‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 57 sur 158 · A MADAME LA MARECHALE DE LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

A MADAME LA MARECHALE DE LUXEMBOURG

Trerdoo, le 17 j nia 1768.

Vous l'avez voulu, madame la maréchale, ^e voilà donc exilé loin de tout ce qui m attachoû à la vie ! Est-ce un bien de la conserver i ce prix? Du moins en perdant le bonheur auquel vous m'aviez accoutumé, ce sera quelque consolation dans ma misère<)e songer aux motifs qui. m'ont déterminé.

Etant allé à Villeroy, comme nous en étions convenus, je remis à M. le duc la lettro que vous m'aviez donnée pour lui. Il me reçut en homme bien voulu de vous, et me donna une lettre pour le secrétaire de M. le commandant de Lyon ; mais réfléchissant en chemin que celui à qui elle étoit adressée pouvoit être absent ou malade, et qu'alors je serois plus embarrassé peut-être que si M. le duc n*avoît point écrit, je pris le parti d'éviter également Lyon et Besançon, afin de n'avoir à comparoftre par-devant aucun commandant ; et, prenant entre les deux une route moins suivie, /e sois venu ici, sans accident, par Salins et Pootarlier. Je dois pourtant vous dire qu'en passant à Dijon il fallut donner mon nom, et qu'ayant pris la plumedans l'intention de substituer celui de ma mère à celui de mon père, il me fut impossible d'en venir à bout : la main me trembloit tellement que je fus contraint deux fois de poser la plume; enfin le nom de Rousseau fut le seul que je pus écrire, et toute ma falsification consista à supprimer le J d'un de mes deux prénoms. Sitôt que je fus parti, je croyois toujours entendre la maréchaussée à mes trous* ses; et un courrier ayant passé la même nuit sous mes fenêtres, je crus aussitôt qu'il venoit m*arrêier. Quels sont donc les tourments au

Je lois arrîTé ici dans un accablement inconeerable; mais, depuis deux jours que j'y suis» je me sens déjà beaucoup mieux : l'air natal, l'accoeil de ramiiié, la beauté des lieux» la laisoD, toot concourt à réparer les fatigues du plus uiste voyage. Quand j'aurai reçu, de vos oouTelles^ que vous m'aurez dit que vous m'aimeitoujours, que M. le maréchal m'aura dit la même chose Je serai tranquille sur tout le reste. Quelque malheur qui m'attende, une consolation qui m'est sûre est de na l'avoir pas mérité. VoÛà» madame la maréchale, une lettre pour H. le prince de Conti ; je vous supplie de la lui hire s{réer » et d'y joindre tout ce qui vous ; paroicni propre à lui montrer la reconnoîs- ' laoœ dont je suis pénétré pour ses bontés. Quand Vionocence a besoin de faveurs et de grâces, elle est heureuse au moins de les recevoir d'une main dont elle peut s'honorer. Je roodfoîs écrire â madame la comtesse de Boufflers; maû l'heure presse, et le courrier ne repartira de huit jours.

N'ayant point encore commencé mes recherchff, /'ignore en quel lieu je fixerai ma rc- (raice : de nouvelles courses m'effraient trop pour la chercher bien loin d'ici. Tout séjour m'est hon pourvu qu'il soit ignoré, et que Tin* justice etb violence ne viennent pas m'y pour- MÛTre, et c'est un malheur qu'on n'a pas à crsfodreeu ce pays. Je n'ose vous demander des nouvelles, je les attends horribles ; mais les jugemensda parlement de Paris ne sont pas si respectables qu'on n'en puisse appeler à l'Europe et a la postérité. Je prends la liberté de TOUS recommander ma pauvre gouvernante.

Dus quel embarras je l'ai laissée, et quel bonheur pour elle et pour moi que vous ayez éié à Montmorency dans ces temps de nos calamités!

A m. LE WMÛCBkL DE LUXEMBOURG.

TverdnD, le 17 Juin 1762.

Je VOUS écrivis de Dôle, monsieur le maréchal, samedi dernier. Hier je vous écrivis d'ici par la route de Genève ; et je vous écris aujourd'hui par la route de Pontarlier. En voilà mainteoent pour huit jours avant qu'aucun courrier ne reparte. A Tégard de ceux de Paris

pour ce pays, on peut écrire presque tous les jours ; il y en a cependant trois de préférence., mais le mercredi est le meilleur.

Si quelque chose au monde pouvoit me consoler de m'étre éloigné de vous, ce seroitde retrouver ici , dans un digne Suisse, tout l'accueil de l'amitié, et dans tous les habitans du pays l'hospitalité la plus douce et la moins gè*nante. Je n'ai pourtant dit mon nom qu'à M. Roguin, et je ne suis connu de personne que comme un doses amis ; mais je ne pourrai éviter d'être présenté, aujourd'hui ou demain , à H. le bailli, qui est ici le gouverneur do la province. J'espère qu'en m'ouvrant à lui il me gardera.le secret.

Tous mes arrangemens ultérieurs dépendejit tellement de la décision de mademoiselle. Le Yasseur, qu'il faut que j'en sois instruit avant que de rien faire. Je verrai en attendant tous les lieux des environs où je puis chercher un asile; mais je ne le clioisirai qu'après que j'aurai su si elle veut le partager; et, là-dessus, je vous supplie qu'il ne lui soit rien insinué pour l'engager à venir si elle y a la moindre répugnance; car l'empressemeut de l'avoir avec moi n'est que le second de mes désirs; le premier sera toujours qu'elle soit heureuse et contente, et je crains qu'elle ne trouve ma retraite trop solitaire, qu'elle ne s'y ennuie. Si elle ne vient pas, je la regretterai toute ma vie; mais si elle vient, son séjour ici ne sera pas pour moi sans embarras ; cependant qu'à cela ne tienne, et fût-elle ici dès demain I

Une autre chose qui me tient en suspens, c'est le sort des petits effets que j'ai laissés: s'ils me restent, ce que mademoiselle Le Vàsseur ne voudra pas, et qui sera d'un plu»faciletrans« port, pourroit être emballé ou encaissé, et envoyé ici oar les soins de H. de Rougemont, banquier, rue Beaubourg , lequel est prévenu. Mais si le parlement ju§e à propos de tout confisquer et de s'enrichir de mes guenilles, il fau i que je pourvoie ici peu à peu aux choses dpm j'ai un absolu besoin. Voulez- vous bien, monsieur le maréchal, me faire donner un mot d'avis sur tout cela, et vous charger des letires que mademoiselle Le Vasseur peut avoir a ni'ccrire? car elle n'a pas mon adresse, et je souhaite qu'elle ne soit communiquée à personne, ne voulant plus être connu que de vous. Voici

CORRESPONDANCE

une lettre pour elle, le aie croit autorâé» par vos bontés» à prendre ces sortes de libertés.

Je ne tous ai point fait l'histoire do mon voyage ; il n*a rien de fort intéressant. Je ne vous renouvelle plus Texposition de mes sentimens, ils seront toujours les mêmes. Mon tendre attachement pour vous est à l'épreuve du teQips, de réioigfnement, des malheurs, de ces malheurs mêmes auxquels le cœur d'un honnête homme ne sait point se préparer, parce qu'il n'est pas foit pour l'igHominie, et qui Tabsor^ bent tout entier quand ib lui sont arrivés. En cachant ma honte à toute la terre, je penserai toujours à vous avec attendrissement, et ce précieux souvenir fera ma consolation dans mes misëres. Mais vous, monsieur le maréchal, daignerez-vous quelquefois vous souvenir d'un malheureux proscrit?

A MArnSMOlSELLS LB VASSEUII.

Tverduo, le 47 juin 1762.

Ma chère enfant, tous apprendrezavec grand plaisir que je suis en sûreté. Puissé-je apprendre bientôt que vous vous portez bien et que ▼ous m'aimes toujours! Je me suis occupé de vous en partant et durant tout mon voyage ; je m'occupe à présent du soin de nous réunir. Voyez ce que vous voulez faire, et ne suivez en cela que votre inclination; car quelque répugnance que j*aie i me séparer de vous après avoir si long-temps vécu ensemble, je le puis cependant su» inconvénient, quoique avec regret ; et même Totre séjour en ce pays trouve des difficultés qui ne m'arrêteront pourtant pas s'il vous convient d'y venir. Consultez-^ous donc, ma chère enflant, et voyez si vous pouiv •rez supporter ma retraite. Si vous venez, je tâcherai de vous la rendre douce, et je pourvoirai même, autant qu'il sera possible, à ce que vous puissiez remplir les devoirs de votre religion aussi souvent qu'il vous plaira. Mais si vous aimez mieux rester, faites-le sans scrupule, et je concourrai toujours de tout mon pouvoir à vous rendre la vie commode et agréable.

Je ne sais rien de ce qui se passe; mais les iniquités du parlement ne peuvent plas me surprendre, et il n'y a point d'horreurs auxquelles je ne sois déjà préparé. Mon enfAnt, ne me mé-

prises pas è cause de ma miaèrd. Les àommei peuvent me rendre malheureux, mais ils ns sauroient me rendre méchant ni injuste ; et voui savez mieux que personne <|ne je n'ai rien fnit contre les lois.

J'ignore comment on aura disposé des effeti <|ui sont restés dans ma maison ; j'ai tontn coo« fiance en la complaisance qu'a eue M . DnaMMilà do vouloir bien en être le gardien. Je crois que cda pour ralever bien desdiffiottitèsqued*atttiies auroient pu Caire. Je ne présume pas que le parlement, sont injuste qu'il est, ait la bassesse de confisquer mes guenilles. Cependnni, si oeh arrivoit, venez avec rien, mon enfant, et je serai consolé de toutquand je vous aurai près de moi. Si, comme je le crois, on ferme les yenx et qu'on vous laisse disposer du tout, consnltez MM. Mathas, Dumoulin, de La Roche, sur la manière de vous défaire de tout cela ou de la plus grande partie, surtout des livres et des gros meubles, dont le transport coûsaroit plus qu'ils ne valent ; et vous ferez emballer le resta avec soin, afin qu'il me soit envoyé par nne voie qui est connue de M. le maréchal : mais, avant tout, vous tâcherez de me faire parvenir uae malle pleine de litige et de hantes, dont j'ai un très-grand besoin, donnant avec la malle mi mémoire exact de tout œ qu'elle contient. Si vous venez, vous garderez ce qu'il y a de meilleur et qui occupe le moins de volume, poor l'apporter avec vous, ainsi que Tergent que le reste aura produit , dont vous vous servirez pour votre voyage. Si cela, joiotârappoinidu compte de'M. de La Roche, excédées qsi roas est nécessaire, vous le convertirez eo lettre de change par le banquier qui dirigera votre voyage ; car, contre mon attente, Yh\ trouvé qu'il faisoit ici très - cher vivre , que tout y coûtoit beaucoup, et que s'il faut nous remon^ ter absolument on meubles et bardes, ce ne sera pas une petite affaire. Vous savez qo*il y a l'épinette etquelques livres à restituer, et M. Mathas, et le boucher, et mon barbier i payer : je vous enverrai un mémoire sur tout cela. Vous avez dû trouver, dans le couvercle de la botte aux bonbons, trois ou quatre écosqui doirent suffire pour le payement du boucher.

Je ne suis point encore déterminé sur Pasile que je choisirai dans ce pays. J'attends votre réponse pour me fixer; car si vous ne veniez pas

16 n'aiftnproifi différemneni. Je tous prie de témoicMr k MM. Matbas et Damouiin, à oiadâniede Vardeiio, à MM. Atamanni et Handar, à M. 0C nadame de La Roche, et gioéralement i UMles le* peraonaes qui voua parotiroet a'in* téresser â mon sort, combien il m'en a coûté poor quitter si brusquement tons mes amis, et UD pays où j'étois bien yoolu. Vous savez le nai motif démon dé(>art ; si personne n'eût été compromis dans cette malbeurense affaire, je ne serois sûrement jamais parti, n'ayant rien à meieprodier. lie manquez pas auni de voir de ma part M. le curé, et de lui marquer arec qmlle édiicalioa j'ai toujours admiré son zèle et toats sa conduite, et combien j'ai regretté de n'éloigner d'un pasteur si respectable dont l'eiemTle «e reâdoîc meilleur. M. Alamanni sYcnt promis de me faire fsire un bandage semblable à un modble qu'il m'a montré, excepté que ee qui étoit è droite devoit être à ganclM) : je pense que ce bandage peut trèsbien se iaire sans mesure exacte, en n'ouvrant pss les bootonnièras, en sorte que je tes pourrois ftire ourrir ici à ma mesure. S'il voulott bien prendre la peine de m'en faire foire deux semblables, je lui en serois sensiblement obligé; TOUS aoriez le soin de lui en rembourser le prix et de me les euToyerdausla première malle qne roos me ferez parvenir. N'oubliez pas aussi les itnisi bougies, et soyez attentive à envelopper letoat avec le plus grand soin.

Âdîeo, ma obère enfant. Je me console un peu des embarras où je vpus laisse, par les bontés et la protection de M. le maréchal et de madame la maréchale, qai ne vous abandonneront pas au besoin. M. et madame Dubeltier m'ont paru bien disposés pour vous ; je souhaiterois que vous fissiez les avances d'un raccommodement, auquel ils se prêteront sûrement : que ne puis-je les raccommoder de même avec monsieur et madame de La Roche I Si j'étois resté j'aurois tenté cette bonne œuvre, et j'ai dans l'esprit que j^aurois réussi. Adieu derechef. Je vous recommande toutes choses, mais surtout de vous conserver et de prendre soin de vous.

A a. HOOLTOO.

Trerdon, l« 32 Jalii rrsa.

Ce que tous me marquez, cher Moultou, est

i peiae croyaMo. Quoi ! décrite saus être ouf I Et où esc te délit? où sont les preuves? Genevois, si telle est votre liberté, je la trouve peu regrettable. Cité A comparottre, J'étois oUigéd'obéir, au lieu qu'un décret de prise-decorps ne m ordonnant rien, je puis demeurer tranquilie. Ce n'est pas que je ne veuille purger le décret, et me rendre dans les prisons en teo^M et lien, curieux d'entendre ce qu'on peut avoir Ame dire ; car j'avoue que je ne l'imagine pus. Quant A présent, je pense qu'il est à propos de laisser au Conseil le temps de revenir sur lui-même, et de mieux voir ce qu'il a fait* D'ailleurs, il seroit A craindre que dans ce mo» ment de chaleur quelques citoyens ne vissent pas sans murmure le traitement qui m'est destiné, et cela pourroit ranimer des aigreurs qui doivent rester A jamais éteintes. Mon intention n'est pas déjouer un rôle, mais de remplir mon devoir.

Je ne puis vous dissimuler, cher Moultou, que, quelque pénétré que je sois de votre conduite dans cette afFaire, je ne saurois l'approuver. Le zélé que vous marquez ouvertement pour mes intérêts ne me fait aucun bien présent, et me nuit beaucoup pour Tavenir en vous nuisant A vous-même. Vous vous êtez un crédit que vous auriez employé trfes-utilement pour moi dans un temps phis heureux. Apprenez A louvoyer, mon jeune ami, et ne heurtez jamais de front les passions des hommes, quand vous voulez les ramener A la raison. L*envie et la haine sont maintenant contre moi A leur comble. Elles diminueront quand, ayanfrieputs long-tempa cessé d'écrire, je commencerai d'être oublié du public, et qu'on ne craindra plus de mot la vérité. Alors, si je suis encore, vous me servirez, et l'on vous écoutera. Maintenant taisez-vous; respectez la décision des magistrats et l'opinion publique; ne m'abandonnez pas ouvertement, ce seroit une lAcheté; mais pariez peu de moi, n'affectez point de me défendre, écrivez-moi rarement, et surtout gardez-vous de me venir voir, je vous le défends avec toute l'autorité de l'amitié; enfin, si voua voulez me servir, servez-moi A ma mode, je sais mieux que vous ce qui me convient.

J'ai fait assez bien mon voyage, mieux que je n'eusse osé l'espérer : mais ce dernier coup m*est trop sensible pour fie pas prendre un peu

COKRESPONDMCE.

âor ma santé. Depuis quelques jours je sens des douleurs qui m'annoncent peut-être une rechute. C'est grand dommage de ne pas jouir en paix d'une retraite si agréable. Je suis ici chez.un ancien et digne patron et bienfaiteur^ dont l'honorable et nombreuse famille m'accable» à son exemple, d'amitiés et de caresses. Mon bon ami, que j'aime à être bien voulu et caressé ! 11 me'semble que je ne suis plus malheureux quand on m'aime : la bienveillance est douce à mon cœur, elle me dédommage de tout. Cher Moultou, un temps viendra peut-être que je pourrai vous presser contre mon sein, et cet espoir me fait encore aimer la vie.

A M. DE GINGINS DE MOmV,

Membre du conseil soaverain de la^rëpoblique de Berne» et Seigneur baiUI à Y.verdan.

Tverdon, le 22 Juin ITBS.

Monsieur,

Vous verrez, par la lettre ci-jointe, que je viens d'être décrété à Genève de prise-de-corps. Celle que j'ai l'honneur de vous écrire n'a point pour objet ma sûreté personnelle; au contraire, je sais que mon devoir est de me rendre dans les prisons de Genève, puisqu'on m'y a jugé coupable, et c'est certainement ce que je ferai sitôt que je serai assuré que ma présence ne causera aucun trouble dans ma patrie. Je sais, d'ailleurs, que j'ai le bonheur de vivre sous les lois d'uu souverain équitable et éclair^ qui ne se gouverne point par les idées d'autrui, qui peut et qui veut protéger l'innocence opprimée. Mais, monsieur, il ne me suffit pas dans mes malheurs de la protection même du souverain, si je ne suis encore honoré de son estime, et s'il ne me voit de bon œil chercher un asile dans ses états. C'est sur ce point, monsieur, que j'ose implorer vos bontés, et vous supplier de vouloir bien faire au souverain Sénat un rapport de mes respectueux sontimens. Si ma démarche a le malheur de ne pas agréer à LL. EE., je ne veux point abuser d'une protection qu'elles n'accorderoient qu'au malheureux, et dont l'homme ne leur parottroit pas digne, et je suis prêt à sortir de leurs états, même sans ordre ; mais si le défenseur de la cause de Dieu, des lois,' de la vertu,

trouve grâce devant elles, alors, supposé que mon devoir ne m'appelle point à Genève, je passerai le reste de mes jours dans la confiance d'un cœur droit et sans reproche, soumis aux justes lois du plus sage des souve* rains.

A H. MOULTOU

Yverdun, le 24 Julo 1761.

Encore un mot, cher Mouitou, et nous ne nous écrirons plus qu'au besoin.

Ne cherchez point à parler de moi; ma», dans l'occasion, dites à nos magistrats que je les respecterai toujours, même injustes ; ec à tous nos concitoyens, que je les aimerû toujours, même ingrats. Je sens dans mes mal* heurs que je n'ai point l'âme haineuse, et c'est une consolation pour. moi de me sentir bon aussi dans l'adversité. Adieu, vertueux Mouitou ; si mon cœur est ainsi pour les autres, vous devez comprendre ce qu'il est pous vous.

A H. LE MARÉCHAL DE LUXEMBOOaO.

TTerdui, le 2S Juki ITO.

N'ayant plus à Paris d'autre correspondance que la v6tre« monsieur le maréchal, je me trouve forcé de vous importuner de mes commissions, puisque je ne puis m'adresser pour cela qu'à vous seul. Je crois qu'on a sauvé quelques exemplaires de mon dernier livre. M. le bailli dTverdun, qui m'a fiit l'accueil le plus obligeant, a le plus grand empressement de voir cet ouvrage; et moi j'ai le plus grand désir et le plus grand intérêt de lui com plaire. J'en ai promis aussi un à mon hôte et ami M. Roguin. Il s'agiroit donc d'en faire empaqueter deux exemplaires, de les faire porter chez M. Rougemont, rue Beaubourg, en lui faisant remarquer sur une carte qu'il est prié par M. D. Roguin de les lui faire parvenir par la voie la plus courte et la plus sàre, qui est, je pense, le carrosse de Besançon. Pardon, monsieur le maréchal; je suis dans un de ces momens qui doivent tout excuser. Mes deux livres viennent d'exciter la plus grande fer-

nentaiion dins Genëye. Oa dit que la Toix. pobKqae est poar moi ; cependant ils y sont dèffendYis tons les deux. Ainsi mes malheurs sont ail comble ; il ne peut plus guère m*arriverpis.

J'attends avec grande impatience un mot sur la décision de mademoiselle Le Vassenr, dont le séjour ici ne sera pas sans inconvénient ; mais qu'à cela, ne tienne, et qu^elle fasse ce qu'elle aimera le mieux.

à MIDAMB CRAMER DE LON.

2JaUletl76a.

il ja longtemps, madame, que rien ne m*é-. tonne plas de la part des hommes, pas même le bien quand ils en font. Heureusement je mets toaies les vingt-qiaatre heures un jour de plus à courert de leurs caprices; îl faudra bientôt qa*ils se dépêchent s'ils veulent me rendre la Tictime de leurs jeux d'enfans.

A MAPAVB Là COHTESSB DE BOUFFLERS.

Yrtxéaa, 4 JoUIet 1782.

Touché de rintérèt que tous prenez à mon sort, je Touiois vous écrire, madame, et je le Toudrois plus que jamais: mais ma situation, ioujonrs empires, me laisse à peine un moment à dérober aux soins les plus indispensables. Peot-éire dans deux jours serai-je forcé départir d'ici; et tandis que j'y reste, je vous réponds qu'on ne m'y laisse pas sans occupation. Il faut attendre que je puisse respirer pour vous rendre compte de moi. Mademoiselle Le Yasseur m'avoit déjà parlé de tos bontés pour elle, et de celles de M. le prince de Conti. J'emporte en mon cœur tous les sentimens qu'elles m'ont inspirés: poissent des jours moins orageux m en laisser jouir plus à mon aise I

Vous m'étonoez, madame, en me reprochant nM>n indignation contre le parlement dç Paris, ieie regarde comme une troupe d'étourdis qui, dans leurs jeux, font, sans le savoir, beaucoup de mal aux hommes ; mais cela n'empêche pas qu'en ne raccusant envers moi que d'iniquité, je ne me sois servi du mot le plus doux qu'il êioii possible. Puisque vous arez hi le livre,

vous savez bien, madame, que le réquisitoire de l'avocat-général n'est qu'up tissu de calomnies qui ne pourroient sauver que par leur bêtise le châtiment dû à l'auteur, quand il ne seroit qu'un particulier. Que doit*<;e être d'un homme qui ose employer le sacré caractère de la magistrature à faire le métier qu'il dcvroii punir?

C'est cependant sur ce libelle qu'on se hâte de me juger dans toute l'Europe, avant que le livre y soit connu ; c'est sur ce libelle que, sans m'assigner ni m'entendre, on a commencé par me décréter, à Genéve> de prise de corps; et quand enfin mon livre y est arrivé, sa lecture y a causé l'émotion, la fermentation qui y régne encore à tel point, que le magistrat désavoue son décret, nie même qu'il l'ait porté, et refuse, à la requête même de ma famille, la communication du jugement rendu en conseil à Cette occasion : procédé qui n'eut peutêtre jamais d'exemple depuis qu'il existe des tribunaux.

Il est vrai que le crédit de M. de Voltaire à Genève a beaucoup contribué à cette violence et à cette précipitation. C'est à l'instigation dé M. de Voltaire qu'on y a vengé, contre moi, la cause de Dieu. Mais â Berne, où le même réquisitoire a été imprimé dans ta gazette, il y a produit un tel effet, que je sais, de M. le bailli même, qu'il attend, peut-être demain. Tordre de me faire sortir des terres de la république ; et je puis dire qu'il le craint. Je sais bien q\u\ quand mon livre sera parvenu à Berne, il y^ excitera la même indignation qu'à Genève contre l'auteur du réquisitoire; mais en attendant, je serai chassé; l'on ne voudra pas s'en dédire, et, quand on le voudroit, il ne ni** conviendroit pas de revenir. Ainsi successivement on me refusera partout l'air et l'eau. Voilà l'effet de ces procédures si régulières, dont vous voulez que j'admire l'équité.

Vous pouvez bien juger, madame, que toutes ces circonstances ne peuvent que me rendre encore plus précieuses les offres de madame***, et, si j'ai l'honneur d'être connu de vous, vous pourrez aisément lui faire comprendre à quel point j'en suis touché. Mais, madame, où est ce château? Faut-il encore faire des voyages, moi qni ne puis plus me tenir? Non ; dans l'état OÙ je suis, il ne me reste qu'à me laisser chas*

CORRESPONDANCE

ter de froDtière «a froiuière, iii0qtt*à m que je ne puisse plaa ijler. Alors le dernier fera de moi ce qu'il lui plaira* A l'égard de TAngleterre, tous jugez bien qu*etle est désormais pour moi comme l'aulre monde: je ne la rêverrai de mes jours.

Je devrois maii^nant vous parler de vos propres qffrcs, madame, de ma reconnoissancc, du chevalier de Lorenzi, de miss Beequet, et de mille autres choses qui , dans vos bontés pour moi, m'importent à vous dire. Mais voilà du monde ; le papier me manque, et la poste par^ tira bientôt. Il faut feir pour aujourd'hui.

k M. HOOLVOO.

Tferâan, 6 JoUlet 1702.

Je vois bieui cher concitoyen» que tant que je serai malheureux vous ne pourrez vous taire, et cela vraisemblablement m'assure vos soins et votre correspondance pour le reste de mes jours. Plaise à Dieu que toute votre conduite dans cette affaire ne voua fasse pas autant de tort qu'elle vous fera d'honneur 1 11 ne falloit pas moins,avec votre estime» que celle de quelques vrais pères de la patrie pour tempérer le sentiment de ma misère dans un concours de calamités que je n'ai jamais dû prévoir: la noble fermeté de M. Jalabert ne me surprend point. J'ose croire que son sentiment étoit le plus honorable au Conseil» ainsi que le plus équitable ; et pour cela même je lui suis encore plus obligé du courage avec lequel il Ta soutenu. Cest bien des philosophes qui lui ressemblent qu'on peut dire que s'ils gouvernoient les états, les peuples seroient heureux.

Je suis aussi f&ché que touché de la démar-che des citoyens dont vous me parlez. Ils ont cru^dans cette affaire, avoir leurs propres droits i défendre sans voir qu'ils me foisoient beau^ coup de mal. Toutefois, si cette démarche s'est faite avec la décence et le respect convenables, je la trouve plus nuisible querépréhensible.Ce qu*il y a de trés-sûr, c*est que je ne l'ai ni sue ni approuvée, non plus que la requête de ma famille, quoiqu'à dire le vrai, le refus qu'elle a produit soit surprenant et peut-être inouï.

Plus je pèse toutes les considérations, plus

je me confirme dans la résolution de gardsr h plus parfait silence. Car enfin qne ponrrois-js dire sans renouveler le crime de Cham? Je m tairai, cher Moultou, mais mon livre parien pour moi ; chacun y doit voir avec évidenci que Ton m'a jugé sans m'avoir lo.

Donzel est voira chargé du livre de Deluc; mais il ne m'a point dit être envoyé par lui. lit prennent bien leur temps pour me faire des visites! Les sermons par écrit n'inportnnefii qu'autant qu'on veut; mais que M. Deluc oe m'en vienne pas faire en personne. II s'en retourneroit peu content.

Non-seulement j'attendrai le mois de septembre avant d'aller à Genève, mais je ne trouve pas même ce voyage fort nécessaire depuis que le Conseil lui-même désavoue le décret, ec je ne suis guère en état d'aller fiiire pareille corvée. Il faut être fou, dans ma situation, poar courir à de nouveaux désagrémens quand le devoir ne Pexige pas. J*aimeraî toujours ma patrie, mais je n'en peux plus revoir le séjour avec plaisir.

On a écrit ici à M. le bailli que le sénat de Berne, prévenu par le réquisitoire imprimé dans la gazette, doit dans peu m'envoyer an ordre de sortir des terres de la république. J u peine i croire qu'une pareille délibération soit mise à exécution dans un si sage Conseil. Sitêt que je saurai mon sort, j'aurai soin de vous en instruire; jusque-là, gardez-moi le secret sur ce point.

Ce réquisitoire, ou plutôt ce libelle, me poursuit d*état en état pour me faire interdire partout le feu et Teau. On vient encore de l'imprimer dans le Mercure de Neuchâtel. Est-il possible qu'il ne se trouve pas dans tout le public un seul ami de la justice et de la vérité qui daigne prendre la plume et montrer les calomnies de ce sot libelle, lesquelles ne pourroîent que par leur bêtise sauver l'auteur du chAûment qu'il recevroit d'un tribunal équitable, quand il ne seroit qu'un particulier? Que doitce être, d'un homme qui ose employer le sacré caractère de la magistrature à faire le rnctier qu*il devroit punir? Je vous embrasse de tout mon cœur.

Je dois vous dire que Donzel m'a questionné si curieusement sur mes correspondances» que '0 l'ai jugé plus espion qu'ami.

A MYIOBI» MAWfaaU..

FUam impendêrê trero.

JalUet 4703.

Mylord, Un pauvre auteur proscrit de France, de sa fiatrie, du canton de Berne, pour avoir dit ce qu'il pensoit être utile et bon, vient chercher uo asile dans les états du roi. My lord, ne me raccordes pa8sijeBuiscoupabIe,car je ne demande poÎBtde grâce et necrois point en avoir besoin ; mais si je ne suis qu'opprimé, il est digne de TOUS et de sa majesté de ne pas me refuser le fcuet Feau qu'on veut m'Ater par toute la terre. J*ai cru devoir déclarer ma retraite et mon

AD MillE.

lIotlersTraTert. le II jaUlet 176).

Avant-hier, cher Moultou, je fus averti que le lendemain devoit m'arriver de Berne Tordre de sortir des terres de la république dans Tes» pace de quinze jours ; et Ton m'apprit aussi que cet ordre avoit été donné à regret, aux pressantes sollicitations du Conseil de Genève. Je jugeai qu'il me convenoit de le prévenir; et avant que cet ordre arrivât à Yverdun j'étois | hors du territoire de Berne. Je suis ici depuis I hier, et j'y prends haleine jusqu'à ce qu'ilplaise i MM. de Voltaire et Tronchin de m'y poursuivre et de m'en fiiire chasser ; ce que je ne doute pas qui n'arrive bientôt. J'ai reçu votre lettre du 7 : n'avez-vous pas reçu la mienne du 6 ? Ma situation me force à consentir que vous écririez, si vous le juges à propos, pourvu que ce soft d'une manière convenable à vous et à moi, sans emportemens, sans satires, surtout sans éloges, avec douceur et dignité, avec force et sagesse ;^ enfin, comme il convient A un ami de b Justice encore plus que de l'opprimé. Du reste, je ne veux point voir cet ouvrage ; mais je dois vous avertir que, si vous l'exécutez comme j'imagine, il immortalisera votre nom (car il £int Tons nommer ou ne pas écrire). Mais vous serez un homme perdu* Pensez-y. Adieu, cher Monlton.

Vous pouvez eontinuer de m'écrira sous le pli de M. Boguin, ou ici directement; mais écriTeE rarement.

nom trop connu par mes malheurs ; ordonnez de mon sort, je suis soumis à vos ordres ; mais si vous m ordonnez aussi de partir dans l'état où je suis, obéir m est impossible, et je ne saurois plus où fuir.

Daignez, mylord, agréer les assurances de mon profond respect»

AU ROI DK PRtISSB.

A ttollen-Tnrtn, JallleC f TSS.

J'ai dit beaucoup de mal de vous ; j'en dirai peut-être encore : cependant, chassé deFrance» de Genève, du canton de Berne, je viens chercher un asile dans vos états. Ma faute est peutêtre de n'avoir pas commencé par là : cet éloge est de ceux dont vous êtes digne. Sire, je n'ai mérité de vous aucune grâce, et je n'en demande pas; mais j*ai cru devoir déclarer A votre majesté que j'étois en son pouvoir, et que j'y youlois être ; elle peut disposer de moi comme il lui plaira.

A M. nomLTOO.

Motten-TiiTerf, le fS Joaiet 1762.

Votre dernière lettre m'afflige fort, cher Moultou. J'ai tort dans les termes, je le sens bien ; mais ceux d'un ami doivent-ils être si durement interprétés, et ne deviez-vous pas vous dire à vous-même : S'il dit mal, il ne pense pas ainsi?

Quand j'ai demandé s'il ne se trouveroit pa!i un ami de la justice et de la vérité pour prendre ma défense contre le réquisitoire, j'imaginois si peu que ce discours eût quelque trait A vous, que quand vous m'avez proposé de vous charger de ce soin, j*en ai été eiFrayé pour vous, comme vous l'aurez pu voir dans ma précédente. Il ne m'est pas même venu dans l'es* prit qu'une pareille entreprise vous fat praticable en cette occasion, et d'autant moins que mes défenseurs, si jamais j'en ai, ne doivent point être anonymes. Mais sachant que vous voyez et connoissez des gens de lettres, j'ai pensé que vous pourriez exciter ou encourager en quelqu'un d'eux l'idée de faire ce que, sans imprudence, vous ne pouvez faire vous-même ;

T. IV

CORUESPONDANCE.

et que, si le projet étoit bien exécuté, il vous remercieroit quelque jour peut-ôtre de le lui avoir suggéré.

Ce pendant,comme personne ne connottmieux que vous votre situation et vos risques, que d'ailleurs cette entreprise est belle et honnête, pt que je ne connois personne au monde qui puisse mieux que vous s'en tirer et s*en faire honneur, si vous avez le courage de la tenter après ravoir bien examinée, je ne m'y oppose pas, persuadé que, selon Fétat des choses que je ne connois point et que vous pouvez connottre, elle peut vous être plus glorieuse que périlleuse. Cest à vous do bien peser tout avant que de vous résoudre. Mais comme c*est votre avis que vous devez dire, et non pas le mien, je persiste dans la résolution de ne pas me mêler de votre ouvrage, et de ne le voir qu'avec le public

Go que M. de Voltaire a dit à madame d* Anville sur la délibération du sénat de Berne à moin sujet n*est rien moins que vrai, et il le savoit mieux que personne. Le 0 de ce mois, M. le bailli d'Yverdun, homme d'un mérite rare, et que j'ai vu s'attendrir sur mon sort jusqu'aux larmes, m'avoua qu'il devoit recevoir le lendemain et me signifier le même jour Tordre de sortir dans quinze jours des terres de la république. Mais il est vrai que cet avis n'a pas passé sans contradiction* ni sans murmure, et qu'il y a en peu d'approbateurs dans le Deux-Cents, et aucun dans le pays. Je partis le même jour 9, et le lendemain j'arrivai ici, où, malgré l'accueil qu'on m'y fait, j'aurois tort de me croire plus en sûreté qu'ailleurs. Mylord maréchal attend à mon sujet des ordres du roi, et, en attendant, m'a écrit la réponse la plus obligeante.

Gomment pouvez- vous penser que ce soit par rapport à moi que je veux suspendre notre correspondance ? Jugez- vous que j'aie trop de consolations pour vouloir encore m' Ater les vôtres? Si vous ne craignez rien pour vous, écrivez, je ne demande pas mieux; et surtout n'allez pas sans cesse interprétants! mal les sentimens de votre ami. Donnez mon adresse à M. Usteri. Je ne me cache point ; on m'écrit même et l'on peut m'écrire ici directement sans enveloppe ; je souhaite seulement que tous les désœuvrés jie se mettent pas à écrire comme ci-dovant ;

aussi bien ne répondrai-je qui mes amb, et jo ne puis être exact même avec eux. Adieu ; aimez-moi comme jo vous aime, et de grâce ne m'affligez plus.

Remerciez pour moi M. Usteri, je vous prie. Je ne rejette point ses offres; nous en pourrons reparler.

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