‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 140 sur 158 · A H. LE COMTE DUPRAT · texte numérisé non relu

A H. LE COMTE DUPRAT

Paris, le Si décembre 1777.

J'accepte, monsieur, avec empressement et reconnoissance l'asile paisible et solitaire que vous avez la bonté de m'offrir, dans la supposi-* tion que vous voudrez bien vous prêter aux arrangemens que la raison demande, et que peut permettre ma situation qui vt>U8 est connue. L'aménité du sol et les agrémens du paysage ne sont plus pour moi des objets à mettre en balance avec un séjour tranquille et la bienveillante hospitalité. Je suis touché des soins de M. le commandeur de Menon, sans en être surpris; j'ai le plus grand regret de n'en pouvoir profiter; mais on a pris tant de peine à me rendre le séjour des villes insupportable, qu'on

(*) Le comte Duprat, lieutenant-colonel an régiment d'Orléans, est mort en 1793, condamné par le tribunal révolutionnaire. C'est dans ses papiers qu'ont été trouvées les trois lettres qu'on va lire, d'autant pins précieuses que, d'après leur, date, on doit 1«8 considérer comme léchant du cygne. Koos pouvons affirmer en avoir vu les originaux, lis ont été confiés au député LalMoal, qui avoit publié on prospectus d'œovres poêlliumes de J.-J. Rousseau. Le prospectus n'eut pas de suite, et lesoriginaos ne furent point rendus. Heureusement nous avions précédemment tiré copie de ces trois lettres, que nous fîmes insérer dans la Décade fhUotophîiiuê(»n iv, deuxième trimestre, n* 68) t et c*e!<t sur notre indication qu'en 4SI7 M Belln Ici « fait entrer dans son édition des Œuvres de Rousseau.

An reste, il paroit que notre philosophe, dans ce temps-lk même on les idées noires avolent sur lui tant d*emplre, avoit conçu pour ce comte Dnprat une affection des plus tendret. L'éditeur du recueil des romances en l'apporte, dans son Jver* llM«ine«il,pageS, untrut remarquable et trop caractérisUque pour ne pas mériter de trouver place Ici. s M. le comte IMiprat» » di(-il, un des hommes le mieux fait pour être aimé, ne mant qnoit guère, lorvq«i*ilétoit à Paris, d'aller tous les matins visi- » terll. Rousseau. Une semaine entières'étant passée sans quit

> y allât, M. Rousseau prit l'aUrme. et ayant demandé de ses ■ nouvelles avec beaucoup d'inquiétude, il apprit qu'il étoit t malade. Contraint par la loi qu'il s'étoit Imposée de ne plus

> aller cbex personne, mats dirigeant depuis ses praoïenâdet » vers le nouveau boulevard, llpassoil tons les Jours le long des » murs de TbÔtel du comte Duprat. lin soir, après s'être arrêté s quelque temps vls^>vis une première porte, le volU tout à » coup qui s'élance et pénètrejusqu'à l'appartement du coaHet » qui Jouit alors de la douce saUsfaction de vohr le pendiant I l'emporter sur les principes. « G. P»

CORRESPONDANCE

a pleioement réossî. J'étois trop fait pour aimer les hommes pour pouvoir supporter le spectacle de leur haine. Ce douloureux aspect me déchire ici le cœur tous les jours; je ne dois pas aller chercher à Lyon de nouvelles plaies. Ils m*ont réduit à la triste alternative de les fuir ou de les haïr. Je m'en tiens au premier parti pour éviter Tautre. Quand je ne les verrai plusj'oublierai bientôt leur haine, et cet oubli m*est nécessaire pour vivre et mourir en paix.

Je ne vois qu'un obstacle à lexécution de votre obligeant projet ; c'est l'infirmité de ma femme et la longueur du voyage, qu'il est douteux qu'elle puisse supporter. Cette idée me fait trembler. Il n'y feut pas songer durant la saison où nous sommes. L'hiver jusqu'ici ne Ta pas affectée autant que je l'aurois craint. Peu^ètre aux approches d*un temps plus doux sera* t-elle en état de faire cette entreprise sans risque. Hélas 1 pourquoi faut-il que j'aille si loin chercher la paix, moi qui ne troublai jamais celle de personnel Si ma femme pouvoit obtenir ici, du moins à prix d'argent, le service et les soins qu'on ne refuse à personne parmi les humains, et que je suis hors d'état de lui rendre, nous ne songerions point à nous transplanler; mais dans l'universel abandon où l'on se concerte pour la réduire, il faut bien qu'elle risque sa vie pour tâcher d'en conserver les restes à l'aide des soins secourables que vous avez la charité de lui procurer. Ah I monsieur le comte, en ne vous rebutant pas de mes misères et n'abandonnant pas notre vieillesse, j'ose vous prédire que vous vous ménagez de loin pour la vôtre des souvenirs dont vous ne prévoyez pas encore toute la douceur.

Je souhaite ardemment que, sans nuire à vos affaires, vous puissiez en voir assez promptement la fin, pour arriver ici avant celle de 1 hiver. Si vous aviez pour compagnon de voyage le digne ami qui partage vos bontés pour moi, rien ne manqueroit à ma joie en vous voyant arriver. Ma femme, qui partage ma reconnoissance, est très-sensible à l'honneur de votre souvebir, et nous vous supplions l'un et l'autre, monsieur le comte, d'agréer nos très-humbles lalatations.

k MâMMI DB G.

Parif , le SjaiiTtcr m.

J'ai lu, madame, dans le numéro 5 des feulU les que vous avez la bonté de m'envoyer, que l'un de messieurs vos correspondans, qui se nomme le Jardinier d'Auteuil^ avoit élevé des hirondelles. Jeilésirerois fort de savoir comment il s'y est pris, et quelle contenance ces hirondelles, qu'il a élevées, ont faite chez lut pendant l'hiver. Après des peines infinies, j'ètois parvenu, à Monquin, à en faire nicher dans ma chambre. J'ai même eu souvent le plaisir de les voir s'y tenir, ^es fenêtres fermées, assez tranquilles pour gazouiller, jouer et folâtrer ensemble à leur aise, en attendant qu'il me plût de leur ouvrir, bien sûres (') que cela ne tarderoit pas d'arriver. En effet, je me levois même, pour cela, tous les jours avant quatre heures; mais il ne m'est jamais venu dans l'esprit, je l'avoue, de tenter d'élever aucuns de leurs petits, persuadé que la chose étoic nonseulement inutile, mais impossible. Je sois charmé d'apprendre qu'elle ne l'est pas, el je serai très-obligé, pour ma part, au jardinier d'Autcuil s'il veut bien communiquer son se* cret au public. Agréez, madame, je vous snp* plie, mes remerctmens et mon respect.

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