‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 33 sur 158 · LETTRE DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

LETTRE DE VOLTAIRE

A.as Délices près d6 GenèTe, 4783.

J*aî reçu, monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain ; je vous en remercie. Vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, et vous ne les corrigerez pas. On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les horreurs de la société humaine, dont notre ignorance et notre foiblesse se promettent tant de douceurs. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bètes : il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant comme il y a plus de soixante ans que j*en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux non plus m* embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada ; premièrement, parce que les maladies auxquelles je suis condamné me rendent un médecin d'Europe nécessaire ; secondement, parce que la guerre est portée dans ce pays-là, et que les exemples de nos nations ont rendu Icssauvages presque aussi méchans que nous. Je me borne i être un sauvage piaisible dans la solitude que j'ai choisie auprès de votre patrie, où vous devriez être.

J*avoiie avec vous que les belles-lettres et les sciences ont causé quelquefois beaucoup de mal.

Les ennemis du Tasse firent de sa vie un tissu de malheurs; ceux de Galilée le firent gémir dans les prisons à soixante-dix ans, pour avoir connu le mouvement de la terre : et ce

(I) L'aotear de cette lertre la fit inipiimer ur per cbanfée et aagmeiitée: la voici telle qa*tt me l'écriflL j

qu'il y a de plus honteux, c'est qu'ils Toblii;^ rente se rétracter.

Dès que vos amis eurent commencé le Dictionnaire encyclopédique, ceux quiosoientétre leurs rivaux, les traitèrent de déistes, d'athées, et même de jansénistes. Si j'osois me compter parmi ceux dont les travaux n'ont eu que la persécution pour récompense, je vous ferais voir une troupe de misérables acharnés à me perdre, du jour que je donnai la tragédie d'OËdipe; une bibliothèque de calomnies ridicules imprimées contre moi ; un prêtre ex-jésnite quo j'avois sauvé du dernier supplice, me payant par des libelles difiamatoires du service que je lui a vois rendu ; un homme plus coupable encore faisant imprimer mon propre ouvrage du Siècle de Louis XIV ^ avec des notes où lapins crasse ignorance débite les calomnies les pins effrontées; un autre, qui vend à un libraire une prétendue histoire universelle sons mon nom, et le libraire assez avide ou assez sot pour imprimer ce tissu informe de bévues, de fausses dates, de faits et de noms estropiés; et enfin des hommes assez lâches et assex méchans pour m*imputer cette rapsodie. Jeroos ferois voir la société infectée de ce genred'honmes, inconnu à toute l'antiquité, qui, ne pouvant embrasser une profession honnête, soii de laquais, soit de manœuvres, et sachant malheureusement lire et écrire, se font courtiers de la littérature, volent des manuscrits, les défigurent et les vendent. Je pourrois me plaindre qu*une plaisanterie, faite il y a plus de trente ans, sur le même sujet que Chapelain eut la bétisc de traiter sérieusement, court aujourd'hui le monde, par l'infidélité et rinAtne avarice de ces malheureux qui lont défigurée avec autant de sottise que de malice, et qui, au bout de trente ans, vendent partout cet ouvrage, lequel certainement n'est plus le mieUt et qnl est devenu le leur. J*ajouterois qu'en dernier lieu on a osé fouiller dans les archiies les plus respectables, et y voler une partie des mémoires que j'y avois mis en dépôt, lorsque j'éiois historiographe de France, et qu'on a vendu à un libraire de Paris le fruit de mes travauxi Je vous peindrois l'ingratitude, l'imposture et la rapine me poursuivant jusqu'au pied des Alpes, et jusqu'au bord de mon tombeau.

Mais, monsieur, avourz aussi que ces épioes

auachécft à h liuératnre et & la répuution, ne soit que des fleure eu comparaison des autres maux qui ont de tout lemps inondé la terre. ATOuet que ni Cicéron, ni Luerèce, ni Virgile, ni Uorace» ne furent les auteurs des proscrip^ lions de ifarius, de Sylla, de ce débauché (i'Aaloiae, de cet imbécile Lépide, de ce tyran sans courage» Octave Cépias, surnommé si làchemenl Auguste.

Aroaes que le badinage de Marot n*a pas prodoit la Saint*Barthélemiy et que la tragédie dtt Cid ne causa pas les guerres de la Fronde ; les grands crimes n'ont é(é commis que par de célèbres ignorans. Ce qui fait et fera toujours de ce monde une vallée de larmes, cest Tinsatiable cupidité et l'indomptable orgueil des hommes depuis Thamas Kouiikan,qui ne savoit pas lire, jusqu'à un commis de la douane, qui ne sait que chifiFrer. I^es lettres nourrissent l'Ame, la rectifient, la consolent, et elles font même votre gloire dans le temps que vous écrivez contre elfes. Vous êtes comme Achille qui s'emporte contre la gloire ; et comme le père Malebraodie, dont l'imagination brillante écri- I oit contre l'imagination»

Ifonsieur Chappuis m'apprend que votre santé est bien mauvaise : ilfaudroit la venir rè» ublir dans l'air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches, et brouter nos herbes.

Je suis très-philosophiquement, et avec la plus tendre estime, monsieur, votre, etc.

k H. DE VOLTAmS.

En réponse à la précédenle.

Parii, la 10 Mptembre 1755.

Cest à moi, monsieur, de vous remercier à tous égards. En vous offrant Tébauche de mes tristes rêveries^ je n'ai point cru vous faire un présent digne de vous, mais m'acquitter d'un devoir et vous rendre un hommage que nous vous devons tous comme à notre chef. Sensible, d'ailleurs, à l'honneur que vous faites à ma patrie, je partage la reconnoissance de mes concitoyens, etj'espére qu'elle ne fera qu'augmenter encore, lorsqu ils auront profilé des instructions que vous pouvez leur donner. Embelliseez l'asile que vous avez choisi : éclairez un

T. IV

peuple digne de vos leçons ; et, vous qui saVer si bien peindre les vertus et la liberté, apprenez-nous à les chérir dans nos murs comme dans vos écrits. Tout ce qui vous approche doit apprendre de vous le chemin de la gloire.

Vous voyez que je n'aspire pas à nous rétablir dans notre bêtise, quoique je regrette beaucoup, pour ma part, le peu que j'en ai perdu. A votre égard, monsieur, ce retour seroit un miracle si grand à la fois et si nuisible, qu'il n'appartiendroitqu'à Dieu de le faire, et qu'au diable de le vouloir. Ne tentez donc pas de retomber à quatre pattes ; personne au monde n'y réussiroit moins que vous. Vous nous redressez trop bien sur nos deux pieds, pour cesser de vous tenir sur les vôtres.

Je conviens de toutes les disgrftces qui poursuivent les hommes célèbres dans les lettres ; je conviens même de tous les mani^ attachés à l'humanité, et qui semblent indépendans de nos vaines connoissances. Les hommes ont ouvert sur eux-mêmes tant de sources de misères, que quand le hasard en détourne quelqu'une, ils n'en sont guère moins inondés. D'ailleurs, il y a, dans le progrès des choses, des liaisons cachées que le vulgaire n'aperçoit pas, mais qui n'échapperont point à l'œil du sage, quand il y voudra réfléchir. Ce n'est ni Térence, ni Gcéron, ni Virgile, ni Sénèque, ni Tacite; ce ne sont ni les savans, ni les poètes, qui ont produit les malheurs de Rome et les crimes des Romains : mais sans le poison lent et secret qui corrompit peu à peu le plus vigoureux gouvernement ^ont l'histoire ait fait mention, Cicéron, ni Lucrèce,- ni Salluste, n'eussent point existé, ou n'eussent point écrit. Le siècle aimable de Lélîus et de Térence amenoit de loin le siècle brillant d'Auguste et d'Horace, et enfin les siècles horribles de Sénèque et do Néron, de Domitien et de Martial. Le goût des lettres et des arts nafc chez un peuple d'un vice intérieur qu'il augmente; et s'il est vrai que tous les progrès humains sont pernicieux à l'espèce, ceux de l'esprit et des connoissances qui augmentent notre orgueil et multiplient nos égaremens, accélèrent bientôt nos malheurs. Mais il vient un temps où le mal est tel que les causes mêmes qui l'ont fait naître sont nécessaires pour l'em*» pocher d'augmenter; c'est le fer qu'il fcmi

CORRESPONDANCE

' laisser dans la plaie, de peur que le blessé n'expire en larracbant.

Quani à moi, si j'avois suivi ma première vocation, et que je n*eusse lu ni écrit, j*en aurois sans doute été plus heureux. Cependant, si les lettres étoient maintenant anéanties, je serois privé du seul plaisir qui me reste. C'est dans leur sein que je me console de tous mes maux : c*est parmi ceux qui les cultivent que je goûte les douceurs de Tamitié, etquej'apprends à jouir de la vie sans craindre la mort. Je leur dois le peu que je jsuis ; je leur dois même l'honneur d'être connu de vous. Mais consultons l'intérêt dans nos afibircs et la vérité dans nos écrits. Quoiqu'il faille dos philosophes, des historiens, des savans, pour éclairer le monde et conduire ses aveu{;les habitans, si le sage Memuon m'a dit vrai, je ne connois rien de si fou qu'un people de sages.

Convenez-en, monsieur, s'il est bon que les grandsgénies instruisent leshommes, il faut que lé vulgaire reçoiveleurs instructions : si chacun se mêle d'en donner, qui les voudra recevoir? » Les boiteux, dit Montaigne, sont mal propres ji aux exercices du corps, et aux exercices de • l'esprit, les âmes boiteuses.» Mais en ce siècle savant, on ne voit que boiteux vouloir apprendre à marcher aux antres.

Le peuple reçoit les écrits des sages pour les juger, non pour s'instruire. Jamais on ne vit tant de Dandins. Le théâtre en fourmille, les cafés retentissent de leurs sentences, ils les affichent dans les journaux, les quais sont couverts de leurs écrits, et j'entends critiquer VOrphtlirif parée qu'on l'applaudit, à tel grimaud si peu capable d'en voir les défauts, qu'à peine en seni-il les beautés.

Recherchons la première source des désordres de la société, nous trouverons que tous les maux des hommes leur viennent de l'erreur bien plus que de l'ignorance, et que ce que nous ne savons point nous nuit beaucoup moins que ce que nous croyons savoir. Or, quel plus sûr moyen de courir d'erreurs en erreurs que la fureur de savoir tout? Si l'on n'eût prétendu savoir que la terre ne tournoit pas, on n'eût point puni Galilée pour avoir dit qu'elle tournoit. Si les seuls philosophes en eussent réclamé le titre, VEnc^eiopédUe n'eût point eu de persécuteurs Si cent mirmidons

n'aspiroient à la gloire, vous jouiriez en paix de la vôtre, ou du moins vous n'auriez que des rivaux dignes de vous.

Ne soyez donc pas surprisde sentir qaelqnes épines inséparables des fleurs qui couronnent les grands talens. Les injures de vos ennemis sont les acclamations satiriques qui suivent le cortège des triomphateurs : c'est l'empressement du public pour tous vos écrits qui produit les vols dont vous vous plaigna : mais les falsifications n^ sont pas faciles, car ni le fer ni le plomb ne s'allient pas avec l'or. Permettez-moi de vous le dire, par rintéfét que je prends i votre repos et à notre instruction : méprisez de vaines clameurs par lesquelles on cherche moins à vous faire du mal qu'à vous détourner de bien faire. Plus on vous critiquera, plus vous devez vous faire admirer. Un bon livre est une terrible réponse à des injures imprimées; et qui vous oseroit attribuer des écritsquevous n'aurez point faits, tant que toos n'en ferez que d'inimitables?

Je suis sensible à votre invitation; et si cet hiver me laisse en état d'aller, au printemps, habiter ma patrie, j'y profiterai de vos bontés. Mais j'aimerois mieux boire de l'eau de votre fontaine que du lait de vos vaches, et quant aux herbes de votre verger, je crains bien de n'y en trouver d'autres que le lotos, qui n'est pas la pâture des bétes, et le moly, qui empêche les hommes de le devenir [*] •

Je suis de tout mon cœur etavec respect, etc.

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