DE JEAN-JACQUES
PREMIER MALOGUE.
Dn système de conduite enren Jean-Jaoqnct, adopté par rAdminbtration, aTec l'approbation da public.
RoussEAU.Quelles incroyableschoses je viens d'appreadre I je n'en reviens pas : non, je n'en reviendrai jamais. Juste ciel ! quel abominable homme 1 qu'il m'a fait de mai ! que je le vais détester !
Un Fraiccois. Et notez bien que c'est ce même homme dont les pompeuses productions vous ont si charmé, si ravi, par les beaux préceptes de vertu qu'il y étale avec tant de faste.
Ronss. Dites, de force. Soyons justes, même avec les méchans. Le faste n'excite tout au plus qu'une admiration froide et stérile , et sûrement ne me charmera jamais. Des écrits qui élèvent l'àme et enflamment le cœur méritent un autre mot.
Lb Fr. Faste ou force, qu'importe le mot si l'idée est toujours la même, si ce sublime jargon tiré par l'hypocrisie d'une tête exaltée n'en est pas moins dicté par une âme de boue ?
Rouss. Ce choix du mot me parott moins indifFérent qu'à vous. Il change pour moi beaucoup les idées; et s'il n'y avoit que du faste et du jargon dans les écrits de l'auteur que vous m'avez peint, il m'inspireroit moins d'horreur. Tel homme pervers s'endurcit i la sécheresse des sermons et des prônes, qui rentreroit peutêtre en lui-même et deviendroit honnête homme si l'on savoit chercher et ranimer dans son cœur ces sentimens de droiture et d'humanité que la nature y mit en réserve et que les passions étouffent. Mais celui qui peut contempler de sang-froid la vertu dans toute sa beauté, celui qui sait la peindre avec ses charmes les plus touchans , sans en être ému , sans se sentir épris d'aucun amour pour elle, un tel être, s'il
peut exister, est un méchant sans ressource :
c'est un cadavre moral.
Le Fr. Comment! s'il peut exister? Sur l'effet qu'ont produit en vous les écrits de ce misérable, qu*entendez-vous par ce doute, après les entretiens que nous venons d'avoir? Expliquez-vous.
Rouss. Je m'expliquerai : mais ce sera prendre le soin le plus inutile ou le plus superflu; car tout ce que je vous dirai ne sauroit être entendu que par ceux à qui l'on n'a pas besoin de le dire.
Figurez-vous donc un monde idéal semblable au nôtre, et néanmoins tout différent. La nature y est la même que sur notre terre, mais l'économie en est plus sensible, l'ordre en est plus marqué, le spectacle plus admirable, les formes sont plus élégantes, les couleurs plus vives, les odeurs plus suaves, tous les objets plus intéressans. Toute la nature y est si belle, que sa contemplation, enflammant les Ames d'amour pour un si touchant tableau, leur inspire, avec le désir de concourir à ce beau système, la crainte d'en troubler l'harmonie, et de là natt une exquise sensibilité qui donne à ceux qui en sont doués des jouissances immédiates, inconnues aux cœurs que les mêmes contemplations n'ont point avivés*
Les passions y sont, comme ici, le mobile de toute action ; matsplus vives, plus ardentes, ou seulement plus simples et plus pures, elles prennent par cela seul un caractère tout différent. Tous les premiers mouvemens de la nature sont bons et droits. Us tendent, le plus directement qu'il est possible, à notre conservation et à notre bonheur ; mais bientôt manquant de force pour suivre à travers tant de résistance leur première direction, ils se laissent défléchir par mille obstacles qui, les détournant du vrai but, leur font prendre des routes obliques oit l'homme oublie sa première destination. L'erreur du jugement, la force des préjugés, aident beaucoup à nous faire prendre ainsi le change ; mais cet effet vient principalement de la foiblesse de l'àme, qui, suivant mollement Timpulsion de la nature, se détourne au choc d'un obstacle, comme une boule prend l'angle de réflexion ; au lieu que celle qui suit plus vigoureusement sa course ne se détourne point, mais, comme un boulet de canon, force l'obstacle, ou s'amortit et tombe à sa rencontre*
PREMIER DIALOGUE
Les babitans do inonde idéal dont je parle ont le bonheur d*étre maintenus par la nature, à laquelle ils sont plus attachés, dans cet heureux point de Tue où elle nous a placés tous, et par cela seul leur âme garde toujours son caractère originel. Les passions primitives, qui toutes tendent directement à notre bonheuTi ne nous occupent que desobjets quis'y rapportent, et, n'ayant que l'amour de soi pour principe, sont tontesaimantes etdouces par leur essence; mais quand, détournées de leur objet par des obstacles 9 elles s'occupent plus de Tobstacle pour récarter que de l'objet pour Tatteindre, alors elles changent de nature et deviennent irascibles et haineuses; et voila comment rameur de soi , qui est un sentiment bon et absolu, devient amour-propre, c'esi-à-dire un sentiment relatif par lequel on se compare, qui demande des préférences, dont la jouissance est purement négative, et qui ne cherche plus à se aatisfoire par notre propre bien , mais seulement par le mal d'autrui.
Dans la société humaine , sitôt que la foule des passions et des préjugés qu'elle engendre a fait prendre le change à Thomme, et que les obstacles qu'elle entasse I*out détourné du vrai but de notre vie, tout ce que peut faire le sage, battu du choc continuel des passions d'autrui et des siennes, et, parmi tant de directions qui régarent, ne pouvant plus démêler celle qui le conduiroit bien, c*est de se tirer de la foule autant quMl lui est possible , et de se tenir sans impatience à la place où le hasard Ta posé, bien sûr qu'en n'agissant point il évite au moins de courir à sa perte et d'aller chercher de nouvelles erreurs. Comme il ne voit dans l'agitation des hommes que la folie qu'il veut éviter, il plaint leur aveuglement encore plus qu'il ne hait leur malice; il ne se tourmente point à leur rendre le mal pour le mal , outrage pour outrage; et, si qudquefois il cherche à repousser les atteintes de ses ennemis, c'est sans chercher à les leur rendre, sans se passionner contre eux , sans sortir ni de sa place ni du calme où il veut rester.
Nos habitana, suivant des vues moins profondes , arrivent presque au même but par la route contraire, et c'est leur ardeur même qui les tient dans l'inaction. L'état céleste auquel ils aspirent et qui fait leur premier besoin par
la force avec laquelle il s'offre à leurs cœurs, leur fait rassembler et tendre sans cesse toutes les puissancesde leur âme pour y parvenir. Les obstacles qui les retiennent ne sauroient les occuper au point de le leur faire oublier un moment; et de là ce mortel dégoût pour tout le reste, et cette inaction totale quand ils désespèrent d'atteindre au seul objet de tous leurs vœux.
Cette différence ne vient pas seulement du genre des passions, mais aussi de leur force ; car les passions fortes ne se laissent pas dévoyer comme les autres. Deux amans, l'un très-épris, l'autre assez tiède, souffriroient néanmoins un rival avec la même impatience, l'un à cause do son amour, l'autre à cause de son amour-propre. Mais il peut très-bien arriver que la haine du second, devenue sa passion principale, survive i son amour et même s'accroisse après qu'il est éteint; au lieu que le premier, qui ne hait qu'à cause qu'il aime, cesse de haïr son rival sit6t qu'il ne le craint plus. Or si les âmes foibles et tièdes sont plus sujettes aux passions haineuses qui ne sont que des passions secondaires et défléchies, et si les âmes grandes et fortes, se tenant dans leur première direction, conservent mieux les passions douces et primitives qui naissent directement de l'amour de soi, vous voyez comment, d'une plus grande énergie dans les facultés et d'un premier rapport mieux senti, dérivent dans les habitans de cet autre monde des passions bien différentes de celles qui déchirent ici-bas les malheureux humains. Peut-être n'est-on pas dans ces contrées plus vertueux qu'on ne l'est autour de nous, mais on y sait mieux aimer la vertu. Les vrais penchans de la nature étant tous bons, en s'y livrant ils sont bons eux-mêmes; mais la vertu parmi nous oblige souvent à combattre et vaincre la nature, et rarement sont-ils capables de pareils efforts. La longue inhabiiude de résister peut même amollir leurs âmes au point de foire le mal par foiblesse, par crainte, par nécessité. Ils ne sont exempts ni de fautes ni de vices ; le crime même ne leur est pas étranger, puisqu'il est des situations déplorables où la plus haute vertu suffit à peine pour s'en défe^drOj et qui forcent au mal l'homme foible, malgré son cœur : mais l'expresse volonté de nuire , la haine envenimée, Tenvie, la noirceur, la tra-
PREMIER DIALOGUE
hison, la fourberie, y sont inconnues; trop souvent on y voit des coupables, jamais on n*y vit un méchant. Enfin s'ils ne sont pas plus vertueux qu*on ne Test ici, du moins, par cela seul qu'ils savent mieux s'aimer eux-mêmes, ils sont moins malveillans pour autrui.
Ils sont aussi moins actifo, ou, pour mieux dire, moins remuans. Leurs efforts pour atteindre à l'objet qu'ils contemplent consistent en des élans vigoureux ; mais, sitôt qu'ils en sentent l'impuissance, ils s'arrêtent, sans chercher à leur portée des équivalens à cet objet unique, lequel seul peut les tenter.
Comme ils ne cherchent pas leur bonheur dans l'apparence , mais dans le sentiment in time, en quelque rang que les ait placés la fortune, ils s'agitent peu pour en sortir; ils ne cherchent guère à s'élever, et descendroient sans répugnance à des relations plus de leur goût, sachant bien que l'étal le plus heureux n'est pas le plus honoré de la foule, mais celui qui rend le cœur plus content. Les préjugés ont sur eux très-peu de prise, l'opinion ne les mène point; et, quand ils en sentent l'effet, ce n'est pas eux qu'elle subjugue, mais ceux qui influent sur leur sort.
Quoique sensuels et voluptueux, ils font peu de cas de l'opulence, et ne font rien pour y parvenir : connoissant trop bien l'art de jouir pour ignorer que ce n'est pas à prix d'argent que le vrai plaisir s'achète ; et, quant au bien que peut faire un riche, sachant aussi que ce n'est pas lui qui le fait, mais sa richesse, qu'elle le feroit sans lui mieux encore, répartie entre plus de mains, ou plutôt anéantie par ce partage, et que tout ce bien qu'il croit faire par elle équivaut rarement au mal réel qu'il faut faire pour l'acquérir. D'ailleurs aimant encore plus leur liberté que leurs aises, ils craindroient de leà acheter par la fortune, ne fût-ce qu'à cause de la dépendance et des embarras attachésau soin de la conserver.Le cortège inséparable de l'opulence leur seroit cent fois plus à charge que les biens qu'elle procure ne leur seroient doux. Le tourment de la possession empoisonneroit pour eux tout le plaisir de la jouissance.
Ainsi bornés de toutes parts par la nature et par la raison, ils s'arrêtent, et passent la vie à en jouir en faisant chaque jour ce qui leur parott bon pour eux et bien pour autrui, sans
I égard à l'estimation des hommes et aux caprices de l'opinion.
Le Fb. Je cherche inutilement dans ma tète ce qu'il peut y avoir de commun entre les êtres fantastiques que vous décrivez et le monstre dont nous parlions tout à l'heure.
Rouss. Rien, sans doute, et je le crois ainsi : mais permettez que j'achève.
Des êtres si singulièrement constitués doivent nécessairement s'exprimer autrement que les hommes ordinaires. Il est impossible qu'avec des âmes si différemment modifiées ils ne portent pas dans l'expression de leurs sentimens et de leurs idées l'empreinte de ces modifications. Si cette empreinte échappe à ceux qui n'ont aucune notion de cette manière d'être, elle ne peut échapper à ceux qui la connoissent et qui en sont affectés eux-mêmes. C'est un signe caractéristique auquel les initiés se reconnoissent entre eux ; et ce qui donne un grand prix à ce signe, si peu connu et encore moins employé, est qu'il ne peut se contrefaire, que jamais il n'agit qu'au niveau de sa source, et que, quand il ne part pas du cœur de ceux qui l'imitent, il n'arrive pas non plus aux cœurs faits pour le distinguer ; mais sitôt qu'il y parvient, on ne sauroit s'y méprendre; il est vrai dès qu'il est senti. C'est dans toute la conduite de la vie, plutôt que dans quelques actions éparses, qu'il se manifeste le plus sûrement. Mais dans des situations vives où l'âme s'exalte involontairement, l'initié distingue bientôt son frère de celui qui, sans l'être, veut seulement en prendre l'accent, et cette distinction se fait sentir également dans les écrits. Les babitans du monde enchanté font généralement peu do livres, et ne s'arrangent point pour en faire ; ce n'est jamais un métier pour eux. Quand ils en font, il faut qu'ils y soient forcés par un stimulant plus fort que l'intérêt et même que la gloire. Ce stimulant, difficile à contenir, impossible à contrefaire , se fait sentir dans tout ce qu'il produit. Quelque heureuse découverte à publier, quelque belle et grande vérité à répandre, quelque erreur générale et pernicieuse & combattre, enfin quelque point d'utilité publique à établir ; voilà les seuls motifs qui puissent leur mettre la plume à la main : encore fautHl que les idées en soient assez neuves, asscz belles, assez frappantes , pour nu^tire leur
PRKMIIilR DIALOGUE.
tèié en cfiFervcsccnce et le forcer à 8*exhaler. I! n*y a point pour cela chez eux de temps ni d'âge propre. Gomme écrire n*est point pour eux un métier, ils commenceront ou cesseront de kx>nne heure ou tard selon que le stimulant les poussera. Quand chacun aura dit ce qu'il aToit à dire» il restera tranquille comme auparavant, sans s aller fourrant dans le tripot littéraire , sans sentir celte ridicule démangeaison de rabâcher et barbouiller éternellement du pa» pier, qu'on dit être atuchéeau métier d'auteur; et tel, né peut-être avec du génie, ne s'en doutera pas lui-même et mourra sans être connu de personne, si nul objet ne vient animer son zèle au point de le contraindre à se montrer.
Lb Fr. Mou cher monsieur Rousseau, vous m*avez bien Tair d'être un des habitans de ce monde-là
Rouss. J'en reconnois un du moins, sans le moindre doute, dans Tauteur à'Émiie et d'Héhtse.
Lb Fr. J'ai vu venir cette conclusion ; mais pour vous passer toutes ces fictions peu claires, il faudroit premièrement pouvoir vous accorder avec vous-même : mais après avoir paru cmivainca des abominations de cet homme, vous voilà maintenant le plaçant dans les astres parce qu'il a fait des romans. Pour.moi, je n'entends rien à ces énigmes. De grâce, ditesmoi donc une fois votre vrai sentiment sur son compte.
Rouss. Je vous l'ai dit sans mystère, et je votis le répéterai sans détour. La force de vos preuves ne me laisse pas douter un moment des crimes qu'elles attestent, et là-dessus je pense exactement comme vous; mais vous unissex des choses que je sépare. L'auteur des livres et celui des crimes vous parott la même personne; je me crois fondé à en faire deux. Voilà» monsieur, le mot de l'énigme.
Lb Fr. Comment cela? je vous prie. Voici qui me parott tout nouveau.
Rouss. A tort, selon moi; car ne m'avezvous pas dit qu'il n'est pas l'auteur du Devin i^ viliaçe ?
Lb Fr. Il est vrai, et c'est un foit dont personne ne doute plus ; mais, quant à ses autres ftjvrages, je n'ai point encore ou! les lui disputer.
Aouss. f^D second dépouillement nio paroft
I pourtant une conséquence assez prochaine de l'autre. Mais, pour mieux juger de leur liaison, il faudroit connoitre la preuve qu'on a qu*il n'est pas l'auteur du Devin,
Lb Fr. La preuve I il y en a cent, toutes péremptoires.
Rouss. C'est beaucoup. Jemecontenled'une; mais je la veux , et pour cause, indépendante du témoignage d'autrui.
Lb Fr. Ah 1 très-volontiers. Sans vous parler donc des pillages bien attestés dont on a prouvé d'abord que cette pièce étoit composée, sans même insister sur le doute s'il sait faire des vers, et par conséquent s'il a pu faire ceux du Devin du village^ je me tiens à une chose plus positive et plus sûre, c'est qu'il ne sait pas la musique ; d'où l'on peut, à mon avis, conclure avec certitude qu'il n'a pas fait celle de cet opéra.
Rouss. 11 ne sait pas la musique ? Voilà encore une de ces découvertes auxquelles je ne me serois pas attendu.
Lb Fr. N'en croyez là-dessus ni moi ni per* sonne, mais vérifiez par vous-même.
Rouss. Si j'avois à surmonter l'horreur d'approcher du personnage que vous venez de peindre, ce ne seroit assurément pas pour vérifier s'il sait la musique ; la question n'est pas assez intéressante lorsqu'il s'agit d'un pareil scélérat.
Lb Fr. Il faut qu'elle art paru moins indiffé* rente à nos messieurs qu'à vous ; car les peines incroyables qu'ils ont prises et prennent encore tous les jours pour établir de mieux en mieux dans le public cette preuve, passent encore ce qu'ils ont fait pour mettre en évidence celle de ses crimes.
Rouss. Cela me parott assez bizarre; car quand on a si bien prouvé le plus, d'ordinaire on ne s'agite pas si fort pour prouver le moins.
Lb Fr. Oh I vis-à-vis d'un tel homme, on ne doit négliger ni le plus ni le moins. A l'horreur du vice se joint l'amour de la vérité, pour détruire dans toutes ses branches une réputation usurpée ; et ceux qui se sont empressés de montrer en lui un monstre exécrable ne doivent pas moins s'empresser aujourd'hui de le montrer un petit pillard sans talent.
IkOuss. 11 faut avouer que la destinée de cet
PREMIER DIALOGUE
homme a des singularités bien frappantes : sa vie est coupée en deux parties qui semblent appartenir à deux individus différens, dont l'époque qui les sépare , c'est-à-dire le temps où il a publié des livres, marque la mort de l'un et la naissance de l'autre.
Le premier, homme paisible et doux, fut bien voulu de totis ceux qui le connurent, et ses amis lui restèrent toujours. Peu propre aux grandes sociétés par son humeur timide et son naturel tranquille, il aima la retraite, non pour y vivre seul, mais pour y joindre les douceurs de l'étude aux charmes de Tintimiié. Il consacra sa jeunesse à la culture des belles connoîssauces et des talens agréables, et, quand il se vit forcé de faire usage de cet acquis pour subsister, ce fut avec si peu d'ostentation et de prétention, que les personnes auprès desquelles il vivoit le plus n'imaginoient pas môme qu'il eût assez d'esprit pour faire des livres. Son cœur, fait pour s'attacher, se donnoitsans réserve; complaisant pour ses amis jusque la foiblesse, il se laissoit subjuguer par eux au point de ne pouvoir plus secouer ce joug impunément. Le second, homme dur, farouche et noir, se fait abhorrer de tout le monde qu'il fuit; et, dans son affreuse misanthropie, ne se platt qu'à marquer sa haine pour le genre humain. Le premier, seul y sans étude et sans mattre, vainquit toutes les difficultés à force de zèle, et consacra ses loisirs, non à l'oisiveté, encore moins à des travaux nuisibles, mais à remplir sa tête d'idées charmantes, son cœur de sentimens délicieux, et à former des projets, chimériques peut-être à force d'être utiles, mais dont l'exécution, si elle «ût été possible, eût fait le bonheur du genre humain. Le second, tout occupé de ses odieuses trames, n'a su rien donner de son temps ni de son esprit à d'agréables occupations, encore moins à des vues utiles. Plongé dans les plus brutales débauches, il a passé sa vie dans les tavernes et les mauvais lieux, chargé de tous les vices qu'on y porte ou qu'on y contracte, n'ayant nourri que les goûts crapuleux et bas qui en sont inséparables ; il fait ridiculement contraster sesinclinations rampantes avec lesaUières productionsqu'il a l'audace de s*altribuer. En vain a-t^il para feuilleter des livres et s'occuper de recherches philosophiques, il n'a rien saisi, rien conçu, que ses
horribles systèmes; e(, après de prétendus sais, qui n'avoient pour but que d'en imposer au genre humain, il a fini comme il avoit commencé, par ne rien savoir que mal faire.
Enfin, sans vouloir suivre cette opposition dans toutes ses branches, et pour m'arréter à celle qui m 'y a conduit^ le premier, d'une timidité qui alloit jusqu'à la bêtise, osoit à peine montrer à ses amis les productions de ses loisirs ; le second, d'une impudence encore plus bête, s'approprioit fièrement et publiquement les productions d'autrui sur les choses qu'il eotendoit le moins. Le premier aima passionnément la musique, en fit son occupation favorite, et avec assez de succès pour y faire des découvertes, trouver les défauts, indiquer les corrections ; il passa une grande partie de sa vie parmi les artistes et les amateurs, tantêt composant de la musique dans tous les genres, en diverses occasions, tantôt écrivant sur cet art, proposant des vues nouvelles, donnant des le* çons décomposition, consultant par des épreuves l'avantage des méthodes qu'il proposoit, et toujours se montrant instruit dans toutes les parties de l'art plus que la plupart de ses contemporains, dont plusieurs éloient à la vérité plus versés que lui dans quelque partie, mais dont aucun n'en avoit si bien saisi l'ensemble et suivi la liaison. Le second, inepte au point de s'être-oocupé de musique pendant quarante ans sans pouvoir l'apprendre, s est réduit à l'occupation d'en copier faute d'en savoir faire; encore lui-même ne se trouve-t-il pas assez savant pour le métier qu'il a choisi ; ce qui ne l'empêche pas de se donner avec la plus stupide effronterie pour l'auteur do choses qu'il no peut exécuter. Vous m'avouerez que voilà des contradictions difficiles à concilier.
Le Fa. Moins que voua ne croyez ; et si vos autres énigmes ne m'étoient pas plus obscures que celle-là, vous me tiendriez moins en haleine.
RODSS. Vousm'éclaircirez donc cellen^i quand il vous plaira ; car, pour moi, je déclare que je n'y comprends rien.
Lb Fe. De tout mon cœiir, et très-facilement ; mais commencez vous-même par m'éclaircir votre question.
Rouss. Il n'y a plus de question sur le fait que vous venez d'exposer. À cet égard nous
PREMIER DIALOGUE
sommes parbiîteœent d*accord , et j'adopte plainemenc TOire conséqaeooe ; mais je la porte plus loin. Voua dites qu'on homme qui ne sait ftiire ni mosîqoe ni Ters n'a pas fait le Demn du niliage, et cela est incontestable : moi j'ajoute que celui qui se donne faussement pour l'auteur de cet opéra n^est pas même l'auteur des autres écrits qui portent son nom, et cela n'est guère moins érident ; car s'il n'a pas fait les paroles du Devin puisqu'il ne sait pas faire des TCfS, il o'a pas fait non plus rAliée de Sylvie, qui difficilement en effet peut èire l'ouvrage d'oo scélérat ; et, s'il n'en a pas fait la musique ptttsqo'îl ne sait pas la musique » il n'a pas fait ■onpiiisbZ.ellr«mr la mmiçuefrançoise^ encore moins le Dieiiannaire de musique, qui ne peut être que l'ouTrage d'un homme versé dans cet art et sachant la composition.
Lb Fa. Je ne suis pas là-dessus de votre sentiment non plus que le public , et nous avons pour sarcrott celui d'un grand musicien étranger venu depuis peu dans ce pays.
Rouas. Et» je tous prie, le connoisscz-vous bien ce grand musicien étranger? Savez«vous par qui et pourquoi il a été appelé on France, quels motifs l'ont porté tout d'un coup à ne hire que de la musique françoise» et à venir séuUir i Paris?
Lb Fb. Je soupçonne quelque chose de tout cela ; mais il n'en est pas moins vrai que Jean- Jaoquesétant plus que personne son admirateur, donoe lui-même du poids à son suffrage.
Rouss. Admirateur de son talent, d'accord; je le SOIS aussi ; mais quant à son suffrage, il premièrement être au fait de bien des avant de savoir quelle autorité l'on doit
Lb Fb. Je toux bien, puisqu'il vous est suspect, ne m'en pas étayer ici, ni môme do celui d'aucun musicien ; mais je n'en dirai pas moins de moi-même que pour composorde la musique il but la savoir sans doute ; mais qu'on peut iMvarder tant qu'on veut sur cet art sans y rien entendre, et que tel qui se mêle d'écrire fort doctement sur la musique seroit bien embarrassé de faire une bonne basse sous un menuet, et même de le noter.
RoDSS* Je me doute bien aussi de cela. Mais votre intention est-elle d'appliquer celte idée au Dietiomnaire et à son auteur ?
Lb Fb. Je conviens que j'y pensois.
Rouss. Vous y pensiez I Gela étant, permettez-moi, de grâce, encore une question. Avezvous lu ce livre?
Lb Fb. Je serois bien fliché d'en avoir lu jamais une seule ligne, non plus que d*aueun de ceux qui portent cet odieux nom.
Rouss* En ce cas, je suis moins surpris que nous pensions, voip-.et moi, si différemment sur les (Joints qui s'y rapportent. Ici , par exemple, vous ne confondriez pas ce livre avec ceux dont vous parlez, et qui, ne roulant que sur des principes généraux, ne contiennent que des idées vagues ou des notions élémentaires tirées peut-être d'autres écrits, et qu'ont tous ceux qui savent un peu de musique ; au lieu que le Dielionnaire entre dans le détail des ce* gles pour en montrer la raison , l'application, l'exception, et tout ce qui doit guider le compositeur dans leur emploi. L'auteur s'attache même à éclaircir de. certaines parties qui jusqu'alors étoient restées confuses dans la tête des musiciens, et presque inintelligibles dans leurs écrits. L'article Enharmonique, par exemple, explique ce genre avec une si grande clarté,qu'on est étonné de l'obscurité avec laquelle en avoient parlé tous ceux qui jusqu'alors avoient écrit sur cette matière. On ne me persuadera jamais que cet article , ceux d'Expression, Fugue^ Harmonie^ Licence, Mode, Modulation, Préparation^ Récitatif, Trio {*) et grand nombre d'autres répandus dans ce Dic- ^toniiatrtf, et qui sûrement ne sont pillés de personne, soient l'ouvrage d'un ignorant en musique qui parle de ce qu'il n'entend point, ni qu'un livre dans lequel on peut apprendre la composition soit l'ouvrage de quelqu'un qui ne la satoit pas.
Il est vrai que plusieurs autres articles éga-
(*) Tout les articles de musique qoe J'avois promb pour l'Encytiopêdlê foreot faits àét rannée 1749, et remis par M. Diderot, l'année sulYanle, à M. d'Aleml^, comme enlrani dans la partie Mathématiquct, dont il étoit char^^é. Quelque temps après parurent ses Élément de Musigne. qu'il n'eut pas licaiiGOUp de peine à faire. En 176S parut mon Dieifimnaire, et (|uelqne temps après poe rioovelle édition de ses Élément avec des augmenUllonii.Dansriiitervaire avolt aussi pnru un Diellonnaire det BeauX'Jrtt, où Je reconnus plasiears des articles que J'avois faits pour ï EneydopééU» U. d'Aleml^ert a voit deslK>n(és si tendres pour mon Dielionnaire encore ma* nuscrit. qu'il offrit obligeamment au sieur Guy d'en revoir les épreuves; faveur que, sur l'avis que ceial-d m'en donna, je Ir priai de ne pM aooepicr.
T. IV
PREMIER DIALOGUE
lement importans sont restcssecricnieiitindiqués pour ne pas laisser le vocabulaire imparfait, comme il en avertit dans sa préface ; mais seroit-il raisonnable de le juger sur les articles qu'il n*a pas eu le temps de faire plut6t que sur ceux où il a mis la dernière main, et qui demandoient assurément autant de savoir que les autres? L'auteur convient, il avertit même, de ce qui manque h son H¥re, et il dit la raison de ce défaut. Mais tel qu'il est, il séroit cent fois plus croyable encore qu'un homme qui ne sait pas la musique eût fait le Devin que le Dioliofinaire: car combien ne voit-on pas, surtout en Suisse et en Allemagne, de gens qui, ne sachant pas une note de musique, et guidés uniquement par leur oreille et leur goût, ne lafescnt pas de composer des choses trës-àgréables et même très-régulières, quoiqu'ils n'aient nulle connoissance des règles, et qu'ils ne puissent déposer leurs compositions que dans leur mémoire! Mais il est absurde de penser qu'un homme puisse enseigner et même éclaircir dans un livre une science qu'il n'entend point, et bien plus encore, dans un art dont la seule langue exige une étude de plusieurs années avant qu*on puisse l'entendre et la par^ 1er. Je conclus donc qu'un homme qui n'a pu feire le Devin du village, parce qu'il ne savoit pas la musique, n'a pu faire à plus forte raison le Dictionnaire, qui demandoit beaucoup plus de savoir.
Le Fb. Ne connoissant ni lun ni l'autre ouvrage, je ne puis par moi-même juger de votre raisonnement. Je sais seulement qu'il y a une difFércnce extrême à cet égard dans l'estimation du public, que le Dictionnaire passe pour un ramassis de phrases sonores et inintelligibles, qu'on en cite un article Génie que tout le monde prAne et qui ne dit rien sur la musique. Quant à votre article Enharmonique , et aux autres qui, selon vous, traitent pertinemment de Tart, je n'en ai jamais ouï parler à personne, si ce n'est à quelques musiciens ou amateurs étrangers qui paroissoient en faire cas avant qu'on les eût mieux instruits ; mais les nôtres disent et ont toujours dit ne rien entendre au jargon de ce livre.
Pour le Devin, vous avez vu les transports d'admiration excités par la dernière reprise; l'enthousiasme du public poussé jusqu'au délire
. fait foi de la -sniblimitè de cet ouvrage» Cétoit le divin Jean^acqnes, cèUÀi le moderne Orphée ; cet opéra étoit le chef-d'œuvre de l'art et de l'esprit humain, et jamais cet enthou-* siasme ne fiit si vif que lotvqu'on sut que k divin Jean-Jacques ne savoit pas la musique. Or, quoi que vous en paiasiex dire, de ce qu'un homme qui ne sait pas la musique n'a pu faire un prodige de l'art universellement admiré, il ne s'ensuit pas, selon moi, qu'il n'a pa foire un livre peulu, peu entende etenoorenoins estimé» Rouss. Dans les choses dofit je peux juger par moi-même , je Me prendrai jamais pour règle de mes jugemens ceux du public* et sur* tout quand il s'engoue comme il a fait tout d'un coup pour le Devin du village^ après l'a-* voir entendu pendant vingt ans avec nn plaisir plus modéré. Cet engouement subit, quelle qu'en ait été la cause au momentoùte soi-disant auteur étoit Pobjet de la dérision publique, n*a rien eu d'assez naturel pour faire autorité chez les gens sensés. Je vous ai dit ce que je pensoia du Dictionnaire, et cela, npn pas sur l'opinion publique, ni sur ce célèbre article Génte^ qui, n'ayant nulle application particulière A l'art» n'est là que pour la plaisanterie, mais après avoir lu attentivement l'ouvrage entiisr, dont la plupart des articles feront faire de meilleure musique quand les artistes en sauront profiler. Quant au Devin^ quoique je sois bien sûr que personne ne sent mieux que moi les véritaMee beautés de cet ouvrage, je suis fort éloigné de voir CCS beautés où le public engoué 4ies place. Ce ne sont pointdeoelles qiie l'étude et le savoir produisent, mais de celles qu'inspirent le gote et la sensibilité ; et l'on prouveroit beaucoup mieux qu'un savant compositeur n'a point foie cette pièce, si la partie du beau chant et de l'invention lui manque, qu'on ne prouveroit qu'un ignorant ne l'a pu faire, parce qu'il n'a pas cet acquis qui supplée au génie et ne foie rien qu'à Force de travail. Il n'y a rien dans le Devin du village qui passe, quant A la partie scientifique, les principes élémentaires de la composition; et non-seulement il n'y a point d'écolier de trois mois qui, dans ce sens , ne fât en état d'en faire autant, mais on peut bien douter qu'un savant compositeur pût se résoudre à être aussi simple. Il est vrai que Fauteur de cet ouvrage y a suivi un principe caché qui
PREMIER DIALOGUK.
80 fiit sentir sans qu'on ie reinari|iie, et qui donne A ses chants on effet qu'on ne.s^t dans ancnna autre musique fraoçoise. Mais ce prin* oî^, ignoré de tons nos ooœpositeursy dédaigné de ceux qni en ont entendu parler, posé seulemeni par Tauteur de la LeUre $ur la musique fruBçoise^ qai en a fait ensuite un article du DielkomMairej et suivi seulement par l'auteur du Devim^ est une grande preuve de plus que ces deux auteurs sont le même. Mais tout cela montre i'iovention d'un amateur qui a réfléchi sarVârt, plotAt que la routine d*un professeur qoi le possède supérieurement. Ge qui peut fiiire honneur an musicien dans cette pièce est le récitatif : il est bien modulé, bien ponctué, bien accentué, autant que du récitatif firançois peut rdtre« Le tour en est neuf, du moins il i'étoit alors à tel point qu'on ne voulut point hasarder ce récitatif à la cour, quoiqueadapté à la langue plus qu'aucun autre. J ai peine à concevoir comment du récitatif peut être pillé, à moins qu'on ne pille aussi les paroles; et, quand il n'y auroit que cela de la main de lauteur de la pièce, j'aimerois mieux, quaul à moi, avoir £iit le récitatif sans les airs, que les aiis sans le récitatif; mais je sens trop bien la mèase main dans le tout pour pouvoir le partager à différons auteurs. Ge qui rend même cet opéra prisable pour les gens de go&t, c'est le parfait accord des paroles et de la musique, c'est l'étcoîle liaison des parties qui le composent, cTest l'ensemble exact du tout qui eu fait fouvrage le plus nu que je connoisse en ce genre. La musicien a partout pensé,. senti, parlé eomme le poète ; l'expression de l'un répond UMiionrs si fidèlement à celle de l'autre qu'on voit qu'ils sont toujours animés du même esprit ; el Ton me dit que cet accord si juste et si me résulte d'un tas de pillages fortuitement rassemblés 1 Monsieur, il y auroit cent fois plus d'art à composer un pareil tout de morceaux épars et décousus qu'à le créer soinsiéroe d'un bout à l'antre.
Lb Fe. Vonre objection ne m'est pas nou* veUe; elle parolt même si solide à beaucoup de gens, que» revenus des vols partiels, quoiqna ions si bien prouvés, ils sont maintenant pcmadés que hi pièce entière, paroles et muf iqna, est d'une autre main, et que le charlaao a en l'adresse de s'en emparer et Timpu-
dence de se l'attribuer. Cela parott même si bien établi,que Ton n'en doute plus gu^re ; car enfin il faut bien nécessairement recourir à quelque explication semblable; il faut bien que cet ouvrage, qu'il est incontestablement hors d'état d'avoir fait, ait été fait par quelqu'un. On prétend même en avoir découvert le véritable auteur.
Rouss. J'entends : après avoir d'abord découvert et très-bien prouvé les vols partiels dont le Devin du vilUnge étoit composé, on prouve aujourd'hui non moins victorieusement qu'il n'y a point eu de vols partiels ; que cette pièce, toute de la même main, a été volée en entier par celui qui se l'attribue. Soit donc, car l'une et l'autre de ces vérités contradictoires est égale pour mon objet. Biais enfin quel est-il donc, ce véritable auteur? Kst-il François, Suisse, Italien, Chinois?
Le Fr. C'est ce que j'ignore ; car on ne peut guère attribuer cet ouvrage à Pergolèse, comme un Salve Regina.,,.
Rouss. Oui, j'en connois un de cet auteur, et qui même a été gravé....
Le Fr. Ce n'est pas celui-là. Le Salve dont vous parlez, Pergolèse la fait de son vivant, et celui dont je parle en est un autre qu'il a fait vingt ans après sa mort, et que iean-Jacques s'approprioit en disant l'avoir fait pour maidemoiselle Fel, comme beaucoup d'autres motets que le même Jean-Jacqaes dit ou dira de même avoir faits depuis lors, et qui par autant de miracles de M. d'Alembertsont et seront toujours tous de Pergolèse, dont il évoque l'ombre quand il lui platt.
Rouss. Voilà qui est vraiment admirable ! Ohl je me doutois depuis long-temps que ce M. d'Alembert devroit être un saint à miracles, et je parierois bien qu'il ne s'en tient pas à ceux-là. Mais comme vous dites, il lui sera néanmoins difficile, tout saint qu'il est, d'avoir aussi fait faire la Devin du village à Pergolèse ; et il ne faudroit pas multiplier les auteurs sans nécessité.
Le Fr. Pourquoi non? Qu'un pillard prenne à droite et à gauche, rien au monde n'est plus naturel.
Rouss* D'accord; mais dans loutes ces musiques ainsi pillées on sent les coutures et les I pièces de rapport, et il me semble que celle qui
PREMIER DIALOGUE
porte le nom de Jean-Jacques n*a pas cet aîr-ià. On n'y troaye même aucune physionomie naturelle: ce n'est pas plus de la musique italienne que de la musique françoise. Elle a le ton de la chose» et rien de plus.
Le Fr. Tout le monde convient de cela. Gomment Tauteur du D^vina-t-il pris dans cette pièce un accent alors si neuf qu*il n'ait employé que là? et^i c'est son unique ouvrage, comment en a-t-il tranquillement cédé la gloire à un autre» sans tenter de la revendiquer, on du moins de la partager par un second opéra semblable? On m*a promis de m'expliquer clai* rement tout cela; car j*avoue de bonne foi y avoir trouvé jusqu'ici quelque obscurité.
Rouss. Bon 1 vous voilà bien embarrassé! le pillard auroit fait accointance avec Tauteur ; il se sera fait confier sa pièce» la lui aura volée, et puis il Taura empoisonné. Gela est tout simple.
Le Fr. Vraiment» vous avez là de jolies idées I
RoiTSS. Àhl ne me faites pas honneur de votre bien. Ges idées vous appartiennent; -elles sont Teffèt naturel de tout ce que vous m'avez appris. Au reste» et quoi qu'il en soit du véritable auteor de la pièce» il me suffit que celui qui s'est dit Fètre soit» par son ignorance et son incapacité » hors d'état de l'avoir faite , pour que j'en conclue» à plus forte raison, qu'il n'a fait ni le Dictionnaire qu'il s'attribue aussi» ni la Lettre sur la mtuique française, ni aucun des autres livres qui portent son nom et dans lesquels il est impossible de ne pas sentir qu'ils partent tous de la même main. D'ailleurs concevez-vous qu'un homme doué d'assez de talens pour faire de pareils ouvrages aille» au fort même de son eRérvescence, piller et s'attribuer ceux d'autrui dans un genre qui nonseulement n'est pas le sien» mais auquel il n'entend absolument rien ; qu'un homme qui» selon vous» eut assez de courage» d'orgueil» de fierté» de force» pour résister à la démangeaison d'écrire» si naturelle aux jeunes gens qui se sentent quelque talent» pour laisser mûrir vingt ans sa lête dans le silence» afin de donner plus de profondeur et de poids à ses productions longtemps méditées; que ce même homme» l'àme toute remplie de ses grandes et sublimes vues» aille en interrompre le développement» pour
chercher par des manœuvres aussi lâches que puériles une réputation usurpée et trèa-inférieure à celle qu'il peut obtenir légitimement? Ge sont des gens pourvus de bien petits talens par eux-mêmes qui se parent ainsi de ceux d'autrui; et quiconque» avec une tête active et pensante» a senti le délire et {'attrait du travail d'esprit ne va pas servilement sur la trace d'un autre pour se parer ainsi des productions étrangères par préférence à celles qu'il peut tirer de son propre fonds. Allez, monsieur» celui qui a pu être assez vil et assez sot pour s'attribuer le Devin du village sans l'avoir fait» et même sans savoir la musique» n'a jamais fait une ligne du Discours sur t Inégalité^ ni de YÉmile^ ni du Contrat social. Tant d*audace et de vigueur d'un côté» tant d'ineptie et de lâcheté de l'autre» ne s'associeront jamais dans la même àme. Voilà une preuve qui parle à tout homme sensé. Que d'autres qui ne sont pas moins fortes ne parlent qu'à moi» j'en suis fâché pour mon espèce ; elles devroient parler à toute Ame sensible et douée de Tinstinct moral. Vous me dites que tous ces écrits qui m*échauflFent» me tou~ chent» m'attendrissent, me donnent la volonté sincère d'être meilleur» sont uniquement des productions d'une tête exaltée conduite par un cœur hypocrite et fourbe. La figure de mes êtres surlunaires vous aura déjà foit entendre que je n'étois pas là-dessus de votre avis. Ce qui me confirme encore dans le mien est le nombre et l'étendue de ces mêmes écrits, où je sens toujours et partout la même véhémence d'un cœur échauffé des mêmes sentimens.
Quoi! ce fléau du genre humain» cet ennemi de toute droiture» de toute justice» de toute bonté» s'est captivé dix à douze ans dans le cours de quinze volumes à parler toujours le plus doux» le plus pur, le plus énergique lan* gage de la vertu» à plaindre les misères humaines» à en montrer la source dans les erreurs» dans les préjugés des hommes» à leur tracer la route du vrai bonheur» à leur apprendre à rentrer dans leurs propres cœurs pour y retrouver le germe des vertus sociales qu'ils étouffent sous un faux simulacre dans le progrès mal entendu des sociétés» à consulter towH jours leur conscience pour redresser les erreurs de leur raison» et à écouter dans le silence des passions cette voix intérieure que tous dos phi-
PREMIER DIALOGUE
loiopbes ont tant i eœnr d'étouffer, et qu'ils | tratient de chimère parce qu'elle ne leur dit plus rien : il s*e8t feit siffler d'eux et de tout son nècle pour avoir toujours soutenu que rhomme éiott bon quoique les hommes fussent méchans, que ses vertas lui Tenoient de lui-même^ que sei irîœB \oi Tenoient d'ailleurs : il a consacré son plus grand et meilleur ouvrage à montrer Gommeac s introduisent dans notre Ame les passions ooisibics» à montrer que la bonne éducaiioo doit être purement négative, qu'elle étiî consister, non à guérir les vices du cœur bsmain, puisqu'il n'y en a point naturellement, nais à les empêcher de naître, et à tenir exactement fermées les portes par lesquelles ils s'introduisent : enfin, il a établi tout cela avec une clarté si lumineuse, avecuncharme si touchant, avec une vérité si persuasive, qu'une Ame non dépravée ne peut résister à l'attrait de ses images et à la force de ses raisons ; et vous voulez que cette longue suit^c d'écrits où respirent toujours les mêmes maximes, ou le même langage se soutient toujours avec la même chaleur, soit l'ouvrage d'un fourbe qui parle toujours, nonseulement contre sa pensée, mais aussi contre son intérêt, puisque, mettant tout son bonheur à remplir le monde de malheurs et de crimes, il devoit conséquemment chercher i multiplier les scélérats pour se donner des aides et des complices dans l'exécution de ses horribles projets; au lieu qu'il n'a travaillé réellement qu'à se susciter des obstacles et des adversaires dans tous les prosélytes que ses livres feroient i la vertu.
Auures raisons non moins fortes dans mon esprit. Cet auteur putatif, reconnu, par toutes ks preuves que vous m'avez fournies» le plus arapulcux, le plus vil débauché qui puisse exister, a passé sa vie avec les traînées des rues dans les plus infAmes réduits, il est hébété de débauche, il est pourri de vérole ; et vous vouiez qu'il ait écrit ces inimitables lettres pleines de cet amour si brûlant et si pur qui ne germa jamais que dans des cœurs aussi chastes que tendres ? Ignores-vous que rien n'est moins tendre qu'un débauché, que l'amour n'est pas plus coflou des libertins que des femmes de mauvaise vie, que la crapule endurcit le cœur, rend ceux qui s'y livrept impudens, grossiers, brutaux, cnteb ; que leur sang appauvri, dépouillé de
cet esprit de vie qui du cœur porte au cerveau ces charmantes images d'où natt l'ivresse de 1 amour, ne leur donne par l'habitude que les Acres picolemens du besoin, sans y joindre ces douces impressions qui rendent la sensualité aussi tendre que vive ? Qu'on me montre une lettre d'amour d'une main inconnue, je suis assuré de connoître à sa lecture si celui qui l'écrit a des mœurs. Ce n'est qu'aux yeux de ceux qui en ont que les femmes peuvent briller de ces char^ mes touchans et chastes qui seuls font le délire des cœurs vraiment amoureux. Les débauchés ne voient en elles que des instrumeus de plaisir qui leur sont aussi méprisables que nécessaires, comme ces vases dont on se sert tous les jours pour les plus indispensables besoins. J*aurois défié tous les coureurs de filles de Paris d'écrire jamais une seule des lettres de ÏBéUnse; et le livre entier, ce livre dont la lecture me jette dans les plus angéliques extases, seroit l'ouvrage d'un vil débauché I Comptez, monsieur, qu'il n'en est rien ; ce. n'est pas avec de l'esprii et du jargon que ces chosesr-là se trouvent. Vous voulez qu'un hypocrite adroit, qui ne marche à ses fins qu'à force de ruses et d'a»tuce,, aille étourdiment se livrera l'impétuosité de l'indignation contre tous les états, contre tous les partis sans exception, et dire également les plus dures vérités aux uns et aux autres? Papistes, huguenou, grands, petite, hommes, femmes, robins, soldats, moines, prêtres, dévots, médecins, philosophes, Troê Rutultuve fuaif tout est peint, tout est démasqué sans jamais un mot d'aigreur ni de personnalité contre qui que ce soit, mais sans ménagement pour aucun parti. Vous voulez qu'il ait toujours suivi sa fougue au point d'avoir tout soulevé contre lui, tout réuni pour l'accabler dans sa disgrâce; et tout cela sans se ménager ni défenseur ni appui, sans s'embarrasser même du succèis de ses livres, sans s'informer an moins de l'effet qu'ils produisoient et de l'orage, qu'ils attiroient sur sa tête, et sans en concevoir le moindre souci quand le bruit commença d'en arriver jusqu'à lui? Cette intrépidité, cette imprudence, cette incurie, est-elle de l'hom^ie faux et fin que vous m'avez peint? Enfin vous voulez qu'un misérable à qui l'on a été le nom de scélérat f qu'on lie trouvoit pas encpre assez abject, pour lui donner ccliii de coquin, comme
PREMIER DIALOGUE
exprimant mieux la basBesse et rrodigniti de •on àme ; vous Toulez que oe reptile ait pris et soutenu pendant quinze Tolumes le langage intrépide et fier d*un éeriTain qui, consacrant sa plume à la vérité, ne qoéte point les suffrages .du public, et que le témoignage de son ccnur «net au-dessus des jugemeas des hommes?
Vous voulez que parmi uint de si beaux livres modernes, les seuls qui pénètrent jusqu*i mon coMu-, qui l'enflamment d'amour pour la vertu, qui l'attendrissent sur les misères humaines, soient précisément les jeux d'un détestable fenrbe qui se moque de ses lecteurs et ne crofti pas un mot de ce qu*il leur dit avec tant de chaleur et 4e force; tandis que tous les autres, écrits, i ce que vous m'assurez, par de vrais sages dans de si pures intentions, me glaeent le cœur, le resserrent, et ne m'inspirent, avec des sentimens d'aigreur, de peine, et de haine, que le plus intolérant esprit de parti? Tenez, monsieur, s'il n'est pas impossible que tout cela soit, il Test du moins que jamais je le croie, fùt-il mille fois démontré. Encore un coup, je ne résiste point à vos preuves; elles m*ont pleinement convaincu: mais ce que je no croîs ni ne croirai de ma vie, c'est que YÉmiiêt et surtout l'arlicle du goût dans le quatrième livre, sott l'ouvrage d'un cœur dépravé ; que VSéloUe^ et surtout la lettre sur la mort de Julie, ait été écrite par un scélérat ; que celle à M. d'AIcmbert sur les spectacles soit la production d'une Ame double; que le sommaire du Projet de paix perpéiueUe soit celle d'un ennemi du genre humain ; que le recueil' entier des écrits du même auteur soit sorti d'une ftmo hypocrite et d'une mauvaise tète, non du pur zèle d'un cœur brûlant d'amour pour la vertu. Non, monsieur, ndn, monsieur; te mien ne se prêtera jamais à cette absurde et fisnsse persuasion. Mais je dis et je soutiendrai mijours qu'il faut qu'il y ait deux Jean-Jacques, et que l'auteur des livres et celui des crimes ne sont pas le même homme. Voila un sentiment si bien enraciné dans le fond do mon cœur que rien ne me TAtera jamais.
Lb Fr. Cest pourtant une erreur, sans le moindre doute, et une autre preuve qu'il a fait des livres, est qu'il en fait encore tous les jours.
Rouss. Voilà ce que j'ignorois, et l'on m'avoit dit au contraire qu'il s'occupoit unique-
ment, depuis quelques années, à copier de la musique.
Lb Fa. Bon, copier? il en fait le semblant pour faire le pauvre, quoiqu'il soit riche, et couvrir sa rage de faire des livres et de barbouiller du papier, liais personne ici n'en est la dupe, et il faut que vous veniesde bien loin pour l'avoir été.
Rouss. Sur quoi, je vous prie, ronlent ces nouveaux livres dont il se cache si bien^ si à propos, et avec tant de succès?
Lb Fk. Ce sont des fadaises de toute espèce ; des leçons d'athéisme, des éloges de la philosophie moderne, des oraisons funèbres, des traductions, des satires. ...
Rouas. Contre ses ennemis, sans doute?
Lb Fe. Non, contre les ennemis de ses en-
Rouss. Voilà dequoîjene moseroîs pasdcoté.
Lb Fe. Oh I vous ne connoîssez pas la rose du drêle 1 II fait tout cela pour se mieux déguiser. 11 fait de violentes sorties contre la préaente administration (en 4782) dont il n'a point à se plaindre, en faveur du Parlement qui l'a si indignement traité, et de l'auteur de toutes ses misères, qu'il devroit avoir en horreur. Mais à chaque instant sa vanité se décèle par les plus iocptes louanges de kii-même. Par exemple, il a fait dernièrement un livre fort plat, intitulé /'il# deux mille deux cent quorraiUe,dans lequel il consacre avec soin tous ses écrits à la postérité, sans même excepter iVareii9e^ et sans qu'il en manque une seule ligne.
Rouss. C'est en effet une bien étonnante ba^ lourdiso. Dans les livres qui portent son nom je ne vois pas un orgueil aussi bête.
Le Fe. En se nommant il se contraignoit ; à présent qu'il se croit bien caché, il ne se gêno plus.
Rouss. Il a raison, cela hn réussit si bien t Mais, monsieur, quel est donc te vrai but de ses livres que cet homme si fin publie avec tan t de mystère en faveur des gens qu'il devroit haïr, et de la doctrine à laquelle il a paru si contraire?
Le Fil. En doutez-vous? C*est de se jouer du public et de faire parade de son éloquence, en prouvant successivement le pour et le contre, en promenant ses lecteurs du blanc au noir pour se moquer do leur crédulité.
PREMIER DIALOGUE
IS
RODSS. Par ma foîl voili» pour ta décrétée oh il se trouve» un homme de bien bonne hnmtWTf et qui, pour être aussi haineux que vous le faites, n'est guère occupé de ses ennemb I Pour moi, sans être vain ni vindicatif, je vous déclare qua si j'étois à sa place et que je voulusse «Kore faire des livres» ce ne seroit pas pour faire nîoapher mes persécuteurs et leur doctrine aux dépens de ma réputation et de mes propres écrits. S'il est réellement l'auteur de ceux qu'il n'avoue. pas, c'est une forte et Dooréh preuve qu'il ne Test pas de ceux qu'il êwame^ Car assurément il faudrait le supposer bien atapida et bien ennemi de. lui-même pour chanter la palinodie si mal à propos.
Le Fb. Il hat avouer que vous êtes un homme bien obstiné, bien tenace dans vos opinions; au peo d aatorilé qu'ont sur vous celles du public, on voit bien que vous n'êtes pas François. Parmi tous nos sages si vertueux, si justes, si supérieurs i toute partialité, parmi toutes nos dames si sensibles, si iavorables a im auteur qui peint ai bien l'amour, il ne s'est trouvé personne qui ait fait la moindre résistance aux argumens triomphans de nos messieurs, personne qui ne se soit rendu avec empressement, avec joie, aux preuves que ce même auteur qu'on dÎBoit tant aimer^ que ce môme Jean- Jaoqucsai fêté, mais Sf rogne et si haïssable, éioit la honte et Topprobre du genre hunmin ; et maintenant qu'on s'est si bien passionné ponrcetie idée qu'on n'en voudroitpas changer quand la chose seroit possible, vous seul, plus difficile que tout le monde, venez ici nous proposer one distinction neuve et imprévue, qui ne le seroit pas si elle avoit la moindre solidiié. Je oooviens pourtant qu'a travers tout ce pathos, qui selon moi ne dit pas grand'chose, vous ouvrez de nouvelles vues qui pourtoîent avoir leur usage, coinmuaîquées à nos Bwssienrs. 11 est oertain que si l'on pouvoit prouver que Jean-Jacques n'a fait aucun des livres qu'il s'attribue, comme on prouve qu'il n'a pas fait le Devin^ on ôteroit une difficulté qni ne laisse pas d'arrêter ou du moins d'embarrasser encore bien des gens, malgré les preuves convaincantes àcn forfaits do ce misérable. Mais je serois aussi fort surpris, pour peu qu'on pût appuyer cette idée, qu'on se fût a vîM si tard de la proposer. Je vois qu'en s'at-
iadiant à -le couvrir de tout l'opprobre qu'il mérite, nos messieurs ne laissent pas de s'in* quiéter quelquefois de ces livres qu'ils détes^ tent, qu'ils tournent même en ridicule de touus leur force, nMUs qui leur attirent souvent des objections incommodes ^ qu'on lèveroit tout d'un coup en affirmant qu'il n'a pa^ écrit un seul mot de tout cela, et qu'il en est incapable comme d'avoir fait le Devin» Mais je vois qu'oa a pris ici une route contraire qui ne peut guère ramener à celle-là ; et l'on croitsi bien que ces écrits sont de lui que nos messieurs s'occupent depuis long-iemps à les éplucher pour en ex-^ traire le poison*
Rouss. Le poison I
Le Fr. Sans doute. Ces beaux livres vous ont séduit comme bien d'autres, et je suis peu surpris qu'à travers toute cette ostentation de belle morale vous n'ayez pas senti les doctrines pernicieuses qu'il y répand ; mais je le serois fort qu'elles n'y fessent pas. Gomment un K^l serpent n'infecteroit^il pas de son venin tout ce qu'il touche? .
RODSS. Eh bien ! oïonsienr, ce venin ! en a-^ t-on déjà beaucoup extrait de ces livres?
Le Fr. Beaucoup, à ce qu'on m'a dit, et même il s'y met4out à découvert dans nombre de passages horribles qae l'extrême prévention qu'on avoit pour ces livres empêclia d'abord de remarquer, mais qui frappent maintenant de surprise et d'effroi tous ceux qui, mieux instruits, les lisent comme il convient.
RoDSS. Des passages horribles! J'ai In ces livres avec grand sofn, mais je n'y en ai point trouvé de tels, je vous jure^ Vous m'oMigerieu de m'en indiquer quelqu'un.
Lb Fr. Ne les ayant pas lus, e'est ce que je ne sauroîs iîiire : mais j'en demanderai la liste à nos messieurs qui les ont recueillis, et je vous la communiquerai. Je me rappelle seulement qu'on cite une note de VÉniiie où il enseigne ouveriement rassassinat.
RoDSS. Gomment, monsieur, il enseigne ouvertement l'aseassinat, et cela n'a pas été remarqué dès la première lecture I 11 lalloit qu'il eût en effet des lecteurs bien prévenus ou bien distraits. Et oùdoncavoient les yeux les auteurs de ces sages et graves réquisiloiressur lesquels on t'a si régulièrement décrété ? Quelle trou<* vaille pour eux Iquel regret del'avoirmanquéel
PREMIER DIALOGUE
Le Fe. Ah I c*est que ces Uttos étoienl Irop pleins de choses à reprendre pour qu'on pûi tout relever.
Rouss. 11 est vrai que le boo» le judicieux Joli de Fleuri, tout plein de Thorreur que lui înspiroit le Système criminel de la Religion naturelle, ne pouvoit guère s'arrêter à des bagatelles comme des leçons d'assassinat; ou peut- être, comme vous dites» son extrême prévention pour le livre rempèchoit*elle de les remarquer. Dites, dites, monsieur, que vos chercheurs de poison sont bien plutôt ceux qui l'y mettent, et qu'il n'y en a point pour ceux qui n'en cherchent pas. J'ai lu vingt fois la note dont vous parlez, sans y voir autre chose qu'une vive indignation contre un préjugé gothique non moins extravagant que funeste, et je ne me serois jamais douté du sens que vos messieurs lui donnent, si je n'avois vu par hasard une lettre insidieuse qu'on a fait écrire à l'auteur à ce sujet, et la réponse qu'il a eu la foiblesse d'y faire, et où il explique le sens de cette note qui n'avoit pas besoin d'autre explication que d*étre lue à sa place par d'honnêtes gens. Un auteur qui écrit d'après son cœur est sujet, en se passionnant, à des fougues qui Tentralnent au-delà du but, et à des écarts ou ne tombent jamais ces écrivains subtils et méthodistes qui, sans s'animer sur rien au monde, Dédisent jamais que ce qu'il leur estavanugeux dédire et qu*tls savent tourner sans se commettre, pour produire l'effet qui convient i leur intérêt. Ce sont les imprudences d'un homme eonfianten lui-même, et dont l'&me généreuse ne suppose pas même que l'on puisse douter de lui. Soyez sûr que jamais hypocrite ni fourbe n'ira s'exposer à découvert. Nosphilosophes ont bien oequ'ils appellent leur doctrine intérieure, mais ib ne l'enseignent au public qu'en se cachant, et à leurs amis qu'en secret. En prenant toujours tout à la lettre on trouveroit peut-être en effet moins à reprendre dans les livres les plus dangereux que dans ceux dont nous parlons ici, et en général que dans tous ceux où l'auteur, sûr de lui-même et parlant d'abon^ dance de cœur, s'abandonne à toute sa véhémence sans songer aux prises qu'il peut laisser au méchant qui le guette de sang-froid, et qui ne cherche dans tout ce qu'il offre de bon et d'utile qu'un cêté mal gardé par lequel il puisse
enfoncer le poignard. Mais lisez tous ces pos* sages dans le sens qu'ils présentent naturellement à l'esprit du lecteur et qu'ils avoient dans celui de l'auieur en les écrivant, lisez>les à leur place avec ce qui précède et ce qui suit, consultez la disposition du ooBur où ces lectures vous mettent ; c'est cette disposition qui vous éclairera sur leur véritable sens. Pour toute réponse à ces sinbtres interprétateurs et pour leur juste peine, je ne voodrois que leur faire lire à haute voix l'ouvrage entier qu'ils déchirent ainsi par lambeaux pour les teindre de leur venin ; je doute qu'en ftsissant cette lecture il s'en trouvât un seul assez impudent pour oser renouveler son accusation.
Lb Fr. Je sais qu*on blâme en général cette manière d'isoler et défigurer les passages d'un auteur pour les interpréter au gré de la passion d'un censeur injuste; mais, par vos propres principes, nos messieurs vous mettront ici loin de votre compte, car c'est encore moins dans des traits épars que dans toute la subsuince des livres dont il s'agit qu'ils trouvent le poison que l'auteur a pris soin d'y répandre : mais il y est fondu avec tant d'art, que ce n'esc que par les plus subtiles analyses qu'on vient à bout de le découvrir.
Rouss. En ce cas, il étoit fort inutile de l'y mettre : car, encore un coup, s'il faut chercher ce venin pour le^ntir, il n'y est que pour ceux qui l'y cherchent, ou plulêt qui l'y mettent. Pour moi, par exemple» qui ne me suis point avisé d'y en chercher, je puis bien jurer n'y en avoir point trouvé*
Lb Fr. Eh I qu'importe, s'il fait son effet sans être aperçu? effet qui ne résulte pas d'un tel ou d'un tel passage en particnlier, mais de la lecture entière du livre. Qu'avez-vous â dire â cela?
Rouas. Rien, sinon qu'ayant lu plusieurs fois en entier les écrits que Jean-Jacques s'attribue, l'effet total qu'il en a résulté dans mon âme a toujours été de me rendre plus humain, plus juste, meilleur que je n'étois auparavant ; jamais je ne me suis occupé de ces livres sans profit pour la vertu.
Lb Fr. Oh ! je vous certifie que ce n'est psis là l'effet que leur leaure a produit sur nos messieuriB.
Rouss. Ah I je le crois ; mais ce n'est pas la
PREltlER DIALOGUE.
bule des liTres : car pour moi plas j'y aï H?ré ■00 cœur, moins j'y aï senti ce qu'ils y troufeot de pernicieax ; et je suis sûr que cet eilet qo'ib ont produit sur moi sera le même sur tout honnête homme qui les lira arec la même impartialité.
Lb Fe. Dîtes arec la même prévention ; car ceux qui ont senti l'effet contraire, et qui s'oocopent pour le bien public de ces utiles recherchesy sont fous des hommes de la plus sublime verto, el de grands philosophes qui ne se troflipent jamais.
Roirss. Je n'ai rien encore à dire à cela. Hais laites une chose; imbu des principes de ces gniids philosophes qui ne se trompent jamais, mais sincère dans l'amour de la Térité, mettez- Tous en état de prononcer comme eux avec oonnoissance de cause, et de décider sur cet article entre eux, d'un cêié , escortés de tous leandisciples, qui ne jurentque par les maîtres, et, de l'antre, tout le public avant qu'ils l'eussent si bien endoptriné. Pour cela lisez vousmême les livres dont il s'agit; et sur les dispositîona oii vous laissera leur lecture, jugez de celle ou étoit l'auteur en les écrivant, et de l'ellei naturel qu'ils doivent produire quand rien n'agira pour les détourner. C'est, je crois, le moyen le plus sûr de porter sur ce point un jugement équitable.
Lb Fb. Quoi I vous voulez m'imposerle supplice de lire une immense compilation de préceptes de vertu rédigés par un coquin ?
noi7SS. Non, monsieur, je veux que vous lisiez le vrai système du cœur humain rédigé par un honnête homme et publié sous un autre nom. Je veux que vous ne vous préveniez point contre des livres bons et utiles, uniquement parce qu'un homme indigne de les lire a Taudace de s'en dire l'auteur.
LbFb. Sous ce point de vue on pourroit se rèsoodre i lire ces livres, si ceux qui les ont mieux examinés ne s'aocordoient tous, excepté vous seul, i les trouver nuisibles et dangereux; es qui prouve assez que ces livres ont été composés, non, comme vous dites, par un honnête homme dans des intentions louables , mais par UB fourbe adroit, plein de mauvais sentimens masqués d'un extérieur hypocrite, à la faveur doquel ils surprennent, séduisent et trompent les gens.
T. ir.
Rouss.Tantqoevouscontinuerez de lasorte à mettre en fait sur raulorité d'autrui Topinioii contraire à la mienne, nous ne saurions être d'accord. Quand vous voudrez juger par vousmême, nous pourrons alors comparer nos rai* sons, et choisir Topinion la mieux fondée ; mais dans unequestion de fait comme cello*ci, je no vois point pourquoi je serois obligé de croire sans aucune raison probante que d'aulres ont ici mieux vu que moi.
Le Fr. Comptez-vous pour rien lo calcul des voix, quand vous êtes seul à voir autrement que tout le monde?
Rouss. Pour faire ce calcul avec justesse, il faudroit auparavant savoir combien de gens dans cette affaire ne voient, comme vous, que par les yeux d'autrui. Si du nombre de ces bruyantes voix on êtoit les échos qui ne font que répéter celle des autres, et que Ton comptât celles qui restent dans le silence, faute d'oser se faire entendre, il y auroit peut-être moins de disproportion que vous ne pensez. En réduisant toute cette multitude au petit nombre de gens qui mènent les autres , il me resteroit encore une forte raison de ne pas préférer leur avis au mien : car je suis ici parfaitement sûr de ma bonne foi, et je n'en puis dire autant, avec la mente assurance, d*aucun de ceux qui, sur cet article, disent penser autrement que moi. En un mot, je juge ici par moi-même. Nous ne pouvons donc raisonner au pair, vous et moi, que vous ne vous mettiez en état do juger par vous-même aussi.
Le Fb. J'aime mieux, pour vous complaire, faire plus que vous ne demandez, en adoptant votre opinion préférablement à l'opinion publique ; car je vous avoue que le seul doute si ces livres ont été faits par ce misérable m'empêcheroit d'en supporter la lecture aisément.
Rouss. Faites mieux encore. Ne songez point à l'auteur en les lisant ; et sans vous prévenir ni pour ni contre, livrez votre âme aux impressions qu'elle en recevra. Vous vous assurerez ainsi par vous-mêmede l'intention dans laquelle ont été écrits ces livres , et s^ils peuvent être Touvrage d'un scélérat qui couvoit de mauvais desseins.
Le Fb. Si je fais pour vous cet effort, n'espérez pas du moins que ce soit gratuitement, l Pour m'engager à lire ces livres malgré ma
PREMIER DIALOGUE
répugnance y il faut, malgré la vôtre» vous engager vous-même à voir rauteur,ou, selon vous, celui qui se donne pour tel, à l'examiner avec soin, et à démêler, a travers son hypocrisie, le fourbe adroit qu'elle a masqué si long-temps.
RoDSS.Que m'osez-vous proposer I Moi, que j'aille chercher un pareil homme I que je le voie I que je le hante I Moi qui m'indigne de respirer l'air qu'il respire, moi qui voudrois mettre le diamètre de la terre entre lui et moi, et m'en irouverois trop près encore I Rousseau vous at-il donc paru si fiicile enliaisons au point d'aller chercher la fréquentation des méchaiis? Si jamais j'avois le malheur de trouver celui-ci sur mes pas, je ne m'en consolerois qu'en le chargeant des noms qu'il mérite, en confondant sa morgue hypocrite par les plus cruels reproches, en l'accablant de l'affreuse liste de ses forfaits.
Le Fr. Que dites-vous là? Que vous m'effrayez I Âvcz-vous oublié l'engagement sacré que vous avez pris de garder avec lui le plus profond silence, et de ne lui jamais laisser connoitrc que vous ayez même aucun soupçon de tout ce que je vous ai dévoilé?
Rouss. Comment? Vous m étonnez. Cet engagement regardoit uniquement, du moins je lai cru, le temps qu'il a fallu mettre à m'expliquer les secrets affreux que vous m'avez révélés. De peur d'en brouiller le fil, il falloii ne pas l'interrompre jusqu'au bout, et vous ne vouliez pas que je m'exposasse à des discussions avec un fourbe, avant d'avoir toutes les instructions nécessaires pour le confondre pleinement. Voilà ce que j'ai compris de vos motifs dans le silence que vous m'avez imposé, et je n'ai pu supposer que l'obligation de ce silence allât plus loin que ne le permettent la justice et la loi.
Le Fb. Ne vous y trompez donc plus. Votre engagement, auquel vous ne pouvez manquer sans violer votre foi, n'a, quant à sa durée, d'autres bornes que celles de la vie. Vous pouvez, vous devez même répandre, publier partout l'affreux détail de ses vices et de ses crimes, travailler avec zèle à étendre et accroître de plus en plus sa diffamation, le rendre, autant qu'il est possible, odieux, méprisable, exécrable à tout le monde. Mais il faut toujours mettre à cette bonne œuvre un air de mystère et de commisération qui en augmente l'effet ;
et, loin de lui donner jamais aucui^e explication qui le mette à portée de répondra et de se défendre, vous devez concourir avec tout le monde à lui faire ignorer toujours ce qu'on sait, et
comment on lésait.
Rooss. Voilà des devoirs que j'étois bien éloigné de comprendre quand vqus me les avec imposés ; et maintenant qu'il vous platt de me les expliquer, vous ne pouvez douter qu'ils ne me surprennent et que je ne sois curieux d'apprendre sur quels principes vous les fondez* Expliquez-vous donc, je vous prie, et comptez sur toute mon attention.
Le Fb. 0 mon bon ami I qu'avec plaisir votre cœur, navré du déshonneur que fait à l'humanité cet hom^ne qui n'auroit jamais dA naître, va s'ouvrir à des sentimens qui en font la gloire dans les nobles Ames de ceux qui ont démasqué ce malheureux ! Ils étoient ses amis, ils faisoient profession de l'être. Séduits par un ex^térieur honnête et simple, par une humeuE crue alors facile et douce, par la mesure de tar» lens qu'il falloit pour sentir les leurs sans pré-r tendre à la çQucurrence, ils le recherchèrent, se l'attachèrent et l'eurent bientôt subjugué, car il est certain que cela n'étoit pas difficile. Mais quand ils virent que cet homme si simple etsi doux, prenant tout d'un coup l'essor, s'élevoit d'un vol rapide à une réputation à laquelle ils ne pouvoient atteindre! eux qui avoient tant de hautes prétentions si bien fondées, ils se doutèrent bientôt qu'il y avoit là-dessous quelque chose qui n'alloit pas bien, que cet esprit bouillant n'a voit pas si long-temps contenu son ardeur sans mystère, et, dès lors, persuadés que cette apparente simplicité n'étoit qu'un voile qui cachoit quelques projets dangereux, ils formèrent la ferme résolution de trouver ce qu'ils cherchoient, et prirent à loisir les mesures l^s plus sûres pour ne pas perdre leurs peines.
lisse concerlèrent donc pour éclairer toutes ses allures de manière que rien ne leur pût échapper. Il les avoit mis lui-même sur la voie par la déclaration d'une faute grave qu'il avoit commise et dont il leur confia le secret saus nécessité, sans utilité, non, comme disoit l'hypocrite, pour ne rien cacher à l'amitié et ne pas paroiire à leurs yeux meilleur qu il n'étoit, mais plutôt, comme ils disent très-sensément
PREMIER DIALOGUE
en -mêmes» pour leor donner le change, occuper ainsi leur attention » et les détourner de foaloir pénétrer plus avant dans le mystère obscur de son caractère. Cette étourderie de sa part fat sans doute un coup du ciel qui voulut foroer le fourbe â se démasquer lui-même» ou du moîna k Veur foumiria prise dont ils avoient besoin pour cda. Profitant habilement de cette oavertore pour tendra leurs pièges autour de lui» ils panèrent aisément de sa confidence à celle des complices de sa faute, desquels ils se Ureof bieotAt autant d'instrumens pour lexécocfon de leur projet. Avec beaucsoup d'adresse» 00 peu d'argent» et de grandes promesses» ils gagnèrent tout ce qui lentouroit» et parvinrent ainsi par degrés à être instruits de ce qui le regardùit aussi bien et mieux que lui-même. Le fruit de tous ces soins fut la découverte et la preove de ce qu'ils avoient pressenti siifrt que ses livres firent du bruit; savoir» que ce grand prèchedr de vertu n*écolt qti*un monstre chargé de crimes cachés» qui» depuis qiiarante ans, masqooit l'âme d'un scélérat sous le dehors d*m honnête homme.
RoiTss. Continuez, de grâce. Voilà vraiment des choses sorprenantes que vous me racontez
là.
Lb FK.Vofasavez vu en qooiconsistoient ces déoourertes. Vous pouvez juger de l'embarras de ceux qui les avoient faites. Elles n'étoient pas de nature à pouvoir être tues , et l'on n*avoit pas pris tant de peines pour rien ; cependant, quand H n'y auroit eu à les publier d'autre inconvéniefttque d'attirer au coupable lespeines qu'il avoft méritées» c'en étoit assez pour empêcher ces hommes généreux de l'y vouloir pxposer. Ils dévoient, ils vouloient le démasquer, mais* ils ne vouloient pas le perdre, et l'un sembloit pouruint suivre nécessairement de Taucre. Conntfent le confondre sans le punir? Oomment l'épargner sans se rendre responsable de la continuation de ses crimes ? car pour du repentir, ils savoient bien qu'ils n'en devmmt point attendre de lui. lis savoient ce qo'ita devoieni à la justice» à la vérité» à la sâraé publique» mais ils ne savoient pas moins ce qo*ib se dévoient à eux-mêmes. Après avoir enlêoMiUiéttrdevtTreavec ce scélérat dans Tintiaifré»ili nepuonrient le livrera la vindicte pu- UkfÊO sans s*expoeer â quelque blâme» et leurs
honnêtes âmes» pleines encore de commisération pour lui» vouloient surtout éviter le scandale» et faire qu'aux yeux de toute la terre il leur dût son bien-être et sa conservation. IK concertèrent donc soigneusement ieufs démar ches, et résolurent de graduer si bien le âéve loppement de leurs découvertes» que la connoissance ne s'en répandit dans le public qu'a* mesure qu'on y reviendroit des préjugésqu'on avoit en sa faveur» car son hypocrisie avoii alors le plus grand succès. La route nouvelle qu'il s'étoit frayée, et qu'il paroissoit suivre avec assez de courage pour mettre sa conduite d'accord avec ses principes» son audacieuse morale qu'il sembloit prêcher par son exemple encore plus que par ses livres, et sur» tout son désintéressement apparent dont ton* le monde alors étoit la dupe ; toutes ces singularités, qui supposoient du moins une âme ferme» excitoient l'admiration de ceux mêmes qui les désapprouvoient. On applaudissoit â ses maximes sans les admettre, et à son exemple sans vouloir le suivre.
Comme ces dispositions du public auroient pu l'empêcher de se rendre aisément à ce qu'on lui vouloit apprendre, il fallut commencer par les changer. Ses fautes» mises dans le jour le plus odieux, commencèrent l'ouvrage ; son imprudence à les déclarerauroit pu parottre franchise; il la fallut déguiser. Cela paroissoit difficile ; car on m'a dit qu'il en avoit fait dans VÉmileun aveu presque formel avec des regrets qui dévoient naturellement lui épargner les reproches des honnêtes gens. Heureusement le public , qu'on animoit alors contre lui et qui ne voit rien que ce qu'on veut qu'il voie, n'aperçut point tout cela» et bientôt, avec les renseignemens suffisans pour l'accuser et le convaincre sans qu'il parût que ce fût lui qui les eût fournis, on eut la prise nécessaire pour consommer l'œuvre de sa diffamation. Tout se troutoit merveilleusement disposé pour cela. Dansscs brutales déclamations, il avoit, comma vous le remarquez vous-même» attaqué tons les états; tous ne demandoient pas mieux que de concourir à c.ette œuvre qu'aticon n'osoit entamer de peur de paroltrc écouter uniqo^ ment la vengeance. M|iis à la faveur de ce premier fait, bien établi et suffisamment aggravé, tout le*reste devint facile. On put» sans soop-
so
PREBflER DIALOGllK.
çon d*aniinosiié , se rendre l'écho de ses amis, qui même ne le chargeoîent qu'en le plaignant et seulement pour l'acquit de leur conscience; ei voilà comment, dirigé par des gens instruits du caractère affreux de ce monstre , le public, revenu peu à peu des jugemens favorables qu'il en avoit portés si long-temps, ne vit plus que du fogto où il avoit vu du courage, de la bassesse ou il avoit vu de la simplicité, de la forfanterie où il avoit vu du désintéressement, et du ridicule où il avoit vu de la singularité.
Voilà réiat où il fallut amener les choses pour rendre cibyables, même avec toutes leurs preuves, les noirs mystères qu'on avoit à révéler, et pour le laisser vivre dans une liberté du moins apparente» et dans une absolue impunité : car, une fois bien connu, Ton n'avoit plus à craindre qu*il pût ni tromper ni séduire personne; et, ne pouvant plus se donner des complices, il étoit hors d'état, surveillé comme il rétoit par ses amis et par leurs amis, de suivre ses projets exécrables et de faire aucun mal dans la société. Dans cette situation, avant de révéler les découvertes qu'on avait faites, on capitula qu'elles ne porteroient aucun préjudice à sa personne, et que, pour le laisser même jouir .d'une parfaite sécurité, on ne lui laisseroit jamais connottre qu'on l'eût démasqué. Cet engagement , contracté avec toute la force possible, a été rempli jusqu'ici avec une fidélité qui tient du prodige. Voulez-vous être le premier à l'enfreindre, tandis que le public entier, sans distinction de rang, d'âge, de sexe, de caractère, et sans aucune exception, pénétré d'admiration pour la générosité de ceux qui ont conduit cette affaire, s'est empressé d'entrer dans leurs nobles vues, et de les favoriser par pitié pour ce nialheurcux? car vous devez sentir que là-dessus sa sûreté tient à son ignorance, et que, s'il pouvoit jamais croire que ses crimes sont connus, il se
prévaudroitinfailliblementde l'indulgence dont on les couvre pour en tramer de nouveaux avec la même impunité ; que cette impunité seroit alors d'un trop dangereux exemple, et que ces crimes sont de ceux qu'il faut ou punir sévère* mont ou laisser dans l'obscurité.
Rouss. Tout ce que vous venez de me dire tn*est si nouveau qu'il faut que j'y rêve longtemps pour arranger, là-dessus mes idées. Il y
a même quelques points sur lesquels j'aurois besoin de plus grande explication. Vous dîtes, par exemple, qu'il n'est pas à craindre que cet homme I une fois bien connu, séduise personne, qu'il se donne des complices, qu'il fosse aucun complot dangereux. Cela s'accordba noal avec ce que vous m'avez raconté vous-même de la continuation de ses crimes, et je craindrois fort, au contraire » qu'affiché de la sorte il ne servit d'enseigne aux méchans pour former leurs associations criminelles et pour employer ses funestes talens à les affermir. Le plus grand mal et la plus grande honte de l'état social est que le crime y fasse des liens plus indissolubles que n'en fait la vertu. Les méchans se lient entre eux plus fortement que les bons, et leurs liaisons sont bien plus durables, parce qu'ils ne peuvent les rompre impunément ; que do la durée de^ces liaisons dépend le secret de leurs trames, l'impunité de leurs crimes, et qu'ils ont le plus grand intérêt à se ménager toujours réciproquement. Au lieu que les bons, unis seulement par désaffections libres qui peuvent changer sans conséquence, rompent et se séparent sans crainte et sans risque dés qu'ils cessent de se convenir. Cet homme, tel que vous me l'avez décrit, intrigant, actif, dangereux , doit être le foyer des complots de tous les scélérats. Sa lit)erté| son impunité, dont vous faites un si grand mérite aux gens de bien qui le ménagent, est un Irësgrand malheur public : ils sont responsables de tous les maux qui peuvent en arriver, et qui même en arrivent journellement selon vos propres récits. Est-il donc louable à des hommes justes de favoriser ainsi les méchans aux dépens des bons?
Le Fr. Votre objection pourroit avoir de la force s'il s'agissoit ici d'un méchant d'une catégorie ordinaire. Mais songez toujours qu'il s'agit d'un monstre, l'horreur du genre humain, auquel personne au monde ne peut se fier en aucune sorte, et qui n'est pas même capable du pacte que les scélérats font entre eux. Cest sous cet aspect qu'également connu de tous il ne peut être à craindre à qui que ce soit par ses trames. Détesté des bons pour sea œuvres, il l'est encore plus des méchans pour ses livres : par uo juste châtiment de sa damaable hypocrisie , les fripons qu'il démasqua
PREMIER DIALOGUE
poar te masquer ont tous pour lui la plus in- Tiudble antipaihie. S'ils cherchent à rapprocher» c Mt seulement pour le surprendre et le trahir; mais comptez qu'aucun d*eux ne tentera jamais de l'associer à quelque mauvaise entreprise.
Rouss. Ceal en effet un méchant d'une espèce bien particulière que celui qui se rend encore plus odkui aux méchaus qu aux bons, et à qui personne au monde n'oseroit proposer une iojostice.
Le Fa. Oui, sans doute, d'une espèce partica/îère, et si particulière que la nature n'en a jamais produit el J'espère» n'en reproduira plus un semblable. Ne croyez pourtant pas qu'on se repose avec une aveugle confiance sur cette horreur universelle. Elle est un des principaux moyens employés par les sages qui l'ont excitée, pour l'empêcher d'abuser par des pratiques pernicieuses de la liberté qu'on vouloit lui laisser, mais elle n'est pas le seul. Ils ont pris des précautions non moins efficaces en le surveillant a tel point qu'il ne puisse dire un mot qui ne soit écrit, ni faire un pas qui ne soit ourqué, ni former un projet qu'on ne pénétre à l'instant qu'il est conçu. Ils ont fait en sorte que, libre en apparence au milieu des hommes, il n'eût avec eux aucune société réelle, qu'il vécût seul dans la foule, qu'il ne sût rien de ce qui se fait, rien de ce qui se dit autour de lui, rien surtout de ce qui le regarde et l'intéresse le plus ; qu'il se sentit partout chargé de chaînes dont il ne pû^ni montrer ni voir le moindre vestige. Us ont élevé autour de lui des murs de ténèbres impénétrables à ses regards; ils Tont enterré vif parmi les vivans. Voilà peutêtre la plus singulière, la plus étonnante entreprise qui jamais ait été faite. Son plein succès atteste b force du génie qui l'a conçue et de ceux qui en ont dirigé l'exécution ; et ce qui n'est pas moins étonnant encore, est le zèle avec lequel le public entier s'y prête, sans apercevoir lui-même la grandeur, la beauté du plan dont il est l'aveugle et fidèle exécuteur.
Tous sentez bien néanmoins qu*un projet de cette espèce, quelque bien concerté qu'il pût être, n'auroit pu s'exécuter sans le concours du gouvernement : mais on eut d'autant moins de peine i Vj faire entrer, qu'il s'agissoit d'un homme odieux à ceux qui en tenoient les rênes,
d'un auteur dont les séditieux écrits respîroient l'austérité républicaine, et qui, dit-on, hafssoit le visirat, méprisoit les visirs, vouloit qu'un roi gouvernât par lui-même, que les princes fussent justes, que les peuples fussent libres, et que tout obéit à la loi. L'administralion se prêta donc aux manœuvres nécessaires pour l'enlacer et le surveiller; entrant dans toutes les vues de l'auteur du projet, elle pourvut à la sûreté du coupable autant qu'à son avilissement, et, sous un air bruyant de protection, rendant sa diffamation plus solennelle, parvint pardegrés à lui êter, avec toute espèce de crédit, de considération, d'estime, tout moyen d'abuser de ses pernicieux talens pour le malheur du genre humain.
Afin de le démasquer plus complètement on n*a épargné ni soins, ni temps, ni dépense, pour éclairer tous les momens de sa vie depuis sa naissance jusqu'à ce jour. Tous ceux dont les cajoleries l'ont attiré dans leurs pièges; tous ceux qui, l'ayant connu dans sa jeunesse, ont fourni quelque nouveau fait contre lui, quelque nouveau trait à sa charge ; tous ceux, en un mot, qui ontcontribuéàlepeindrecomme on vouloit, ont été récompensés de manière ou d'autre, et plusieurs ont été avancés eux on leurs proches, pour être entrés de bonne grâce dans toutes les vues de nos messieurs. On a envoyé des gens de confiance, chargés de bonnes instructions et de beaucoup d'argent, à Venise, à Turin, en Savoie, en Suisse, à Ge« néve, partout où il a demeuré. On a largement récompensé tous ceux qui, travaillant avec succès, ont laissé de lui dans ces pays les idées qu'on en vouloit donner et en ont rapporté les anecdotes qu'on vouloit avoir. Beaucoup même de personnes de tous les états, pour faire de nouvelles découvertes et contribuer à l'œuvre commune, ont entrepris à leurs propres frais et de leur propre mouvement de grands voyages pour bien constater la scélératesse de Jean* Jacques avec un zèle...
Ronss. Qu'ils n'auroient sûrement pas eu dans le cas contraire pour le constater honnête homme : tant l'aversion pour les méchant a plus de force dans les belles âmes que l'attachement pour les bons I
Voilà, comme vous le dites, un projet non moins admirable qu'admirablement exécuté. Il
PREMIER DIALOGUE
seroit bien cuneux, bien intéressant, de soi* yre dans leur détail toutes les manœuvres qu'il a fallu mettre en usage pour en amener le succès à ce point. Comme c'est ici un cas unique depuis que le monde existe et d'où natt une loi toute nouveliedans le code du genre humain, il importeroit qu'on connût à fond toutes les circonstances qui s y rapportent. L'interdiction du feu et de l'eau chez les Romains tomboU sur les choses nécessaires à la vie, celle-ci tombe sur tout ce qui peut la rendre supportable et douce, rhonneur, la justice, la vérité, la so* ciété, l'attachement, l'estime. L'interdiction romaine mcuoit à la mort ; celle-ci sans la donner la rend désirable, et ne laisse la vie que pour en faire un supplice affreux. Mais cette interdiction romaine étoit décernée dans une forme légale par laquelle le criminel étoit juridiquement condamné. Je ne vois rien de pareil dans celle-ci. J'attends de savoir pourquoi cette omission, ou comment on y a suppléé.
Le Fr. J'avoue que, dans les formes ordinaires, l'accusation formelle et Taudition du coupable sont nécessaires pour le punir : mais au fond qu'importent ces formes quand le délit est bien prouvé? La négation de l'accusé (car il nie toujours pour échapper au supplice) no fait rien contre les preuves et n'empêche point sa condamnation. Ainsi celte formalité souvent inutile, l'est surtout dans le cas présent où tous les flambeaux de Tévidcuce éclairent des forfaits inouïs.
Remarquez d'ailleurs que, quand ces formalités seroient toujours nécessaires pour punir, elles ne le sont pas du moins pour faire grâce, la seule chose dont il s'agit ici. Si^ n'écoutant que la justice, on eût voulu traiter le misérable comme il le méritoit, il ne falloit que le saisir, le punir, e^ tout étoit fait. On se fût épargné des embarras, des soins, des frais immenses,* et ce tissu de pièges et d'artifices dont on lé tient enveloppé. Mais la générosité de ceux qui rontdémasqué,leurtendre commisération pour hii.ne leur permettant aucun procédé violent, il a bien fallu s'assurer de lui sans attenter à sa liberté, et le rendre l'horreur de l'univers afin qu'il n'en fût pas le fléau.
Quel lorl lui fait-on, et de quoi pourroit-il se plaindre? Pour le laisser vivre parmi les hommes il a bien ftillu le peindre à eux tel qu'il
étoit. Nos messieurs saVetat mieux que vous que lesméchanscherchenrec trouvent toujours leurs semblables pour comploter avec eux leurs mauvais desseins ; maië on les empoché de se lier avec celui-ci, en le leur rendant odieux à tel point qu'ils n'y puissent prendre aucune confiance. Ne vous y fiez pas, leur dit-on ; il vous trahira pour le seul plaisir de nuire ; n'espérez pas le tenir par un intérêt commun. C'est très-gratuitement qu'il se platt au crime; ce n'est point son intérêt qu'il y cherche; il ne connott d'autre bien pour lui que le mal d'autrui : il préférera toujours le mal p!us grand ou plus prompt de ses camarades, au mal moindre ou plus éloigné qu'il pourroit faire avec eux. Pour prouver tout cela, il ne faut qu'exposer sa vie. En faisant son histoire on éloigne de lui les plus scélérats par la terreur. L'effet de cette méthode est si grand et si sûr que, depuis qu'on le surveille et qu'on éclaire tous ses secrets, pas uii mortel n'a encore eu l'audace do tenter sur lui Tappftt d'une mauvaise action, et ce n'est jamais qu'au leurre de quelque bonne œuvre qu'on parvient à le surprendre.
Rouss. Voyez comme quelquefois les extrêmes se touchent ! Qui croiroit qu'un excès de scélératesse pût ainsi rapprocher la vertu? Il n'y avoit que vos messieurs au monde qui pussent trouver un si bel art.
Le Fh. Ce qui rend l'exécution de ce plan plus admirable, c'est le mystère dont il a fallu le couvrir. H falloit peindre le personnage à tout le monde, sans que jamais ce portrait passât sous ses yeux. Il falloit instruire l'univers de ses crimes, mais de telle façon que ce fût un mystère ignoré de lui seul. Il falloit que chacun 4e montrât au doigt, sans qu'il crût être vu de personne. En un mot, c*étoit un secret dont le publie entier devott être dépositaire, sans qu'il parvint jamais à celui qui eu étoit le sujet. Cela eût été difficile, peut-être în^possible à exécuter aVt&c tout autre : mais les projets fondés sur des principes généraux échouent souvent. En les appropriant tellement à l'individu qu'ils ne conviennent qu'à lui, on en repd l'exécution bien plus sûre. C'est ce qu'on a fait, aussi habilement qu'heureusement, avec notre homme. On savoit qu'étranger et seul il étoit sans appui, sans parens, sans assistance ; qu'il
PREMIER 4^rAL0GUE.
ne lenoit à aucun parti, et que 8on haroeur sau* Tage tendoit ell^mème à l'isoler : on n'a fait, pour l'isoler tout«à-fiiit, que suivre sa pente naturelle, y faire tout concourir, et dès lors tout a été facile. En le séquestrant tout-àfajt du commerce dc^ hommes, qu'il fuit, quel mal lui fei(-on ? En poussant la bonté jusqu'à lui hisser une liberté du moins apparente, ne falloit-îl pas l'empêcher d'en pouvoir abuser? IVe falloit-il pas, en le laissant
lemps et bien meiUenr que oeiui qu'il t'étÀit. obstiné de choisir, quoiqu'il ne pût de là hke aucun mal à personne. Mais quel mal luia-t-«n faità lui-même? et de quoi se plaint-il aujourd bui? Ne le laisse-t-on pas tranquille dans son opprobre? Il peut se vautrer à son aise dans la fange où l'on le tient embourbé. On l'accable d'indignités, il est vrai; mais qu'importe* quelles blessures lui font-^lles? n'est-il pas fait pour les souffrir? Et quand chaque passant lui
au milieu des citoyens , s'attacher à Te iTur T i. "• "•' ''"'"'* "^^'^'^ P***"»» '»*
bien ftin.connottre^Pe'utt^voir uni' " '^"T'^!'"!!^' <»-«' "»«, «pris tout.
bien faire connolire ? Peut-on voir un serpent ae gîhser dans la place publique, sans crier à chacun de se garder du serpent? N'éloit-ce pas surtout une obligation particulière pour les sages qui ont eu l'adresse d'écarter le masque dont il se couvroit depuis quarante ans, et de le voir les premiers, à travers ses déguisemens, tel qu'ils le montrent depuis lors à tout le monde ? Ce grand devoir de le faire abhorrer pour l'empêcher de nuire, combiné arec le tendre iniérôl qu il inspire à ces hommes sublimes, est le vrai motif des soins infinis qu'ils prennent, des dépenses immenses qu'ils font pour l'entourer do tant de pièges, pour le livrer à tant de mains, pour l'enlacer de unt de façons, qu'au milieu de cette liberté feinte, il ne puisse ni dire un mot, ni Élire uo pas, ni mouvoir un doigt, qu'ils ne le sachent et ue le veuillent. Au fond, tout ce qu'on en fait n'esî que pour son bien, pour éviter le mal qu'on seroit contraint de lui faire, et dont on ne peut le garantir autrement. 11 falloit commencer par l'éloigner de ses anciennes connoissanccs pour avoir lo temps de les bien endoctriner. On l'a fait décréter à Paris : quel mal lui a-t-on fait? Il falloit, pour la même raison, l'empôcher de s'établir à Genève. On l'y a fait décréter aussi : quel mal lui a-t-on fd!t? On la fafl lapider à Motiers; mais les
Ullloux qui cassoient ses fenêtres et ses portes 1 abo.ee .ur mon compte pour q„e jaie pu ne pas m'abuser
»e I ont point aitemt : quel mal donc lui ont-ils ^'"«ïa"*'»'» »»•• '* ««•" «^
cela lui feroilr-il ? Mais ce monstre d'ingratitude ne sent rien, ne sait gré de rien 5 et tous les ménagemeos qu'on a pour lui, loin de le toucher, ne font qu'irriter sa férociié. En prenant le plus grand soin de lui ôter tous ses amis, on ne leur a rien tant recommandé que d'en garder toujours l'apparence et le titre, et de prendre pour le tromper le même ton qu'ils avoient auparavant pour l'accueillir. C'est sa coupable défiance qui seule le rerui misérable. Sans elle il seroil un peu plus dupe, mais U vivrait tout aussi content qu'autrefois. Devenu l'objet de l'horreur publique, il s'est vu par là celui des attentions de tout le monde. C'éioii à qui le fôleroit, à qui l'auroii à dîner, à qui lui offriroit des retraites, à qui renchériroit d'empressement pour obtenir la préférence. On eût dit, à l'ardeur qu'on avoit pour l'attirer, que rien n éioit plus honorable, plus glorieux, que de l'avoir pour hôte, et cela dans tous les états, sans en excepter les grands et les princes, et mon ours n'étoit pas content.
Rouss. Il avoit tort; mais il dcvoit être bien surpris I Ces grands-là ne pensoient pas, sans doute, comme ce seigneur espagnol dont voua savez la réponse à Charles-Quint qui lui dennandoit un de ses châteaux pour v loger le connétable de Bourbon (*).
iJitî On l'a fait chasser, à rentrée de Ihiver, 1« rile solitaire où il s'étoii réfugié, et de toute '^ Suisse; mais c'étoit pour le forcer charitablement d aller en Angleterre {') ch*ercher Ta- «le qu'on lui préparoit à son insu depuis long-
(•) CfcoWr an Angiolf pour mon dépositaire et mon confi- ^M «croit, ce me semble, réparer d'nnc manière bien authen- "^ te mal qne j'ai pn penser er dire de sa nation. On la trop
queiquefola sur le sien ^•3-
{*) Od a. dit-on. rendu iababltable le château de Trye depuis que j'y ai logé. Si cette opération a rapport à moi, elle n'e»! pas conséquente à l'empressement qui m'y avoit afiiré, ni A celui avec lequel on engageoit M. le prince de Ligne à m'orrrir dans le même temps un asile diarmant dani ses terres» par une belle lettre qu'on eut même grand soin de faire coii« dans tout Paris.
(•) C*«rt en «ffrt on Ab|Iou (M. BrMke-Bottthbj) ^a^ Roiwtmf ehoiM poor êépoùtain de ce premier Di.Iosoe. et qui T. fait impriiacr ca I7S0, V LkhtfieU ca AB^ivierre (iiHI*(le430 pec»}. Le miauMrii aBtogrtpbe » iti dôpoW dam le Muséum briUnoiiine.
PREMIER DIALOGUE
Lb Fft. liB cas est bien diffèrent : yous oublies qa*icî c'est une bonne œuvre.
Rouss. Pourquoi ne voulez-vous pas que rhospitaiité envers le connétable fût une aussi bonne œuvre que TasOe offert à un scélérat?
Le Fr. Eh I vous ne voulez pas m'entendre. liC connétable savoit bien qu*il étoit rebelle à son prince.
Rouss. Jean-Jacques ne sait donc pas qu'il est un scélérat?
Le Fr. Le fin du projet est d*en user extérieurement avec lui comme s*il n*en savoit rien, ou comme si on Tignoroit soi-même. De cette sorte, on évite avec lui le danger des explications; et, feignant de le prendre pour un honnête homme, on l'obsède si bien, sous un air d'empressement pour son mérite, que rien de ce qui se rapporte à lui, ni lui-même, ne pebt échapper à la vigilance do ceux qui rapprochent. Dès qu*il s'établit quelque part, ce qu'on sait toujours d^avance, les murs, les planchers, les serrures, tout est disposé autour de lui pour la fin qu'on se propose, et Ton n'oublie pas de Tenvoisiner convenablement, c'est-à-dire de mouches venimeuses, de fourbes adroits, et de filles accortes à qui l'on a bien fait leur leçon. C'est une chose assez plaisante de voir les barboteuses de nos messieurs prendre des airs de vierges pour tAcher d'aborder cet ours. Mais ce ne sont pas apparemment des vierges qu'il lui faut; car, ni les lettres pathétiques qu'on dicte à celles-là« ni les dolentes histoires qu'on leur fait apprendre, ni tout l'étalage de leurs malheurs et de leurs vertus, ni celui de leurs charmes flétris, n'ont pu l'attendrir. Ce pourceau d'Épicure est devenu tout d'un coup un Xénocrate pour nos messieurs.
Rouss. N'en fut-il point un pour vos dames? Si ce n'étoit pas là le plus bruyant de ses forfaits, c'en seroit sûrement le plus irrémissible.
Le FR.Àh! monsieur Rousseau, il faut toujours êtregalant ; et, de quelque façon qu'en use une femme, on ne doit jamais toucher cet article-là.
Je n'ai pas besoin de vous dire que toutes ses lettres sont ouvertes, qu'on retient soigneusement toutes celles dont il pourroit tirer quelque instructiontet qu'on lui en fait écrire de toutes les façons par différentes mains, tant pour sonder ses dispositions par ses réponses, que pour lui supposer, dans celles qu'il rebute et
qu'on garde, des correspondances dont on puisse un Jour tirer parti contre lui. On a trouvé l'art de lui faire de Paris une solitude plus affreuse que les cavernes et les bois, oU il ne trouve au milieu des hommes ni communication, ni consolation, ni conseil, ni lumières, ni rien de tout ce qui pourroit lui aider à se conduire, un labyrinthe immense où l'on ne lui laisse apercevoir dans les ténèbres que de fiaus* ses routes qui l'égarent de plus en plus. Nul ne l'aborde qui n'ait déjà sa leçon toute faite sur ce qu'il doit lui dire, et sur le ton qu'il doit prendre en lui parlant. On tient note de ceux qui demandentà le voir(*], et on ne le leur permet qu'après avoir reçu à son égard les instructions que j'ai moi-même été chargé de vous donner au premier désir que vous avez marqué de le connottrc. S'il entre en quelque lieu public, il y est remarqué et traité comme un pestiféré : tout le monde l'entoure et le fixe, mais en s'écartant de lui et sans lui parler, seulement pour lui servir de barrière; et s'il ose parler lui-même et qu'on daigne lui répondre , c'est toujours ou par un mensonge ou en éludant ses questions d'un ton si rude et si méprisant, qu'il perde l'envie d'en faire. Au parterre on a grand soin de le recommander à ceux qui l'entourent, et de placer toujours à ses côtés une garde ou un sergent qui parle ainsi fort clairement de lui sans rien dire. On l'a montré, signalé, recommandé partout aux facteurs, aux commis, aux gardes, aux mouches, aux savoyards, dans tous les spectacles, dans tous les cafés, aux barbiers, aux marchands, aux colporteurs, aux libraires. S'il cherchoicun livre, un almanach, un roman, il n'y en auroit plus dans tout Paris ; le seul désir manifesté de trouver une chose telle qu'elle soit, est pour lui l'infaillible moyen de la faire disparottre. A son arrivée à Paris A chcrchoit douze chansonnettes italiennes qu'tf y fit graver il y a une vingtaine d'années, et qui étoicnt de lui comme le Devin du village ; mais le recueil, les airs, les planches, tout disparut» tout fut anéanti dès l'instant sans qu'il en ait pu recouvrer jamais un seul exemplaire. On
(* } On a mit pour cela dans la me un marchand de tableatix tout vit>&-Tii de ma porte, et à cette porte, qu'on tient ffer« méf , un secret* afin que toui ceux qui voudront entrer chez moi soient forcés de s'adresser aux rolsins, qui ont leur» •tnictions et leurs ordres.
PREMIER DIALOGUE
esl pan'enu i force de petites attentions multipliées à le tenir, dans cette ville immense» toujours sous les yeux de la populace qui le voit avec horreur. Yeut-il passer Teau vis-à-vis les Qoatrc-Naiions ; on ne passera point pour lui, Bièmc en payant la voiture entière. Veut-il se faire décrotter; les dccrotteursy surtout ceux du Temple ci du Palais-Royal, lui refuseront avec mépris leurs services. Enlre^t-il aux Tuileries ou ao Luxembourg ; ceux qui distribuent des billets imprimés à la porte ont ordre de le passer avec la plus outrageante affectation, et même de lui en refuser net, s'il se présente pour CD avoir, et tout cela, non pour l'importance de la chose, mais pour le faire remarquer, con- Dohre et abhorrer de plus en plus.
Une de leurs plus jolies inventions est le parti qu'ils ont su tirer pour leur objet de Tusage anooel de brûler en cérémonie un Suisse de paille dans la me aux Ours. Celte fête populaire paroissoit si barbare et si ridicule en ce siècle philosophe, que, déjà négligée, on alloit la supprimer tout-à-fait, si nos messieurs ne se fussent avisés de la renouveler bien précieusement pour Jean-Jacques. A cet effet, ils ont fait donner sa figure et son vêtement à Thomme de paille, ils lui ont armé la main d'un couteau bien luisant, et, en le faisant promener en pompe dans les rues de Paris, ils ont eu soin qu'on le mît en station directement sous les fenêtres de Jeaniacques, tournant et retournant la figure de tous côtés pour la bien montrer au peuple , à qui cependant de charitables interprètes font faire l'application qu'on désire, et l'excitent à brûler Jean-Jacques en effigie, en attendant mieux (*). Enfin l'un de nos messieurs m'a même assuré avoir eu le sensible plaisir de voir des mendians lui rejeter au nez son aumône, et vous coroprenex bien...
Rooss. Qu'ils n'y ont rien perdu. Ah I quelle douceur d'Âme I quelle charité I le zèle de vos messieurs n'oublie rien.
Lk Fr« Outre toutes ces précautions, on a
(*) Il y aoroit à me brûler eo personne deui grandf ineon- «^oiPM qai pravent forcer cet mesBieun k se priver de ce NMri le premier e»t qn'élant one fois mort et brûlé je ne •eraù plus en leur pouvoir, et Us perdroleot le plaisir pins frMl de me tonnneoler vif i le second, bien pins grave, est ^'znut de me brûler U fandroit m'entendre, an moins pour U fmne; et Je dovlaqoe, malgré vingt ans de précautions et éetnmn, ils oioit encore en courir k ilKiiie.
rois en œuvre un moyen très-ingénieux pour découvrir s'il lui reste par malheur quelque personne de confiance qui n'ait pa&enuxtre les instructions et les sentimens nécessaires pour suivre à son égard le plan généralement admis. On lui fait écrire par des gens qui, se feignant dans la détresse, implorent son secours ou ses conseils pour s'en tirer. U cause avec eux, il les console; il les recommande aux personnes sur lesquelles il compte. De cette manière on parvient à les connoltre, et de là facilement à les convertir. Vous ne sauriez croire combien par cette manœuvre on a découvert de gens qui l'estimoient encore et qu'il conlinuoilde tromper. Connus de nos messieurs, ils sont bienl6c détachés de lui, et l'on parvient, par un art tout particulier, mais infaillible, à le leur rendre aussi odieux qu'il leur fut cher auparavant. Mais soit qu'il pénètre enfin ce manège, soit qu'en effet il ne lui reste plus personne, ces tentatives sont sans succès depuis quelque temps. Il refuse constamment de s'employer pour les gens qu'il ne connott pas, et même de leur répondre , et cela va toujours aux fins qu'on se propose en le faisant passer pour un homme insensible et dur. Car encore une fois rien n'est mieux pour éluder ses pernicieux desseins que de le rendre tellement haïssable à tous, que dès qu'il désire une chose, c'en soit assez pour qu'il ne la puisse obtenir, et que dès qu'il s'intéresse en faveur de quelqu'un, ce quelqu'un ne trouve plus ni patron ni assistance.
«Rouss. En effet, tous ces moyens que vous m'avez détaillés me paroissent ne pouvoir manquer de faire de ce Jean-Jacques la risée, le jouet du genre humain, et de le rendre le plus abhorré des mortels.
Le Fb. Eh I sans doute. Voilà le grand, le vrai but des soins généreux de nos messieurs. Et, grâces à leur plein succès, je puis vous assurer que, depuis que le monde existe, jamais mortel n'a vécu dans une pareille dépression.
Rouss. Mais ne me disiez-vous pas au contraire que le tendre soin de son bien-être entroit pour beaucoup dans ceux qu'ils prennent à son égard ?
Le Fa. Oui, vraiment, et c'est là surtout ce qu'il y a de grand, de généreux, d'admirable dans le plan de nosmessieurs, qu'en Tempéchant
T. IV
Ï^REMIER DIALOGUE.
de suivre ses volontés et d*accompIir ses mauvais desseins, on cherche cependant à lui procurer les douceurs de la vie, de façon qu'il trouve partout ce qui lui est nécessaire , et nulle part ce dont il peut abuser. On veut qu*il soit rassasié du pain de Tignominie et de la coupe de Topprobre. On affecte même pour lui des attentions moqueuses et dérisoires (*), des respects comme ceux qu*on prodiguoit à S^ncho dans son île, et qui le rendent encore plus ridicule aux yeux de la populace. Enfin, puisqu'il aime tant les distinctions, il a lieu d*ètre content; on a soin qu*ellesne lui man* quent pas, et on le sert de son goût en le faisant partout montrer au doigt. Oui, monsieur, on veut qu'il vive, et mémo agréablement, autant qu'il est possible à un méchant sans mal faire : on voudroit qu'il ne manqu&t à son bonheur que les moyens de troubler celui de» autres. Mais c'est un ours qu'il faut enchaîner de peur qu'il ne dévore les passans. On craint surtout le poison de sa plume, et l'on n'épargne aucune précaution pour l'empêcher de l'exhaler; on ne lui laisse aucun moyen de défendre son honneur, parce que cela lui seroit inutile, que, sous ce prétexte, il ne manqueroit pas d'attaquer celui d'autrui, et qu'il n'appartient pas à un homme livré à la diffamation d'oser diffamer personne. Vous concevez que, parmi les gens dont on s'est assuré. Ton n'a pas oublié les libraires, surtout ceux dont il s'est autrefois servi. L'on en a même tenu un trèslongtemps à la Bastille sous d'autres prétextes, mais en effet pour l'endoctriner plus lon^ temps à loisir sur le compte de Jean-Jacques (2) On a recommandé à tour ce qui l'entoure de veiller particulièrement à ce qu'il peut écrire. On a même tâché, de lui en ôtcr les
(I) Comme quand on Tonloit à tonte foroe m'eoToyer le vin d'honneur t Amiens, qu'à Londres les tambours des gardes dévoient venir battre à ma porte, et qu au Temple M. le priuce oe Conti m'envoya sa musique à mon lever.
(') On y a détenu de même, en même temps, et pour le mAme effet, un Genevois de mes amis, lequel, aigri par d'anciens griefs contre les magistrats de Genève, excitoit les citoyens contre eux à mon occasion. Je pensois bien différemment, et Jamais, en écrivant toit s eux soit à lui, je ne cessai de les presser d'abandonner tous ma cause, et de remettre à de meilleurs temps la défense de leurs droits. Cela n'empêcha pas qu'on ne pnbUât avoir trouvé tout le contraire dans lei lettres que Je lui écilvols et que c étoit mol qui élois le boute-feu. Que peuvent désormaisattendre des geus puissants la Justice, la vérité, l'innocena;, quand une fois Ils en sont venus Ju»qne-lk?
moyens, et Ton étoit parvenu, dans la retraltM où on l'avoit attiré en Dauphiné, à écarter do lui toute encre lisible, en sorte qu'il ne pût trouver sous ce nom que de l'eau légèrement teinte, qui même en peu de temps perdoit toute sa couleur. Malgré toutes ces précautions^ le drAle est encore parvenu à écrire ses Mémoires, qu'il appelle ses Confessions, et que nous appelons ses mensonges, avec de l'encre de la Chine, à laquelle on n'avoit pas songé : mais, si l'on ne peut Tempècher de barbouiller du papier à son aise , on l'empêche au moins de faire circuler son venin : car aucun chiffon, ni petit, ni grand, pas un billet de deux lignes ne peut sortir de ses mains sans tomber, à l'instant même, dans celles des gens établis pour tout recueillir. Â l'égard de ses discours, rien n'en est perdu. Le premier soin de ceux qui l'entourent est de s'attacher à le faire jaser; ce qui n*est pas difficile, ni même de lui faire dire à peu près ce qu'on veut, ou du moins comme on le veut pour en tirer avantage, tantôt en lui débitant de fausses nouvelles, tantôt en l'animant par d'adroites contradictions , et tantôt au contraire en paroissant acquiescera tout ce qu'il dit. C'est alors surtout qu'on tient un registre exact des indiscrètes vivacités qui lui échappent, et qu'on amplifie et commente de sang-froid. Ils prennent en même temps toutes les précautions possibles pour qu'il ne puisse tirer d'eux aucune lumière, ni par rapport à lui, ni par rapport à qui que ce soit. On ne prononce jamais devant lui le nom do ses premiers délateurs, et l'on ne parle qu'avec la plus grande réserve de ceux qui influent sur son sort ; de sorte qu'il lui est impossible de parvenir à savoir ni ce qu'ils disent , ni ce qu'ils font, s'ils sont à Paris ou absens, ni même s'ils sont morts ou en vie. On ne lui parle jamais de nouvelles, ou on ne lui en dit que de fausses ou de dangereuses, qui seroient de sa part de nouveaux crimes s'il s'avisoit de les répéter. En province, on empêchoit aisément qu'il ne lîit aucune gazette. A Paris, où il yauroit trop d'affectation, l'on empêche au moins qu'il n'en voie aucune dont il puisse tirer quelque instruction qui le regarde, et surtout celles où nos messieurs font paWer delui.S'il s'enquiertde quelque chose, personne n'en sait rien; s'il s'informe de quelqu'un, per->
PREMIER DIALOGUE
fo»ne ne le connett; s*il demandoît avec un peu d'empressement le temps qu'il fait» on ne le lui diroit pas. Mais on s'applique, en revanche, i lui faire trouver les denrées, sinon à meilleur marché, du moins de meilleure qualité qu'il ne les auroit au même prix, ses bienfaiteurs suppléant généreusement de leur bourse à ce qu'il en coûte de plus pour satisfaire la délicatesse qu'ils lui supposent, et qu'ils tâchent Dième d'excjter en lui par l'occasion et le bon marcbéf pour avoir le plaisir d'en tenir note. De cette manière, mettant adroitement le menu peop/e dans leur confidence, ils lui font l'aumône publiquement malgré lui, de façon qu'il lui soit impossible de s'y dérober, et cette charité, qu'on s'attache à rendre bruyante, a peotpétre contribué plus que toute autre chose i le déprimer autant que le désiroient ses amis.
RoiTSS. Gomment, ses amis?
Lb Fb. Oui, c'est un nom qu'aiment à prendre toujours nos messieurs, pour eiprimcr tOQta leur bienveillance envers lui, toute leur sollicitude pour son bonheur, et, ce qui est trèsbien trouvé , pour le Caire accuser d'ingratitude en se montrant si peu sensible à tant de bonté.
Rooss. Il y a là quelque chose que je n'entends pas bien» Elxpliquez-moi mieux tout cela, je vous prie*
Le Fa. H importoit, comme je vous l'ai dit, pour qu'on pût le laisser libre sans danger, que sa diSsmation fût universelle (*). Il ne suffisoit pas de la répandre dans les cercles et parmi ta bonne compagnie, ce qui n*étoit pas difficile et fut bientôt fait; il falloit qu'elle s'étendit parmi tout le peuple et dans les plus bas étages aussi bien que dans les plus élevés; et cela présenioit plus de difficulté ; non-seulement parce que TafFectation de le tympaniser ainsi àson insu
C) Je B*ai p<riiitYimtli ptrier ici de ce qui ae fait aa théilre (*) et 4e ee qiti s1iB|kffaie JoarnelleoieDl en Hollande et aUleurt, /att€ qoe oeU paise tonte croyance, et qu'en le voyant, et en reaKBtant continuellement les trlttes effets. J'ai peine encore * le erùire moi-mêoM. il y a qulnie ant que tout cela dure, ■n a¥ee rapprobatioo publique et l'aTeu du gouTernet. Et mol je Tleillit ainsi seul parmi tons ces forcenés, sans coQsolatioD de personne, sans néanmoins perdre ni ^oangt ni patience, et dans llgnorance où l'on me tient, élev«ic an ciel, poor toute défense, un cœor exempt de fraude. cs dtt mains pun^ de tout mal.
n ÂAmm \ la mawAn dont la tniu VAtaàimi» ni/sla 4e man^M, ^■a t'fmiftn Ja Devin en viUage^ refuM b porto d« U vMm du «pec> •«Htl l'MtMr. «i lU ftmèM9 ctlù-ct M «ffifia. U . P
pouvoît scandaliser les simples, mais surtout à cause de Tinviolablc loi de lui cacher tout ce qui le regarde, pour éloigner à jamais de lui tout éclaircissement, toute instruction, tout moyen de défense et de justification, toute occasion de faire expliquer personne, de remonter a la source des lumières qu'on a sur son compte; et qu il étoit moins sûr pour cet effet de compter sur la discrétion de la populace que sur celle des honnêtes gens. Or, pour l'intéresser, cette populace, à ce mystère, sans parottre avoir cet objet, ils ont admirablement tiré parti d'une ridicule arrogance de notre homme, qui est de faire le fier sur les dons, et de ne vouloir pas qu'on lui fasse TaumAne.
Rouss. Mais je croid que vous et moi serions assez capables d'une pareille arrogance; qu'en pensez-vous?
Lb Fr. Cette délicatesse est permise à d'honnêtes gens. Mais un drôle comme cela qui fiiit le gueux quoiqu'il Boit riche, de quel droit ose-t-il rejeter les menues charités de nos messieurs ?
Rouss. Du même droit, peut-être, que les mendians rejettent lés siennes. Quoi qu'il en soit, s'il fait le gueux, il reçoit donc oii demande l'aumône? car voilà tout ce qui distingue le gueux du pauvre, qui n'est pas plus riche que lui, mais qui se contente de ce qu'il a, et ne demande rien à personne.
Lb Fa. Eh non 1 celui-ci ne la demande pas directement. Au contraire, il la rejette insolein- •ment d'abord ; mais il cède à la fin tout doucement quand on s'obstine.
Rouss. H n*est donc pas si arrogant que vous disiez d'abord ; et, retournant votre question, je demande à mon tour pourquoi ils s'obstinent à lui faire l'aumône comme à un gueux, puisqu'ils savent si bien qu'il est riche.
Lé Fr. Le pourquoi, je vous l'ai déjà dit. Ce seroit, j'en conviens, outrager un honnête homme : mais c'est le sort que mérite un pareil scélérat d'être avili par tous les moyens possibles ; et c'est une occasion de mieux manifester son ingratitude, par celle qu'il témoigne à ses bienfaiteurs.
Rouss. Trouvez- vous que l'intention de l'avilir mérite une grande reconnoissance?
Lb Fr. Non, maisc'est l'aumône qui la mérite. Car, comme disent très-bien nos mes-
PREMIER DIALOGUE
sieurs, l'argent rachète tout, et rien no le rachète. Quelle que soit l'intention de celui qui donne, même par force, il reste toujours bienfaiteur, et mérite toujours comme tel la plus vive reconnoissance. Pour éluder donc la brutale rusticité de notre homme, on a imaginé de lui faire en détail, à son insu, beaucoup de petits dons bruyans qui demandent le concours de beaucoup de gens, et surtout du menu peuple, qu'on fait entrer ainsi sans affectation dans la grande confidence, afin qu'à l'horreur pour ses forfaits se joigne le mépris pour sa misère, et le respect pour ses bienfaiteurs. On s'informe des lieux ou il se pourvoit des denrées nécessaires à sa subsistance, et l'on a soin qu'au même prix on les lui fournisse de meilleure qualité, et par conséquent plus chères. Au fond, cela ne lui fait aucune économie, et il n'en a pas besoin, puisqu'il est riche : mais pour le môme argent il est mieux servi ; sa bassesse et la générosité de nos messieurs circulent ainsi parmi le peuple, et l'on parvient de cette manière à l'y rendre abject et méprisable en paroissant ne songer qu'à son bien-être et à le rendre heureux malgré lui. Il est difficile que le misérable ne s'aperçoive pas de ce petit manège, et tant mieux : car s'il se fâche, cela prouve de plus en plus son ingratitude ; et s'il change de marchands, on répète aussitôt la même manœuvre; la réputation qu'on veut lui donner se répand encore plus rapidement. Ainsi plus il se débat dans ses lacs, et plus il les resserre.
Rouss. Voilà, Je vous l'avoue, ce que je ne comprenois pas bien d'abord. Mais, monsieur, vous en qui j'ai connu toujours un cœur si droit, se peut -il que vous approuviez de pareilles manœuvres?
Lb Fr. Je les blàmerois fort pour tout autre ; mais ici je les admire par le motif de bonté qui les dicte, sans pourtant avoir voulu jamais y tremper. Je hais Jean-Jacques, nos messieurs l'aiment ; ils veulent le conserver à tout prix ; il est naturel qu'eux et moi ne nous accordions pas sur la conduite à tenir avec un pareil homme. Leur système, injuste peut-être en lui-même, est rectifié par l'intention.
Rouss. Je crois qu'il me la rendroit suspecte: car on ne va point au bien par le mal^ ni à la vertu par la fraude. Maisj puisque vous m'as-
surez que Jean-Jacques est riche, comment le public accorde-t-il ces choses-là? Car enfin rien ne doit lui sembler plus bizarre et moins méritoire qu'une aumêne faite par force à un riche scélérat.
Le Fr. Oh I le public ne rapproche pas ainsi les idées qu'on a l'adresse de lui montrer séparément. Il le voit riche pour lui reprocher de faire le pauvre, ou pour le frustrer du produit de son labeur en se disant qu'il n'en a pas besoin. Il le voit pauvre pour insulter à sa misère et le traiter comme un mendiant. Il ne le voit jamais que par le côté qui pour l'instant le montre plus odieux ou plus méprisable, quoique incompatible avec les autres aspects sous lesquels il le voit en d'autres temps.
Rouss. Il est certain qu'à moins d'être de la plus brute insensibilité il doit être aussi pénétré que surpris de celte association d'attentions et d'outrages dont il sent à chaque instant les effets. Mais quand, pour l'unique plaisir de rendre sa diffamation plus complète, on lui passe journellement tous ses crimes, qui peut être surpris s'il profite de cette coupable indulgence pour en commettre incessamment de nouveaux? C'est une objection que je vous ai déjà faite, et que je répète parce que vous l'avez éludée sans y répondre. Par tout ca que vous m*aves raconté, je vois que, malgré toutes les mesures qu'on a prises, il va toujours son train comme auparavant, sans s'embarrasser en aucune sorte dessurveillansdontilse voitentourè. Lui qui prit jadis là-dessus tant de précautions que, pendant quarante ans, trompant exactement tout le monde, il passa pour un honnête homme, je vois qu'il n'use de la liberté qu'on lui laisse que pour assouvir sans gêne sa méchanceté, pour commettre chaque jour de nouveaux forfaits dont il est bien sûr qu'aucun n'échappe à ses surveillans, et qu'on lui laisse tranquillement consommer. Est-ce donc une vertu si méritoire à vos messieurs d'abandonner ainsi les honnêtes gens à la furie d'un scë^ lérat, pour l'unique plaisir de compter tran— quillement ses crimes, qu'il leur seroit si aisô d'empêcher?
Le Fr. Ils ont leurs raisons pour cela.
Rouss. Je n'en doute point : mais ceux mêmes qui commettent les crimes ont sans doute aussi leurs raisons : cela suffit-il pour les justifier?
PREMIER DIALOGUE
Siogalièro boniCt cotiveaez*en, que celle qui» pour rendre le coupable odîeui, refuse d'empêcher le crime et s'occupe à choyer le scélérat aux dépens des innocens dont il fait sa proie! Laisser commettre les crimes qu'on peut empêcher n'est pas seulement en être témoin , c'est en être compVice. D'ailleurs, si on lui laisse tonjoan faire tout ce que Vous dites qu'il fait , que sert donc de l'espionner de si près avec tant de rigîlance et d*activité? Que sert d*avoir déconrert ses œuvres, pour les lui laisser continuer comme si l'on n'en savoit rien? que sert de gêner si fort sa volonté dans les choses indifférentes, pour la laisser en toute liberté dès qu'il s'agit de malfaîre? On dirait que vos messieurs ne cherchent qu'à lui ôter tout moyen de faire autre chose que des crimes. Cette indulgence TOUS parott-eile donc si raisonnable, si bien entendue, et digne de personnages si vertueux?
Le Fr. Il j a dans tout cela, je dois l'avouer, des choses que je n'entends pas fort bien moimême ; mais on m'a promis de m'expliquer tout k mon entière satisfaction. Peut-être pour le rendre plus exécrable a-t-on cru devoir charger on peu le tableau de ses crimes, sans se faire un grand scrupule de cette charge, qui dans le fond importe assez peu ; car, puisqu'un homme coupable d'un crime est capable de cent, toud ceux dont oa l'accuse sont tout au moins dans sa volonté, et l'on peut à peine donner le nom d'impostures à de pareilles accusations.
Je vois que la base du système que l'on suit à son égard est le devoir qu'on s'est imposé qu'il f&t bien démasqué, bien connu de tout le monde, et néanmoins de n'avoir jamais avec lui aucune explication, de lui êter toute con- Doissance de ses accusateurs et toute lumière certaine des choses dont il est accusé. Cette double nécessité est fondée sur la nature des crimes qui rendroit leur déclaration publique trop scandaleuse, et qui ne souffre pas qu'il ioit convaincu sans être puni. Or voulez-vous qu'on le punisse sans le convaincre? Nos formes judiciaires ne le permettroient pas, et ce seroit aller directement contre tes maximes d^îndulgence et de commisération qu'on veut suivre à son égard. Tout ce qu'on peut donc faire pour la sûreté publique est premièrement do le surveiller si bien, qu'il n'entreprenne rien
qu'on ne le sache, qu'il n'exécute rien d'important qu'on ne le veuille; et, siir le reste, d'avertir tout le monde du danger qu'il y a d'écouter et fréquenter un pareil scélérat. Il est clair qu'ainsi bien avertis ceux qui s'exposent à ses attentais ne doivent, s'ils y succombent , s'en prendre qu'à eux-mêmes. C'est un malheur qu'il n'a tenu qu*à eux d'éviter, puisque, fuyant comme il fait les hommes, ce n*est pas lui qui va les chercher.
Ronss. Autant en peut-on dire à ceux qui passent dans un bois où l'on sait qu'il y a dés voleurs, sans que cela fasse une raison valable pour laisser ceux-ci en toute liberté d'aller leur train ; surtout quand, pour les contenir, il suffit de le vouloir. Mais quelle excuse peuvent avoir vos messieurs, qui ont soin de fournir eux-mêmes dos proies à la cruauté du barbare par les émissaires dont vous m'avez dit qu'ils l'entourent, qui tâchent à toute force de se familiariser avec lui, et dont sans doute il a soin de faire ses premières victimes?
Le Fb. Point du tout. Quelque familièrement qu'ils vivent chez lui, tâchant même d'y manger et boire sans s'embarrasser des risques, il ne leur en arrive aucun mal. Les personnes sur lesquelles il aime à assouvir sa furie sont celles pour lesquelles il a de l'estime et du penchant, celles auxquelles il voudroit donner sa confiance pour peu que leurs cœurs s'ouvrissent au sien, d'anciens amis qu'il regrette, et dans lesquels il semble encore chercher les consolations qui lui manquent. C'est ceux-là qu'il choisit pour les expédier par préférence ; le lien de l'amitié lui pèse, il ne voit avec plaisir que ses ennemis.
Rouss. On ne doit pas disputer contre les faits ; mais convenez que vous me peignez là un bien singulier personnage, qui n'empoisonne que ses amis, qui ne fait des livres qu*en faveur de ses ennemis, et qui fuit les hommes pour leur faire du mal.
Ce qui me parolt encore bien étonnant en tout ceci, c'est comment il se trouve d'honnêtes gens qui veuillent rechercher, hanter un pareil monstre, dont l'abord seul devroit leur faire horreur. Que la canaille envoyée par vos messieurs et faite pour l'espionnage s'empare de lut, voilà ce que je comprends sans peine*. Je comprends encore que, trop heureux de
trouver quelqu'un qui veuille le souffrir, il ne | doit pas» lui, misanthrope avec les honnêtes gens, mais à charge à lui-même, se rendre difficile sur les liaisons; qu'il doit voir, accueillir, rechercher avec grand empressement les coquins qui lui ressemblent, pour les engager dans ses damnabics complots. Eux, de leur côté, dans Tespoir de trouver en lui un bon camarade bien endurci, peuvent, malgré Teffroi qu'on leur a donné de lui, s'exposer, par Pavantage qu'ils en espèrent, an risque de le fréquenter. Mais que des gens d'honneur cherchent à se faufiler avec lui, voila, monsieur, ce qui me passe. Que lui disent-ils donc? quel ton peuvent*ils prendre avec un pareil personnage? Un aussi grand scélérat peut très-bien être un homme vil qui pour aller à ses fins souffre toutes sortes d'outrages , et, pourvu qu'on lui donne à dtner, boit les affronts cotnme l'eau, sans les sentir ou sans en faire semblant; mais vous m'avouerez qu'un commerce d'insulte et de mépris d'une part, de bassesse et de mensonge de l'autre, ne doit pas être fort attrayant pour d'honnêtes gens.
Le Fr. Us en sont plus estimables de se sacrifier ainsi pour le bien public. Approcher de ce misérable est une œuvre méritoire, quand elle mène à quelque nouvelle découverte sur son caractère affreux. Un tel caractère tient du prodige et ne sauroit être assez attesté. Vous comprenez que personne ne l'approche pour avoir avec lui quelque société réelle, mais seulement pour tâcher de le surprendre, d'en tirer quelque nouveau trait pour son portrait, quelque nouveau fait pour son histoire, quel* que indiscrétion dont on puisse faire usage pour le rendre toujours plus odieux. D'ailleurs, comptez-vous pour rien le plaisir de le persifler, de lui donner à mots couverts les noms injurieux qu'il mérite, sans qu'il ose ou puisse répondre, de peur de déceler l'application qu'on le force à s'en faire I C'est un plaisir qu'on peut savourer sans risque ; car, s'il se fïche, il s'accuse lui-même; et, s'il ne se f&che pas, en lui disant ainsi ses vérités indirectement, on se dédommage de la contrainte où l'on est forcé de vivre avec lui en feignant de le prendre pour un honnête homme.
Rouss. Je ne sais si ces plaisirs-là sont fort doux ; pour moi je ne les trouve pas fort no-
bles, et je vous crois assez du même avis, puisque vous les avez toujours dédaignés. Mais, monsieur, à ce compte, cet homme chargé de tant de crimes n'a donc jamais été convaincu d'aucun ?
Lb fa. Ëh I non vraiment. Cest encore un acte de l'extrême bonlédont on use à son égard, de lui épargner la honte d'être confondu. Sur tant d'invincibles preuves, n'est-il pas complètement jugé sans qu'il soit besoin de l'entendre? Où règne l'évidence du délit, la conviction du coupable n'est-elle pas superflue? Elle ne scroit pour lui qu'une peine de plus. En lui étant l'inutile liberté de se défendre, on ne fait que lui Ater celle de mentir et de calomnier.
Rouss. Ah I grâces an ciel, je respire I vous délivrez mon cœur d'un grand poids.
Le Fr. Qu'avez-vous donc? d'où vous natt cet épanouissement subit après l'air morne et pensif qui ne vous a point quitté durant tout cet entretien, et si différent de l'air jovial et gai qu'ont tous nos messieurs quand ils parlent de Jean-Jacques et de ses crimes?
Rouss. Je vous l'expliquerai, si vous avez la patience de m'entendre; car ceci demande en« core des digressions.
Vous connoissez assez ma destinée pour sa* voir qu'elle ne m'a guère laissé goûter les prospérités de la vie : je n'y ai trouvé ni les biens dont les hommes font cas, ni ceux dont j'aurois fait cas moi-même ; vous savez à quel prix elle m'a vendu celte fumée dont ils sont si avides, et qui, même eût-elle été plus pure, n'étoit pas l'aliment qu'il falloit à mon cœur. Tant que la fortune ne m'a fait que pauvre, je n'ai pas vécu malheureux. J'ai goûté quelquefois do vrais plaisirs dans l'obscurité : mais je n'en suis sorti que pour tomber dans un gouffre de calamités, et ceux qui m'y ont plongé se sont appliqués à me rendre insupportables les maux qu'ils fcignoient de plaindre, et que je n'aurois pas connus sans eux. Revenu de cette douce chimère de l'amitié, dont la vaine recherche a fait tous les malheurs de ma vie, bien plus re^ venu des erreurs de l'opinion dont je suis la yictime, ne trouvant plus parmi les hommes ni droiture, ni vérité, ni aucun de ces sentimens que je crus innés dans leurs âmes, parce qu'ils l'étoient dans la mienne, et sans lesqucla
PREMIER DIALOGUE
loute socîécé n'est que tromperie et mensonge, je me sais retiré au dedans de moi ; et, vivant entre moi et la nature, je goûtdis une douceur infinie à penser que je n'étois pas seul, que je ne eonversois pas avec un être insensible et mort, que mes maux étoient comptés, que ma patience ëtoit mesurée, et que toutes les misères de ma vie n*étoient que des provisions de dédommagemens et de jouissances pour un meilleur eut. Je n'ai jamais adopté la philosophie des heureux du siècle; elle n'est pas faite pour nun; j'en cherchois une plus appropriée à mon cœur, plus consolante dans Tadversité, pbs encourageante pour la vertu. Je la trourois dans les livres de Jean-Jacques. J'y puisois des sentimens si conformes à ceux qui m'étoient naturels, j'y sentois tant de rapports avec mes propres dispositions, que, seul parmi tous les auteurs que j'ai lus, il étoit pour moi le peintre de la nature et l'historien du cœur humain. Je reconnoissots dans ses écrits l'homme que je retrouvois en moi, et leur méditation m*apprenoit à tirer de moi-même la jouissance et le bonheur que tous les autres vont chercher si loin d'eux.
Son exemple m*étoit surtout utile pour nourrir ma confiance dans les sentimens que j*a vois conservés seul parmi mes contemporains. J'étois croyant, je l'ai toujours été, quoique non pas comme les gens à symboles et à formules. ■..es hautes idées que j'avois de la Divinité me faisoient prendre en dégoût les institutions des hommes et les religions factices. Je ne voyois personne penser comme moi ; je me trouvois seul au milieu de la multitude autant par mes idées que par mes sentimens. Cet état solitaire étott triste ; Jean-Jacques vint m'en tirer. Ses livres me fortifièrent contre la dérision des esprits forts. Je trouvai ses principes si conformes à mes sentimens, je les voyois naître de méditations si profondes, je les voyois appuyés de si fortes raisons, que je cessai de craindre, comme on me le crioit sans cesse, qu'ils ne fussent l'ouvrage des préjugés et de l'éducation. Je vis que, dans ce siècle où la philosophie ne bit que détruire, cet auteur seul édifioit avec •olidité. Dans tous les autres livres, je démèlois d'abord la passion qui les avoit dictés, rt le bac personnel que l'auteur avoit eu en vue. fe seul Jean-Jacques me parut chercher la. vé-
rité avec droiture et simplicité de cœur. I.ui seul me parut montrer aux hommes la route du vrai bonheur en leur apprenant à distinguer la réalité de l'apparence, et l'homme. de la nature de rhomme factice et fantastique que nos institutions et nos préjugés lui ont substitué : lui seul en un mot me parut, dans sa véhémence, inspiré par le seul amour du bien public sans vue secrète et sans intérêt personnel. Je trouvois d'ailleurs sa vie et ses maximes si bien daccord, que je me confirmois dans les miennes, et j'y prcnois plus de confiance par l'exemple d'un penseur qui les médita si longtemps, d'un écrivain qui, méprisant l'esprit de parti et ne voulant former ni suivre aucune secte, ne pouvoit avoir dans ses recherches d'autre intérêt que l'intérêt public et celui de la vérité. Sur toutes ces idées, je me faisois un plan de vie dont son commerce auroit fait le charme; et moi, à qui la société des honimes n'offre depuis long-temps qu'une fausse apparence sans réalité,sans vérité,sans attachement, sans aucun véritable accord do sentimens ni d'idées, et plus digne de mon mépris que de mon empressement, je me livrois à l'espoir do retrouver en lui tout ce que j'avois perdu, de goûter encore les douceurs d'une amitié sincère, et de me nourrir encore avec lui de ces grandes et ravissantes contemplations qui font la meilleure jouissance de cette vie, et la seule consolation solide qu'on trouve dans l'adversité. J'étois plein de ces sentimens, et vous l'avez pu connoître, quand avec vos cruelles confidences vous êtes venu resserrer mon cœur et en chasser les douces illusions auxquelles il étoit prêt à s'ouvrir encore. Non, vous ne connottrez jamais à quel point vous l'avez déchiré; il faudroit pour cela sentir à combien de célestes idées tenoient celles que vous avez détruites. Je touchois au moment d'être heureux en dépit du sort et des hommes, et vous me replongez pour jamais dans toute ma misère; vous m'Atez toutes les espérances qui me la faisoient supporter. Un seul homme pensant comme moi nourrissoit ma confiance, un seul homme vraiment vertueux me faisoit croire à la vertu, m'animoii à la chérir, à l'idolâtrer, à tout espérer d'elle; et voilà qu'en m'Atant cet appui vous me laissez seul sur la terre englouti dans un gouffre de maux, sans qu'il me reste la moin-
Si
dre lueur d'espoir dans cette vie, et prêt à perdre encore celui de retrouver dans un meilleur ordre de choses le dédommagement de tout ce que j*ai souffert dans celui-ci.
Vos premières déclarations me bouleversèrent. L'a ppui.de vos preuves me les rendit plus accablantes» et vous navrâtes mon âme des plus amères douleurs que j'aie jamais senties. Lorsque» entrant ensuite dans le détail des manœuvres systématiques dont ce malheureux homme est lobjet, vous m'avez développé le plan de conduite à son égard» tracé par l'auteur de ces découvertes, et fidèlement suivi par tout le monde» mon attention partagée a rendu ma surprise plus grande ci mon affliction moins vive. J ai trouvé toutes ces manœuvres si cauteleuses, si pleines de ruses et d'astuce» que je n'ai pu prendre de ceux qui s'en font ttnsystème la haute opinion que vous vouliez m*en donner^ et» lorsque vous les combliez d'éloges» je senlois mon cœur en murmurer malgré moi. J'admirois comment d'aussi nobles motifs pouvoient dicter des pratiques aussi basses» comment la fausseté» la trahison» le mensonge» pouvoient être devenus des instrumens de bienfaisance et de charité; comment enfin tant de marches obliques pouvoient s'allier avec la droiture. Avois-je tort? Voyez vous-même» et rappelezvous tout ce que vous m'avez dit. Ah I convenez du moins que tant d'enveloppes ténébreuses sont un manteau bien étrange pour la vertu I
La force de vos preuves Temportoit néanmoins sur tous les soupçons que ces machinations pouvoient m'inspirer. Je voyois qu'après tout cette bizarre conduite» toute choquante qu'elle me paroissoit» n'en étoit pas moins une œuvre de miséricorde» et que» voulant épargner à un scélérat les traitemens qu'il avoit mérités, il falloii bien prendre des précautions extraordinaires pour prévenir le scandale de cette indulgence» et la mettre à an prix qui ne tentât ni d'autres d'en désirer une pareille» ni lui-même d'en abuser. Voyant ainsi tout le monde s'empresser à l'envi de le rassasier d'opprobres et d'indignités» loin de le plaindre» je le méprisois davantage d'acheter si lâchement l'impunité au prix d'un pareil destin.
Vous m'avez répété tout cela bien des fois»
et je me le disois après vous en gémissant. L'angoisse de mon cœur n'empéchoit pas ma raison d'être subjugée» et de cet assentiment que j'étois forcé de vous donner résultoit la situation d'àme la plus cruelle pour un honnête homme infortuné, auquel on arrache impitoyablement toutes les consolations, toutes les ressources» toutes les espérances qui lui rendoient ses maux supportables.
Un trait do lumière est venu me rendre tout cela dans un instant. Quand j'ai pensé» quand vous m'avez confirmé vous-même que cet homme si indignement traité pour tant de crimes atroces n'avoit été convaincu d'aucun » vous avez d'un seul mot renversé toutes tos preuves ; et si je n'ai pas vu l'imposture ou vous prétendez voir l'évidence» cette évidence au moins a tellement disparu à mes yeux» que dans tout ce que vous m'aviez démontré je ne vois plus qu'un problème insoluble, un mystère effrayant» impénétrable» que la seule conviction du coupable peut éclaircir à mes yeux.
Nous pensons bien différemment» monsieur» vous et moi sur cet article. Selon vous» l'évidence des crimes supplée à cette conviction ; et» selon moi» cette évidence consiste si essentiellement dans cette conviction même» qu'elle ne peut exister sans elle. Tant qu'on n'a pas entendu l'accusé» les preuvesqui le condamnent» quelque fortes qu'elles soient» quelque convaincantes qu'elles paroissent» manquent du sceau qui peut les montrer telles même lorsqu'il n'a pas été possible d'entendre l'accusé» comme lorsqu'on fait le procès à la mémoire d'un mort ; car» en présumant qu'il n'auroît rien eu a répondre» on peut avoir raison» mais on a tort de changer cette présomption en certitude pour le condamner» et il n'est permis de punir le crime i|ue quand il ne reste aucun moyen d'en douter. Mais quand on vient jusqu'à refuser d'entendre l'accusé vivant et présent» bien que la chose soit possible et facile» quand on prend des mesures extraordinaires pour l'empêcher de parler» quand on lui cache avec le plus grand soin l'accusation» l'accusateur» les preuves» dès lors toutes ces preuves devenues suspectes perdent toute leur force sur mon esprit. N'oser les soumettre à l'épreuve» qui les confirme» c'est me faire présumer qu'elles ne
PREMIER DIALOGUE
h taptieDditHant pas. Ce grand principe, base et sceaa de tonte justice, sans lequel la société humaine crouleroit par ses fondeoiens, est si sacré, si inviolable dans la pratique, que, quand toute la ville auroit vu un homme en assassiner on autre dans la place publique, encore ne pu- DÎroit-on point l'assassin sans lavoir préalablement entendu.
Lk Fm. Hé quoi I des formalités judiciaires
qui doivent être générales et sans exception
dans les tribunaux , quoique souvent superflues,
fonc-eJfes loi dans des cas de grâce et de béni-
gatré comme celui-ci? D*ai!leurs, Tomissiondo
ces formalités peut-elle changer la nature dos
choses, faire que ce qui est démontré cesse de
l'être, rendre obscur ce qui est évident, et, dans
l'exemple que vous venez de proposer, le délit
seroit-41 moins avéré, le prévenu seroit-il moins
coupable quand on négligeroit de l'entendre ;
et, quand sur la seule notoriété du fait, on Tau-
roit roué sans tous ces interrogatoires d'usage,
en seroit-on moins sûr d'avoir puni justement
un assassin? Enfin toutes ces formes établies
pour constater les délits ordinaires sont-elles
nécessaires à l'égard d'un monstre dont la vie
n'est qu'on tissu de crimes, et reconnu de toute
la terre pour être la honte et l'opprobre de
l'humanité? Celui qui n'a rien d'humain mé-
rite-t-il qu'on le traite en homme?
Rouss. Vous me faites frémir. Est-ce vous qui parlez ainsi? Si je le croyois, je fuirois, an liea de répondre. Biais non, je vous connois trop bien. Discutons de sang-ffoid avec vos messieurs ces questions importantes d'où dépend, avec le maintien de l'ordre social, la conservation du genre humain. D'après eux , vous parlez toujours de clémence et de grâce ; mais avant d'examiner quelle est cette grâce, il faudroit voir d'abord si c'en est ici le cas, et comment elle y peut avoir lieu. Le droit de fiire grâce suppose celui de puair, et par conséquent la préalable conviction du coupable. Voilà premièrement de quoi il s'agit.
Tous prétendez que cette conviction devient superflue où régne l'évidence : et moi je pense au contraire qu'en fait de délit rév(dence ne peut résulter que de la conviction du coupable, et qu'on ne peut prononcer sur la force des preavesqui le condamnent, qu*après l'avoir entendu. La raison en est que, pour faire sortir
T. IT
aux yeux des hommes la vérité du sein des passions, il faut que ces passions s'entre-choquent, se combattent, et que celle qui accuse trouve un contre-poids égal dans celle qui défend, afin que la raison seule et la justice rompent l'équilibre et fassent pencher la balance. Quand un homme se fait le délateur d'un autre, il est probable, il est presque sûr qu'il est mû par quelque passion secrète qu'il a grand soin de déguiser. Mais quelque raison qui le détermine, et fût-ce même un motif de pure vertu, toujours est-il certain que, du moment qu'il accuse, il est animé du vif désir de montrer l'accusé coupable, ne fût-ce qu'afin de ne pas passer pour calomniateur ; et comme d'ailleurs il a pris à loisir toutes ses mesures, qu'il s'est donné tout le temps d'arranger ses machines et de concerter ses moyens et ses preuves, le moins qu'on puisse faire pour se garantir de surprise est de les exposer à Texamen et aux réponses de l'accusé, qui seul a un intérêt suffisant pour les examiner avec toute l'attention possible, et qui seul encore peut donner tous les éclaircissemens nécessaires pour en bien juger. C'est par une semblable raison que la déposition des témoins, en quelque nombre qu'ils puissent être , n'a de poids qu'après la confrontation. De cette action et réaction et du choc de ces intérêts opposés doif naturellement sortir aux yeux du juge la lumière de la vérité : c'en est du moins le meilleur moyen qui soit en sa puissance. Mais si l'un de ces intérêts agit seul avec toute sa force, et que le contre-poids de l'autre manque, comment l'équilibre restera-t-il dans la balance? Le juge, que je veux supposer tranquille , impartial , uniquement animé de l'amour de la justice, qui communément n'inspire pas de grands efforts pour l'intérêt d'autrui, comment s'assurera-t-il d'avoir bien pesé le pour et le contre, d'avoir bien pénétré par lui seul tous les artifices de l'accusa* teur, d'avoir bien démêlé des faits exactement vrais ceux qu'il controuve, qu'il altère, qu'il colore à sa fantaisie, d'avoir même deviné ceux qu'il tait et qui changent l'effet do ceux qu'il expose? Quel est l'homme audacieux qui, non moins sûr de sa pénétration que de sa vertu , s'ose donner pour ce juge-là? Il faut, pour remplir avec tant de confiance un devoir si té«> méraire, qu'il se sente l'infaillibilité d'un Dieu.
PREMIER DIALOGUE
Que seroic-ce si» aa Heu de supposer ici un juge parfaitement intègre et sans passion, je le •npposois animé d'un désir secret de trouver Paccusé coupable, et ne cherchant que des moyens plausibles de justifier sa partialité à ses propres yeux?
Cette seconde supposition pourroii avoir plus d*une application dans le cas particulier qui nous occupe ; mais n'en cherchons point d'autre que la célébrité d*un auteur dont les succès passés blessent l'amour-propre de ceux qui n*en peuvent obtenir de pareils. Tel applaudit à la gloire d*un homme qu'il n*a nul espoir d'offusquer, qui travailleroit bien vite à lui faire payer cher l*éclat qu'il peut avoir de plus que lui, pour peu qu'il vit de jour à y réussir, yès qu'un homme a eu le malheur de se dis^ tinguer à certain point; à moins qu'il ne se faissè craindre ou qu'il ne tienne àquelque parti, il ne doit plus compter sur l'équité des autres à son égard ; et ce sera beaucoup si ceux mêmes qui sont plus célèbres que lui lui pardonnent la petite portion qu'il a du bruit qu'ils voudroient faire tout seuls.
Je n'ajouterai rien de plus. Je ne veux parler ici qu'à votre raison. Cherchez à ce que je viens de vous dire une réponse dont elle soit contente, ot je me tais. En attendant voici ma conclusion : il est toujours injuste et téméraire de juger un accusé, tel qu'il soit, sans voulo^ l'entendre : mais quiconque jugeant un homme qui a fciit du bruit dans le monde, non-seulement le juge sans l'entendre, mais se cache de lui pour le juger, quelque prétexte spécieux qu'il allègue, et fAt-il vraiment juste et vertueux, fùt-il un ange sur la terre, qu'il rentre bien en lui-même, l'iniquité, sans qu'il s'en doute, est cachée au fond de son cœur.
Étranger, sans parens, sans appui, seul, abandonné de tous, trahi du plus grand nombre, Jean-Jacques est dans la pire position où l'on puisse être pour être jugé équitablement. Cependant, dans les jugemens sans appel qui le condamnent à l'infamie, qui est-ce qui a pris sa défense et parlé pour lui? qui est-ce qui s'est donné la peine d'examiner l'accusation, les accusateurSf les preuves, arec ce zèle et ce soin que peut seul inspirer l'intérêt de soi-même ou de son pius intime ami?
Lb Fr. Hais vous-même, qui vouliez fti fort
être le sien , n'avez-vous pas été réduit an silence par les preuves dont j'étois armé ?
Rouss. Âvoisje les lumières nécessaires pour les apprécier, et distinguer à travers tant de trames obscures les fausses couleurs qu'on a pu leur donner? suis-je au fait des détails qu'il faodroit connottre? puis-je deviner les éclaircissemens, les objections, les solutions que pourroit donner l'accusé sur des faits dont lui seul est assez instruit? D'un mot peut-être il eût levé des voiles impénétrables aux yeux de tout autre, et jeté du jour sur des manœuvres que nul mor* tel ne débrouillera jamais. Je me suis rendu, non parce que j'étois réduit au silence, mais parce que je l'y Croyois réduit lui-même. Je n'ai rien, je l'avoue, à répondre à vos preuves. Mais si vous étiez isolé sur la terre, sans dé-> fense et sans défenseur, et depuis vingt ans en proie à vos ennemis comme Jean-Jacques, on pourroit sans peine me prouver de vous en secret ce que vous m'avez prouvé de lui, sans que j'eusse rien non plus à répondre. En seroit-ce assez pour vous juger sans appel et sans vouloir vous écouler?
Monsieur, c'est ici, depuis que le monde existe, la première fois qu'on a violé si ouvertement, si publiquement, la prettiière et la plus sainte des lois sociales, celle sans laquelle il n'y a plus de sûreté pour l'innocence parmi les hommes. Quoi qu'on en puisse dire, il est faux qu'une violation si criminelle puisse avoir jamais pour motif l'intérêt de l'accusé; il n'y a que celui dies accusateurs, et même un intérêt très-pressant, qui puisse les y déterminer, et il n'y a que la passion des juges qui puisse les faire passer outre malgré Tinfraction de cette loi. Jamais ils ne souffriroient cette infraction, s'ils redoutoient d'être injustes» Non, il n'y a point, je ne dis pas de juge éclairé, mais d'homme de bon sens, qui, sur les mesures prises avec tant d'inquiétude et de soin pour cacher à raccUsé l'accusation, les témoins, les preuves, ne sente que tout cela ne peut dans aucun cas possible s*expliquer raisonnablement que par Timposture de Taccusateur.
Vousdemandez néanmoinsquel inconvénient il y auroit, quand le crime est évident, à roner raccusé sans l'entendre. Et moi je vous demande en réponse quel est Phomme, quel est le iuge assez hardi pour oser condamner a mon
PREMIER DIALOGUE
«■ aeeosé eonTâineo selon toutes les formes ju-* àciame» après taot d'exemples fiioestes d'innocens bien inierrogés » biea entendus , bien oonfrootésy bien jugés selon toutes les formes, et, sur ane évidence prétendue , mis à mort arecla pins grande confiance pour des crimes qu*ils n'aToient point commis. Vous demandez quel îBGontinieat il y auroit, quand le crime ea évident, i rooer l'accusé sans l'entendre. Je réponds que votre supposition est impossible et coniradicuMre dans les termes, parce que révideoce du crime consiste essentiellement dans la eoBviction de l'accusé, et que toute autre évidence on notoriété peut être fausse , illusoire, et causer le supplice d'un innocent. En faut-il confirmer les raisons par des exemples ? Par mallMor ib ne nous manqueront pas. En voici un tout récent» tiré de la gazette de Leyde, et qni mérite d'être cité. Un homme accusé dans un tribunal d'Angleterre dun délit notoire, attesté par un témoignage public et unanime, se défendit par un alibi bien singulier. 11 soutint et prouva que le même jour et à la même heure eà on l'avoit ru commettre le crime, il étoit en personne occupé à se défendre devant un autre tribunal, e| dans une autre ville, d'une accusalion toute semblable. Ce fait, non moins parfutemeot auesté, mit les juges dans un éurange embarras* A force de recherches et d'enquêtes, dontassorémenl on ne se seroit pas avisé sans cela, on découvrit enfin que les délits attribués i cet accusé avpient été commis par un autre homme moins connu, mais si semblable au premier, de taille, de figure et de traits, qu'on avoit constamment pris l'un pour l'autre. Voilà ce qu*oa n'eût point découvert si , sur cette prétendue notoriété, on se fût pressé d'expédier cet homme sans daigner l'écouter; et vous voyez comment, cet usage une fois admis, il ponrroit aller de la vie à mettre un habit d'une couleur plutôt que d'une autre.
Autre article encore plus récent tiré de la ga- <ette de France du 54 octobre n74 . t Un mal-
• heureux, disent les lettres de Londres, alloit a subir le dernier supplice, et il étoit déjà sur » récha£sud, quand un spectateur, perçant la
• CDule, cria de suspendre l'exécution, et se dé.
• Clara l'auteur du crime pour lequel cet infor-
• Inné avoit été condamné, ajoutant que sa s oonscieBce troublée ( cet homme apparem-
» ment n'étoîl pas philosophe) ne lui penset-
• toit pas en ce moment de sauver sa vie aus
• dépens de l'innocent. Après une nouvelle in- » struction de l'affaire, le condamné, continue
• l'article, a été renvoyé absous, et le roi a cru
• devoir faire gràceau coupable en faveurde sa i générosité. » Vousn'avez pas besoin, je crois* de mes réflexions sur cette nouvelle instruction de l'affaire, et sur la première, en vertu de laquelle l'innocent avoit été condamné à mort.
Vous avez sans doute ouï parler de cet autre jugement où, sur la prétendue évidence d crime, onze pairs ayant condamné l'accusé, le douzième aima mieux s'exposer à mourir do faim avec ses collègues, que de joindre sa voix aux leurs, et cela , comme il l'avoua dans la suite, parce qu'il avoit lui-même commis le crime dont l'autre paroissoit évidemment cou* pable. Ces exemples. sont plus fréquens en Angleterre, oii les procédures criminelles se font publiquement; au lieu qu'en France, où tout se passe dans le plus effrayant mystère, les foibles sont livrés sans scandale aux vengeances des puissans; et les procédures, toujours igno* rées du public, ou falsifiées pour le tromper, restent, ainsi que l'erreur ou l'iniquité des juges, dans un secret éternel, à moins que quelqne événement extraordinaire ne les en tire.
C'en est un de cetter espèce qui me rappelle chaque jour ces idées à mon réveil. Tous lès matina avant le jour, la messe de la pie, que j'entends sonner à Saint- Eustache (*), me semble un avertissement bien solennel aux juges et à tous les hommes, d'avoir une confiance moins tém^aire en leurs lumières, d'opprimer et mépriser moins la foiblesse, de croire un peu plus à l'innocence, d'y prendre un peu plus d'intérêt, de ménager on peu plus la vie et l'honneur de leurs semblables, et enfin de craindre quel* ipiefois que trop d'ardeur à punir les crimes ne leur en fasse commettre à eux-mêmes de bien
(*) Oo dédfnoit «MM oe Dom iffle mené qui te ditoit ehaque Joar dvu celte ^llie, en mémoire d'une malheareuse ut' vante qui fut pendue comme couyaincue d'avoir volé quelques plèoee d'argenterie. C'est à Palalsean que le prétendu vol avoit été commit : peu de temps après, cti pièces (urant tetronvécs dans le clocher de l'église de Palalaeau, avec beaucoup d'antres objets appartenant * différentes personnes, et 11 fur prouvé qu'une pie les avoit tons portés là par l'effet d'une habiUide natnrelle à cet «olmal. O. r.
PREMIER DIALOGUE
affreux. Que la singularité des cas que je viens de citer les rende uniques chacun dans son espèce , qu on les dispute, qu'on les nie enfin si l'on veut, combien d'autres cas non moins imprévus, non moins possibles, peuvent être aussi singuliers dans la leur! Où e^t celui qui sait déterminer avec certitude tous les cas où les hommes^ abusés par de fausses apparences, peuvent prendre l'imposture pour l'évidence, et l'erreur pour la vérité? Quel est l'audacieux qui, lorsqu'il s'agit de juger capitalement un homme, passe en avant, et le condamne sans avoir pris toutes les précautions possibles pour se*garantir des pièges du mensonge et des illusions de rerreortQuel est le juge barbare qui, refusante l'accusé la déclaration de son crime , le dépouille du droit sacré d'être entendu dans sa défense, droit qui, loin de le garantir d'être convaincu , si l'évidence est telle qu'on la suppose, très-souvent ne suffit "pas même pour empêcher le juge devoir cette évidence dans l'imposture,^ et de verser le sang innocent même aprèsavoir entendu l'accusé ? Osez-vous croire que les tribunaux abon^ dent en précautions superflues pour la sûreté de l'innocence? Eh 1 qui ne sait, au contraire, que loin de s'y soucier de savoir si un accusé est Innocent e't de chercher aie trouver |nl, on ne s'y oecupe.au contraire <[u à tâcher de le trouver coi|pable à tout prix, ct^u'à lui ôter pour sa dé&ns»to«S'les moyens qui ne lui sont pas formellementaccordés par la loi, tellement que si^ dans quelques cas singuliers, il se trouva une circonstance essentielle qu'elle n'ait pas prévue, c'est au prévenu d'expier, quoique innocent, cet oubli par son supplice? Ignoiezvous que ce qui flatte le plus les juges est d'avoir des victimes à tourmenter, qu'ils aimeroient mieux faire périr cent innocens que de laisser échapper un coupable; et que, s'ils'pûuvoient trouver de quoi condamner un homme dans toutes les formes, quoique persuadés de son innocence, ils se hâteroient de le faire périr en l'honneur de la loi? Ils s'affligent de 4a justification d'un accusé comme d'une perte réelle; avides de sang à répandre, ils voient à vegret échapper de leurs mains la proie qu'ils s'étoient promise, et n'épargnent rien de ce qu'ils .peuvent faire impunément pour que ce malheur ne leur arrive pas. Grandier, Calas, Langlade et
cent autres ont fait du bruit par des drcoostances fortuites; mais quelle fouled'infortunét sont les victimes de Terreur ou de la cruauté des juges, sans que Tinnocence étouffée sous des monceaux de procédures vienne jamaisau grand jour, ou n'y vienne que par hasard, long-temps après la mort des accusés, et lorsque personne ne prend plus d'intérêt à leur sort? Tout nous montre ou nous faitsentir l'insuffisance des lois et l'indifFérence desjuges pour la protection des innocens accusés, déjà punis avant le jugement par les rigueurs du cachot et des fers, et à qui souvent on arrache à force de tourmens l'aveu des crimes qu'ils. n'ont paa commis. Et vous, comme si les formes établies et trop souvent inutiles étoient encore superflues, vous demandez quel inconvénient il y auroit, quand le crime est évident, à rouer l'accusé sans l'entendre ! Allez, monsieur, cette question n'avoit besoin de ma part d'aucune réponse ; et ai, quand vous la faisiez, elle eût été sérieuse» les murmures de votre cœur y auroient assez répondu.
Mais si jamais cette forme si sacrée et si nécessaire pouvoit être omise à l'égard de quelque scélérat reconnu tel de tous les temps, et jugé par la voix publique avant qu'on lui imput&t aucun fait particulier dont il efit i se défendre , que puis-je penser de la voir écartée avec tant de sollicitude et de vigilance du jugement du monde, où elle étoit le plus indispensable, de celui d'un homme accusé tout d*un coupd'êtreunmonstreabominable, après avoir joui quarante ans de l'estime publique et de la bienveillance de tous ceux qui l'ont connu ? Estil naturel, (^t-il raisonnable, est-il juste de choisir seul, pour refuser de l'entendre, celui qu'il faudroit entendre par préférence quand on se permettroit de négliger pour d'autres une aussi sainte formalité? Je né puis vous cachée qu'une sécurité si cruelle et si téméraire me déplaît et me choque dans ceux qui s'y livrent avec tant de confiance, pour ne pas dire avec tant de plaisir. Si, dans l'année ^54, quelqu'un eût prédit cette légère et dédaigneuse façon dtt juger un homme alors si universellement es— ^timé, persoifne ne l'eût pu croire ; et si le public regardoit de sang-froid le chemin qu*on lui a fait faire pour l'amener par degrés à cetto I étrange persuasion , il seroit étonné lui-même
PREMIER DlALOGlhE.
de Toir les sentiers tortueux et ténébreux par lesquels on Ta conduit insensiblement jusquela sans qn'il s*en soit aperçu.
Vous dites que les précautions prescrites par
de soin, s'accordent sur cet article, et le reconnoissent unanimement pour être, comme disoit très^bien son vertueux patron M. Hume, la honte de l'espèce humaine et un jnonstre de
k bon sens et Téquité avec les hommes ordi« | méchanceté. L'exacte et régulière discussion
naires sont superflues avec un pareil monstre; qu'ayant foa\è aux pieds toute justice et toute hunianUè, il est indigne qu'on s'assujettisse en sa faveur aux régies qu'elles inspirent ; que la multitude et l'énormiié de ses crimes esf telle, que /a conviction de chacun en particulier entralocroit dans des discussions immenses, que révîdence de tous rend superflues.
Quoi I parce que vous me forgez un monstre tel qo*il n*en exista jamais, vous voulez vous dispenser de la preuve qui met le sceau à toutes les autres I Mais qui jamais a prétendu que Tabsurdité d*un fait lui servit de preuve, et qu'il suflfit pour on établir la vérité de montrer qu*il est incroyable? Quelle porte large et facile TOUS ouvrez à la calomnie et à l'imposture, si, pour avoir droit de juger définitivement un homme i son insu et en se cachant de lui, il suffit de multiplier, de charger les accusations, de les rendre noires jusqu'à faire horreur, en sorte que moins elles seront vraisemblables, et plus on devra leur ajouter de foi I Je ne doute point qu'un homme coupable d'un crime ne soit capable de cent; mais ce que je sais mieux encore, c'est qu'un homme accusé de cent crimes peut n'être coupable d'aucun. Entasser les accusations n'est pas convaincre et n'en sauroit dispenser. La même raison qui, selon vous, rend sa conviction superflue en est une de plus, selon moi, pour la rendre indispensable. Pour sauver rembarras de tant de preuves, je n'en demande qu'une, mais je la veux authentique, invincible, et dans toutes les formes; c'est celle du premier délit qui a rendu tous les autres croyables. Gelui-là bien prouvé, je crois tous les autres saris preuves; mais jamais l'accusation de cent mille autres ne suppléera dans mon esprit à la preuve juridique de celui-là.
LbFb. Vous avez raison : mais prenez mieux ma pensée et celle de nos messieurs. Ce n'est pas tant à la multitude des crimes de Jean- Jacques qu'ils ont fiiit attention, qu'à son caractère affreux découvert enfin, quoique tard, et maintenant généralement reconnu. Tous ^cuz qui Tont vu, suivi, examiné avec le plus
des fâitsdcvient superflue quand il n'en résulta que ce qu'on sait déjà sans eux. Quand Jean- Jacques n'auroit commis aucun crime, il n'en seroit pas moins capable de tous. On ne le punit ni d'un délit ni d'un autre, mais on l'abhorre comme les couvant tous dans son cœur. Je ne vois rien là que de juste. L'horreur et l'aversion des hommes est due au méchant qu'ils laissent vivre'quand leur clémence les porte à l'épargner.
Rouss. Après nos précédens entretiens, je ne m'attendois pas à cette distinction nouvelle. Pour le juger par son caractère, indépendamment des faits, il faudroit que je comprisse comment, indépendamment de ces mêmes faits, on a si subitement et si sûrement reconnu ce caractère. Quand je songe que ce monstre a vécu quarante ans généralement estiméet bien voulu, ,sans qu'on se soit douté de son mauvais naturel, sans que personne ait eu le moindre soupçon de ses crimes, je ne puis comprendre comment tout à coup ces deux choses ont pu devenir si évidentes, et je comprends encore moins que l'une ait pu l'être sans l'autre. Ajoutons que ces découvertes ayant été faites conjointement et tout d'un coup par la même personne, elle a dû nécessairement commencer par articuler des faits pour fonder des jugemens si nouveaux, si contraires à ceux qu'on avoit portés jusqu'alors; et quelle confiance pourrois-je autrement prendre à des apparences vagues, incertaines, souvent trompeuses, qui n'auroient rien de précis que l'on pût articuler? Si vous voyez la possibilité qu'il ait passé quarante ans pour honnête homme sans l'être, je vois bien mieux encore celle qu'il passe depuis dix ans, à tort, pour un scélérat : car il y a dans ces deux opinions cette différence essentielle, que jadis on le jugeoil équitablement et sans partialité, et qu'on no le juge plus qu'avec passion et prévention.
Le Fr. Et c'est pour cela justement qu'on s'y trompoit jadis et qu'on ne s'y trompe plus aujottrd'hui, qu'on y regarde avec moins d indifférence. Vous me rappelez ce que j'avois à répondre à ces deux êtres si différens, si contra*
PREMIER DIALOGUE
dietoires, dans lesquels tous rayez ci-devani di* visé. Son hypocrisie a long-temps abusé les horo* mes, parce qu*ils s'en tenoient hux apparences et n'y regardoient pas de si près; mais, depuis qu'on s'est mis â l*épier avec plus de soin et à le mieux examiner, on a bientôt découvert la forfanterie : tout son faste moral a disparu, son affreux caractère a percé de toutes parts. Les (rens mêmes qui Tontconnu jadis, qui Taimoient, qui Testimoient» parce qu'ils étoient ses dupes, rougissent aujourd'hui de leur ancienne bêtise^ et ne comprennent pas comment d'aussi grossiers artifices ont pu les abuser si long-temps. On voit avec la dernière clarté que, différent de ce qu'il parut alors parce que l'illusion s'est dissipée, il est le même qu'il fut toujours.
Roosa. Voilà de quoi je ne doute point. Mais qu'autrefois on fût dans l'erreur sur son compte et qu'on n'y soit plus aujourd'hui, c'est ce qui ne me parolt pas aussi clair qu'à vous. Il est plus difficile que vous ne semblés le croire de voir exactement tel qu'il est un homme dont on a d'avance une opinion décidée, soit en bien, soit en mal. On applique à tout ce qu'il fait, à tout ce qu'il dit, l'idée qu'on s'est formée de lui. Chacun voit et admet tout ce qui confirme son jugement, rejette ou explique à sa mode tout ce qui le contrarie. Tous ses mouvemens, ses regards, ses gestes sont interprétés selon cette idée : on y rapporte ce qui s'y rapporte le moins. Les mêmes choses que mille autres disent ou font, et qu'on dit ou fait soi-même indifféremment, prennent un sens mystérieux dès qu'elles viennent de lui. On veut deviner, on veut être pénétrant ; c'est le jeu naturel de l'amour-propre : on voit ce qu'on croit et non pas ce qu'on voit. On explique tout selon le préjugé qu'on a, et l'on ne se console de l'erreur où Ton pense avoir été qu'en se persuadant que c'est faute d'attention, non de pénétration , qu'on y est tombé. Tout cela est si vrai, que si deux hommes ont d'un troisième des opinions opposées, cette même opposition régnera dans les observations qu'ils feront sur lui. L'un verra blanc et l'autre noir; l'un trouvera des vertus, l'autre des vices, dans les actes les plus îndifférens qui viendront de lui; et chacun, à force d'interprétations subtiles, prouvera que e'est lui qui a bien vu. Le même objet regardé en difli^rens temps, avec des yeux différem-
ment affectés, nous fait des impressions trèsdifférentes, et même en convenant que Terreur vient de notre organe, on peut s'abuser encore en concluant qu'on se trompoit autrefois, tandis que c'est peut-être aujourd'hui qu'on se trompe. Tout ceci seroit vrai, quand on n'auroit que l'erreur des préjugés à craindre. Que seroit-ce si le prestige des passions s'y joignoit encore; si de charitables interprètes, toujours alertes, alloient sans cesse au-devant de toutes les idées favorables qu'on pourroit tirer de ses propres observations pour tout défigurer, tout noirèir, tout empoisonner? On sait à quel point la haine fascine les yeux. Qui est-ce qui sait voir des vertus dans l'objet de son aversion? qui est-ce qui ne voit pas le mal dans tout ce qui part d'un homme odieux? On cherche toujours à se justifier ses propres sentimens ; c'est encore une disposition très-naturelle. On s'efforce à trouver haïssable ce qu'on hait; et s'il est vrai que l'homme prévenu voit ce qu'il croit, il l'est bien plus encore que l'homme passionné voit ce qu'il désire. La différence est donc ici que, voyant jadis Jean-Jacques sans intérêt, on le jugeoit sans partialité, et qu'aujourd'hui la prévention et la haine ne permettent plus de voir en lui ce qu'on peut y trouver. Auxquels donc, à votre avis, des anciens ou des nouveaux jugemens, le préjugé de la raison doit-il donner plus d'autorité?
S'il est impossible, comme je crois vous l'avoir prouvé, que la connoissance certaine de la vérité, et beaucoup moins l'évidence, résulte de la méthode qu'on a prise pour juger Jean- Jacques; si l'on a évité à dessein les vrais moyens de porter sur son compte un jugement impartial, infaillible, éclairé, il s'ensuit que sa condamnation, si hautement, si fièrement prononcée, est non-seulement arrogante et téméraire, mais violemment suspecte de la plus noire iniquité; d'où je conclus que, n'ayant nul droit de le juger clandestinement comme on a fait, on n'a pas non plus celui de lui laire grâce, puisque la grâce d'un criminel n'est que l'exemption d'une peine encourue et juridiquement infligée. Ainsi la clémence dont vos messieurs se vantent à son égard, quand même ils useroient envers lui d'une bienfaisance réelle, est trompeuse et fausse; et quand ils comptent pour un bienfait le mal mérité dont ils disent exempter
PREMIER DIALOGUE
sa penonne, ib en imposent et mentent^ put»* qu ils ne l'ont conyainca d'aucun acte punislable; qu*ua innocent ne méritant aucun châtiment n'a pas besoin de grâce, et qu'un pareil mot n'est qu'un ontrage pour lui. Ils sont donc doublement injustes» en ce qu'ils se font un Diérite enrers lui d'une générosité qu'ils n*ont point, et en ce qu'ils ne feignent d'épargner sa personne qu'afin d*outrager impunément son honneur.
Venons, pour le sentir, â cette grâce sur lar quelle roue insistez si fort, et voyons en quoi donc elfe consiste. A traîner celui qui la reçoit d'opprobre en opprobre et de misère en mirtre, sans Iqi laisser aucun moyen possible de s'en garantir. Gonnoisses-'Yous, pour un cœur d'homme, de peine aussi cruelle qu'une pa* reille grâce? Je m'en rapporte au tableau tracé psr Toua-méme. Quoiî c'est par bonté, par oommiaèratîon, par bienveillance, qu'on rend cet infortuné le jouet du public, la risée de la canaille, Thorreur de l'univers; qu'on le prive de toute société humaine, qu'on l'étooffe à plaisir dans là fsnge, qu'on s amuse à l'enterrer tout vivant I S*il se pouvoit que nous eussions a subir, vous on moi, le dernier supplice, voudrions-nous l'éviter au prixd'une pareille grâce? voudrions-nous de la vie â condition de la passer ainsi? Non, sans doute; il n'y a point de tourment, point de supplice que nous ne préférassions à celui-là , et la plus douloureuse fin de nos maul nous paroltroii désirable et douce plutôt que de lés prolonger dans de pareilles angoisses. Eh 1 quelle idée ont donc vos messieurs de r|iônneur, s'ils ne comptent pas l'infamie pour un supplice? Noil, non, quoi qu'ils en puiascnt dire, ce n'est point accorder la vie que de la rendre pire que la mort.
Lk Fn. Vous voyez que notre homme n'en pense pas ainsi, puisqu'au milieu de tout son opprobre il ne laisse pas de vivre et de se porter mieux qu'il n'a jamais fait. Il ne faut pas jngerdessentimensd'un scélérat par ceux qu'un honnête homme auroit â sa place. L'infamie n'est douloureuse qu'à proportion de Thotineur qu'un homme a dans le cœur. Les âmes viles, insensibles â la honte, y sont dans leur élé- ■Mot. Le mépris n'affecte guère celui qui s'en sent digne : c'est un jugement auquel son propre cœur l'a déjà tout accoutumé.
RotJsa. L'interpfélatlott de cette tranquillité stoïque au milieu des outrages dépend du jugement déjà porté sur celui qui les endure. Ainsi ce n'est pas sur ce sang-froid qu*il convient de juger l'homme, mais c'est parThomme, au contraire, qu'il faut apprécier le satig*froid. Pour moi, je ne vois point comment l'imijénétrable dissimulation, la profonde hvpocrisio que vous avez prêtée à celui-ci s'accorde avec cette abjection presque incroyable dont vous faites ici son élément naturel. Comment, monsieur, un homme si haut, si fier, si orgueilleux, qui, plein de génie et de feu, a pu, selon vous, se contenir et garder quarante ans le silence pour étonner l'Europe de la vigueur de sa plume; un homme qui met à un Si haut prix l'opinion des autres, qu'il a tout sacrifié à une fausse affectation de vertu ; un homme dont l'ambitieux amour-propre vouloit remplir tout l'univers de sa gloire, éblouir tous ses contempornius de l'éclat de ses talens et de ses vertus, fouler à ses pieds tous les préjugés, bfaver toutes les puissances et se faire admirer pat son intrépidité : ce même homme, à présent insensible â tant d'indignités, s'abreuve à longs traits d'ignominie et se repose mollement dans la fange comme dans son élément naturel I De grâce, mettez plus d'accord dans vos idées, ou veuillez m'expliquer comment cette brute insensibilité peut exister dans une âme capable d'une telfe effervescence. Les outrages affectent tous les hommes, mais beaucoup plus ceux qui les méritent et qui n'ont point d'asile en eux-mêmes podr s'y dérober. Pour en être ému le moins qu'il est possible, il faut les sentir injustes, et s'être fait de Thonneur et de l'innocence un rempart autour de son cœur, inaccessible à l'opprobre. Alors on peut se consoler de l'erreur ou de l'injustice des hommes : car dans le premier cas les outrages , dans l'intention de ceux qui les font, ne sont pas pour celui qui les reçoit; et dans le second, ils ne les lui font pas dans l'opinion qu'il est vil et qu'il les mérite, mais au contraire parce qu'étant vils et méchans eux-mêmes, ils haïssent ceux qui ne le sont pas.
Mais la force qu'une âme saine emploie & supporter des traitemens indignes d'elle tte rend pas ces traitemens moins barbares de la part de ceux qui les lui font essuyer. Oit au«
PREMIER DIALOGUE
roit tort de leur tenir compte des ressources qu*ils ii*ont pu lui ôter et qu'ils n'ont pas même prévues, parce que, à sa place, ils ne les trouveroient pas en eux. Vous avez beau me faire sonner ces mots de bienveillance et de grâce; dans le ténébreux système auquel vous donnez ces noms, je ne vois qu'un raffinement do cruauté pour accabler un infortuné de misères pires que la mort, pour donner aux plus noires perfidies un air de générosité» et taxer encore d'ingratitude celui qu*on diffame, parce qu'il n'est pas pénétré de reconnoissance des soins qu'on prend pour l'accabler et le livrer sans aucune défense aux lâches assassins qui le poignardent sans risque, en se cachant à ses regards. Voilà donc en quoi consiste cette grâce prétendue dont vos messieurs font tant de bruit. Cette grâce n'en seroit pas une, même pour un coupable, à moins qu'il ne fût en même temps le plus vil dos mortels. Qu'elle en soit une pour cet homme audacieux qui, malgré tant de résistance et d'effrayantes menaces, est venu fièrement à Paris provoquer par sa présence l'inique tribunal qui Tavoit décrété connoissant parfaitement son innocence; qu*el le en soit une pour cet homme dédaigneux qui cache si peu son mépris aux traîtres cajoleurs qui Tobsèdent et tiennent sa destinée en leurs mains : voilà, monsieur, ce que je ne comprendrai jamais; et quand il seroit tel qu'ils le disent, encore falloit-il savoir de lui s'il consentoit à conserver sa vie et sa liberté à cet indigne prix ; car une grâce, ainsi que tout autre don, n'est légitime qu'avec le consentement» du moins présumé, de celui qui la reçoit; et je vous demande si la conduite et les discours de Jean-Jacques laissent présumer de lui ce consentement. Or tout don fait par force n'est pas un don, c'est un Tol ; il n'y a point de plus maligne tyrannie que de forcer un homme de nous être obligé malgré lui, et c'est indignement abuser du nom de grâce que de le donner à un traitement forcé, plus cruel que le châtiment. Je suppose ici l'accusé coupable ; que seroit cette grâce si je le supposois innocent, comme je le puis et le dois tant qu'on craint de le convaincre? Mais, dites-vous , il est coupable ; on en est certain puisqu'il est méchant. Voyez comment vous me ballottez! Vous m*avez ci-devant donné ses crimes pour preuve de sa méchanceté, et vous
me donnez à présent sa méchanceté pour preuve de ses crimes. C'est par les faits qu'on a découvert son caractère, et vous m'alléguez son caractère pour éluder la régulière discussion des faits. Un tel monstre, me dites-vous, ne mérite pas qu'on respecte avec lui les formes établies pour la conviction d'un criminel ordinaire : on n'a pas besoin d'entendre un scélérat aussi détestable; ses œuvres parlent'pour lui. J'accorderai que le monstre que vous m'avez peint ne mérite, s'il existe, aucune des précautions établies autant pour la sûreté des innocens que pour la conviction des coupables. Mais il les falloit toutes et plus encore pour bien constater son existence, pour s'assurer parfaitement que ce que vous appelez ses œuvres sont bien ses œuvres. C'étoit par là qu'il falloit commencer, et c'est précisément ce qu'ont oublié vos messieurs : car enfin quand le traitement qu'on lui faisoit souffrir seroit doux pour un coupable, il est affreux pour un innocent. Alléguer la douceur de ce traitement pour éluder la conviction de celui qui le souffre est donc un sophisme aussi cruel qu'insensé. Convenez de plus que ce monstre, tel qu'il leur a plu de nous le forger , est un personnage bien étrange , bien nouveau , bien contradictoire , un être d'imagination tel qu'en peut enfanter le délire de la fièvre, confusément formé de parties hétérogènes, qui, par leur nombre, leur disproportion, leur incompatibilité, ne sauroient former un seul tout; et l'extravagance de cet assemblage, qui seul est une raison d'en nier l'existence, en est une pour vous de l'admettre sans daigner la constater. Cet homme est trop coupable pour mériter d'être entendu ; il est trop hors de la nature pour qu'on puisse douter qu'il existe. Que pensez-vous de ce raisonnement? C'est pourtant le vôtre, ou du moins celui de vos messieurs.
Vous m'assurez que c'est par leur grando bonté, par leur excessive bienveillance, qu'ils lui épargnent la honte do se voir démasqué. Mais une pareille générosité ressemble fort à la bravoure des fanfarons, qu'ils ne montrent que loin du péril. Il me semble qu'à leur place, et malgré toute ma pitié, j'aimerois mieux en- 1 core être ouvertement juste et sévère que trompeur et fourbe par charité, et je vous répéterai toujours que c'est une trop bizarre bienveil-
PREMIER DIALOGUE
iMice que celle qui, faisant porter i son malheareux objet, avec tout le poids de la haine, tout l'opprobre de la dérision, ne 8*exerce qu'à loi Ater, innocent ou coupable, tout moyen de s'y. dérober. Rajouterai que toutes ces vertus que Totts me vantez dans les arbitres de sa destinée sont teWes, que non-seulement, grâce au ci^, )« m* en sens incapable, mais que même je ne les conçois pas. Comment peut-on aimer un monstre qui fait horreur? comment peut-on se pénétrer d'une pitié si tendre pour un être aussi malfaisant, aussi cruel, aussi sanguinaire? comment peutoii choyer avec tant de sollicitude le fléau du genre humain, le ménager aux dépens des victimes de sa furie, et de peur de le chagriner, lui aider presque à faire du monde un vaste tombeau?... Comment, monsieur, un u^ftre, un voienr, un empoisonneur, un assassin !... J'ignore s'il peut exister un sentiment de bienveillance pour un tel être parmi les démons; mais, parmi les hommes, un tel sentiment me paroitroit un goût punissable et criminel bien plutôt qu'une vertu. Non, il n*y a que son semblable qui le puisse aimer.
Le Fr. Ce seroit, quoi que vous en puissiez dire, une vertu de l'épargner, si dans cet acte de clémence on se proposoit un devoir à remplir plutôt qu'un penchant à suivre.
Rouss. Vous changez encore ici l'état de la question, et ce n'est pas là ce que vous disiez ci-defant; mais voyons.
Lb Fb. Supposons que le premier qui a découvert les crimes de ce misérable et son carac* tère affreux se soit cru obligé, comme il l'étoit sans contredit, non-seulement à le démasquer aux yeux du public, mais à le dénoncer au gouTemement, et que cependant son respect pour d'anciennes liaisons ne hii ait pas permis de vouloir être l'instrument de sa perte; n'at-il pas dû» cela posé, se conduire exactement comme il Ta fait, mettre à sa dénonciation la condition de la grâce du scélérat, et le ménager telieflient, en le démasquant, qu'en lui donnant la réputation d'un coquin, on lui conservât la liberté d'un honnête homme?
RO0SS. Votre supposition renferme des choses contradictoires sur lesquelles j'aurois beaucoup à dire» Dans cette supposition même, je me serois conduit, et vous aussi, j'en suis trèssûr, et tout autre homme d'honneur, d'une
façon très-différente. D'abord, à quelque prix que ce fût, je n'aurois jamais voulu dénoncer le scélérat sans me montrer et le confondre, vu surtout les liaisons antérieures que vous supposez, et qui obligeoient encore plus étroitement l'accusateur de prévenir préalablement le coupable de ce que son devoir l'obligeoit à faire à son égard. Encore moins aurois-je voulu prendre des mesures extraordinaires pour empêcher que mon nom, mes accusations, mes preuves ne parvinssent à ses oreilles, parce qu'en tout état de cause un dénonciateur qui se cache joue un rêle odieux, bas, lâche, justement suspect d'imposture, et qu'il n'y a nulle- raison suffisante qui puisse obliger un honnête homme à faire un acte injuste et flétrissant. Dès que vous supposez l'obligation de dénoncer le malfaiteur, vous supposez aussi celle de le convaincre, parce que la première do ces deux obligations emporte nécessairement l'autre, et qu'il faut ou se montrer et confondre l'accusé, ou, si l'on veut se cacher de lui, se taire avec tout le monde : il n'y a point de milieu. Cette conviction de celui qu'on accuse n'est pas seulement l'épreuve indispensable de la vérité qu'on se croit obligé de déclarer ; elle est encore un devoir du dénonciateur envers lui-même dont rien ne peut le dispenser, surtout dans le cas que vous posez; car il n'y a point de contradiction dans la vertu, et jamais, pour punir un fourbe, elle ne permettra de rimiter.
Le Fa. Vous ne pensez pas là-dessus comme Jean-Jacques.
Cett eo to tnihlisaiit qn'il fant punir un tr«(ti«.
Voilà une de ses maximes ; qu'y répondezvous?
Rouss. Ce que votre cœur y répond luimême. Il n'est pas étonnant qu'un homme qui ne se fait scrupule de rien ne s'en fasse aucun de la trahison ; mais il le seroit fort que d'hon» nêtes gens se crussent autorisés par son exemple à l'imiter.
Le Fr. L'imiter ! non pas généralement; mais quel tort lui fait-on en suivant avec lui ses propres maximes, pour Tempêcher d'en abuser?
Rouss. Suivre avec lui ses propres maximes! Y pensez-vous? Quels principes! quelle morale! Si l'on peut, si Ton doit suivre avec les gens
T. IV
Icare propres maximes, il faudra donc meniir aux menteurs, voler les fripons, empoisonner Iv» empoisonneurs, assassiner les assassins, être scélérat à Tenvi avec ceux qui le sont; et si Ton n'est plus obligé d*étre honnête homme qu'avec les honnêtes gens, ce devoir ne mettra personne en grands frais de vertu dans le siècle 011 nous sommes. Il est digne du scélérat que vous m'avez peint de donner des leçons de fourberie et de trahison ; mais je suis fâché pour vos messieurs que, parmi tant meilleures leçons qu'il a données et qu'il eût mieux valu suivre, il n'aient profité que de celle-là.
Au reste, je ne me souviens pas d'avoir rien trouvé de pareil dans les livres de Jean-Jacques. 0& donc a-t-il établi ce nouveau précepte si contraire à tous les autres?
Lb Fr. Dans un vers d'une comédie.
Rouss. Quand est-ce qu'il a fait jouer cette comédie?
* Le Fk. Jamais.
Uouss. Où est-ce qu'il l'a fait imprimer?
Le Fb. Nulle part.
Rouss. Ma foi, je ne vous entends point.
Le Fr. C'est une espèce de farce qu'il écrivit jadis à la hâte et presque impromptu à la campagne, dans un. moment de gatté, qu'il n'a pas même daigné corriger^ et que nos messieurs lui ont volée comme beaucoup d^autres choses qu'ils ajustent ensuite à leur fiiçon pour l'édification publique.
Rouss. Biais comment ce vers est-il employé dans cette pièce? est-ce lui-même qui le prononce ?
Le Fr. Non ; c'est une jeune fille qui , se croyant trahie par son amant, le dit dans un moment de dépit pour s'encourager à intercepter, ouvrir et garder une lettre écrite par cet amant à sa rivale.
Rouss. Quoi 1 monsieur, un mot dit par une îeune fille amoureuse et piquée, dans Intrigue galante d'une farce écrite autrefois à la hâte, et qui n'a été ni corrigée, ni imprimée, ni représentée; ce mot en l'air dont elle appuie, dans sa colère, un acte qui de sa part n'est pas même une trahison ; ce mol, dont il vous platt de faire une maxime de Jean-Jacques, est l'unique autorité sur laquelle vos mcsMeurff ont ourdi l'affreux tissu de trahisons dont il est enveloppé? Voudriez-vous que je répondisse
PREMIER DIALOGUE
à cela sérieusement? Me l'avez-vous dit sérieusement vous-même? Non; votre air seul, en le prononçant, me dispensoit d'y répondre. Eh i qu'on lui doive ou non de ne pas le trahir, tout homme d'honneur ne se doit-il pas à luimême de n'être un traître envers personne) Nos devoirs envers les autres auroient beau varier selon les temps» les gens, les occasions, ceux envers nous-mêmes ne varient point ; et je ne puis penser que celui qui ne se croit pas obligé d'être honnête homme avec tout le monde le soit jamais avec qui que ce soit.
Mais, sans insister sur ce point davantage, allons plus loin. Passons au dénonciateur d'être un lâche et un traître sans néanmoins être un imposteur, et aux juges d'être menteurs et dissimulés sans néanmoins être iniques : quand cette manière de procéder seroit aussi jus(e et permise qu'elle est insidieuse et perfide, quelle en seroit l'utilité dans cette occasion pour la fin que vous alléguez? Où donc est la nécessité, pour faire grâce à un criminel, de ne pas l'entendre? pourquoi lui cacher à lui seul, avec tant de machines et d'artifices, ses crimes qu'il doit savoir mieux que personne, s'il est vrai qu'il les ait commis? Pourquoi fuir, pourquoi rejeter avec tant d'effroi la manière la plus sûre, la plus juste, la plus raisonnable et la plus naturelle, de s'assurer de lui sans lui infliger d'autre peine que celle d'un hypocrite qui se voit confondu? C'est la punition qui natt le mieux de la chose, qui s'accorde le mieux avec la grâce qu'on veut lui faire, avec les sûretés qu'on doit prendre pour l'avenir, et qui seule prévient deux grands scandales, savoir : celui de la publication des crimes et celui de leur impunité. Vos messieure allèguent néanmoins pour raison de leure procédés frauduleux le soin d'éviter le scandale. Mais si le scandale consiste essentiellement d^ns la publicité, je ne vois point celui qu'on évito en cachant le crime au coupable qui ne peut l'ignorer, et en le divulguant parmi tout le resto des hommes qui n'en savoient rien. L'air de mystère et de réserve qu'on met à cette publication ne sert qu'à l'accélérer. Sans doute le public est toujours fidèle aux secrets qu'on lui confia : ils ne sortent jamais de son sein ; mais il est risible qu'en disant ce secret à Toreille à tout le monde, et le cachant très-soigneuse^
ment au seul qui , s*il est coupable, le sait nécessairement avant tout autre, on veuille éviter parla le scandale, et faire de ce badin mystère an acte de bienfaisance et de générosité. Pour moi, avec une si tendre bienveillance pour le coupable, faurois choisi de lé confondre sans le diiamer/ plutôt que de le diffamer sans le confondre; ci U faut certainement, pour avoir pris \e parti contraire, avoir eu d'autres raisons que vous ne m'avez pas dites, et que cette bienveillance ne comporte pas.
Supposons qu'au lieu d'aller creusant sous ses pas tous ces tortueux souterrains, au lieu des triples murs de ténèbres qu'on élève avec uot d'efforts autour de lui, au lieu de rendre le public et l'Europe entière complices et té* moins du scandale qu*on feint de vouloir éviter, au lieu de lui laisser tranquillement continuer et consommer ses crimes, en se contentant de les voir et de les compter sans en empêcher aucun; supposons, dis-je, qu'au lieu de tout ce tortillage , on se fût ouvertement et directement adressé i lui-même et à lui seul ; qu'en lui pré* sentant en face son accusateur armé de toutes ses preuves on lui eût dit : « Misérable, qui fais I rhonnéte homme et qui n'es qu'un scélérat, » te voilà démasqué , te voilà connu ; voilà I tes faits, en voilà les preuves, qu'as- tu à » répondre? » 11 eût nié, direz-vous. Et qulmporie? Que font les négations contre les démoostrations? Il fût resté convaincu et confondu. Alors on eût ajouté en montrant son dénonciateur : « Remercie cet homme généreux que sa conscience a forcé de t*accuser, et que sa bonté porte à te proléger. Par son intercession Ton veut bien te laisser vivre et te laisser libre, tu ne seras même démasqué aux yeux du publie qu'autant que ta conduite rendra ce soin nécessaire pour prévenir In continuation de tes forfaits. Songe que des yeux perçans sont sans cesse ouverts sur toi, que le glaive punisseur pend sur ta tète, et qu'à ton premier crime tu ne lui peux échapper. » Y avoit-il , à votre avis, une conduite plus simple , plus sûre et plus droite, pour allier à son égard la justice, la prudence et la charité ? Pour moi, je trouve ou en s'y prenant ainsi, l'on se fût assuré de '^i par la crainte beaucoup mieux qu'on n'a hn par tout cet immense appareil de machines
qui ne l'empêche pas d'aller toujours son train. On n'eût point eu besoin de le traîner si barbarement ; ou , selon vous, si bénignement, dans le bourbier; on n'eût point habillé la justice et la vertu des honteuses livrées de la perfidie et du mensonge ; ses délateurs et ses Juges n'eussent point été réduits à se tenir sans cesse enfoncés devant lui dans leurs tanières, comme fuyant en coupables les regards de leur victime et redoutant la lumière du jour: enfin l'on eût prévenu avec le double scandale des crimes et de leur impunité, celui d'une maxime aussi funeste quinsensée que vos messieurs semblent vouloir établir par son exemple , savoir que , pourvu qu'on ait de l'esprit et qu'on fasse de beaux livres, on peut se livrer à toutes sortes de crimes impunément.
Voilà le seul vrai parti qu'on avoit à prendre, si l'on vouloit absolument ménager ttn pareil misérable. Mais pour moi, je vous déclare que je suis aussi loin d'approuver que de comprendre cette prétendue clémence de laisser libre, nonobstant le péril, je ne dis pas un monstre affreux tel qu'on nous le représente, mais un malfaiteur tel qu'il soit. Je ne trouve dans cette espèce de grâce ni raison, ni humanité, ni sûreté, et j*y trouve beaucoup moins cette douceur et cette bienveillance dont se vantent vos messieurs avec tant de bruit. Rendre un homme le jouet du public et de la canaille; le faire chasser successivement de tous les asiles les plus reculés, les plus solitaires , où il s'étoit de luimême emprisonné et d'où certainement il n'étoità portée de faire aucun mal ; le faire lapider par la populace ; le promener par dérision de lieu en lieu , toujours chargé de nouveaux otftrages; lui ôter même les ressources les plus indispensables de la société; lui voler sa subsis* Utnce pour lui faire l'aumône; le dépayser sur toute la face de la terre ; faire de tout ce qu'il lui importe le plus de savoir autant pour lui de mystère^ impénétrables; te rendre tellement étranger, odieux, méprisable aux hommes, qu'au lieu des lumières, de l'assistance et des conseils , que chacun doit trouver au besoin parmi ses frères, il ne trouve partout qu'embûches, mensonges, trahisons, insultes ; le livrer 'en un mot sans appui, sans protection, sans défense, à l'adroite animosité de ses ennemis : c*est le traiter beaucoup plus cruellement que
•î Ion se fût une bonne fois assaré do Ba personne par une détention, dans Inquelle, avec la BAreté de tout le monde, on lui dit fait trouver la sienne, ou du moins la tranquilliié. Vous m'avez appris qu'il désira, qu'il demanda luimême cette détention, et que, loin de la lui accorder, on lut fit ds cette demande un nouveau crime et un nouveau ridicule. Je craia voir à la fois la raison de la demande et celle du refus. Ne pouvant trouver de refuge dans les plus solitaires retraites, chassé successivement du sein des montagnes et du milieu des lacs, forcé de fuir delieu en lieu et d'errer sans cesse avec des peines et des dépenses excessives au milieu des dangers et des outrages, réduit, h l'entrée de l'hiver, à courir l'Europe pour y chercher un asile sans plus savoir où, et sâr d'avance de n'être laissé tranquille nulle part; il éloit naturel que, battu , fatigué de tant d'wagcs, il dé- Btrftt de finir ses malheureux jours dans une paisible caplivité, plutAtquedesevoir dan«»a vieillesse poursuivi, chassé, ballotté sans relAcfae de tous cAtés, privé d'une pierre pour y poser sa tète , et d'un asile où il pût respirer, jusqu'à ce qu'à force de courses et de dépenses, on l'eAt réduit à périr de misère, ou à vivre, toujours errant, des dures aumânes de ses persécuteurs, ardents k en venir là pour le rassasier enfin d'ignominie à leur aise. Pourquoi n'a-t-on pas consenti à cet expédient si sûr, si court, si facile, qu'il proposoit lui-mâme, et qu'il demandoit comme une faveur) N'est-ce point qu'on ne TOuloit pas le traiter avec tant de douceur, ni lui laisser jamais trouver cette tranquillité si désirée? N'est-ce point qu'on ne TOttloit lui laisser aucun relâche, ni le mettre dans un état où l'on n'eût pu lui attribuer chaque jour de nouveaux crimes et de nouveaux livres, et où peut-être, à force de douceur et de pitiMce, eât-il fait perdre aux gens chargés de I vouloit donner e dans le projet lé, de reni^oyer es dont son sets qu'il y a pressez l'objet? Si l'auires mptib, is d'oD inoDtrer
PREMIER DIALOGUE
tout ce que vous m'avez prouvé , eil i niw yeux plein de choses ioconcevables, contradictoires, absurdes, qui, |)our être admises, demanderoient encore d'autres genres de preuves que celles qui suffisent pour les plus coidpiètes démonstrations; et c'est précisément ces mêmes choses absurdes que vous dépouillez do l'épreuve la plus nécessaire et qui met le sceau à toutes les autres. Vous m'avez fabriqué tout à votre aise un être tel qu'il n'en exista jamais, un monstre hors de la nature , hors de la vrai-^ semblance, hors de la possibilité, et formé de parties inalliables, incompatibles, qui s'eicluent mutuellemeat. Vous avez donné pour principe à tous ces crimes le plus furieux, le plus intolérant, le plus cstravagnnt amourpropre, qu'il n'a pas laisaè de déguiser si bien depuis sa naissance jusqu'au déclin de ses ans, qu'il n'en aparu nulle trace pendant tant d'années, et qu'encore aujourd'hui depuis ses malheurs il étouffe ou coRtienl si bien qu'on n'en voit pas le moindre signe. Malgré tout cet iibdomptable orgueil, vous m'avM Fait voir dana le même être un petit menteur, un petit fripon, un petit coureur de cabarets et de mauvais lieux, un vil et crapuleux débauché pourri de vérole, et qui possoit sa vie à aller escroquant dans les Livernes quelques écus à droite et i gauche aux manans qui les fréquentent. Vous avez prétendu que ce même personnage étoit le même hcunme qui pendant quarante ans a vécu estimé , bien voulu de tout le monde, l'auteur des seuls écrits, dans ce siècle, qui porlentdans l'àme des lecteurs la perauasion qui les a dictés, et dont on sent en les lisant que l'amour de la vertu et le zèle de U vérité font l'inimitable éloquence. Vous dites que ces livres qi|( m'émeuventainsi lecœur sont les jeux d'un scéiératquinesentoitriendeeequ'ildisoitavectant d'ardeur et de véhémence, et qui cachoit sous un air de probité le venin dont il vouloit infeoter ses lecteurs. Vous me forcez même de croire que ces écrits à la fois si fiers, si tou— cbans, si modestes, ont été composés parmi les pots el les pintes, et chez les filles de joie où l'auteur pasaoit sa rie, et vous me transformez eafin cet oi^pieil irascible et diabolique en l'ab— jectioD d'un coeur inseoBible et vit qui se ra»— •uie mu peine de l'ignominie dont l'abreiiTO m'avea appris, | à plaisir la charité du public.
PREMIER DIALOGUE
Vous m'aT€z iguré vos messieurs qui disifioleol à iear gré de sa réputation, de sa pcr* •oone» el de toute sa destinée, comme des modèles de vertu, des prodiges do générosiié, des anges pour lui de douceur et de bienfaisance; et vous m'avez appris en même temps que l'objet de lOQS Veurs tendres soins avoit été de le rendre Vhorreur de l'univers, le plus déprisé des êtres, de iè traîner d'opprobre en opprobre et de nisére en misère, et de lui faire seniir à Msir dans les calamités de la plus malr AaofStfse vie tous les décbiremens que peut éprouver une âme fière en se voyant le jouet el ie rebut du genre humain. Vous m*avez appris que par pitié, par gr&oc, tous ces hommes vertueux avoient bien voulu lui ôter tout moyen d'être instruit des raisons de tant d'ou^ trages, s'aibaîsser en sa faveur au r61e de eajoleurs et de traîtres, faire adroitement ie plongeon i chaque éclaircissement qu'il cher<choit, Tenvironner de souterrains et de pièges tellemeni tendus, que chacun de ses pas fût nécessairement une chute; enfin le circonvenir avec tant d'adresse, qu'en butte aux insultes de tout le monde il ne pût jamais savoir la raison de rien, apprendre un seul mot de vérité, repousser aucun outrage, obtenir aucune explication, trouver, saisir aucun agresseur, et qu'à chaque instant, atteint des pitis cruelles morsures, il sentit dans ceux qui l'entourent la flexibilité des aerpens aussi bien que leur venin.
Vous avex fondé le système qu'on suit à son égard sur des devoirs dont je n'ai nulle idée, sur des vertus qui me font horreur, sur des principes qui renversent dans mon esprit tous ceux de la justice et de la morale, Figtirez-vous des gens qui commencent par se mettre chacun un bon masque bien attaché, qui s'armem de fer jusqu'aux dents, qui surprennent ensuite leur ennemi, le saisissent par derrière, le mettent nu, lui tient le corps, les bras, les mains, les piedi, la tète, de façon qu'il no puisse rentner, lui mettent un bûillon dans la bouche, U crèvent les yeux, retendent i terre, et passent enfin leur noble vie à le massacrer doucemest de peur que, mourant de ses blessures, û ne cesse trop tût de les sentir. Voilà les gens qw vens voulez que j'admire* Rappelés, monmBOFf voire équité, votre droiture, et seniez
en votre conscienee quelle sorte d'admiraiioo je puis avoir pour eux. Vous m'avez prouvé, j'en conviens, autant que cela se pouvoit par la méthode que vous avez suivie, que l'homme ainsi terrassé est un monstre abominable; mais, quand cela seroit aussi vrai que difficile à croire, l'auteur et les directeurs du projet qtii s'exécute à son égard seroieut à mes yeux, je le déclare, encore plus abominables que lui.
Certainement vos preuves sont d'une grando force ; mais il est Taux que cette force aille pour moi jusqu'à l'évidence, puisqu'on fait de délits et de crimes, cette évidence dépend essen tiellement d'une épreuve qu'on écarte ici avec tropdesoin pour qu'il n'y ait pas à cette omission quelque puissant motif qu'on nous cache et qu'il importeroit de savoir. J'avoue pourtant, et je ne puis trop le répéter, que ces preuves m' étonnent, et m'ébranleroient peutêtre encore, si je ne leur trouvois d'autres défauts non moins dirimans selon moi.
Le premier est dans leur force même et dans leur grand nombre de la part dont elles viennent. Tout cela me paroftroit fort bien dans des procédures juridiques faites par le ministère public : mais pour que des particuliers» et qui pis est, des amis, aient pris tant de peine, aient fait tant de dépenses, aient rais tant de temps à faire tant d'informations, à rassembler tant de preuves, à leur donner tant de force, sans y être obligés par aucun devoir, il faut qu'ils aient été animés pour cela par quelque passion bien vive qui, tant qu'ils s'obstineroi\t à la cacher, me rendra suspect tout ce qu elle aura produit.
Un autre défaut que je trouve à ces invincibles preuves, c'est qu'elles prouvent trop, c'est qu'elles prouvent des choses qui naturell<>ment ne sauroient exister. Autant vaudroit me prouver des miracles, et vous savez que je n'f crois pas. Il y a dans tout ceki des multitudes d'absurdités auxquelles avec toutes leurs preuves il ne dépend pas de mon esprit d'acquiescer. Les explications qu'on leur donne, et que tout le monde, à ce que vous m'assurez, trouve si claires, ne sont à mes yeux guère moins absurdes, et ont le ridicule do plus. Vos messieurs semblent avoir diargé Jean-Jacques de crimes, comme vos théologiens ont chargé leur doctrine d'articles de foi; l'avantage de
PREMIER DIALOGUE
persuader en affirmant, la facilité de faire tout croire» les ont séduits. Aveuglés par leur passion, ils ont entassé faits sur faits, crimes sur crimes, sans précaution, sans mesure. Et quand enfin ils ont aperçu l'incompatibilité de tout cela, ils n*ont plus été à temps d'y remédier; le grand soin qu'ils avoient pris de tout prouver également les forçant de tout admettre sous peine de tout rejeter. Il a donc fallu chercher mille subtilités pour tâcher d'accorder tant de contradictions, et tout ce travail a produit, sous le nom de Jean-Jacques, l'être le plus chimérique et le plus extravagant que le délire de la fièvre puisse faire imaginer.
Un troisième défaut de ces invincibles preuves est dans la manière de les administrer avec tant de mystère et de précautions. Pourquoi tout cela? La vérité ne cherche pas ainsi les ténèbres et ne marche pas si timidement. C'est une maxime en jurisprudence (*), qu'on présume le dol dans celui qui suit, au lieu de la droite route, des voies obliques et clandestines. C'en est une autre (^), que celui qui décline un jugement régulier et cache ses preuves est présumé soutenir une mauvaise cause. Ces deux maximes conviennent si bien au système de vos messieurs, qu'on les croiroit faites exprès pour lui, si je ne citois pas mon auteur. Si ce qu'on prouve d'un accusé en son absence n'est jamais régulièrement prouvé, ce qu'on en prouve, en se cachant si soigneusement de lui, prouve plus contre l'accusateur que contre l'accusé, et, par cela seul, l'accusation revêtue de toutes ses preuves clandestines doit être présumée une imposture.
Enfin le grand vice de tout ce système est que, fondé sur le mensonge ou sur la vérité, le succès n'en seroit pas moins assuré d'une façon que de l'autre. Supposez, au lieu de votre iHi»-4acques, un véritablement honnête homnie,i8oIé, trompé, trahi, seul sur la terre,entouré d'ennemis pnissans, rusés, masqués, implacables, qui, sans obstacle de la part de personne, dressent à loisir leurs machines autour' de lui, et vous verrez que tout ce qui lui arrive, méchant et coupable, ne lui arriveroit pas
C«) « Dolui prasamICor in eo qui rectl vlâ noQ inoedft,
• ted per anCnctua et dlTcrticula. » MinocHm in Prœêump, (■) « Jadidum subterfagteoiet probationes occnitans maUiii
• caflMmroTerepmamiror «Mirocb., in Pt^œsttmp.
moins innocent et vertueux. Tant par le fond que par la formedes preuves, toutcela ne prouve donc rien, précisément parce qu'il prouve trop.
Monsieur, quand les géomètres, marchant de démonstration en démonstration, parviennent à quelque absurdité, au lieu de l'admettre, quoique démontrée, ils reviennent sur leurs pas, et, s&rs qu'il s'est glissé dans leurs principes ou dans leurs raisonnemens quelque paralogisme qu'ils n'ont pas aperçu, ils ne s'arrêtent pas qu'ils ne le trouvent ; et, s'ils ne peuvent le découvrir, laissant là leur démonstration prétendue, ils prennent une autre route pour trouver la vérité qu'ils cherchent, sûrs qu'elle n'admet point d'absurdités.
LbFr. N'apercevez-vouspointque, pour éviter de prétendues absurdités, vous tombez dans une autre, sinon plus forte, au moins plus choquante? Vous justifiez un seul homme dont la condamnation vousdéplait, aux dépensde toute une nation, que dis-je?de toute une génération dont vous faites une génération de fourbes : car enfin tout est d'accord ; tout le public, tout le monde sans exception a donné son assentiment au plan qui vous parott si réprébensible; Xom se prête avec zèle à son exécution : personne ne l'a désapprouvé, personne n'a commis la moindre indiscrétion qui pût le faire échouer, personne n'a donné le moindre indice, la moindre lumière à l'accusé qui pût le mettre en état de se défendre ; il n'a pu tirer d'aucune bouche un seul mot d'éclaircissement sur les charges atroces dont on l'accable à l'envi; tout s'empresse à renforcer les ténèbres dont on l'environne, et l'on ne sait à quoi chacun se livre avec plus d'ardeur, de le diffamer absent, oude leper« sifler présent, il faudroit donc conclure de vos raisonnemens, qu'il ne se trouve pas dans toute la génération présente un seul honnête homme» pas un seul ami de la vérité. Admettez- vous cette conséquence?
Rouss. A Dieu ne plaise I Si j'étois tenté de l'admettre, ce ne seroit pas auprès de vous» dont je connois la droiture invariable et la sincère équité. Mais je connois aussi ce que peuvent sur les meilleurs cœurs les préjugés et les passions, et combien leurs illusions sont quel-* quefois inévitables. Votre objection me parolt solide et forte. Elle s'est présentée à mon cagHC long-temps avant que vous me la fissiez telle me
panrft plos facile à rétorquer qu'à résoudre/ et TOUS doitembarrasser du moinsautant que moi : car enfin» si le public n'est pas tout composé de méchans et de fourbes» tous d*accord pour trahir un seul homme, il est eucore moins com*posé sans exception d'hommes bienfaisans,géuéreus, francs de jalousie, d*envie, de haine, de malîgniië. Ces vices sont-ils donc tellement éteints sur la terre qu*il n'en reste pas le moindre germe dans lecœur d'aucun individu ? C'est pourtant ce qu'il faudroit admettre, si ce système de secret et de ténèbres, qu'on suit si fidèlement envers Jean-Jacques, n'étoit qu*une œuvre de bienfaisance et de charité. Laissons à part vos messieurs, qui sont des âmes divines, el dont TOUS admirez la tendre bienveillance pour lui. Il a dans tous les états, vous me l'avez liit vous^-niéme, un grand nombre d ennemis irès-ardens qui ne cherchent assurément pas à lui rendre la vie agréable et douce. Concevezvous que, dans cette multitude de gens, tous d'accord pour épargner de rinquiétbde à un scélérat qu'ils abhorrent et delahonle à un hypocrite qu'ilsdétestent, il ne s'en trouve pas un seul qui, pour jouir au moins de sa confusion, soit tenté de lui dire tout ce qu'on sait de lui ? Tout s'accorde avec une patience plus qu'angclique à l'entendre provoquer au milieu de Paris SCS persécuteurs, donner des noms assez durs à ceux qui l'obsèdent, leur dire insolemment : Pnrle% haut^ traUrei que vous êtes; me roilÀ. Qu*ave%'V{ms à i/tre/' A ces stimulantes apostrophes, la plus incroyable patience n'at»ndoune pas un instant un seul homme dans toute cette multitude. Tous, insensibles à ses reproches, les endurent uniquement pour son bien ; et, de peur de lui faire la moindre peine, ils se laissent traiter par lui avec un mépris que leur silence autorise de plus en plus. Qu'une douceur si grande, qu'une si sublime vertu, aoime généralement tous ses ennemis, sans qu'un seul démente un moment cette universelle mansuétude ; convenez que, dans une géuératioo qui naturellement n'est pas trop aimante, ce concours de patience et de généromtà est du moins aussi étonnant que celui de ■alîçnité dont vous rejetez la supposition.
La solution de ces difficultés doit se chercher telAn moi dans quelque intermédiaire qui ne suppose, dans toute une génération, ni des
vertus angéliques, ni la noirceur des démons, mais quelque disposition naturelle au ccsur humain, qui produit un effet uniforme par des moyens adroitement disposés à cette fin. Bais en attendant que mes propres observations me fournissent là-dessus quelque explication rai* sonnable, permettez-moi de vous faire une question qui s'y rapporte. Supposant un moment qu'après d'attentives et impartiales re^ cherches Jean-Jacques, au lieu d'être l'àme infernale et le monstre que vous voyez en lui, se trouvât au contraire un homme simple, sensible et bon ; que son innocence universellement reconnue par ceux mêmes qui l'ont traité avec tant d'indignité vous forçât de lui rendre votre estime, et de vous reprocher les durs jugemens que vousavcz portés de lui ; rentrez au fond de votre Àme, et dites-moi comment vous seriez affecté de ce changement ?
Le Fr. Cruellement, soyez-en sûr. Je sons qu'en l'estimant et lui rendant justice je le haïrois alors plus peut-être encore pour mes torts, que je ne le hais maintenant pour ses crimes : je ne lui pardonnerais jamais mon injustice envers lui. Je me reproche cette disposition, j'en rougis ; mais je la sens dans mon cœur malgré moi.
Rocss. Homme véridique et franc, je n'efi veux pas davantage, et je prends acte de cet aveu pour vous le rappeler en temps et lieu ; il me suffit pour le moment de vous y laisser ré- . fléchir. Au reste, consolez-vous de cette disposition qui n'est qu'un développement des plus naturels de l'amour-propre. Elle vous est commune avec tous les juges de Jean-Jacques, avec cette différence que vous serez lé seul peut-être qui ait le courage et la franchise de l'avouer.
Quant a moi, pour lever tant de difficultés et détenniner mon propre jugement, j'ai besoin d'éclaircissemens et d'observations faites parmoi même. Alors seulement je pourrai vous proposer ma pensée avec confiance. II faut, avant tout, commencer par voir Jean-Jacques, et c'est à quoi je suis tout déterminé.
LbFr. Ah 1 ahl vous voilà donc enfin revenu à ma proposition que vous avez si dédaigneusement rejetée? Vous voilà donc disposé à vous rapprocher de cet homme entre lequel et voua le diamètre de la terre étoit encore une distance trop courte à votre gré ?
PREMIER DIALOGUE
Rouss. Bfen rapprocher I Non, jamais du scélérat que vous m'âf ez peint, mais bien de Ihomme défiguré que j'imagine à sa place. Que j'aille chercher un scélérat détestable» pour le hanter, l'épier et 1c tromper, c'est une indignité qui jamais n'approchera de mon cœur ; mais que, dans le doute si ce prétendu scélérat n'est point peut-être un honnête homme infortuné, yictinie du plus noir complot, j'aille eiaminer par moi-même ce qu'il fout que j*en pense, c'est un des plus beaux deroirs que se puisse imposer un cœur juste ; et je me livre à cette noble recherche avec autant d'estime et de contentement de moi-même, que j'aurois de regret et de honte à m'y livrer avec un motif opposé.
LbFb. Fort bien; mais avecle doute qu'il vous platt de conserver au milieu de tant de preuves, comment vous j prendrec-vous pour apprivoiser cet ours presque inabordable? Il faudra bien que vous commenciez par ces cajoleriesquevottsavezen si grande aversion. Encore sera-ce un bonheur si elles vous réussissent mieux qu*à beaucoup de gens qui les lui prodiguent sans mesure et sans scrupule, et à qui elles n'attirent de sa part que des brusqueries et des mépris.
Rouss. Est-ce à tort? Parlons franchement. Si cet homme étoit facile à prendre de cette manière, il seroit par cela seul à demi jugé. Après tout ce que vous m'avez appris du système qu'on suit avec lui» je suis peu surpris qu'il repousse avec dédain la plupart de ceux qui l'abordent, et qui pour cela l'accusent bien à tort d'être défiant ; car la défiance suppose un doute, et il n'en saurait avoir à leur égard : et que peut-il penser de ces patelins flagorneurs dont, vul'œil dont il est regardé dans le monde, et qui ne peut échapper au sien, il doit pénétrer aisément les motifs dans l'empressement qu'ils lui marquent? Il doit voir clairement que leur dessein n'est ni de se lier avec lui de bonne foi, ni même' de l'étudier et do le connottre, mais seulement de le circonvenir. Pour moi, qui n'ai besoin, ni dessein de le tromper, je ne veux point prendre les allures cauteleuses de ceux qui l'approchent dans cette intention. Je ne lui cacherai point la mienne : s'il en étoit alarmé, ma recherche seroit finie» et je n'aurois plus rien à faire auprès de lui.
Le Fa. Il vous sera moins aisé, peut*étre, que vous ne pensez de vous faire distiogner de ceux qui Tabordenti mauvaise intention. Vous n'avez point la ressource de lui parler à cœur ouvert, *et de lui déclarer vos vrais motifs. Si vous me gardez la foi que vous m'avez donnée, il doit ignorer à jamais ce que vous savez de ses œuvres criminelles et de son caractère atroce. C'est un secret inviolable qui, près de lui, doit rester à jamais caché dans votre cœur. Il apercevra votre réserve, il l'imitera, et, par cela seul, se tenant en garde contre vous, il ne se laissera voir que comme il veut qu'on le voie^ et non comme il est en effet.
RoiTSS. Et pourquoi voulez*votis me supposer seul aveugle parmi tous ceux qui Tabordent journellement, et qui, sans lui inspirer plus de confiance, l'ont vu tous, et si clairement, à co qu'ils vous disent, exactement tel que vous me l'avez peint? S'il est si facile à connottre et à pénétrer quand on y regarde, malgré sa défiance et son hypocrisie, malgré ses efforts pour se cacher, pourquoi, plein du désir de l'apprécier, serai-je le seul à n'y pouvoir parvenir, surtout avec une disposition si favorable A la vérité, et n'ayant d'autre intérêt que de la connottre? Est-il étonnant que, l'ayant si décidément jugé d'avance, et n'apportant aucun doute à cet examen, ils l'aient vu tel qu'ils le vouloient voir? Mes doutes ne me rendront pas moins attentif, et me rendront plus circonspect. Je ne cherche point à le voir tel que je me le figure, je cherche à le voir tel qu'il est.
Le Fr. Bon ! n'avez-vous pas aussi vos idées? Vous le désirez innocent, j'en suis très-sûr. Vous ferez comme eux dans le sens contraire : vous verrez en lui ce que vous y cherchez.
Rouss. Le cas est fort différent. Oui, je le désire innocent, et de tout mon cœur; sans doute je serois heureux de trouver en lui ce que j'y cherche : mais ce seroit pour moi le plus grand des malheurs d'y trouver ce qui n'y seroit pas, de le croire honnête homme et de me tromper. Vos messieurs ne sont pas dans des dispositions si favorables à la vérité. Je vois que leur projet est une ancienne et grande entreprise qu'ils ne veulent pas abandonner, et qu'ils n'abandonneroient pas impunément. L'ignominie dont ils l'ont couvert rejailliroit sur eux tout entière, et ils ne seroient pas même
PREMIER DIALOGUE
à rabri de la vindicte publique. Ainsi , soit |iour la sAreté, de leurs personnes, soit pour le repos de leurs consciences, il leur importe trop de ne voir en lui qu'un scélérat,, pour qu'eux et les leurs y voient jamais autre chose.
Lb Fa. Hais, enfin, pouves^vous concevoir, imaginer quelque solide réponse aux preuves dont vous avea été si frappé? Tout ce que vous f errex, on croirez voir, pourra-t-il jamais les détruire? Supposons que vous trouviez un honnête liofflflie^ où la raison, le bon sens, et tout fa flioode, vous montrent un scélérat, que s'en- Miim-t-ii? Que vos yeux vous trompent; ou que le genre humain tout entier, excepté vous seul, est dépourvu de tout sens? Laquelle de ces deux suppositions vous pareil la plus naturelle, et à laquelle enfin vous en tiendrez-vous?
Rouss. A aucune des deux, et cette alternatire ne me parolt pas si nécessaire qu'à vous. U est une autre explication plus naturelle, qui lève bien des difficuhés. (Test de supposer une ligne dont l'objet est la diffamation de Jean- Jacques, qu'elle a pris soin d'isoler pour cet eSèt. Et que dis-je, supposer? par quelque ■lotif que cette ligue se soit formée, elle existe. Sur votre propre rapport, elle sembleroit universelle* Elle est du moins grande, puissante, nombreuse ; elle agit de concert et dans le plus profond secret pour tout ce qui n'y entre pas, et surtout pour l'infortuné qui en est Tobjet. Pour s'en défendre il n'a ni secours, ni ami, ni appui, ni conseil, ni lumières; tout n'est autour de lui que pièges, mensonges, trahisons, ténèbres. Il est absolument seul, et n'a que lui seul pour ressource ; il ne doit attendre ni aide ni assistance de qui que ce soit sur la terre. Une position si singulière est unique depuis l'existence du genre humain. Pour juger sainement de celui qui s'y trouve et de tout ce qui se rapporte, à lui, les formes ordinaires sur lesquelles s'établissent les jugeroens humains ne peavoit plus suffire. Il me faudroit, quand même l'accusé, pourroit parler et se défendre, des sûretés extraordinaires pour croire qu'en lui rendant cette liberté on lui donne eainéme temps les connoissances, les instrumens et les mofena nécessaires pour pouvoir se justifier s'il est innocent. Car enfin , si, quoique faussement accusé, il ignore toutes les trames dont il est enlacé, tons les pièges dont on l'entoure, T. ir.
si les seuls défenseurs qu'il pourra trouver ^ et qui feindront pour lui du zole, sont choisis pour le trahir, si les témoins qui pourroieni déposer pour lui se taisent, si ceux qui parlent sont gagnés pour le charger, si l'on fabrique de fausses pièces pour le noircir, si l'on cache ou détruit celles qui le justifient, il aura beau dire, nonj contre cent faux témoignages à qui Ton fera dire, otit; sa négation sera sans effet contre tant d'affirmationei unanimes, et il n'en sera pas moins convaincu, aux yeux des hommes, de délits quil n'aura pas commis. Dans l'ordre ordinaire des choses, cette objection n'a point la même force, parce qu'on laisse à l'accusé tous les moyens possibles de se défendre, de confondre les faux témoins, de manifester l'imposture, et qu'on ne présume pas cette odieuse ligue de plusieurs hommes pour en perdre un. Mais ici cette ligue existe, rien n'est plus constant, vous me l'avez appris vous-même; et par cela seul , non-seulement tous les avantages qu'ont les accusés pour leur défense sont ôtés à celui-ci, mais les accusateurs, en les lui Alant, peuvent les tourner tous contre lui-môme; il est pleinement à leur discrétion ; maîtres absolus d'établir les faits comme il leur plaît, sans avoir aucune contradiction à craindre, ils sont seuls juges de la validité de leurs propres pièces ; leurs témoins, certains de n'être ni confrontés, ni confondus, ni punis, ne craignent rien de leurs mensonges : ils sont sûrs, en le chargeant, de la protection des grands, de l'appui des médecins, de l'approbation dés gens de lettres, et de la faveur publique; ils sont sûrs, en le défendant, d'être perdus. Voilà, monsieur, pourquoi tous les témoignages portés contre lui sous les chefs de la ligue, c'est-à-dire depuis qu'elle s'est formée, n'ont aucune autorité pour moi, et s'il en est d'antérieurs, de quoi je doute, je ne les admettrai qu'après avoir bien examiné s'il n'y a ni fraude, ni antidate, et surtout après avoir entendu les réponses de l'accusé.
Par exemple, pour juger de sa conduite i Venise, je n'irai pas consulter sottement ce qu'on en dit, et, si vous voulez, ce qu'on en prouve aujourd'hui, et puis m*en tenir là ; mais bien ce qui a été prouvé et reconnu à Venise» à la cour, chez les ministres du roi, et parmi i tous ceux qui ont eu connoissance de cette at<-
faire avant le ministère du duc do Ghoiseul , avant lambassade de l'abbé de Bcrnis à Veni&e, et avant le voyage du consul Le Blond à Paris. Plus ce qu*on en a pensé depuis est différent de ce qu'on en pensoit alors, et mieux je rechercherai les causes d*un changement si tardif et si extraordinaire. De même pour me décider sur ses pillages en musique, ce ne sera ni à M. d'Alembert, ni à ses suppôts, ni à tous vos messieurs, que je m'adresserai ; mais je ferai rechercher sur tes lieux, par des personnes non suspectes, c'est-à-dire qui ne soient pas de leur connoissance, s'il y a des preuves authentiques que ces ouvrages ont existé avant que Jean- Jacques les ait donnés pour être do lui.
Voilà la marche que le bon sens m'oblige de suivre pour vérifier les délits, les pillages, et les imputations de toute espèce dont on n'a cessé de le charger depuis la formation du complot, et dont je n'aperçois pas auparavant le moindre vestige. Tant que cette vérification ne me sera pas possible, rien ne sera si aisé que de me fournir tantde preuves qu'on voudra auxquelles je n'aurai rien à répondre , mais qui n'opéreront sur mon esprit aucune persuasion.
Pour savoir exactement quelle foi Je puis donner à votre prétendue évidence, il faudroit que je connusse bien tout ce qu'une génération entière liguée contre un seul homme totalement isolé peut faire pour se prouver à clleméffic de cet homme-là tout ce qu'il lui platt, et y par surcroît de précaution, en se cachant de lui très-soigneusement. A force de temps, d'intrigue et d'argent, de quoi la puissance et la ruse ne viennent-elles point à bout, quand personne ne s'oppose à leurs manœuvres, quand rien n'arrête et ne contre-mine leurs sourdes opérations? A quel point ne p6urroit-on point tromper le public, si tous ceux qui le dirigent, soit par la force, soit par l'autorité, soit par l'opinion , s'accordoient pour l'abuser par de sourdes menées dont il seroit hors d'état de pénétrer le secret? Qui est-ce qui a déterminé jusqu'où des conjurés puissans, nombreux, et bien unis, comme ils le sont toujours pour le crime , peuvent fasciner les yeux , quand des gêna qu*on ne croit pas se connottre se concerteront bien entre eux ; quand, aux deux bouts de TEurope, des imposteurs d'intelligence et dirigés par quelque adroit et puissant intrigant
PREMER DIALOGUE
se conduiront sur le même plan , tieadroat le même langage, présenteront sous le néflie aspect un homme à qui l'on a Até la voix, les yeux, les mains, et qu'on livre pieds et poings liés à la merci de ses ennemis? Que vos measieurs an lieu d*étre tels soient ses amis comme ils le crient à tout le monde, qu'étouffismt leur protégé dans la fange ils n'agissent ainsi que par bonté, par générosité, par compassion pour lui, soit ; je n'entends point leur disputer ici ces nouvelles vertus : mais il résulte toujoura de vos propres récils qu'il y a une Hgne, et de mon raisonnement que , slt6t qu'une ligue existe, on ne doit pas pour juger des preuves qu'elle apporte s'en tenir aux règles ordniaires, mais en établir de plus rigoureuses pour s'assurer que cette ligue n'abuse pas de I avantage immense de se concerter, et par là d'en imposer comme elle peut certainement le faire. Ici je vois, au contraire, que tout se passe entre gens qui se prouvent entre eux, sans résistance et sans contradiction, ce qu'ils sont bien aises de croire; que donnant ensuite leur. unanimité pour nouvelle preuve à ceux qu1b désirent amener à leur sentiment, loin d'admettre au moins l'épreuve indispensable des réponses de l'accusé, on lui dérobe avec le plus grand soin la connoissance do l'accusation, de l'accusateur, des preuves et même de la ligue. C'est faire cent fois pis qu'à l'inquisition : car si Ton y force le prévenu de s'accuser lui-même, du moins on ne refuse pas de l'entendre, du moins on ne l'empêche pas de parler, on ne lui cache pas qu'il est accusé , et on ne le juge qu'après l'avoir entendu. L'inquisition veut bien que l'accusé se défende s'il peut, mais ici l'on ne veut pas qu'il le puisse.
Cette explication, qui dérive des faite que voua m'avex exposés vous-même, doit vous faire sentir comment le public, sans être dépourvu de bon sens, mais séduit par mille prestiges, peut tomber dans une erreur involontaire et presque excusable à l'égard d'un homme auquel il prend dans le fond très-peu d'intérêt, dont la singularité révolte son amourpropre, et qu'il désire généralement de trouver coupable plutôt qu'innocent ; et comment aussi, avec un intérêt plus sincère à ce même homme et plus de soin à l'étudier soi-même, on pourroit le voir autrement aue ne fait tout
PREMIER DIALOGUE
le mmÔBf sans étro obligé d'en oonclnre que le piUic est dans le délire ou qu'on est trompé pas «es profires y eiix« Qossd le pauTre Laçanlie de Tormes » attaché ^os le fond d'une eete, la téie eeale hors de Teau» couronné de rœeaox et d'alfoe » étoit promené de ville en tiHe comme un monstre marîn^ les spectateurs eitfaTagttoieafrHls de le prendre pour tel» ignorant qtt*OD r^ipéchoit de parler* et que, s'il voaMt crîer qu*il n'étoit pis un monstre marin, voeeorde tirée en cachette le forçoit de fane i l'instant le plongeon? Supposons qu'un d*attfro eux plus attentif, apercevant cette ma- Dœnire et par là devinant le reste, leur eût cnè:ià*m^ wms trompe , ce frUmêu tnamire est un kamme^ n'y eût-il pas eu plus que de rhomeor à s'oSénser de cette exclamation, comme d'un reproche qu*ils étoient tous des insensés ? Le public, qui ne voit des choses que l'apparence , trompé par elle , est excusable ; mais oeox qui se disent plus sages que lui en adopunt son erreur ne le sont pas.
Qaoi qu'il en soit des raisons que Je vous expose, je me sens digne, même indépendamd*elles, de donter de ce qui n'a paru douà personne. J'ai dans le cœur des témoignages, plus forts que tontes vos preuves , que riKMBme que vous m'avez peint n'existe point, on n'est pasdn moins où vous le voyez. La seule patrie de Jean-Jacques, qui est la mienne, sufiroit po«r n'assurer qu'il n'est poi nt cet hommelà. Jainais elle n'a produit des êtres de cette espèce; ce n'est ai chez les protestans ni dans les répobliqnes qu'ils sont connus. Les crimes dont il est accnsé sont des crimes d'esclaves, qui n'approcbèrent jamais des ftmcs libres ; dans •os conirées on n'en connott point de pareils ; ec il me ihadroit plus de preuves encore que eeHes que vous m'avez fournies pour me persuader sealement que Genève a pu produire un empoisonneur.
Aprto TOUS avoir dit pourquoi vos preuves^
tontes évidentes qn'elles vona paroissent, ne
aamuientèife convaincantes ponr moi, qui n'ai
ni ne pais avoir les instructions nécessaires pour
n^er à quel point ces preuves peuvent être il-
■soires et m'en hnposer par une fausse appa-
f^ence de vérté, je vous avoue pourtant dere-
dief que, sans me convaincre, elles mMn-
qirièteiit , n'ébranlent» et que j'ai quelquefois
peine à leur résista. Je désirerois sans doute, et de tout mon cœur, qu'elles fussent fausses, et que l'homme dont elles me font un monstre n*en Ât pas un : mais je désire beaucoup davantage encore de ne pas m'égarer dans cette recherche et de ne pas me laisser séduire par mon penchant. Que puis-je fiiire dans une pareille situation (') pour parvenir, s'il est possible, à démêler la vérité ? C'est de rejeter dans cette afftiire toute autorité humaine , toute preuve qui dépend du témoignage d'ailtrui , et de me déterminer uniqu«nent sur ce que je puis voir de mes yeux et connobre par moi*même. Si Jean- Jacques est tel que l'ont peint vos messieurs, et s'il a été si aisément reconnu tel par tous ceux qui l'ont approché, je ne serai pas plus malhearenx qu'eux, car je ne porterai pas à cet examen moins d*attention, de zèle et de bonne foi; et un être aussi méchant, aussi diflTorme, aussi dépravé, dort en efPet être très>facile à pénétrer pour peu qu'on y vegarde. Je m'en tiens donc à la résolution de l'examiner par moimême et de le juger en tout co que je verrai de lui, non par les secrets désirs de nwn cœur, encore moins par les interprétations d'autrui, mais par la mesure de bon sots et de jugement que je puis avoir reçue, sans me rapporter sur ce point à l'autorité de personne. Je pourrai me tromper aans doute , parce que je suis homme ; mais après avoir fait tous mes efforts pour éviter ce malheur, je me rendrai, si néanmoins il m'arrive, le consolant témoignage que mes passions ni ma volonté ne sont point complices démon erreur, et qu'il n'a pas dépendu de moi de m'en garantir. Voilà ma résolution. Donnes-moi maintenant lès moyens de l'accomplir et d'arriver à notre homme, car, à ce que vous m'aves fait entendre, son accès n'est pas aisé.
Lb Fa. Surtout pour vous qui dédaignez les seuls qui pourroient vous l'ouvrir. Ces moyens sont, je le répète, de s'insinuer à force d'adresse , de paielinage, d'opiniâtre importunité, de le cajoler sans cesse, de lui parler avec
C) fVmr ezenier le |HfliMe ntant qall te peut, je nippote fwrtoat son erreur presque loYineiMet nudi moi, qui tais dans ■a consdeoce qu'aucun erime Jaiualt u'approcba de non cour. Je ioia sAr qne tout lioniiBe viulment attentif, Trairaent Justei déeeurriroit ilwpuetwu I traven lent l'art d'un complot, parce qu'enfin Je ne crois pas possible que Jamais le me songe usurpe et s'approprie tous lea urnictereide la Ttfriié.
transport de ses taictis, de ses livres et même de SCS vertus ; car ici le mensonge et la fausseté sont des œuvres pies. Le mot d'admiration surtout, d'un effet admirable auprès de lui, exprime assez bien dans un autre sens Vidée des sentimens qu'un pareil monstre inspire, et ces doubles ententes jésuitiques, si recherchées de nos messieurs, leur rendent l'usage de ce niot très-familier avec Jean-Jacques, et très-commode en lui parlant (*)• Si tout cela ne réussit pas, on ne se rebute point de son froid accueil, on compte pour rien ses rebuffades; passant tout de suite à Tautre extrémité, on le tance, on le gourmande, et, prenant le ton le plus arrogant qu'il est possible, on tâché de le subjuguer de haute lutte. S'il vous fait des grossièretés, on les endure comme venant d'un misérable dont on s'embarrasse fort peu d'être méprisé. S'il vous chasse de chez lui, on y revient ; s'il vous ferme la porte, on y reste jusqu'à ce qu'elle se rouvre, on tâche de s'y fourrer. Une fois entré dans son repaire, on s'y établit, on s'y maintient bon gré mal gré. S'il osoit vous en chasser de force, tant mieux : on feroit beau bruit, et Ton iroit crier par toute la terre qu'il assassine les gens qui lui font l'honneur de l'aller voir. Il n'y a point, à ce qu'on m'assure, d'autre voie pour s'insinuer auprès de lui. Ê(ea-vous homme à prendre celle-là?
Rouss. Mais, vous-même, pourquoi ne l'avezvons jamais voulu prendre ?
Lb Fr. Oh t moi, je n'avois pas besoin de le voir pour le connottre. Je le connois par ses œuvres; c'en est assez et même trop.
Rouss. Que pensez-vous de ceux qui , tout aussi décidés que vous sur son compte, ne laissent pas de le fréquenter, de l'obséder, et de vouloir s'introduire à toute force dans sa plus intime familiarité?
Le Fr. Je vois que vous n'êtes pas content de la réponse que j'ai déjà faite à cette question.
R0(7SS. Ni vous non plus, je le vois aussi. J'ai donc mes raisons pour y revenir. Presque tout
(*) En m*écrivaiit,c>sf la même fmchiie. « Xal Thonnear » d'être, avec toaa tes tentimeiif qui tous lont dos, arec lei » tentiroens les plus disttngaés, a^ec nne considération tiéè- » particulière, avec aataot d'csttme que de respect, etc. » Ces messieurs lont-Us donc, a?ee «s toomorei amphibologiques, moins menteurs que ceoi qui mentent tout rondement ? Non. lb font senlement pins fani et plosdooblei, lli mentent reniement ploi traltreoMnent
ce que vous m'avez dit dans cet entretien me prouve que vous n'y parliez pas de vous-même. Après avoir appris dé vous les sentimens d'autrui, n'apprendrai-je jamais les vôtres? Jeic vois, vous feignez d'établir des maximes que vous seriez au désespoir d'adopter. Parlez-moi donc enfin plus franchement.
Le Fr. Écoutez : je n'aime pas Jean-Jacques, mais je hais encore plus l'injustice, encore plus la trahison. Vous m'avez dit des choses qui me frappent et auxquelles je veux réfléchir. Vous refusiez de voir cet infortuné ; vous voiis y déterminez seulement. J'ai refusé de lire ses livres ; je me ravise ainsi que vous, et pour cause. Voyez l'homme, je lirai les livres; après quoi nous nous reverrons.
SECOND DIALOGUE
Do mitnrol de Jean- Jacquet et de tes babifndet.
Le François. Hé bien, monsieur, vous l'avez vu?
Rousseau. Hé bien , monsieur, vous l'avez lu?
Le Fr. Allons par ordre , je vous prie, et permettez que nous commencions par vous, qui fûtes le plus pressé. Je vous ai laissé tout le temps de bien étudier notre homme. Je sais que vous l'avez vu par vous-même , et tout à voire aise. Ainsi vous êtes maintenant en état de le juger, ou vous n'y serez Jamais. Ditesmoi donc enfin ce qu'il faut penser de cet étrange personnage.
Rouss. Non; dire ce qu'il en faut penser n'est pas de ma compétence; mais vous dire^ quant à moi, ce que j'en pense , c'est ce que je ferai volontiers, si cela vous suffit.
Le Fr. Je ne vous en demande pas davaiH» tagc. Voyons donc.
Rouss. Pour vous parler selon ma croyance^ je vous diraidonctout franchememtque, seloi moiy ce n'est pas un homme vertueux.
Le Fr. Ah I vous voilà donc enfin pensant comme tout le monde l
Rouss. Pas toutr-à-fait, peut-être: car, toujours seloR moi , c'est beaucoup moins encore un détestable scélérat.
Le Fr. Mais enfin qu'est-ce donc? Car êtes désolant avee vos étemelles énigmes.
SECOND DIALOGUE
Booss. Il n'y a point là d^énigme qae celle qne tons y mettez voud-même. Cest un homme uns malice plutôt que bon, une âme saine, mais foible, qui adore la yertii sans la pratiquer, qui aime ardemment le bien et qui n'en lait guère. Pour le crime , je suis persuadé comme de mon existcticc qu'il n'approcha jamais de son cœur, non plus que la haine. Voilà le sommaire de mes observations sur son caractire moral. Le reste ne peut se dire en abré^; car cet homme ne ressemble à nul astre que je oonnoisse; il demande une analyse à part et faite uniquement pour lui.
Le Fk. Oh I faites-la-moi donc cette unique aoalyse, et montrez-nous comment vous vous y êtes pris pour trouver cet homme sans malice, cet être si nouveau pour tout le reste du monde, et que personne avant vous n'a su voir en lui.
Rouss. Vous vous trompez ; c'est au contraire votre Jean-Jacques qui est cet homme nouveau. Le' mien est l'ancien, celui que je m'étois figuré avant que vous m'eussiez parlé de lui, celui que tout le monde voyoit en lui avant qu'il eût fait deslivres, c'est-à-dire jusqu'à rÂge de quarante ans. Jusque-là tous ceux qui l'ont connu. Sans en excepter vos measienrs eux-mêmes, Tout vu tel que je le vois maintenant. C'est , si vous voulez , un homme que je ressuscite, mais que je ne crée assurément pas.
Le Fn. Craignez de vous abuser encore en cela, et de ressusciter seulement une erreur trop tard détruite. Cet homme a pu, comme je vous l'ai déjà dit , tromper long-temps ceux qui l'ont jugé sur les apparences ; et la preuve qu'il les trompoit est qu'eux-mêmes, quand on te leur a fait mieux connoltre , ont abjuré leur ancienne erreur. En revenant sur ce qu'ils avoient vu jadis, il en ont jugé tout différemment.
Rouss. Ce changement d'opinion me parott très-naturel, sans fournir la preuve que vous ea tirez. Ils le voyoient alors par leurs propres yeax, ils l'ont vu depuis par ceux des autres. Vous pensez qu'ils se trompoien t autrefois ; moi je crois que c'est aujourd'hui qu'tii se trompent. Je ne vois point à votre opinion de raison solide y et j'en vois à la mienne une d'un trèserand poids ; c'est qu'alors il n'y avoit point de
Iî(jue, et qu'il en existe une aujourd'hui; c*est (Qu'alors personne n'avoit intérêt à déguiser la vérité, et à voir ce qui n'éloit pas ; qu'aujolird'hui quiconque oseroit dire hautenient de Jean-Jacques le bien qu'il en pourroit savoir scroit un homme perdi/; que, pour faire sa cour et parvenir, il n'y a point dé moyen plus sûr et plus prompt que de renchérir sur les charges dont on l'accable à l'envi; et qu'enfin tous ceux qui l'ont vu dans sa jeunesse sont sûrs de s'avancer eux et les leurs en tenant sur son compte le langage qui convient à vos messieurs; D'où je conclus que qui cherche en sincérité de cœur la vérité doit remonter, pour la connoltre, au temps où personne n'avoit intérêt à la déguiser: Voilà pourquoi les jugomens qu'on portoit jadis sur cet homme font autorité pour moi, et pourquoi ceux que les mêmes gens en peuvent porter aujourd'hui n'en font plus. Si vous avez à cela quelque bonne réponse,'vous m'obligerez de m'en faire part; car je n'entrepr^ds point de soutenir ici mon sentiment, ni de vous le faire adopter, et je serai toujours prêt à l'abandonner, quoique à regret, quand je croirai voir la vérité dans le sentiment contraire; Quoi qu'il en soit, il ne s'agit point ici de ^ que d'autres dut vu, mais de ce que j'ai vu moi-même ou cru voir. C'est ce que vous demandez , et c'est tout ce que j'ai à vous dire; sauf à vous d'admettre ou rejeter mon opinion quand vous saurez sur quoi je la fonde.
Commençons par le premier abord. Je crus, sur les difficultés auxquelles vous m'aviez préparé, devoir premièrement lui écrire. Voici ma lettre, et voici sa réponse.
Le Fr. Comment! il vous a répondu?
Rouss. Dans l'instant même.
Le Fr. Voilà qui est particulier! Voyons donc cette lettre qui hii a fait faire un si grand effort.
Rouss. Elle n'est pasbienrecherchée,comme vous allez voir.
' (// lit.) « J'ai besoin de vous voir; de vous i connoltre, et ce besoin est fondé sur l'amour » do la justice et de la vérité. On dit que vous I rebutez les nouveaux visages; Je ne dirai pas )) si vous avez tort ou raison ; mais, si vous I êtes l'homme de vos livres, ouvréz-moi voire » porte avec confiance ; je vous en conjure pour
SECOND DIALOGUE
» moi, je vous le conseille pour voos : si vous » ne rétes pas» voas pouvez encore m'admettre » sans crainte, je ne vous importunerai pas I long-temps. »
Réponse* i Vous êtes le premier que le motif » qui vous amène ait conduit ici : car de tant
• de gens qui ont la curiosité de me roir, pas > un n'a celle de me connoitre ; tous croient » me connoitre assez* Venez donc pour la rareté
• du fait. Mais que me voulez-vous» et pour- » quoi me parler de mes livres? si , les ayant » lus» ils ont pu vous laisser en doute sur les u seniimens de Tauteur, ne venez pas; en ce » cas je ne suis pas votre homme, car vous ne » sauriez être le mien. •
La conformité de cette réponse avec mes idées ne ralentit pas mon zèle. Je vole à lui, je le vois.... Je vous Tavone, avant même que je Tabordasse» en le voyant, j'augurai bien de mon projet
Sur ces portraits de lui, si vantés, qu'on étale de toutes parts, et qu'on prAnoit comme des chefs-d'œuvre de ressemblance avant qu'il revint à Paris, je m'attendois à voir la figure d'uQ cyclope affreux, comme celui d'Angleterre, ou d'un petit Grîspin grimacier, comme celui de Fiquet; et, croyant trouver sur son visage les traits du caradére ^pie iout le monde lui donne, je m'avertissois de me tenir en garde contre une première impression si puissante toujours sur nnoi, et de suspendre, malgré ma répugnance, le préjugé qu'elle alloit m'inspirer.
. Je n'ai pas eu cette peine : au lieu du iérooe ou doucereux aspect auquel je m'étois attendu, je n'ai vu qu'une physionomie ouverte et simple, qui promettoit et înspiroit de b confiance f t de la sensibilité.
Le Fr* Il faut donc qu'il n'ait cette physionomie que pour vous ; car généralement tous ceux qui Tabordent se plaignent de son air froid et de son accueil repoussant, dont heureusement ils ne s'embarrassent guère.
Rouss. U est vrai que personne au monde ne cache moins que lui Téloignement et le dédain pour ceux qui lui en inspirent ; mais ce n^est point là son abord naturel , quoique aujourd'hui très-fréquent ; et cet accueil dédaigneux que vous lui reprocha est pour noi la preuve qu'il ne se contrefait pas comme ceux qtii
l'abordent, et qu'il n'y a point de faasMé sur son visage non plus que dans son cœur.
Jean*Jacques n'est assurément pas un M homme; il est petit, et s'apetisse encore en baissant la tête. Il a la vue courte, de petits yeux enfoncés, des dents horribles ; ses traits, altérés par l'âge, n'ont rien de fort régulier : mais tout dément en lui l'idée que voos m'en aviez donnée ; ni le regard, ni le son de la voix, ni l'accent, ni le maintien, ne sont du monstre que vous m*avez peint.
Le Fr. Bon 1 n'allez-vous pas le dépouiller de ses traits comme de ses livres?
Rouss. Mais tout cela va très-bien ensemble, et me parottroit assez appartenir an même homme. Je lui trouve aujourd'hui les traits du| mentor d'Emile; peut-être dans sa jeunesse lui aurois-je trouvé ceux de Saint-Preux. Enfin, je pense que si sous sa physionomie la nature a caché TAme d'un scélérat, elle ne pouvoit en effet mieux la cacher.
Lb Fr. J'entends ; vous voilà livré en sa faveur au même préjugé contre lequel vous vous étiez si bien ariné s'il lui eêt été contraire.
Rouss. Non; le seul préjugé auquel je me livre ici, parce qu'il me paroh raisonnable, est bien moins pour lui que contre ses bruyans protecteurs. Ils ont eux-mêmes fait faire ces portraits avec beaucoup de dépense et de soin ; ils les ont annoncés avec pompe dans les journaux, dans les gazettes, ils les ont prônés partout : mais s'ils n'en peignent pas mieux l'original au moral qu'au physique, on le connoltra sûrement fort mal d'après eux. Voici un quatrain que Jean-Jacques mit au-dessous d'un de ces portraits :
nommes savans dans Tait de feindre, Qni me prêtez des traits si doui.
Vous aarei beau vovloir me pehidve.
Vous ne peindrci Jamais que vous.
Le Fr.*II faut que ce quatrain soit tout doun veau ; car il est assez joli, et je n*en avois point entendu parler.
Rouss. Il y a plus de six ans, qu'il est fait : l'auteur Ta donné ou récité è plus de cinquante personnes, qui toutes lui en ont urès-fidèlement gardé le secret» qu'il ne leur demandoït pas ; et je ne crois pas que vous vous attendiez a trouver oc quatrain dans le Mercure. J'ai cru voir dans toute cette histoire de portraits des
SECOND DIALOGUE
BDguhrités qoi in*ODt porté ii la soirre, et j'y litrooTé, sortoot pour celai d'Angleterre, des circonstances bien extraordinaires. Darid Hume» étroitenient lié à Paris avec vos mesnears» sans onblier les dames , deyient» on ne Mit comment» le patron, le zélé protecteor, le bienCaltenr à toute outrance de Jean-Jaoqiies, et fût tant, de concert avec eux » qu'il farfîent enfin» malgré toute la répugnance de edoi-ct, i J'emmener en Angleterre. Là» le premier el le plus important de ses soins est de fiiire Aiîre par Ramsay» son ami particulier, le portrait de son ami public Jean-Jacqoes. Il désiroit ce portrait aussi ardemment qu'on amant bien épris désire celui de sa mattresse. A force d'importunités il arrache le consentement de Jean-Jacques. On lui bit mettre un bonnet bien noir, un vêtement bien bnm, on le place dans un lieu bien sombre» et la, pour le peindre assis» on le fait tenir debout, courbé » appuyé d'une de ses mains sur une taUe bien basse » dans une attitude oik ses muscles, fortement tendus» altèrent les traits de son visage. De toutes ces précautions devoit résulter on portrait peu flatté , quand il eût été fidèle. Vous avez vu ce terrible portrait : vous jugerez de la ressemblance si jamais vous voyez roriginal. Pendant le séjour de Jean- Jacques en Angleterre» ce portrait y a été grave» publié, vendu partout, sans qu'il lui ait été possiUe de voir cette gravure. Il revient en France, et il y apprend que son portrait d'Angleterre est annoncé» célébré» vanté comme un chefd*œavre de peinture» de gravure , et surtout de ressemblance. II parvient enfin » non sans peine» à le voir; il frémit» et dit ce qu'il en pense : tout le monde se moque de lui ; tout le détail qu'il fait parolt la chose la plus naturelle ; et loin d*y voir rien qui puisse faire suspecter la droiture du généreux David Hume» on n'aperçoit que les soins de Tamitié la plus tendre dans ceux qu*il a pris pour donner à son ami Jean-Jacques la figure d'un cyclope affreux. Pensez-vous comme lepublicàcet égard? Le Fr. Le moyen» sur un pareil exposé ! Tavoue» au contraire» que ce fait seul» bien ^^èri » me parottroit déceler bien des choses ; mais qui m'assurera qu*il est vrai ?
RocTss. 1^1 figure du portrait. Sur la question présente» cette figure ne mentira pas.
Lb Fr. Mais ne donnez-vous point aussi trop d'importance à des bagatelles? Qu'un portrait soit diffi)rme ou peu ressemblant » c'est la chose du monde la moins extraordinaire : tous les jours on grave» on contrefait» on défigure des hommes célèbres» sans que de ces gros* siéres gravures on tire aucune conséquence pareille à la vôtre.
Rorss. J'en conviens ; mais ees copies défi* gurées sont l'ouvrage de mauvais ouvriers avides » et non les productions d'artistes distingués» ni le fruit du zélé et de Tamitié. On ne les prône pns avec bruit dans toute l'Europe» on ne les annonce pas dans les papiers publics, on ne les étale pas dans les appartemens, ornés de glaces et de cadrefT; on les laisse pourrir sur les quais» ou parer les chambres des cabarets et les boutiques des barbiers.
Je ne prétends pas vous donner pour des réalités toutes les idées inquiétantes que fournit à Jean-Jacques Tobscurilé profonde dont on s'applique a l'entourer. Les mystères qu'on lui fait de tout ont on aspect si noir, qu'il n'est passurprcnant qu'ils affectent do la même teinte son imagination effarouchée. Mais parmi les idées outrées et fantastiques que cela peut lui donner» il en est qui» ini la manière extraordinaire dont on procède avec lui » méritent un examen sérieux avant d'être rejetées. Il croit» par exemple» que tous les désastres de sa destinée » depuis sa funeste célébrité, sont les fruits d'un complot formé de longue main» dans un grand secret» entre peu de personnes, qui ont trouvé le moyen d'y faire entrer suecessivement toutes celles dont ils avoient besoin pour son exécution ; les grands» les auteurs » les médecins (cela n'étoit pas difficile)» tous les hommes puissans» toutes les femmes galantes» tous les corps accrédités» tous ceux qui disposent de l'administration» tous ceux qui gouvernent les opinions publiques. Il prétend que tous les événemens relatif à lui, qui paroissent accidentels et fortuits » ne sont que de successifs développemens concertés d'avance» et tellement ordonnés, que tout ce qui lui doit arriver dans la suite a déjà sa place dans le tableau, et ne doit avoir son cifet qu'au moment marqué. Tout cela se rapporte assez à ce que vous m*avez dit vous-même, et & ce que j*ai cru voir sous dos noms différens. Seloii
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yfùQBf c'est un système de bienfaisance envers un scélérat; selon lui, c'est; un complot d*imposlure contre un innocent; selon moi, c'est une ligue dont je ne détermine pas Tobjet, mais dont vous ne pouvez nier TexistencCy puisque vous-même y êtes entre. .
. Il pense que du moment qu*on entreprit l'œuvre complète de sa diffamation, pour faciliter le succès de cette entreprise, alors difficile, on résolut de la graduer, de commencer par le rendre odieux et noir, et de Bnir par le rendre abject, ridicule et méprisable. Vos messieurs, qui n oublient rien, n'oublièrent pas sa iSgure» et, après l'avoir éloigné de Paris, travaillèrent à lui en donner une aux yeux du public, conforme au caractère dont ils vouloient le gratifier. Il fallut d'abord faire disparottrc la gravure qui a voit été faite sur le portrait fait par La Tour : cela fut bientôt fait. Après .son départ pour TAngleterre , sur un modèle qu'on avoit fait faire par Le Moine, on fît faire une gravure telle qu'on la désiroit; mais la figure en étoit hideuse à tel point, que, pour ne pas se découvrir trop ou trop tôt, on fut contraint de supprimer la gravure. On fit faire à Londres , par les bons offices de l'ami Hume, le portrait dont je viens de parler; et, n'épargnant aucun soin de l'art pour en faire valoir la gravure, on la rendit moins difforme que la. précédente, mais plus terrible et plus noire mille fois. Ce portrait a fait long-temps, à l'aide de vos messieurs, l'admiration de Paris et de Londres, jusqu'à ce qu'ayant gagné pleinement le premier point, et rendu aux yeux .du public Toriginal aussi noir que la gravure, .on en vint au second article, et, dégradant habilement cet affreux coloris, de l'homme terrible et vigoureux qu'on avoit d'abord peint on fit peu à peu un petit fourbe, un petit menteur, un petit escroc, un coureur de tavernes et de mauvais lieux. C'est alors que parut le portrait grimacier de Piquet, qu'on avoit tenu longtemps en réserve, jusqu'à ce que le moment de le publier fût venu , afin que la mine basse et risible de la figure répondit à l'idée qu'on vouioit donner de l'original. C'est encore alors que parut un petit médaillon en plâtre sur le costume de la gravure angloise, mais dont on avoit eu soin de changer l'air terrible et fier en un souris traître et sardoniquc comme
celui de Panurge achetant les moutons de Iriiwdenaut, ou comme celui des gens qui rencontrent Jean-Jacques dans les rues; et il est certain que depuis lors vçs messieurs se sont moins attachés à faire de lui un objet d'horreur qu'un objet de. dérision; ce qui toutefois ne parott pas aller à la fin qu'ils. disent avoir de mettre tout le monde en garde contre lui ; car on se tient en garde contre les gens qu'on redoute, mais non pas contre ceux qu'on méprise.
Voilà l'idée que l'histoire de ces différons portraits a fait naître à Jean-Jacques : mais toutes ces graduations préparées de si loin ont bien Tair d'être des conjectures chimériques, fruits assez naturels d'une imagination frappée par tant de mystères et de malheurs. Sans donc adopter ni rejeter à présent ces idée$, laissons tous ces étranges portraits, et revenons à l'original.
J'avois percé Jusqu'à lui; mais que de difficultés me rçstoient à vaincre dans la manière dont jemeproposoisde l'examiner ! Après avoir étudié l'homme toute ma vie, j'avois cru connotirc les hommes ; je m'ctois trompé. Je ne parvins jamais à en connoltre un seul : non qu'en effet ils soient difficiles à connoltre ; mais je m'y prenois mal, et, toujours interprétant d'après mon cœur ce que je voyois faire aux autres, je leur prêtois les motifs qui m'auroient fait agir à leur place, et je m'abusois toujours. Donnant trop d'attention à leurs discours, et pas assez à leurs œuvres, je les écoutois parler plutôt que je ne les regardois agir; ce qui, dans ce siècle de philosophie et de beaux discours, me les faisoit prendre pour autant de sages, .et juger de leurs vertus par leurs sentences. Que si quelquefois leurs actions attiroicnt mes regards, c'étoient celles qu'ils destinoient à cette fin , lorsqu'ils montoient sur le théâtre pour y faire une œuvre d'éclat qui s'y fit admirer, sans songer, dans ma bêtise, quo souvent ils mettoient en avant cette œuvre brillante pour masquer, dans le cours de leur vie, un tissu de bassesses et d'iniquités. Je voyois presque tous ceux qui se piquent de finesse el do pénétration s'abuser en sens contraire par le même principe de juger du cœur d*autrui par le sien. Je les voyois saisir avidement en l'air un trait, un geste, un mot Incoitsldérc , I et, Tinterprétant à leur mode, s'applaudir do
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leur ngAoiié en prêtant è chaqae moovement fornitt d'an homme un sens sabtii qui n'existoit loarent qoe dans leur esprit. Ehl quel est l'homme d'esprit qnî ne dit jamais de sottise T qod est l'honnête homme auqoel il n'échappe jamais on propos répréhensible que son oœar D*a point dicté T Si l'on tenoit on registre exact de toutes les botes que Thomme le plus parfait a commises, et qu'on supprimât soigneu* sèment tooi le reste» quelle opinion donneroitr- OB de eet homme-là? Que dîs*je, les fautes I BOB» les actions les plus innooenies, les .gestes les pins îndifférens, les discours les plus sensés, tooty dans on observateur qui se passionne, augmente et nourrit le préjugé dans leqoel iJ se complaît quand il détache chaque mot ou chaque fiait de sa place pour le mettre dans le jour qoi lui convient.
Je voolois m'y prendre autrement pour étu* dîer i part-moi nn homme si cruellement, si légèrement, si universellement jugé. Sans m'arrêter à de vains discours, qui peuvent tromper, ou à des signes passagers plus incertains encore, mais si commodes à la légèreté et à la malignité, je résolus de Tétudier par ses inclinations, ses mœurs, ses goûts, ses penchans, ses habitudes ; de suivre les détails de sa vie, le cours de son humeur, la pente de ses affections, de le voir agir en l'entendant |Mrler, de le pénétrer, s'il étoit possible, en dedans de lui-même ; en un mot, de l'observer moins par des signes équivoques et rapides, que par sa constante manière d'être; seule règle înCaillible de bien juger du vrai caractère d'un homme, et des passions qu'il peut cacher au fond de son cœur. Mon embarras étoit d'éearter des obstacles que, prévenu par vous, je prévoyoia dans l'exécution de ce projet.
Je savois qu'irritédes perfides empressemens de cenx qni l'abordent, il ne cherchoit qu'à repoQsaer tous les nouveaux venus; je savois qu^il jogeoit, et, ce me semble, avec assez de raison, de l'intention des gens par l'air ouvert on réservé qu'ils prenoient avec lui; et, mes engagemens m'ôtant le pouvoir de lui rien dire, je devois m'attendra que ces mystères ne ledis» poseroient pas à la familiarité dont j'avois besoin pour mon dessein. Je ne vis de remède à cela que de lui laisser voir mon projet autant que cela pouvoit s'accorder avec le silence qui
m'étoit imposé, et cela même pouvoit me four* nir un premier préjugé pour ou contre lui : car si, bien convaincu par ma conduite et par mon langage de la droiture de mes intefitions, il s'alarmoit néanmoins de mon dessein, s'inquiétoitde mes regards, cherchoit à donner le change à ma curiosité, et commençoit par se mettre en garde, c'étoit dans mon esprit un homme à demi jugé. Loin de rien voir de semblable, je fus aussi touché que surpris, non de l'accueil que cette idée m'attira de sa part, car il n'y mit aucun empressement ostensible, mais de la joie qu'elle me parut exciter dans son cœur. Ses regards attendris m'en dirent plus que n'auroient fait des caresses. Je le vis à son aise avec moi ; c'étoit le meilleur moyen de m'y mettre avec lui. A la manière dont il me distingua, dès le premier abord, de tous ceux qui l'obsédoicnt, je compris qu'il n'avoit pas un instant pris le change sur mes motifs. Car quoique, cherchant tous également à l'observer, ce dessein commun dût donner à tous une allure assez semblable, nos recherches étoient trop différentes par leur objet, pour que la distinction n'en fût pas facile a faire. Il vit que tous les autres ne cherchoient, ne vonloient voir que le mal; que j'étoia le seul qui, cherahant le bien, ne voulût que la vérité, et ce motif, qu'il démêla sans peine, m'attira sa confiance.
Entre tous les exemples qu'il m'a donnés de l'intention de ceux qui l'approchent, je ne vous eu citerai qu'un. L'un d'eux s'étoit tellement distingué des autres par de plus affec*tueuses démonstrations et par un attendrissement poussé jusqu'aux larmes, qu'il crut pouvoir s'ouvrir à loi sans réserve, et lui lire ses Confemont. Il lui permit même de rarrêier dans sa lecture pour prendre note de tout ce qu'il voudroit retenir par préférence. Il remar* qua durant cette longue lecture, que, n'écrivant presque jamais dans les endroits fisivœra'* blés et honorables, il ne manqua point d'écrire avec soin dans tous ceux où la vérité le forçoit à s'accuser et se charger lui-même. Voilà comment se font les remarques de ces messieurs. Et moi aussi, jai f^it celle-là ; mais je n'ai pas, comme eux, omis les autres, et le tout m'a donné des résultats biendifférens des leurs.
Par l'heureux eSct de ma franchise, j avois
T. IV
SËCOiND DIALOGUE,
l'occasion la plus rare et U plus sûre de bien connottre un homme, qui est de l'étudier à loisir dans sa vie privée, et vivant pour ainsi dire avec lui-même; car il se livra sans réserve, et me rendit aussi maître chez lui que chez moi.
Une fois admis dans sa retraite, mon premier soin fut de m'informer des raisons qui l'y tenoient confiné. Je savois qu*il avoit toujours fui le grand monde et aimé la solitude, mais je savois aussi que, dans les sociétés peu noml)reuses, il avoit jadis joui des douceurs de l'intimité en homme dont le cœur éloit fait pour elle. Je voulus apprendre pourquoi maintenant, détaché de tout, il s'étoit tellement concentré dans sa retraite que ce n*étoit plus que par force qu*on parvenoit à Taborder.
Le Fr, Cela n*étoit-il pas tout clair? H se gènoit autrefois parce qu'on ne le connoissoit pas encore. Aujourd'hui que, bien connu de tous, il ne gagneroit plus rien à se contraindre, il se livre tout-à-fait à son horrible misanthropie^ Il fuit les hommes parce qu*il les déteste; il vit en loup-garou parce qu'il nyariend'hu- •main dans son cœur.
Ronss. Non, cela ne me parott pas aussi clair quà vous; et ce discours, que j'entends tenir à tout le monde, me prouve bien que les 4)ommes le haïssent, mais non pas que c'est lui qui les hait.
Le Fa. Quoi I ne Tavez-vous pas vu, ne le voyez-vous pas tous les jours, recherché de beaucoup de gens, se refuser durcmentà leurs avances? Comment donc expliquez- vous cela ?
Rouss. Beaucoup plus naturellement que vous, car la fuite est un effet bien plus naturel de la crainte que de la haine. Il ne fuit point les hommes parce qu'il les hait, mais parce qu'il en a peur. Il ne les fuit pas pour leur faire du mal, mais pour tâcher d'échapper à celui qu'ils lui veulent. Eux au contraire ne le recherchent pas par amitié, mais par haine. Ils le cherchent et il les fuit ; comme dans Ips sables d'Afrique, où sont peu d'hommes et beaucoup de tigres, les hommes fuient les tigres et les tigres cherchent les hommes : s ensuit-il de là que les hommes sont méchans, farouches, et que les tigres sont sociables et humains? Même, quelque opinion que doive avoir Jean -Jacques de ceux qui, malgré celle qu'on a de lui^ ne
laissent pas de le rechercher, il né Ferme point sa porte à tout le monde; il reçoit honnêtement ses anciennes connoissances^ quelquefois même les nouveaux venus, quand ils ne montrent ni patelinage ni arrogance. Je ne l'ai jamais vu se refuser durement qu'à des avances tyranniques, insolentes et malhonnêtes, qui déceloieni clairement l'intention de ceux qui les faisoient. Cette manière ouverte e t généreuse de repousser la perfidie et la trahison nefutjamaisl'alluredes méchans. S'il ressembloit à ceux qui le recherchent, au. lieu de se dérober à leurs avances, il y répondrait pour tâcher de les payer en même monnoie, et leur rendant fourberie pour fourberie, trahison pour trahison, il se serviroit de leurs propres armes pour se défendre et se venger d'eux ; mais, loin qu'on l'ait jamais accusé d'avoir tracassé dans les sociétés où il a vécu, ni brouillé ses amis enire eux,* ni desservi personne avec qui il fût en liaison, le seul reproche qu'aient pu lui faire ses soi-disant amis a été de les avoir quittés ouvertement, comme il a dû faire, sitôt que, les trouvant faux et perfides, il a cessé de les estimer.
Non, monsieur, le vrai misanthrope, si un être aussi contradictoire pou voit exister (^), ne fuiroit point dans la solitude : quel mal peut et veut faire aux hommes celui qui vit seul ? Celui qui les hait veut leur nuire, et pour leur nuire il ne faut pas les fuir Les méchans ne sont point dans les déserts, ils sont dans le monde. C'est là qu'ils intriguent et travaillent pour satisfaire leur passion et tourmenter les objets de leur liaine. De quelque motif que soit animé celui qui veut s'engager dans la fouie et s'y faire jour, il doit s'armer de vigueur pour repousser ceux qui le poussent, pour écarter ceux qui sont devant lui, pourfendre la presse et faire son chemin, l'homme débonnaire et doux, l'homme timide et foible qui n'a point ce courage, et qui tâche de se tirer à l'écart de peur d'être abattu et foulé aux pieds, est donc un méchant; à votre compte, les antres, plus forts, plus durs, plus ardens à percer» sont les bons? J'ai vu pour la première fois cette nouvelle doctrine dans un discours
' C) Tiinon n'étolt point naturellement misanthrope, et méiit^ ne méritoit pas ce nom. l\ y avoit dans son fait pliis de dépit «t d'enfantillage que de Téritjible méchanceté; c'étoit nn f<m mécontent qui bondoit contre le genre bnnuiu.
SECOND DIALOGUK.
publié par le philosophe Diderot , précisément dans le temps que son ami Jean-Jacques s*étoit retiré dans la solitude. // n'y a que lé méchant, (lit-il, ^t soU seuL Jusqu'alors on avoit regar* dé Tanour de la retraite comme un des signes les moins équivoques d'une Ame paisible et saine, exempte d'ambition, d'envie et de toutes les ardentes pasàions, filles de Tamour-propre, qui naissent et fermentent dans la société. Au lien de cela, voici, par un coup de plume inatieodo, oe goût paisible et doux, jadis si unirersellement admiré, transformé tout d'un coup en une rage infernale; voilà tant de sages respectés, ei Descartes lui-même, changés dans un instant en autant de misanthropes affreux et de scélérats. Le philosophe Diderot éloit seul , peut-être , en écrivant cette sentence, mais je doute qu'il eût été seul à la méditer, et il prit grand soin de la faire circuler dans le monde. £hl plût à Dieu que le méchant fût toujours seul , il ne se feroit guère de mal. Je crois bien que les solitaires qui le sont par force peuvent, rongés de dépit et de regrets dans la retraite où ils sont détenus, devenir inhumains, féroces, et prendre en haine avec leur chaîne tout ce qui n'en est pas chargé comme eux. Mais les solitaires par goût et par choix sont naturellement humains, hospitaliers, caressans. Ce n'est pas parce qu'ils haïssent les hommes, mais parce qu'ils aiment le repos et la paix, qu*ils fuient le lumulte et le bruit. La longue privation de la société la leur rend même agréable et douce, quand elle s'offre à eox sans contrainte. Us en jouissent alors délicieusement, et cela se voit. Elle est pour eux ce qu'est le commerce des femmes pour ceux qui ne passent pas leur vie avec elles, mais qui dans les courts moments qu'ils y passent y troDvent des diarmes ignorés des galans de profession.
Je ne comprends pas comment un homme de bon sens peut adopter un seul moment la •entencc du philosophe Diderot ; elle a beau èire hautaine et tranchante, elle n'en est pas moins absurde et feusse. Eh 1 qui ne voit au eontraîre qu'il n'est pas possible que le méchant aime à vivre seul et vis-à-vis de luimême? H s'y senttroit en trop mauvaise compagnie, il y seroit trop mal à son aise, il ne s'y supporleroit pas long-temps, ou bien, sa
passion dominante y restant toujours oisive, il faudroit qu'elle s'éteigntt et qu'il y redevint bon. L'amour-propre, principe de toute méchanceté, s'avive et s'exalte dans la société qui l'a fait nattre, et ott Ton est à chaque instant forcé de se comparer ; il languitet meurt faute d'aliment dans la solitude. Quiconque se auffii à lui-même ne veut nuire à qui que ce soit. Cette maxime est moins éclatante et moins arrogante , mais plus sensée et plus juste que celle du philosophe Diderot; et préférable au moins, en ce qu'elle ne tend à outrager personne. Ne nous laissons pas éblouir par l'éclat sentencieux dont souvent l'erreur et le mensonge se couvrent : ce n'est pas la foule qui fait la société, et c'est en vain que les corps se rapprochent lorsque les cœurs se repoussent. L'homme vraiment sociable est plus difficile en liaisons qu'un autre; celles qui ne consistent qu'en fausses apparences ne sauroient lui convenir. Il aime mieux vivre loin des méchans sans penser à eux , que de les voir et de les haïr; il aime mieux fuir son ennemi que de le rechercher pour lui nuire. Celui qui ne connott d'autre société que celle des cœurs nMra pas chercher la sienne dans vos cercles. Voilà comment Jean-Jacques a dû penser et se conduire avant la ligue dont il est l'objet ; jugez si, maintenant qu'elle existe et qu'elle tend de toutes parts ses pièges autour de lui, il doit trouver du plaisir à vivre avec ses persécuteurs, a se voir Tobjet de leur dérision, le jouet de leur haine, la dupe de leurs perfides caresses, à travers lesquelles ils font malignement percer l'air insultant et moqueur qui doit les lui rendre odieuses. Le mépris, l'indignation, la colère, ne sauroient le quitter au milieu de tous ces gens-là. Il les fuit pour s'épargner des sentimens si pénibles; il les fuit parce qu'ils méritent sa haine et qu'il étoit fait pour les aimer. Le Fn. Je ne puis apprécier vos préjugés en sa faveur, avant d'avoir appris sur quoi vous les fondez. Quant à ce que vous dites à l'avantage des solitaires, cela peut être vrai de quelques hommes singuliers qui s'étoient &it de fausses idées de la sagesse ; mais au moins ib donnoientdessignes non équivoquesdu louable emploi de leur temps. Les méditations profondes et les immortels ouvrages dont les philoso* phes que vous citez ont illustré leur solitude^
prouvent assez qulls 8*y oecupoient d'une manière utile et glorieuse, et qu'ils n*y passoient pas uniquement ieur temps comme votre homme à tramer des crimes et des noirceurs.
Rouss. C'est à quoi , ce me semble, il n'y passa pas. non plus uniquement le sien. La Let" ire à M. d'Alembert sur lei spectacles, Héloïse, Emile, le Contrat social, les Esscis sur la Paix perpétuelle et sur l'Imitation théâtrale, et d'autres écrits non moins estimables qui n'ont point paru, sont des fruits de la retraite de Jean- Jacques. Je doute qu'aucun philosophe ait médité plus profondément, plus utilement peulètre, et plus écrit en si peu de temps* Appelezvous tout cela des noirceurs et des crimes?
Le Fb. Je connois des gens aux yeux de qui c'en pourroit bien être : vous savez ce que pensent ou ce que disent nos messieurs de ces livres; mais avez-vous oublié qu'ils ne sont pas de lui, et que c'est vous-même qui me l'avez persuadé*
RODSS. Je vous ai dit ce que j'imaginois pour expliquer des contradictions que je voyois alors, et que je ne vois plus. Mais, si nous conlinuons à passer ainsi d'un sujet à l'autre, nous perdrons notre objet de vue, et nous ne l'atteindrons jamais. Reprenons avec un peu plus de suite le fil de mes observations, avant de passer aux conclusions que j'en ai tirées.
Ma première attention, après m'étrc introduit dans la familiarité de Jean-Jacques, fut d'examiner si nos liaisons ne lui faisoient rien changer dans sa manière de vivre; et j'eus bientôt toute la certitude possible, que nonseulement il n'y changeoit rien pour moi, mais que de tout temps elle avoit toujours été la même et parfaitement uniforme, quand, maître de la choisir, il avoit pu suivre en liberté son penchant. Il y avoit cinq ans que, de retour à Paris, il avoit recommencé d'y vivre. D'abord, ne voulant se cacher en aucune manière, il avoit fréquenté quelques maisons dans l'intention d*y reprendre ses plus anciennes liaisons, et même d'en former de nouvelles. Mais, au bout d'un an , il cessa de faire des visites, et reprenant dans la capitale la vie solitaire qu'il menoit depuis tant d'années à la campagne, il partagea son temps entre l'occupation journalière dont il s'étoit fait une ressource, et les promenades champêtres dont il faisoit son uni-
que amusement. Je lui demandai la raison de cette conduite. Il me dit qu'ayant vu toute la génération présente concourir à l'œuvre de ténèbres dont il étoit l'objet, il avoit d'abord mis tous ses soins i chercher quelqu'un qui ne partageftt pas l'iniquité publique; qu'après de vaines recherches dans les provinces il étoit venu les continuer à Paris, espérant qu'au moins parmi ses anciennes conooissances il se trou^ veroit quelqu'un moins dissimulé^ moins faux, qui lui donneroit les lumières dont il avoit besoin pour percer cette obscurité : qu'après bien . des soins inutiles il n*avoit trouvé, même parmi les plus honnêtes gens, que trahisons, duplicité, mensonge, et que tous en s'empressant à le recevoir, à le prévenir, à l'attirer, paroi»-soient si contens de sa diffamation^ y contribuoientde si bon cœur, lui faisoient des caresses si fardées, le louoient d'un ton si peu sensible k son cœur, lui prodiguoiçnt l'admiration la plus outrée avec si peu d'estime et de considération, qu'ennuyé de ces démonstrations moqueuses et mensongère^» et indigné d'être ainsi le jouet de ses prétendus amis, il cessa de lea voir, se retira sans leur cacher son dédain ; et, après avoir cherché long-temps sans succès un homme, éteignit sa lanterne et se renferma tout-à-fait au-dedans de lui.
C'est dans cet état de retraite absolue que je le trouvai, et que j'entrepris de le oonnottre. Attentif à tout ce qui pouvoit manifester à mes yeux son intérieur, en garde contre tout jugement précipité, résolu de le juger, non sur quelques mots épars ni sur quelques circonstances particulières, mais sur le concours de ses discours, de ses actions, de ses habitudes, et sur cette constante manière d'être, qui seule décèle infailliblement un caractère, mais qui demande, pour être aperçue, plus de suite , plus de persévérance et moins de confiance au premier coup d'œil, que le tiède amour de la justice, dépouillé de tout autre intérêt et combattu par les tranchantes décisions de l'amourpropre, n'en inspire au commun des hommes. 11 fallut, par conséquent, commencer par tout voir, par tout entendre, par tenir note de tout, avant de prononcer sur rien , jusqu'à ce que j'eusse assemblé des matériaux suffisaos pour fonder un jugement soUde qui ne f&t l'ouvrage ni de la passion ni du ftéiuffi.
SECOND biALOGUE.
Je 06 fus pas surpris de le roir tranquille : TOUS m^aYÎez prévenu qu*il Tétoit ; mais vous auribuiex cette tranquillité à bassesse d'àme ; elle pouvoit Tenir d*une cause toute contraire; j'aTois à déterminer la réritable. Cela n'étoit pas difficile ; car, à moins que cette tranquillité ne fût touîonrs inaltérable» il ne falloit, pour en dècouTrir la cause, que remarquer ce qui pooToit la troubler. Si c'étoit la crainte, vous aviez raison; si c'étoit l'indignation, vous aviez tore. Ceiie vérification ne fut pas longue, et je SOS bieotdt à quoi m'en tenir.
Je Je trouvai s'occupant à copier de la musiqoa à tant la page. Cette occupation m'avoit paru, conmie à vous, ridicule et affectée. Je m'appliquai d'abord à connottre s'il s'y livroit sérieusement ou par jeu, et puis à savoir au juste quel motif la lui avoit fait reprendre, et ceci demandoit plus de recherche et de soin. Il falloit connottre exactement ses ressources et l'état de sa fortune, vérifier ce que vousm'aviez dit de son aisance, examiner sa manière de vivre, entrer dans le détail de son petit ménage, eomparer sa dépense et son revenu, en un mot connottre sa situation présente autrement que par son dire, et le dire contradictoire de vos messieurs. C'est à quoi je donnai la plus grande attention. Je crusm'apercevoir quecette occu-i pation lui plaisoit, quoiqu'il n'y réussit pas trop bien. Je chercliai la cause de ce bizarre plaisir, el je trouvai qu'elle tenoit au fond de son naturel et de son humeur, dont je n'avois encore aucune idée, et qu'à cette occasion je commençai à pénétrer. Il associoit ce travail à nn amusement dans lequel je le suivis avec une ^aie attention. Ses longs séjours à la campa^e fanaroient donné du goût pour l'étude des plantes : il conUnuoit de se livrer à cette étude avec ^os d*ardeur que de succès ; soit que sa médéfaillante commençât à lui refuser tout ; soit, comme je crus le remarquer, qu'il se fit de cette occupation plutôt un jeu d'enfont fu'one étude véritable. Ils'atuchoit plus à faire de jolis herbiers qu'à classer et caractériser les genres et les espèces. 11 employoit un temps et des soins incroyables à dessécher et aplatir des ramcaax, à étendre et déployer de petits feuillages, à conserver aux fleurs leurs couleurs naturelles : de sorte que, collant avec soin ces iragmens sur des papiers qu'il ornoit de petits
cadres, à toute la vérité aeta nature il joignoir l'éclat de la miniature et le charme de l'imita* tion.
Je l'ai vu s'attiédir enfin sur cet amusement, devenu trop fatigant pour son âge, trop coft* teux poursa bourse, etqui lui prenoitnn temps nécessairedont il ne ledédommageoit pas. Peutr être nos liaisons ont-elles contribué à l'en détacher. On voit que la contemplation de la nature eut toujours un grand attrait pour son cœur : il y trouvoit un supplément aux atta* chemens dont il avoit besoin ; mais il eût laissé le supplément pour la chose, s'il en avoit eu le choix ; et il ne se réduisit à converser avec les plantes qu'après de vains efforts pour converser avec les humains. Je quitterai volontiers, m'a-t-il dit, la société des végétant pour celle des hommes, au premier espoir d'en retrouver.
Mes premières récherches m'ayant jeté dans lesdétails de sa vie domestique, je m'y suis particulièrement attaché, persuadé que j'en tirerois pour mon objet des lumières plus sûres que de tout ce qu'il pouvoit avoir dit ou fait en public, et que d'ailleurs je n'avoispas vu moimême. C'est dans la familiarité d'un commerce intime, dansia continuité de la vie privée qu'un homme à la longue se laisse voir tel qu'il est, quand le ressort de l'attention sur soi se relâche, et qu'oubliant le reste du monde on se livre à l'impulsiondu moment. Cette méthode est sûre, mais longue et pénible : elle demande une pa» tience et une assiduité que peut soutenir le seul vrai zèle de la justice et de la vérité, et dont on se dispense aisément en substituant quelque remarque fortuite et rapide aux observations lentes, mais solides, que donne un examen égal et suivi.
J'ai donc regardé s'il régnoit chez lui du désordreoudela règle, delagène ou de la liberté; s'il étoit sobre ou dissolu, sensuel ou grossier, si ses goûts étoient dépravés ou sains ; s'il étoit sombre ou gai dans ses repas, dominé par l'habitude ou sujet aux fantaisies, chiche ou prodigue dans son ménage, entier, impérieux, tyran dans sa petite sphère d'autorité, ou trop doux peut-être au contraire et trop mou, craignant les dissensions encore plus qu'il n'aime l'ordre, et souffrant pour la paix les choses les pluscontraires àson goût et à sa volonté : com-
SECOND DIALOGUE
nient il supporte Tadversité, le mépris» la haine publique; qucllessortea d'affections lui sontha* bituelles ; quels genres de peine ou de plaisir altèrent le plus son humeur. Je l'ai suivi dans sa plus constante manière d'éire, dans ces pe-> tites inégalités, non moins inévitables, non moins utiles peut-être dans le calme de la vie privée, que de légères variations de Tair et du vent daos celui des beaux jours. J'ai voulu voir comment il se {àche et comment il s^apaîse, s'il exhale ou contient sa colère ; s'il est rancunier ou emporté, facile ou difficile i apaiser ; s'il aggrave ou répare ses torts ; s'il sait endurer et pardonner ceux des autres; s'il est doux et facile à vivre, ou dur et ftcheux dans le commerce fomilier;s*il aime à s'épancher au dehors ou à se concentrer en lui-même ; ai son cœur s'ouvre aisément ou se ferme aux caresses ; s'il est toujours prudent, circonspect, maître de lui-même, ou si, se laissant dominer par ses mouvemens, il montre indiscrètement chaque sentiment dont il est ému. Je l'ai pris dans les situations d'esprit les plus diverses, les plus contraires qu'il m'a été possible de saisir ; tantôt calme et tantôt agité, dans un transport de colère, et dans une effusion d'attendrissement; dans la tristesse et l'abattement de cœur : dans ces courts, mais doux momens de joie que la nature lui fournit encore, et que les hommes n ont pu lui ôter ; dans la gaieté d'un repas un peu prolongé ; dans ces circonstances imprévues, où un homme ardent n'a pas le temps de se déguiser, et où le premier mouvement de la nature prévient toute réflexion. En suivant tous les détails de sa vie, je n'ai point négligé ses discours, ses maximes, ses opinions, je n'ai rien omis pour bien connoltre ses vrais sentimenssur les matières qu'il traite dans ses écrits. Je l'ai sondé sur la nature de Tême, sur l'existence de Dieu, sur la moralité de la vie humaine, sur le vrai bonheur, sur ce qu'il pense de la doctrine à la mode et de ses auteurs, enfin sur tout ce qui peut faire connottre avec les vrais sentimens d'un homme sur l'usage de celte vie et sur sa destination ses vrais principes de conduite. J'ai soigneusement comparé tout ce qu'il m'a dit avec ce que j'ai vu de lui dans la pratique, n'admettant jamais pour vrai que ce que cette épreuve a confirmé.
Je l'ai particulièrement étudié par les côtés
! qui tiennent à l'aniour-proprc, bien sûr qu'un orgueil irascible au point d'en avoir fait un monstre doit avoir de fortes et fréquentes explosions difficiles à contenir, et impossibles i déguiser aux yeux d'un homme attentif à l'exa* miner par ce côté-tà, surtout dans la position cruelle où je le trouvois.
Par les idées dont un homme pétri d'amourpropre s'occupe le plus souvent, par les sujets favoris de ses entretiens, par l'effet inopiné des nouvelles imprévues, par la manière de s'affecter des propos qu'on lui tient, par les impressions qu'il reçoit delà contenance et du ton des gens qui l'approchent, par l'air dont il entend louer ou décrier ses ennemis ou ses rivaux, par la façon dont il en parle lui-même, par le degré de joie ou de tristesse dont l'affectent leurs prospérités ou leurs revers, on peut à la longue le pénétrer et lire dans son ftme, siirtout lorsqu'un tempérament ardent luiôte le pouvoir de réprimer ses premiers mouvemcns, si tant est néanmoins qu'un tempérament ardent et un violent amour-propre puissent compatir ensemble dans un même cœur. Mais c'est surtout en parlant des talens et des livres que les auteurs se contiennent le moins et se décèlent le mieux : c'est aussi parla que je n'ai pas manqué d'examiner celui-ci. Je l'ai mis souvent et vu mettre par d'autres sur ce chapitre en divers temps et à diverses occasions , j'ai sondé ce qu*il pensoit de la gloire littéraire, quel prix il donnoit à sa jouissance, et ce qu'il estimoit le plus en fait de réputation, de celle qui brille par les talens, ou de celle moins éclatante que donne un caractère estimable. J'ai voulu voir s'il étoit curieux de l'histoire des réputations naissantes ou déclinantes, s'ilépluchoitmalignement celles qui faisoient le plus de bruit, comment il s'affectoit des succès ou des chutesdes livres et des auteurs, et comment il supportoit pour sa part les dures censures des critiques, les malignes louanges deê rivaux, et le mépris affecté des brillans écrivains de ce siècle. Enfin, je l'ai examiné par tous les sens où mes regards ont pu pénétrer, et sans chercher à rien interpréter selon mon désir, mais éclairant mes observations les unes par les autres pour découvrir la vérité; je n'ai pas un instant oublié dans met recherches qu'il y alloit du destin de ma vie à ne pas me tromper dans ma conclusion.
SECONU DIALOGUE.
Lb Fb. Je Tob que vous avez regardé à beàueoop de choses : apprendrai-je enfia ce que Toos avez vu?
Rovss. Geque j*ai vu est meilleur à voir qu'à tire. Ce que j'ai vu me suffit, à moi qui l'ai vu, pour déterminer mon jugement, mais non pas à vous pour déterminer le vôtre sur mon rapport; car il a besoin d*étre vu pour être cru, et, aprësla façon dont vous m'aviez prévenu, je ne laurois pas cru moi-même sur le rapport d'antmi. Ce que j'ai vu ne sont que des choses bieo communes en apparence, mais très-rares en effet. Ce sont des récits qui d'ailleurs convtendroienc mal dans ma bouche ; et , pour le £iire avec bienséance, il faudroit être un autre que moi»
Le Fa. Comment, monsieur I espérez-vous me donner ainsi le change? Remplissez-vous ainsi vos engagemens, et ne tirerai-je aucun fruit du conseil que je vous ai donné? Les lumières qu'il vous a procurées ne doivent-elles pas nous être communes? et, après avoir ébranié la persuasion oii j'étois, vous croyezvous permis de me laisser les doutes que vous avez foit nattre, si vous avez de quoi m'en tirer?
Rouss. Il vous est aisé d'en sortir à mon exemple, en prenant pour vous-même ce conseil que vous dites m'avoir donné. 11 est malheureux pour Jean -Jacques, que Rousseau ne poisse dire tout ce qu'il sait de lui. Ces déclarations sont désormais impossibles, parce qu'elles seroient inutiles, et que le courage de les faire ne m'attireroit que l'humiliation de n'être pas cm.
Voulez-vous, par exemple , avoir une idée sommaire de mes observations? Prenez direoteoient et en tout, tant en bien qu'en mal, le contre-pied du Jean-Jacques de vos messieurs, vous aurez trcs-exactementcelui que j'ai trouvé. Le leur est cruel, féroce et dur, jusqu'à la dépravation ; le mien est doux et compatissant jusqu'à la foiblesse. Le leur est intraitable, inflexible, et toujours repoussant; le mien est fiacile et mou, ne pouvant résister aux caresses qu'il croit sincères, et se laissant subjuguer, quand on sait s'y prendre, par les gens mêmes qu'il n'esiime pas. Le leur, misanthrope, farouche, déteste les hommes; le mien, humain jusqu'à Texcës, et trop sensible à leurs peines, »*aflecte autant des maux qu'ils se font entre
eux, que de ceux qu'ils lui font à lui-même; Le leur ne songe qu'à faire du bruit dans le monde aux dépens du repos d'autrui et du sien ; le mien préfère le repos à tout, et voudroit être ignoré de toute la terre , pourvu qu*on le laissât en paix dans son coin. Le leur, dévoré d'orgueil et du plus intolérant amour-propre, est tourmenté de l'existence de ses semblables, et voudroit voir tout le genre humain s*anéantîr devant lui ; le mien, s'aimant sans se comparer, n'est pas plus susceptible de vanité que de mo* destie ; content de sentir ce qu'il est, il ne cherche point quelle est sa place parmi les hommes, et je suis sûr que de sa vie il ne lui entra dans l'esprit de se mesurer avec un autre pour savoir lequel étoit le plus grand ou le plus petit. Le leur, plein de ruse et d'art pour en imposer, voile ses vices avec la plus grande adresse, et cache sa méchanceté sous une candeur apparente ; le mien, emporté, violent même dans ses premiers momens plus rapides que l'éclair, passe sa vie à faire de grandes et courtes fentes, et à les expier par de vifs et longs repentirs : au surplus, sans prudence, sans présence d'esprit, et d'une balourdise incroyable, il offense quand il veut plaire,et dans sa naïveté, plutôt étourdie que franche, dit également ce qui lui sert et qui lui nuit, sans même en sentir la différence. Enfin, le leur est un esprit diabolique, aigu, pénétrant; le mien, ne pensant qu'avec beaucoup de lenteur et d'efforts, en craint la fetigue, et, souvent n'entendant les choses les plus communes qu'en y rêvant à son aise et seul, peut à peine passer pour un homme d'osprit.
N'est-il pas vrai que, si je multipliois ces oppositions, comme je le pourrois feire, vous les prendriez pour des jeux d'imagination qui n'auroient aucune réalité? Et cependant je ne vous dirois rien qui ne fût, non comme à vous,* affirmé par d'autres, mais attesté par ma propre conscience. Cette manière simple, mais peu croyable, de démentir les assertions bruyantes des gens passionnés par les observations paisibles, mais sûres, d'un homme impartial, scroit donc inutile et ne produiroit aucun effet. D'ailleurs, la situation de Jean- Jacques à certains égards est même trop incroyable pour pouvoir être bien dévoilée. Cependant, pour le bien connoitre à fond , il faudroit connoître et ce qu'il endure et ce qui le lui fait supporter. Or, tout cela ne
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pentbien so dire, pour le croire il fautravotr
fU.
Mais essayons s* il n*y auroit point quelque autre route aussi droite et moins traversée pour arciver au môme but; s il n'y auroit point quelque moyen de vous faire sentir tout d*ua coup, par une impression simple et immédiate » ce que, dans les opinions où tous êtes , je ne saurois vous persuader en procédant graduellement, sans attaquer sans cesse, par des négations dures, les tranchantes assertions de vos messieurs. Je voudrois tAcher pour cela de vous esquisser ici le portrait de mon Jean-Jacques, tel qu'après un long examen de Toriginal Tidée s'en est empreinte dans mon esprit. D'abord, vous pourrez comparer ce portrait i celui qu'ils en ont tracé, juger lequel des deux est le plus lié dans ses parties, et parott former le mieux un seul tout; lequel explique le plus naturellement et le plus clairement la conduite de celui qu'il représente , ses goûts , ses habitudes, et tout ce qu'on connoft de lui, non-eeulemeni depuis qu il a fait des livres, mais dès son enfonce , et de tous les temps ; après quoi , il ne tiendra qu'A vous de vérifier par vous-même si j'ai bien ou mal vu,
Lb Fr. Rien de mieux que tout cela* Parlez donc ; je vous écoute.
Rouss. De tous les hommes que j'ai connus, celui dont le caractère dérive le plus pleinement de son seul tempérament est Jean-Jacques. 11 est ce que Ta fait la nature ; l'éducation ne l'a que bien peu modifié. Si, dès sa naissance, ses facultés et ses forces s étoient tout-à-coup développées, dès lors on l'eût trouvé tel i peu près qu'il fut dans son Age mûr; et maintenant, après soixante ans de peines et de misères, le temps, l'adversité, les hommes l'ont encore très-peu changé. Tandis que son corps vieillit et se casse, son cœur reste jeune toujours ; il garde encore les mêmes goûts, les mêmes passions de son jeune êge , et jusqu'à la fin de sa vie il ne cessera d*être un vieux enfant.
Mais ce tempérament, qui lui a donné sa forme morale, a des singularités qui, pour être démêlées, demandent une attention plussuivie que le coup d*œil suffisant qu'on jette sur un homme qu'on croit connottre et qu'on a déjà jugé. le puis même dire que c'est par son extérieur vulgaire et par ce qu'il a de plus commun,
qu'en y regardant mieux je l'ai trouvé le plus singulier. Ce paradoxe s'éclaircira de lui-même à mesure que vous m'écouterez.
Si, comme je vous l'ai dit , je fus surpris au premier abord de le trouver si différent de ce que je me Tétois figuré dans vos récits, je le fus bien plus du peu d'éclat , pour ne pas dire de la bêtise, de ses entretiens : moi qui, ayant eu à vivre avec des gens de lettres, les ai toujours trouvés brillans , 'élancés , sentencieux comme des oracles, subjuguant tout par leur docte faconde et par la hauteur de leurs décisions. Celui-ci ne disant guère que des choses communes, et les disant sans précision, sans finesse, et sans force, parott toujours fatigué de parler, même en parlant peu, soit de la peine d'enten* dre, souvent même n'entendant point, sitôt qu'on dit des choses un peu fines, et n'y répondant jamais i propos. Que, s'il lui vient par hasard quelque mot heureusement trouvé, il en est si aise, que, pour avoir quelque chose à dire, il le répète éternellement. On le prendroit dans la conversation , non pour un penseur plein d'idées vives et neuves, pensant avec force et s'exprimant avec justesse, mais pour un écolier embarrassé du choix de ses termes, et subjugué par la suffisance des gens qui en savent plus que lui. Je n'avois jamais tu ce maintien timide et gêné dans nos moindres barbouilleurs de brochures ; comment le concevoir dans un auteur qui, foulant aux pieds les opinions de son siècle, sembloit en toute chose moins disposé à recevoir la loi qu'à la faire? S'il n'eût fait que dire des choses triviales et plates, j'aurois pu croire qu'il faiaoit Timbécile pour dépayser les espions dont il se sent entouré; mais, quels que soient les gens qui récoutent, loin d'user avec eux de la moindre précaution, il lâche étourdiment cent propos inconsidérés, qui donnent sur lui de grandes prises : non qu'au fond ces propos soient répréhensibles, mais parce qu'il est possible de leur donner un mauvais sens, qui, sans lui être venu dans l'esprit, ne manque pas de se présenter par préférence à celui des gens qui l'écouteot, et qui ne cherchent que cela. En un mot, je Tai presque toujours trouvé pesant à penser, m^fadroit à dire, se ftitiguant sans cesse à cher* cher le mot propre qui ne Ini venoit jamais , et embrouillant des idées déjà peu claires par une
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mioTatse manière de les exprimer. J'ajoote en passant que si» dans nos premiers entretiens, j'arois pu deviner cet extrême embarras de parler. J'en aurois tiré, sur vos propres argiimeos, une preave noavelle qa'il n*avoit pas fait ses livres : car si, selon vous, déchiffrant si mal la musique, il n'en avoit pu composer, à plus forte raison, sachant si mal parter, il n'avoit pu si bien écrire.
Une pareille ineptie étoit déjà fort étonnante dans on homme assez adroit pour avoir trompé (juartnce ans, par de fausses apparences, tous ceux qui l'ont approché ; mais ce n'est pas tout. Ce même homme, dont l'œil terne et la physionomie effiacée semblent, dans les entretiens indiflFérens, n'annoncer que de la stupidité, change tout à coup d'air et de maintien silAt qu'une matière intéressante pour lui le tire de sa lètharipe. On voit sa physionomie éteinte s'animer, se vivifier, devenir parlante, expressive, et promettre de l'esprit. A juger par l'éclat qu'ont encore alors ses yeux à son âge , dans sa jeunesse ils ont dû lancer des éclairs. A son geste impétueux, à sa contenance agitée, on voit que soasang bouillonne, on croiroit que des traits de feu vont partir de sa bouche : et point du tout; toute cette effervescence ne produit que des propos communs, confus, mal ordonnés, qui, sans être plus expressifs qu'à l'ordinaire, sont seulement plus inconsidérés. 11 élève beaucoup la voix ; mais Xe qu'il dit devient plus bruyant sans être plus vigoureux. Quelquefois cependant je lui ai trouvé de l'énergie dans l'expression ; maiç ce n'étoit jamais au moment d'une explosion subite : c'était seulement lorsque cette explosion, ayant précédé, avoit déjà produit son premier eBet. Alors cette émotion prolongée^ agissant arec plos de règle, sembloit agir avec plus de force, et lui suggéroit des expressions vigoureoses, pleines du sentiment dont il étoit encore agité. J'ai compris par là comment cet homme poovoit, quand son sujet échauffoit son oœnr, écrire. avec force, quoiqu'il parlât foiblemeiit, et comment sa plume devoit que sa langue parler le langage des pas-
Lb Fi. Tout cela n'est pas si contraire que vods pensez aux idéeis qu'on m'a données de son caractère. Cet embarras d'abord et
T. IV
cette timidité que vous lui attribuez sont reconnus maintenant dans le monde pour être les plus sûres enseignes de l'amour-propre et de l'orgueil.
Rocss. D*où il suit que nos petits pâtres et nos pauvres villageoises regorgent d'amourpropre, et que nos brillans académiciens, nos jeunes abbés et nos dames du grand air, sont des prodiges de modestie et d'humilité. O malheureuse nation! où toutes les idées de l'aimable et du bon sont renversées et où Tarrogant amour-propre des gens du monde transforme en orgueil et en vices les vertus qu'ils foulent aux pieds !
Lb Fr. Ne vous échauffez pas. Laissons ce nouveau paradoxe, sur lequel on peut disputer, et revenons à la sensibilité de notre homme, dont vous convenez vous-même, et qui se déduit de vos observations. D'une profonde indifférence sur tout ce qui ne touche pas son petit individu, il ne s'anime jamais que pour son propre intérêt; mais toutes les fois qu'il s'agit de lui, la violente intensité de son amour-pro* pre doit en effet Tagitér jusqu'au transport; et ce n'est que quand cette agitation se modère qu'il commence d'exhaler sa bile et sa rage , qui, dans les premiers momens, se concentre avec force autour de son cœur.
Rouss. Mes observations, dont vous tirez ce résultat, m'en fournissent un tout contraire. Il est certain qu'il ne s'affecte pas généralement, comme tous nos auteurs, de toutes les questions un peu fines qui se présentent, et qu'il ne suffit pas, pour qu'une discussion l'intéresse, que l'esprit puisse y briller. J'ai toujours vu, j'en conviens, que pour vaincre sa paresse à parler, et l'émouvoir dans la conversation, il falloit un autre intérêt que celui de la vanité du babil ; mais je n'ai guère vu que cet intérêt, capable de l'animer, fàt son intérêt propre, celui de son individu. Au contraire, quand il s'agit de lui, soit qu'on le cajole par des flatteries, soit qu'on cherche à l'outrager à mots couverts, je lui ai toujoura trouvé un air nonchalant et dé^ daigneux, qui ne montroit pas qu'il fit un grand cas de tous ces discours, ni de ceux qui les lui tenoient, ni de leurs opinions sur son compte; mais l'intérêt plus grand, plus noble qui ranime et le passionne, est celui de la justice et de I la vérité; et je ne l'ai jamais vu écouter do
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§ang-froid toute doctrine qu'il crût nuisible au bien public. Son embarras de parler peut souvent rempécher de se commettre, lui et la bonne cause, vis-à-vis ces brillans péroreurs qui savent habiller en termes séduisans et ma^ifiques leur cruelle philosophie; mais il est aisé de voir alors Teffort qu'il fuit pour se taire, et combien son cœur souffre à laisser propa- (i;er des erreurs qu'il croit funestes au genre humain. Défenseur indiscret du foible et de Topprimé qu'il ne connoît même pas, je l'ai vu souvent rompre impétueusement en visière au puissant oppresseur qui, sans parottre offensé de son audace, s*apprétoit, sous Pair de la modération, a lui faire payer cher un jour cette incartade : de sorte que, tandis qu'au zèle emporté de l'un on le prend pour un furieux; l'autre, en méditant en secret des noirceurs, paroit un sage qui se possède; et voilà comment, jugeant toujours sur les apparences, les hommes le plus souvent prennent le contrepied de la vérité.
Je l'ai vu se passionner de même, et souvent jusqu'aux larmes , pour les choses bonnes et belles dont il étoit frappé dans les merveilles de la nature, dans les œuvres des hommes, dans les vertus, dans les talens, dans les beauxarts, et généralement dans tout ce qui porte un caractère de force, de grâce ou de vérité, digne d'émouvoir une âme sensible. Mais surtout ce que je n'ai vu qu'en lui seul au monde, c>st un égal attachement pour les productions de ses plus cruels ennemis, et même pour celles qui déposoient contre ses propres idées, lorsqu'il y trouvoit les beautés faites pour toucher son cœur, les goûtant avec le même plaisir, les louant avec le même zèle que si son amour^propre n'en eût point reçu d'atteinte, que si Fauteur eût été son meilleur ami, et s indignant avec le même feu des cabales faites pour leur ôter, avec les suffrages du public, le prix qui leur étoit dû. Son grand malheur est que tout cela n'est jamais réglé par la prudence, et qu'il se livre impétueusement au mouvement dont il est agité, sans en prévoir TeSet et les suites, ou sans s'en soucier. S'animer modérément n*est pas une chose en sa puissance; il faut qu'il soit de flamme ou de glace : quand il est tiède, il est nul.
Enfin j'ai remarqué que l'activité de son âme
duroit peu, qu'elle étoit courte à proportion qu'elle étoit vive, que l'ardeur de ses passions les consumoit , les dévoroit elles-mêmes , et qu'après de fortes et rapides explosions elles s'anéantissoient aussitôt, et le laissoient retomber dans ce premier engourdissement qui le livre au seul empire de l'habitude, et me parott être son élat permanent et naturel.
Voilà le précis des observations d'où j'ai tiré la connoissance de sa constitution physique, et par des conséquences nécessaires, confirmées par sa conduite en toute chose, celle de son vrai caractère. Ces observations, et les autres qui s'y rapportent, offrent pour résultat un tempérament mixte, formé d'élémens qui paroissent contraires : un cœur sensible, ardent, ou très-inflammable ; un cerveau compacte et lourd, dont les parties solides et massives no peuvent être ébranlées que par une agitation du sang vive et prolongée. Je ne cherche point à lever en physicien ces apparentes contradictions; et que m'importe? Ce qui m'importoit étoit de m*assurer de leur réalité, et c'est aussi tout ce que j'ai fait. Mais ce résultat, pour parottre à vos yeux dans tout son jour, a besoîa des explications que je vais tâcher d*y joindre.
J'ai souvent ouï reprocher à Jean-Jacques, comme vous venez de faire, un excès de sensibilité, et tirer de là l'évidente conséquence qu'il étoit un monstre. C'est surtout le but d*un nouveau livre anglois intitulé Recherches sur V âme, où, à la faveur de je ne sais combien de beaux deuils anatomiques et tout-à-fait conduans, on prouve qu'il n'y a point d'âme, puisque l'auteur n'en a point vu à rt>rigine des nerfs ; et Ton établit en principe que la sensibilité dans l'homme est la seule cause de ses vices et de ses crimes, et qu'il est méchant en raison do cette sensibilité, quoique, par une exception à la règle, l'auteur accorde que celte même sensibilité peut quelquefois engendrer des vertus. Sans disputer sur la doctrine impartiale du philosophe chirurgien, tâchons de commencer par bien entendre ce mot de sensibilité, auquel, faute de notions exactes, on applique à chaque instant des idées si vagues et souvent contradictoires.
La sensibilité est le principe de toute action. Un être, quoique animé, qui ne sentiroit rien,
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n'agiroit point : car où seroit pour lui le motif d'agir? Dieu lui-même est sensible, puisqu'il agit. Tous les hommes sont donc sensibles» et peut-être au même degrés mais non pas de la même manière. Il y a une sensibilité physique et organique qui» purement passive» parott n'a- Toir pour fin que la conservation de notre corps et celle de notre espèce, par les directions du plaWir et de la douleur. 11 y a une autre sensibilité» que j'appelle active et morale» qui n'est autre chose que la faculté d*attacher nos affections â des êtres qui nous sont étrangers. Celle* ci, dont l'étude des paires de nerfs ne donne pas h connoissance» semble offrir dans les âmes une analogie assez claire avec la faculté attrao* tive des corps. Sa force est en raison des rapports que nous sentons entre nous et les autres êtres ; et» selon la nature de ces rapports» elle agit tantôt positivement par attraction» tantêt nègaUvementpar répulsion» comme un aimant par ses pèles. L'action positive ou attirante est l'œurresimpledeia nature» qui cherche à étendre et renforcer le sentiment de notre être; la négative ou repoussante» qui comprime et rétrécît celui d'autrui, est une combinaison qtfe la réflexion produit. De la première naissent toutes les passions aimanteset doives; de la seconde, toutes les passions haineuses et cruelles. Veuillez» monsieur» vous rappeler ici» avec les distmcûons faites dans nos pr^iers entretiens entre l'amour de soi-même et Tamour^propre» la manière dont l'un et l'autre agisseàl su^ le cœur humain. La senûbilité positive dérive im* médiatement de l'amour de soi. 11 esttrés-natu-* rel que celui cpii s'aime cherche à étendre son être et ses jouissances» et i s'approprier par rattachement ce qu'il sent devoir être un bien pour lai ; ceci est une pure affaire de senti* ment» où' la réflexion n'entre pour rien. Mais wiiM que cet amour absolu dégénère en amourpropre et comparatif, il produit la sensibilité négative» parce qu'aussitôt qu'on prend l'habitude desemeimrer avec d'autres» et dese transporter hors de soi» pour s'assigner la première et meilleure place» il est impossible de ne pas prendre en aversion tout ce qui nous serpasse» tout ce qui nous rabaisse» tout ce qui Mm comprime» toat ce qui» étant quelque chose» nous empêche d'être tout. L'amour-propre est tovjoart irrité ou mécontent» parce qu'il vou-
droit que chacun nous préférât à tout et t lui-môme; ce qui ne se peut; il s'irrite dc^S préférences qu'il sent que d'autres nféritcnt» quand même ils ne les obtiendroient pas ; il s'irrite des avantages qu'un autre a sur nous, sans s'apaiser par ceux dont il se sent dédommagé. Le sentiment de Tinfériorité à un seul égard empoisonne alors celui de la supériorité à mille autres» et l'on oublie ce qu'on a de plus» pour s'occuper uniquement de ce €|u'on a de moins. Vous sentez qu'il n'y a pas à tout cela de quoi disposer l'âme à la bienveillance.
Si vous me demandez d'où naft cette disposition à se comparer» qui change une passion naturelle et bonne en une autre passion factice et mauvaise» je vous répondrai qu'elle vient des relations sociales» du progrès des idées» et de la culture de l'esprit. Tant qu'occupé des seuls besoins absolus on se borne i rechercher ee qui nous est vrannent utile» on ne jette guère sur d'autres un regard oiseux ; ihnais à mesure que la société se resserre par le \ieti des besoins mutuels, à mesure que reprit s'étend» s'exerce et s'éclaire» il prend plus d'activité» il embrasse plus d*objets» saisit plus de rapports» exainrâe^ compare; dans ses fréquentes comparaisons, il n'oublie ni lui-même» ni sea semblables» ni la place à laquelle il pré-> tend parmi eux. Dès qu'on a cotiimencé de se mesurer ainsi l'on Ae cesse plus, et lé cœur ne sait pins s'occuper désormais qu'à mctti^e tout le monde au-dessous de fious. Aussi remarquet-on généralement, en confirmation de cette théorie» que les gens d'esprit, et surtout les gens de lettres» sont de tous les hommes ceux qui ont mie plus grande intensité d'amourpropre, les moins portés à aimer» les plus portés à haïr.
Vous me direz peut-être que rien n'est plus commun que des sots pétris d'amour-propre. Cela n'est vrai qu'en distinguant. Fort souvent les sots sont vains» mais rarement ils sont jaloux» parce que» se croyant bonnement à la (k'emière place» ils sont toujours très-contens de leur lot. Un homme d'esprit n'a guère le même bonheur ; il sent parfeitement et ce qui lui manque et l'avantage qu'en fait de mérite ou de talens un autre peut avoir sur lui. H n'avoue cela qu'à lui-même» mais il le sent en dé-
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pit de lui, et voilà ce que ramour-proprc ne pardonne point.
Ces éclaircissemens m*ont paru nécessaires pour jeter du jour sur ces imputations de sensibilité, tournées par les uns en éloges, et par les autres en reproches» sans que les uns ni tes autres sachent trop ce qu'ils veulent dire par là, faute d'avoir conçu qu'il est des genres de sensibilité de natures différentes et même contraires, qui ne sauroient s'allier ensemble dans un même individu* Passons maintenant a l'application.
Jean-Jacques m'a paru doué de la sensibilité physique à un assez haut degré. Il dépend beaucoup de ses sens, et il en dépendroit bien davantage si la sensibilité morale n'y faisoit souvent diversion ; et c'est même encore souvent par celle-ci que l'autre l'affecte si vivement. De beaux sons, un beau ciel, un beau paysage, un beau lac, des fleurs, des parf lims, de beaux yeux, un doux regard ; tout cela ne réagit si fort sur ses sens qu'après avoir percé par quelque côté jusqu'à son cœur. Je l'ai vu faire deux lieues par jour> durant presque tout un printemps, pour aller écouter à Berci le rossignol à son aise; il falloit Teau, la verdure, la solitude et les bois pour rendre le chant de cet oiseau touchant à son oreille ; et la campagne elle-même auroit moins de charmes à ses yeux s'il n'y voyoit les soins de la mère com<« niune qui se platt à parer le séjour de ses enfans. Ce qu'il y a de mixte dans la plupart de ses sen3alions les tempère, et, étant à celles qui sont purement matérielles l'attrait séducteur des autres* fait que toutes agissent sur lui plus modérément. Ainsi sa sensualité, quoique vive, n'estjamais fougueuse, et, sentant moins les^prirations que les jouissances, il pourroit se dire en un sens plutôt tempérant que sobre. Cependant rat}stinence totale peut lui coûter quand l'imagination le tourmente» au lieu que la modération ne lui coûte plus rien dans ce quHl possède, parce qu'alors l'imagination n'agit plus. S'il aime ^ jouir, c'est seulement après avoir désiré, et il n'attend pas pour cesser que le désir cesse, il suffit qu'il soit attiédi. Ses goûts sont sains, délicats même, mais non pas raffinés. Le bon vin, les bons mets, lui plaisent for*.; mais il aime par préférence ceux qui sont simples, communs, sans apprêt, mais choisis
dans leur espèce, et ne fait aucun cas en an* cune chose du prix que donne uniquement la rareté. Il hait les mets fins et la chère trop recherchée. U entre bien rarement chez lui du gibier, et il n'y en enlreroit jamais s'il y étoit mieux lemattre.Ses repas, ses festins, sont d'un plat unique et toujours le même jusqu'à ce qu'il soit achevé. En un mot, il estsensuel plus qu'il nefaudroit peut-être, maïs pas assez pour n'être que cela. On dit du mal de ceux qui le sont, cependant ils suivent dans toute sa simplicité l'instinct de la nature, qui nous porte à rechercher ce qui nous flatte et à fuir ce qui nous répugne : je ne vois pas quel mal produit un pafeil penchant. L'homme sensuel est l'homme delà nature; l'homme réfléchi est celui de l'opinion; c'est celui-ci qui est dangereux. L'au- . tre ne peut jamais l'être, quand même il tomberoit dans l'excès. Il est vrai qu'il faut borner ce mot de sensualité à l'acception que je lut donne, et ne pas l'étendre à ces voluptueux de parade qui se font une vanité de l'être, ou qui, pour vouloir passer les limites du plaisir, tombent dans la dépravation, ou qui, dans les raffinemens du luxe, cherchant moins les charmes de la jouissance que ceux de l'exclusion, dédaignent les plaisirs dont tout homme a le choix, et se bornent à ceux qui font envie au peuple.
Jean-Jacques, esclave de ses sens, ne s'affecte pas néanmoins de toutes les sensations ; et pour qu'un objet lui fasse impression, il faut qu'à la simple sensation se joigne un sentiment distinct de plaisir ou de peine qui l'attire ou qui le repousse. Il en est de même des idées qui peuvent frapper son cerveau : si l'impression n'en pénètre jusqu'à son cœur, elle est nulle. Rien d'indifférent pour lui ne peut rester dans sa mémoire, et à peine peut-on dire qu'il aperçoive ce qu'il ne fait qu'apercevoir. Tout cela fait qu'il n'y eut jamais sur la terre d'homme moins curieux des affaires d'autrui, et de ce qui ne le touche en aucune sorte, ni de plus mauvais observateur, quoiqu'ilait cru long-temps en être un très-bon, parce qu'il croyoit toujours bien voir quand il ne faisoit que sentir vivement. Mais celui qui ne sait voir que les objets qui le touchent en détermine mal les rapports, et, quelque délicatque soitle toucherd'un aveugle, il ne lui tiendra jamais lieu de.deux bons
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TMi. En un mot, toat co qui n*est que de pure curiotité, soil dans les arts» soit dans le inonde, soit dans la nature, ne tente ni ne flatte Jean- Jacques en aucune sorte, et jamais on ne le verra s'en occuper volontairement un seul moment. Tout cela tient encore à cette paresse de penser qui, déjà trop contrariée pour son propre compte, Venpèche d'être affecté des objets indîièreDS. Cest aussi par là qu*il faut expliquer ces distractions continuelles qui dans les conversations ordinaires Tempéchcnt d'entendre prssqne rien de ce qui se dit, et vont quelquefois jusqu'à la stupidité. Ces distractions ne viennent pas de ce qu'il pense à autre chose, maisde ce qu*il ne pense à rien, et qu*il ne peut supporter la fatigue d'écouter ce qu'il lui importe peu de savoir : il parott distrait, sans l'être, et n'est exactement qu'engourdi.
De là les imprudences et les balourdises qui lai échappent à tout moment, et qui lui ont fait plus de mal que ne lui en auroient fait les vices les plus odieux : car ces vices l'auroient forcé d'èlre attentif sur lui-même pour les déguiser aux yeux d'autrui. Les gens adroits, faux, malfiiisans, sont toujours en garde et ne donnent aucune prise sur eux par leurs discours. On est bien moins soigneux de cacher le mal quand on sent le bien qui le rachète, et qu'on ne risque rien à se montrer tel qu'on est. Quel est l'honnête homme qui n'ait ni vice ni défaut, et qui, se mettant toujours à découvert, ne dise et ne fasse jamais des choses répréhensibles? L'bomme rusé qui ne se montre que tel qu'il veut qu'on le voie n'en parolt point faire et n'en dit jamais, du moins en public ; mais défionsnous des gens parfaits. Même indépendamment des imposteurs qui le défigurent, Jean-Jacques eàt toujours difficilement paru ce qu'il vaut, parce qu'il ne sait pas mettre son prix en montre, et que sa maladresse y met incessamment ses débuts. Tels sont en lui les effets bons et mauvais de la sensibilité physique.
Quant à la sensibilité morale, je n'ai connu aucun homme qui en fût autant subjugué ; mais c'est ici qu'il faut s'entendre : car je n'ai trouvé en lui que celle qui agit positivement, qui vient de la nature et que j'ai ci-devant décrite. Le besoin d'attacher son cœur, satisfait avec plus d*eopreasement que de choix, a causé tous les ■talheurséa sa vie ; mais, quoiqu'il s'anime assez
fréquemment et souvent très-vivement, je ne lui ai jamais vu de ces démonstrations affectées et convulsives, de ces singeries à la mode dont on nous fait des maladies de nerfo. Ses émotions s'aperçoivent, quoiqu'il ne s'agite pas : elles sont naturelles et simples comme son caractère; il est parmi tous ces énergomènes de sensibilité comme une belle femme sans rouge, qui, n'ayant que les couleurs de la nature, parott pâle au milieu des visages fardés. Pour la sensibilité répulsive qui s'exalte dans la société, et dont je distingue l'impression vive et rapide du premier moment qui produit la colère et non pas la haine, je ne lui en ai trouvé des vestiges que par le cAté qui tient à l'instinct moral, c'està-dire que la haine de l'injustice et de la méchanceté peut bien lui rendre odieux l'homme injuste et le méchant, mais sans qu'il se mêle à cette aversion rien de personnel qui tienne à Tamour-propre. Rien de celui d'auteur et d'homme de lettres ne se fait sentir en lui. Jamais sentiment de haine et de jalousie contre aucun homme ne prit racine au fond de son cœur; jamais on ne l'ouït dépriser ni rabaisser les hommes célèbres pour nuire à leur réputation. De sa vie il n'a tenté, même dans ses courts succès, de se faire ni parti, ni prosélytes, ni de primer nulle part. Dans toutes les sociétés où il a vécu, il a toujours laissé donner le ton par d'autres, s'attachant lui-même des premiers à leur char, parce qu'il leur trouvoit du mérite, et que leur esprit épargnoit de la peine au sien ; tellement que, dans aucune de ces sociétés, on ne s*est jamais douté des talons prodigieux dont le public le gratifie aujourd'hui pour en faire les inslrumens de ses crimes ; et maintenant encore, s*il vivoit parmi des gens non prévenus, qui ne sussent point qu'il a fait des livres, je suis sûr que, loin de l'en croire capable, tous s'accorderoient à ne lui trouver ni goût ni vocation pour ce métier.
Ce même naturel ardent et doux se fait constamment sentir dans tous ses écrits comme dans ses discours. Il ne cherche ni n'évite de parler de ses ennemis* Quand il en parle, c'est avec une fierté sans dédain, avec une plaisanterie sans fiel, avec des reproches sans amertume, avec une franchise sans malignité. Et de même il ne parle de ses rivaux de gloire qu'avec I des éloges mérités sous lesquels aucun venin ne
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86 cache; ce qa'oa ne dira sûrement pas de ceux | qu'ils font quelquefois de lui. Mais ce que j'ai trouvé en lui de plus rare pour un auteur, et même pour tout homme sensible» c'est la tolérance la plus parfaite en faits de sentimens et d*opinioD8, et i*éloignement de tout esprit de parti, même en sa faveur ; voulant dire en li^berté son avis et ses raisons quand la chose le demande» et même, quand son cœur s*éehauffe» y mettant de la pasMon ; mais ne blâmant pas plus qu*on n* adopte pas son sentiment, qu'il ne soufFre qu'on le lui veuille ôier, et laissant à chacun la même liberté de penser qu'il réclame pour lui-même. J'entends tout le monde parler de tolérance, mais je n'ai connu de vrai tolérant que lui seul.
Enfin l'espèce de sensibilité que j'ai trouvée en lui peut rendre peu sages et tTès^malheureux ceux qu'elle gouverne; mais elle n'en fait ni des cerveaux brûlés ni des monstres : elle en fait seulement des hommes inconséquens et souvent en contradiction avec eux-mêmes, quand unissant, comme celui-ci, un cœur vif et un esprit lent, ils commencent par ne suivre que leurs penchans, et finissent par vouloir rétrograder, mais trop tard, quand leur raison plus tardive les avertit enfin qu'ils s egarent.r
Cette opposition entre les premiers élémens de sa constitution se fait sentir dans la plupart des qualités qui en dérivent et dans tonte sa conduite. Il y a peu de suite dans ses actions, parce que ses mou vemcns naturels et ses ppofets réfléchis ne le menant jamais sur la même ligne, les premiers le détournent à chaque instant de la route qu'il s'est tracée, et qu'en agissant ' beaucoup il n'avance point. 11 n'y a rien de grand, de beau, de généreux dont par élans il ne soit capable; mais il se lasse bien vite, et retombe aussitôt dans son inertie : c'est en vain que les actions nobles et belles sont quelques instans dans son courage, la paresse et la timidité qui succèdent bientôt le retiennent, Tanëantisscnt, et voilà comment, avec des sentimens quelquefois élevés et grands, il fut toujours petit et nul par sa conduite.
Voulez-vous donc connottre à fond sa conduite et ses mœurs, étudies bien ses inclination» et ses goûts; cette connoissance vous donnera l'autre parfaitement ; car jamais homme ne s& conduisit moins sur des principes et des règles,
et ne suivit plus aveuglément ses penchai». Prudence, raison, précaution, prévoyance, tout cela ne sont poor lui que des mots sans effet. Quand il est tenté, il Soccombe; quand il ne l'est pas, ft reste dans sa langueur. Par là tons voyes que sa conduite doit être inégale et sautillante, quelques instans impétueuse, et pte&^ que toujours molle ou nulle. Il ne marche pas; il fait des bonds, et retombe à la même place; son activité même ne tend qu^à le ramener à celle dont la force des choses le tire; et, s'il n*étoit poussé que par son plus constant désir, il resteroit toujours immobile. Enfin, jamais il n'exista d'être plus sensible à Témotion et moins formé pour Taction.
Jcan-lacques n'a pas toujours foi fes hommes; mais il a toujours aimé la solitude. Il se plaisoit avec les amis qu'il croyoit avoir, mais il se plaisoit encore plus avec lui-même. 11 chérissoic kur société ; mais H avoit quelquefois besoin de se recueillir, et peut-être eût-il encore mieux aimé vivre toujours seul que toujours avec eux. Son affection pour le roman de Robinsan m'a fait juger qu'il ne se fût pas crn si malheureux que lui, confiné dans son Ile déserte. Pour un homme sensible, sans ambition et sans vanité, il est moins cruel et moins difficile de vivre seul dans un désert que seul parmi ses semblables. Du reste, quoique cette inclination pour la vie retirée et solitaire n'ait certainement rien de méchant et de misanthrope, elle est néanmoins si singulière, que je ne Tai jamais trouvée à ce point qu'en lui seul, et qn^il en fialloit absolument démêler la cause précise, ott renoncer à bien connottre l'homme dans lequel je la remarquois.
l'ai bien vu d'abord que la mesure des sociétés ordinaires, où règne une familiarité apparente et une réserve réelle, ne pouvoit lut contenir. L'impossibilité de flatter son langage éc de cacher les mouvemcns de son cœur mettoit de son côté un désavantage énorme vis-àvis do reste des hommes, qui, sachant cacher ce qu'ils sentent et ce qu'ils sont, se montrent uniquement comme il leur convient qu'on Ic^ voie. Il n'y avoit qu'une intimité parfaite qui pût entre eux et lui rétablir l'égalité. Mais, quand il l'y a mise, ils n'en ont mis, eux, que l'apparence : elle étoit de sa part une imprudence, et de la leur une embûche ; et ^tte trom-
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perie, dont il fui la viciime, une fois sentie, a dû poor jamais le tenir éloigné d*eux.
Mais enfin, perdant les douceur» de la société humaine, qu'a-t-il substituéquî pût l'en dédom* mager et lui faire préférer ce nouvel état A l*autre mal^é ses inconvéniens? Je sais que le bruit du monde effarouche les cœurs aimans et tendres; qu'ils se resserrent et se compriment dans ta fonte, qu'ils se dilatent et s*épanclient entre eux, qu'il n'y a de yéritable effusion que dans le téte-à-téte; qu'enfin cette intimité déli^ cieusequi fait la véritable jouissance de l'amitié ne peut guère se former et se nourrir que dans la retraite; mais je sais aussi qu'une solitu4e absolue est un état triste et contraire à la nature; les sentimens affectueux nourrissent rame, la communication des idées avive l'esprit. Notre plus douce existence est relative et collective, et notre vrai moi n'est pas tout entier en nous. Enfin, telle est la constitution de rhomme en cette vie, qu'on n'y parvient jamais à bien jouir de soi sans le concours d'autrui. Le solitaire Jean -Jacques devrait donc être sombre, taciturne, et vivre toujours mécontent. Cest en effet ainsi qu'il parolt dans tous ses portraits, et c'est ainsi qu'on me l'a toujours dépeint depub ses malheurs ; même on lui fait dire dans une lettre imprimée, qu'il n'a ri dans toute sa vie que deux fois qu'il cite, et toutes deux d*un rire de méchanceté. Mais on me par^ loîi Jadis de lui tout autrement, et je l'ai vu tout autre lui-même sitôt qu*il s*est mis à son aise avec moi. J'ai surtout été frappé de ne lui trouver jamais Tesprit si gai, si sereip, que quand on Tavoit laissé seul et tranquille, ou au retour de sa promenade solitaire, pourvu que ce ne fût pas un flagorneur qui l'accostAt. Sa conversation étoit alors encore plus ouverte et douce qu'à l'ordinaire, comme seroit celle d'un homme qui sort d'avoir du plaisir. De quoi s*occupoitp-il donc ainsi seul, lui qui, devenu la risée et l'horreur de ses contemporains, ne voit dans sa triste destinéeque des sujets de larmes et de désespoir ?
0 Providence ! 6 nature! trésor du pauvre, ressource de l'infortuné; celui qui sent, qui connolt vos saintes lois et s*y confie, celui dont le cœur est en paix et dont le corps ne souffre pis, grâces à vous, n'est point tout entier en proie i l'adversité . Malgré tous les complots
des hommes, tous les succès des méchans, il ne peut être absolument misérable. Dépouillé par des mains cruelles de tous les biens de cette vie, l'espérance l'en dédommage dans l'avenir, l'imagination les lui rend dans l'instant même; d'heureuses fictions lui tiennent lieu d'un bon-* heur réel; et, que dis-je? lui seul est solidement heureux, puisque les biens terrestres peuvent i chaque instant écbapperen mille manières à celui qui croit les tenir ; mais rien n^ peut Ater ceux de l'imagination i quiconque sait on jouir. Il les possède sans risque et san^ crainte ; la fortune et les hommes ne sauroieiit l'en dépouiller.
Foible ressource, allez-vous dire, que des visions contre une grande adversité 1 Ehl mon^ sieur, ces visions ont plus de réalité peut-être que tous les biens apparens dont les hommes font tant de cas, puisqu'ils ne portent jamais dans r&me un vrai sentiment de bonheur, et que ceux qui les possèdent sont également forcés de se jeter dans l'avenir» faute de trouver dans le présent des jouissances qui les satisfassent.
Si Ton vous disoit qu'un mortel , d'ailleurs très-infortuné, passe régulièrement cinq ou six heures par jour dans des sociétés délicieuses, composées d'hommes justes, vrais, gais, aimables, simples avec de grandes lumières, doux avec de grandes vertus; de femmes charmantes et sages, pleines de sentiment et de grftces, modestes sans grimace, badines sans étourderic, n'usant de l'ascendant'de leur sexe et de l'empire de leurs charmes que pour nourrir entre les hommes l'émulation des grandes choses et le zèle de la vertu ; que ce mortel, connu, es* timé, chéri dans ces sociétés d^éJite, y vit, avec tout ce qui les compose, dans un commerce de confiance, d'attachement, de familiarité; qu'il V trouve à son choix des amis sûrs, des mat-' tresses fidèles, de tendres et solides amies» qui valent peut-être encore mieux : pensez-vousque la moitié dechaque jour ainsi passée ne rachèteroit pas bien les peines de l'autre moitié? Le souvenir toujours présent d'une si douce vie et l'espoir ossuré de son prochain retour n'adoi^ ciroient-ils pas bien encore Tamertumedu reste du temps? et -croyez-vous qu'à tout prendre l'homme le plus heureux de la terre compte dans le même espace phis de momena aussi
JE
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doux? Pour moi, je pense, et vous penserez, je m'assure , que cet homme pourrait se flatter, malgré ses peines, de passer de cette manière une vie aussi pleine de bonheur et de jouissances que tel autre mortel que ce soit. Hé bien I monsieur, tel est Tétat de Jean-Jacques au milieu de ses afflictions et de ses fictions, de ce Jean-Jacques si cruellement, si obstinément, si indignement noirci, flétri , diffamé, et qu*avec des soucis, des soins, des frais énormes, ses adroits, ses puissans persécuteurs travaillent depuis si long-temps sans relâche à rendre le plus malheureux des êtres. Au milieu de tous leurs succès, il leur échappe $ et, se réfugiant dans les régions éthérées, il vit heureux en dépit d'<^ux : jamais, avec toutes leurs machines, ils ne le poursuivront jusque-là.
Les hommes, livrés à l'amour-proprcetàson triste cortège, ne connoissent plus le charme et l'effet de l'imagination. Us pervertissent Tusage de cette faculté consolatrice : au lieu de s'en servirpour adoucir le sentimentde leurs maux, ils ne s'en servent que pour l'irriter. Plus occupés des objets qui les blessent que de ceux qui les flattent, ils voient'partout quelque sujet de peine, ils gardent toujours quelque souvenir attristant; et, quand ensuite ils méditent dans la solitude sur ce qui les a le plus affectés, leurs cœurs ulcérés remplissent leur imagination de mille objets funestes. Les concurrences, les préférences, les jalousies, les rivalités, les offenses, les vengeances, les mécontenteniens de toute espèce, Tambition, les désirs, les projets, les moyens, les obstacles, remplissent de penséetf inquiétantes les heures de leurs courts loisirs ; et, si quelque image agréable ose y paroitre avec l'espérance, elle en est effacée ou obs-; curcie par cent images pénibles que le doute du succès vient bientôt y substituer.
Mais celui qui , franchissant Tétroite prison de l'intérêt personnel et des petites passions terrestres, s^élève sur les ailes de l'imagination au-dessus des vapeurs de notre atmosphère ; celui qui , sans épuiser sa force et ses facultés i lutter contre la fortune et la destinée, sait s'élancer dans les régions éthérées, y planer, et s'y soutenir par de sublimes contemplations, peut de là braver les coups du sort et des insensés jugemens des hommes. Il est au-dessus de leurs atteintes, il n'a pas besoin de leur suf-
frage pour être sagp, ni de leur faveur pour être heureux. Enfin tel est en nous Tempire de l'imagination, et telle en est l'influence, que d'elle naissent, non-seulement les vertus et les vices, mais les biens et les maux de la vie humaine; et que c'est principalement la manière dont on s'y livre qui rend les hommes boos ou méchans, heureux ou malheureux ici-bas.
Un cœur actif et un naturel paresseux doivent inspirer le goût de la rêverie. Ce goût perce et devient une passion très-vive, pour peu qu'il soit secondé par l'imagination. C'est ce quiar-, rive très-fréquemment aux Orientaux ; c'est c(* qui est arrivé à Jean-Jacques, qui leur ressembio à bien des égards. Trop soumis à ses sens pour pouvoir, dans les jeux de la sienne, en sccover le joug, il ne sélèveroit pas sans peine à des méditations purement abstraites, et ne s'y soutiendroit pas long-temps. Mais cette foiblesse d'entendement lui est peut-êire plus avantageuse que ne seroit une tête plus philosophique. Le concours des objets sensibles rend ses méditations moins sèches, plus douces, plus illusoires, plus appropriées à lui tout entier. I^ nature s'habille pour lui des formes les plus charmantes , se peint à ses yeux des couleurs les plus vives, se peuple pour son usage d'êtres selon son cœur : et lequel est le plus consolant, dans l'infortune, de profondes conceptions qui fatiguent, ou de riantes fictions qui ravissent, et transportent celui qui s'y livre au sein de la félicité? il raisonne moins, il est vrai, mais il jouit davantage : il ne perd pas un moment pour la jouissance ; et, sitôt qu'il est seul, il est heureux.
La rêverie, quelque douce qu'elle soit, épuise et fatigue à la longue « elle a besoin do délassement. On le trouve eq laissant reposer sa tête et livrant uniquement ses sens à l'impression des objets extérieurs. Le plus indifférent spectacle a sa douceur par le relâche qa'il nous procure; et, pour peu que l'impression ne soit pas tout-à-fait nulle, le mouvement léger dont elle nous agite suffit pour nous préserver d'un engourdissement léthargique , et nourrir en nous le plaisir d'exister, sans donner de l'exercice à nos facultés. Le contem* platif Jean-Jacques, en tout autre temps si peu attentif aux objets qui l'entourent, a souvent grand besoin de ce repos , et le goûte alors
ifBC ono sensualité d'enCmity dont nos sages ne se doutent guère. Il n'aperçoit rien , sinon qoeiqne mouTemcnt à son oreille ou devant ses yeox; mais c'en est assez pour lui. Non-senlemeot une parade de foire, une revue, un exer* cice, une procession, l'amuse; mais la grue, le cabestan, le mouton, le jeu d'une machine quelconque, an bateau qui passe, un mouHn qui tonme, un bouvier qui laboure, des joueurs de boule ou de battoir, la rivière qui court, Toiseau qui vole, attachent ses regards. Il s'arrête même à des spectacles sans mouvement, pour peu que la variété y supplée. Des colifichets en étalage, des bouquins ouverts sur les quais, et dont il ne lit que les titres, des images contre les murs, qu'il parcourt d*un œil stupide, tout cela l'arrête el l'amuse quand son imagination fatiguée a besoin de repos. Mais nos modernes sages, qai le suivent et l'épient dans tout ce badaudage, en tirent des conséquences i leur mode sur les motih de son attention, et toujours dans l'aimable caractère dont ils l'ont obligeamment gratifié. Je le vis un jour assez long-temps arrêté devant une gravure. Des jeunes gens inquiets de savoir ce qui l'occupoit si fort, mais assez polis, contre l'ordinaire, pour ne pas s'aller interposer entre l'objet et lui, attendirent avec une risible impatience. Sitôt qu'il partit, ils coururent à la gravure, et trouvèrent que c etoit le plan des attaques du fort de KehI. Je les vis ensuite long-temps et vivement occupés d'un entretien fort animé, dans lequel je compris qu'ils fatiguoient leur Minerve i chercher quel crime on pouvoit méditer en regardant le plan des attaques du fort de RehI.
Voilà, monsieur, une grande découverte, et dont je me suis beaucoup félicité, car je la regarde comme la clef des autres singularités de cet homme. De cette pente aux douces rêveries j'ai Ta dériver tous les goûts, tous les penchans, tontes les habitudes de Jean-Jacques, ses vices même, et les vertus qu il peut avoir. Il n'a guère assez de suite dans ses idées pour former de vrais projets; mais, enflammé par la longue contemplation d'un objet, il fait parf 9ts dans sa chambre de fortes et promptes résolntions, qu'il oublie ou qu'il abandonne avant d'être arrivé dans la rue. Toute la vigueur de sa Tolonlé s'épuise à résoudre; il n'en a plus
T. IV
pour exécuter. Tout suit en lui d'une première inconséquence. La même opposition qu'offrent les élémens de sa constitution se retrouve dans ses inclinations, dans ses mœurs, et dans sa conduite. Il est actif, ardent, laborieux, infatigable; il est indolent, paresseux, sans vigueur; il est fier, audacieux, téméraire ; il est craintif, timide, embarrassé; il est froid, dédaigneux, rebutant jusqu'à la dureté ; il est doux, caressant, faciio jusqu a la foiblesse, et ne sait pas se défendre de faire ou souffrir ce qui lui platt le moins. En un mot, il passe d'une extrémité à l'autre avec une incroyablerapidité, sans même remarquer ce passage, ni se souvenir de ce qu'il étoit l'instant auparavant ; et, pour rapporter ces effets divers à leurs causes primitives, il est lâche et mou tant que la seule raison Texcite, il devient tout de feu sitêt qu'il ' est animé par quelque passion. Yans me direz que c'est comme cela quesoottous les hommes. Je pense tout le contraire, et vous ne penseriez pas ainsi vous-même, si j'avois mis le mot intérêl à la place du mot raison, qui dans le fond signifie ici la même chose; car qu'est-ce que la raison pratique, si ce n'est le sacrifice d'un bien présent et passager aux moyens de s'en procurer un jour de plus grands ou de plus solides ; et qu'est-ce que l'intérêt, si ce n'est l'augmentation et Textension continuelle de ces mêmes moyens? L'homme intéressé songe moins à jouir qu'à multiplier pour lui instrument des jouissances. Il n'a point- proprement de passions» non plus que l'avare, ou il les surmonte et travaille uniquement, par un excès de prévoyance, à se mettre en état de satisfaire à son aise celles qui pourront lui venir un jour. Les véritables passions, plus rares qu'on ne pense parmi les hommes, le deviennent de jour en jour davanuige; l'intérêt les élime, les atténue, les engloutit toutes , et la vanité , qui n'est qu'une bêtise de l'amour-propre, aide encore à les étouffer. La devise du baron de Feneste se lit en gros caractères sur toutes les actions des hommes de nos jours, c'est pour parcître. Ces dispositions habituelles ne sont guère propres à laisser agir les vrais mouvemens du cœur.
Pour Jean-Jacques, incapable d'une pré^ voyance un peu suivie, et tout entier à chaque sentiment qui l'agite, il ne conçoit pas même,
SECOKD DIALOGUE.
peDciant sa durée, qu'il puisse jamais cesser d'en être afFecié. Il ne pense à son intérêt» c'està-dire à l'avenir, que dans un calme absolu; mais il tombe alors dans un tel engourdissement, qu*autant vaudroit qu'il n'y pensât point du tout. H peut bien dire, au contraire de ces gens de l'Évangile et de ceux de nos jours, qu oji est le cœur là est aussi son trésor. En un mot, son àme est forte ou foible à l'excfes, selon les rapports sous lesquels on l'envisage. Sa force n*est pas dans l'action, mais dans la résistance ; toutes les puissances de l'univers ne fcroient pas fléchir un instant les directions de sa volonté. L'amitié seule eût eu le pouvoir de l'égarer, il est à l'épreuve de tout le reste. Sa foiblesse ne consiste, pas à se laisser détourner de son but, mais à manquer de vigueur pour l'atteindre, et à se laisser arrêter tout court par le premier obstacle qu'elle rencontre» quoique facile à surmonter. Jugez si ers dispositions le rendroiont propre à faire son chemin dans le monde» où l'on ne marche que par zig-zag.
Tout a concouru dès ses premières années à détacher son âme dos lieux qu'habitoit son corps, pour l'élever et la fixer dans ces régions éthérces dont je vous parlois ci-devant. Les hommes illustres de Plutarque furent sa première lecture, dans un âge où rarement les enfans savent lire. Les traces de ces hommes antiques firent en lui des impressions qui jamais n'ont pu s'effacer, A ces lectures succéda celle de Cassandre et des vieux romans» qui» tempérant sa fierté romaine»ouvrirent ce cœur naissantàtouslessentimens expansifset tendres auxquels il n'étoit déjà que trop disposé. Dès lors il se fitdes hommes et de la société des idées romanesques et fausses, dont tant d'expériences funestes n'ont jamais bien pu le guérir. Ne trouvant rienautourdeluiqui réalisât ses idées» il quitta sa patrie» encore jeune adolescent» et se lança dans le monde avec confiance» y cherchant les Aristides» les Lycurgues, et les Astrées» dont il le croyoit rempli. Il passa sa vie à jeter sou cœur dans ceux qu'il crut s'ouvrir pour le recevoir» à croire avoir trouvé ce qu'il chercheit» et à se désabuser. Durant sa jeunesse» il trouva des âmes bonnes et simples, mais sans chaleur et sans énergie. Dans son âge mûr» il trouva des esprits vifs» éclaires et
fins, mais faux, doubles et mechans» qui parurent l'aimer tant qu'ils eurent la premiërt; place; mais qui, dès qu'ifs s'en crurent offusqués» n'usèrent de sa confiance que pour l'accabler d'opprobres et de malheurs. Enfin» se voyant devenu la risée et le jouet de son siècle, sans savoir comment ni pourquoi, il comprit que» yieillissantdans la haine publique, il n'a- Yoit plus rien k espérer des hommes ; et, se détrompant trop tard des illusions qui l'avoient abusé si long-temps» il se livra tout entier à celles qu'il pouvoit réaliser tous les jours» et finit par nourrir de ses seules chimères son cœur» que le besoin d'aimer avoit toujours dévoré. Tous ses goûts, toutes ses passions ont ainsi leurs objets dans une autre sphère. Cet homme tient moins à celle-ci, qu'aucnn autre mortel qui me soit connu. Ce n*est pas de quoi se faire aimer de ceux qui l'habitent, et qui, se sentant dépendre do tout le monde, veulent aussi que tout le monde dépende d'eux.
Ces causes, tirées des événemens de sa vie, auroient pu seules lui fnire fuir la foule et rechercher la solitude. Les causes naturelles, tirées de sa constitution» auroient dû seules produire aussi le même effet. Jugez s'il pouvoit échapper au concours de ces différentes causes pour le rendre ce qu'il est aujourd'hui. Pour mieux sentir cette nécessité, écartons un moment tous les faits» ne supposons connu que le tempéramentque je vous ai décrit» et voyons ce qui devroit naturellement en résulter» dans un être fictif, dont nous n'aurions aucune autre idée.
Doué d'un cœur très-sensible, et d'une imagination très-vive» mais lent à penser» arrangeant difficilement ses pensées, et plus difficilement ses paroles» il fuira les situations qui lui sont pénibles» et recherchera celles qui lui sont commodes; il se complaira dans le sentiment de ses avantages» il en jouira tout à son aise dans des rêveries délicieuses; mais il aura la plus Torte répugnance à étaler sa gaucherie dans les assemblées; et l'inutile effort d'être toujours attentif a ce qui se dit, et d'avoir toujours l'esprit présent et tendu pour y répondre» lui rendra les sociétés indifférentes aussi ht^ tigantes que déplaisantes* Laniémoire et la réflexion renforceront encore cette répugnance» en lui faisant entendre» après coup» des nrul<*
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tiUides do choses qu*il n'a pu d'abord eotendre, j pt auxquelles, forcé de répondre à l*insunt» il a répondu de travers, faute d'avoir le temps d'y penser. Mais, né pour de vrais attacheinens, la sociéié des cœurs et rintimité lui seront irës-précieuses ; et il se sentira d'autant plus à son aise avec ses amis, que, bien connu (i'euiott croyant rétro, il n*aura pas peur qu*ils le jugent sur les sottises qui peuvent lui échapper dans le rapide bavardage de la conversation. Aussi le plaisir de vivre avec eux exclusivemeot se marquera-t-il sensiblement dans ses yeux et dans ses manières; mais l'arrivée duo survenant fera disparottre à l'instant sa confiance et sa gaité.
Sentant ce qu'il vaut en dedans, le sentiment de son invincible ineptie au dehors pourra lui donner souvent du dépit contre lui-même, vl quelquefois contre ceux qui le forceront de \a montrer. Il devra prendre en aversion tout ce flux de complimens, qui ne sont qu'un art de 8*en aiiirer à soi-même, et de provoquer une escrime en paroles ; art surtout employé parles femmes et chéri d'elles, sûres de l'avanuge qui doit leur en revenir. Par conséquent, f quelque penchant qu'ait notre homme à la tendresse, quelque goût qu'il ait naturellement pour les femmes, il n'en pourra souffrir le commerce ordinaire, où il faut fournir un perpétuel tribut de gentillesses qu'il se sent hors d'état de payer. 11 parlera peut-être aussi bien qu'un autre le langage de l'amour dans le (éte-à-téte, mais plus mal que qui que ce soit celui de la galanterie dans un cercle.
Les hommes qui ne peuvent juger d'autrui que par ce qu'ils en aperçoivent, ne trouvant I ten en lui que de médiocre et de commun tout au plus, l'estimeront au-dessous de son prix. Sesyeux,animés par intervalles, promettroient en vain ce qu'il seroit hors d'éut de tenir. Ils brillcroient en vain quelquefois d'un feu bien diffèrent de celui de l'esprit : ceux qui ne con- Boiasent que celui-ci, ne le trouvant point en lui, n'iroient pas plus loin; et^ jugeant de lui sixT cette apparence, ils diroient : C'est un homme d'esprit en peinture, c'est un sot en original. Ses amis mêmes pourroient se troml>€r comme les autres sur sa mesure ; et, si quelque événement imprévu les forçoit enfin de rccoonoitre en lui plus de talent et d'esprit
qu'ils ne lui on avoiént d'abord liccordé, leur amour-propre ne lui pardonneroit point leur première erreur sur son compte, et ils pourroient le haïr toute leur vie, uniquement pour n'avoir pas su d'abord l'apprécier.
Cet homme, enivré par ses contemplations des charmes de la nature, l'imagination pleine de types de vertus, de beautés, de perfections de toute espèce, chercheroit long-temps dans le monde des sujets où il trouvât tout cela. A force de désirer, il croiroit souvent trouver ce qu'il cherche ; les moindres apparences lui parottroient des qualités réelles; les moindres protestations lui tiendroient lieu de preuves; dans tous ses atiachcmens il croiroit toujours trouver le sentiment qu'il y porteroit lui-même; toujours trompé dans son attente, et toujours caressant son erreur, il passeroit sa jeunesse à croire avoir réalisé ses fictions ; à peine l'âge mûr et l'expérience les lui montreroient enfin pour ce qu'elles «ont; et malgré les erreurs, les fautes et les expiations d'une longue vie, il n'y auroit peut-être que le concours des plus cruels malheurs qui pût détruire son illusion chérie, et lui faire sentir que ce qu'il cherehe ne se trouve point sur la terre, ou ne s'y trouve que dans un ordre de choses bien diffi^rent de celui où il l'a cherché.
La vie contemplative dégoûte de l'action. Il n'y a point d'attrait plus séducteur que celui des fictions d'un cœur aimant et tendre, qui, dans l'univers qu'il se crée à son gré, se dilate, s étend à son aise, délivré des dures entraves qui le compriment dans celui-ci. La réflexion, la prévoyance, mère des soucis et des peines, n'approchent guère d'une Ame enivrée deti charmes de la contemplation. Tous les soinsfaligans de la vie active lui deviennent insuppor* tables, et lui semblent superflus; et pourquoi se donner tant de peines, dans l'espoir éloigné d*un succès si pauvre, si incertain, tandis qu'on peut dès l'instant même, dans une délicieuse rêverie, jouir à son aise de toute la félicité dont on sent en soi la puissance et le besoin? 11 deviendroit donc indolent, paresseux, par goût, par raison même, quand il ne le seroit pas par tempérament. Que si,. par intervalle, quelque projet de gloire ou d'ambition pou v&il l'émouvoir, il le suivroit d'abord avec ardeur, avec impétuosité; mais la moindre difficulté r
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le moindre obsucle rarrèteroii, le rebuteroit, le rejetteroit dans l'inaction. La seule incertitude du succès le détacheroit de toule entre* Driie douteuse. Sa nonchalance lui montreroit de la folie à compter sur quelque chose ici-bas, à se tourmenter pour un avenir si précaire, et de la sagesse à renoncer à la prévoyance, pour s'attacher uniquement au présent, qui seul est en notre pouvoir.
Ainsi livré par système à sa douce oisiveté, il rempliroit ses loisirsde jouissances à sa mode, et négligeant ces foules de prétendus devoirs que la sagesse humaine prescrit comme indis* pensables, il passeroit pour fouler aux pieds les bienséances, parce qu'il dédaigneroit les simagrées. Enfin, loin de cultiver sa raison pour apprendre à se conduire prudemment parmi les hommes, il n'y cherchcroit en effet que de nouveaux motifs de vivre éloigné d'eux, et de se livrer tout entier à ses fictions.
Cette humeur indolente et voluptueuse se fixant toujours sur des objets rians, le détourneroit par conséquent des idées pénibles et déplaisantes. Les souvenirs douloureux B*effaceroient très-promptement de son esprit; les auteurs de ses. maux n'y tiendroient pas plus de place que ces maux mêmes ; et tout cela, parfaitement oublié dans très-peu de temps, seroit bientôt pour lui comme nul, à moins que le mal ou Tennemi qu*il auroit encore à craindre ne lui rappelât ce qu'il en auroit déjà souffert. Alors il pourroit être extrêmement effarouché des maux à venir, moins précisément à cause de ces maux que par le trouble du repos, la privation du loisir, la nécessité d'agir de manière ou d'autre, qui s'ensuivroient inévitablement, et qui alarmeroient plus sa paresse, que la crainte du mal n'épouvanteroitson <^urage. liais tout cet effroi subit et momentané seroit sans suite et stérile en effet. Il craindroit moins la souffrance que l'action. Il aimeroit mieux voir augmenter ses maux et rester tranquille, que de se tourmenter pour les adoucir ; disposition qui donneroit beau jeu aux ennemis qu*ii pourroit avoir.
J'ai dit que Jean-Jacques n'étoit pas vertueux : notre homme oe le senait pas non plus ; et comment, foible et subjugué par ses penchans, pourroil-il l'être, n'ayant toujours pour [;uide que son propre cœur, jamais son devoir
ni sa raison? Comment la vertu, qui n*est que travail et combat, règneroit-elîe au sein de !a mollesse et des doux loisirs ? Il seroit bon, parce que la nature l'auroit fait tel ; il feroit du bien, parce qu'il lui seroit doux d'en faire : mais, s'il s'agissoit de combattre ses plus chers désirs et de déchirer son cœur pour remplir son devoir, le feroit-il aussi? J'en doute. La loi de la nature, sa voix, du moins, ne s'étend pas jusque-là. Il eu faut une autre alors qui commande, et que la nature se taise.
Mais se mettroit>-il aussi dans ces situations violentes d'où naissent des devoirs si cruels? J'en doute encore plus. Du tumulte des sociétés naissent des multitudes de rapports nouveaux et souvent opposés, qui tiraillent en sens contraires ceux qui marchent avec ardeur dans la route sociale. A peine ont-ils alors d'autre bonne règle de justice, que de résister à tous leurs penchans, et de faire toujours le contraire de ce qu'ils désirent, par cela seul qu'ils le désirent. Mais celui qui se tient à l'écart, et fuit ces dangereux combats, n'a pas besoin d'adopter cette morale cruelle, n'étant point entraîné par le torrent, ni forcé de céder à sa fougue impétueuse, ou de se roidir pour y résister; il se trouve naturellement soumis à ce grand précepte de morale, mais destructif de tout l'ordre social, de ne se mettre jamais en situation à pouvoir trouver son avantage dans le mal d'autrui. Celui qui veut suivre ce précepte à la rigueur n a point d'autre moyen pour cela que de se retirer tout-à-fait de la société, et celui qui en vit séparé suit par cela seul ce précepte sans avoir besoin d'y songer.
Notre homme ne sera donc pas vertueux, parce qu'il n'aura pas besoin de l'être; et, par la même raison, il ne sera ni vicieux, ni méchant ; car l'indolence et l'oisiveté, qui dans la société sont un si grand vice, n'en sont plus un dans quiconque a su renoncer à ses avantages pour n'en pas supporter les travaux. Le méchant n'est méchant qu'à cause du besoin qu'il a des autres, que ceux-ci ne le favorisent pas assez, que ceux-là lui font obstacle, et qu'il ne peut ni les employer ni les écarter à son gré. Le solitaire n'a besoin que de sa subsistance, qu'il aime mieux se procurer par son travail dans la retraite, que par ses intrigues dans le monde, qui seroicnt un bien plus grand tra*
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tii pour lai. Du reste» ii n*a besoin d'autrui qoe parcequesoncŒura besoind*attachement; il se donne des amis imaginaires, pour n'en afoir pu trouTer de réels ; il ne fuit les hommes qu'après avoir Tsinement cherché parmi eux ce qu*il doit aimer.
Noire homme ne sera pas vertueux, parce qa'U sera foible» et que la vertu n'appartient qu aux âmes fortes. Mais cette vertu à laquelle ii ne peut atteindre, qui est-ce qui Tadmirera, la chérira, Tadorcra plus que lui? qui est-ce qui, avec une imagination plus vive, s'en peindra mieux le divin simulacre? qui est-ce qui, arec un cœur plus tendre, s'enivrera plus d*amour pour elle? Ordre, harmonie, beauté, perfection , sont les objets de ses plus douces méditations. Idolitre du beau dans tous les ^genres, resieroit-il froid uniquement pour la suprême beauté? Non, elle ornera de ses charmes immortels toutes ces images chéries qui remplissent son âme, qui repaissent son cœur. Tous aeS premiers mouvemens seront vib eC pars ; les seconds auront sur lui peu d'empire. Il voudra toujours ce qui est bien , il le fera quelquefois; et, si souvent il laisse éteindre sa volonté par sa foiblesse, ce sera pour retomber dans sa langueur. Il cessera de bien faire, il ne commencera pas même lorsque la grandeur de l'effort épouvantera sa paresse : mais jamais il ne fera volontairement ce qui est mal. En un mot, s'il agit rarement comme il doit, plus rarement encore il agira comme il ne doit pas, et toutes ses fautes, même les plus graves, ne seront que des péchés d'omission : mais c'est par là précisément qu'il sera le plus en scandale aux hommes, qui, ayant mis toute la morale en petites formules, comptent pour rien le mal dont on s'abstient, pour tout l'étiquette des petits procédés, et sont bien plus attentifs à remarquer les devoirs auxquels on manque , qu'à tenir compte de ceux qu*on remplit.
Tel sera l'homme doué du tempérament dont j'ai parlé» tel j'ai trouvé celui que je viens d*ètiidier. Son &me, forte en ce qu'elle ne se laisse point détourner de son objet, mais foible ponr surmonter les obstacles, ne prend guère de mauvaises directions, mais suit lâchement la bonne. Quand il est quelque chose, il est bon, mais pins souvent il est nul : et c'est pour
cela même que, sans être persévérant, il est ferme ; que les traits de l'adversité ont moins de prise sur lui qu'ils n'auroient sur tout autre homme; et que, malgré tous ses malheurs, ses sentimens sont encore plus affectueux que douloureux. Son cœur, avide de bonheur et de joie, ne peut garder nulle impression pénible. 1^ douleur peut le déchirer un moment, sans pouvoir y prendre racine. Jamais idée affligeante n'a pu long- temps l'occuper. Je l'ai vu, dans les plus grandes calamités de sa malheureuse vie, passer rapidement de la plus profonde affliction à la plus pure joie, et cela sans qu'il restât pour le moment dans son âme aucune trace des douleurs qui venoient de la déchirer, qui l'alloient déchirer encore, et qui constituôient pour lors son état habituel^
Les affections auxquelles il a le plus de pente se distinguent même par des signes physiques. Pour peu qu'il soit ému, ses yeux se mouillent à l'instant. Cependant jamais la seule douleur ne lui fit verser une larme ; mais tout sentiment tendre et doux, grand et noble, dont la vérité passe à son cœur, lui en arrache infailliblement. Il ne sauroit pleurer que d'attendrissement ou d'admiration ; la tendresse et la générosité sont les deux seules cordes sensibles par lesquelles on peut vraiment TafFecter. Il peut voir ses malheurs d'un œil sec, mais il pleure en pensant à son innocence et au prix qu'avoit mérité son cœur.
Il est des malheurs auxquels il n'est pas même permis à un honnête homme d'être préparé. Tels sont ceux qu'on lui destinoit. En le prenant au dépourvu, ils ont commencé par l'abattre : cela devoit être ; mais ils n'ont pu le changer. Ii a pu quelques instans se laisser dégrader jusqu'à la bassesse, jusqu'à la lâcheté, jamais jusqu'à» l'injustice, jusqu'à la fiiusseté, jusqu'à la trahison. Revenu de cette première surprise, il s'est relevé, et vraisemblablement ne se laissera plus abattre, parce que son naturel a repris le dessus; que connoissant enfin les gens auxquels il a affoire, il est préparé à tout, et qu'après avoir épuisé sur lui tous les traits de leur rage, ils se sont mis hors d'état de
lui faire pis.
Je l'ai vu dans une position unique et presque incroyable, plus seul au milieu de Paris que Ko-
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bittson dans son Ile, et séquestré du cominerce des hoBioes par la foule même empressée à re&tourer» pour empêcher qu'il ne se lie avec personne. Je l'ai vu concourir volontairement avec ses persécuteurs à se rendre sans cesse plus isolé; et, tandis qu'ils travailloient sans relâche à le tenir séparé des autres hommes, s'éloigner des autres et d'eux-mêmes de plus en plus. Us veulent rester pour lui servir de bai^ rière, ponr reilier à tous ceux qui pourroient l'approcher, pour les tromper, les gagner ou les écarter, pour observer ses discours, sa contenance, pour jouir à longs traits du doux aspect de sa misère, pour chercher d*un œil curieux s'il reste quelque place en son cœur déchiré, où ils puissent porter encore quelque atteinte. De son c6té, il voudroit les éloigner, ou plutôt s'en éloigner, parce que leur malignité, leur duplicité, leurs vues cruelles, blessent ses yeux de toutes parts, et que le spectacle de la haine Tafflige et le déchire encore plus que ses effets. Ses sens le subjuguent alors ; et, sitôt qu'ils sont frappés d'un objet de peine, il n'est plus mattro de lui. La présence d'un malveillant le trouble au point de ne pouvoir déguiser son angoisse. S*rl voit un traître le cajoler pour le surprendre, l'indignation le saisit , perce de toutes parts dans son accent , dans son regard, dans son geste. Que le traître disparoisse, à l'instant il est oublié ; et l'idée des noircenrsque l'un va brasser ne sauroit occuper l'autre une minute à chercher les moyens de s*en défendre. C'est pour écarter de lui cet objet de peine, dont Taspect le tourmente, qu'il voudroit être seol : il voudroit être seul, pour vivre à son aise avec les amis qu'il s'est créés ; fnan tout cela n'est qn'une raison de plus à ceux qui en prennent le masque pour l'obséder plus étroitement. Ils ne voudroient pas même, s'il leur étott possible, lui laisser dans cette vie la ressource des fictions.
Je l'ai vu, serré dans leurs lacs, se débattre trës-peu pour en sortir, entouré de mensonges ou de ténèbres, attendre sans murmure la lumière et la vérité; enfermé vif dans un cercueil, s'y tenir assez tranquille, sans même invoquer la mort. Je t'ai vu pauvre, passant pour riche ; vieux, passant pour jeune; doux, passant pour féroce; complaisant et fbible, passant pour inflexible et dur; gai, passant pour sombre ; sim«
pie enfin jusqu'à la bêtise, passant pour rusé jusqu'à la noirceur. Je lai vu livré par vos messieurs à la dérision publique, flagorné, persiflé , moqué des honnêles gens, servir de jouet à la canaille ; le voir, le sentir, en gémir, déplorei la misère humaine, et supporter patiemment son état.
Dans cet état, devoit-il se manquer à luimeuve, au point d'aller chercher dans la société des indignités peu déguisées dont on se plaisoit à Ty charger? Devoit-il s'aller donner en spectacle à ces barbares qui, se faisant de ses peines un objet d'amusement, ne chcrchoient qu'à lui serrer le cœiur par toutes les étreintes de la détresse et de la douleur, qui pouvoient lui être les plus sensibles? Voilà ce qui lui rendit indis* pensable la manière de vivre à laquelle il s est réduit, ou, pour mieux dire, à laquelle on Ta réduit ; car c'est à quoi l'on en voutoit venir, e{ l'on s'est attaché à lui rendre si cruelle et si déchirante la fréquentation des hommes, qu'il fut forcé d'y renoncer enfin tout-à-fait. Vous nie é^ mandes, disoit-il, pourquoi je fuis les hommes; demandez'le à eux-mêmes^ Us le savent encore mieux que vioi. Mais une àme expansi ve changet-elle ainM de nature, et se détache-t-elle ainsi de tout? Tous ses malheurs ne viennent que de ce besoin d'aimer qui dévora son cœur dés son enfance, et qui l'inquiète et le trouble encore au point que, resté seul sur la terre, il attend le moment d'en sortir pour voir réaliser enfin ses visions favorites, et retrouver dans un meilleur ordre de choses^ une partie et des anais.
11 atteignit et passa Tage mûr, sans songer à faire des livres, et sans sentir un instant le besoin de cette célébrité fatale qui n'étoit pas faite pour lui, dont il n'a goûté que les amertumes, et qu'on lui a fait payer si cher. Ses visions chéries lui tenoient lieu de tout, et, dans le feu de la jeunesse, sa vive imagination surchargée, accablée d'objets charmans qui venoient iDce«« samment la remplir, tenoit son cœur dans uno ivresse continuelle qui ne lui laissoit ni le pouvoir d'arranger ses idées, ni celui de les fixer, ni le temps de les écrire, ni le désir de les cornmmiiquer. Ce ne fut que quand ces grands mouvemcns commencèrent à s'apaiser, quand ses idées, prenant une marche pins réglée et plui^ lente, il en put suivre assez la trace pour la marquer; ce fut, dis-je, alors seulement que
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fvm^e de la phiine loi devint possible, et qu'à j Memple et à l'instigation des cens de lettres arec lesquels ît vivoit alors, il lai vint en fantaifie de cooimuniqaer au pid)iic ces mômes idées dont il s'étoit lonj^temps nourri lui-mémo, et qu*il crut être utiles au genre humain. Ce fat Diéme en quelque fiçon par surprise, et sans en avoir formé le projet, qu'il se trouva jeté dans cette funeste carrière, oà dès lors peut-être on creusoit déjà sous ses pas ces gouflh'es de malheors dans lesquels on Ta précipité.
Dès sa jeunesse, il s'étoit souvent demandé pourquoi il ne tronvoit pas tous les hommes bons, sages, heureux , comme ils lui sembloient hiis pour l'être ; il cherchoit dans son cœur Tobstacle qui les en empéchoit, et ne le trouvoit pas. Si tous les hommes, se disoit-il , me ressembloient, il régneroit sans doute une extrême langueur dans leur industrie , ilsauroient peu d'activité , et n*en auroient qae par brusques et rares secousses : mais ils vivroient entre eux dans une frès-douce société. Pourquoi n*y vivent-ils pas ainsi? pourquoi, toujours accusant le ciel de leurs misères, travaillent-ils sans cesse à les augmenter ? En admirant les progrès de 'esprit humain, il s'étonnoit de voir croître en même proportion les calamités publiques. Il entrevoyoil une secrète opposition entre la constitution de l'homme et celle de nos sociétés; mais c'étoit plutAt un sentiment sourd, une notion confuse qu'un jugement clair et développé. L'opinion publique Tavoit trop subjugué luimême, pour qu*il osât réclamer contre de si unanimes décisions.
Une malheureuse question d'académie, qu'il lut dans un if^mr«, vint tout à coup dessiller SCS yeux, débrouiller ce chaos dans sa tête, lui montrer un autre univers, un véritable Age d'or, des sociétés d'hommes simples, sages, heureux, et réaliser en espérance toutes ses usions par la destruction des préjugés qui Tavoient subjugué lui-même, mais dont il crut en ce moment voir découler les vices et les misères du genre humain. De la vive effervescence qui se fit alors dans son âme sortirent des étincelles de génie, qu'on a vues briller dans ses écrits durant dix ans de délire et de fièvre, mais dont aucun vestige n'auroit paru jusqu'alors, et qui vraisemblablement n'auroieni plus brillé dans la suite, si, cet accès passif, il eût voulu conii- '
nuer d'écrire. Enflammé par la coittemplation de ces grands objets , il les avoit toujours prérsens A sa pensée ; et, les comparant à l'état réel des choses, il les voyoit chaque jour sous des rapports tout nouveaux pour lui. Bercé du ridicule espoir de faire enfin triompher des préjugés et du mensonge la raison, la vérité, et de rendre les hommes sages en leur montrant leur véritable intérêt, son cœur, échauffé par ridée du bonheur futur du genre humain 1 1 par l'honneur d'y contribuer, lui dictoit un langage digne d'une si grande entreprise. Contraint par là de s'occuper fortement et longtemps du même sujet, il assujettit sa tête a la fatigue de la réflexion : il apprit à méditer pro* fondement; et, pour un moment, il éiointa l'Europe par des productions dans lesquelles les Ames vulgaires ne virent que de l'éloquence et de Pesprit, mais où celles qui habitent nos régions élbérées reconnurent avec joie une des leurs.
Le Fb. Je vous ai laissé parler sans vous in* terrompre ; mais permettez qu'ici je vous ar«rête un moment...
Rouss. Je devine une eontradictioii
n'est-ce pas?
Le Fr. Non; j'en ai vu l'apparence. On dit que cette apparence est un piège que Jcan^lacr ques s'amuse à tendre aux lecteurs étourdis.
Rouss. Si cela est, il en est bien puni par les lecteurs de mauvaise foi, qui font semblant de s'y prendre, pour l'accuser de ne savoir ce qu'il dit.
Lb Fb. Je ne suis point de cette dernière classe, et je tAchede ne pas être de l'autre. Ce n'est donc point unecontradiction qu'ici je vqns reproche; mais c est un éclaircissement que jo vous demande. Vous étiez ci-devant persuadô que les livres qui portent le nom de Jean Jacques n'étoient pas plus de lui que cette traduction du Tasse si fidèle et si coulante qu'on répand avec tant d'affectation sous sou nom (*) ; maintenant vous paroissez croire le contraire. Si vous avez en effet changé d'opinion» veuillez ro'apprendre sur quoi ce changement e^t fondé.
(*) Celte traduction, qui parut en 1774, sans nom de traducteur, et qui en effet fut pendant quelque temps attriliuih; ài Roosaeaa est celle de M. te prince Lebrun. C P.
Rovss. Cette recherche fut le premier objet de mes soins. Certain que Tauteur de ces livres et le monstre qoe vous m'avez peint ne pouvoient être le même homme , je me bornois , pour lever mes doutes, à résoudre celte question. Cependant je suis, sans y songer, parvenu à la résoudre par la méthode contraire. Je voulois premièrement connoître Tauteur pour me décider sur l'homme, et c'est par la connoissance de 1* homme que je me suis décidé sur l'auteur.
Pour vous faire sentir comment une de ces deux recherches m'a dispensé de Vautre, il faut reprendre les détails dans lesquels je suis entré pour cet effet ; vous déduirez de vous-même ,et tréfr-aisément les conséquences que j'en ai tirées:
Je vous ai dit que je Tavois trouvé copiant de la musique à dix sous la page : occupation peu sortable à la dignité de l'auteur, et qui ne resscmbloiC guère à celles qui lui ontacquis tant de réputation tant en bien qu'en mal. Ce premier article m'offroit déjà deux recherches à faire : l'une, s'il se livroit à ce travail tout de bon ou seulement pour donner le change au public sur ses véritables occupations; l'autre, s'il avoit réellement besoin de ce métier pour vivre, ou si c'étoit une affectation de simplicité ou de pauvreté pour faire l'Épictète et le Diogène, comme rassurent vos messieurs.
J'ai commencé par examiner son ouvrage, bien sûr que, s'il n'y vaquoit que par manière d'acquit, j*y verrois des traces de l'ennui qu'il doit lui donner depuis si long-temps. Sa note mal formée m'a paru faite pesamment, lentement, sans facilité, sans grâce, mais avec exactitude. On voit qu'il tâche de suppléer aux dispositions qui lui manquent, à force de travail et de soins. Mais ceux qu'il y met ne s'apercevant que par l'examen , et n'ayant leur effet que dans l'exécution , sur quoi les musi< ciens, qui ne l'aiment pas, ne sont pas toujours sincères, ne compensent pas aux yeux du public les défauts qui d'abord sautent à la vue.
N'ayant l'esprit présent à rien, il ne la pas non plus à son travail, surtout forcé, par Taffluence des survenans, de l'associer avec le babil. Il fait beaucoup de fautes, et il les corrige ensuite en grattant son papier avec une perte
dé temps et des peines incroyables. J>i vu dea pages presque entières qu'il avoit mieux aimé gratter ainsi que de recommencer la feuille, ce qui auroit été bien plus tôt fait; mais il entre dans son tour d'esprit, laborieusement paresseux , de ne pouvoir se résoudre à refaire a neuf ce qu'il a fait une fois quoique mal. Il met à le corriger une opiniâtreté qu'il ne peut satisfaire qu'à force de peine et de temps. Du reste le plus long, le plus ennuyeux travail no sauroit lasser sa patience, et souvent, faisant faute sur faute , je l'ai vu gratter et regratter jusqu'à percer le papier, sur lequel ensuite il colloit des pièces. Rien ne m'a fait juger que ce travail l'ennuyât; et il parott, au bout de six ans, s'y livrer avec le même goût et le même zèle que s'il ne faisoit que de commencer.
J'ai su qu'il tenoit registre de son travail, j'ai désiré de voir ce registre ; il me Ta communiqué. J'y ai vu que dans ces six ans il avoit écrit en simple copie plus de six mille pages do musique, dont une partie, musique de harpe et de clavecin , ou solo et concerto de violon, très-chargée et en plus grand papier, demande une grande attention et prend un temps considérable. H a inventé, outre sa note par chiffres, une nouvelle manière de copier la musique ordinaire, qui la rend plus commode à lire ; et, pour prévenir et résoudre toutes les difficultés, il a écrit de cette manière une grande quantité de pièces de toute espèce, tant en partition qu'en parties séparées (*).
Outre ce travail et son opéra de Daphnis el Chloé^ dont un acte entier est fait, et une bonne partie du reste bien avancée, et le Devin du village , sur lequel il a refait à neuf une seconde musique presque en entier, il a, dans le mémo intervalle, composé plus de cent morceaux de musique en divers genres, la plupart vocale avec des aceompagnemens, tant pour obliger les personnes qui lui ont fourni les paroles que pour son propre amusement. 11 a fait et distribué des copies de cette musique tant en partition qu'en parties séparées, transcrites sur \vs originaux qu'il a gardés. Qu'il ait composé ou
(*) Cette aonvelle manière de copier la miisiqne est expos4*e assez en détail dan* sa Lettré an docteur Bumey (Icmft III de celte édition, page 58S). D'ailleurs, quoiqu'il aonooce aToir écrit de celle manière une grande quantité df piéefs, on n «»n trouve point ùm% le recueil de sa mwlqne manotcrltedéi osée hlaBtkliotbèqneroTale. <^* P
SECOND DIALOGUE
pillé toute celle musiqac» ce n*est pas de quoi il s*agit ici. S*il ne l*â pas composée, toujours est-il certain qu'il l'a écrite et notée plusieurs fois de sa main. S'il ne l'a pas composée, que de temps ne lui a-t-îl pas fallu pour chercher, pour choisir dans les musiques déjà toutes faites celle qui con?enoit aux paroles qu'on lui fournissoit, ou pour l'y ajuster si bien qu'elle y fût parfaitement appropriée» mérite qu'a particulièrement la musique qu'il donne pour sienne! Dans un pareil pillage il y a moins d'invention sans doute, mais il y a plus d art, de travail, sartoot de consommation de temps, et c'étoit là pour lors Tobjet unique de ma recherche. Tout ce travail qu'il a mis sous mes yeux, soit en nature, soit par articles exactement détaillés, fait ensemble plus de huit mille pages de musique, toute écrite de sa main depuis son retour à Paris.
Ces occupations ne l'ont pas empêché de se livrer à l'amusement delà botanique, à laquelle il a donné pendant plusieurs années la meilleure partie de son temps. Dans de grandes et fréquentes herborisations il a fait une immense coHeclion de plantes ; il les a desséchées avec des soins infinis; il les a collées avec une grande propreté sur des papiers qu'il ornoit de cadres rouges. 11 s'est appliqué à conserver la figure et la couleur des fleurs et des feuilles, au point de faire de ces herbiers ainsi préparés des recueils de miniatures. Il en a donnée envoyé a diverses personnes, et ce qui lui reste (') suffiroft poor persuader à ceux qui savent combien ce trarail exige de temps et de patience, qu'il en fait son unique occupation.
Lb Fr. Ajoutez le temps qu'il lui a fallu pour étudier à fond les propriétés de toutes ces plantes, pour les pile^, les extraire, les distiller» les préparer de manière à en tirer les usages auxquels il les destine; car enfin, quelque prévenu pour lui que vous puissiez être, vous comprenez bien, je pense, qu'on n'étudie pas la botanique pour rien.
Rouss. Sans doute. Je comprends que le
charme de l'étude de la nature ^est quelque
chose pour toute Ame sensible, et beaucoup
pour on soliuire. Quant aux préparations dont |
vous parlez et qui n'ont nul rapport à la bota-
(') Cé raie a été donné pmqn'en enUer à M. lUIihu», qnJ • acbeié ma livres de boUoique.
T. IV
nique, je n en ai pas vu chez lui le moindre vestige; je ne me suis point aperçu qu'il eût fait aucune étude des propriétés des plantes, ni même qu*il y crût beaucoup. « Je connoi^>
• m'a-t-il dit , l'organisation végétale et la i structure des plantes sur le rapport de mes » yeux, sur la foi de la nature, qui me la montre
• et ne ment point ; mais je ne connois leurs i Tenus que sur la foi des hommes, qui sont B ignorans et menteurs : leur autorité a géné- » ralement sur moi trop peu d'empire pour que » je lui en donne beaucoup en cela. D'ailleurs
• cette étude, vraie ou fausse, ne se fait pas en » plein champ comme celle de la botanique, M mais dans des laboratoires et chez les ma-
• lades; elle demande une vie appliquée et se- » dentaire qui ne me plaît ni ne me convient. » En effet, je n'ai rien vu chez lui qui montrât ce goût de pharmacie. J'y ai vu seulement des cartons remplis de rameaux de plantes dont je viens de vous parler, et des graines distribuées dans de petites bottes classées, comme les plantes qui les fournissent, selon le système de Linnœus.
Le Fb. Ah I de petites bottes I Eh bien ! monsieur, ces petites boîtes, à quoi servent-elles? qu'en dites-vous?
Rouss. Belle demande ! A empoisonner les gens, à qui il fait avaler en bol toutes ces graines. Par exemple , vous avalerez par mégarde une once ou .deux de graines de pavots, qui vous endormira pour toujours, et du reste comme cela. C'est encore la même chose i peu près dans les plantes ; il vous les fait brouter comme du fourrage, ou bien il vous en fait boire le jus dans des sauces.
Le Fr. Eh 1 non , monsieur ; on sait bien que ce n'est pas de la sorte que la chose peut se faire, et nos médecins qui l'ont voulu décider ainsi se sont fait tort chez les gens instruits. Une écuellée de jus de ciguë ne suffit pas à Socrate ; il en fallut une seconde ; il faudroit donc que Jean-Jacques fit boire à son monde des bassins de jus d*herbe ou manger des litrons de graines. Oh I que ce n'est pas ainsi qu'il s'y prend I II sait, à force d'opérations, de manipulations, concentrer tellement les poisons des plantes, qu'ils agissent plus fortement que ceux mêmes des minéraux. Il les escamote, et vous les fait avaler sans qu'on s'en aperçoive;
SECOND DIALOGUE
II les fait même agir de loin comme la poudre de sympathie; et, comme le basilic, il sait empoisonner les gens en les regardant. H a suivi jadis un cours de chimie, rien n'est plus certain. Or vous comprenez bien ce que c'est, ce que ce peut être qu'un homme qui n'est ni médecin ni apothicaire, et qui néanmoins suit les cours de chimie et cultive la botanique. Vous dites cependant n'avoir vu chez lui nuls vestiges de préparations chimiques. Quoi I point d'alambics, de fourneaux, de chapiteaux, de cornues? rien qui ait rapport à un laboratoire?
Rouss. Pardonnez-moi , vraiment , j'ai vu dans sa petite cuisine un réchaud, des cafetières de fer-blanc, des plats, des pots, des écueilcs de terre.
Le Fb. Des plats, des pots, des écuelles! Eh I mais vraiment! voilà l'affaire. Il n'en faut pas davantage pour empoisonner tout le genre humain.
Rouss. Témoin Bfignot et ses successeurs.
Lb Fb. Vous me direz que les poisons qu'on prépare dans des écuelles doivent se manger à la cuiller, et que les potages ne s'escamotent pas...
Rouss. Oh! non, je ne vous dirai point tout cela» je vous jure, ni rien de semblable; je me contenterai d'admirer. 0 la savante, la méthodique rharche que d'apprendre la botanique pour se faire empoisonneur \ C'est comme si l'on apprenoit la géométrie pour se faire assassin.
Le Fb. Je vous vois sourire bien dédaigneusement. Vous passionnerez-vous toujours pour cet homme-là?
Rouss. Me passionner! mort rendez-moi plus de justice, et soyez même assuré que jamais Rousseau ne défendra Jean-Jacques accusé d'être un empoisonneur.
Le Fb. Laissons donc tous ces persiflages , et reprenez \:os récits^ J'y prête une oreille attentive. Ils m'intéressent de plus en plus.
Rouss. ' Ils vous intéresseroient davantage encore, j'en suis trës-sAr, s'il m'étoit possible ou permis ici de tout dire. Ce seroît abuser de votre attention que de l'occuper à tous les soins que j'ai pris pour m'assurer du véritable emploi de son temps, de la nature de ses occupations et de l'esprit dans lequel îl s'y livre. Il vaut
mieux me borner à des résultats, et vous îaisk ser le soin de tout vérifier par vous-même, si ces recherches vous intéressent assez pour cela.
Je dois pourtant ajouter aux détails dans lesquels Je viens d'entrer que Jean-Jacques, au milieu de tout ce travail manuel, a encore employé six mois dans le même intervalle tant à Texamen de la constitution d'une nation malheureuse, qu'à proposer ses idées sur les corrections à faire à cette constitution, et cela sur les instances réitérées jusqu'à l'opiniâtreté d'un des premiers patriotes de cette nation , qui lui faisoit un devoir d'humanité des soins qu'il lui imposoit.
Enfin, malgré la résolution qu'il a voit prise en arrivant à Paris de ne plus s'occuper de ses malheurs, ni de reprendre la plume à ce sujet, les indignités continuelles qu'il y a souffertes, les harcëlemens sans relâche que la crainte qu'il n'écrivit lui a fait essuyer, l'impudence avec laquelle on lui attribuoit incessamment de nouveaux Hvres, et la stupide ou maligne crédulité du public à cet égard, ayant lassé sa patience, et lui faisant sentir qu'il ne gagneroît rien pour son repos à se taire, il a fait encore un effort; et, s'occupant derechef, malgré lui , de sa destinée et de ses persécuteurs, il a écrit en forme de dialogue une espèce de jugement d'eux et de lui assez semblable à celui qui pourra résulter de nos entretiens. Il ma souvent protesté que cet écrit étoit de tous ceux qu'il a faits en sa vie celui qu'il avoit entrepris avec le plus de répugnance et exécuté avec le plus d'ennui. 11 l'eût cent fois abandonn c si les outrages augmentant sans cesse et poussés enfin aux derniers excès ne l'avoient forcé, malgré lui, de le poursuivre. Mais loin qu'il ait jamais pu s'en occuper long-temps de suite, il n'en eût pas même enduré l'angoisse, si son travail journalier ne fût venu l'interrompre et la lui faire oublier : de sorte qu'il y a rarement donné plus d'un quart d'heure par jour, et cette manière d'écrire coupée et interrompue est une des causes du peu de suite et des répétitions continuelles qui régnent daos cet écrit.
Après m'être assuré que cette copie de musique n'étoit point un jeu, il me restoit à savoir si en effet elle étoit nécessaire à sa subsistance,
SECOND DIALOGUE
et pourquoi ayant d'autres taleos qu'il pou voit eiDployer plus utilemeot pour lui-oiéme et pour le public» il 8*étoit attaché de préférence à odai-là. Pour abréger ces recherches sans manquer à mes eqgagemens envers vous, je lui marquai naturellement ma curiosité, et, sans lai dire tout ce que vous m'aviez appris de son opulence» je me contentai de lui répéter ce que )*avois oui dire mille fois, que du seul produit de ses livret, et sans avoir rançonné ses libraires, û devoit être assez riche pour vivre i son aiie de son revenu.
VimsaveM raison, me dit-il, si vous iMvoufes dire en eela que ce qui pouvait être ; maii si vous prétendez en conclure que la chose est réellement atsisi, et que je suis riche en effet, vous avez tortt tout au moins; car un sophisme bien cruel pourroit se cacher sous cette erreur. Mors il entra dans le détail articulé de ce qu*i\ avoit reçu de ses libraires pour chacun de ses livres, de tontes les ressources qu*il avoit pu avoir d'aillenn, des dépenses auxquelles il avoit été forcé, pendant huit ans qu'on s'estaroosé à le faire voyager, à grands frais, lui et sa compagne, aujourd'hui sa femme ; et, de 'ont cela bien calculé et bien prouvé, il résulta, qu'avec quelque argent comptant, provenant, tant de son accord avec l'Opéra, que de la vente de ses livres de botanique, et du reste d'un fonda.de mille écus qu'il avoit à Lyon, et qu'il retira jiour s'établir à Paris, toute sa fortune présente consiste en huit cents francs de rente viagère incertaine, et dont il n'a aucun titre, et trois cents francs de rente aussi viagère, mais assurée, du moins autant que la penonne qui doit la payer serasolvablef). € Voilà trës^^dèlement, me dit-il, à quoi se
• borne toute mon opulence. Si quelqu'un dit
• me savoir aecun autre fond^ ou retenu» de
• quelque espèce que ce puisse être, je dis
• qu'il ment, et je me montre ; et si quelqu'un
• dit en avoir à moi, qu'il m'en donne le quart,
• et je lui fais quittance du tout.
» Vous pourries, conlinua-t-il, dire comme
• tant d'autres» que^ pour un philosophe aus-
' * t U a IiU iihit pjrticaUèrement coonoitreile qnoi le compote (^ petil itveoo dant m Lettre à M. Lenolr, du 45 Janvier 1772 ; "•aii ce rerena reçut deiwit une angmenUtioii qai le porte à i*40 Ut. Viy. yjppemdicé aux ConfeuionSt toroe I, p. 360.'
tère onze cents francs de rente devroient, au moins tandis que je les ai, suffire à ma subsistance, sans avoir besoin d'y joindre un tra* vail auquel je suis peu propre, et que je fais avec plus d'ostentation que de nécessité. A cela je réponds, premièrement, que je ne suis ni philosophe, ni austère, et que cette vie dure, dont il platt à vos messieurs de me faire un devoir, n'a jamais été ni de mon goût, ni dans mes principes, tant que, par des moyens Justes et honnêtes, j'ai pu éviter de m'y réduire; en me faisant copiste de musique, je n ai point prétendu prendre un état austère et de mortification, mais choisir au contraire une occupation de mon goût, qui ne fatiguât pas mon esprit paresseux, et qui pût me fournir les commodités de la vie que mon mince revenu ne pouvoit me procurer sans ce supplément En renonçant, et de grand cœur, à tout ce qui est de luxe et de vanité, Je n'ai pointrenoncé aux plaisirs réels, et c'est même pour les goûter dans toute leur pureté,quQ j'en .ai détaché tout ce qui ne tient qu'à l'opinion. Les dissolutions ni les excès n'ont jamais été de mop goAjt ; mais, sans avoir jamais été riche, j'ai MHijeurs vécu commodément; et il m'est de tonte, impossibilité de vivre commodément dans mon petit ménage avec onze cents francs de rente, quand même ils seroient assurés, bieii moins encore avec trois cents, auxquels d'up jour à l'autre je puis être réduit. Maisécarionscette prévoyance. Pourquoi voulez>vousque, sur ipes vieux jours, je fasse sans nécessité le dur apprentissage d'une vie plus que frugale, à laquelle mon corps n'est point accoutumé ; tandis qu'un travail qui n'est pour moi qu'un plaisir me procure la continuation de ces mêmes commodités, dont Thabitude m'a fait un besoin, et qui de toute autre manière seroient moins à ma portée ou me coûteroient beaucoup plus cher? Vos messieurs, qui n'ont pas pris pour eux cette austérité qu ils me prescrivent, font bien d'intriguer ou emprunter, plu0t que de s'assujettir à un travail manuel qui leur parait ignoble, usurier, insupportable, et ne procure pas tout d'un coup des rafles de cinquante mille francs. Mais moi qui no pense pas comme eux sur la vcriiable dignité; moi qui trouve une jouis-
Si
SECOND DIALOGUE
» sance trës-<louce dans le passage alternatif 0 du travail à la récréation ; par une occupation de mon goût, que je mesure à ma Tolonté, j'ajoute ce qui manque à ma petite fortune, pour me procurer une subsistance aisée, et je jouis des douceurs d'une vie égale et simple autantqu*il dépend de moi.Un désœuvrement absolu m'assujettiroità Tennui, me forceroit peut-être à chercher des amusemens toujours coûteux, souvent pénibles, rarement innocens ; au lieu qu'après le travail le simple repos a son charme, et suffit avec la promenade, pour l'amusement dont j'ai besoin.
Enfin, c'est peut-être un soin que je me dois dans une situation aussi triste, d'y jeter du moins tous les agrémens qui restent à ma portée, pour tâcher d'en adoucir l'amertume, de peur que le sentiment de mes peines, aigri par une vie austère, ne fermentât dans mon âme, et n'y produisit des dispositions haineuses et vindicatives, propres à me rendre méchant et plus malheureux. Je me suis toujours bien trouvéd'armer mon cœur contre la haine par toutes les jouissances que j'ai pu me procurer. Le succès de cette méthode me la rendra toujours chère, et plus ma destinée est déplorable, plus je m'efforce â la parsemer de douceur8,pour me maintenir toujours bon. 9 Mais, disent-ils, parmi tant d'occupations dont il a le choix, pourquoi choisir par préférence celle à laquelle il parott le moins propre, et qui doit lui rendre le moins? Pourquoi copier de la musique au lieu defa ire des livres? 11 y gagneroit darantage et ne se dégraderoît pas. Je répondrois volontiers i cette question en la renversant. Pourquoi faire des livres au lieu de copier de la musique, puisque ce travail me platt et me convient plus que tout autre, et que son produit est un gain juste, honnête et qui me suffit ? Penser est un travail pour moi très-pénible, qui me fatigue, me tourmente et me déplaît; travailler de la main et laisser ma tète en repos me récrée et m'amuse. Si j'aime quelquefois à penser, c'est librement et sans gêne, en laissant aller â leur gré mes idées, sans les assujettir à rien. Mais penser à ceci ou à cela par devoir, par métier, mettreà mes productions de la correction, de la méthode, est pour moi le travail d'un galérien; et penser )
pour vivre me parott la plus pénible ainsi que la plus ridicule de toutes les occupations* Que d'autres usent de leurs talens comme il leur platt, je ne les en blâme pas ; mais pour moi je n'ai jamais voulu prostituer les miens tels quels, en les mettant à prix, sûr que cette vénalité même les auroit anéantis. Je vends le travail de mes mains, mais les productions de mon âme ne sont point à vendre; c'est leur désintéressement qui peut seul leur donner de la force et de l'élévation. Celles que je ferois pour de l'argent n'en vaudroient guère et m'en rendroient encore moins.
» Pourquoi vouloir que je fesse encore des livres, quand j'ai dit toutce que j'avois à dire, et qu'il ne me resteroit que la ressource, trop chétive â mes yeux, de retourner et répéter les mêmes idérâ? A quoi bon redire une seconde fois et mal ce que j'ai dit une fois de mon mieux? Ceux qui ont la démangeaison de parler toujours trouvent toujours quelque chose â dire ; cela est aisé pour qui ne veut qu'agencer des mots : mais je n'ai jamais été tenté de prendre la plume que pour dire des choses grandes, neuves, et nécessaires, et non pas pour rabâcher. J'ai fait des livres, il est vrai, mais jamais je ne fus un livricr. Pourquoi faire semblant de vouloir que je fesse encore des livres, quand en effet on craint tant que je n'en fasse, et qu'on met tant de vigilance â m'en Ater tous les moyens ? On me ferme l'abord de toutes les maisons, hors celle des feuteurs de la ligue. On me cache avec le plus grand soin la demeure et l'adresse de tout le monde. Les suisses et les portiers ont tous pour moi des ordres secrets, autres que ceux de leurs maîtres; on ne me laisse plus de communication avec les humains, même pour parler : me permet troîton d'écrire? On me laisseroit peut-être exprimer ma pensée afin de la savoir, mais trèscertainement on m'empêcheroit bien de la dire au public.
• Dans la position où je suis, si j'avois â faire des livresje n'en devrois et n'en voudrois feîre que pour la défense de mon honneur, pour confondre etdémasquer les imposteurs qui \ù diffament : il ne m'est plus permis, sans me manquer à moi-même, de traiteraucun autre » sujet. Quand j auroisles lumières nécessaires
SECOND DIALOGUE
pour percer cel abîme de ténèbres où l'on n^e plongéy et pour éclairer toutes ces trames touterraines» y a-t-il do bon sens à supposerqa*on me laisseroit faire, et qae les gens qui disposent de moi souffriroient que j'instruisisse le public de leurs manœuvres et de mon sort? A qui m'adresseroîs-je pour me bire imprimer, qui ne fftt nn de leurs émis* saires, oaqni ne le devint aussitôt? M'ont-ils laissé quelqu'un à qui je puisse me confier? Ne sait-on pas tous les jours, à toutes les heures, à qui j'ai parlé, ce que j'ai dit; et, doutei-vousque, depuis nos entrevues, vousmême ne soyez aussi surveillé quemoi? Quelqu'un peut-il ne pas voir qu'investi de toutes parts, gardé à vue comme je le suis, il m'est impoBsiblede faire entendre nulle part la voix de la justice et de la vérité ? Si l'on paroissoit m'en laisser le moyen, ce seroit un piège. Quand j'aurois dit^ioiic, on me feroit dire notr, sans même que j'en susse rien (') ; et puisqu'on falsifie tout ouvertement mes anciens écrits qui sont dans les mains de tout le monde, manqueroit-on de falsifier ceux qui n'anroient point encore paru, et dont rien ne pourroit constater la falsification, puisque mes protestations sont comptées pour rien? Elil monsieur, pouvez-vous ne pas voir que le grand, le seul crime qu'ils redoutent de moi, crime affreux dont l'effroi les tient dans des transes continuelles, est ma justification? ■ Faire des livres pour subsister eût été me mettre dans la dépendance du public, il eût éié dès lors question, non d'instruire et de corriger, mais de plaire et de réussir. Cela ne pooToit plus se faire en suivant la route que j*avois prise ; les temps étoient trop changés, et le public avoit trop changé pour moi; Quand je publiai mes premiers écrits, encore livré i lui-même, il n'avjoit point en total adopté de secte, et pouvoit écouter la voix de la Térité et de la raison. Mais aujourd'hui subjugué tout entier il ne pense plus, il ne raisonne plus, il n'est plus rien par lui-même, et ne suit que les impressions que lui donnent guides. L'unique doctrine qu'il peut goû-
oo fera certainement da contenu de cet écrit, tl Cit connue do public» et qn'll tombe entre les ; ce qni parott oatareUemcnt inévitable.
ter désormais est celle qui met ses passions à leur aise, et couvre d'un vernis de sagesse le dérèglement de ses mœurs. Il ne reste plus qu'une route pour quiconque aspire à lui plaire : c'est de suivre à la piste les brillans auteurs de ce siècle, et de prêcher comme eux, dans une morale hypocrite, l'amour des vertus et la haine du vice, mais après avoir commencé par prononcer comme eux que tout cela sont des mots vides de sens, faits pour amuser le peuple; qu'il n'y a ni vice ni vertu dans le cœur de l'homme, puisqu'il n'y a ni liberté dans sa volonté, ni moralité dans ses actions ; que tout, jusqu'à cette volonté même, est l'ouvrage d'une aveugle nécessité^ qu'enfin la conscience et les remords ne sent que préjugés et chimères, puisqu'on ne peut, ni s'applaudir d'une bonne action qu'on a été forcé de faire, ni se reprocher un crime dont on n'a pas eu le courage de s'abstenir (*)• Et quelle chaleur, quelle véhémence, quel ton de persuasion et de vérité pourrois-je mettre, quand je le voudrois, dans ces cruelles doctrines, qui, flattant les heureux et les riches, accablent les infortunés et les pauvres, en étant aux uns tout frein, toute crainte, toute retenue ; aux autres , toute espérance, toute consolation? et comment enfin les accorderois-je avec mes propres écrits, pleins de la réfutation de tous ces sophismes ? Non^ j'ai dit ce que jesavois, ceque je croyois du moins être vrai, bon, consolant, utile. J'en ai dit assez pour qui voudra in'écouter en sincérité de cœur, et beaucoup trop pour le siècle ou j'ai eu le malheur de vivre. Ce que je dirois de plus ne feroit aucun effet, et. je le dirois mal, n'étant animé, ni par l'espoir du succès comme les auteurs à la mode, ni comme autrefois par cette hauteur de courage qui met au-dessus, et qu'inspire le seul amour de la vérité, sans mélange d'aucun intérêt personnel. ■ Voyant l'indignation dont il s'cnflammoit à ces idées, je me gardai de lui parler de tous ces fatras de livres et de brochures qu'on lui fait barbouiller et publier tous les jours avec autant
(<) VoUk ce qu'Us ont ouvertement ensdgoé et publié Jiifqnld, sans qu'on ait songé à les décréter pour celte doctrine. Cette peine étoit réserrée au Système impie delà retiificnna' turelle. A présent c'est à Jean-Jacques qu'Us font dire tout cela; eni se taisent ou crient à i'impiei et le public avec eui. Riium teneatiSfamici,
SECOND DIALOGUE
de secret que de bon sens. Par quelle iaconcev|ible bêtise pourroit-ilëspérer, surveillé comme il est, de pouvoir garder un seul moitient l'anonyme? et lui à qui Ton reproche tant de se défier à tort de tout le monde» comment auroit-il une confiance aussi stupide en ceux qu'il chargeroit de la publication de ses manuscrits? et s'il avoit en quelqu'un éette inepte confiance , est-ii croyable qu'il ne s'en serviroit» dans la position terrible où ilesc, que pour publier d'arides traductions et de frivoles brochures (*)? Enfin peut-on penser que, se voyant ainsi journellement découvert, il ne laissât pas d'aller toujours son train avec le même mystère, avec lé même secret si bien gardé» soit en continuant de se confier aux mêmes traîtres» soit en choisissant de Bouveata éonfidens tout aussi fidèles?
J'entends insister. Pourquoi» sans reprén<» dre ce métier d'adteur qui lui déplaît tant» ne pas choisir au moins pour ressource quelque talent plus honorable ou plus lucratif? Au lieu de copier de la musique» s'il étoit vrai qu'il là sût» que n'en faisoit»il ou que ne l'enscignoitil ? S'il ne la savoit pas, il avoit ou passoit pour avoir d'autres connoissances dont il pouvoit donner leçon. L'italien» la géographie» l'arithmétique; que sais-je» moi? Tout» puisqu'on a tant de facilité k Paris pour enseigner ce qu'on ne sait pas soi<4nême; les plus médiocres talens valoient mieux à cultiver pour s'aider a vivre que le moindre de tous» qu'il possédoit mal» et dont il tiroit si peu de profit» même en taxant si haut son ouvrage. 11 ne se fftt point mis» comme il à fait, dans la dépendance de quiconque vient» atmé d'un chifibn dû niusique» lui débiter son amphigouri » ni des valets insolens qui viennent» dans leur arrogant maintien, lui déceler les seotimens cachés des maîtres* II n'eût point perdu si souvent le salaire de son travail» ne se fût point fait mépriser du peuple» et traiter de juif par le philosophe Diderot pour ce travail même. Tous ces profits mesquins sont méprisés des grandes âmes. L'illustre Diderot» qui ne souille point ses mains d'un travail mercenaire » et dédaigne les petits gains usuriers» est aux yeux de l'Europe entière un
(*) Aujourd'hui ce sont des livrei eo forme t mais il y a dans
Vœam qui me regarde uo progrès qu'U n'étoit f»as aisé de prévoir.
sage aussi vertueux que désintéressé; et le copiste Jean-Jacques» prenant dix sous par page de son travail potar s'aider à vivre» est un juif que son avidité fait universellement mépriser. Mais» en défût d^ son àpreté » la fortune paroU avoir ici tout remis dand l'ordre» et je ne vois point que les usuresdu juif Jean^I^oques l'aient rendu fort riche» ni que le. désintéressement du philosophe Diderot Tait appiuivrii Eh I com-, ment peut-on ne pas sentir que si Jean-Jacqnes eût pris cette occupation de copier de la musique uniquement pont* donner le change au public» ou par affectation» il n'eût pas manqué, pour ôter cette arme à ses ennemis et se faire un mérite de son métier » de le faire au prix des autres» ou même anwieasous ?
Lb Fr. L'avidité ne raisonné pas toujours bien.
Rouas. L'animosité raisonne soùtent plus mal «noore. Cela se sent i merveille quand on examine les ailnres de vos messieurs» et leurs singuliers raisonnemens qui les décèleroient bien vite aux yeut de quiconque y voudroit regarder et né partageroit pas leur pasaiao.
Toutes ces objections m'étoient présentée quand j'ai commencé d'observer notre homme; mais en le voyant familièrement) j'ai senti bieiitôt et je sens mieux chaque jour que les vrais motifs qui le déterminent dans toute sa conduite se trouvent rarement dans son plus grand intérêt» et jamais dans les opinions de la multitude. Il les faut chercher plus près de lui si l'on ne veut s'abuser sans cesse.
D'abord, comment ne sent-on pas que pour tirer parti de tous ces petits talens dont on parle» il en faudroit un qui lui mariqiœ, savoir» celui de les foire valoir. Il faudroit intriguer» courir à son âge de maison en maison» foire sa cour aux grands» aux riches» aux femmes , aux artistes» à tous ceux dont on le laisaeroit approcher ; car on mettroit le même choix aux gens dont on lui permettroit l'accès qu'on met à ceux à qui l'on permet le sien» et parmi lea* quels je ne serois pas sans vous.
Il a fait assez d'expériences de la façon dont le traiteroient les musiciens» s'il se mettoit à leur merci pour l'exécution de ses ouvrages^ comme il y seroit forcé pour en pouvoir tirer parti. J'ajoute que quand môme, à force de manège» il pourroit réussir, il devroit toujours
SECOND DIALOGUE
trouver trop chers àes saccës achetés à ce prix. Pour moi» do moins, pensant autrement que le poUiG sar le yéritable honneur, fen trouve betaeoop plus à copier chez soi de la musique i tant la page, qu'à courir de porte en porte pour y souffrir les rebuffades des Talets, les caprices des maîtres, et faire partout le métier de cajotoor et de complaisant. Voilà ce que tout esprit judicieux devroit sentir lui-même ; mais réInde particulière de l'homme ajoute un nouveau poids à tout cela.
Jern-Jacques est Indolent, paresseux, comme tous les contemplatifii : mais cette paresse n'est que dans sa tète. Il ne pense qu'avec effort, il se £itigne à penser, il s'effraie de tout ce qui Yj force, à quelque foible degré que ce soit, et s'il faut qu'il réponde à un bonjour dit avec quelque tournure, H en sera tourmenté. Cependant il est vif, laborieux à sa manière. Il ne peut souffrir une oisiveté absolue : il faut que ses nains, que ses pieds, que ses doigts agissent, que son eorp» soit en exercice, et que sa tête reste en repos. Voilà d où vient sa passion poor la promenade; il y est en mouvement sans être obligé de penser. Dans la rêverie on n'est point actif. Les images se tracent dans le cerveau, s'y combinent comme dans le sommeil, sans le concours de la volonté : on laisse i tout cela suivre sa marche, et Ton jouit sans agir. Hais quand on veut arrêter, fixer les objets, les ordonner, les arranger, c'est autre èhose; on y met du sien. Sitôt que le raisonnement et la réflexion s'en mêlent, la méditation n'est plus un repos, elle est une action très-pénible; et voilà la peine qui fait l'effroi de Jean-Jacques, et dont la seule idée Taccable et le rend paresseux. Je ne l'ai jamais trouvé tel, que dans toute œuvre où il faut que l'esprit agisse, quelque peu que ce puisse être. 11 n'est avare, ni de son temps, ni de sa peine ; il ne peut rester oisif sans soofFrir; il passeroit volontiers sa vie à bêcher dans un jardin pour y rêver à son aise : mais ce scroit pour lui le plus cruel supplice de la passer dans un fauteuil, en fatiguant sa cervelle à chercher des riens pour amuser des fenames.
De plus, il déteste la gêne autant qu'il aime l'occupation. Le travail ne lui coûte rien, pourvu qu'il le fesse à son heure, et non pas à celle
d'autrui. Il porte sans peine le joug de la nécessité des choses, mais non celui de la volonté des hommes. U aimera mieux faire une tâche double en prenant son temps, qu*une simple au moment prescrit.
Â-t-il une affaire» une visite, un voyage à faire, il ira sur-le-champ, si rien ne le presse ; s'il faut aller à l'instant, il regimbera. Le moment où, renonçant à tout projet de fortune pour vivre au jour la journée, il se défit de si\ montre, fut un des plus doux de sa vie. Grâces au ciel, s'écria-t-il dans un transport de joie, je n'aurai plus besoin de savoir l'heure qu'il est !
S*il se plie avec peine aux fantaisies des autres, ce n'est pas qu^il en ait beaucoup de son chef. Jamais homme ne fut moins imitateur, et cependant moins capricieux. Ce n'est pas sa raison qui l'empêche de l'être, c'est sa paresse ; car les caprices sont des secousses de la volonté dont il craindroit la fatigue. Rebelle à toute autre volonté, il ne sait pas même obéir à la sienne, ou plutôt il trouve si fatigant même de vouloir, qu'il aime mieux, dans le courant de la vie, suivre une impression pure-ment machinale qui l'entraîne sans qu'il ait la peine de la diriger. Jamais homme ne porta plus pleinement, et dès sa jeunesse, le joug propre des âmes foiblcs et des vieillards ; savoir celui de l'habitude. C'est par elle qu'il aime à foire encore aujourd'hui ce qu'il fit hier, sans autre motif, si ce n'est qu'il le fit hier. La route étant déjà frayée, il a moins de peine à la suivre, qu'à l'effort d'une nouvelle direction. Il est incroyable à quel point cette paresse de vouloir le subjugue. Cela se voit jusque dans ses promenades. Il répétera toujours la même, jusqu'à ce que quelque motif le force absolument d'en changer : ses pieds le reportent d'eux-mêmes où ils Tont déjà porté. Il aime à marcher toujours devant lui, parce que cela se fait sans avoir besoin d'y penser. Il iroit de celte façon toujours rêvant jusqu'à la Chine, sans s'en apercevoir ou sans s'ennuyer. Voilà pourquoi les longues promenades lui plaisent ; mais il n'aime pas les jardins ou à chaque bout d'allée une petite direction est nécessaire pour tourner et revenir sur ses pas, et en compagnie il se met, sans y penser, à la suite des autres pour n'avoir pas besoin de penser à son
SECOm DIALOGUE.
chemin ; aussi n*en a-t-il jamais retenu aucun qu'il ne l'eût fait seul.
Tous les hommes sont naturellement pare»seuxy leur intérêt même ne les anime pas, et les plus pressans besoins ne les font agir que par secousses ; mais à mesure que l'amour-propre s'éveille, il les excite, les pousse, les tient sans cesse en haleine, parce qu'il est la seule passion qui leur parle toujours : c'est ainsi qu'on les voit tous dans le monde, l/homme en qui l'amour-propre ne domine pas, et qui ne va point chercher son bonheur loin de lui, est le seul qui connoisse l'incurie et les doux loisirs; et Jean-Jacques est cet homme-là, autant que je puis m'y connottre. Rien n'est plus uniforme que sa manière de vivre : il se lève, se couche, mange, travaille, sort et rentre aux mêmes heures, sans le vouloir et sans le savoir. Tous les jours sont jetés au même moule, c'est le ^ ^ême jour toujours répété ; sa routine lui tient lieu de toute autre règle; il la suit très-exactement, sans y manquer et sans y songer. Cette molle inertie n'influe pas seulement sur ses actions indifférentes, mais sur toute sa conduite, sur les affections mêmes de son cœur; et, lorsqu'il cherchoit si passionnément des liaisons qui lui convinssent, il n'en forma réellement jamais d'autres que celles que le hasard lui présenta. L'indolence et le besoin d'aimer ont donné sur lui un ascendant aveugle à tout ce qui l'approchoit. Une rencontre fortuite, l'occasion, le besoin du moment, l'habitude trop rapidement prise, ont déterminé tous ses attachemens, et par eux toute sa destinée. En vain son cœur lui demandoit un choix, son humeur trop facile ne lui en laissa point faire. Il est peut-être le seul homme au monde des liaisons duquel on ne peut rien conclure, parce que son propre goût n'en forma jamais aucune, et qu'il se trouva toujours subjugué avant d'avoir eu le temps de choisir. Du reste, l'habitude ne finit point en lui par l'ennui. Il vivroit éternellement du même mets, répéteroit sans cesse le même air, reliroit toujours le même livre, ne verroit toujours que la même personne. Enfin, je ne l'ai Jamais vu se dégoûter d'aucune choeTe qui une fois lui eût foit plaisir.
C'est par ces observations et d'autres qui s'y rapportent, c'est par l'étude attentive du naturel et des goûts de l'individu, qu'on apprend
à expliquer les singularités de sa coodaite, et non par des fureurs d'amour-propre, qui rongent les cœurs de ceux qui le jugent sans avoir jamais approché du sien. C'est par paresse, par nonchalance, par aversion de la dépendance et de la gêne, que Jean-Jacques copie de la musique. Il fait sa tâche quand et comment il lui plaît; il ne doit compte de sa journée, de son temps, de son travail, de son loisir à personne. Il n'a besoin de rien arranger, de rien prévoir, de prendre aucun souci de rien, il n'a nulle dépense d'esprit à faire, il est lui et à lui tous les jours, tout le jour ; et le soir, quand il se délasse et se promène, son ftme ne sort du calme que pour se livrer à des émotions délicieuses, sans qu'il ait à payer do sa personne, et a soutenir le faix de la célébrité par de brillantes ou savantes conversations, qui feroient le tourment de sa vie sans flatter sa vanité.
Il travaille lentement, pesamment, fait beaucoup de fautes, efface on recommence sans cesse; cela l'a forcé de taxer haut son ouvrage, quoiqu'il en sente mieux que personne Timperfection. Il n'épargne cependant ni frais ni soins pour lui faire valoir son prix, et il y met des attentions qui ne sont pas sans effet, et qu'on attendroit en vain des autres copistes. Ce prix même, quelque fort qu'il soit, seroit peut-être au-dessous du leur, si l'on en déduisoil ce qn'on s*amuse à lui faire perdre, soit en ne retirant ou en ne payant point l'ouvrage qu'on lui fait faire, soit en le détournant de son travail en mille manières dont les autres copistes sont exempts. S'il abuse en cela de sa célébrité, il le sent et s'en afflige ; mais c'est un bien petit avantage contre tant de maux qu'elle lui attire, et il ne sauroit faire autrement sans s'exposer à des inconvcniens qu'il n'a pas le courage de Supporter : au lieu qu'avec ce modique supplément, acheté par son travail, sa situation présente est, du côté de l'aisance, telle précisément qu'il la faut à son humeur. Libre des chaînes de la fortune, il jouit avec modération de tous les biens réelsqu'elle donne ; il a retranché ceux de l'opinion, qui ne sont qu'apparens, et qui sont les plus coûteux. Plus pauvre, il sentiroit des privations, des souffrances; plus riche, il auroit l'embarras des richesses, des soucis, des affaires; il faudroit renoncer à Tincurie, pour
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k' h plus doace des yoluptés : en poesédanl dafantage, il jouiroit beaucoup moios.
U est vrai qu'arancé déjà dans la vieillesse il ne peut espérer de vaquer long-temps encore à MA travail ; sa main déjà tremblotante lui rcv fine un service aisé , sa note se déforme , son activité diminue; il fiait moins d'ouvrage et moinsbien dans plus de temps; un moment viendra n» s'il vieillit beaucoup, qui, lui ôtant les ressources qu il s'est ménagées, le forcera de foire un tardif et dur apprentissage d'une frugalité bien austère, il ne doute pas même que vos messieurs niaient déjà pour ce temps qui s'approche» et qu'ils sauront peut-être accélérer, un nouveau plan de bénéficence, c'est-àdire de nouveaux moyens de lui faire manger le pain d'amertume et boire la coupe d'humiliation. Il sent et prévoit très-bien tout cela; mais, si près du terme de la vie, il n*y voit plus un fort grand inconvénient. D'ailleurs, comme cet inconvénient est inévitable, c'est folie de s'en tourmenter, et ce serrât s'y précipiter d'avance que de chercher à le prévenir. Il pourvoit au présent en ce qui dépend de lui, et laisse le soin de l'avenir à la Providence.
J'ai donc vu Jean-Jacques livré tout entier aux occupations que je viens de vous décrire, se promeiiant toujours seul, pensant peu, rêvant beaucoup, travaillant presque machinalement, sans cesse occupé des mêmes choses sans s'en rebuter jamais; enfin plus gai, plus content, se portant mieux,en menant cette vie presque aotomate, qu'il ne fit tout le temps qu'il consacra si cruellement pour lui, et si peu utilement pour les autres, au triste métier d'auteur. Mais n'apprécions pas cette conduite au-dessus de sa valeur. Dès que cette vie simple et laborieuse n*est pas jouée, elle seroit sublime dans tui célèbre écrivain qui pourroît s'y réduire. Dans Jean-Jacques elle n'est que naturelle, parce qu'elle n est l'ouvrage d'aucun effort, ni celui de la raison, mais une simple impulsion de tempérament déterminée par la nécessité. Le seul mérite de celui qui s*y livre est d'avoir cédé sans résistance au penchant de
C) Va aotre inooovéaient trèt-grare me forcera d'abandon-
1 ce travail, qne d'ailleurs la inauTaiie volonté du pu-
rend plus onéreux <|a'ntile ; c'est Tabord fréquent de
is étt^naera on Inoonmu qui s'introdolMot chez mol
préleste, et qui nrent ensuite t'y crampotiaer malgré
i, aaoa que J« puicK pénétrer Icnrdeiaein.
la nature, et de ne s'être pas laissé détourner parune mauvaise honte, ni par une sotte vanité. Plus j'examine cet homme dans le détail de l'emploi de ses journées, dans l'uniformité de cette vie machinale, dans le goût qu'il parott y prendre, dans le contentement qu'il y trouve, dans l'avantage qu'il en tire pour son humeur et pour sa santé ; plus je vois que cette manière de vivre étoit celle pour laquelle il étoit né. Les hommes, le figurant toujours à leur mode, en ont fait, tantôt un profond génie, tantôt un petit charlatan : d'abord un prodige de vertu, puis un monstre de scélératesse ; toujours l'être du monde le plus étrange et le plus bizarre. La nature n'en a fait qu'un bon artisan, sensible, il est vrai, jusqu'au transport, idolâtre du beau, passionné pour la justice; dans de courts momens d'effervescence capable de vigueur et d'élévation, mais dont l'état habituel fut et sera toujours l'inertie d'esprit et l'acti v ité machinale, et, pour tout dire en un mot, qui n'est rare que parce qu'il est simple. Une des choses dont il se félicite est de se retrouver dans sa vieillesse à peu près au même rang où il est né, sans avoir jamais beaucoup ni monté ni descendu dans le cours de sa vie. Le sort Ta remis où Ta voit placé la nature; il s'applaudit chaque jour de ce concours.
Ces solutions si simples, et pour moi si claires, de mes premiers doutes, m'ont fait sentnr de plus en plus que j'avois pris la seule bonne route pour aller à la source des singularités do cet homme tant jugé et si peu connu. Le grand tort de ceux qui le jugent n'est pas de n'avoir point deviné les vrais motifs de sa conduite; des gens si fins ne s*en douteront Jamais (*) ; mais c'est de n'avoir pas voulu les apprendre, d'avoir concouru de tout leur cœur aux moyens pris* pour empêcher, lui de les dire, et eux de les savoir. Les gens même les plus équitables sont portés à chercher des causes bizarres à une
(*)!<« gens si fins, totalement transformés par Tamour-propre, n*ont plot la moindre idée des vrais monveDienta de la nature, et ne connoltront Jamais rien aux âmes honnêtes, parce qu'ils ne voient partout que le mal, excepté dans ceux qu'ils ont intérêt de flatter. Aussi les observations des gens fins, ne s'aooordant avec la vérité que par hasard, ne font point Mtorite chex les sages.
Je ne connois pas deux François qui pussent parvenir I me connoltre, quand même ils le déslreroient de tont leur coBor t la nature primitive de Thorome est trop loin de tontes leurs idées. Je ne dis pas néanmoins qu'il n'y en a point, Je dia seulement qne Je n'en oonnols pas deux.
T. IV
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conduite extraordinaire; et au contraire, c'est à force d^étre naturelle que celle de Jean-Jacques est peu commune, mais c'est ce qu'on ne peut sentir qu'après avoir fait une étude attentive de son tempérament, de son humeur, de ses goûts, de toute sa constitution. Les hommes n'y font pas tant de façon pour se juger entre eux. Us s'attribuent réciproquement les motifs qui pourroient faire agir le jugeant comme fait le jugé, s'il étoit à sa place, et souvent ils rencontrent juste, parce qu'ils sont tous conduits par l'opinion , par les préjugés , par Pamourpropre, par toutes les passions factices qui en sont le cortège, et surtout par ce vif intérêt, prévoyant et pourvoyant, qui les jette toujours loin du présent, et qui n'est rien pour l'homme de la nature.
Biais ils sont si loin de remonter aux pures impulsions de cette nature et de les connottre, que, s'ils parvenoient à comprendre enfin que ce n'est point par ostentation que Jean-Jacques 80 conduit si différemment qu'ils ne font, le plus grand nombre en concluroit aussitôt que c'est donc par bassesse d'âme, quelques-uns peut-être, que c'est par une héroïque vertu, et tous se tromperoient également. Il y a de la bassesse à choisir volontairement un emploi digne de mépris, ou à recevoir par aumône ce qu'on peut gagner par son travail; mais il n'y en a point à vivre d'un travail honnête plutôt que d'aumônes^ ou plutôt que d'intriguer pour parvenir. Il y a de la vertu à vaincre ses penchans pour faire son devoir, mais il n'y en a point à les suivre pour se livrer a des occupations de son goût, quoique ignobles aux yeux des hommes.
La cause des faux jugemens portés sur Jean- Jacques est qu'on suppose toujours qu'il Iqi a fallu de grands efforts pour être autrement que les autres hommes, au lieu que, constitué comme il est, il lui en eût fallu de très-grands pour être comme eux. Une de mes observations les plus certaines, et dont le public se doute le moins, est qu'impatient, emporté, sujet aux plus vives colères, il ne connott pas néanmoins la haine, et que jamais désir de vengeance n'entra dans son cœur. Si quelqu'un pouvoit admettre un fiùi si contraire aux idées qu'on a de l'homme, on lui donneroit aussitôt pour cause un effet sublime, la pénible victoire sur l'amonr-
propre, la grande mais difficile vertu du par^ don des ennemis, et c'est simplemeat un eflbt naturel du tempérament que je vous ai décrit. Toujours occupé de lui-même ou pour luimême, et trop avide de son propre bien pour avoir le temps de songer au mal d'un autre, il ne s'avise point de ces jalouses comparaisons d'amour-propre, d'où naissent les passions haineuses dont j'ai parlé. J'ose même dire qu'il n'y a point de constitution plus éloignée que la sienne de la méchanceté ; car son vice dominant est de s'occuper de lui plus que des autres, et celui des méchans, au contraire, est de s'occuper plus des autres que d'eux ; et c'est précisément pour cela qu'à prendre le mot d'égoïsme dans son vrai sens ils sont tous égoïstes, et qu'il ne l'est point, parce qu'il ne se met, nj â côté, ni au-dessus, ni au-dessous de personne, et que le déplacement de personne n'est nécessaire à son bonheur. Toutes ses méditations sont douces, parce qu'il aime à jouir. Dans les situations pénibles, il n'y pense que quand elles l'y forcent; tous les momens qu'il peut leur dérober sont donnés a ses rêveries, il sait se soustraire aux idées déplaisantes, et se transporter ailleurs qu'où il est mal. Occupé si peu de ses peines, comment le seroit-il beaucoup de ceux qui les lui font souffrir? il s'en venge en n'y pensant point, non par esprit de vengeance, mais pour se délivrer d'un tourment. Paresseux et voluptueux, comment scroit-ii haineux et vindicatif? Voudroit-il changer en supplices ses consolations, ses jouissances, et les seuls plaisirs qu'on lui laisse ici-bas? Les hommes bilieux et méchans ne cherchent la retraite que quand ils sont tristes ; et la retraite les attriste encore plus. Le levain de la vengeance fermente dans la solitude par le plaisir qu'on prend à s'y livrer ; mais ce triste et cruel plaisir dévore et consume celui qui s'y livre ; il le rend inquiet, actif, intrigant : la solitude qu'il cherchoit £att bientôt le supplice de son cœur haineux et tourmenté ; il n'y^oûte point cette aimable incurie, cette douce nonchalance qui fait le charme des vrais solitaires ; sa passion, animée par ses chagrines réflexions, cherche i se satisfaire; et, bientôt quittant sa sombre retraite, il court attiser dans le monde le feu dont il veut consumer son ennemi. S'il sort des écrits de la main d'un tel solitaire, ils ne ressembleront, sûre-
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Mot, ni i VÉmlle ni iVEtHoUe; its porteront quelque art qu'emploie Tautear à se déguiser, la tetotede h bile amère qui les dicta. Pour Jean- Jacques, les fhitts de sa solitude attestent les seDtimens dont il s'y nourrit ; il eut de Thumeur tant qo'il Técat dans le monde, il n*en eut plus aossitAt qu'il réeut seul.
Cetterèpugnance à se nourrir d*idées noires et déplaisantes se fait sentir dans ses écrits comme dans sa conversation, et surtout dans ceux de longue haleine, où Fauteur avoit plus le temps d'être lui, et où son cœur s'est mis, pour ainsi dire» plus à son aise. Dans ses premiers ourrageSy entraîné par son sujet, indigné par le spectacle des mœurs publiques, excité par les gens qui rivoient avec lui, et qui dés lors peatr^lre avoient déjà leurs vues, il s'est permis quelquefois de peindre les méchans et les vices en traits vifs et poignans^ mais toujours prompts et rapides ; et Ton voit qu'il ne se complaisoit que dans les images riantes, dont il aima de tout temps à Voccuper. Il se félicite à la fin de VHéiaiie d'en avoir soutenu l'intérêt dttnDt tàx volumes, sans le concours d'aucun personnage méchant, ni d'aucune mauvaise action. C'est là, ce me semble, le témoignage le moins éqm'voque des véritables goûts d'un auteur.
Le Fr. Eh ! comme vous vous abusez I Les bons peignent les méchans sans crainte; ils n'ont pas peur d*étre reconnus dans leurs portraits; mais un méchant n'ose peindre son semblable, it redoute Fapplication.
Bovss. Monsieur^ cette interprétation si naturelle est-elle de votre façon?
Le Fe. Non, elle est de nos messieurs. Oh ! moi, jen'aurois jamais eu l'esprit de la trouver t Rouss. Dq moins, Tadmettez-vous sérieusenentpour bonne?
Lb Fb. Mais, je vous avoue que je n'aime point à vivre avec les méchans, et je ne crois pas qu'il s'ensuive de là que je sois un méchant moi-nième»
Rouss. 11 s'ensuit tout le contraire, et nonseulement les méchans aiment à vivre entre (QX, mais leurs écrits comme leurs discours a>nt remplis de peintures effroyables de toutes SMies de méchancetés. Quelquefois les bons s'attadient de même à les peindre, mais Kulement pour les rendre odieuses : au lieu
que les méchans ne se servent des mêmes peintures que pour rendre odieux moins les vices que les personnages qu'ils ont en vue. Ces différences se font bien sentir à la lecture, et les censures vives mnis générales des uns s'y distinguent facilement des satires personnelles des autres. Rien n'est plus naturel à un auteur que de s'occuper par préférence des matières qui sont le plus de son goût. Celui de Jean-Jacques, en l'attachant à la solitude, atteste, par les productions dont il s'y est occupé, quelle espèce de charme a pu l'y attirer et l'y retenir. Dans sa jeunesse, et durant ses courtes prospérités, n'ayant encore à se plaindre de personne, il n'aima pas moins la retraite qu'il l'aime dans sa misère. Il se partageoit alors avec délices entre les amis qu'il croyoit avoir et la douceur du recueillement. Maintenant si cruellement désabusé, il se livre à son goût dominant sans partage. Ce goût ne le tourmente ni ne le ronge ; il ne le rend ni triste ni sombre; jamais il ne fut plus satisfait de lui-même, moins soucieux des affaires d'autrui , moins occupé de ses persécuteurs, plus content nf plus heureux , autant qu'on peut Têtre de son propre fait, vivant dans l'adversité. S'il étoil tel qu'on nous le représente, la prospérité do ses ennemis, l'opprobre dont ils l'accablent, l'impuissance de s'en venger, l'atiroient déjà fait périr de rage. Il n'eût trouvé, dans la solitude qu'il cherche, que le désespoir et la mort. Il y trouve le repos d'esprit, ta douceur d'âme, la santé, la vie. Tous les mystérieux argumens de vos messieurs n'ébranleront jamais la certitude qu'opère celui-là dans mon esprit.
Mais y a-t-îl quelque vertu dans cette douceurî aucune. Il n'y a que la pente d'un naturel aimant et tendre, qui, nourri de visions délicieuses, ne peut s'en détacher pour s'occuper d'idées funestes et de sentimens déchirans. Pourquoi s'affliger quand on peut jouir? pourquoi noyer son cœur de fiel et de bile, quand on peut l'abreuver de bienveillance et d'amour? Ce choix si raisonnable n'est pourtant fait ni par la raison, ni par la volonté; il est Touvrago d'un pur instinct. Il n'a pas le mérite do la vertu sans doute, mais il n'en a pas non plus l'instabilité. Celui qui durant soixante ans s'est livré aux seules impressions de la nature sat bien sûr de n'y résister jamais.
SECOND DIALOGUE
Si ces impulsions ne le mènent pas toajoars dans la bonne route, rarement elles le mènent dans la mauvaise. Le peu de vertus qu'il a n*ont jamais fait de grands biens aux autres, mais ses vices bien plus nombreux ne font de mal qu'à lui seul. Sa morale est moins une morale d'action que d'abstinence : sa paresse la lui a donnée, et sa raison ïj a souvent confirmé : ne jamais faire de mal lui paroft une maxime plus utile, plus sublime, et beaucoup plus difficile que celle même de faire du bien ; car souvent le bien qu*on fait sous un rapport devient un mal sous mille autres; mais dans Tordre de la nature , il n*y a de vrai mal que le mal positif. Souvent il n'y a d'autre moyen de s'abstenir de nuire, que de s'abstenir tout^à-fait d'agir; et, selon lui, le meilleur régime , tant moral que physique , est un régime purement négatif. Mais ce n*cst pas celui qui convient à une philosophie ostcntatrice, qui ne veut que des œuvres d'éclat, et n'apprend rien tant à ses sectateurs qu'à beaucoup se montrer. Cette maxime de ne point faire de mal tient de bien près a une autre qu'il doit ei)pore à sa paresse, mais qui se change en vertu pour quiconque s'en fait un devoir. C'est de ne se mettre jamais dans une situation qui lui fasse trouver son avantage dans le préjudice d'autrui. Nul honune ne redoute une situation pareille. Ils sont tous trop forts, trop vertueux pour craindre jamais que leur intérêt ne les tente contre leur devoir; et dans leur fière confiance, ils provoquent sans crainte les tentations auxquelles ils se sentent si supérieurs. Félicitons-les de leurs forces, oiais ne blâmons pas le foible Jean-Jacques de n'oser se fier à la sienne, et d'aimer mieux fuir les tentations que d'avoir à les vaincre, trop peu sûr du succès d'un pareil combat.
Cette seule indolence l'eût perdu dans la société» quand il n'y eût pas apporté d'autres vices. Les petits devoirs à remplir la lui ont rendue insupportable ; et ces petits devoirs négligés lui ont fait cent fois plus de tort que des actions injustes ne lui en auroient pu faire. La morale du monde a été mise comme celle des dévots en menues pratiques, en petites formules, en étiquettes de procédés qui dispensent du reste. Quiconque s'attache avec scrupule à tous ces petits détails, peut au surplus
être noir, ianx, fourbe, Irakre et méchant, peu importe ; pourvu qu'il soit exact aux règles des procédés, il est toujours assez honnête homme. L'amour-propre de ceux qu'on néglige en pareil cas leur peint cette omission comme un cruel outrage, ou comme une monstrueuse ingratitude; et tel qui donneroit pour un autre sa bourse et son sang n'en sera jamais pardonné pour avoir omis dans quelque rencontre une attention de civilité. Jean-Jacques, en dédaignant tout ce qui est de pure formule, et que font également bons et mauvais, amis et indifférens, pour ne s'attacher qu'aux solides devoirs, qui n'ont rien de l'usage ordinaire et font peu de sensation , a fourni les prétextes que vos messieurs ont si habilement employés. Il eût pu remplir sans bruit de grands devoirs dont jamais personne n'auroit rien dit : mais la négligence des petits soins inutiles a causé sa perte. Ces petits soins sont aussi quelquefois des devoirs qu'il n'est pas permis d'enfreindrei et je ne prétends pas en cela l'excuser. Je dis seulement que ce mal même, qui n'en est pas un dans sa source, et qui n'est tombé que sur lui, vient encore de cette indolence de caraotère qui le domine, et ne lui fait pas moins négliger ses intérêts que ses devoirs.
Jean-Jacques parott n'avoir jamais convoité fort ardemment les biens de la fortune, non par une modération dont on puisse lui faire honneur, mais parce que ces biens, loin de procurer ceux dont il est avide, en Atent la jouissance et le goût. Les pertes réelles, ni les espérances frustrées, ne l'ont jamais fort affecté. Il a trop désiré le bonheur pour désirer beaucoup la richesse ; et , s'il eut quelques momens d'ambition, ses désirs comme ses efforts ont été vib et courts. Au premier obstacle qu'il n'a pu vaincre du premier choc, il s'est rebuté; et, retombant aussitôt dans sa langueur, il a oublié ce qu'il ne pouvoit atteindre. 11 fut toujours si peu agissant, si peu propre au manège nécessaire pour réussir en toute entreprise, que les choses les plus faciles pour d'autres devenant toujours difficiles pour lui , sa paresse les lui rendoit impossibles pour lui épargner les efforts indispensables pour les obtenir. Un autre oreiller de paresse, dans toute affaire un peu longue quoique aisée, étoit pour lui l'incertitude que le temps jette sur les
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iQcob qui» dans rareAir» semblent les plus assurés, mille empôdicoieiis imprévus pouvant à chaque insunt faire avorter les desseins les mieux concertés. La seule instabilité de la vie réduit pour nous tous les événemens futurs à de simples probabilités. Li| peine qu*il faut prendre esi certtine, le prix en est loujouVs douteux, et les projets éloignés ne peuvent parottre qvedes leurres de dupes à quiconque a pliB d'imMence que d>mbition. Tel est et fut tou/oon Jean-Jacques : ardent et vif par tempértmeat, il n'a pu dans sa jeunesse être f xempi de toute espèce de convoitise ; et c'est beaucoup s*il l'est toujours, même aujourd'hui, liais qudque désir qu'il ait pu former, et quel qu'en ait pu être l'objet, si du premier effort il n'a pu l'atteindre, il fut toujours incapable d'une longue persévérance à y aspirer.
Mainienant il paroU ne plus rien désirer, indiffèrent sur le reste de sa carrière, il en voit avec plaisir approcher le terme, mais sans l'accélérer même par ses souhaits. Je doute qde jamais mortel ait ouenx et plus sincèrement dit à Diem, que ta volonté soit faite; et ce n'est pas, sans doute, une résignation fort méritoire à qui ne Toit pins rien sur la terre qui puisse flatter son cœur. Mais dans sa jeunesse, ou le feu du tempérament et de l'âge dut souvent enflammer ses désirs, il en pût former d'assez vifs, mais rarement d'assez durables pour vaincre les obstacles, quelquefois très-surmontables, qui l'arrétoient. En désirant beaucoup, il dut obtenir fort peu, parce que ce ne sont pas les seuls éiBOS du cœur qui font atteindre à l'objet, et qu'il y faut d'autres moyens qu'il n'a jamais su mettre en œuvre. La plus incroyable timidité» la plus excessive indolence, auroient cédé quelquefois peut-être à la force du désir, s'il n'eût trouvé dans cette force même l'art d'éluder les soins qu'elle sembloit exiger, et c'est encore ici des clefs de son caractère celle qui en découvre le mieux les ressorts. A force de s'occuper de l'objet qu'il convoite, à force d'y tendre par ses désirs, sa bienfaisante imagination arrive au terme, en sautant par-dessus les obsucles qui rarrétent ou l'effarouchent. ElleSsitpIus; écartant de l'objet tout ce qu'il a d'étranger à sa convoitise, elle ne le lui présente qu'approprié de tout point i son désir. Par là ses Actions lui deviennent plus doucesque des réalités mêmes ;
elles en écartent les défauts avec les difficultés^ elles les lui livrent préparées tout exprès pour lui, et font quedésireretjouirne sont pour lui qu'une même chose. Est-il étonnant qu'un homme ainsi constitué soit sans goût pour la vie active? Pour lui pourchasser au loin quelques jouissances imparfaites et douteuses, elle lui êteroit celles qui valent cent fois mieux, et sont toujours en son pouvoir. Il est plus heureux et plus riche par la possession des biens imaginaires qu'il crée, qu'il ne le seroit par celle des biens, plus réels si Ton veut, mais moins désirables, qui existent réellement.
Mais celte même imagination, si riche en tableaux rians et remplis de charmes, rejette obstinément les objets de douleur et de peine, ou du moins elle ne les lui peint jamais si vivement que sa volonté ne les puisse effacer. L'incertitude de l'avenir, et l'expérience de tant de malheurs, peuvent l'effaroucher à l'excès des maux qui le menacent, en occupant son esprit (les moyens de les éviter. Mai^ ces maux sont^ ils arrivés, il les sent vivement un moment, et puis les oublie. En mettant tout au pis dans l'avenir, il se soulage et se tranquillise. Quand une fois le malheur est arrivé, il faut le souffrir sans doute, mais on n'est plus forcé d'y penser pour s'en garantir ; c'est un grand tourment de moins dans son Ame. En comptant d'avance sur le mal qu'il craint, il en 6te la plus grande amertume ; ce mal arrivant le trouve tout prêt à le supporter; et s'il n'arrive pas, c'est un bien qu'il goûte avec d'autant plus de joie, qu'il n'y comptoit point du tout. Gomme il aime mieux jouir que souffrir, il se refuse aux souvenirs tristes et déplaisans, qui sont inutiles, pour livrer son cœur tout entier à ceux qui le flattent ; quand sa destinée s'est trouvée telle qu'il n'y voyoit plus rien d'agréable à se rappeler, il en a perdu toute la mémoire, et rétrogradant vers les temps heureux de son enfance et de sa jeunesse, il les a souvent recommencés dans ses souvenirs. Quelquefois s'élançant dans l'avenir qu'il espère et qu'il sent lui être dû, il tâche de s'en figurer les douceurs en les proportionnant aux maux qu'on lui fait souffrir injustement en ce monde. Plus souvent, laissant concourir ses sens à ses fictions, il se forme des êtres selon son cœur; et vivant avec eux dans une société dont il se sent digne, il
SECOND DIALOGUE
plane dans Tempirée, au milieu des objets charmans et presque angéliques dont il s'est entouré. Concevez-vous que dans une Ame tendre ainsi disposée les levains haineux fermentent facilement? Non, non, monsieur; comptez que celui qui peut sentir un moment les délices habituelles de Jean-Jacques ne mé* ditera jamais de noirceurs.
La plus sublime des vertus, celle qui demande le plus de grandeur, de courage et de iorce d'Ame, est le pardon des injures, et Tamour de ses ennemis. Le foible Jean-Jacques, qui n'atteint pas même aux vertus médiocres, iroit-il jusqu'à celle-là? Je suis aussi loin de le croire que de l'affirmer. Mais qu'importe, si son naturel aimant et paisible le mène où l'auroit mené la vertu? Qu'eût pu faire en lui la haine s'il l'avoit connue? je l'ignore ; il Tignore lui-même. Comment sauroit-il où l'eût conduit un sentiment qui jamais n'approcha de son cœur? U n'a point eu là-dessus de combat à rendre, parce qu'il n'a point eu de tentation. Celle d'Ater ses facultés à ses jouissances, pour les livrer aux passions irascibles et déchirantes, n'en est pas même une pour lui. C'est le tourment des cœurs dévorés d'amour-propre, et qui ne connoissen t point d'autre amour.l Is n'ont pas cette passion par choix, elle les tyrannise, et n'en laisse point d'autre en leur pouvoir.
Lorsqu'il entreprit ses Confessions^ cette œuvre unique parmi les hommes, dont il a profané la lecture, en la prodiguant aux oreilles les moins faites pour l'entendre, il avoit déjà passé la maturité de l'âge, et ignoroit encore l'adversité. Il a dignement exécuté ce projet jusqu'au temps des malheurs de sa vie; dès lors il s'est vu forcé d'y renoncer. Accoutumé à ses douces rêveries, il ne trouva ni courage ni force pour soutenir la méditation de tant d'horreurs ; il n'auroit même pu s'en rappeler l'effroyable tissu, quand il s'y seroit obstiné. Sa mémoire a refusé de se souiller de ces affreux souvenirs; il ne peut se rappeler l'image que des temps qu'il verroit renaître avec plaisir : ceux où il fut la proie des méchans en seroient pour jamais effacés avec les cruels qui les ont rendus si funestes, si les maux qu'ils continuent A lui faire ne réveilloient quelquefois, malgré lui, I idée de ceux qu'ils lui ont déjà fait souffrir, bn un mo' i naturel aimant et tendre, [
une langueur d'Ame qui le porte aux plus dou-^ ces voluptés, lui faisant rejeter tout sentiment douloureux, écarte de son souvenir tout objet désagréable, fi n'a pas le mérite de pardonner les offenses, parce qu'il les oublie ; il n'aime paa ses ennemis, mais il ne pense pointa eux. Cela met tout l'avantage de leur c6té» en ce que ne leperdant jamais de vue, sans cesse occupés de lui, pour l'enlacer de plus en plus dans leurs pièges, et ne le trouvant ni asses attentif pour les voir, ni assez actif pour s'en défendre, ils sont toujours sûrs de le prendre au dépourvu, quand et comme il leur plaît, sans crainte de représailles. Tandis qu'il s'occupe avec luimême, eux s'occupent aussi de lui. H s'aime, et ils le haïssent; voilà l'occupation des uns et des autres ; il est tout pour lui-même ; il est aussi tout pour eux : car, quant à eux, ils ne sont rien, ni pour lui, ni pour eux-mêmes; et pourvu que Jean-Jacques soit misérable, ils n'ont pas besoin d'autre bonheur. Ainsi ils ont, eux et lui, chacun de leur cêté, deux grandes expériences à faire : eux, de toutes les peines qu'il est possible aux hommes d'accumuler dans l'Ame d'un innocent, et lui, de toutes les ressources que l'innocence peut tirer d'elle seule pour les supporter. Ce qu'il y a d'impayable dans tout cela est d'entendre vos bénins messieurs se lamenter, au milieu de leurs horribles trames, du mal que foit la haine A celui qui s*y livre, et plaindre tendrement leur ami Jean- Jacques d'être la proie d'un sentiment aussi tourmentant.
Il faudroit qu'il fût insensible ou stupide pour ne pas voir et sentir son état; mais il s'occupe trop peu de ses peines pour s'en affecter beaucoup. Il se consoleavec lui-même des injustices des hommes; en rentrant dans son cœur» il y trouve des dédommagemens bien doux. Tant qu'il est seul, il est heureux ; et, quand le spectacle de la haine le navre, ou quand le mépris et la dérision l'indignent, c'est un mouvement passager qui cesse aussitôt que l'objet qui l'excite a disparu. Ses émotions sont promptes et vives, mais rapides et peu durables, et ceh se voit. Son cœur, transparent comme le cristal» ne peut rien cacher de ce qui s'y passe ; chaque mouvement qu'il éprouve se transmet A ses yeux et sur son visage. On voit quand et comment il s'agite ou se calme, quand et comment il s'il
rite on s'attendrit ; et, sitAt que ce qu'il voit ou ce qn'il eoteod l'affecte, il lui est impossible d'en retenir ou dissimuler un moment Timpressien. J'ignore comment il put s'y prendre pour tromper quarante ans tout le monde sur son caractère; mais pour peu qu'on le tire de sa chère inertie, ce qui par malheur n'est que trop aisé, je le défie de cacher à personne ce qui se passe au fond de son cœur, et c'est néanmoins de ce même naturel aussi ardent qu'indiscret qu'on a tiré, par un prestige admirable, le plus habile hypocrite et le plus rusé fourbe qui puisse exister.
Cette remarque étoit importante,t et j*y ai porté la plus grande attention. Le premier art de tons les méchans est la prudence, c'est-àdire la dissimulation. Ayant tant de desseins et de sentimens à cacher, ils savent composer leur extérieur, gouverner leurs regards, leur air, leur maintien, se rendre maîtres des apparences. Ils savent prendre leurs avantages et couvrir d'un vernis de sagesse les noires passions dont ils sont rongés. Les cœurs vife sont bouillans, emportés, mais tout s'évapore au dehors ; /es méchanssont froids, posés, le venin se dépose et se cache au fond de leurs cœurs pour n'agir qu'en temps et lieu : jusqu'alors rien ne s exiiale; et, pour rendre l'effet plus grand ou plus sûr, ils le retardent i leur volonté. Ces différences ne viennent pas seulement des tempéramens, mais aussi de la nature des passions. Celles des cœurs ardens et sensibles étant l'ouvrage de la nature, se montrent en dépit de celui qui les a; leur première explosion, purement machinale, est indépendante de sa volonté.Tout ce qa'il peut faire à force de résistance est d'en arrêter le cours avant qu'elle ait produit son effet, mais non pas avant qu'elle se soit manifestée ou dans ses yeux, ou par sa rougeur, on par sa voix, ou par son maintien, ou par quelque autre signe sensible.
Main Tamour-propre et les mouvemens qui en dérivent n'étant que des passions secondaires produites par la réflexion , n'agissent pas si sensiblement sur la machine. Voilà pourquoi ceux cpie ces sortes de passions gouvernent sont plus naaitres des apparences que ceux qui se livrent aux impulsions directes do la nature. En général, si les naturels ardens et vifs sont plus aimans, ils sont aussi plus emportes, moins
endurans, plus colères; mais ces emportemens bruyans sont sans conséquence; et, sitôt que le signe de la colère s*efface sur le visage, elle est éteinte aussi dans le cœur. Au contraire les gens flegmatiques et froids, si doux, si patiens, si modérés à rextérieur, en dedans sont haineux, vindicatifs, implacables; ils savent conserver, déguiser, nourrir leur rancune jusqu'à ce que le moment de l'assouvir se présente. En général, les premiers aiment plus qu'ils ne haïssent; les seconds haïssent beaucoup plus qu'ils n'aiment, si tant est qu'ils sachent aimer. Les Ames d'une haute trempe sont néanmoins très-souvent de celle-ci, comme supérieures aux passions. Les vrais sages sont des hommes froids, je n*en doute pas; mais dans la classe des hommes vulgaires, sans le contre-poids de la sensibilité, l'amour-propre emportera toujours la balance; et, s'ils ne restent nuls, il les rendra méchans.
Vous me direz qu'il y a des hommes vifs et sensibles qui ne laissent pas d'être méchans, haineux et rancuniers. Je n'en crois rien ; mais il faut s'entendre. Il y a deux sortes de vivacité , celle des sentimens et celle des idées. Ijes âmes sensibles s'affectent fortement et rapidement. Le sang enflammé par une agitation subite porte à l'œil, à la voix, au visage, ces mouvemens impétueux qui marquent la passion. Il est au contraire des esprits vifs qui s'associent avec des <?œurs glacés, et qui ne tirent que du cerveau l'agitation qui parolt aussi dans les yeux, dans le geste, et accompagne la parole, mais par des signes tout différens, pantomimes el comédiens plutôt qu'animés et passionnés. Ceux-ci, riches d'idées, les produisent avec une facilité extrême : ils ont la parole à commandement; leur esprit, toujours présont et pénétrant, leur fournit sans cesse des pensées neuves, des saillies, des réponses heureuses ; quelque force et quelque finesse qu'on mette à ce qu'on peut leur dire, ils étonnent par la promptitude et le sel de leurs reparties, et ne restent jamais courts. Dans les choses même de sentiment, ils ont un petit babil si bien agencé, qu'on les croiroit émus jusqu'au fond du cœur, si cette justesse même d'expression n'attestoit qye c'est leur esprit seul qui travaille. Les autres, tout occupés de ce qu'ils sentent, soignent trop peu leurs paroles pour les arranger avec
SECOND DIALOGUE
unt d'art. La pesanCe §acoM8ioa du discours leur est insupportable ; ils se dépitent contre la lenteur de sa marche ; il leur semble, dans la rapidité des mouvemens qu'ils éprouvent, que Zù qa'iis sentent devroit se faire jour et pénétrer d un cœur à l'autre sans le froid ministère de la parole. Les idées se présentent d'ordinaire aux gens d'esprit en phrases tout arrangées. Il a'en est pas ainsi des sentimens ; il faut chercher, combiner, choisir un langage propre à rendre ceuxqu'on éprouve; et quel est Thomme sensible qui aura la patience de suspendre le cours des affections qui l'agitent pour s'occuper à chaque instant de ce triage? Une violente émotion peut suggérer quelquefois des expressions énergiques et vigoureuses; mais ce sont d'heureux hasards que les mêmes situations ne fournissent pas toujours. D'ailleurs, un homme vivement ému est-il en état de prêter une attention minutieuse à tout ce qu'on peut lui dire, à tout ce qui se passe autour de lui, pour y approprier sa réponse ou son propos? Je ne dis pas que tous seront aussi distraits, aussi étourdis, aussi stupides que Jean-Jacques ; mais je doute que quiconque a reçu du ciel un naturel vraiment ardent, vif, sensible et tendre, soit jamais un homme bien preste à la riposte.
^'allons donc pas prendre, comme on fait dans le monde, pour des cœurs sensibles des cerveaux brûlés dont le seul désir de briller anime les discours, les actions, les écrits, et qui, pour être applaudis des jeunes gens et des femines, jouent de leur mieux la sensibilité qu'ils n'ont point. Tout entiers à leur unique cJijet, c'est-nà-dire à la célébrité, ils ne s'échauffent sur rien au monde, ne prennent un véritable intérêt à rien ; leurs têtes, agitées d'idées rapides, laissent leurs cœurs vides de tout sentiment, excepté celui de l'amour-pro^ pre» qui, leur étant habituel, ne leur donne aucun mouvement sensible et remarquable au dehors. Ainsi, tranquilles et de sang-froid sur toutes choses, ils ne songent qu'aux avantages relatifs à leur petit individu, et, ne laissant jamais échapper aucune occasion, s'occupent sans cesse, avec un succès qui n'a rien d'élonnant, à rabaisser leurs rivaux, à écarter leurs concurrens, à briller dans le monde, à primer dans les lettres, et à déprimer tout ce qui n'est pas atucbé è leur char. Que de tels hommes
! soient méehans ou malCaisaiis, ce n'est pas une merveille ; mais qu'ils éprouvent d'antre passion que l'égolsme qui les domine, qu'ibaient une Téritable sensibilité, qu'ils soient capables d'attachement, d'amitié, même d'amour, c'est ce que je nie. Ils ne savent pas seulement s'aimer euxmêmes; ils ne saventquehaïrcequin'est pas eux. Celui qui sait régner sur son propre cœur, tenir toutes ses passions sous le joug, sur qui l'intérêt personnel et les désirs sensuels n'ont aucune puissance, et qui, soit en public, soit tout seul et sans témoin, ne fait en toute occasion que ce qui est juste et honnête, sans égard aux vœux secrets de son cœur ; celui-là seul est homme vertueux. S'il existe, je m'en réjouis pour l'honneur de Tespèce humaine. Je sais que des foules d'hommes vertueux ont jadis existé sur la terre ; je sais que Fénelon, Catinat, d'autres moins connus, ont honoré les siècles modernes, et parmi nous j'ai vu Georges Keith suivre encore leurs sublimes vestiges. A cela près, je n'ai vu dans les apparentes vertus des hommes que forfanterie, hypocrisie et vanité. Mais ce qui se rapproche un peu plus de nous, ce qui est du' moins beaucoup plus dans l'ordre de la nature, c'est un mortel bien né qui n'a reçu du ciel que des passions expansives et douces, que des penchans aimans es aimable^, qu'un cœur ardent à désirer, ouiis sensible, affectueux dans ses désirs, qui n'a que foire de gloire ni de trésors, mais de jouissances réelles, de yéritables attachemens, et qui, comptant pour rien l'apparence des choses et pour peu l'opinion des hommes, cherche son bonheur en dedans sans égard aux usages suivis et aux préjugés reçus. Cet homme ne sera pas vertueux, puisqu'il ne vaincra pas ses penchans; mais, en les suivant, il ne fera rien de contraire à ce que feroît, en surmontant les siens, celui qui n'écoute que la vertu. La bonté, la commisération, la générosité, ces pr» mières inclinations de la nature, qui ne sont que des émanations de l'amour de soi, ne s'érigeront point dans sa tête en d'austères devoirs, mais elles seront des besoins de son cœur qu'il satisfera plus pour son propre bonheur que par un principe d'humanité qu'il ne songera guère à réduire en règles. L'instinct de la nature est moins pur peut-être, mais certaine-
' ment plus sûr que la loi de la vertu : car on se
SECOIO) DIALOGUE.
netsoareiit en oontradictioii arec son deToir, jamais arec son penchant, pour malfaire.
L*homme de la natore, éclairé par la raison, a des appériis plos délicats, mais non moins timples qne dans sa première grossièreté. Les fantaisies d'autorité, do célébrité, de prééminence, ne sont rien pour lui; il ne veut èire connti que pour ôtre aimé ; il ne veut être loué que de ce qui est vraiment louable et qu'il possède et effet. L'esprit, les talens ne sont pour loi que des ornemens du mérite et ne le consiitoem pas. fissent des développcmens nécessaires dans le progrés des choses, et qui ont fcori a ramages pour les agrémens de la vie, mais subordonnés aux facultés plus précieuses qoi rendent l'homme vraiment sociable et bon, et qui loi font priser l'ordre , la justice , la droiture et l'innocence au-dessus de tous les autres biens. L'homme de la nature apprend à porter en toute chose te joug de la nécessité et i s'y soumettre, à ne murmurer jamais contre h Providence, qui commença par le combfer de dons précieux, qai promet à son cœur des bîeM plos précieux encore , mais qoi, pour réparer les injustices de la fortune et des hommes, choisit son heure et non pas la nétre, et dont les vaes sont trop air-dessus de nous pour qo'dle nous doive compte de ses morens. L'homme de la nature est assujetti par elle et pour sa propre conservation à des transports irascibles et momentanés, a la colère, i Temportement, à l'indignation, jamais à dessentimens haineux et durables, nuisibles à celui qoi en est l'objet, et qui ne mènent qu'au mal et à la destruction sans servir au bien ni à b conservation de personne. Enfin l'homme de la natore» sans épuiser ses débiles forces à se construire ici-bas des tabernacles, des machines énormes de bonheur ou de plaisir, jouit de lot-nime et de son existence , sans grand tOQci de ee qo'en pensent les hommes, et sans grand soin de Tavenin
Tel j'ai vu rindolent Jean-Jacques, sans affectation , sans apprêt, livré par goût à ses doeccs rêveries, pensant profondément quelqiefois, mais toajoars avec plus de fatigue que de plaisir , et aimant mieux se faiisser gonver*- ■er par tme imagination riante, que de goutrereer avec effort sa tête par la raison. Je l'ai va mener par goût une vie égale» simple et
T. IV
routinière, sans s'en rebuter jamais. L'unifior^ mité de cette vie et la douceur qu'il y trouve montrent que son àme est en paix. S'il éloft mal avec lui-même , il se lasseroit enfin d'y vivre ; il lui faudroit des diversions que je ne lui vois point chercher; et si, par un tour d'es* prit difficile à concevoir, il s'obstinoit à s im*poser ce genre de supplice, on verroit à la longue l'effet de cette contrainte sur son hu*^ meur, sur son teint, sur sa santé. Il jnuntroît, il languiroit, il deviendroit triste et sombre, il dépériroit. Au contraire , il se porte mieux qu'il ne fit jamais (']. Il n'a plus ces souffrances habituelles, cette maigreur, ce teint pftle, cet air mourant qu'il eut constamment dix ans de sa vie, c'est-à-dire pendant tout le temps qu'il se mêla d'écrire, métier aussi funeste à sa constitution que contraire à son goût, et qui l'eût enfin mis au tombeau s'il l'eût continué plus long-temps. Depuis qu'il a repris les doux loisirs de sa jeunesse il en a repris la sérénité ; il occupe son corps et repose sa tête; il s'en trouve bien à tous égards. Kn un mot, comme j'ai trouvé dans ses livres l'homme de la nature, j'ai trouvé dans lui l'homme de ses livres, sans avoir eu besoin de chercher expressément s'il étoit vrai qu'il en fût l'auteur.
Je n'ai eu qu'une seule curiosité que j'ai voulu satisfaire ; c'ost au sujet du Deoin du village. Ce que vous m'aviez dit là-dessus m'a voit tellement frappé que je n'aurois pas été tranquille, si je ne m'en fosse particulièrement éclairci. On ne conçoit guère comment un homme doué de quelque génie et de talens, par lesquels il pourrait aspirera une gloire méritée, pour se parer effrontément d'un talent qu'if n'auroit pas, iroit se fourrer sans nécessité dans toutes les occasions de montrer là-dessus son ineptie, liais qu'au milieu de Paris et des artistes les moins disposés pour lui à l'indulgence, un tel homme se donne sans façon pour l'auteur d'un ouvrage qu'il' est incapable de faire; qu'un homme aussi timide, aussi peu suffisant , s'é* rrge paroii les maîtres en précepteur d'un art auquel il n'entend rien , et qu'il les accuse de ne' pas entendre, c'est assurément une cboëe des plus ineroyaUes que l'ou puisse avaaeer*
(*) Toat « ton terme ici-l»M. Si nui 4ant<} dédUoe, et tii^'* Qombe enfin tout tint d'afflicUoos taiu relMhe. il reitera Sou- JonN étonnant qu'elle ail réristé $i loogtcnpt.
SECOND DIALOGUE
D'^lleara il y atant de bassesse à ae parer ainsi des dépouilles d'autrui ; cette manœuvre suppose tant de pauvreté d'esprit , une vanité si puérile, «un jugement si borné, que quiconque peut s'y résoudre ne fera jamais rien de grand, d'élevé, de beau dans aucun genre» et que» malgré toutes mes observations» il seroit toujours resté impossible à mes yeux que Jean- Jacques, se donnant faussement pour l'auteur du Devin du viUage^ eût fait aucun des autres écrits qu'il s'attribue , et qui certainement, ont trop de force et d'élévation pour avoir pu sortir de la petite tète d'un jpetit pillard impudent. Tout cela me sembloit tellement incompatible que j'en revenois toujours à ma première conséquence de tout ou rien»
Une chose encore animoit le zèle de mes re^ 4)herchcs. L'auteur du Devin du village n'eat pas,qucl qu'ilsoityun auteurordinaire, non plus que celui des autres ouvrages qui portent le même nom. Il y a dans cette pièce une douceur, un charme, une simplicité surtout, qui la distinguent sensiblement de toute autre production du même genre. 11 n'y a dans les paroles ni situations vivos, ni belles sentences, ni pompeuse morale : il n'y a dans la musique ni traits sa vans, ni morceaux de travail, ni chants tournés, ni harmonie pathétique. Le sujet en est plus comique qu'attendrissant, et cependant la pièce touche, remue, attendrit jusqu'aux larmes : on se sent ému sans savoir pourquoi. D'où ce charme secret qui coule ainsi dans les cœurs tire-t-il sa source? Cette source unique où nul autre n'a puisé n'est pas celle de THippocrène : elle vient d'ailleurs. L'auteur doit être aussi singulier que la pièce est originale. Si, connoissant déjà Jean- Jacques, j'avois vu ponr la première fois le Devin du village sans qu'on m'en nommât l'auteur , j'aurois dit sans balancer, c'est celui de la Nouvelle Hébtse^ c'est Jean^acques, et ce ne peut être que lui. Colette intéresse et touche comme Julie, sans •magie de situations, sans apprêts d'événemens romanesques ; même naturel , même douceur, même accent : elles sont sœurs, ou je serois iiien trompé. Voilà ce que j'aurois dit ou pensé. Maintenant on m'assure iiu contraire que Jean- Jacques se donne faussement pour Tauteur de cette pièce, et qu'elle est d'un autre : qu^on me le montre dope cet autre^là, que je voie com-
ment il est fait. Si ce n'est pas Jean-Jacques» il doit du moins lui ressembler beaucoup, puisque leurs productions» si originales» si caractérisées, se ressemblent si fort. Il est vrai que je ne puis avoir vu des productions de Jean* Jacques en musique» puisqu'il n'en sait pas faire; mais je suis sûr que» s'il en sa voit faire, elles auroient un caractère très-approchant de celui-là. A m'en rapporter à mon propre juge* ment» cette musique est de lui; par les preuves que l'on me donne^ elle n'en est pas : que dois-je croire? Je résolusde m'éclaircirsi bien par moi-même sur cet article qu'il ne me pût rester là-dessus aucun doute» et je m'y suis pris de la façon la plus courte» la plus sûre ponr y parvenir.
Le Fr. Rien n'est plus simple. Vous avez fait comme tout le monde ; vous lui avez présenté de la musique à lire ; et, voyant qu'il ne faisoit que barbouiller, vous avez tiré la conséquence» et vous vous en êtes tenu là.
Rouss. Ce n'est point là ce que j'ai fait, et ce n'étoit point de cela non plus qu'il s agissoit; car il ne s'est pas donné, que je sache» pour un croque-sol» ni pour un chantre de cathédrale. Mais en donnantde la musique pour être de lui » il s'est donné pour en savoir faire. Voilà ce que j'avois à vérifier. Je lui ai donc proposé de la musique» non à lire, mais à faire. C'étoit aller» ce me semble» aussi directement qu'il étoit possible au vrai point de la question. Je Tai prié de composer cette musi« que en ma présence sur des paroles qui lui étoient inconnues et que je lui ai fournies surle-champ.
Lb Fr. Vous avez bien de la bonté ; car enfin vous assurer qu'il ne sa voit pas lire la musique, n'étoit-ce pas vous assurer de reste qu'il n'en savoit pas composer?
Rouss. Je n'en sais rien ; je ne vois nulle impossibilité qu'un homme trop plein de ses propres idées ne sache ni saisir, ni rendre celles des autres; et puisque ce n'est pas faute d'esprit qu'il sait si mal parler» ce peut aussi n'être pas par ignorance /{u'ii lit si mal la musique. Mais ce que je sais bien , c'est que» si de l'acte au possible la conséquence est valable, lui voir sous mes yeux composer de la musique étoit m 'aaaui^er qu'il en savoit com«* poser.
SECOND DIALOGUE
Lb Fb. D*honneiir, voici qui est curieux I ïk bien I monsieur, de quelle défaite vous paja-t-il? Il fit le fier» sans doute» et rejeta la proposition avec hauteur?
Rouss. Non, il voyoit trop bien mon motif pour pouvoir s'en offenser» et me parut même plus reconnoissant qu'humilié de ma proposhtion. Mais il me pria de comparer les situations et les âges. • Considérez, me dit-il» quelle diffé- > rence vingt- cinq ans d'intervalle» de longs
• serremcDs de cœur» les ennuis , le découra-
• sèment, la vieillesse, doivent mettre dans 1 les productions da même homme. Ajoutez
• i cela la' contrainte que vous m*imposez» et
• qui me platt parce que j'en vois la raison»
• nais qui n'en met pas moins des entraves aux
■ idées d'un homme qui n'a jamais su les assn- AJettir» ni rien produire qu'a son heure» A
■ son aise el à sa volonté. »
Le Fe. Somme toute, avec de teHes paroles il refusa Tépreuve proposée?
Rouss. Au contraire» après ce petit préambule il s'y soumit de tout son cœur» et s'en tira mreox qu'il n'avoit espéré lui-même. Il me fit» avec un peu de lenteur, mais moi toujours présent» de la musique aussi frafche» aussi chantante, aussi bien traitée que celle db Devin, tt dont le style» assez semblableà celui de cette pièce » mais moins nouveau qu'il n'étoit alors» est tout aussi naturel » tout aussi expressif» et ti>ut aussi agréable. Il fut surpris lui-même de son succès, t Le désir» me dit-il » que je vous
• ai n de me voir réussir m'a fait réussir da-
• vaoïage. La défiance m'étourdit» m'appesan-
• lit et me resserre le cerveau comme le cœur ;
• la confiance m'anime, m'épanouit» et me I fait planer sur des ailes. Le ciel m'avoit fait
• pour Pamitié : elle eût donné un nouveau resi sort i mes facultés, et j'anrois doublé de prix
• par elle. ■
Voilà » monsieur» ce que j'ai voulu vérifier par moi-même. Si cette expérience ne suffit pas pour prouver qu'il a fait le Devin du village, elle suffit au moins pour détruire celle des preuves qu'il ne Ka pas fait à laquelle vous ▼nos en ètea tenu. Tous savez pourquoi toutes les autres ne font point autorité pour moi : mais voici une autre observation qui achève de détruire mes doutes, et me confirme ou me ramène dans mon ancienne persuasion.
Après cette épreuve, j*ai examiné toute la musique qu*il a composée depuis son retour à Paris, et qui ne laisse pas de faire un recueil considérable , et j'y ai trouvé une uniformité de style et de faire qui tomberoit quelquefois dans la monotonie si elle trétoit autorisée ou excusée par le grand rapport des paroles dont il a fait choix ^c plus souvent. Jean-Jacques» avec un cœur trop porté à la tendresse», eut toujours un goût vif pour la vie champêtre. Toute sa musique , quoique variée selon les sujets, porte une empreinte de ce goût. On croit entendre Tacccnt pastoral des pipeaux, et cet accent se fait partout sentir, le même que dans le Devin du village» Un connoisseur ne peut pas plus s'y tromper qu'on ne se trompe au faire des peintres. Toute cette musique a ' d'ailleurs une simplicité , j'oserois dire une vérité, que n'a parmi nous nulle autre musique modorne. Non-seulement elle n a besoin ni detriNos, ni de petites notes» ni d'agrémens ou de flcurtis (*) d'aucune espèce» mais elle ne peut même rien supporter de tout cela. Toute son expression est dans les seules nuances du fort et du doux, vrai caractère d'une bonne mélodie ; cette mélodie y est toujours une et bien marquée; les accompagncmens l'animent sans l'offusquer. On n'a (tas besoin de crier sans cesse aux accompngnateiirs» doux, plus doux. Tout cela ne convient encore qu'au seul Devin du village. S'il n'a pas fait cette pièce» il faut donc qu*il en ait l'auteur toujours à ses ordres ^our lui composer de nouvelle musique toutes les fois qu'il lui platt d'en produire sous son nom» car il n'y a que luv seul qui en fasse comme celle-là. Je ne dis pas qu'en épluchant bien toute cette musique on n'y trouvera ni ressemblances» ni- réminiscences, ni traits pris ou imités d'autres auteurs; cela n Vst vrai d'aucune mfisique que je connoisse. Mais, soit que ces imitations soient des rencontres fortuites ou de vrais pillages » je dis que la manière dont l'auteur les emploie les lui approprie ; je dis que. Tabondancc des idées dont il est plein» et qu'il associe à celles-là, ne peut laisser supposer que ce soit par stérilité do son propre fonds, qu'il se les attribue ;Q'es(
(*}ll donne itont ton DicUonnalra rnpllcttioii d« ce mot qui a deui ngnlfleaitioni en muslqne. e o «Jontani qa'il n'viêHii tn tout sent. G. P.
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paresse ou précipiiaiioii, mais ce n'est pas pauvreté : il lui est trop aisé de produire pour avoir jamais besoin de pilier (*).
Je lui ai conseillé de rassembler toute celte musique et de chercher à s'en défaire pour s aider à vivre quand il ne pourra plus continuer son travail, maisde tâcher sur toute chose que ce recueil ne tombe qu*en des mains fidèles et sûres qui ne le laissent ni détruire, ni diviser : car quand la passion cessera de dicter les jugemens qui le regardent, ce recueil fournira^ ce me semble , une forte preuve que toute la musique qui le compose est d'un seul et même auteur (^].
Tout ce qui est sorti de la plume de Jean- Jacques durant son cfFcrvescence , porte' une
(0 II 7 a trois Miits morceaux dans le Devin du viHag» qui ne sont pas uniquement de moi« comme, dès le commence^ ment, Je l'ai dit sans cesse k tout le monde ; tons troiii dans le divertissement : 1" les i>aroies de la chanson, qui sont en parlie, et do moins r idée et le refrain, de H. Collé ; 2* les paroles ils l'aheue, qui sont de U. Cahu»ac, lequel m'engagea à faire, après coup, cette ariette, pour complaire k mademoiselle Fel. qui se plaignoit qu'il n'y ayoit rien de brillant pour sa voix dans son rôle ; S" et l'entrée des bergères que, sur les vives instances de U. d'Holbach, J'arrangeai sur une pièce de clavecin d'un rpcueil qu'il me présenta. Je ne dirai pas quelle étoit l'intention de M. d'Holbach ; mais il me pressa si fort d'employer quelque chose de ce recueil) que Je ne pus, dans cette bagatelle, résister obstinément à son désir. Pour la romance, qu'on m'a fait tirer, tantôt de Suisse, tantôt de Languedoc, tantôt de no« psaumes, et tantôt de Je ne sais où, Je ne l'ai tirée que de ma tète, ainsi que toute la pièce. Je la compo* sai, revenu depuis peu dltalie, passionné pour la musique que J'y avois entendue, et dont on n'a voit encore aucune connoissauce à Paris. Quand cette connoissance commença de s'y répandre, on auroit bientôt découvert mes pillages, si J'avois fait eomme font les compositeurs françois, parce qu'ils sont pauvres d'idées, qu'ils ne connoissent pas même le vrai chant, et que leurs accoropagnemens ne sont que du barbouillage. On a eu I impudence de mettre en grande pompe, dans le recueil de mes écrits, la romance de M. Vernes, pour faire croire an public que Je me l'attribuols. Toute ma réponse a été de faire k cette romance deux autres airs meilleurs que celui-là. Mon argument est simple : celui qui a fait les deux meilleurs airs n'avoit pas besoin de s'aUribuer faussement le moindre.
(>) J'ai mis fidèlement dana ce recueil toute la musique de toute espèce que J'ai composée depuis mon retour à Paris et dont J'aurois beaucoup retranché si Je n*y avois laissé que ce qui me pjrolt bons mais j'ai voulu ne rien omettre de ce que J*fei réeUemenl fait, alin qu'on en pût di»cerner tout ce qu'on m'attribue, aussi faussement qu'impudemment même, en ce genre, dans le pubhc, dans les Journaux, et jusqoe dans les recueils de mes propres écrits. Pourvu que les paroles soient grossières ei malhonnêtes, pourvu que les airs soient maussades, lilats, on m'accordera volontiers ki talent de compkMer celte Miusique-U. On affectera même de m'attribuer des airs d'un bon chant faits par d'autres, pour faire croire que Je me les attribue raoiHBéme, et que Je m'approprie les ouvrages d'autml. M'Ôter mes productions et m'attribuer las leors a été depuis vingt ans la roamnirre la pb» cônsUnte de «■ messIeQrs, et U pluf lOre pour nw décrier .
empreinte impossible à méconnotire, et plus impossible à imiter. Sa musique, sa prose, ses versy tout, dans ces dix ans , est d'un coloris, d'une teinte» qu'un autre ne trouvera jamais. Oui, je le répète, si j'ignorois quel est Tauteur du Devin du village^jc le sentirois à cette conformité. 31on doute levé sur cette pièce achève de lever ceux qui pouvoient me rester sur son auteur. La force des preuves qu'on a qu'elle n'est pas de lui ne sert plus qu'à détruire dans mon esprit celle des crimes dont on raccuse, et tout cela ne me laisse plus qu'une surprise ; c'est comment tant de mensonges peuvent être si bien prouvés.
Jean-Jacquos étoit né pour la musique, non pour y payer de sa personne dans l'exécution, mais pour en hâter les progrès et y faire des découvertes. Ses idées dans l'art et sur l'art sont fécondes, intarissables. II a trouvé des méthodes plus claires , plus commodes , plus simples, qui facilitent, les unes la composition, les autres l'exécution, et auxquelles il ne manque, pour être admises , que d'être proposées par un autre que lui. Il a fait dans Tharmonie une découverte qu'il ne daigne pas même annoncer, sûr d*avance qu'elle seroit rebutée, ou ne .lui attireroit, comme le Devin du vil" lagCf que l'imputation de s'emparer du bien d'autrui* Il fera dix airs sur les mêmes paroles sans gue cette abondance lui coûte ou l'épuise. Je l'ai vu lire aussi fort bien la musique, mieux que plusieurs de ceux qui la professent. II y aura même en cet art Vimprompiu de l'exécution qui lui manque en toute antre chose, quand rien ne l'intimidera , quand rien ne troublera cette présence d'esprit qu'il a si rarement, qu'il perd si aisément, et qu'il ne peut plus rappeler dés qu'il l'a perdue. II y a trente ans qu'on Ta vu dans Paris chanter tout à livre ouvert. Pourquoi ne le peut-il plus aujourd'hui ? C'est qu'alors personne ne doutoit du talent qu'aujourd'hui tout le monde lui refuse, et qu'un seul spectateur malveillant suffit pour troubler sa tête et ses yeux. Qu'un homoie auquel il aura confiance lui présente de la mu sique qu'il ne connoisse point, je parie, i moins qu'elle ne soit baroque ou qu'elle ne diae rien , qu*ll la déchiffre encore à la première vue et la chante passablement. Mais si , lisant dans le cœur de cet homme, il le voit malin-
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iOI
ItDiMMHié, il ii*en dira pas une note ; et voilé fÊtmi les spectateurs la conclusion tirée sans aocre esameo. Jcan-iaccpies est sur la musique et sur les choses qu'il sait le mieux eomoie il étoit jadis aux échecs. Jouoit-il avec un ()lus fort que lui qu'il crof oit plus foible, il le bat-^ toit le plus souvent; avec un plus foible qu'il croyoit plus fort, il étoit battu : la suffisance des attires riniîmide et le démonte infailliblcmenu En ceci l'opinion l'a toujours subjugué, on pittidc, en toute chose, comme il le dit luiroàne, c'est au degré de sa confiance que se monte œiui de ses fitcidtés* Le plus grand mal est ici que, sentant en lui sa capscité, pour désabuser ceux qui en doutent, il se livre sans crainte aux occasions de la montrer, comptant toujours pour cette fois rester maître de luimême, et, toujours intimidé, quoi qu'il fasse, il ne montre que son ineptie. L'expérience U-deaeus a beau rinstrutre, elle ne la jamais corrigé.
Lesdisposftions d'ordinaire annoncent l'incli* nation, et réeiproqiîemenl. Cela est encore vrai cheziean^Jacques. Je n*ai vu nul homme aussi passionné que lui pour la musique, mais seulement pour celle qui parle à son cœur ; c est pourquoi il aime mieux en faire qu'en entendre, surtout à, Riris, parce qu'il n'y en a point d*anssi bien appropriée à lui que la sienne. Il la chaïue arec une voix foible et cassée, mais encore animée et douce; il raccompagne, non sans peine, avec des doigts tremblans, moins . f}9r i'efet des ans que d'une invincible timidité. Il se Hm à cet amusement depuis quelques aiinvec plus d'ardeur que jamais, et il est
é de voir qu'il s'en fait une aimable diversion à ses peines. Quand des sentimens douloureux affligent son cœur, il cherche sur son clavier les conaoUtioDs que les hommes lui refusent. Sa dooleor perd ainsi sa sécheresse, et lui fournit à la fois des chants et des larmes. Dans les rues, il se distrait des regards insultans des paannas en cherchant des airs dans sa tète ; plusieurs romances de sa façon d'un chant triste et laAguiamnt, mais tendre et doux, n'ont point M d*antre origine. Tout ce qui porte le même caractère lui plaît et le charme. 11 est passionné pour le chant du rossignol ; il aime les gémissemens de la tonrtcrelle, et les a parfaitement imitéa dans l'accompagnement d'un de ses airs :
les regrets qui tiennent i l'attachement Tinté* ressent. Sa passion la plus vive et la plus vaine étoit d'être aimé ; il croyoit se sentir fait pour l'être; il satisfait du moins cette fantaisie avec les animaux. Toujours il prodigua son temps et ses soins à les attirer, à les caresser; il étoit l'ami, presque l'esclave de son chien, de sa chatte, de ses serins : il avoit des pigeons qui le suivoient partout, qui lut voloient sur les bras, sur la tête, jusqu'à l'importunité : il apprivoisoit les oiseaux, les poissons, avec une patience incroyable, et il est parvenu à Monquin à faire nicher des hirondelles dans sa chambre avec tant de confiance, qu'elles s'y laissoient même enfermer sans s'eifaroucber. En un mot, ses amusemens, ses plaisirs sont tnnocens et doux comme ses travaux, comme ses penchans. Il n'y a pas dans son âme un goût qui soit hors de la nature, ni coûteux ou criminel à satis« faire; et, pour être heureux autant qu'il est possible ici-bas, la fortune lui eût été inutile, encore plus la célébrité; il ne lui falloit que la santé, le nécessaire, le repos et l'amitié.
Je vous ai décrit les principaux traits de l'homme que j'ai vu, et je me suis borné dans mes descriptions non-seulement à ce qui peut de même être vu de tout autre, s'il porte à cet examen un œil attentif et non prévenu, mais à ce qui n'étant ni bien, ni mal en soi, ne peut être affecté long-temps par hypocrisie. Quant a ce qui, quoique vrai, n'est pas vraisemblable, tout ce qui n'est connu que du ciel et de moi, mais eût pu mériter de l'être des hommes, ou ce qui, même connu d'autrui, ne peut être dit de sot-même avec bienséance, n'espérez pas que je vous en parle, non plus que ceux dont il est connu : si tout son prix est dans les suffrages des hommes, c'est i jamais autant de perdu. Je ne vous parlerai pas non plus de ses vices, non qu'il n'en ait de très*grands, mais parce qu'ils n'ont jamais fait de mal qu'à lui, et qui! n'en doit aucun compte aux autres : le mal qui ne nuit point à autrui peut se taire quand on tait le bien qui le rachète. 11 n'a pas été si discret dans ses Confêê^ siansy et peut-être n'en a-t-il pas mieux fait. A cela près, tous les détails que je pourroisajouter aux précédons n'en sont que des conséquences qu'en raisonnant bien chacun peut aisément suppléer. Us suffisent pour connoltre à fond le
lOS
SECOIO) DIALOGUE.
naturel de l'homme et son caractère. Je ne saurois aller plus loin sans manqaer aux engagemens par lesquels vous m'aviez lié. Tant qu'ils dureront» tout ce que je puis exiger et attendre de Jean-Jacques est qu'il me donne, comme il a faity une explication naturelle et raisonnée de sa conduite en toute occasion ; car il seroit injuste et absurde d'exiger qu'il répondit aux charges qu'il ignore, et qu'on ne permet paade lui déclarer ; et tout ce que je puis ajouter du mien à cela, est de m'assurer que cette explication qu'il me donne s'accorde avec tout ce que j'ai vu de lui par moi-même, en y donnant toute mon attention» Voilà ce que j'ai dit : ainsi je m'arrête. Ou faites-moi sentir en quoi je m'abuse, ou montrez-moi comment mon Jean- Jacques peut s'accorder avec celui de vos messieurs, ou convenez enfin que deux êtres si différons ne furent jamais le même homme.
Lb Fr. Je vous ai écouté avec une attention dont vous devez être content. An lieu de vous croiser par mes idées, je vous ai suivi dans les vêtres, et si quelquefois je vous ai machinalement interrompu, c'étoit lorsque étant moimême de votre avis je voulois avoir votre réponse à des objections souvent rebattues que je craignois d'oublier.Maintenant je vousdemande en retour un peu de l'attention que je tous ai donnée. J'éviterai d'être diffus; évitez, si vous pouvez, d'être impatient.
Je commence par vous accorder pleinement votre conséquence, et je conviens franchement qiievotre Jean-Jacques et celui de nos messieurs ne sauroient être le même homme. L'un, j'en conviens encore, semble avoir été fait à plaisir, pour le mettre en opposition avec l'autre. Je vois même entre eux des incompatibilités qui ne frapperoient peut-être nul autre que moi. L'empire de l'habitude et le goût du travail annuel sont, par exemple, à mes yeux des choses inalliables avec lea noires et fougueuses passions des méchans ; et je réponds que jamais un déterminé scélérat ne fera de jolis herbiers en miniature , et n'écrira dans six ans huit raille pages de musique (*]• Ainsi, dés la pre-
(*) Ayant fait aoe partie de ce calcul d'avance, et feulement par eomparaisoD, J*al mit tout trop au rabais, et c'est ce que Je découvre bien sensiblement à mesure que J'avance dans mon registre, polsqn'au bout de cinq ans et demi seulement j'ai âéiï plus de neuf mille pages bien arif ail^, et sur lesquelles on ne peut contester.
miére esquisse, nos messieurs et vous ne pouvez vous accorder. H y a certainement erreur ou mensonge d*une des deux parts; le mén~ songe n'est pas de 1» vAtre, j*en suis très-sftr, mais l'erreur y peut être. Qui m'assurera qu'elle n'y est pas en effet? Vous accusez nos messieurs d'être prévenus quand ils le décrienc, n'est-ce point vous qui l'êtes quand vons Tbonorez? Votre penchant pour lui rend ce doute très-raisonnable. Il faudroit, pour démêler sûrement la vérité, dest)bsenrationa impartiales; et, quelques précautions que voua ayez prises, les vôtres ne le sont pas plus que les leurs. Tout le monde, quoi que vous en puissiez dire, n'est pas entré dans le coinpiot. Je comioîs d'honnêtes gens qui ne haïssent point Jean-iae« ques, c'est-a-dire qui ne profusent point pour luieette bienveillance traîtresse qui, selon voua, n'est qu'une haine plus meurtrière. Us estiment ses talens sans aimer ni haïr sa personne, et n'ont pas une grande confiance en toute cette générosité si bruyante qu'<m admire dans dos messieurs* Cependant, sur bien des points, ces personnes équitables s'accordent à penser comme le public à son égard. Ce qu'elles ont vu par elleiHmêmes, ce qu'elles ont appris iea unes des autres, donne une idée peufavorabIe> de ses mœurs, de sa droiture, de sa douceur, de son humanité, de son désintéressement, de toutes les vertus qu'il étaloit avec tant de fiHte« Il font lui passer des défauts, même des vices, puisqu'il est homme, mais il en est de trop bas pour pouvoir germer dans un cœur honnête. Je ne cherche point un homme parfait, mais je méprise un homme abject, et ne croirai jamaîa que les heureux penchans que tous trouves dans Jean-Jacques puissent compatir avec des vices tels que ceiix dont il est chargé. Vous voyez que je n'insiste pas sur des faits aussi prouvés qu'il y en ait au monde, mais dont l'omission affectée d'une seule formalité énerve, selon vous^ toutes les preuves. Je ne dis rien des créatures qu'il s'amuse à violer, quoique rien ne soit moins nécessaire, des écus qu'il escroque aux passans dans les tavernes « ec qu'il nie ensuite d'avoir empruntés, des copies qu'il feit payer deux fois, de celles ojk il lait de faux comptes, de l'argent qu'il escamote dans les payemens qu'on lui fait, de mille autres imputations pareilles. Je veux que tous ces fcits»
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quoique prourés, soient sujets à chicane comme la autres ; mais ce qui est généralement vu par tout le monde ne sauroit l'être. Cet homme, CQ qui TOUS trouvei une modestie, une timidité de Ticrge» est si bien connu pour un satyre plein d'impudence, que, dans les maisons même oà l'on tAcheît de l'attirer à son arrivée à Paris, on laisoit, dés quil paroissoit, retirer k fiHe de la maison, pour ne pas l'exposer à la brutalité de ses propos et de ses manières. Cet homme, qui vous parott si doux, si sociable, fait tout le monde sans distinction , dédaigne tootes les caresses, rebute toutes les avances, et rît aeal comme un loup-garou. Il se nourrit de visions, selon vous, et s'extasie avec des chimères. Mais s'il méprise et repousse les humains, si son cœur se ferme à leur société, que leur importe celle que vous lui prêtez avec des êtres Imaginaires? Depuis qu*on 8*est avisé de l'èpUicher avec plus de soin, on l'a trouvé, oon-aeiilement différent de ce qu'on le croyoit, mais contraire à tout ce qu'il prétcndoit être. Jl se disoic honnête, modeste; on l'a trouvé cynique et débauché; il se vantoit de bonnes moeurs, et il est pourri de vérole ; il se disoit désintéressé, et il est de la plus basse avidité ; il se disoit humain, compatissant, il repousse dorement tout ce qui lui demande assistance ; il se disoit pitoyable et doux , il est cruel et sancninaîre; il se disoit charitable, et il ne donâie rien à personne ; il se disoit liant, facile à subjuguer^ et il rejette arrogamment toutes les boanéietés dont on le comble. Plus on le fedbercbe, frfus on en est dédaigné. On a beau prendre en Taccostant un air béat, un ton patclin» dolent, lamentable, lui écrire des lettres à Hire pleurer, lui signifier net qu'on va se luer à rinstsnt si l'on n*est admis, il n'est ému de rien; il seroit homme à laisser faire ceux qui seroient amex aots pour cela ; et les plaignans , qui aMneiit à sa porte, s'en retournent tous sans coaaolaiion. Dans une situation pareille à la siemie, se voyant observé de si prés, ne devroit^ il psm s'attacher à rendre contens de lui tous ce«x qui Tabordent, à leur faire perdre, à force de douceur et de bonnes manières, les noires âmpraesions qu'ils ont sur son compte, à substilaer dans leurs Ames la bienveillance à l'estime «|ii*il a perdue, et à les forcer au moins A le frfaindrr, ne pouvant plut l'honorer? Au lieu
de cela, il concourt, par son humeur sauvage et par ses rudes manières, à nourrir, comme a plaisir, la mauvaise opinion qu'ils ont de lui. En le trouvant si dur, si repoussant, si peu traitable, ils rcconnoissent aisément Thomme féroce qu'on leur peint ; el ils s'en retournent convaincus par eux-mêmes qu^'on n'a point exagéré son caractère, et qu'il est aussi noir que son ponrait.
Vous me répéterez sans doute que ce n'est point lA l'homme que vous avez vu : mais c'est rhomme qu'a vu tout le monde, excepté vous seul. Vous ne parlez, dites-vous, que d après vos propres observations. La plupart de ceux quc^ous démentez ne parlent non plus que d'après les leurs. Ils ont Vu noir où vous voyez blanc ; mais ils sont tous d'accord sur cette couleur noire ; la blanche ne frappe nuls autres yeux que les vôtres; vous êtes seul contre tous; la vraisemblance est-elle pour vous? La raison permet-elle de donner plus de force à votre unique suffrage qu'aux suffrages unanimes de tout le public? Tout est d'accord sur le compte de cet homme que vous vous obstinez seul A croire innocent, malgré tant de preuves auxquelles vous-même ne trouvez rien A répondre. Si ces preuves sont autant d'impostures et de sophismes, que faut-il donc penser du genre humain? Quoi I toute une génération s'accorde A calomnier un innocent, A le couvrir de fange, A le suffoquer, pour ainsi dire, dans le bourbier de la diffamation, tandis qu'il ne faut, selon vous, qu'ouvrir les yeux sur lui pour se convaincre de son innocence, et de la noirceur de ses ennemis I Prenez garde, monsieur Rousseau; c'est vous-même qui prouvez trop. Si Jean-Jacques étoit tel que vous l'avez vu, seroit* il possible que vous fussiez le premier et le seul A l'avoir vu sous cet aspect? Ne reste-t-il donc que vous seul d'homme juste et sensé sur la terre? S'il en reste un autre qui ne pense pas ici comme vous, toutes vos observations sont anéanties, et vous restez seul chargé de l'accusation que vous intentez à tout le monde, d'avoir vu ce que vous désiriez de voir, et non ce qui étoit en efJFet. Répondez A cette seule objection, mais répondez juste, et je me rends sur tout le reste.
Rouss. Pour vous rendre ici franchise pour franchise, je commence par vous déclarer que
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celte seale objection, i laquelle tous me sommez de répondre, est à mes yeux un abtme de ténèbres où mon entendement se perd. Jean- Jacques lui-même n'y comprend rien non plus que moi. Il s'avoue incapable d'expliquer, d*en- Icndre la conduite publique à son égard. Ce concert, avec lequel toute une génération s'empresse d'adopter un plan si exécrable, la lui rend incompréhensible. Il n'y voit ni des bons, ni des méchans, ni des hommes : il y voit des êtres dont il n'a nulle idée. Il ne les honore, ni ne les méprise, ni nèfles conçoit; il ne sait pas ce que c'est. Son âme incapable do haine aime mieux se reposer dans cette entière ignorance, que de se livrer, par des interprétations cruelles, a des sentimens toujours pénibles à celui qui les éprouve, quand ils ont pour objet des êtres qu'il ne peut estimer. J'approuve cette disposition, et je l'adopte autant que je puis, pour m'épargner un sentiment de mépris pour mes contemporains. Mais au fond je me surprends souvent à les juger malgré moi : ma raison fait son office en dépit de ma volonté, et je prends le ciel à témoin que ce n'est pas ma faute si ce jugement leur est si désavantageux.
Si donc vous faites dépendre votre assentiment au résultat de mes recherches de la solution de voire objection, il y a grande apparence que, me laissant dans mon opinion, vous resterez dans la v6tre : car j'avoue que cette solution m'est impossible, sans néanmoins que cette impossibilité puisse détruire en moi la persuasion commencée par la marche clandestine et tortueuse de vos messieurs, et confirmée ensuite parla connoissance immédiatedelhomme. Toutes vos preuves conirarres tirées de plus loin se brisent contre cet axiome qui m entraîne ir* résistiblcment, que la même chose ne sauroit être et n'être pas; et tout ce que disent avoir vu vos messieurs est, de votre propre aveu, entièrement incompatible avec ce que je suis certain d'avoir vu moi-même.
J'en lise dans mon jugement sur cet homme comme dans ma croyance en matière de foi* Je ^Me à la conviction directe sans m arrêter aux #bJections que je ne puis résoudre ; tant parce que ces objections sont fondées sur des princi* ues moins clairs, moins solidesdans mon esprit, O^ue ceux qui opèrent ma persuasion, que parce ^'en cédant à ces objections, je tomberois dans
d'autres encore plus invincibles. Je perdrais donc à ce changement la force de l'évidence, sans éviter l'embarras des difficultés. Vous dites que ma raison choisit le sentiment que mon cœur préfère, et je ne m'en défends pas. C'est ce q\i arrive dans toute délibération où le jugement n'a pas assez de lumières pour se décider sans le concours de la volonté. Croyez-vous qu'en prenant avec tant d'ardeur le parti contraire, vos messieurs soient déterminés par un motif plus impartial?
Ne cherchant pas à vous surprendre, je vous devois d'abord cette déclaration. A présent, jetons un coup dœfl sur vos difficultés, si ce n'est pour les résoudre, au moins pour y chercher, s'il est possible, quelque sorte d*cxpfication.
La principale et qui fait la base de toutes les autres est celle que vous m'avez ci-devant proposée sur le concours unanime de toute la génération présente à un complot d*tmpostnres et d'iniquité, contre lequel il seroit, ou trop injurieux au genre humain de supposer qu'^iucun mortel ne réclame s'il en voyoit l'injustice, ou, cette injustice étant aussi évidente qu'elle me parolt, trop orgueilleux à moi, trop humiliant pour le sens commun, de croire qu'elle n'est aperçue par personne autre.
Faisons pour un moment cette supposition triviale, que tons les hommes ont la jaunisse, et que vous seul ne l'avez pas.... Je préviens l'interruption que vous me préparez.... Queiie plaie comparaison! Qu'esl'-ee que d'est que cette jaunisse?... Comment tons tes hommes Cont^iLs gagnée excepté vous seul ? C'est poser la même question en d'autres termes, mats ce n*est pas la résoudre; ce n'estpas même féelaircir. Vouliezvous dire autre chose en m'interrompant?
Le Fb. Non, poursuivez.
Rouss. Je réponds donc. Je crois l'éclaircir, quoi que vous en puissiez dire, lorsque je fais entendre qu'il est, pour ainsi dire, des épidémies d'esprit qui gagnent les hommes de proche en proche, comme une espèce de contagion ; parce que l'esprit humain, naturellement paresseux, aime à s'épargner de la peine en pensant d'après les autres, surtout en ce qui flatte ses propres penchans. Cette pente à se laisser entraîner ainsi s'étend encore aux inclinations, aux goûts, aux passions des hommes; l'en-
ion
gonemeat général, maladie si commune dans TOtre nation, n*a point d*autre source, et vous ire m'en dédirez pas quand je vous citerai pour exemple à vous-même. Rappelez-vous l'aveu que vous m'avez fait ci-devant, dans lasupposiiioD de l'innocence de Jean-Jacques, que vous Délai pardonneriez point votre injustice envers lui. Ainsi, par la peine que vous donneroit sou souvenir, tous aimeriez mieux laggraver que la réparer. Ce sentiment, naturel aux cœurs dévorés d'amour-propre, peut-il Tétre au vôtre, où ré^e l'amour de la justice et de la raison ? Si vous eussiez réfléchi là-dessus, pour chercher en vous-même la cause d'un sentiment si injuste, et qui vous est si étranger, vous auriez bieniêt trouvé que vous haïâsiez, dans Jean- Jacques, non-seulement le scélérat qu'on vous avoit peint, mais Jean-Jacques lui-même; que cette haine, excitée d'abord par ses vices, en étoit devenue indépendante, s'étoit attachée i sa peraomie, et qu'innocent ou coupable il étoit devenu,sansqae vousvousen aperçussiez vousmême, l'objet de votre aversion. Aujourd'hui que vous me prêtez une attention plus impartû/e. Si je vous rappelois vos raisonnemens dans nos premiers entretiens, vous sentiriez qu'ils n'étoient point en vous l'ouvrage du jugement* mais celui d'une passion fougueuse qui vous dominoit à votre insu. Voilà, monsieur, cette cause étrangère qui séduisoit votre cœur si juste, et fascinoit votre jugement si sain dans leur eut naturel. Vous trouviez une mauvaise face à tout ce qui venoit de cet infortuné, et une iMMine à tout ce qui tendoit à le diffamer; les perfidies, les trahisons, les mensonges, peidoient à vos yeux toute leur noirceur, lorsqu'il en étoit l'objet, et, pourvu que vous u'y irempasaiez pas vous-même, vous vous étiez ac- CMtnmé à les voir sans horreur dans autrui : loaie œ qui n'éloit en vous qu'un égarenrientpassager est devenu pour le public un délire habituely un principe constant de conduite, une jaunisse universelle, fruit d'une bile Acre et répandue, qui n'altère pas seulement le sens de '^ vue, mais corrompt toutes les humeurs, et Uie enfin tout-à-fait l'homme moral qui seroit ^iemeuré bien constitué sans elle. Si Jean^actHies n'eût point existé, peut-être la plupart d'entre eux n'auroient-iis rien à se reprocher. Uc^ ce seul objet d'une passion qui les trans-
porte, à tout autre égard ils sont honnêtes gens, comme tout le monde.
Cette auimosité, plus vive, plus agissante que la simple aversion, me paroit, à l'égard de Jean-Jacques, la disposition générale de toute la génération présente. L'air seul dont il est regardé passant dans les rues montre évidemment cette disposition qui se gène et se contraint quelquefois dans ceux qui le rencontrent, mais qui perce et se laisse apercevoir malgré eux. A l'empressement grossier et badaud de s'arrêter, de se retourner, de le fixer, de le suivre, au chuchotement ricaneur qui dirige sur lui le concours de leurs impudens regards, on les prendroit moins pour d'honnêtes gens qui ont le malheur de rencontrer un monstre effrayant, que pour des tas de bandits, tout joyeux de tenir leur proie, et qui se font un amusement digne d'eux, d'insulter à son malheur. Voyezle entrant au spectacle, entouré à Tinstant d'une étroite enceinte de bras tendus et de cannes, dans laquelle vous pouvez penser comme il est à son aise 1 A quoi sert cette barrière? S'il veut la forcer, résistera-t-elle? Non, sans doute. A quoi sertr-elle donc? Uniquement à se donner Tamusement de le voir enfermé dans cette cage, et à lui bien faire sentir qu» tous ceux qui l'entourent se font un plaisir d'être, à son égard, autant d'argousins et d'archers. Est-ce aussi par bonté qu'on ne manque pas de cracher sur lui, toutes les fois qu'il passe à portée, et qu'on le peut sans être aperçu de lui? Envoyer le vin d'honneur au même homme sur qui l'on crache, c'est rendre l'honneur encore plus cruel que l'outrage. Tous les signes de haine, de mépris, de fureur même, qu'on peut tacitement donner à un homme, sans y joindre une insulte ouverte et directe, lui sont prodigués de toutes parts; et tout en l'accablant des plus fades complimens, en affectant pour lui les petits soins mielleux qu'on rend aux jolies femmes, s'il avoit besoin d'un^ assistance réelle, on le verroit périr avec joie, sans lui donner le moindre secours. Je l'ai vu, dans la rue Saint-Honoré, faire presque sous un carrosse une chute trés-périlleuse ; on court à lui, mais sitêt qu'on reconnott Jean-Jacques, tout se disperse, les passans reprennent leur chemin, les marchands rentrent dans leurs boutiques, et il seroit resté seul dans cet état, si un
r. IV.
SECOND DIALOGUE
pauvre mercier, rustre et mal instruit, ne Teût fait asseoir sur son petit banc, et si une servante, tout aussi peu philosopho, ne lui eût apporté un verre d'eau. Tel est en réalité l'intérêt si vif et si tendre dont Theureux Jean-Jacques est l'objet. Une animosité de cette espèce ne suit pas, quand elle est forte et durable, la route la plus courte, mais la plus sûre pour s'assouvir. Or, cette route étant déjà toute tracée dans le plan de vos messieurs, le public, qu'ils ont mis avec art dans leur confidence, u a plus eu qu'à suivre cette route ; et tous, avec le même secret entre eux, ont concouru de concert à l'exécution de ce plan. C'est là ce qui s'est fait; mais comment cela s'est-il pu faire? Voilà votre difficulté qui revient toujours. Que cette animosité, une fois excitée, ait altéré les acuités do ceux qui s'y sont livrés, au point de leur faire voir la bonté, la générosité, la clémence dans toutes les manœuvres de la plus noire perfidie ; rien n'est plus facile à concevoir. Chacun sait trop que les passions violentes, commençant toujours par égarer la raison, peuvent rendre l'homme injuste et méchant dans le fait, et, pour ainsi dire, à l'insu de luimême, sans avoir cessé d'être juste et bon dans rame, ou du moins d'aimer la justice et la vertu. Mais cette haine envenimée, comment eston venu à bout de l'allumer? Comment a-t-on pu rendre odieux à ce point l'homme du monde le moins fait pour la haine, qui n'eut jamais ni intérêt, ni désir de nuire à autrui; qui ne fit, ne voulut, ne rendit jamais de mal à personne ; qui, sans jalousie, sans concurrence, n'aspirant à rien, et marchant toujours seul dans sa route, ne fut un obstacle à nul autre, et qui, au lieu dos avantages attachés à la célébrité, n'a trouvé dans la sienne qu'outrages, insultes, misère et difFamation? J'entrevois bien dans tout cela la cause secréie qui a mis en fureur les auteurs du complot. La route que Jean-Jacques avoit prise étoit trop contraire à la leur, pour qu'ils lui pardonnassent de donner un exemple qu'ils ne vouloient pas suivre, et d'occasionner des comparaisons qu'il ne leur convenoit pas de souffrir. Outre ces causes générales, et celles que vous-même avez assignées, celte haine primitive et radicale de tos dames et de vos messieurs en a d'antres particulières et relatives à chaque in-
dividu, qu'il n'est ni convenable de dire, ni facile à croire, et dont je m'abstiendrai de,parler, mais que la force de leurs effets rend trop sensibles pour qu'on puisse douter de leur réalité ; et l'on peut juger de la violence de celte même haine par l'art qu'on met à la cacher en l'assouvissant. Mais plus cette haine individuelle se décèle, moins on comprend comment on est parvenu à y foire participer tout le monde, et ceux même sur qui nul des motifis qui l'ont fait naître ne pouvoit agir. Malgré l'adresse des chefs du complot, la passion qui les dirigcoit étoit trop visible pour ne pas mettre à cet égard le public en garde contre tout ce qui venoit de leur part. Comment, écartant des soupçons si légitimes, l'ont-ils fait encrer si aisément, si pleinement dans toutes leurs vues, jusqu'à le reiulre aussi ardent qu'euxmêmes à les remplir? Voilà ce qui n'est pas facile à comprendre et à expliquer.
Leurs marches souterraines sont trop ténébreuses pour qu'il soit possible de les y suivre. Je crois seulement apercevoir, d'espace on espace, au dessus de ces gouffres, quelques soupiraux qui peuvent en indiquer les détours. Vous m'avez décrit vous-même, dans notre premier entretien, plusieurs de ces manœuvres que vous supposiez légitimes, comme ayant pour objet de démasquer un méchant; destinées au contraire à faire paroltt^ tel un homme qui n'est rien moins, elles auront également leur effet. Il sera nécessairement haï, soit qu'il mérite ou non de l'être, parce qu'on aura pris des mesures certaines pour parvenir à le rendre odieux. Jusque-là ceci se comprend encore; mais ici Teflét va plus loin : il ne 6*agit pas seulement de haine, il s'agit d'animosité ; il s'agit d'un concours irès-actif de tous à Texécution du projet concerté par un petit nombre, qui seul doit y prendre asses d*intérêt pour agir aussi vivement.
L'idée de la méchanceté est effrayante par elle-même. L'impression naturelle qu'on reçoit d'un méchant dont on n'a pas personnellement à se plaindre, est de le craindre et de le fuir. Content de n'être pas sa victime, personne ne s'avise de vouloir être son bourreau. Un méchant en place, qui peut et veut faire beaucoup de mal, peut exciter l'animosité par la crainte, et le mal qu'on en redoute peut ins—
liirer des efforts pour le prévenir; mais Hmfmannce jointe à la méchanceté ne peut prodoire qae le mépris et Téloignement ; un méchant sans poDV(Hr peut donner de l'horreur, mais point d'animosité. On frémit à sa vue ; loin de le poursuivre on le fuit, et rien n'est plus éloî^é de l'effet que produit sa rencontre, qn un souris insoient et moqueur. Laissant au miniaiëre public le soin du châtiment qu'il mérite, un bonnéte homme ne s'avilit pas jusqu'à vouloir j concourir. Quand il n'y auroit même dans ce châtiment d'autre peine afflictive que J'igDominîG, et d*étre exposé à la risée publique, qoel est Thomme d'honneur qui voudroit prêter la main à celte œuvre de justice, et atlacber le coupable au carcan? 11 est si vrai qu'on na point généralement d'animosité contre les tnalfaiieurs* que si l'on en voit un poursuivi par la jusûce et près d'être pris, le plus grand nombre* loin de le livrer, le fera sauver s'il peut, son péril faisant oublier qu'il est criminel, pour se souvenir qu'il est homme.
Voilà tout ce qu*opère la haine que les bons ont pour les méchans ; c'est une haine de répugnance et d'éloignement, d'horreur même et d'effroi, mais non pas d'animosité. Elle fuit son objet, en détourne les yeux, dédaigne de s'en oocoper : mais la haine contre Jean-Jacques est active, ardente, infatigable ; loin de fuir son objet, elle le cherche avec empressement pour en faire à son plaisir. Le tissu de ses flialbeura^ l'œuvre combinée de sa diffamation, ■KMilre une ligue très-étroite et très-agissante, où tout le monde s'empresse d'entrer. Chacun cmicourt avec la plus vive émulation à le circonvenir, à l'environner de trahisons et de ptéges, à empêcher qu'aucun avis utile ne lui panrienne, à lui ôter tout moyen de jusiificatiooy tonte possibilité de repousser les atteintes qu'on lui porte, de défendre son honneur et sa réputation ; i lui cacher tous ses ennemis, lotis ses accusateurs, tous leurs complices. On tremble qu'il n'écrive pour sa défense, on s'inquiète de ce qu'il dit, de tout ce qu'il fait, de tout ce qu*il peut faire; chacun parott agité de l'effroi de voir paroltre de lui quelque apologie. On l'observe, on Tépie avec le plus grand «OUI pour tâcher d'éviter ce malheur. On veille exacietti^t à tout ce qui l'entoure, a tout ce qui rapproche , à quiconque lur dit un seul
mot. Sa santé, sa vie, sont de nouveaux sujets d'inquiétude pour le public : on craint qu'une vieillesse aussi fraîche ne démente l'idée des maux honteux dont on se flaitoit «de le voir périr; on craint qu'à la longue les précautions qu'on entasse ne suffisent plus pour l'empêcher de parler. Si la voix do l'innocence alloit enfin se faire entendre à travers les huées, quel malheur affreux ne seroit-ce point pour le corps des gens de lettres, pour celui des médecins, pour les grands, pour les magistrats, pour tout le mondé? Oui , si forçant ses contemporains à le reconnottrc honnête homme, il parvenoit à confondre enfin ses accusateurs, sa pleine justification seroit une désolation publique.
Tout cela prouve' invinciblement que la haine dont Jean-Jacques est Tobjet n'est point la haine du vice et de la méchanceté, mais celle de l'individu. Méchant ou bon, il n'importe; consacré à la haine publique, il ne lui peut plus échapper ; et , pour peu qu'on connoisse les routes du cœur humain, l'on voit que son innocence reconnue ne serviroit qu'à le rendre plus odieux encore, et à transformer en rage l'animosité dont il est l'objet. On ne lui pardonne pas maintenant de secouer le pesant joug dont chacun voudroit l'accabler, on lui pardonneroit bien moins les torts qu'on se reprocheroit envers lui ; et, puisque vous-même avez un moment éprouvé un sentiment si injuste, ces gens si pétris d'amour-propre supporteroient-ils sans aigreur l'idée de leur propre bassesse, comparée à sa patience et à sa douceur ? Eh h soyez certain que si c'étoit en effet un monstre, on le fuiroit davantage, mais on le hairoit beaucoup moins.
Quant à moi , pour expliquer de pareilles dispositions, je ne puis penser autre chose, sinon qu'on s'est servi, pour exciter dans le public cette violente animosiié, des motifs semblables à ceux qui l'avoient fait naître dans l'âme des auteurs du complot. Ils avoient vu cet homme , adoptant des principes tout contraires aux leurs, ne vouloir, ne suivre ni parti ni secte; ne dire que ce qui lui scmbloit vrai, bon, utile aux hommes, sans consulter en cela son propre avantage, ni celui de personne en particulier. Gettemarche,etla su périoritéqu'elle I lui donnoît sur eux, furent la grande source
SECOND DfALUUUE.
de leur haine. Ils ne parent lui pardonner de ne pas plier, comme eux» sa morale à son profit, de tenir si peu à son intérêt et au leur, et de montrer tout franchement Tabusdes lettres et la forfanterie du métier d^auteur, sans se soucier de Tapplication qu*on ne manqueroit pas de lui faire à lui-même dos maximes qu'il établissoit, ni de la fureur qu'il alloit inspirer à ceux qui se vantent d'être les arbitres de la renommée, les distributeurs de la gloire et de la réputation des actions des hommes, mais qui ne se vantent pas, que je sache, de faire cette distribution avec justice et désintéressement. Abhorrant la satire autant qu'il aimoit la vérité, on le vit toujours distinguer honorablement les particuliers et les combler de sincères éloges, lorsqu'il avançoit des vérités générales dont ils auroîent pu s'offenser. 11 faisoit sentir que le mal tenoit à la nature des choses, et le bien aux vertus des individus. Il faisoit, et pour ses amis et pour les auteurs qu'il jugeoit estimables, les mêmes exceptions qu'il croyoit mériter; et l'on sent, en lisant ses ouvrages, le plaisir que prenoit son cœur à ces honorables exceptions. Mais ceux qui s'en sentoient moins dignes qu'il*ne les avoit crus, et dont la conscience repoussoit en secret ces éloges, s'en ir* ritant à mesure qu'ils les méritoient moins, ne lui pardonnèrent jamais d'avoir si bien démêlé les abus d'un métier qu'ils tàchoient de faire admirer au vulgaire, ni d'avoir, par sa conduite, déprisé tacitement, quoique involontairement, la leur. La haine envenimée que ces réflexions firent naître dans leurs cœurs leur suggéra le moyen d'en exciter une semblable dans les cœurs des autres hommes.
Ils commencèrent par dénaturer tous ses principes, par travestir un républicain sévère en un brouillon séditieux, son amour pour la liberté (égale en une licence effrénée, et son respect pour les lois en aversion pour les princes. Ils Taccusèrent de vouloir renverser en tout l'ordre de la société, parce qu'il s'indignoit qu'osant consacrer sous ce nom les plus funestes désordres, on insultât aux misères du genre humain en donnant les plus criminels abus pour les lois dont ils sont la ruine. Sa colère contre les brigandages publics, sa haine contre les puissans fripons qui les soutiennent, son intrépide audace à dire des vérités dores à
tous les états, furent autant de moyens employés à les irriter tous contre lui. Pour le rendre odieux à ceux qui les remplissent, oo l'accusa de les mépriser personnellement. Les reproches durs, mais généraux, qu'il faisoit à tous furent tournés en autant de satires particulières dont on fit avec art les plus maligaea applications.
Rien n'inspire tant de courage que le témoignage d*un cœur droit, qui tire de la pureté de ses intentions l'audace de prononcer hautement et sans crainte des jugemens dictés par le seul amour de la justice et de la vérité : mais rien n'expose en même temps à tant de dangers et de risques de la part d'ennemis adroits que cette même audace, qui précipite un homme ardent dans tous les pièges qu'ib lui tendent; et, le livrant à une impétuosité sans règle , lui fait faire contre la prudence mille fautes où ne tomba qu'une Ame firancbe et généreuse, mais qu*ils savent transformer en autant de crimes affreux. Les hommes vulgaires, incapables de sentimens élevés et nobles, n'en supposent jamais que d'intéressés dans ceux qui se passionnent; et, ne pouvant croire que l'amour de la justice et du bien public poisse exciter un pareil zèle, ils leur controuvent toujours des motifs personnels, semblables à ceux qu'ils cachent eux-mêmes sous des noms pompeux , et sans lesquels on ne les verroit jamais s'échauffer sur rien.
La chose qui se pardonne le moins est on mépris mérité. Celui que Jean-Jacqoes avoit marqué pourtoutcetordre social prétendu, qui couvre en effet les plus cruels désordres, tomboit bien plus sur la constitution des diSérens états que sur les sujets qui les remplissent , et qui, par cette constitution même, sont nécessités à être ce qu'ils sont. Il avoit toujours fait une distinction très-judicieuse entre les personnes et les conditions, estimant souvent les premières, quoique livrées à Tesprit de leur état, lorsque le naturel reprenoit de temps à autre quelque ascendant sur leur intérêt, comme il arrive assez fréquemment à ceux qiii sont bien nés. L'art de vos messieurs fut de présenter les choses sous un tout autre point de vue, et de montrer en lui comme haine des hommes celle que, pour l'amour d'eux, il porte aux maux qu'ils se font. Il parott qu'ils ne s'en sont pas
16111» à ces impuiations générales; mais que, loi prêtant des discours, des écrits, des œuvres eoBformes à leurs vues, ils n'ont épargné ni fielioas, ni mensonges, pour irriter contre lui ramonr-propre, et dans tous les états, et chez tons les individus.
Jean-Jacques a ménle une opinion qui, si elle est ^uste, peut aider à expliquer celte animosité générale, il est persuadé que, dans les écrits qu'on hiî passer sous son nom. Ton a pris un soin particaiier de lui faire insulter brutalement tous les étajts de la société, et de changer en odieuses personnalités les reproches francs et furts qu'il leur fait quelquefois. Ce soupçon lui est venu (*) sur ce que, dans plusieurs lettres, anonymes et autres, on lui rappelle des choses, comme étant de ses écrits, qu'il n*a jamais songé à y meure. UansTune, il a, dit-on, mlsfort ptaisammeni en que$iicn si les marins éf oient des hontmes? Dans une autre, un officier lui avoue modestement que, selon l'expression de lui, Jean-Jacques, fui militaire, radoie de bonne -foi tomme ia plupart de ses camarades. Tous les jours if reçoit ainsi des citations de passages qu'on lui attribue faussement, avec la p!us grande confiance, et qui sont toujours outrageans pour quelqu'un. Il apprit il y a peu de temps qu'un homme de lettres de sa plus ancienneoonnoissance, et pour lequel il avoit conservé de Testime, ayant trop marqué peut-élre un reaie d'affection pour lui, on Ten guérit en loi persuadant que Jean-Jacques travailloit à une critique amère de ses écrits.
Tefs sont à peu près les ressorts qu'on a pu mettre en j^ pour allumer et fomenter cette animosité si vive et si générale dont il est Tobjet, et qui» s'aitachant particulièrement i sa diffamatioo» couvre d'un faux intérêt pour sa personne le soin de l'avilir encore par cet air de fareur et de commisération. Pour moi, je n'imagine que ce moyen d'expliquer les différens degrés de la haine qu'on lui porte, à proportion que ceux qui s'y livrent sont plus dans e cas de s'appliquer les reproches qu'il fait à ion siècle et à ses contemporains. Les fripons Miblics, les intrigans, les ambitieux, dont il iévoile les manœuvres, les passionnés destruc-
(*) Cote* qu'il m'ctt impoftible de Térifier, parce que ces •^ican ne laitieat parvenir Jniqn'à moi ancaa eienplaire ^ écrits qo'ili fabriquent ou fout fabriquer aona mon nom.
teurs de toute religion, de toute conscienoe, de toute liberté, de toute morale, atteints plus au vif par ses censures, doivent le haïr et le baissent en effet encore plus que ne font les honnêtes gens trompés. En l'entendant seulement nommer, les premiers ont peine à se contenir, et la modération qu'ils tâchent daffecter se dément bien vite, s'ils n'ont pas besoin de masque pour assouvir leur passion. Si la haine de l'homme n'étoit que celte du vice, la proportion se renverseroit; la haine des gens de bien seroit plus marquée, les méchans seroient plus indifférons. L'observation contraire est générale, frappante, incontestable, et pourroit fournir bien des conséquences : contentonsnous ici de la confirmation que j'en tire de la justesse de mon explication.
Cette aversion, une fois inspirée s'étend, se communique de proche en proche dnns les familles, dans les sociétés, et devient en quelque sorte un sentiment inné qui s'aliermit dans les enfans par l'éducation, et dans les jeunes gens par l'opinion publique. C'est encore une remarque à faire, qu'cxce((té la confédération secrète de vos dames et de vos messieurs, ce qui reste de la génération dans laquelle il a vécu n'a pas pour lut une haine aussi envenimée que celle qui se propage dans la génération qui suit. Toute la jeunesse est nourrie dans ce sentiment par un soin particulier de vos messieurs, dont les plus adroits se sont chargés de ce département. C'est d'eux que tous les apprentis philosophes prennent l'attache ; c'est de leurs mains que sont placés les gouverneurs des enfans, les secrétaires des pères, les confidens des mères ; rien dans l'intérieur des familles ne se fait que par leur direction, sans qu'ils paroissent se mêler de rien ; ils ont trouvé l'art de faire circuler leur doctrine et leur anifnosité dans les séminaires, dans les collèges, et toute la génération naissante leur est dévouée dès le' berceau. Grands imitateurs de la marche des jésuites, ils furent leurs plus ardens ennemis» sans doute par jalousie de métier ; et maintenant gouvernant les esprits avec le même empire, avec la même dextérité que les autres gouvemoienl les consciences, plus fins qu'eux en ce qu'ils savent mieux se cacher en agissant, et substituant peu à peu l'intolérance philosophique à l'autre, ils deviennent, sans qu'on
SECOND DIALOGUE
t'en aperçoive, aussi dangereux que leurs prédécesseurs. C*est par eux que celte génération nouvelle qui doit certainement à Jean-Jacques d'être moins tourmentée dans son enfance, plus saine et mieux constituée dans tous les âges, loin de lui en savoir gré, est nourrie dans les plus odieux préjugés et dans les plus cruels sentimeus i son égard. Le venind'animositéqu'elle a sucé presque avec le lait lui fait chercher à l'avilir et le déprimer avec plus de zèle encore que ceux mêmes qui Tont élevée dans ces dispositions haineuses. Voyez dans les rues et aux promenades l'infortuné Jean->Jacques entouré de gens qui, moins par curiosité que par dérision,puisque la plupart Font déjà vu cent fois, se détournent, s'arrêtent pour le fixer d*un œil qui n'a rien assurément de l'urbanité françoise : vous trouverez toujours que les plus insultans, les plus moqueurs, les plus acharnés sont de jeunes gens qui, d'un air ironiquement poli, s'amusent à lui donner tous lessignes d'outrage et de hair^e qui peuvent Taffliger, sans les compromettre.
Tout cela eût été moitis facile i faire dans tout autre siècle. Mais celui-ci est particulièrement un siècle haineux et malveillant par canctère ('). Cet esprit cruel et méchant se fait sentir dans toutes les sociétés, dans toutes les affaires publiques ; il suffit seul pour mettre à la mode et faire briller dans le monde ceux qui se distinguent par là. L'orgueilleux despotisme de la philosophie moderne a porté Fégoîsme de l'amour-propreà son dernier terme. Le goût qu'a pris toute la jeunesse pour une doctrine si commodelalui a fait adopter avec fureur et prêcher avec la plus vive intolérance. Ils se sont accoutumés à porter dans la société ce même ton de maître sur lequel ils prononcent les oracles de leur secte, et à traiter avec un méprisapparent, qui n'est qu'une haineplus insolente, tout ce qui ose hésiter à se soumettre à leurs décisions. Ce goût de domination n'a pu manquer d'animer toutes les passions irascibles qui tiennent à l'amour-proprc. Le même
(•) Fréron Tient de mourir (•). On denundolt qui feroit son ëpitâphe. • Le premier qal cradicra sur ta tombe.i répondit à riastant U. M***. Quand on ne m'auroit pai nommd l'auteur de ce mot. J'aitnjif deviné qn'il partoit d'une boacbe phiiosophique, et qu'il étoit de ce liède-ci.
Ci Le lOaunlTTS
fiel qui coule avec l'encre dans les écrits d«s maîtres abreuve les cœurs des disciples. Devenus esclaves pour être tyrans, ils ont fini par prescrire, en leur propre nom, les lois que ceux-là leuravoientdictées, et à voir dans toute résistance la plus coupable rébellion. Une génération de despotes ne peut être ni fort douce ni fort paisible, et une doctrine si hautaine, qui d'ailleurs n'admet ni vice ni vertu dans le cœur de l'homme, n'est pas propre à conteoir, par une morale indulgente pour les autres et réprimante pour soi, l'orgueil de ses sectateurs. De là les inclinations haineuses qui distinguent cette génération. Il n'y a plus ni modération dans les âmes, ni vérité dans les attachemens. Chacun hait tout ce qui n'est pas lui plutôt qu'il ne s'aime lui-même. On s'occupe trop d'autrui pour savoir s* occuper de soi ; on ne sait plus que haïr, et l'on ne tient point à son propre parti par attachement, encore moins par estime, mais uniquement par haine du parti contraire. Voilà les dispositions générales dans lesquelles vos messieurs ont trouvé ou mis leurs contemporains, et qu'ils n'ont eu qu'à tourner ensuite contre Jean-Jacques (*) , qui, tout aussi peu propre à recevoir la loi qu'à la faire, ne pouvpitpar cela seul manquer dans ce nouveau système d'être l'objet de la hnine des chefs çt du dépit des disciples : la foule, empressée à suivre une route qui l'égaré, ne voit pas avec plaisir ceux qui, prenant une route contraire, semblent par là lui reprocher son erreur (').
Qui connottroit bien toutes les causes coucourantes, tous les différens ressorts mis en œuvre pour exciter dans tous les^tats cet engourdissement haineux, seroit moins surpris
{*) Dmm cette génëmUon, nourrie de pfaîloiopfaie et de fiel, rien n'eit ai facile au intrigant que de UAwe tomber av qui il leur platt cet appétit général de lialr. Léon succès prodigieux en ce point prourent encore moini leurs taiensqoe la disposition du public, dont les apparens témoignages d'eaUme et d altacbement pour les uns ne sont en eOet que dm actes de baloe pour d'autres.
C) J'auroisdA peut-être insister îd sur la rase favorite de mes persécuteors, qui est de satisfaira k mes dépens leur* pas> sions haineuses, de faire le mal par leurs sateUites, et de faire en sorte qu'il me soit imputé. C'est ainsi qu'ils m'ont successivement aturibné le Système de ta Hature, ta FhUoêofkie dt ta Nature, la note du roman de madame d'Ormoy (*)• etc. C'est ainsi qu'ils tàchoient de faire croire au peuple que c'étoit moi qui ameutois les bandits qol.'s tenoient à leur solde lors de la ciierté du pain.
(•) II. «t |MrUd« cetM imma et a« mni rAoïin dtas l«« Kêvencs^ Xoyn la dvuîèn* Promraaa*, tooit l«r, |W|« 406. G. P.
SECOND DIALOGUE
de le Toir de proche en proche devenir une contagion générale. Quand une fois le branle est donné, chacun suivant le (orrent on angnente Timpulston. Comment se défier de son •entimeni quand on le voit être celui de tout le ■londe? Comment douter que Tobjet d'une haine aussi universelle soit réellement un homme odieux? alors plus les choses qu'on lui attribue sont absordes et incroyables, pins on esl prêt à les admettre. Tout fiait qui le rend odieux oo ridicule est parcela seul assez prouvé. S'il s ai^isaoit d'une bonne action qu*il eût faite, noi n*en croirait à ses propres yeux, ou bientôt ooe interprétation subite la changeroit du blanc au noir. Les méchans ne croient ni à la vertu, ni même à la bonté ; il faut être déjà bon soimême pour croire d'autres hommes meilleurs que soi, et il est presque impossible qu'un homme rèeUement bon demeure ou soit reconnu tel dans une génération méchante*
lies cœurs ainsi disposés, tout le reste devient facile. Dés lors vos messieurs auroient pu, sans aocoD détour, persécuter ouvertement Jeon- Jacqoes avec l'approbation publique, mais ils n'auroient assouvi qu'à demi leur vengeance; et se compromettre vis-à-vis de lui étoit risquer d'être découverts. Le système qu'ils ont adopté remplit mieux toutes leurs vues et prévient tous les inconvéniens. Le chef-d'œuvre de leur art a été de transformer en mcnagemens pour leur victime les précautions qu'ils ont prises pour leur sûreté* Un vernis d'humanité, «ouvrant la noirceur du complot, acheva de séduire fe public, et chacun s'empressa de concourir i cette bonne œuvre : il est si doux d'assouvir saintement une passion et de joindre au venia de l'animosité le mérite de la vertu I Chacun se glorifiant en lui-même do trahir uh infortuné se disoit avec complaisance : • Ah I
• que je suis généreux 1 C'est pour son bien a que je le diffame, c'est pour le protéger que t je l'avilis ; et l'ingrat, Join de sentir mon
• bienfiait, s'en offense ! mais cela ne m'empê-
• chera pas d'aller mon train et de le servir de a la sorte en dépit de lui. • Voilà comment, sons le prétexte de pourvoir à sa sûreté, tous, en s'admirant eux-mêmes, se font contre lui les satellites de vos messieurs, et, comme écrivoit Jean-Jacques à M***, %ont si fiers d'être des traîtres, Concevezrvous qu'avec une pnrril.'o
disposition d'esprit on puisse être équitable et voir les choses comme elles sont? On verroi*. Socrate, Anstide, on verroit un ange, on vefroit Dieu même avec des yeux ainsi fascinés qu'on croiroit toujours voir un monstre in* fernal.
Mais quelque facile que soit cette pente, i est toujours bien étonnant, dites-vous, qu'elle soit universelle, que tous la suivent sans exception, que pas un seul n'y résiste et ne pro teste, que la même passion entraîne en aveugle une génération tout entière, et que le consentement soit unanime dans un te! renversement du droit de la nature et des gens.
Je conviens que le fait est très-^xtrnordinaîre; mais, en le supposant très-certain, J9 le trouverois bien plus extraordinaire encore, s'ilavoitla vertu pour principe, car il faudroic que toute la génération présente se fût élevés par cette unique vertu à une sublimité qu'elle ne montre assurément en nulle autre chose, et que, parmi tant d'ennemis qu'a Jean-Jacques, il ne s'en trouvât pas un seul qui eût la maligne franchise de gâter la merveilleuse œuvre de tous les autres. Dans mon explication, un petit nombre de gens adroits» puissans, intrigans, concertés de longue main, abusant les uns par de fausses apparences, et animant les autres par des passions auxquelles ils n'ont déjà que trop de pente, fait tout concourir contre un innocent qu'on a pris soin de charger de crimes, en lui étant tout rooven de s'en laver. Dans l'autre explication, il faut que de toutes les générations la plus haineuse se transforme tout d'un coup tout entière, et sans aucune exception, en autant d'anges célestes en faveur du dernier des scélérats qu'on s'obstine à protéger et à laisser libre, malgré les attentats et les crimes qu'il continue de commettre tout à son aise, sans que personne nu monde ose, tant on craint do lui déplaire, scmger à l'en empêcher, ni même à les lui reprocher. Laquelle de ces deux suppositions vous parolt la plus raisonnable et la pins admissible? ,
Au reste, cette objection, tirée du concours unanime de tout le monde à l'exécution d'un complot abominable, a peut-être plus d'apparence que de réalité. Premièrement, l'art des moteurs de toute la trame a été de ne la pas Hôvniler égalomonl à tons les ynix. l's rn ont
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gnrdé le principal aecret entre un petit nombre de conjurés; ils n ont laissé voir au reste des hommes que ce qu'il falloit pour les y faire concourir. Chacun n'a vu Tobjet que par le côté qui pouvoit l'émouvoir, et n'a été initié dans le complot qu'autant que l'ezigeoit la partie de l'exécution qui lui étoit confiée. U n'y a peut-être pas dix personnes qui sachent à quoi tient le fond de la trame; et, de ces dix, il n*y en a peut-être pas trois qui connoissent assez leur victime pour être sûrs qu'ils noircissent un innocent. Le secret du premier complot est concentré entre deux hommes qui n'iront pas le révéler. Tout le reste des complices, plus ou moins coupables, se fait illusion sur des manœuvres qui, selon eux, tendent moins à persécuter rinnocencequ'à s'assurer d'un méchant. On a pris chacun par son caractère particulier, par sa passion favorite. S'il étoit possible que cette multitude de coopérateurs se rassemblât et s'éclairftt par des confidences réciproques, ils seroient frappés eux-mêmes des contradicrtions absurdes qu'ils trouveroient dans les faits qu'on a prouvés à chacun d'eux, et des motifs non-seulement différens, mais souvent contraires, par lesquels on les a fait concourir tous à l'œuvre commune, sans qu*aucun d'eux en vtt le vrai but. Jean-Jacques lui-même sait bien distinguer d'avec la canaille à laquelle il a été livré à Motiers, à Trye, à Monquin, des personnes d'un vrai mérite, qui, trompées plutôt que séduites, et, sans être exemptes de blftnie, à plaindre dans leur erreur, n'ont pas laissé, malgré l'opinion qu'elles avoient de lui, de le rechercher avec le même empressement que les autres, quoique dans de moins cruelles intentions. Les trois quarts peut-être de ceux qu'on a fait entrer dans le complot n'y restent que parce qu'ils n'en ont pas vu toute la noirceur. Il y a même plus de bassesse que de malice dans les indignités dont le grand nombre Taccable; et l'on voit à leur air, à leur ton, dans leurs manières, qu'ils Tout bien moins en horreur comme objet de haine , qu'en dérision comme infortuné.
De plus, quoique personne ne combatte ou* vertement l'opinion générale, ce qui seroit se compromettre à pure perte, pensez-vous que tout le monde y acquiesce réellement? Combien de particuliers peut-être, voyant tant de ma-
nœuvres et de mines souterraines, s'en indignent, refusent d'y concourir, et gémissent en secret sur l'innocence opprimée I combien d'autres, ne sachant à quoi s'en tenir sur te compte d'un homme enlacé dans tantde pièges, refusent de le juger sans l'avoir entendu ; ei, jugeant seulement ses adroits persécuteurs, pensent que des gens à qui h ruse, la fausseté, la trahison, coAtent si peu, pourroient bien n'être pas plus scrupuleux sur Timposture! Suspendus entre la force des preuves qu'on leur allègue, et celles de la malignité des accusateurs, ils ne peuvent accorder tant de zèle pour la vérité, avec tant d'aversion pour la justice, ni tant de générosité pour celui qu'ils accusent, avec tant d'art à gauchir devant lui et se soustraire à ses défenses. On peut s'abstenir de l'iniquité, sans avoir le courage de la combattre. On peut refuser d'être complice d'une trahison, sans oser démasquer les trattres. Un homme juste, mais foiÛe, se retire alors de la foule, reste dans son coin; et, n'osant s'exposer, plaint tout bas ropprimé, craint l'oppresseur, er se tait. Qui peut savoir combien d'honnêtes gens sont dans ce cas ? Ils ne se font ni voir ni sentir : ils laissent le champ libre à vos messieurs jusqu a ce que le moment de parler sans danger arrive. Fondé sur l'opinion que j'eus toujours de la droiture naturelle du cœur humain, je crois que cela doit être. Sur quel fondement raisonnable peut-on soutenir que cela n'est pas? Voilà, monsieur, tout ce que je puis répondre à l'unique objection à laquelle vous vous réduisez, et qu'au reste je ne me charge pas de résoudre à votre gré, in même au mien, quoiqu'elle ne puisse ébraoler la persuasion directe qu'ont produite en moi mes recherches.
Je vous ai vu prêt à m'interrompre, et j'ai compris que c'étoit pour me reprocher le soin superflu de vous établir un fait dont vous convenez si bien vous-même que vous le tournez en objection contre moi, savoir qu'il n'est pas vrai que tout le monde soit entré dans le complot. Mais remarquez qu'en paroissant nous accorder sur ce point noua sommes néanmoins de sentimens tout contraires, en ce que, selon vous, ceux qui ne sont pas du complot pensent sur Jean-Jacqties tout comme ceux qui en sons, et que, selon moi, ils doivent penser tout au-
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trônent. Ainsi votre exception, que je n admets pas, et la mienne, que vous n'admettoz pas non plus, tombant sur des personnes diflférentM, 8*exclaent mutuellement, ou du moins ne ft*Kcordent pas. Je viens de vous dire sur quoi je fonde la mienne ; examinons la vôtre à présent.
D'honnêtes gens, que vous dites ne pas entrer dans le complot et ne pas haïr Jean- Jacques, voient cependant en lui tout ce que disent v voir ses plus mortels ennemis ; comme s'ii eo avoit qui convinssent de Téire et ne se vantassent pas de Taimer I En me faisant cette objection, vous ne vous êtes pas rappelé celleci qui la prévient et la détruit. S*il y a complot, tout par son effet devient facile à prouver à ceux même qui ne sont pas du complot ; et, quand ils croient voir par leurs yeux, ils voient, sans s* en douter, par les yeux d*au-
trui.
Si ces personnes dont vous parlent ne.sont pas de mauvaise foi, du moins elles sont certainement prévenues comme tout le public, et doivent par cela seul voir et juger comme lui. Et comment vos messieurs, ayant une fois la facilité de faire tout croire, auroient-ils négligé de porter cet avantage aussi loin qu'il pouvoit aller? Ceux qui, dans cette persuasion générale, ont écarté la plus sAre épreuve pour distinguer le vrai du faux, ont beau n'être pas à vos yeux du complot, par cela seul ils en sont aux miens ; et moi , qui sens dans ma conscience qu'où ils croient voir la certitude et la vérité, il n'y a qu'erreur, mensonge, imposture, puis-je douter qtt*il n'y ait de leur faute dans leur persuasion , et que, s'ils avoient aimé sincèrement la Térité, ils ne l'eussent bientôt démêlée à travers les artifices des fourbes qui les ont abusés? Mais ceux qui ont d'avance irrévocablement jugé l'objet de leur haine, et qui n'en veulent pas démordre, ne voyant en lui que ce qu'ils y veulent Toir, tordent et détournent tout au gré de leur passion, et, à force de subtilités, donnent aux choses les plus contraires à leurs idées l'interprétation qui les y peut ramener. Les personnes que vous croyez impartiales ont-elles pris les précautions nécessaires pour surmonter cesilli»ionsT
Le Fb. Mais, monsieur Rousseau, y pensezvous, et qu'exigez-vous ii du public? A vez-vous
T. IV
pu croire qu*i| examineroit la chose ausdi scrupuleusement que vous?
RODSS. H en eût été dispensé sans doute, s'il se fût abstenu d'une décision si cruelle. Mnis en prononçant souverainement sur l'honneur et sur la destinée d'un homme , il n a pu sans crime négliger aucun des moyens essentiels et possibles de s'assurer qu'il prononçoii justement.
Vous méprisez, dites-vous, un homme abject, et ne croirez jamais que les heureux penchans que j'ai cru voir dans Jean- Jacques puissent compatir avec des vices aussi bas que ceux dont il est accusé. Je pense exactement comme vous sur cet article ; mais je suis aussi certain que d'aucune vérité qui me soit connue que cette abjection, que vous lui reprochez, est de tous les vices le plus éloigné de son naturel. Bien plus prés de l'extrémité contraire, il a trop de hauteurdans Tâme pour pouvoir tendre à l'abjection. Jean-Jacques est foible, sans doute, et peu capable de vaincre ses passions; mais il ne peut avoir que les passions relatives à son caractère, et des tentations basses ne sauroient approcher de son cœur. La source de toutes ses consolations est dans l'estime de lui-même. H seroit le plus vertueux des hommes si sa force répondoit à sa volonté. Mais avec toute sa foiblesse il ne peut être un homme vil, parce qu'il n'y a pas dans son àme un penchant ignoble auquel il fût honteux de céder. Le seul qui Teût pu mener au mal est la mauvaise honte, contre laquelle il a lutté toute sa vie avec des efforts aussi grands qu'inutiles, parce qu'elle tient à son humeur timide qui présente un ob-stade invincible aux ardens désirs de son cœur, et le force à leur donner le change en mille façons souvent blâmables. Voilà Tunique source de tout le mal qu'il a pu faire, mars dont rien ne peut sortir de semblable aux indignités dont vous l'accusez. Eh I comment ne voyezvous pas combien vos messieurs eux-mêmes sont éloignés de ce mépris qu'ils veulent vous inspirer pour lui? Comment ne voyez-vous pas que ce mépris qu'ils affectent n'est point réel, qu'il n'est que le voile bien transparent d'une estime qui les déchire, et d'une rage qu'ils cachent très-mal? La preuve en est manifeste/ On ne s'inquiète point ainsi des gens qu'on méprise. On en détourne les yeux , on les laisse
SECOND DIALOGUE
pour ce qu'ils sont, on faii à leur égard» noo pas ce que font vos messieurs à Tégard de Jean- Jacques, mais ce que lui-même fait au leur. Il n'est pas étonnant qu après l*avoir chargé de pierres ils le couvrent aussi de boue : tous ces procédés sont trës-concordans de leur part; mais ceux qu'ils lui imputent ne le sont guère de la sienne, et ces indignités auxquelles vous revenez sont-elles mieux prouvées que les crimes sur lesquels vous n'insistez plus? Non , monsieur; après nos discussions précédentes je ne vois plus de milieu possible entre tout admettre et tout rejeter.
Des témoignages que vous supposez iaopartiauxi les uns portent sur des faits absurdes et fauXy mais rendus croyables à force do pré-vention , tels que le viol , la brutalité» la débauche, la cynique impudence, les basses friponneries ; les autres» sur des faits vrais, mais faussement interprétés, tels que sa dureté, son dédain , son humeur colère et repoussante , l'obstination de fermer sa porte aux nouveaux visages, surtout aux quidams csjoleurs et pieu*reux, et aux anrogans mal appris.
Gomme je ne défendrai jamais Jean-Jacquea accusé d*asaassinat et d'empoisonnement , je n'entends pas non plus le justifier d'être un violateur de filles , un monstre de débauche, UQ petit filoum Si vous pouvez adopter sérieusement de pareilles opinions sur son compte , je ne pois que le plaindre, et vous plaindre aussi, vous qui caressez des idées dont vous rougiries^ comme ami de la justice, en y regardant de plus près, et faisant ce ^e j'ai fait. Lui débau* ehé, brutal, impudent, cyniqueauprès du çexe! Eh I j ai grand'peur que ce ne soit l'excès contraire qui Ta pordu, et que, s'il eût été ce que vous dites, il ne fût aujourd'hui bien moins maU heureux. Il est bien aisé de faire, à son arrivée, retirer les filles de la maison ; mais qu'est-ce que cela prouve , sinon la maligne disposition des parens envers lui ?
A-t-on l'exemple de quelque fait qui ait rendu nécessaire une précaution si bizarre et si aflFectée?et quen dut-il penser à^ son arrivée à Paris, lui qui venoit de vivre à Lyon trèsfamilièrement dans une maison très-estimable, où la mère et trois filles charmantes, toutes trois dans la fleur de Tâge et de la beauté, laocabloiont à Tenvi J*amitiéset de caresses? Est-
ce en abusant de cette familiarité près de ces jeunes personnes, est-ce par des manières rni des propos libres avec elles qu'il mérita l'indigne et nouvel accueil qui i'attendoît à Paris en les quittant? et même encore aujourd'hui, des mères très-sages craignent-elles de mener leurs filles chez ce terrible satyre, devant lequel ces autres-là n'osent laisser un moment les leurs, chez elles, et en leur présence ? En rériié, que des farces aussi grossières puissent abuser un moment des gens sensés, il Êaut en être témoin pour le croire.
Supposons un moment qu'on eût osé publier tout cela dix ans plus tôt, et lorsque Testimc des honnêtes gens, qu'il eut toujours dès sa jeunesse, étoit montée au plus haut degré : ces opinions, quoique soutenues des mêmes preuves, auroîent^-eltes acquis le même crédit chez ceux qui maintenant s*empressent de les adopter?
Non, sans doute, ils lesauroient rejetées avec indignation. Ilsauroient tous dit : • Quand un t homme est parvenu jusqu'à cet âge avec l'es- » time publique, quand sans patrie, sans fortune
• et sans asile, dans une situation gênée» et » forcé, pour subsister, de recourir sans cesse » aux expédiens, on n'en a jamais employé que
• d'honorables, et qu'on s'est fait toujours » considérer et bien vouloir dans sa détresse,
• on ne commence pas après Page mûr, et i quand tous les yeux sont ouverts sur nous,
• à se dévoyer de la droite route , pour s*en- » foncer dans les sentiers bourbeux du vice;
• on n'associe point la bassesse des plus vris » fripons avec le courage el réiévaiion des » âmes fiéres , ni Pamour de la gloire aux » manœuvres des filous ; et si quarante ans » d*honneur permeltoient à quelqu'un de se » démentirsi tard à ce point, il perdroit bientôt
• cette vigueur de sentiment, ce ressort, cette » franchise intrépide qu'oo'n'a point avec des t passions basses, et qui jamais ne survit à » rhonneer. Un fripon peut être l&che, un mé^ » chant peut être arrogant ; mais la douceur de » r innocence , et la fierté de la vertu, ne peui vent s'unir que dans une belle âme. »
YoiU ce qu'ils auroient tous dit ou pensé, et ils auroient certainement refusé de le croire atteint de vices aussi bas, à moins qu'il n'en eût été convaincu sous leurs yeux. Ils auroient du ou>ins voulu l'étudier eux-mêmes avant de
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un
Je jnger si décidément et si cruellement. Ils { que je n'en croirois pas à mes yeux. Quand
nuroieDC fait ce que j*ai fait; et, avec l'imparualité qae tous leur supposez, ils auroient tiré ae leurs recherches la môoie conclusion que je tire des miennes* Us n'ont rien fait de tout cela; les preuves les plus ténébreuses, les témoisuagesks pins suspects, leur ont suffi pour M décider en mal sans autre vérification, et ils oDt soigneusement éviié tout éclaircissement qui poavoîi leur montrer leur erreur. Donc, quoi que rous en puissiez dire, ils sont du complot; car ce que j'appelle en être n'est pas seo/einent être dans le secret de vos messiears, je présume que pen de gens y sont admis ; mais ceit adopter leur unique principe f c'est se faire, comme eus, une loi de dire à lout le monde» et de cacher au seul accusé le mal qu'on pense ou qu'on feint de penser de lui, et les raisons sur lesquelles on fonde ee jugement, afin de le mettre hors d*éut d y répondre, et de faire entendre les siesnes; car, siiftt qu'on s'est laissé persuader qu'il faut le juger» nonseulemeot sans reniendre, mais sans en être enieiidii, tout le reste est forcé , et il n'est pas nossihfe qu'on résiste à tant de témoignages si bien arrangés, et mis à Tabri de Tinquiétante épreuve des réponses de raocusé. Gomme tout le succès de la trame dépendoit de cette imporunte précaution» son auteur aura mis toute la sagacité de 90U esprit i donner à cette injustice le tour le plus apécieuK, et à la convrir môme d'un vernis de bénéficenoe et de générosité, quin'eêt ébloui nul esprit impartial, maM qu'on s'est eavressé d'admirer, i l'égard d'un homme qu'on n'estimoit que par force, et dont les singularités n'étoicnt vues de bon œil par qui que cef&t.
Tout tient à la première aceusation qui l'a fait déchoir» tout d'un coup» du titre d'honnête boaune qu'il avoit porté jusqu'alors» pour y substituer celui du plus affreux scélérat. Qui* conque a Vkim saine et croit vraiment à la probité ne se départ pas aisément de l'estime fondée qu'il n conçue pour un homme de bien, ie vcrrois ooiaunettre un crime» s'il étoit possible, ou Caire une action basse i myior4i-maréchal (*) ,
(*) Il ««t Tral que mylord-nuiréchil fst d'une illiitCrc naiffiiiee, et J«aiKlaoqiiei an homuM du peuple i mais II but pen- «w ^e ng—ienn^ t^ pêOê kt, n'a fm, en gënëral, une opibien niMioie de la haute vertu deigepide qualité, et qne
j'ai cru de Jean-Jacques tout ce que vous m'avez prouvé, c'étoit en le supposant convaincu. Changer à ce point, sur le compte d'un homme estimé durant toute sa vie, n'est pas une chose facile. Mais aussi ce premier pas fait , tout le reste va de lui-même. De crime en crime, un homme coupable d'un seul devient, comme vous l'avez dit, capable de tous. Rien n'est moins surprenant que le passage de la méchanceté à l'abjection, et ce n'est pas la peine de mesurer si soigneusement l'intervalle qui peut quelquefois séparer un scélérat d'un fripon. On peut donc avilir tout à son aise l'homme qu'on a commencé par noircir. Quand on croit qu'il n'y a dans lui que du mal » on n'y voit plus que cela; ses actions bonnes ou indifférentes changent bientôt d'apparence avec beaucoup de préjugés et un peu d'interprétation I et l'on rénraae alors ses jugemens avec autant d'assurance que si ceux qu'on leur substitue étoient mieux fondés. L'amour-propre fait qu'on veut toujours avoir vu soi-même ce qu'on sait» ou qu'on croit savoir d'ailleurs. Rien n'est si manifeste auasitAt qu'on y regarde» on a honte de no l'avoir pas aperçu plus tôt : mais c'est qu'on étoit si distrait ou si prévenu qu'on ne portoit pas son attenu'on de ce côté ; c'est qu'on est si bon soi-même qu'on ne peut supposer la méchanceté dans autrui.
Quand enfia Teogouement, devenu général»
parvient à l'excès» on ne se contente plus de lout croire ; chacun » pour prendre part à la fête» cherche à renchérir» et tout Je monde, s'affeaionnant à ce système» se pique d'y ap^ porter du sien pour l'orner ou pour l'affennir. Les ans se sont pas plus empressés d'inventer que les autres de croire. Toute imputation passe en preuve invincible ; et si l'on apprenoit aujourd'hui qu'il s'est commis un crime dans la lune» il seroit prouvé demain» plus clair que le jour, à tout le monde» que c'est Jean^Jacques qui en est l'auteur.
La réputation qu'on lui a donnée» une fois bien étdbKe» i} est donc très-nsturel qu'il en résulte» mêma chez les gens de bonne foi» lee effets qu^ vous m'sve? détaillés* S'il fait nne erreur de compte» ce sera toujours à dessein;
IlilBtoIre de Jean-J acquêt ne doit pu natarellement agrandir ceUe opinlaii.
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est-elle à son avantage, c'est une friponnerie : est-elle à son préjudice» c'est une ruse. Un homme ainsi vu, quelque sujet qu'il soit aux oablist aux distractions, aux balourdises, ne peut plus rien avoir de tout cela : tout ce qu'il fait par inadvertance est toujours vu comme fait exprès. Au contraire» les oublis, les omissions, les bévues des autres à son égard, ne trouvent plus créance dans l'esprit de personne; s'il les relève, il ment; s*il les endure, c'est à pure perte. Des femmes étourdies, de jeunes gens évaporés, feront des qi^proquo dont il restera chargé ; et ce sera beaucoup si des laquais gagnés ou peu fidèles, trop instruits des sentimens des maîtres à son égard, ne sont pas quelquefois tentés d'en tirer avantage à ses dépens, bien sûrs quel'afïaire ne s'éclaircira pas en sa présence, et que, quand cela arriveroit, un peu d'effronterie, aidée des préjugés des maîtres, les tireroit d'afibire aisément.
J'ai supposé, comme vous^ ceux qui traitent avec lui, tous sincères et de bonne foi ; mais si l'on cherchoit à le tromper pour le prendre en faute, quelle facilité sa vivacité, son étourderie, ses distractions» sa mauvaise mémoire, ne donueroient-elles pas pour cela I
D'autres causes encore ont pu concourir à ces faux jugemens. Cet homme a donné à vos messieurs, par ses Confessions , qu'ils appellent ses Hémoires, une prise sur lui qu'ils n'ont eu garde de négliger. Cette lecture qu'il a prodiguée à tant de gens, mais dont si peu d'hommesiétoient capables, et dont bien moins encore étoient dignes, a initié le public dans -tottteii ses foiblesses, dans toutes ses fautes les plus-secrètes. L'espoir que ces Confessions ne seroient vues qu'après sa mort lui avoit donné le courage de tout dire et de se traiter avec une justice souvent même trop rigoureuse. Quand il se vit défiguré parmi les hommes, au point d'y passer pour un monstre, la conscience, ^ qui lui faisoit sentir en lui plus de bien que de '' mal, lui donna le courage que lui seul peut-être eut, et aura jamais, de se montrer tel qu'il étoit ; il crut qu'en manifestant à plein l'intérieur de son ftme, et révélant ses Confessions j Texplication si franche, si simple, si naturelle, de tout ce qu'on a pu trouver de bizarre dans sa conduite, portant avec elle son propre témoignage, fcroit sentir la vérité de ses décla-
rations, et la fausseté des idées horribles et fantastiques qu'il voyoit répandre de lui, sans en pouvoir découvrir la source. Bien loin de soupçonner alors vos messieurs, la confiance en eux de cet homme si défiant alla, non-seulement jusqu'à leur lire cette histoire de son Ame, mais jusqu'à leur en laisser le dépAt assez long-temps. L'usage qu'ils ont fait de cette imprudence a été d'en tirer parti pour diflbmer celui qui l'avoit commise ; et le plus sacré dépêt de l'amitié est devenu, dans leurs mains, l'instrument de la trahison. Ils ont travesti ses défauts en vices, ses fautes en crimes, les foiblesses de sa jeunesse en noirceurs de son ftge mûr; ils ont dénaturé les effets, quelquefois ridicules, de tout ce que la nature a mis d^aimable et de bon dans son Ame, et ce qui n*est que des singularités d'un tempérament ardent, retenu par un naturel timide , est devenu par leurs soins une horrible dépravation de coeur et de goût. Enfin, toutes leurs manières de procéder à son égard , et des allures dont le vent m'est parvenu , me portent à croire que pour décrier ses Confessions f après en avoir tiré contre lui tous les avantages possibles, ils ont intrigué, manœuvré, dans tous les lieux où il a vécu, et dont il leur a fourni les renseigneraens, pour défigurer toute sa vie, pour fabriquer avec art des mensonges, qui en donnent l'air à ses Confessions^ et pour lui Ater le mérite de la franchise, même dans les aveux qu'il foit contre lui. Eh I puisqu'ils savent empoisonner ses écrits, qui sont sous les yeux de tout le monde, comment n'empoisonneroient-ils pas sa vie, que le public ne éonnott que sur leur rapport?
VHéloîse avoit tourné sur lui les regards des femmes; elles avoient des droits assez naturels sur un homme qui décrivoit ainsi l'amour; mais n'en connoissant guère que le jphysique, elles crurent qu'il n'y avoit que des sens trèsvifs qui pussent inspirer des sentimens si tendres, et cela put leur donner de celui qui les exprimoit plus grande opinion qu'il ne la méritoit peut-être. Supposez cette opinion , portée chez quelquesHines jusqu'à la curiosité, et que cette curiosité ne fut pas assez tôt devinée ou satisfaite par celui qui en étoit l'objet, vous concevrez aisément dans sa destinée les conséquences de cette balourdise.
SECOND DIALOGUE
Quant i l'accueil sec et dur qu'il fait aux quidams arrogans ou pleureux qui viennent à lui, feo ai souvent été le témoin moi-même, et je eoBTiens qu'en pareilie situation cette conduite feroit fort imprudente daiis un hypocrite démasqué, quiy trop heureux qu*on voulût bien feindre de prendre le change, devroit se prêter, avec une dissimulation pareille, à cette feinte, et aux apparens ménageinens qu'on feroit semblant d'avoir pour lui. Mais osez-vous reprocher à un homme d'honneur outragé de ne pas se conduire en coupable, et de n'avoir pas, dans ses infortunes, la lâcheté d*un vil scélérat ? De quel œil voulez-vous qu'il en visage les perfides empressemens des traîtres qui Tobsèdent, et qui, tout en affectant le plus pur zèle, n'ont en effet d'autre but que de l'enlacêr de plus en plus dans les pièges de ceux qui les emploienil 11 faadroit, pour les accueillir, qu'il f4l en effet tel qu'ils le supposent ; il faudroit, qn'ansai fourbe qu'eux, et feignant de ne les pas pénétrer, il /enr rendit trahison pour trahiton. Tout 9oa crime est d'être aussi franc qu'ils aonc Aitz : mais après tout, que leur importe qu'il les reçoive bien ou mal? Les signes les plus manifestes de son impatience ou de son dédain n*ont rien qui les rebute. Il les outrageroit ouvertement qu'ils ne s'en iroiencpas pour cela. Tous de concert laissant à sa porte les aentimens d'honneur qu'ils peuvent avoir, ne lui montrent qu'insensibilité, duplicité, làdieté, perfidie, et sont auprès de lui comme il «leTroit être auprès d'eux, s'il étoit tel qu'ils le représentent; et comment voulez-vous qu'il leur montre une estime qu'ils ont pris si grand soin de ne lui pas laisser? Je conviens que le mépris d'un homme qu'on méprise soinmême est facile è supporter : mais encore n'est-ce pot ches lui qu'il faut aller en chercher les marques. Malgré tout ce patelinage insidieux, pour peu qu'il croie apercevoir, au fond des âmes, des sentimens naturellement honnêtes, et qnelques bonnes dispositions, il se laisse encore subjuguer. Je ris de sa simplicité, et je Ten fais rire lui-même. Il espère toujours qu'en le voyant tel qu'il est quelques-uns du moins ■'auront plus le courage de le haïr, et croit, à Ibice de franchise, toucher enfin ces cœurs de bronze. Vous concevez comment cela lui réusstt; il le voit lui-même, et, après tant de tris-
tes expériences, il doit enfin savoir à quoi s'en tenir.
Si vous eussiez fait une fois les réflexions que la raison suggère, et les periquisitions que la justice exige, avant de juger si sévèrement un infortuné, vous auriez senti que dans une situation pareille à la sienne, et victime d'aussi détestables complots, il ne peut plus, il ne doit plus du moins se livrer, pour ce qui l'entoure, à ses penchans naturels, dont vos messieurs se sont servis si long-temps et a?ec tant de succès pour le prendre dans leurs filets. II ne peut plus, sans s'y précipiter lui-même, agir en rien dans la simplicité de son cœur. Ainsi ce n'est plus sur ses œuvres présentes qu'il faut le juger, même quand on pourroit en avoir le narré fidèle. Il faut rétrograder vers le temps où rier* ne Tempèchoit d'être lui-même, ou bien le pénétrer plus intimement, inftts el in cu^e, ponry lire immédiatement les véritables dispositions de son àine, que tant de malheurs n'ont pu aigrir. En le suivant dans les temps heureux de sa vie, et dans ceux même où, déjà la proie de vos messieurs, il ne s'en doutoit pas encore, vous eussiez trouvé l'homme bienfaisant et doux qu'il étoit et passoit pour être avant qu'on l'eût défiguré. Dans tous les lieux on il a vécu jadis, dans les habitations où on lui a laissé faire assez de séjour pour y laisser des traces de son caractère, les regrets des habitans l'ont toujours suivi dans sa retraite ; et seul peutêtre de tous les étrangers qui jamais vécurent en Angleterre, il a vu le peuple de Wootton pleurer à son départ. Mais vos dames et vos messieurs ont pris un tel soin d'effacer toutes ces traces, que c'est seulement tandis qu'elles étoient encore fraîches qu'on a pu les distinguer. Montmorency, plus près de nous, offre un exemple frappant de ces différences. Grâce à des personnes que je ne veux pas nomrher, et aux oratoriens devenus, je ne sais comment, les plus ardens satellites de h ligue, vous n'y retrouverez plus aucun vestige de l'attachement, et j^ose dire de la vénération qu'on y eut jadis pour Jean-Jacques, et tant qu'il y vécut, et après qu'il en fut parti : mais les traditions du moins en restent encore dans la mémoire des honnêtes gens qui fréquentoient alors ce pays-là.
Dans ces épanchemens auxquels il aime en^
SBCOND DIALOGUE.
core à se livrer, et souvent avec plus déplaisir que de prudence, il m*a quelquefois confié ses peines, et j*ai vu que la patience avec laquelle il les supporte n'ôtoiirien à l'impression qu'elles font sur son cœur. Celles que le temps adoucit le moins se réduisent à deux principales, qu'il compte pour les seuls vrais maux que lui aient faits ses ennemis. La première est de lui avoir ôté la douceur d'élre utile aux hommes, et secourable aux malheureux, soit en lui en ôtant les moyens, soit en ne laissant plus approcher de lui, sous ce passe-port, que des fourbes qui ne cherchent à l'intéresser pour eux qu'afiii de sinsinuer dans sa confiance, Tépier et le trahir. La façon ddtnt ils se présentent, le ton qu'ils preanenten lui parlant, les fades louanges quils lui donnent, le patelinage qu Us y joignent, le fiel qu'ils fie peuvent s'abstenir d'y mêler, tout décèle en eux de petits histrions grimaciers qui ne savent ou ne daignent pas mieux jouer leur rôle. Les lettres qu'il reçoit ne sont, avec des lieux communs de colléget et des leçons bien magistrales «ur ses devoirs envers ceux qui les écriveui, que de sottes déclamations contre les grands et lets riches^ par lesquelles on croit bien le leurrer ; d'ameras^rcasmes sur tous les étals ; d'aigres reproches à la fortune, de priver un grand homme comme l'auteur de la lettre, et, par compagnie» Tautre grand homme à qui elle s adresse, des honneurs et des biens qui leur étoicnt dus, pour les pro* diguer aux indijgnes ; des preuves tirées de là, qu'il n'exisie point de Providence; de pathétiques déclarations de la prompte assistance dont oa a besoin, suivies de fières protestations de n'en vouloir néanmoins aucune. Le tout finit d'ordinaire par la confidence de Ja ferme résolution où Ton est de se tuer, et par l'avis que cette résolution sera mise en exéeution somca si Ton ne reçoit bien vite une réponse satisfaisante à la lettre.
Après avoir été plusieurs fois très*soitement la dupe de ces menaçans suicides, il a fini par se moquer, et d'eux, ei de sa propre béMse- Mais quand ils n'ont plus troQté la fociliié de s'introduire avec ce pathos, ils ont bieutôt re«pris leur allure naturelle, et substitué» pour forcer sa porte« la férocité des tigres à la flexi* bilité des serpens. Il faut avoir vu les assauts que sa femme est forcée de pouienir sans cesse.
les injures et les outrages qu'elle essuie journellement de tous ces humbles admirateurs, de tous ces vertueux infortunés, à la moindre résistance qu'ils trouvent» pour juger du motif qui les amëjse^ et des gens qui les envoienL Croyez-vous qu'il ait tort d'éconduire toute cette canaille, et de ne vouloir pas s'en fausser subjuguer? Il lui faudroit vingt ans d'application pour lire seulement tous les manuscrits qu'on le vient prier de revoir, de corriger, de refondre, car son temps et sa peine ne coûtent rien à vos messieurs [*); il lui faudroit dix mains et dix secrétaires pour écrire les requêtes, placets, lettres, mémoires, oomplimens, vers, bouquets, dont on vient à reovi Je charger, vu la grande éloquence de sa plume, et la grande bonté de son cosur; car c'est toujours là l'ordinaire refrain de ces personnages sincères. Aufflotd'humanité, qu'ont appris à bourdonner autour de lui des essaims de çuépes, eUes prétendent (e cribler de leurs aiguillons bien à leur aise» sans qu'il ose s'y dérober, et tout ce q^i lui peut arriver de plus heureux est de s'en délivrer avec de Targenl» dont ils Je remercient ensuite par des injures.
Après avoir tant récàauffè de aerpéna dans son sein, il s'est enfia déterminé, fMir une réflexion très*simple, jt se «onduirnoomme il Ait avec tous ces nouveaux venus. A force de bontés el de soins généreux» vos measinura» parvenus a le rendre exécrable à tout le monde* ne lui ont plus laissé l'estime de personne^ Tant homme ayant de la droiture et de Tkonnenr ne peut plus qu'abhorrer et fuir «n être anasi dléfiguré ; nul homme sensé n'en peut lien eapérar de bon. Dans cet état, qun pe«i>il donc pcaaer de ceux qui s'adressent à lui par préférence» le recherchent, le oc«iblent d'éloges, lui dnniau<dent, ou des services, ou son amitié ; qui, dans l'opinion qu'ils ont de lui, désirent néanmoins d'être liés ou redevables au dernier des scélérats? Peuvent-ils même ignorer ifue, Juin qu'il ait ni crédit, ni pouvoir, ni &veur auprès de personne, l'iniérétqu'il pourrott prendre à eux
(*) Jfi dûi« ponrtaot rouvre jiuUoe à ceuK qui m'oStreal d» payer mes peines, et qui sont en assez grand nombre. Au moment même où i*écrls ceci, une éaoM de pKnkim vient de me propeeer d^nselrtmei. eneuendiutmieii*. pp«r luA^pireune belle lettre à «in prince. C'est doramase que Je ne me fois pas
I avisé de lever boutique sous les charniers des Innooens; J'y au-
t ro&spaUreaiieable^meiafbiKt.
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M hréii qae leur nirire amsî bien qa'à lut, que tooC reflet de sa recommandation seroit, on de les perdre s'ils aroîenr en reeours à Int de bonne fbî, os d'en faire de nouveaux tratlros destinés à fealacer perses propres bienfaits? En tonte sopposiiion poesibîe» avec les jugemens portés de lai dans le monde, qfutconque ne fatsse pas de retonrir à hii, n*est-i! pas lui-même nn homme jngé? et quel honnête homme peut prendre îniérèt à de pareils misérables? S'ils n*étoieiiC pas des fourbes, ne seroîent-ils pas tMJoan des inAmes?et qvi peut imptorer des bienlaiiBd'nn homme qu*îl méprise n'esl-il pas hii-méme encore phis méprisable que lut ?
Si MMis ces empressés ne veneicnt que pour Toir et dMrcber ce qui est, sans doute il aurort tort de le» èoooduire; mais pas un seul D*a cet objet, et il foiudroit bien peu oonnotire les hommes et \a miaatMNi de Jean*lacques pom> espérer de iotts ces gene-là ni Térité ni fidélité* Ceux qui aoni payés realeot (pigaer leur argent, et ils anvettl bîcn qu'ils n'ont qu'un seul moyen pour cela, qui est de dire, non ee qui esi, mais ce qm plaie, H qu'ils seroient mai venus à dire do bien de lui. Ceux qui Tépieni de leur propre mouvement, mus par leur passion, ne verront jamaÎB que ce qui la latte ; anenn ne vient pour voir ce qu'il voit, mais pour l'interpréter à sa mode. Le blanc ei le noir, le pour et le contre, leur servent paiement. Donae-t-il Taumêne, abl lecaSard 1 1^ refuse-i-il, voilà cet homme si charitable I S'il s'enflamme ee parbotde la vertu, c'est uo tartufe; s'il s'anisM en parlant de l'amour, c'est un satyre ; s'il lit la gazette (*), il médite une conspiration; s'il cueille une roie, on cherche quel poison la rose contient Troavei à un homme ainsi vu quelque propns qui soit iimocent, quelque action qui ne aoii pss nn crime, je vous en défie«
Si J'admiiUstration publique eUe^même eût été moins prévenue ou de boime foi, la constante uniformité de so vie, égeto et simple, l'eèl bientôt désabusée; elle aur^'t comprist qe'eUe ne verrait jamais que les ipêaies choses, et que
C) A la ffcinde ntUfictkMi de mei trè«-Uu)i|ifU (^trQoa, |e «■•■ee I cette trtite lecture, demiue iodifTéreate à un bommo filM A MDda lMd^*rait étnoser wr la lerre. Je n'y at plus nf pttiB. lU neril* Il9Mi4e ^ 4e« étre&qoi m n^osQatrtap, elicrt pour mol comme noe autre sphère ; et Je suis ^unl pcti miluM iHaotmiiii é'appreadr» ee qui te fait dans le monde Vit ce ^ fo pane à aif^rs sa «mi Feiii«»<natani .
c*étoit bien perdre son argent, son temps et ses peines, que d'espionner nn homme qui vivoit ainsi. Mais comme ce n*est pas l'a vérKé qu'on cherche, qu'on ne veut que noircir la victime, etqn'an lieu d'étudier son caractère on ne veut que le diffiamer, peu importe qu'il se conduise bien ou mal, et qu'il soit innocent ou coupable. Tout ce qui importe est d'être assez au fait de sa conduite pour avoir des points fixes snr lesquels on paisse appuyer le système d'imposture dont il est l'objet, sans s'exposer à être convaincn de mensonge, et voilà à quoi l'espionnage est uniquement destiné. Si vous me reproches ici de rendre à ses accusateurs les imputations dont ils le chargent, j'en conviendrai sans peine, mais avec cette différence qu'en parlant d'eux Rousseau ne s'en cache pas. Je ne pense même, et ne dis tout ceci qu'avec la plus grande répugnance. Je voudrois do tout mon cœur pouvoir croire que le gouvernement est à son égard dans Terreur de bonne foi, mais c'est ee qui m*est impossible. Quand je n'aurois nulle autre preuve du contraire, la méthode qu'on suit avec luim'en fournirort une invincible. €e n*est point aux méchans qu'on fait toutes ces choses^là, ce sont eux qui les font aux autres.
Fesea la conséquence qui suit de là. Si l'administration, si la police eMe-mén>e trempe dans le complot pour abuser le pnbfîc sur le compte de Jean-Jacques, quel homme au monde, quelqoe sage qu'il puisse être, pourra se garantir de l'erreur à son égard?
Que de raisons nous font sentir que, dans l'étrange position de cet homme infortuné, personne ne peut plus iuger de lui avec certitude, ni sur le rapport d'autrui, ni sur aucune espèce de preuve 1 11 ne suffit pas même de voir, il faut vérifier, comparer, approfondir tout par soir-»môme, ou s^batenir de juger, fci , par exemple, ^ est dair comme le Jour qu'à s*en tenir au témoignage àes autres le reproche de dureté et d'ineommisération, mérité ou non, lui seroil toujours également inévitable : car, supposé un moment qu'il remplit de toutes ses forces les devoirs d'humanité, de charité, de bienCsisance, dent tout homme est sans eost^e entouré, qnîest»ce qui lui rendroit dans le public la justice de les avoir rempNs? Ce ne serolt pas lui-^nème; à moins qu'il n'y mt^ cette os-
SECOND DIALOGUE
tentation ptillosopniqae qui ij|&te l'œuvre par le moiiF. Ce ne seroit pas ceux envers qui il k»8 auroit remplis, qui deviennent, sitôt qu'ils l'approchent, ministres et créatures de vos messieurs; ce seroit encore moins vos messieurs eux-mêmes, non moins zélés à cacher le bien qu il pourroit chercher à faire, qu à publier à grand bruitceluiqu'ilsdiàentlui faire en secret. En lui faisant des devoirs à leur mode pour le blâmer de ne les pas remplir, ils tairoient les véritables qu'il auroitrempiisdetoutson cœur, et lui feroient le même reproche avec le mémo succès; ce reproche ne prouve donc rien. Je remarque seulement qu'il étoit bienfaisant et bon, quand, livré sans gène à son naturel, il suivoit en toute liberté ses penchans; et maintenant qu'il se sent entravé de mille pièges, entouré d'espions, de mouches, de surveillans; maintenant qu'il sait ne pas dire un mot qui ne soit recueilli, ne pas faire un mouvement qui 'tte soit noté, c'est ce temps qu'il choisit pour lever le masque de Thypocrisie, et se livrer à cette dureté tardive, à tous ces petits larcins de bandits dont l'accuse aujourd'hui le public ! Convenez que voilà un hypocrite bien bèie, et un trompeur bien maladroit. Quand je n'aurois rien vu par moi-nïème, cette seule réflexion me rendroit suspecte la réputation qu'on lui donne à présent. Il en est de tout ceci comme des revenus qu'on lui prodigue avec tant de magnificence. Ne faudroit-il pas dans sa position qu'il fût plus qu'imbécile, pour tenter, s'ils étoienl réels, d'en dérober un moment la connoissance au public?
Ces réflexions sur les friponneries qu'il s'est mis à faire, et sur les bonnes œuvres qu'il ne fait plus, peuvent s'étendre aux livres qu'il fait et publie encore, et dont il se cache si heureusement, que tout le monde, aussitôt qu'ils paroissent, est instruit qu'il en est l'auteur. Quoil monsieur, ce mortel si ombrageux, si farouche, qui voit à peinS approcher de lui un seul homme qu'il ne sache ou ne croie être un traître ; qui sait ou qui eroit que le vigilant magistratchargé desdeux départemensdela police et de la librairie le tient enlacé dans d'inextricables filets, ne laisse pas d'aller barbouillant éternellement des livres à la douzaine, et de les confier sans crainte au tiers et au quart pour les
priment, se publient, se. débitent hautement sous son nom, même avec une affectation ridicule, comme s'il avoit peur de n'être pas connu ; et mon butor, sans voir, sauf soupçonner même cette manœuvre si publique, sans jamais croire être découvert, va toujours prudemment soa train, toujours barbouillant, toujours imprimant, toujours se confiant à des confidens si discrets, et toujours ignorant qu'ils ae moquent de lui 1 Que de stupidité pour tant de finesse I que de confiance pour un homme aussi soupçonneux I Tout cela vous parott-il donc si bien arrangé, si naturel, si croyable? Pour moi je n'ai vu dans Jean-Jacques aucun de ces deux extrêmes. Il n'est pas aussi fin que vos messieurs, mais il n'est pas non plus aussi bête que le public, et ne se paierait pas comme lui de pareilles bourdes. Quand un libraire vient en grand appareil s*établir à sa porte, que d'autres lui écrivent des lettres bien amicales^ lui proposent de belles éditions, affectent d'avoir avec lui des relations bien étroites, il n'ignore pas que ce voisinage, ces visites, ces lettres lui viennent de plus loin ; et tandis que tant de gens se tourmentent à lui faire des livres dont le dernier cuistre rougiroit d'être l'auteur, il pleure amèrement les dix ans de sa vie employés à en faire d'un peu moins plats.
Voilà, monsieur, les raisons qui l'ont forcé de changer de conduite avec ceux qui l'approchent, et de résister aux penchans de son cœur, pour ne pas s'enlacer lui-même dans les pièges tendus autour de lui. J'ajoute à cela que son naturel timide et son goût éloigné de toute ostentation ne sont pas propres à mettre en évidence son penchant à faire du bien, et peuvent même, dans une situation si triste, l'arrêter quand il auroit Pair de se mettre en scène. Je Tai vu, dans un quartier très-vivant de Paris, s'abstenir malgré lui d'une bonne œuvre qui se présentoit, ne pouvant se résoudre à fixer sur Ini les regards malveillans de deux cents personnes ; et, dans un quartier peu éloigné, maii moins fréquenté, je l'ai vu se conduire différemment dans une occasiM pareille. Cette mauvaise honte ou cette blâmable fierté me semble bien naturelle à un infortuné sûr d'à* vance que tout ce qu'il pourra faire de bien sera mal interprété. 11 vaudrait mieux sans doute
foire imprimerengrandsecret?Ceslivress'im- i braver Tinjustice du public : mais avec une Ame
SECOND DIALOGUE
lit
hanta ei on naturel timide, qal peut se résoudre, en faisant une bonne action qu'on accusera d'hypocrisie, de lire dans les yeux des speemteurs l'îndigue jugement qu'ils en portent? Dans une pareille situation, celui qui Toudroit faire encore du bien s'en cachoroit eomme d'une mauvaise œuvre , et ce ne seroit pas ce secret-là qu'on iroît épiant pour le publier.
Quant à b seeonde et à la plus sensible des peines que lui ont faites les barbares qui le tourmentent, il In dévore en secret, elle reste en réserve aa fond de son cœur, il ne s'en est ouvert à personne, et je ne la saurois pas moimême s'il eût pu me la cacher. C'est par elle que, lai Atant toutes les consolations qui resloient à ea portée, ils lui ont rendu la vie à charge, antani qn*eUe peut l'être à un innocent. A ioçer du vrai but de vos messieurs pour toute leur conduite è son égard, ce but parott être de ramener par degrés, et toujours sans qu'il y paroisse, jusqu'au plus violent désespoir, et, sons l'air de l'intérêt et de la commisération , de le contraindre, à force de secrètes angoisses, à finir par les délivrer de lui. Jamais, tant qu'il vivra, ils ne seront, malgré toute leur vigilance, eaos inquiétude de se voir découverts. Malgré la triple enceinte de ténèbres qu'ils renforcent sans ceese autour de lui, toujours ils
trembleront qu'un trait de lumière ne perce par quelque fissure, et n'éclaire leurs travaux souterrains. Ils espèrent, quand il n'y sera plus, jonir plus tranquillement de leur œuvre; mais ils •e sont abstenus jusqu'ici de disposer tout-à-fait de lai, soit qu'ils craignent de ne pouvoir tenir cet attentat aussi caché que les autres, soit qn*ils se fiassent encore un scrupule d'opérer par eux-mêmes l'acte auquel ils ne s'en font Jucon de le forcer, soit enfin qu'attachés au plaisir de le tourmenter encore ils aiment mieux attendre de sa main la preuve complète de sa misère. Quel que soit leur vrai motif, ils ont pris tous les moyens possibles pour le rendre, è force de déchiremens, le ministre de la haine dont il est l'objet. Ils se sont singulièrement appliqués à le navrer de profondes et continuelles blessures, par tous les endroits sensibles de son cœur. Ils savoient combien il étoit ardent et sincère dans tous ses attachemens ; ils se sont appliqués sans reUche i ne lui pas laisser un
seul ami. Ils savoient que, sensible à ThonÂeur et à l'estime des honnêtes gens, il faisoit un cas très-médiocre de la réputation qu'oQ n^acquiert que par des talens; ils ont affecté de prôner les siens, en couvrant d'opprobre son carac* tère. Ils ont vanté son esprit pour déshonorer son cœur. Ils le connoissoient ouvert et franc jusqu'à l'imprudence, détestant le mystère et la fiiusseté ; ils l'ont entouré de trahisons, de mensonges, de ténèbres, de duplicité. Ils savoient combien il chérissoit sa patrie; ils n'ont rien épargné pourl'y rendre méprisable,et pour l'y faire haïr. I!s connoissoient son dédain pour le métierd auteur, combien il déploroit le court temps de sa vie qu'il perdit à ce triste métier, et parmi les brigands qui l'exercent; ils lui font incessamment barbouiller des livres, et ils ont grand soin que ces livres, très-dignes des plu^ mes dont ils sortent, déshonorent le nom qu'ils leur font porter. Ils l'ont fait abhorrer du peuple dont il déplore la misère, des bons dont il honora les vertus, des femmes dont il fui idolâtre, de tous ceux dont la haine pouvoit le plus l'affliger. A force d'outrages sanglans, mais tacites, à force d'atiroupemens, de chuchotemens, de ricanemens, de regards cruels et farouches, ou insuluins et moqueurs, ils sont parvenus à le chasser de toute assemblée, de tout spectacle , des cafés , des promenades publiques : leur projet est de le chasser enfin des rues, de le renfermer chez lui, de l'y tenir investi par leurs satellites, et de lui rendre enfin la vie si douloureuse qu'il ne la puisse plus endurer. En un mot, en lui portant à la fois toutes les atteintes qu'ils savoient lui être les plus sensibles, sans qu'il puisse en parer aucune, et ne lui laissant qu'un seul moyen de s'y dérober, il est clair qu'ils l'ont voulu forcer à le prendre. Mais ils ont tout calculé sans doute, hors la ressource de l'innocence et de la résignation. Malgré l'âge et l'adversité, sa santé s'est raffermie et se maintient : le calme de son âme semble le rajeunir; et, quoiqu'il ne lui reste plus d'espérance parmi les hommes, il ne fut jamais plus loin du désespoir.
J*ai jeté sur vos objections et vos doutes l'é» ' claircisscment qui dépendoit de moi. Cet éclaift cissement, je le répète, n'en peut dissipe! l'obscurité, même à mes yeux; car la réunion de toutes i*es causes est trop au-dessous de
T. IV
lat
TROISIÈME DIALOGUE
Teffet, pour qu*il n'ait pas quelque autre cause encore plus puissaute» qu'il m*est impossible d*imaginer. Mais je ne Irouverois rien du tout à TOUS répondre, que je n*en resterois pas moins dans mon sentiment, non par un enlAiement ridicule, mais parce que j'y vois moins d'4ntermédiairee entre moi et le personnage jugé, et que , de tous les yeux auxquels il faut que je m'en rapporte, ceux dont j'ai le moins à me défier sont les miens. On nous prouve» j'en conviens, des choses que je n'ai pu vérifier, et qui me tiendroient peut-être encore en doute, si Ton me prpuvoit, toutaussi bien, beaucoupd'autres choses que je sais très-certainement être fausses; et quelle autorité peut rester pour être crus en aucune chose i ceux qui savent donner au mensonge tous les signes de la vérité? Au reste, souvenez-vous que je ne prétends point ici que mon jugement fasse autorité pour vous; mais après les détails dans lesquels je viens d'entrer, vous ne sauriez blâmer qu'il la fasse pour moi, et quelque appareil de preuves qu'on m'étale en se cachant de raccusé, tant qu'il ne sera pas convaincu en personne, et moi présent, d*être tel que l'ont peint vos messieurs, je me croirai bien fondé à le juger tel que je l'ai vu moi-même,
A présent que j'ai faitcequevousavez désiré, il est temps de vous expliquer à votre tour, et de m'apprendre, d'après vos lectures, comment vous l'avez vu dans ses écrits.
Lb Fr. Il est tard pour aujourd'hui; je pars demain pour la campagne ; nous nous verrons à mon retour.
l'effet de votre conseiL Je les ai tas eiiio, ces lirres si justement détestés.
Rouss. Monsieur !.••
Lb Fb. Je Ica ai lus, non pas assez enoor» pour les bien entendre, mais assez pour y avoir trouvé, nombre, recueilli, des crimes irrémissibles, qui n'ont pu manquer de faire de lear auteur le plus odieux de tous les monstres , et l'horreur du genre humain.
Rovss. Que dites-vous? EstFce bieii tous qm parlez, et faites-vous à votre tour des énigmes? De grâce, expliquez- vous promptement. .
Lb Fb. La liste que je vous préaeale voos servira de réponse et d'explication* En la liaani nul homme raisonnable ne sera surpria de la destinée de lauteur.
Uocss. Voyons donc oette étrange liste.
Le Fb. La voilà. J'anrois pu la rendre ais^ ment dix fois plus ample, surtout si j'y avois fait entrer les nombreux articles qni ref^rdenf le métier d'auteur et le corps daa gens de lettres; mais ils sont si connus qu'il sufBt d'en donner un ou deux pour exemple. Dana ceux de toute espèce auxquels je me suis borné, et que j'ai notés sans ordre comme ils se sont présent tés, je n'ai fait qu'extraire et transcrire fidèlement les passages. Vous jugerez voMS-même des effets qu'ils ont dû produire» et dea qualifications que dutespérer leur auteur aiidtqtt'oa put l'en charger impunément.