi, je puis «exposer à tous les yeux une vie irréprochable dans tout le secret de mon cœur. Ah ! que ces hommes si sévères aux fautes d autrui rentrent dans le fond de leur conscience, et que chacun d'eux se félicite s'il sent qu'au jour où tout stuis exception sera manifesté, lui-même en sera quitte à meilleur compte I

La Providence a veillé sûr mes enfans par le péché même de leur père. Eh Dieu ! quelle eût été leur destinée s'ils avoient eu la mienne à partager? que seroient-ils devenus dans mes désastres? Ils seront ouvriers ou paysans; ils passeront dans l'obscurité des jours paisibles; que n'ai-je eu le même bonheur I Je rends au moins grâce au ciel de n'avoir abreuvé que moi des amertumes de ma vie, et de les en avoir préservés. J'aime mieux qu'ils vivent du travail de leurs mains sans me connottre, que de les voir avilis et nourris parla traîtresse générosité de mes ennemis, qui les instruiroient à haïr, peut-être à trahir leur père; et j'aime mieux cent fois être ce père infortuné qui commit la faute et qui la pleure, que d'être le méchant qui la révèle, l'étend, l'amplifie, l'aggrave avec la plus maligne joie, que d'être l'ami perfide qui trahit la confiance de son ami, et divulgue, pour le diffomer, le secret qu'il a versV dans son seia.

Mais des fautes, quelque grandes qu'elles

CORRfôPOKDANCE.

•oient» n'en supposent pas de contradictoires. Iics débauchés sont peu dans le cas d*en commettre de pareilles, comme ceux qui s'occupent dans le porta charger des vaisseaux, que bientôt ils perdent de vue, ne songent guère à les assurer. Mes aitachemcns me préservèrent <iu désordre; et toujours, je ie répète, je fus réglé dans mes mœurs. Je ne doute pas même que celles de ma jeunesse n'aient contribué dans la suite à répandre dans mes écrits cette vive chaleur que les gens qui ne sentent rien prennent pour de l'art, mais que lart ne peut contrefaire, et que ne sauroit fournir un sang appauvri par la débauche. Pour répondre à ces hommes vils qui m'osent accuser d*avoir gagné, dans des lieux que je ne connois point, des maux que je connois encore moins, je ne voudrois que la Nouvelle Héloise, Est-ce ainsi qu'on apprend à parler dans la crapule? Qu'on prenne auunt de débauchés qu'on voudra, tous doués d'autant d'esprit qu'il est possible, et je les défie entre eux tous de faire une seule page à mettre à côté d'une des lettres brûlantes dont ce roman n*abonde que trop. Non, non; il est pour Tâme un prix aux bonnes mœurs, c'est de la vivifier. L'amour et la débauche ne sauroient aller ensemble; il faut choisir. Ceux qui les confondent ne connoissent que la dernière ; c'est sur lenr propre état qu'ils jugent du mien : mais ils se trompent; adorer les femmes et les posséder sont deux choses très-différentes: ils ont fait l'une, et j'ai fait Tautre. J*ai connu quelquel^iis leurs plaisirs, mais ils n'ont jamais connu les miens.

L'amour que je conçois, celui que j'ai pu sentir, s'enflamme à l'image illusoire de la perfection de l'objet aimé ; et cette illusion même le porte à l'enthousiasme de la vertu ; car cette idée entre toujours dans celle d'une femme parfaite. Si quelquefois l'amour peut portcT au crime, c'est dans Terreur d'un mauvais choix qui nous égare, ou dans les transports de la jalousie : mais ces deux états, dont aucun n'a jamais été le mien, sont momentanés et ne transforment point un cœur noble en une &me noire. Si l'amour m'eût fait faire un crime, il faudroit m'en punir et m'en plaindre ; mais il ne fliè rendroit pas l'honneur des honnêtes gens.

Voilà tout, ce me semble, à moins qu'on no veuille ajouter l'amour de la solitude ; car cet

amour fut la première marque à laquelle Dido rot parut juger que j'étois un scélérat. St! mystérieuses trames avec Grimmétoienicm.

mencées quand j'allai vivreà rHennitsge;!!^^ blia quelque temps après k Fils ««(wre^jp lequel il inséra ceue sentence : //n^aff méchant qui soit sevh Je lui écriTÎsaTrctrr dresse pour me plaindre qu'il n'eétmiss'^ passage aucun adoucissement. Il me rt\m.: durement et sans aucune explication. Pir moi, quoique cette sentence ait quelqie dio^ qui papillottc à l'oreille, je n*y tronTeqniv absurdité ; et il est si faux qu'il n'y ait (|h* méchant qui soit seul, qb'au contraire li f( impossible qu'un homme qui sait viTreseii«<« méchant, et qu'un méchant veuille Tirrrsn. car à qui feroit-il du mal, et avec qQifonyti' il ses intrigues? iji sentence cnellMnJarflr geoit donc tout au moins une explicatioc:» lexigeott bien plus encore, cemespi&liie.< la part d'un auteur qui, lorsqu'il parlox c^ sorte au public, avoit un ami retiré depuis « mois dans une sufitude ; et il étoit è^jàmi choquant et malhonnête de refusa, (Iiiahjp en maxime générale, rhonoraUp^/fl^«^^ ceptton qu'il devoit non-sevlenaticetâiDi. mais à tant de sages respectés, qi\i)%u» les temps ont cherché le calme eilap»ii«^^ la retraite, et dont, pour la première Iws^l*puis que le monde existe, un écrivain «'^^ avec un trait déplume, de foire autant (kïc^ lérats : mais Diderot avoit ses vues, etn«î> barrassoit pas do déraisonner, pooTQ ^ préparât de loin les coups qu'il m'a portésii' la suite.

Je vais faire une remarque qui peot {on| légère, mais qui me parott à moi des pios^' pour juger de l'état interne et vrai d'un aBi- On sent, dans les ouvrages que j'ccriTa- Paris, la bile d'un homme importuné do ir: de cette grande ville, et aigri par lesp« continuel de ses vices ('). Ceux qoej«îr depuis ma retraite à IHermîtage respirent ^ tendresse de cœur, une douceur d'âne, o^ ne trouve que dans les bocages, et qui p'

(*) Ajoutez Ws irnpuUioni continaellei de Diderot. h»' qn'il ne pAt oublier ledonjonde Vincennes^Mita*»!^^ <l«^Jà formé de me rendre odieux, m'altoit sans ^efxtv^ ■•ininlant aux sarcanm^ii. Sitôt que lefïn ï la ram|4r>'<^ ce» Jm|Mil«iu:»!t rcM^emil, le caractère elle t<«nJf c^ cii.itisèrrut. c' je rentrai dans mon nstnrcl.

vent i'elfec que faisoient sur moi la retraite et la campagne, et qu'elles feront toujours sur quiconque en saura sentir le charme et y vivre aussi volontiers que moi. Les pensées mâles de ia vertu j dit le nerveux Young, les nobles élans du génie, les brûlons transports d*un cœur sensible, sont perdus pour C homme qui croit qu'être seul est une solitude : le malheureux s'est condamné à ne les jamais sentir. Dieu et la ratson ! quelle immense société /que leurs entretiens sont sublimes ! que leur commerce est plein de douceur! Voilà MM. Young et Diderot d'avis lia peu différens, sans ajouter celui de Virgile. Pour moi , je me fais honneur d'avoir imité le «célérat Descartes, quand il s'en alla méchamtnent philosopher dans sa solitude de Nord- Hollande.

Je viens de faire, ce me semble, une revue exacte, et je n*y vois rien encore qui m'ait pu donner des penchans pervers. Que reste-t-il donc enfin? L'amour de la gloire. Quoi! ce noble sentiment qui élève Tâme aux sublimes contemplations, qui l'élancé dans les régions éthérées , qui Tétend pour ainsi dire sur toute la postérité, pourroit lui dicter des forfaits! 11 prendroit, pour s'honorer, la route de Tinfamie ! Lh ! qui ne sait que rien n'avilit, ne resserre et ne concentre Tàme comme le crime ; que rien de grand et de généreux ne peut partir d'un intérieur corrompu? Non, non ; cherchez des passions viles pour cause à des actions viles. Ou peut être un malhonnête homme et faire un bon livre ; mais jamais les divins élans du génie n'honorent l'àme d'un malfaiteur; oc si les soupçons de quelqu'un que j'estimerois f >ouvoient à ce point ravaler la mienne, je lui présenter«*i^ méh' Discours sur l'Inégalité (') pour t9iiib'*réponse, et je lui dirois : Lis, et rougis (*).

Vous me citerez Érostrate. A cela voici ma

(') Bo reiranchint qnciqpies morceaux de la façon de Dide- •of « qu'il m'y fil iiia^rerpf#«|ue malgré moi. l\ en avoit ajouté •? plus diirt encore; mais je ne pus me résoudre à les em- .'#>ycr.

(*) Que aerolt-ce il je lui prétentois ma LeUre à d'jélembert u f te* Spectacles* ou? rage où le plus tendre délire |)erce à r^Ters la force du raisonnement, et rend celle Irctnre ravisinle? Il D'y a point d'abatirdlté qu'on ne rende ima^iiabtecn jpposaut que de* scélérats peuvent traiter ainsi dr pareils tu- Is. Dëinocrite prouva aux Abdétltalns qu'il n'étoit pas fon V leur lisant une d(* «es plcceti et mal, je défie tout homme >na«^ qui lira cette teUre de pouvoir croire que l'auie nr lolt I c«H|iiin« e

réponse. L*hîstoire d'Érostrate est une fable : mais supposons-la vraie; Érostrate, sans génie et sans talent, eut un moment la fantaisie de la célébrité, à laquelle il n*avoit aucun droit ; il prit la seule et courte voie que son mauvais cœur et son esprit étroit pût lui suggérer : mais comptez que, s'il se fiHt senti capable de faire VÊmile, il n*eût point brûlé le temple d'Éphèse« Non, monsieur, on n'aspire point par le crimre au prix qu'on peut obtenir par la vertu; et voilà ce qui rend plus ridicule l'imposture dont je suis Tobjot. Qu*avois-je besoin de gloire et de célébrité?je l'avoisdéjà tout acquise, non par des noirceurs et des actes abominables, mais par des moyens vertueux , honnêtes , par des talens distingués, par des livres utiles, par une conduite estimable, par tout le bien que j'avois pu faire selon mon pouvoir : elle éioit belle, elle étoit sans tache : qu*y pouvois-je ajouter désormais, si ce n*est la persévérance dans l'honorable carrière dont je voyois déjà d'assez prés le terme? Que dts-je? je l'avois atteint: je n'avois plus qu'à me reposer, et jouir. Peut on concevoir que de gatté de cœur et par des forfaits , j'aie cherché moi-même à ternir ma gloire, à la détruire, à laisser échapper de mes mains , ou plutôt à jeter, dans un transport do furie, le prix inestimable que j'avois légitimement acquis? Quoil le sage, le brave Saint- Germain retourneroit'il exprès a la guerre pour y flétrir par des lâchetés infâmes les lau^ riers sous lesquels il a blanchi? ne sait-on pas qu'une belle réputation est la plus noble et la plus douce récompense de la vertu sur la terre? Et l'on veut qu'un homme qui se Trst dignement procurée s'aille exprès plonger dans le crime pour la souiller 1 Non , cela n'est pas, parce que cela ne peut pas être ; et il n'y a que des gens sans honneur qui puissent ne pas sentir cette impossibilité.

Mais quels sont enfin ces forfaits dont je me suis avisé si tard de souiller une réputation déjè tout acquise fiar mieux que des livres, par quarante ans d'honneur et d'intégrité? Ohl c'est ici le mystère profond qu'il ne faut jamais qu ( je sache et qui ne doit être ouvertement publt ( qu'après ma mort, quoiqu'on fosse en sorte , pendant ma vie, que tout le monde en soit ia struit , hors moi seul. Pour me forcer, en alten dant, de boire la coupe amère de rignotninio.

CORRESPOîfDANCE.

on aura soin de la faire circuler sans cesse auiiMir de moi dans l'obscurité, de la faire déf^outier, ruisseler sur ma tète» afin qu'elle m abreuve, m'inonde, me suffoque, mais sans qu'aucun trait de lumière l'offre jamais à ma vue, et me laisse discerner ce qu'elle contient. On me séquestrera du commerce des hommes même en vivant avec eux ; tout sera pour moi secret , mystère et mensonge ; on me rendra étranger à la société, sans parotire m'en chasser ; on élèvera autour de moi un impénétrable édifice de ténèbres, on m'ensevelira tout vivant dans un cercueil. C'est exactement ainsi que, snns prétexte et sans droit, on traite en France un homme libre, un étranger, qui n'est peini sujet du roi , qui ne doit compte à personne (ie sa conduite , en continuant d'y respecter, comme il a toujours fait, le roi, les lois, les magistrats et la nation. Que s'il est coupable, qu'on l'accuse, qu'on le juge, et qu'on le pu-» iiisse ; s'il ne l'est pas, qu'onle laisse libre, non pas en apparence, mais réellement. Voilà, monsieur, ce qui est juste ; tout ce qui est hors lie là, de quelque prétexte qu'on rhabille, est trahison, fourberie, iniquité.

Non, je ne serai point accusé, point arrêté, point jugé, point puni en apparence ; mais on s'attachera, sans qu'il y paroisse, à me rendre la vie odieuse, insupportable, pire cent fois que la mort : on me fera garder à vue; je ne ferai pas un pas sans être suivi ; on m'Atera tous moyens de rien savoir et de ce qui me regarde et de ce qui ne me regarde pas; les nouvelles publiques les plus indifférentes, les gazettes même me seront 'interdites; on ne laissera courir mes lettres et paquets que pour ceux qui me trahissent, on coupera ma correspondance avec tout autre ; la réponse universelle à toutes mes questions sera toujours qu'on ne sait pas; tout se taira dans toute assemblée à mon arrivée; les femmes n'auront plus de langue , les barbiers seront discrets et silencieux, je vivrai dans le sein de la nation la plus loquace comme chez un peuple de muets. Si je voyage, on préparera tout d'avance pour disposer de moi partout où je veux aller; on me consignera aux passagers, aux cochers, aux cabaretiers; à peine trouverai je à manger avec quelqu'un dans les auberges , à peine y trouverai-je un logement qui ne soit pas isolé.; en-

fin l'on aura soin de répandre une (elle Iwrreur de moi sur ma roote,qu'àchaqDepas»

je ferai , à chaque objet que je verrai, moa âme soit déchirée : ce qui n'empêchera pas que, traité comme Sancho, je ne reçoive parton;

centcourbettesmoqueuses,avecautantdeeflii.

plimens de respect et d'admiration : cesomik ces politesses de tigres qui semblent voas»!}. rire au moment qu'ils vonl vous déchim.

Imaginez, monsieur, s'il est possible, n traitement plus insultant, plus cruei, plnsbifbare, et dont le concert incroyablement n». nime laisse, au sein d'une nation tooteniiên, un infortuné rigoureusement seul etsansinsolation. Tel est le talent supérieur de 11.3! Choiseul pour les détails; tels sont les»» avec lesquels il est servi quand il estqveiiH de nuire ; mais s'il s'agissoit d'une aoTRc» bonté, de générosité, de justice, troom-i la même fidélité dans ses créatures! j'eo ènk auroit-il lui-même la même activité? j'ea dote encore plus.

J'ai beau chercher des cas où ilsoiipefaii d'accuser, de juger, de diffamer on liwBei son insu, sans vouloir l'en tendre, 01s swi7/7r qu'il réponde, et même qu'il parle:jeMttOll^^ rien. Je veux supposer toutes les^ew^ sibles : mais quand , en plein midi,te«ft^i ville verroit un homme en assassiner on sAt sur la place publique, encore enjogeiiAlxcusé ne rempêeheroit-on pas de répondre ;£»• core ne le jugeroit«-on pas sans l'avoir in» rogé. A l'inquisition l'on cache à raccusési! délateur, je l'avoue; mais au moins loi diw qu'il est accusé ; au moins ne le condamne^'pas sans l'entendre; au moins nel'eiQp^ t-on pas de parler. Un délaleul^eçteiace» ne prouve pas; il ne peut prouver dans J«* cas possible ; car comment prouveroinl?^ des témoins? mais l'accusé peut avoir cfr'i ces témoins des moyens de récusation qK^'*^ juges ignorent. Par des écritures? mais f' cusé peut y faire apercevoir des ina«|«e| fausseté que d'autres n'ont pu connoiw^ délateur qui se cache est toujours un lâch*^^ prend des mesures pour ^e l'accusé ncpn^ répondre à raccusation,ni mêmcenêtreinîtr^ il est un fourbe : s'il prenoiteninèw^^ avec l'accusé le masque de l'amitié, ilsef*^, traître. Or un Irattre qui prouve neproflrtl

soi

flian aases» ou ne proure que contre lui-même : et quiconque est un traître peut bien être encore un imposteur. Ehl quel seroit» grand Dieu I le sort des particuliers s'il étoit permis de leur fiiire à leur insu leur procès» et puis de les aller prendre chez eux pour les mener tout de suite au supplice, sous prétexte que les preuves sont si claires qu'il leur est inutile d'être entendus?

Remarquez, monsieur, je vous supplie, combien cette première accusation dut parottre extraordinaire, vu la réputation sans reproche dont je jouissois, et que soutenoîent ma conduite et mes écrits. Assurément ceux qui vinrent apprendre pour la première fois aux chefs de la nation que j*étois un scélérat durent les étonner beaucoup, et rien ne devoit manquer à la preuve d'une pareille accusation pour être admise. 11 y manqua pourtant au moins une petite circonstance, savoir Taudition de l'accusé ; on se cacha de lui très-soigneusement, et il fut jugé. Messieurs I messieurs! quand il seroit généralement permis de juger un accusé sans l'ouïr, il y a du moins des hommes qui mériteroient d'être exceptés, et Jean- Jacques pouvoit espérer, ce me semble, d'être mis au nombre tfê ces hommes-U.

On ne vous a pas jugé, diront-ils. Et qu'avezvous donc fait, misérables? En feignant d'épargner ma personne, vous m'êtez 1* honneur, vous m'accablez d'opprobres, vous me laissez la vie, mais vous me la rendez odieuse en y oignant la diilamation. Vous me traitez plus cruellement mille fois que si vous m'aviez fait nourir; et vous appelez cela nem'avoir pas ugé I Les fourbes! il ne manquoit plus à leur barbarie que le vernis de la générosité.

Non, jamais on ne vit des gens aussi fiers rétre des traîtres : prudemment enfoncés dans )ur8 tanières, ils s'applaudissent de leurs làhctéa, et insultent à ma franchise en la redouint. Pour m'étouffer sans que je crie ils m'ont u paravent attaché un bâillon. À voir enfin ur bénigne contenance, on les prend roi t pour s bourreaux de l'infortuné don Carlos, qui 'étendoient qu'il leur fût encore redevable i la peine qu'ils prenoient de l'étrangler. En vérité, monsieur, plus je médite sur itc étrange conduite , plus j'y trouve une mplîcation c^clAcheté, d'iniquité, de fourbe-

T. IV

rie, qui la rend inimaginable. Ce qui me passe encore plus est que tout cela paroît se faire de Taveu de la nation entière; que non-seulement mes prétendus amis, mais d'honnêtes gens réellement estimables y paroissent acquiescer; et que M. de Saint-Germain lui-même ne m'en parolt pas encore assez scandalisé. Cependant, fussé-Je coupable, fussé-je en effet tout ce qu'on m'accuse d'être, tant qu'on ne m'aura pas convaincu, cette conduite envers moi seroit encore injuste, fausse, inexcusable. Que doit-elle me parottre à moi qui me sens innocent?

Soyons équitables toujours* Je ne crois pas que M. de Choiseul soit l'auteur de l'imposture; mais je ne doute point qu'il n'ait très-bien vu que c'en étoit une, et que ce ne soit pour cela qu'il prend tant de mesures pour m'empêcher d'en être instruit : car autrement, avec la haine envenimée que tout décèle en lui oontre moi, jamais il ne se refuseroit le plaisir de me convaincre et de me confondre, dùt-il s*6ter par là celui de me voir souffrir plus long«temps.

Quoique ma pénétration, naturellement trèsmousse, mais aiguisée i force de s'exercer dans les ténèbres, me fasse deviner ajmcz juste des multitudes de choses qu'on s'applique à me cacher, ce noir mystère est encore enveloppé pour moi d'un voile impénétrable ;mais a force dindices combinés, comparés; à force de demimots échappés, et saisis à la volée ; à force de souvenirs effacés, qui par hasard me reviennent, je présume Grimm et Diderot les premiers auteurs de toute la trame. Je leur ai vu commencer, il y a plus de dix-huit ans, des menées auxquelles je ne comprenois rien, mais que je voyois certainement couvrir quelque mystère, dont je ne m'inquiétois pas beaucoup, parce que, les aimant de tout mon cœur, je comptois qu'ils m'aimoient de même. A quoi ont abouti ces menées? autre énigme non moins obscure. Tout ce que je puis supposer le plus raisonnablement estqu'ils auront fabriqué quelques écrits abominables qu'ils m'auront attribués. Cependant, comme il est peu naturel qu'on les en ait crus sur leur parole, il aura fallu qu'ils aient accumulé des vraisemblances, sans oublier d*imiter le style et la main. Quant au style, un homme qui possède supérieure-

CORRESPONDANCE

jTtent le talent d'écrire [a) imire aisément jusga'à certain point le style d'un autre, quoique bien marqué : c'est ainsi que Boileau imita le style de Voiture et celui de Balscac à s*y tromper, et cette imitation du mion peut être surtout faciIeàDiderot.dontj'étudiois particulièrement la diction quand je commençai d'écrircvet qui môme a mis dans mes premiers ouvrages plusieurs morceaux qui ne tranchent point avec lo reste, et qu'on ne Siiuroit distinguer, du moins quant au style (^}. H est certain que sn tournure et la miejjne, surtout dans mes premiers ouvrages, dont la diction est, comme la sienne, un peu sautante et sentencieuse, sont, parmi celles de nos contemporains, les deux qui se ressemblent le plus. D'ailleurs, il y a si peu de juges en état de prononcer sur la différence ou l'identité des styles, et ceux même qui le sont peuvent si aisément s'y tromper, que chacun peut décider là-dessus comme il lui platty sans craindre d'être convaincu d'et^ reur.

La main est plus difficile à contrefaire ; je crois même cela presque impossible dans un ouvrage de longue haleine : c'est pourquoi je présume qu'on aura préféré des lettres, qui n'ont pas la même difficulté, et qui remplissent le même objet. Quant à l'écrivain chargé de cette contrefactioD, il aura été plus facile à trouver à Diderot qu'à tout autre, parce que, étant chargé de la partie des arts dans V Encyclopédie, il a voit de grandes relations avec les artistes ds^ns tous les genres. Au reste, quand la puissance s'en hnêle, beaucoup de difficultés s'aplanissent ; et ^uand il s*agiroit, par exemple, de décider si une écriture esfbu n'est pas contrefaite, je ne crois pas qu'on eût beaucoup de peine à trouver des experts prêts à être de l'avis qu'il plairoit à M. de Choiseul.

Si ce n'est pas cela, ou de faux témoins , je

'imagine rien. Je pencherois même un peu

pour cette dernière opinion , parce que assu-

(a) Variante : Vart d'écrire.

(*)Qaant aux pensées, celles qn'tl a en la bonté de me prêter, et q*ie J'ai en la bétise d'adopter, lont Irien faciles à dlstloguer (lo miennes, comme on peut le voir dans celle du philosoplie qui s'argumente en enfonçant son bonnet sur ses oreilles (UUeours tur Cinégaliié)\ car ce morceau est de lui tout en'ier. 11 est certain que M. Diderot abusa toujours de ma confiance et de ma facilité pour donner à mes écrits un ton dur et im airnoir, qu'ils n'eurent plus sitôt qu'il ceasa de me dlrlfler et que je ftis U? ré tOitt4-fqit à mot-mfiine.

rément Te bénin Thevenin, quoi qu'on i dise, ne fut pas aposté pour rien ; et je ne pu imaginer d'autre objet à b fable de ce manai et à l'adroite façon dont ceux qui TaTOiei aposté l'ont accréditée (*), que de YOQloiriâ« d'avance comme je aoutiendrois la confronta tion d'un faux témoin.

Les holbacbiens, qui croyoient m'aroiràfi coulé à fond, furieux de me Toér bien an dé teau de Montmorency et chez H. le pruceà Gonti, firent jouer leurs madunee par d'Alex bert ; et, profitant dea piques secrètes dimi j^i parlé, firent passer, par le Teinpie, lear r» plot à l'hôtel de Luxembourg. Il est ase â • magineroommetitM. deChossenl s*asHKU|nr cette affaire particulière arec la ligne, fi se* fil le chef; œ qui rendit dès lors le socoès»manquaUe, au mofè^ des manceurres sooiffraines dont Grimm avoit probablesienifosn; le plan. Ce complot a pu se traaiCTdeteC' autre manière; mais roilà celle où ks iodics dans ce que j'ai vu, se rapportent le nitai. i falioity avant de rien tenter du cAié do paà'jc, m'élotgner au préalable, sans qpàktamfkA risquoit à chaque instant &ëcnéiemnin, et son auteur confondu. WÉmiie ea fooniit les moyens, et l'on disposa togA^'^ioiir m^Hb^xM par nn décret eomminatofmw -«uqnri on n>fi vouloit cependant venir que quand j'anrebfr^

10 parti de fuir. Mais voyant que, mal^é w.i le fracas dont onaccompagnbit Ja menaceden décret, je rest^ià tranquille et nevouloisp'i démarrer, on s'avisa d'un expédient tom-pu-" sant sur mon cœur. Madame de Boufflers^at^i une ^ande éloquence, me fit voir l'alteniâtr i inévitable de compromettre madame deLox^: bourg, si j'étois interrogé , ou de mentir, i que j'étoia bien résolu de ne pas faire. Sar t\ motif, auquel je ne pus résister» je partis e^ fin, et Ton ne lâcha le décret que quand ci résolution fut bien prise et qu'on put le san ^

11 parottque dès lors le projet étoit arraiti entre madame de Boufflers et II. Hume p<^i

(') Enfin, tant ont opéré les gèm qnl disposent de wà. ;r ! reste clair comme le jour» à Gren<Me el ailleur«« i|Be br s>^ rirn Thevenin m'a prêté nenf francs anx Verrière». Uc^af ^ J'i'toisk Uontmorency; qu'il me les a prêtés par les m^mm c<ibaretier Jeannet, notre Oommon hÂte* cbex qui jes^^M mais logé» et à qui Je ne parlerai de ma vie ; et que je lui ^ naf. en reconnaissance, des lettres de recommandati -« .>^] MM. de Faognes el Àld^paan, qae Je ne eoii^|ilaBois pa»

disposer de moi. Elle n'épargna rien pour m*en- Toycr en Angleterre. Je Uns bon, et voulu» passer en Soiise. Ce n éttrit pas là le compte de la ligue, qui, par ses manœpvres, panrÎQtavec peine à m'en chasser. Nouvelles sollicitations plus vives pour l'Angleterre ; nouvelle résistance de ma part. Je pars pour aller joindre mylord maréchal à Berlin. La ligue vit Tinstantoù j'allois lui échapper. Son complot s'en alloit peut-être en fumée» si l'on ne m'eût tendu tant de pièges à Strasbourg, qu'enfin j'y tombai, me baissai livrer à Hume, et. partis avec lui pour TAngletcrre, où j'étois attendu depuis si longtemps. Dès ce knoment ils m'ont tenu ; je ne leur échapperai plus.

Que je regrettai la France I avec quelle ardeur, avec quelle constance je surmontai tous tes obstacles, tous les dangers même qu'on eut soin d'opposer à mon retour; et cela pour venir essuyer, dans ce pays si désiré, des traitemens qui m'ont fait regretter l'Angleterre I Cependant les seize mois que j'y passai ne furent pas perdus pour la ligue. A mon retour, je trouvai la France et l'Europe totalement changées à mon égard ; et ma prévention, ma stupidité, furent telles, que, trop frappé des manœuvres de David Hume et de ses associés, je iQ'obstinois à chercher à I^ndres la cause des indignités que j'essuyois à Trye. Me voilà bien désabusé depuis que je n'y suis plus, et je rends aux Anglois la justice qu'ils me refusent. Néanmoins, s'ils étoient ce qu'on les suppose, ils auroient dit : N'imitons pas la légèreté françoise; défions-nous des preuves d'accusation qu'on cache si soigneusement à l'accusé, et gardonsnous déjuger, sans Tentendre^un homme qu'on cajole avec tant de fausseté, et qu'on charge avec tant d'animosité.

Enfin ce complot, conduit avec tant d art et de mystère, est en pleine exécution. Que disje Y il est déjà consommé : me voilà devenu te mépris, la dérision, l'horreur de cette même nation dont j'avois, il y a dix ans, l'estime, la :>ienveilhince, j'oserois dire la considération; )t ce changement prodigieux, quoique opéré iur un homme du peuple^ sera pourtant la plus rrande œuvre du ministère de H. de Choiseul, elle qiril a eue le plus à cœur, celle à laquelle I a consacré le plus de temps et de soin. Elle iroorera, par un exemple flétrissant pour l'es-

pèce humaine, combien est forte runkm des méchans pour mal faire, tandis que celle dep bons, quand die existe, est si lâche, si foible, et toujours si facile à rompre.

Rien n a été omis pour l'exécution de cette noble entreprise ; toute la puissance d'un grand royaume, tous les talens d'un ministre intri-*, gant, toutes les ruses de ses satellites, toute la vigilance de ses espions, la plume des auteurs, la langue des clabaudeurs, la séduction de mes amis, l'encouragement de mes ennemis, les malignes recherches sur ma vie pour la souiller, sur mes propos pour les empoisonner, sur mes écrits pour les falsifier ; Tart^ de dénaturer, si facile à la puissance, celui de me rendre odieux à tous les ordres, de me diffa» mer dans tous les pays. Les détails de tous ces faits seroient presque incroyables, s'il m'étoit possible d'exposer ici seulement ceux qui me sont connus. On m'a lâché des espions de toutes les espèces, aventuriers, gens de lettres, abbés, militaires, courtisans; on a envoyé des émissaires en divers pays pour m'y peindre sous les traits qu'on leur a marqués. J'avois en Savoie un témoin de ma jeunesse, un ami que j'estimois, et sur lequel je comptois; je vais le voir, je vois qu'il me trompe ; je le trouve en correspondance avec M. de Choiseul. J'avois à Paris un vieux compatriote, un ami, très-bon homme; on le met à la Bastille, j'ignore pourquoi, c'est-à-dire sous quel prétexte» Le long temps qu'il y a resté lui fait honneur; on l'aura trouvé moins docile qu'on n'avoit cru ; je veux espérer qu'on n'aura pas lassé sa patience, et qu'au bout de seize mois il sera sorti do la Bastille aussi honnête homme qu'il y est entré. Je désire la même chose du libraire Guy, qu'on y a mis de même, et détenu presque aussi longtemps. On disoit avoir trouvé dans les papiers du premier un projet de moi pour l'établissement d'une pure démocratie à Genève; et j*ai toujours blâmé la pure démocratie à Genève et partout ailleurs : on disoit y avoir trouvé des lettres par lesquelles j'excitois les brouilleries de Genève; et non-seulement j*ni toujours blâmé les brouilleries de Genève, mais je n'ai rien épargné pour porter les représenians à la paix. Mais qu'importe qu'on en impose et qu'on mente? un mensonge dit en l'air fait toujours son eSet| surtout quand il vient des

GOitRESPOiNDANCE.

bureaux d'un miaistrei et quaad il tire sur moi.

En songeant au libraire de Paris, avec lequel j'eus si peu d'alfaires, M. de Choiseul^qui n'oublia rien,a-t-il oublié mon libraire de Hollande? Je ne sais ; mais dans un livre que celui- ^c\ s'est obstiné à vouloir me dédier» quoique J'y sois maltraité^ et dont il ii'a pas voulu me communiquer d'avance Tépttre dédicatoire»j*ai trouvé la lournure de cette épttre si singulière et si peu naturelle, qu'il est difficile de n*y pas supposer un but caché qui tient à quelque fil de la grande trame.

Enfin nulle attention n'a été omise pourm*y défigurer de tout point, jusqu'à celle qu'on n'imagineroit pas, de faire disparottre les portraits de moi qui me ressemblent, et d'en répan* dre un à très-grand bruit qui me donne un air farouche et une mine dcCyclope. Acegradeux portrait on a mis pour pendant celui de David Hume (*)»qui réellement a la tète d^'un Çyclope, et à qui Ton donne un air charmant. Gomme .ils peignent nos figures» ainsi peignent-ils noa limes avec la même fidélité. En un mot, les détails qu'embrasse l'exécution du plan qui me regarde sont immenses, inconcevables. Ohj si je savois tous ceux que j'ignore, si je voyois mieux ceux que je n'ai fait que conjecturer, si je pouvois embrasser d'un coup d'œil tous ceux dont je suis l'objet depuis dix ançées, ils pourroient me donner quelque orgueil, si mon oœur en étoit moins déchiré. Si M. de Ghoiseul eût employé à bien gouverner l'état la moitié du temps, des talens, de l'argent et des soins qu'il a mis à satisfaire sa haine, il eût été l'un des plus grands ministres qu'ait eus la France.

Ajoutez à tout cela l'expédition de la Gorse, cette inique et ridicule expédition, qui choque toute justice, toute humanité, toute politique, toute raison ; expédition que son succès rend encore plus ignominieuse, en ce que, n'ayant pu conquérir ce peuple infortuné par le fer, il Ta fallu conquérir par l'or. La France peut bien dire de cette inutile et coûteuse conquête ce que disoit Pyrrhus de ses victoires : Encore

(*) Qnaod il s'aviaa de me faire peindre à Londres, je ne pas

tmaglner quel ëfoU son but ; oir j'entrevoyois déjà de reste que

ee n'étoit pas par amitié pour moi. Je vois maintenant très-

ien ce but ; mais je ne me pardonnerois pas de l'avoir deviné.

une, et nous sommes perdus. HaiB, Mai!

l'Europe n'offrira plus i M. deChoiseol d'astn peuple naissant à détruire, ni d'siissi gnad homme à noircir que son illustre et Tcrmeui chef.

G'est ainsi que l'homme le plusfin ledéoHe en écoutant trop son animosité. M. de Choiseil connoissott bien la plaie la plus cnidlipar bquelle il pût déchirer mon cœur, et il nenel'a pas épargnée : mais il n'a pas vu combien cem barbare vengeaace le démasquoit et deioit éventer son complot. Je le défie de pallier jamais cette expédition d'aucune raiioani d'ancun prétexte qui puisse contenter nn hoone sensé. On saura que je sus voir le premier u ' peuple disciplinable et libre, o& tonte l'EBrope «e voyoit encore qu'un tas de rebelles et de bandits ; que je ^vis germer les paloei de cette taation çaiasante ; qu'elle me choisit poir les arroser, que ce choix fit son infortaoeella mienne ; gué ses premiers combats foreoida victoires; guç n'ayant pu la vaincre, il EiIIbi l'acheter^ Quant à la cdtaclusion qui menganle, on présumem quelque jour, je j'espire,nai{n tous leg attifloes de M. de Choiseol, qu'il t) avoit.qu'n}n\homme estimable qailpAikiir avec tant îJe fureur. .

Voilà, monsieur» ce qui tne fait preodie ms parti avec plus de courage que n'easeslM annoncer l'accablement o& vous m'arez w: mais je découvrois alors, pour la preaièref(»i des horreurs dont je n'avois pas la moiadit idée, et auxquelles il n'est pas même pennii i un honnête homme d'être préparé. ÉpoQraaié deffinfernales trames dont je me seatois enlacé, je donnois trop de pouvoir à rimpo8tDre,j(i prolongeois trop loin l'efiFet sur l'avenir : je voyois mon nom, qui doit me survivreycoorm par elle d'un opprobre étemel, an lien de b gloire et des honneurs que je sens dans noi eosur m'ètre dus; je frémissois de doulear et d'indignation à cette cruelle image. AujonrdliiH que j'ai eu le temps de m'apprivoiser arec des idées qui m'étoient si nouvelles, de les peser, de les comparer, de mettre par ma niisoolei iniques oeuvres des hommes à la coupelle de temps et de la vérité, je ne crains pins qœ le vil alliage y résiste : le soufre et le plosb s'en iront en ftimée, et l'or pur demenrera ^ ou tard, quand mes ennemis, morts ainsi (f-

moly ne l'altéreront plus. Il est impossible que, de lant de trames ténébreuses, quelqu'une au moins ne soit pas enfin dévoilée au grand jour; et c'en est assez pour juger des autres. Les bons ont horreur des méchans et les fuient, mais ils ne brassent pas des complots contre eux. Il est impossible que, revenus de la haine aveugle qu'on leur inspire, mes semblables ne reconnoissent pas un .jour dans mes ouvrages un homme qui parla d'après son cœur. Il est impossible qu*en blâmant et plaignant les erreurs oji j'ai pu tomber, ils ne louent pas mes intentions, qu'ils ne bénissent pas ma mémoire, qu'ils ne s attendrissent pas sur mes malheurs. Une seule considération suffit pour me rendre la tranquillité que m'dtoit l'effroi d'une ignominie éternelle; c'est celle de la route qu'ont prise ceux qui m'oppriment pour égarer à leur suite la géi|(^tion présente, mais qui n'égarera sûrement pas la postérité, sur laquelle ils n'auront plus I ascendant dont ils abusent. Ses ennemis, dira-t-on, se sont attachés, comme de vils corbeaux, sur son cadavre ; mais jamais, de son vivant, aucun d'eux Tosa-t-il attaquer en face? Ils le prirenten traîtres; ils s'enfoncèrent dans des souterrains poiii' creuser des gouffres sous ses pas, tandis qu'il marchoit à la lumière du soleil, et qu'il défioit le reproche du crime de soutenir ses regards. Quoi 1 la justice et la vérité rampent-elles ainsi dans les ténèbres? les hommes droits et vertueux se font-ils ainsi fourbes et traîtres, tandis que le coupable appelle i grands cris ses accusateurs? Si cette considération leur /ait reprendre le même examen avec plus d'impartialité, je n*en veux pas davantage. Tranquillisé pour l'avenir sur la terre, j'aspire au séjour du repos, où les œuvres de l'iniquité ne pénètrent pas : en attendant, je me dois d'approfondir cet abominable complot, s'il m'est possible; c'est tout ce qui me reste à faire ici-bas, et je n'épargnerai pour cela rien de ce qui est en ma foible puissance. Je sais que mon naturel craintif, honteux, timide, ne me promet ni sang-froid, ni présence d'esprit, ni mémoire, quand il faudra payer de ma personne et confondre les imposteurs; j'avoue même que Pindigne rdie auquel je me vois ravalé, et pour lequel la nature m'avoit si peu fait, me donne un frémissement et des serremens de cœur que je ne puis vaincre, et dont

j'aurois été moins subjugué dans le plus heureux temps. Il y a dix ans que l'imputation d'un forfait m'eût fait rire, et rien de plus; mais depuis que les cruels m'ont ainsi défiguré, sans me laisser môme aucun moyen de me défendre, tout injurieux soupçon que je lis dans les cœurs plonge le mien dans un trouble inexprimable. Les scélérats endurcis au crime ont des fronts d'airain, mais l'innocence rougit et pleure en se voyant couvrir de fange. Une ftmo noble et fièro a beau se roidir et s'élever, un tempérament timide ne peut se refondre. Dans toutes les situations de ma vie le mien me subjugue toujours : soit forcé de parler au milieu d'un cercle, soit tète à tèfe agacé par une femme railleuse, soit avili dans la confrontation d'un impudent, mon trouble est toujours le même, et le courage que je sens au fond de mou cœur refuse de se montrer sur ma contenance. Je ne sais ni parler ni répondre ; je n'ai jamais so trouver qu'après coup la chose que j'avois à dire ou le mot qu'il falloit employer. Urbain Grandier, dans le même cas que moi, avoit l'assurancQ et la facilité qui me manquent, et il périt : j'aurois tort d'espérer une meilleure des^ tinée : mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Que je sache i tout prix de quoi je suis coupable ; que j'apprenne enfin quel est mon crime, qu'on m'en montre le témoignage et les preuves, ces invincibles preuves qui, bien qu'administrées si secrètement et par des mains si suspectes, n'ont laissé' le moindre doute à personne, et sur lesquelles ftme vivante n'a même imaginé qu'il fût pourtant bon de savoir sî je n'avois rien à dire ; enfin qu'on daigne, jo ne dis pas me convaincre, mais m'accuser moi présent (*), et je meurs content.

Eh ! quereste-t-il ici-bas pour me faireaimer à vivre? Déjà vieux, souffrant, sans ami, sans appui, sans consolation, sans ressource, voilà la pauvreté prête à me talonner; et quand on m'auroit laissé même la liberté d'employer mes

(*) Je mit persuadé qu'il j a sou tout cela quelque équivoque, quelque malentendu, quelque adroit mensongei sur lequel un mot peut-élie leroit un trait de lumière qui frapperoil tout le monde, et démasqueroit les imposteurs. Ils le sentent et Je craignent sans doute; aussi parotMl qu'ils ont mis toute 1*3dresse, toute la ruse, tonte la sagacité de leur esprit à chercher des raisons plausibles et ^écieuses pour prévenir toute eipii* cation. Cependant comment oiUiU pu couvrir l'iniquité dn celte coiiduiie Jusqu'à tromper les gens de boo sens? Voilà ce qui nif passe.

CORRKSPONDAJîCE.

talengà gagnârmoki paio, de quoi jouîrOis-j^en le ttangeantt Quoi l voir toujours des hommes faux, haineux» malyeillans I totijours des masques» toujours des traîtres! et loin de vous, pas un seul visage d'homme ! plus d'épanchémens dans le sein d'un ami, plas de ces doux sentimens qu'une longue habitude rend délicieux 1 Ah 1 la vie à ce prix m'est insupportable ; et quand sa fin ne seroit que celle de mes peines, je désirerois d'en sortir : mais elle sera le commencement de cette félicité pour laquelle je me sentois né» et que je cherchai vainement sur la terre. Que j'aspire à cette heureuse époque, et que j'aimerai quiconque m'y fera parvenir ! J'étois homme» et j'ai péché ; j'ai fait de grandes fautes que j'ai bien expiées» mais le crime jamais n'approcha de mon cœur. Je me sens juste, bon» vertueux» autant qu'homme qui soit sur la terre : voilà le motif de mon espérance et de ma sécurité. Quoique je paroisse absolument oublié de la Providence, je n'en désespérerai jamais. Que ses récompenses pour les bons doivent être belles, puisqu'elle les néglige à ce point ici^bas I J'avoue pourtant qu'en la voyant dormir si long-temps» il me prend des momens d'abattement : ils sont rares, ils ne durent guère, et ne changent rien à ma disposition. J'espère que la mort ne viendra pas dans un de ces tristes momens; mais quand elle y viendroit» elle me seroit moins consotante» sansm'ètre plus redoutable. Je me dirois : Je ne serai rien, ou je serai bien ; cela vaut toujours mieux pour moi que celte vie.

La mort est douce aux malheureux ; la souffrance est toujours cruelle. Par-là je reste icibas à la merci des méchans ; mais enfin que me peuvent-ils faire? Ils ne me feront pas plus souffrir que ne fit la néphrétique; et j'ai fait là-dessus l'essai de mes forces : si mes maux sont longs» ils exerceront mon âme à la patience, à la constance, au courage; ils lui feront mériter le prix destiné à la vertu ; et au jour do ma mort, qu'il faudra bien enfin qui vienne, mes persécuteurs m'auront rendu service en dépit d'eux. Pour quiconque en est là, les hommes ne sont plus guère à craindre. Aussi M. de Choiseul peut jouer de son reste avec toute sa puissance. Tant qu'il ne changera pas la nature des choses, tant qu'il n'Atera pas de ma poitrine le cœur de Jean-Jacques Ilous oau pour y mettre

celui d'un malhonnête homme > je le œii au pis.

Monsieur» j'ai vécu : jene vois plus rien, môme dans l'ordre des possibles, qui pût m donner encore sur la terre un moment demi plaisir. On m'offriroit ici-bas le choix de ce que j'y veux être, que je répondrois, morlJni de ce qui flattoit mon cœur ne peut plus eii$. ter pour moi. S'il me reste un iniervalleencBr jusqu'à ce moment si lent à venir, je le iu à l'honneur de ma mémoire. Je veax tâcher ijk la fin de ma vie honore son coursetyréponk. Jusqu'ici j'ai supporté le malheur; il merei^ à savoi)* supporter la captivité, la àm\m,^ mort : ce n'est ^s le plus difficile; mtis la ^ risioD» le mépris» i'opprbbre, spinage oràr naire de la vertu parmi les méchans, dansi» les points par où Ton pourra me tesfaireteiÉ. J'espère qu'un jour on Jugera deeequejtls par ce que j'ai su souffrir. Toutce qoen» m'avez dit pour me détourner, qaoiqoe pins de sens, de vérité» d'éloquence, n'a faitqo'esfiainmer mon courage : c'est un effet qo'itfl naturel d'éprouver près de vous; et jeu» p» peur que d'autres m'ébranlentqnWnNSM m'avez pas ébranlé. Non» je ne uoBTerimite si grand, de si beau» que de soolnt^^ vérité. J'envie la gloire des martyrs.^ !^^^^ pas en tout la iliême foi qu'eux J'ai la a(M innocence et le même zèle, et monciSBr» sent digne du môme prix.

Adieu, monsieur. Ce n'est pas sans unns regret que je me vois à la veille de n'élois^^ de vous. Avant de vous quitter j'ai tmI'J * moins goûter la douceur d'épancher mon cot? dans celui d'un homme vertueux. Cest,st • loute apparence, un avantage que je ne r' trouverai de long-temps.

ROCSSEAr.

Note oubliée dam ma lettre à M. ^ Saint-'Germain^

Je me souviens d'avoir, étant jeune, empf le vers suivant dans une comédie :

C'est en le U'ahisstnt qu'U faut panir un traître

Mais, outre que c'étoit dans un cas très-eicf sable» et où il ne s'agissoit point d'une Téni^ ble trahison, ce vers, échappé dans la n^^^ de la composition^ dans une pièce non pu^^ 1

et non corriecc, ne prouve pomi que l'auteur pense ce qu'il fait dire à une femme jalouse, et ne fait autorité pour personne. S*il est permis de trahir les traîtres, ce n'est qu'aux gens qui leur ressemblent; mais jamais les armes des méchans ne souillèrent les mains d'un honnête homme. Comme il n'est pas permis de mentir à un menteur, il est encore moins permis de trahir un traître : sans cela, toute la morale seroii subvertie, et la vertu ne seroit plus qu'un vain nom, car le nombre des malhonnêtes gens étant malheureusement le plus grand sur la terre, si Ton se permettoit d'adopter vis-à-vis d'eux leurs propres maximes, on seroit le plus souvent malhonnête homme soi-même, et l'on en viendroit bientôt à supposer toujours que l'on a affaire i des coquins, afin de s'autoriser à rêtre (*).

A M. l'abbé m.

. Uonquin, 47^70.

PaaTr«t aveogles que nous «oronii» ! etc.

Votre précédente lettre-, monsieur, m'en proinettoit si bien une seconde, et j'étois si sûr qu'elle viendroit, que, quoique je me crusse obligé de vous tirer de Terreur où je vous Yoyois , j'aimai mieux tarder de remplir ce devoir que de vous ôter ce plaisir si doux aux cœurs honnêtes de réparer leur tort de leur propre mouvement ^'^.

La bizarre manière de dater qui vous a scandalisé est une formule générale dont depuis quelque temps j'use indifféremment avec tout le monde, qui n'a ni ne peut avoir aucun trait aux personnes à qui j'écris, puisque ceux qu'elle regarde ne sont pas faits pour être honorés de

(*) Cette longue leUre, dans laqneUe Rousseau donne des déails sur «a coDdDlie antérieure, sur ses goAla et ses oofrages, €^»t lin complément des Confession*, U en parut quelques frag- Biieiiff, en 47BS, dans le ConservaUw ou Bibliothèque choisie tÉe littérature. On supprima les noms et l'on dénatura pluslenn passages. Comme les personnages dont parie Jean> Jacques ^toient tous morts à ceUe époque, on ne devine pas le motit cl« cette ditcréilon ou de cette infidélité. U. P.

(**) Pour rintelllgeiice de cette pbrase et de celles qui la sulv«ot, il faut savoir que la personne à qui ceUe seconde lettre ^toit adressée atoit mis en tête de sa réponse à la première un cf liât rai n qui semblolt annoncer qn'elle avoir pris en mauvaise ^art celnl de M. Rousseau, ce qui cependant n'étoit pat. {Note ^rs éditeurs de Genève, )

mes lettres, et ne le seront sûrement jamais. Gimment m'avez-vous pu croire assez brutal, assez féroce, peur vouloir insulter ainsi de gatié de cœur quelqu'un que je ne connoissoîs que par une lettre pleine de témoignages d'estime pour moi, et si propre à m'en inspirer pour luif Cette erreur est là-dessus tout ce dont je peux me plaindre ,* car, si ce n'en eût pas été une, votre ressentiment devenoit très-légitime, et votre quatrain très^mérité : si même j'avois quelque autre reproche à vous faire, ce seroit sur le ton de votre lettre qui cadroit si mal avec celiii de votre quatrain. Quoique dans votre opinion je vous en eusse donné l'exemple, deviez-vous jamais Timiter? nedeviez-vous pas au contraire être encore plus indigné de l'ironie et de la fausseté détestable que cette contradiction mettoit dans ma lettre? et la vertu doit-elle jamais souiller ses mains innocentes avec les armes des méchans, même pour repousser leurs atteintes? Je vous avoue franchement quo je vous ai bien plus aisément pardonné le quatrain que le corps de la lettre; je passe les injures dans la colère, mais j'ai peine à passer les cajoleries. Pardon, monsieur, à mon tour : j'use peut-être un peu durement des droits de mon âge, mais je vous dois la vérité depuis que vous m*avez inspiré de l'estime; c'est un bien dont je fais trop de cas pour laisser passer en silence rien de ce qui peut l'altérer. A présent oublions pour jamais ce petit démêlé, je vous en prie, et ne nous souvenons que de ce qui peut nous rendre plus intéressans l'un à l'autre par la manière dont il a fini.

Revenons à votre emploi. S'il est vrai que vous ayez adopté le plan que j'ai tâché de tracer dans rJÉmfïe, j'admire votre courage; car vous avez trop de lumières pour ne pas voir que, dans un pareil système, il faut tout- ou rien, et qu'il vaudroit cent fois mieux reprendre le train des éducations ordinaires, et faire un petit talon rouge, que de suivre à demi celle-là pour ne faire qu'un homme manqué. Ce que j'appelle tout, n'est pas de suivre servilement mes idées; au contraire, c'est souvent de les corriger, mais de s'attacher aux principes, et d'en suivre exactement les conséquences avec les modifications qu'exige nécessairement toute application particulière. Vous ne pouvez igoo^ rer qnolle tâche immense vous vous donnez :

CORRESPONDANCE

vous Toilà pendant dix ans au moins nul pour vous-même, et livré tout entier avec toutes vos facultés à votre élève; vigilance, patience, fermeté, voilà surtout trois qualités sur lesquelles vous ne sauriez vous relÂcher un seul instant sans risquer de tout perdre; oui, de tout perdre, entièrement tout : un moment d'impatience, de négligence ou d'oubli, peut vous ôter le fruit de six ans de travaux, sans qu'il vous en reste rien du tout, pas même la possibilité de le recouvrer par le travail de dix autres. Certainement s'il y a quelque chose qui mérite le nom d'héroïque et de grand parmi les hommes, c'est le succès des entreprises pareilles à la vôtre ; car le succès est toujours proportionné à la dépense de talens et de vertus dont on Ta acheté : mais aussi quel don vous aurez fait à vos semblables, et quel prix pour vous-même de vos grands et pénibles travaux ! Vous vous serez fait un ami, car c'est là le terme nécessaire du respect, de Testimc et de la reconnoissance dont vous l'aurez pénétré. Voyez, monsieur.... dix ans de travaux immenses, et toutes les plus douces jouissances de la vie pour le reste de vos jours et au-delà : voilà les avances que vous avez faites, et voilà le prix qui doit les payer. Si vous avez besoin d'encouragement dans cette entreprise, vous me trouverez toujours prêt; si vous avez besoin de conseils, ils sont désormais au-dessus de mes forces. Je ne puis vous promettre que de la bonne volonté; mais vous la trouverez toujours pleine et sincère : soit dit une fois pour toutes, et, lorsque vous me croirez bon à quelque chose, ne craignez pas de m'importuner. Je vous salue de tout mon cœur.

A M. DB SiUNT-GERlfAIN.

ta

llonqnln, le 17^70.

Pinyrei aTcoslei que nous aoinmes ! elo.

Votre lettre, monsieur, m'attendrit et me touche ; je croyois n'être plus susceptible de plaisir, et vous venez de m'en donner un moment bien pur. Il n'est troublé que par le regret de ne pas pouvoir me rendre à vos généreuses et obligeantes sollicitations ; mais mon parti est pris. Je connois trop les gens à qui j'ai affaire

pour croire qu'ils me laisseront exécuter m projet ;je m'attends d'avance à ce qui doiiœ'aN river ; je ne mcf dois pas le snccès, il esi danib mains de la Providence; mais je me doi$b tentative et l'emploi de mes forces : rien m m'empêchera de remplir ce deroir.

Je ne suis point encore dans la situatioDi;» vos offres généreuses vous font prcTenir, m môme près d'y tomber, je prévois senleiKc que si j'avançois dans la vieillesse, elle me lieviendroit dure à plus d'un égard,etc'^!soiB là pour moi un sujet d'alarme qu une coœ^ tion de n'y pas parvenir : je crois si bieoo» nottre votre Âme noble, que, dans la stutn supposée, je vous aurois de moi-même pr^cii la vérité de mes sentimens pour tous es tos mettant dans le cas d'exercer les ?tires.

Si la crainte de conirister votre bootiv m'empêche, monsieur, de suirre les imot^ mens du mien dans les adieux quejedèirai vous aller faire, je sons ce queinecoùienaiK déférence; mais je sens aussi, dansbréito que j'ai prise, le danger de l'exposer à feittaques d'autant plus redoutables, ^ mi penchant ne seconderoit que trop ^ ni e^ forts. Adieu donc, bommerespeci^;i(P>'^ rai sans vous voir, pnis<pi'il le faiii,Tffî^A laissant la meilleure partie de moi-n^^ les sentimens d'un cœur toujourspleiodetoQ^

A M. DO PEYEOD.

Monqnto.lefTV'»^ Paurres areofiles que nous loiiiiiia !eic

Vous me marquez, mon cherMte.qne^^'^ rôle est passif vis-à-vis de moi, que I1al)i^ a dû vous le rendre familier, et quenirc^ vous prouve cette vérité afflig»'ante pouri»? manité, que les battus payent eacoreraiQ»' ce qui veut dire que c'est vous qui êtes ki»^ et que c'est vous qui payez l'amende.

Qu'entre nous votre rôle soit passif'' mien actif, voilà, je vous avoue, ce>^ passe. Je ne vous propose jamnis n».!

ne vous demande jamais rien, je ne W mais que vous répondre, je ne tot^ en aucune sorte de vos affaires, je n'«*^ personne aucune relation, ni secrète nif»^' que, qui vous regarde, je ne dispose d^"

qui vous ippartienne; enfin» excepté un sentiment d'affection qui ne pedt 8*éteindre, je suis pour vous comme n'existant pas. En quel sens donc puis-je èire actif vis-à-vis de vous? le le fus une fois, et bien vous en prit. Depuis lors je résolus de ne plus Tètre. Je crois avoir tena jusqu'ici celte résolution, et ne la tiendrai pas moins dans la suite. Expliquezmoi donc, je vous prie, comment vous êtes passif vis-à-vis de moi ; car cela me paroi t curie» à savoir.

Dans votre précédente lettre, vous m'exhortes à un épanchement de cœur, en me disant de vous traiter tout-à-fait en ami ou tout-à^fait en étranger. Votre devise sur le cachet de cette même lettre m'avertissoit que vous vous faisiez gloire de n'avoir vous-même aucun de ces épanchemens de cœur auxquels vous m'exhortiez. Or il me paroissoit injuste d'exiger danai'amitié des conditions qu'on n'y veut pas mettre soi» même ; et me dire que c'est traiter un homme en étranger que de ne pas s*ouvrir avec lui, c*étoit me dire assez clairement, ce me semble, en quel rang j'étois auprès de vous. Votre exemple a fait la règle de ma réponse. Si vous êtes le battu dans cette affaire , convenez au moins que je n*ai fait que vous rendre les coups que vous m'aviez donnés le premier.

Je n'avois pas besoin, mon cher hête, de la note que vous m*avez envoyée pour être convaincu de votre exactitude dans les comptes. Cette note me fait plaisir, en ce que j'y vois approcher le temps où nous serons toul-à-fail quittes, et vous me faites désirer de vivre au inoins jusque-là. Il n'est pas temps encore de parler des arrangemens ultérieurs, et tant de prévoyance n'entre pas dans mon tour d'esprit. Mais , en attendant, je suis sensible à vos offres, et il entre bien dans mon cosur, je vous assure, d*en être reconnoissant.

Gomme je me propose de déloger d'ici dans peu» mon dessein n'est pas d'y laisser après moi mon herbier et mes livres de botiinique ; [e compte prendre une charrette pour foire con- [iaire le tout à Lyon , chez madame Boy de i>a Tour, où tout cela sera plus à portée de rous parvenir sans embarras. En emballant esdits livres, j'en ferai le catalogue, et vous 'enverrai. Que ne puis-je les suivre auprès de eus ! Je vous jure qu'il n'y a point de ji>ur où

l'idée d'aller être l'intendant de votre jardin de plantes et l'hAte de mon hôtesse, ne vienne encore chatouiller mon cœur. Mais je suis pourtant un peu scandalisé de ne point voir venir de petits hôtes qui lui aident un jour à me faire ses honneurs. Adieu, mon cher bête, ma femme et moi vous saluons et embrassons l'un et l'autre. Elle est presque percluse de rhumatismes. Notre demeure est ouverte à tous les vents, nous sommes presque ensevelis dans la neige, et nous ne savons plus comment ni quand cela finira. Adieu, derechef.

Je signe, afin que vous sachiez désormais sous quel nom vous avez à m'écrire. Je n'ai pas besoin de vous avertir que le quatrain joint à la date est une formule générale qui n'a nul trait aux personnes à qui j'écris.

Page 1