A MADAME LA MARQUISE DE CRÉQOI
BpinaT, SieptanlifelTSBL
Je vois, madame, que la bienveillance doot vous m'honorez vous cause de l'inquiétude sur le sort dont quelques gens, tout au moins fort indiscrets, aiment à me menacer. De gr&ce, que ma tranquillité ne vous alarme point, quand on vous annonceroi t ma détention conune prochaine. Si je ne fais rien pour la préîenir, c'est que, n'ayant rien iait pour la mériter, je croirois offenser l'hospitalité de la oatloQ françoise, et l'équité du prince qui la gouverne, en me précautionnant contre une injustice.
Si j'ai écrit , comme on le prétend, sur une question de droit politique proposée par Tacademie de Dijon, j'y étois autorisé par le programme ; et puisqu'on n'a point fait un crime à cette académie de proposer cette question, je ne vois pas pourquoi Ton m'en foroit un de la résoudre. U est vrai que j'ai dû me contenir dans les bornes d'une discussion générale et purement philosophique, sans personnalités et sans application; mais pourriez-vous croire, madame, vous, dont j'ai Thonneur d'être connu, que j'aie été capable de m'oublier un moment là-dessus? Quand la prudence la plo»
00019000 ne m'anroit point ialerdit toute lieeoco à cet égard» j*aîme trop la franchise et la Térité pour ne pas abhorrer les libelles et la niire ; et si je meis si peu de précaution dans ma conduite, c'est que mon cœur me répond UNijours que je n'en ai pas besoin. Soyez donc bien aasnrée, je tous supplie, qu'il n*est jamais rien sorti et ne sortira jamais rien de ma plume qui puisse n'exposer au moindre danger sous un gonrernemeot juste.
Quand je oerois dans l'erreur sur l'utilité de mes auzimes, n'a-t-on pas, en France, des formes prescrites pour la publication des ouynges qu'on y fait paroltre ? et quand je pourrois m'écarter impunément de ces formes, mon seul respect pour les lois ne soffiroit-il pas pour m'en empêcher? Vous savez, madame, i quel point j'ai toujours porté le scrupule à cet égard ; vous n'ignorez pas que mes écrits |pt p\ua hardis, sans excepter cette effroyable Lettre sur la musique, n'ont jamais vu le jour qu'avec approbation et permission* G*est ainsi que je continuerai d'en user toute ma vie ; et jamais durant mon séjour en France, aucun de mes ouvrages n'y parottra de mon aveu qu'avec celui du magistrat.
liais, si je sais quels sont mes devoirs, je n ignore |»as non plus quels sont mes droits : je n ignore pas qu'en obéissant fidèlement aux lob dn paya où je vis, je ne dois compte à personne de ma religion ni de mes sentimens qu'aux magistrats de l'état dont j'ai l'honneur d*ètre membre. Ce serait établir une loi bien Donvalle, de vouloir qu'à chaque fois qu'on met le pied dans un éuit, on fût obligé d*en adopter toutes les maximes, et qu'en voyageant d*un pays à Tautre, il fallût changer d*iiiclinationa et de principes, comme de langage et de logement. Partout où Ton est, on doit respecter le prince et se soumettre à la loi ; mais on ne lear doit rien de plus, et le cœur doit lou- )onra être pour la patrie. Quand donc il seroit vrai qu'ayant en vue le bonheur de la mienne (eusse avancé, hors du royaume, des principes plus convenables au gouvernement républicain qu'au monarchique, où seroit mon
crime?
Qui jamais ouït dire que le droit des gens, qu'on se vante si fort de respecter en France, permit de punir un étranger pour avoir osé
préférer, en pays étranger, le gouvernement de son pays à tout autre?
On dit, il est vrai, que cette occasion ne sera qu*un prétexte, à la faveur duquel on me punira de mon mépris pour la musique fran-> çoise. Gomment, madame, punir un homme de son mépris pour la musique I Ouftes-vous jamais rien de pareil ? Une injustice s'excuset-elle par une injustice encore plus criante? et dans le temps de cette horrible fermentation, digne de la plume de Tacite, n'eût-il pas été moins odieux de m'opprimer sur ce grave sujet que d'y revenir, après coup, sur un sujet encore moins raisonnable ?
Quant à ce que vous me dites, madame, qu'il n'est pas question du bien ou du mal qu*on fait, mais seulement des amis ou des ennemis qu'on a, malgré la mauvaise opinion que j'ai de mon siècle je ne puis croire que les choses en soient encore toutrà-faît à ce point. Mais, quand cela seroit, quels ennemis puis-je avoir? Content de ma situation, je ne cours ni les pensions, ni les emplois, ni les honneurs littéraires. I^in de vouloir du mal à personne, je ne cherche pas même à me venger de celui qu'on me fait. Je ne refuse point mes services aux autres, et ne leur en demande jamais. Je. ne suis point flatteur, il est vrai ; mais aussi je ne suis pas trompeur, et ma franchise n*est point satirique : toutes personnalités odieuses sont bannies de ma bouche et de mes écrits, et si je maltraite les vices, c'est en respectant les hommes.
Ne craignez donc rien pour moi, madame, puisque je ne crains rien et que je ne dois rien craindre. Si l'on jugcoit mon ouvrage sur les bruits répandus par la calomnie, je serois, je Favooc, en fort grand danger; mais, dans un I gouvernement sage, on ne dispose pas si légèrement du sort des hommes ; et je sais bien que je n'ai rien à craindre, si l'on ne me juge qu'après m'avoir lu. Mes sentimens, ma conduite et la justice du roi sont la sauvegarde en qui je me fie : je demeure au milieu de Paris, dans la sécurité qui convient à l'innocence, et sous la protection des lois que je n'offensai jamais. Les cris des bateleurs ne seront pas plus écoutés qu'ils ne l'ont été. Si j'ai tort, on me réfutera peut-être ; peut-être même, si j'ai raison : mais un homme irréprochable ne sera
CORRESPONDANCE
point traite comme un scéTérat pour avoir honoré sa patrie, et pour avoir dit que les François ne chantoient pas .bien. Enfin, quand même il pourroit m'arriver un malheur que rhonnôteté ne me permet pas de prévoir, j'aurois peine à me repentir d'avoir jugé plu$ fin vorablcmetit du gouvernement sous lequel j*avoisà vivre, que les gens qui cherchent à m*effrayer.
Je suis avec respect, etc.