A M. LE COMTE DUPRAT
Parjs^lesréTrierim.
Vous rallumez, monsieur, un lumignon presque éteint ; mais il n'y a pas d'huile à la lampe, et le moindre air de vent peut l'éteindre sans retour. Autant que je puis désirer quelque chose encore dans ce monde, je désire d'aller finir mes jours dans l'asile aimable que vous voulez bien me destiner ; tous les vœux de mon cœur sont pour y être; le mal est qu'il faut s'y transporter. En ce moment je suis demi perclus de rhumatismes; ma femme n'est pas en meilleur état que moi ; vieux, infirme, je sens
(') L'birondeUe est natarellemeot familMte et coÉBaiitet mail c'est une sottise dont on la punit trop bien pour oe Cm pas corriger. Arec de la patience on l'accoutome encore à ▼!vre dans des appartemens ferniés. tant qo*ellen'aper^t pa l'intention de ly tenir captive ; mais sitdt qo'on abuse de cctie confiance ( à quoi l'on ne maiiqne Jamais ), elle la paû paw toujours. Dès lors elle ne mange plas, elle ne eamt de ee a^ battre et finit par se tner.
k chaque instant le découragement qui me gagne : tout soin 9 toute peine à prendre, toute fatigue à soutenir, effarouche mon indolence; il faudroit que toutes les choses dont j*ai besoin se rapprochassent ; car je ne me sens plus assez de vigueur pour les aller chercher; et c*est précisément dans cet état d*anéantissement que, privé de tout service et de toute assistance dans tout ce qui m'entoure, je n*ai plus rien à espérer que de moi. Vous, monsieur le comte, le seul qui ne m*ayez pas délaissé dans ma misère, voyez, de grâce, ce que votre générosité pourra faire pour me rendre lactiviié dont j'ai besoin. Vous m'offrez quelqu'un de votre choix (*) pour veiller à mes effeu et prendre des soins dont je suis incapable; ohl je l'accepte, et il n*en faut pas moins pour m'cvertuer un peu ; car si, par moi-même, je puis rassembler deux bonnets de nuit et cinq ou six chemises, ce sera beaucoup.
Il n'y a plus que ma femme et mon herbier dans le monde qui paissent me rendre un peu d'activité. Si nous nous embarquons seuls sous notre propre conduite, au premier embarras, au moindre obstacle, je suis arrêté tout court, je n'arriverai jamais. J'aime à me bercer, dans mes châteaux en Espagne , de l'idée que vous seriez ici, monsieur, avec If. le commandeur ; que vous daigneriez aiguillonner un peu ma paresse ; que mes petits arrangemens s'en feroient plus vite et mieux sous vos yeux; que si vous poussiezrœuvre de miséricorde jusqu'à permettre ensuite que nous fissions route à la suite de Tun ou de l'autre, et peut-être de tous les deux, alors, comme tout seroit aplani! comme tout iroit bien I Mais c'est^un château en Espagne, et de tous ceux que j'ai faits en ma vie, je n*en vis jamais réaliser aucun. Dieu veuille qu'il n'en soit pas ainsi de l'espoir d'arriver au vAtrel
Au reste, je n'ai nul éloignement pour les précautions qui vous paroissent convenables pour éviter trop de sensation. Je n'ai nulle répugnance à «lier à la messe : au contraire, dans quelque religion que ce soit, je me croirai tou- |ours avec mes frères, parmi ceux qui s'a»-
(*) Ce quelqu'un étolt U. de Nenvtlle i et comme 11 afTecte de ne m'en point perler. Je crains qull n'y ill dn froid, de sorte que Jemb trèe^nburaué qol loi donner I sa place. \aoU d» eom/tflhfpra/.)
semblent pour servir Dieu. Mais ce n'est pas non plus un devoir que je veuille m'imposer, encore moins de laisser croire dans le pays que je suis catholique. Je désire assurément fort de ne pas scandaliser les hommes, mais je dé- I sire encore plus de ne jamais les tromper. I Quant au changement de nom, après avoir rc* I pris hautement le mien, malgré tout le monde, pour revenir à Paris, et l'y avoir porté huit s^ns, je puis bien maintenant le quitter pour en sortir, et je ne m'y refuse pas ; mais l'expérience du passé m^apprend que c'est une précaution très-inutile, et même nuisible, par l'air de mystère qui s'y joint, et que le peuple interprète toujours en maîl Vous déciderez de cela, connoissant le pays comme vous faites; làdessus, comme sur tout le reste, je m'en remets à votre prudence et à votre amitié. Agréez, monsieur le comte , mes très-humbles salutations.
ACl HÊMB.
Paris, le 15 mars 1778.
Jo vois, monsieur, que malgré toutes vos bontés, qui me sont chères et dont je voudrois profiter, le seul vrai remède à mes maux , qui reste à ma portée, est la patiekice. L'étal de ma femme, empiré depuis quelque temps , et qui rend le mien de jour en jour plus embarrassant et plus triste, m'ête presque l'espoir d'achever et le courage de tenter le long voyage qu'il faudroit faire pour atteindre l'asile que vous nous avez bien voulu destiner. Ce qu'il y a du moins déjà de bien sûr, est qu'il nous est impossible de le faire seuls; ma femme, abattue par son mal, se souvient, poursurcrott, des gttes où l'on nous a fourrés, etdes traitemens qu'on nous y a faits dans nos autres voyages, lorsque, plus jeunes et mieux portans, nous avions plus de courage et de force pour supporter la fatigue et les angoisses. Elle aise mieux mourir ici que de s'exposer de nouvelle à toutes ces indignités ; et nous croyons Tun et l'autre qvtù la présence d'un tiers, ne fût-ce qu'un domestique, nous en sauyeroit assez pour que nous puissions, armés de douceur et de résignation, supporter le resle. Cette délibération, mon- , sieur, sur laquelle nous n'avons encore eu qu«
CORRESPONDANCE
des explications trës-vaguesy est la première et la plus importante» sans quoi toutes les antres sont inutiles. Je sais que votre généreuse bienveillance prodiguera ses soins pour nous hci- Itter ce transport ; mais il s*agit encore de savoir ce qu'elle pourra faire pour nous le rendre praticable, et cela consiste essentiellement à trouver quelqu'un deconnoissance, qui, ayant le même voyage à faire, veuille bien nous souffrir à sa suite, nous procurer des gttcs supportables, et nous garantir, autant que cela se pourra, des obstacles et dès outrages qui, sous lin faux air d'attentions et de soins, nous attendront dans la route. Si cette occasion ne se trouve pas, comme j'ai lieu de le craindre, le seul parti qui me reste à prendre est d'attendre ici votre arrivée ou celle de M. le commandeur, et de prendre patience, en attendant, comme j'espère faire jusqu'à la fin, à moins qu'il ne se présente quelque ressource imprévue, sur laquelle j'aurois grand tort de compter.
Quant aux soins qui regardent ici les guenilles que j'y puis laisser, c'est un article trop peu important pour que vous daigniez vous en occuper ainsi d'avance ; nous ne manquerons pas de gens empressés à recevoir ce petit dépôt. Mon silence au sujet de M. de Neuville me paroissoit une réponse trés-claire ; mais vous en voulez une expresse, il faut obéir. De l'humeur dont je me connois,il lui faudroit toujours bien moins de peine pour meiaire oublitT ses dispositions à mon égard, qu'il n'en a pris à me les faire connoltre; mais, en attendant, prêt
à lui rendre avec le plus vrai zèle tous les ser« vices qui pourroient dépendre de moi, je me sens peu porté à lui en demander. H sembloit, au tour de votre précédente lettre, que vous aviez quelqu'un en vue pour cet effet ; et je puis vous assurer, à cet égard , d'une confiance entière en quiconque viendroit i moi de votre part.
A l'égard de la messe et de l'incognito, vous connoissez là-dessus mes principes et mes sentimens ; ils seront toujours les mêmes. L'expérience m'a fait connoltre l'inutiliié et les inconvéniens de ces petits mystères, qui ne sont qu'un jeu mal joué. Vous dites, monsieur, qu'on ne m'interrogera pas; on saura donc qu'il ne faut pas m'interroger : car d'ailleurs c'est un droit qu'avec peu d'égard pour mon Age s'arrogent avec moi sans foçon petits et grands. Je mettrai, je vous le proteste, une grande partie de mon bonheur à vouscomplaire en toute chose convenable et raisonnable ; mats je ne veux point là-dessus contracter d'obligation. Adieu, monsieur; quel que soit le succès desseins que vous daignez prendre pour moi , j'en sois touché comme je dois l'être, et leur souvenir ne s'effacera jamais de mon cœur. Ma femme partage ma reconnoissaitce, et nous vous suppVioua l'un et l'autre d'agréer nos très-humblea 8a\utaiions (*).
(*) LaB cboseï n'ont pn s'arranger pour qn'H fit le vof âge projeté Bien peu de temps après il s'est décidé en f aYeur d Ermenonville» où il est mort dans la même année. (iVote du Duprat,)