A M. DE GINGINS DE HOUIT
MoUen, 21 JnlUeC 1763.
J'use» monsieur 9 de la permission que vous m'avez donnée de rappeler i votre souvenir un homme dont le cœur plein de vous et de vos bontés conserva toujours chèrement les sentimens que vous lui avez inspirés. Tous mes malheurs me viennent d'avoir trop bien pensé des hommes. Ils me font sentir combien je m'étois trompé. J'avois besoin, monsieur, de vous connoltre, vous et le petit nombre de ceux qui vous ressemblent, pour ne pas me reprocher une erreur qui m'a coûté si cher.4e savois qu'on ne pouvoit dire impunément la yérité dans ce siècle, ni peut-être dans aucun autre : je m'attendois à souffrir pour la cause de Dieu ; mais je ne m'attendois pas, je l'avoue, aux traitemens inouïs que je viens d'éprouver. De tous les maux de la vie humaine, l'opprobre et les affronts sont les seuls auxquelsl'honnête homme n'est point préparé. Tant de barbarieet d'acharnement m'ont surpris au dépourvu. Calomnié publiquement par des hommes établis poar venger l'innocence, traité comme un mal£sii(eor dans mon propre pays que j'ai tâché d'honorer, poursuivi, chassé d'asile en asile, sentant à la fois mes propres maux et la honte de ma patrie, j'avois l'âme émue et troublée, j'étois découragé sans vous. Homme illustre et respectable, vos consolations m'ont fait oublier ma misère» vos discours ont élevé mon cœur, votre estime m'a mis en état d'en demeurer toujours digne : j'ai plus gagné par votre bienveillance que je n'ai perdu par mes malheurs. Vous me la conserverez, monsieur, je l'espère, malgré les hurlemens du fanatisme et les adroites noirceurs de rimpiété. Vous êtes trop vertaeox pour me haïr d'oser croire en Dieu, et trop sage pour me punir d*u$er de la raison qu'il m'a donnéo^
A»^ËË 1763;
J'ii rampli ma mùsion, monsieur, j'ai dit tout ce qne j'arois à dire; je regarde ma carrjèfe comme finie ; il ne me reste plus qu'à souffrir et Dotirir ; le lieu où cela doit se laîre est anex indifférent. Il importoit peut-âtre que, parmi tant d'auteurs menteurs et lâches, il en existât UD d'une autre espèce qui osât dire aui hommes des vérités utilesquiferoicni leur bonheur s'ils savoient les écouler, Uois il n'importait pu que cet homme ne fût point persécuté; an contraire, on-m'accuseroit peut-éire d'aroir calomnié mon siècle si mon histoire même n'en rfisoit plus que mes écrits; et je suis presque obligé à mes contemporains de la peine qu'ils prennent k justifier mon mépris pour eux. On en lira mes écrits avec plus de confiance. On verra même, et j'en suis Hché, que j'ai souvent trop biea pensé des hommes. Quand je sortis de franco je voulus honorer de ma retraite l'état de l'Europe pour lequel j'avois le plus d'estime, et j'eus la simplicité de croire être renercié de ce choix. Je me suis trompé ; n'en parions plus. Vous vous imaginez bien qne je ne suis pas, après cette épreuve, tenté de me croire ici phjssolidementétabli. Je veux rendre encore cet honneur à votre pays de penser qne la sAreté que je n'y ai pas trouvée oe se trouvera poDF moi nulle part. Ainsi, si vous voulez que nous nous voyions ici, venes tandis qn'on m'y laisse ; je serai charmé de vous embrasser. Quant èi vous, monsieur, et à votre eslimable sociale, je suis toujours i votre égard dans les mêmes dispositions où je vous écrivis de Montmorency ["). Je prendrai toujours un vériuble intérêt au succfas de votre entreprise, et si je n'arois formé l'inébranlable résolution de ne plus écrire, à moins qne la furie de mes persêculcura ne me force à reprendre enfin la plume pour ma défense, je me ferois un honneur et un plaisir d'y contribuer; mais, monsieur, les maux et l'adversité ont achevé de m'ôter le peu d&vignenr d'esprit qui m'éloit resté ; je lie suis plus qu'un être végétatif, une
") vojd cl-dctaai, j/ft Ml . U lettre dn » iirU irai.
machine ambulante; il ne me reste qu'un psu de chaleur dans le coeur pour aimer mes amis et ceux qui méritent de l'être : j'eusse été bMa réjoui d'avoir à ce titra le plaisir de vous embrasser.
A HtaiMB u MtHJCHALB OB LDXBMBODBS.
llaUen-TraTrn, 2t Juillet ITOl.
Je me hâte de vous apprendre, madame la maréchale, que mademoiselle Le Vasseur est iirrivée ici hier en assez bonne santé, et le'cœur plein de nouveaux sentimens qu'elle m'auroit communiqués si les miens pour vous étoieot susceptibles d'augmentation, et si vos bontés et celles de U. le maréchal n'avoient. pas dès long-temps atteint la mesure où les augmentations n'ajoutent plus rien. Elle m'a apporté un reçu de H. Hougemont d'une somme trop considérable pour être fort bien en règle, puisqu 'entre autres articles M. de La Roche rembourse eu entier les six cenis francs quo je lui remis au voyage de Pâques, sans faire aucune déduction des déboursés qu'il a faits pour mes habits d'Arménien ; erreur sur laquelle j'attends éclaircissement et redressemeni.
Vous avez su, madame la maréchale, que pour prévenir l'ordre qui venoit de m'ètre signifié de sortir du canton de Berne sous quinzaine, je suis venu, avant l'intimation de cet ordre, me réfugier dans les états du roi de Prusse, où mylord maréchal d'Ecosse, gouverneur du pays, m'a accordé, avec toutes sortes d'bonnôtel^, la permission de <i qu'à la réception des ordres do a donné avis de mon arrivée, i voici le second ménage dont je c ublissement : si l'on me chasse d nesaia plus où aller, et je dois m'a me refusera le feu et l'eau par ti L'équitable et judicieux réquisitoire de H. Joly de Fleuri a produit tous ces effets : il a donné une telle horreur pour mon livre, qu'on ne peut se résoudre à le lire, e[ qu'on n'a rieti de plus pressé à (gke que de proscrire l'auteor comme ie dernier des scélérats. Quand enfin quelque téméroire ose fuire celte abosiitiablo lecture et en parler, tout surpris {ta ce tju'on trouve et de ce qu'on a fait, on tien'rcpent, comme il est arrivé à Genève , oi comme il arrivo.
actoelleiiieiit à Berne; on maudit le riqotsttoîre el son fât âatear : mais l'infortaBé n'en demeure pas moins proscrit : et tous sarez que la maxime la plus fondamentale de tout gouTernement est de ne jamais revenir des sottises qu'il a faîtes. Du reste, c'est le polichinelle Voltaire et le compère Tronchin, qui, tout doucement et derrière la toile, ont mis en jeu toutes les autres marionnettes de Genève et de Berne : celles de Paris sont menées aussi, mais plus adroitement encore, par un autre arlequin que vous connoissez bien. Reste à savoir s'il y a aussi des marionnettes à Berlin. Je vous demande pardon de mes folies ; mais, dans l'état ùit je suis, il faut s'égayer ou s'égorger.
J'ai envoyé ci-devant à M. le maréchal eopie d'une lettre d'un membre de notre conseil des Deux-Cents au sujet de mon Contrat social. Cette lettre ayant fait beaucoup de bruit, l'autenr a pris noblement le parti de la reconnottre par-devant nos quatre syndics : aussitôt l'affaire est devenue criminelle, et Ton est maintenant occupé et embarrassé peut-être à former un tribunal pour la juger. Trop intéressé dans tout cela, je suis suspect en jugeant mes juges ; mais j*avoue que les Genevois me paroissent devenus fous. Quoi qu'il en soit, qu'on fasse tout ce qu'on voudra, je ne dirai rien, je n'écrirai point, je resterai tranquille : tout ceci me parott trop violent pour pouvoir durer.
Eicusez, madame la maréchale, mes Iob-»
gués jérémiades. Avec qui épancherois-je mon Gosnr, si ce n'éU)it avec vous? Je n'ai pas peur qu'elles vous eaouieni, mais qu'elles ne vous chagrinent : encore un coup, ceci ne sauroit durer. Après (es peines vient le repos; cette alternative n'a jamais manqué dans ma vie : et H me reste un espoir très-solide, c'est que moii. sort ne peut plus changer qu'en mieux, à moins que vous ne vinssiez à m'oublier ; mal<heur que j'ai d'autant moins à craindre que je ne rendurerois pas long<4emps. Après vos bontés et celles de M. le maréchal, rien n'a tant pénétré mon ftme que celles que M. le prince de Conti a daigné étendre jusqu'à mademoiselle Le Vasseur. Pour madame la corn- «$Ene de Boufflers, il faut l'adorer. Eh I pour* quoi me plaindre de mes malheurs? ils m'étoient hdiiBssaires pour sentir tout le prix des biens qui»m'étoiont laissés.
On peut m'écrire en droiture à Motiers-Travers, sous mon nom, ou, si l'on aime mieux, sous le couvert de M. le major Girardier; mais il faut que les leures soient aSrmchies jusqu'à Pontarlier. Il ne m'est encore arrivé aucune malle.
(*) Quand M. de La Tour a voulu faire graver mon portrait je m'y suis opposé ; j'y consens maintenant si vous' le jugez à propos , pourvu qu'au lieu d'y mettre mon non l'on n'y mette que ma devise : ce sera désorauis assez me nommer.
Le nom de ma demeura doit èlre écrit ainsi : À Motiers^TraioerSf par Pontarlier.
A IL MOOLTOII.
UoUen, le 24 Jnniet 17S2.
Li lettre ci-jointe, mon bon ami, a été occasionnée par une de M. Uarcet, dans laquelle il me rapporte celle qu'il a écrite à Genève aa sujet du tribunal légal qu'on dit devoir être formé contre M. Pictet Comme depuis fort long^temps je n'ai eu nulle correspondance avec M. Marœt, et que j'ignore quelle est aujourd'hui sa manière de penser, j*ai cru devoir vous adresser la lettre que je lui écris, pour être envoyée ou supprimée, comme vous le jugerez à propos. Au reste, ne soyez pas surpris de me voir changer de ton ; mon expulsion du canton de Berne, laquelle vient certainement de Genève* a comblé la mesure. Ua état dans lequel le poète et le jongleur régnent ne m'est plus rien ; il vaut mieux que j'y sois étranger qu'ennemi. Que la crainte de nuire à mes intérêts dans ce pays-là ne vous empêche donc pas d'envoyer la lettre, si vous n'avez nulle autre raison pour la supprimer. Je jugerai désormais de sang-froid toutes les folies qu'ils vont faire, et je les jugerai comme s'il n'étoit pas question de moi.
Si vous persistez dans le projet que voos aviez formé, je vous recommande sur toute chose le réquisitoire de Paris, fobriquéà Moolmorency par deux prêtres déguisés, qui font la Gazette ecclésiastique, et qui m'ont prisée haine parce que je n'ai pas voulu me faire jan-
nsnrleaoïde latettn.
léniste. Il ne iant pourtant pas dire tout ceh» do moins oq? ertemeni; mais m montrant combien ce libelle est calomnieux et méchant» il n'est pas défendu de montrer combien il est béte. Dn reste, parlez peu de Genève et de ce qui s'y est fait, de même qu'à Berne et même à Neochitel, ou Ton vient aussi de défendre mon lirre. Il faut avouer que les prêtres papistes oot chez les réformés des recors bien zélés. Je o'aiaierois pas trop que votre ouvrage fût imprimé é Zurich, ou du moins qu'il ne le fût que là; car ce seroit le moyen qull ne fût conna qQ*ea Snisse et i Genève. J'aimèrois bien mieax qu'il se répandit en France et en Angletene, où je suis an peu plus en honneur. Ne poomez-vous pas vous adresser à Rey» surtout si vous vous nommez? Car, si vous gardez lanonyme, il ne faudroit peut-être pas vous servir de lui de peur qu'on ne crût que l'ouvrage vient de moi. Du reste* travaillez avec confiaoce, et n'allez pas vous figurer que vous manquez de talent ; vous en avez plus que vo^ia ne pensex. D'ailleurs l'amour du bien, la vertu, la générosité, vous élèveront Tàme. Vous songères que vous défendez Toppriméy que vous écrirez pour la vérité et pour votre ami ; vous traiterez un sujet dont vous êtes digne ; et je sois bien trompé dans oion espérance st vous n'efiicez votre client. Surtout ne vous battez pas les Bancs pour faire. Soyez simple, et aimez-moi. Adieu.
Goiveaons que nous ne parlerons plus de cet écritdans noalettres, de peur qu'elles ne soient Toes; car je crois qu'il faut du secret.
Après un kmg sileiic^e, je viens de recevoir de H. Veraes une lettre de bavardage et de catodûe, qui m'Achève de dévoiler le pauvre hoBune. lem'étoîsbien trompé sur son compte. Ses direeteun Tout chargé de me tirer, comme on dit, les vers du nez. Vous vous doutez bien qu'il n'ann pas de réponse.
k M. MARCET.
FUam im/pêmierê vero»
Votre lettre, monsieur» sur l'affaire de M. Pictet est judicieuse ; elle va très-bien au fait. PermettezHDoi d'y ajouter qi|dques idées pour achever de déterminer l'état de la question.
\. La doctrine de la Profession de foi du caire savoyard est-elle si évidemment contraire à la religion établie à Genève, que cela n'ait pas même pu faire une question, et que le Conseil, quand il s'agissoit de l'honneur et du sort d'un citoyen, ait dû sur cet article ne pas même consulter les théologiens?
fi.Supposé que cette doctriney soit contraire, est-il bien sûr que I. J. Rousseau en soit l'auteur? L'est^il même qu'il soit l'auteur du livre qui porte son nom? Ne p«it*on pas faussement imprimer le nom d'un homme à la tête d'un livre qui n'est pas de lui? Ne oottvenoi^-il pas de commencer par avoir ou des preuves ou la déclaration de l'accusé, avant de procéder contre sa personne? On diroit qu'on s'est hftté de le décréter sans l'entendre, de peur de le trouver innocent.
5. Le cas du parlement de Paris est tout-àfait difiérent, et n'autarise point la procédure du Conseil de Genève. Le parlement ayant prétendu, je ne aais sur quel fondement, que le livre étoit imprimé dans le royaume sans approbation ni permission, avoit ou eroyoit avoir à ee titre iaspection sur le livre et sur l'auteur. Cependant tout le monde convient qu'il a commis une irrégularilé choquante en décrétant d'abord de priseKle€orps celui qu'il devoit premièrement assigner pour être oui. Si cette procédure étoit légitime, la liberté de tout honnête homme seroit toujours à la merci du pre* mier imprimeur. On dira que la voix publique est unanime, et que celui à qui Ton attribue le livre ne le désavoue pas. liais, encore une fois, avant que de flétrir l'honneur d'un homme irréprochable, avant que d'attenter k la liberté d'un citoyen, il hudroit quelque preuve f^itive : or, la voix publique n'en est pas une; et nul n'est tenu de répoiidre lorsqu'il n'est pas interrogé. Si donc la procédure du parlement de Paris est irrégulière en ce peint, comaM il est incontestable, que dirons-nous de celle du Conseil de Genève, qui n'a pas le moindre prétexte pour la fonder ? Quelquefois on se hâte de décréter légèrement un accusé qu'on peut saisir, de peur qu'il ne s'échappe; mais pourquoi le décréter absent, à moins que le délit ne soit de la dernière évidence ? Ce procédé violent est sans prétexte ainsi que sans raison. Quand le public juge avec étourderie, il est d'autant
CORRESPONDANCE
moinîs permis aux (rîbtinauK de limiter que le public se rétracte comme il jUgc ; au lieu que la première maxime de tous les gouvernemens du monde est d'entasser plutôt sottise sur sottise que de convenir jamais qu'ils en ont fait une, encore moins de la réparer.
4. Maintenant supposons le livre bien reconnu pour être de Fauteur dont il porte le nom : il s'agit ensuite de savoir si la Profession de foi en est aussi. Autre preuve positive et juridique indispensable en cette occasion : car enfin, Tautcur du livre ne s'y donne point pour celui de la Profession de foi ; il déclare que c'est un écrit qu'il transcrit dans son livre; et cet écrit, dans le préambule, parott lui être adressé par un de ses concitoyens. Voilà tout ce qu'on peut inférer de l'ouvrage même; aller plus loin c'est deviner : et si Ton se mêle une fois de deviner dans les tribunaux, que deviendront les particuliers qui n'auront pas le bonheur de plaire aux magistrats? Si donc celui qui est nommé à la tète du livre où se trouve la Profession de foi doit être puni pour l'avoir publiée, c'est comme éditeur et non comme auteur ; on ii*a nul droit de regarder la doctrine qu'elle contient comme étant la sienne, surtout après la déclaration qu'il fait lui-même qu'il ne donne point cette profession de foi pour règle des sentimens qu'on doitsuivre en matière de religion, et il dit pourquoi il la donne. Mais on imprime tous les jours dans Genève des livres catholiques, même de controverse, sans que le Conseil cherche querelle aux éditeurs. Par quelle injuste partialité punit- on l'éditeur genevois d*un ouvrage prétendu hétérodoxe, imprimé en pays étranger, sans rien dire aux éditeurs geneVois d'ouvrages incontestablement hétérodoxes, imprimés dans Genève même?
5. A regard du Contrat social, l'auteur de cet écrit prétend qu'une religion est toujours nécessaire à la bonne constitution d'un état. Ce sentiment peut bien déplaire au poète Voltaire, au jongleur Tronchin, et à leurs satellites; mais ce n'est pas par là qu'ils oseront attaquer le livre en public. L'auteur examine ensuite quelle est la religion civile sans laquelle nul état ne peut être bien constitué. Il semble, il est vrai, ne pas croire que le christianisme, du moins celui d'aujourd'hui, soit cette religion civile indispensable à toute bonne législation : et en
effet beaucoup dé gens ont regardé jusqu'ici les républiques de Sparte et de Rome comme bien constituées, quoiqu'elles ne crussent pas on Jésus-Christ. Supposons toutefois qu'en cela l'auteur se soit trompé : il aura fait une erreur en politique ; car il n*est pas ici question d^autre chose. Je ne vois point où sera l'hérésie, encore moins le crime à punir.
6. Quant aux principes de gouvernement établis dans cet ouvrage, ils se réduisent à ces deux principaux : le premier, que légitimement la souveraineté appartient toujours au peuple; le second, que le gouvernement aristocratique est le meilleur de tous. Peut-être importeroit-i! beaucoup au peuple de Genève, et même à ses magistrats, de savoir précisément en quoi quelqu'un d'eux trouve ce livre blâmable et son auteur criminel. Si j'étois procureur-général de la république de Genève, et qu'un bourgeois, quel qu'il fftty Qsftt condamner les principes établis dans cet ouvrage, je l'obligerois a s'expliquer avec clarté, ou je le poursuivrois criminellement comme traître à la patrie et criminel de lèse-majesté.
On s'obstine cependant à dire qu'il y a un dé* cret secret du Conseil contre J. J. Rousseau, et même que sa famille ayant par requête demandé communication de ce décret, elle lui a été refusée. Cette manière ténébreuse de procéder est effrayante ; elle est inouïe dans tous les tribunaux du monde, excepté celui des inquisiteurs d'état à Venise. Si jamais elle s'établissoit à Genève, il vaudroit mieux êure né Turc que Genevois.
Au reste, je ne puis croire qu'on érige contre M. Pictet le tribunal dont vous parlez. En tout cas, ce sera fournir à un homme ferme, qui a du sens, de la santé, des lumières, Toccasioo de jouer un très-beau rêle, et de donner à ses concitoyens de grandes leçons.
Celui qui vous écrit ces remarques vous aime et vous salue de tout son cœur.
A MADAMB LA COMTESSE DE BOUFFLEBS.
A MoUert-TraTert, le 27 JniUel IT6S.
J'ai enfin le plysir, madame, d'avoir ici mademoiselle Le Vasseur, et j'apprends *elle i
combien de noaveanx titres je dois être pénétré de reconnoissance pour les bienfaits que M. le prince de Gonti a rersés sor cette pauvre fille, pour les soins bien plus précieux dont il a daif;iié l'honorer, et surtout, madame, pour tout ce que voosaTOzfait pour elle et pour moi dans ces momens si tristes et si peu prévus. Pourquoi fiiuHlqoe la détresse et Toppression qui resserrent mon cœur le ferment encore à l'effusion dos senUmens dont il est pénétré? Tout est encore en dedans, madame, mais tout y est, et voos m'avez fait encore plus de bien que vous ne pensez.
La réponse du roi n'est point encore venue
sor l'asile que j ai cherché dans ses états , et
j'ignore quels scrant ses ordres à mon égard.
Après ce qui vient de m'arriver à Berne, je ne
dois me croire en sûreté nulle part ; et j'avoue
qne, sans la nécessité qui m'y force, ce n'est
pas ici que je leserois venu chercher, quelque
plaisir que me fasse mademoiselle Le Vasseur.
Sarcro/C d'embarras s'il faut fuir encore ; et moi
qui ne sait plus ni ou ni comment, il ne me
reste qu'à m'abandonner à la Providence et à
me jeter tétc baissée dans mon destin. L'argent
ne me manque pas par les soins que l'on a pris
de ma bourse et parce qu'on a mis dans la
sienne. Mais Tindigence pourroit augmenter
aies infortunes , sans que l'argent les puisse
^omr, et je n*ai jamais été si misérable que
(jnand j'ai été le plus riche. J'ai toujours ouï
dire que l'or étoit bon à tout sans l'avoir jamais
troQvé bon à rien.
Vous ne sauriez concevoir à quel point le réqoisitotre de ce Fleuri a efibrouché tous nos flijaisires; et ceux-ci sont les plus remuans de (009. Ils ne me voient qu'avec horreift* : ils prennent beaucoup sur eux pour me souffrir Hans les temples. Spinosa, Diderot, Voltaire, Hdfétius, sont des saints auprès de moi. Il y a oresqae un raccommodement avec le parti philosophique pour me poursuivre de concert : les déTots ouvertement; les philosophes en secret, parleurs intrigues, toujours en gémissant tout but sur mon sort. Le poète Voltaire et le jongleor Tronchin ont admirablement joué leur rtle à Génère et à Berne. Nous verrons si jo prévois juste, mais j'ai peine à croire qu'on me laisse tranquille où je suis. Cependant jusqu'ici Bi}lord maréchal parott m'y voir de bon œil. J';)i
reçu hier, sous la date et le timbre de Metz, d'un prétendu baron de Corval, une lettre à mourir de rire, laquelle sent son Voltaire à pleine gorge. Je ne puis résister, madame, à l'envie de vous transcrire quelques articles de la lettre de M. le baron, j'espère qu'elle vous amusera. « Je voudrois pouvoir vous adresser, sans » frais, deux de mes ouvrages. Le premier est un plan d'éducation tel que je Tai conçu. Il n'approche pas de l'excellence du vôtre, mais jusqu'à vous j'étois le seul qui pût se flatter d'approcher le but de plus près. Le second est votre Héloïset dont j'ai fait une comédie en trois actes, en prose, le mois de décembre dernier. Je l'ai communiquée à gens d'esprit, surtout aux premiers acteurs de notre théâtre messin. Tout l'ont trouvée digne de celui de Paris : elle est de sentiment, dans le goût de celles de feu M. de La Chaussée. Je l'ai adressée à M.- Dubois, premier commis en chef des bureaux de l'artillerie et du génie, il y a trois mois, sansque j'en reçoive de réponse, je ne. sais pourquoi. Si j'eusse connu l'excellence de votre cœur comme à présent et que j'eusse su votre adresse à Paris, je vous l'aurois adressée pour la corriger et la faire recevoir aux François, à mon profit.
» J'ai une proposition à vous faire, je vous ^cmande le même service que vous avez reçu du vicaire savoyard; c'est-à-dire de me recevoir chez vous, sans pension, pour deux ans ; me loger, nourrir, éclairer et chauffer. Vous êtes le seul qui puissiez me conduire de tonte façon à la félicité et m'apprendre à mourir. Mon excès d'humanité, inséparable de la pitié, m'a engagé à cautionner un militaire pour 5,200 livres. En établissant mesenfans, je ne me suis réservé qu'une pension de 4 ,500 livres : la voilà plus qu'absorbée pour deux ans ; c'est ce qui me force à partager votre pain pendant cet intervalle. Vous n'aurez pas sujet de vous plaindre de moi : je suis très-sobre ; je n'aime que les légumes, et fort peu la viande ; je renchéris sur la soupe, à laquelle je suis habitué deux fois par jour, je mange de tout, mais jamais de ces ragoûts faits dans le cuivre, ni de ces ragoûts raffinés qui empoisonnent.
» Je vous préviens que la suite d'une chute I » m'a rendu sourd ; cependant j'entends tri*»-
CORRESPONDANCE
> bien de l'oreille gauche, sans qu'on banssela n Yoix, pourvu qu'on me parie doucement et » de près à cette oreille. De loin j'entends avec 9 la plus grande facilité par des signes trës-fa- • ciles que je vous apprendrai , ainsi qu'à vos » amis. Je ne suis point curieux; je neques- » tionne jamais; j*attends qu on ait la bonté de » me foire part de la conversation. •
Toute la. lettre est sur le même ton. Vous me direz qu'il n*y a là qu'une folle plaisanterie. J'en conviens ; mais je vois qu'en plaisantant cet honnête homme s'occupe de moi continuellement, et, madame, cela ne vaut rien. Je suis convaincu qu'on ne me laissera vivre en paix sur la terre que quand il m'aura oublié.
Depuis quinze jours je me mets souvent en devoir d'écrire au chevalier (de Lorenzi ), et toujours quelque soin pressant m'en empêche; et même à présent que je vonlois vous parler de vous, madame, de madame la maréchale, voilà qu'on vient m'arracher à moi-même et aux bienfaisantes divinités que mon cœur adore, pour aller, en vrai manichéen, servir celles qui peuvent me nuire, sans pouvoir me faire aucun bien.
k M. MOOLTOO.
MoUen, S août I7es, «
Je soupçonne, ami, que nos lettres sont interceptées, ou du moins ouvertes; car la dernière que vous m'avez envoyée de notre ami, avec un mot de vous au dos d'une autre lettre timbrée de Metz, ne m'est parvenue que six jours après sa date. Bfarquez-moi« je vous prie, si vous avez reçu celle que je vous écrivis il y a huit ou dix jours, avec une réponse à un citoyen de Genève qui m'avoit écrit au sujet de l'affaire de M. Pictet. Je vous laissois le maître d'envoyer cette réponse à son adresse, ou de la supprimer si vous le jugiez à propos.
Vous aviez raison de croire que quelqu'un qui m'écriroit àGenève ne seroit pas fort au fait do ma situation. Mais la lettre que vousm'avez envoyée, quoique datée et timbrée de Metz, sent son Voltaire à pleine gorge, et je ne doute point qu'elle ne soit de ce glorieux souverain de Genève, qui, tout occupé de ses noirceurs, ne néglige pas pour cela les plaisanteries; son
génie universel suffit à toot. Laissez donc au rebut les lettres qu'on m'écrit à Genève; mei amis savent bien que ce n'est pas là qu^il faut me chercher désormais.
Je viens de recevoir l'arrêt du parlement qui me concerne, apostille par un anonyme que] » lieu de soupçonner être un évêque. Quoi qu'il en soit , les notes sont bien faites et de tMom^ main ; et je n'attends, pour vous faire paner ce papier, que de savoir si mes paquets et lettres vous parviennent sûrement et dans leur temps. C'est par la même défiance que je n'écris point à notre ami, que je ne veux pas compromettre; car, pour vous, il est désormais trop tard ; vous êtes noté d'amitié pour moi, et c*est à Genève un crime irrémissible. Adieu.
Réponse aussitôt, je vous prie, si cette lettre vous parvient. Cachetez les vôtres avec un peu plus de soin , afin que je puisse juger si elles ont été ouvertes.
AD UÈME.
Motfen, ce 10 aoAt iTSt
J'ai reçu hier au soir votre lettre du 7 : aiasr, à quelques petits retards près, notre correspondance est en règle ; et si l'on n'ouvre pas nos lettres à Genève on ne les ouvre sûrement pas en Suisse. De sorte qu'à moins d'm&ires plus imporuntes à traiter, et malgré les voies intermédiaires qu'on pourra vous proposer, je suis d'avis que nous continuions à nous écrire directement l'un à l'autre.
Si notre ami lisoit dans mon cœur, il ne seroit pas en peine de mon silence. Dites-lui que, s'il peut me tenir parole sans se compromettre et sans qu'on sache où il va, j'aimeroia bien mieux l'embrasser que lui écrire. Son piojeidâ me réfuter est excellent, et peut même m'être très-utile et très-honorable. U est bon qu'on voie qu'il me combat et qu'il m'aime ; il est bon qu'on sache que mes amis ne me sont pointaitachés par esprit de parti , mais par an sincère amour pour la vérité, lequel nous unit loas«
L'arrêt est si volumineux que j'ai mievx aimé vous transcrire les notes. Attachez-voussurUNic à la huitième. Quelle doctrine abomioaUe que celle de ce réquisitoire, qui détruit toot principe conunun de société entre les fidèles et les
autres hommes 1 Conséqoemment à cette doctrine il faut nécessairement poursoirre et massacrer comme des loups tous ceux qui ne sont pas jansénistes : car si la loi naturelle est criminelle, il faut brûler ceux qui In suirent et rouer ceux qui ne la suivent pas* Ce que vous
a mandé M. G ne doit point vous retenir;
car, outre que je n'ai pas grand'foi à sesaimanachs, vous devez toujours parler du parlement avec le plus grand respect, et même avec considération de ravocat-général. Le tort de ce magistrat est très-grand, sans doute, d'avoir adopté ce réquisitoire sans avoir lu le livre ; mais il seroit bien plus grand encore s'il en étoi t lui-même Tauteur. Ainsi séparez toujours le tribunal et Ihomme du libelle, et tombez sur cet horrible écrit comme il le mérite. C'est un vrai service à rendre au genre humain d'attirer sur cet écrit toute l'exécration qui lui est due; nul ménagement pour votre ami ne doit l'emporter sur cette considération.
Je souhâiterois que Técrit de notre ami fût imprimé en France, et même le vôtre ; car il est bon qu'ils y paroissent, et s'ils sont imprimés dehors on ne les y laissera pas entrer. Je pense encore qu'il ne trouvera nulle part ailleurs un certain profil de son ouvrage, et il £iot un peu faire ce qu'il ne fera pas, c'est-àdire songer i ses intérêts. Si vous jugez à propos de me confier ce soin, je tâcherai de le remplir. Cependant je crois que l'homme dont je vous ai parlé ci-devant pourroit également se charger de cette affaire. îfais, comme je n'ai point de ses nouvelles, je ne me soucie pas de lui écrire le premier. A l'égard de la Suisse et de Genève, j'ai cessé de prendra intérêt à ce qu'on 7 pensoit de moi. Ces gens-là sont si cafards, ou si faux, ou si bêtes, qu'il faut renoncer à les éclairer.
Plus fk médite sur votre entreprise, plus je la trouve grande et belle. Jamais plus no^le sujet ne put être plus dignement traité. Votre eut même vous permet et vous prescrit de meture dans vos discours une certaine élévation qui ne siéroit pas à tout autre. Quelle touchante voix que celle du chrétien relevant les fautes de ton amil et^quel spectacle aussi de le voir cimvrir Topprimé de l'égide de TÉvangilel Ministre du Très-Haut, faites tomber à vos pieds tous CCS misérables, s noit jetez la plume
T. IV
et courez vous cacher ; vous ne ferez jamais rien.
Il est certain qu'il y a des gens de mauvaise humeur à Neuchàtel, qui meurent d'envie d'imiter les autres et de me chercher chicane à leur tour ; mais outre qu'ils seront retenus par d'autres gens plus sensés, que peuvent-ils me faire? Ce n'est pas sous leur protection que je me suis mis, c'est sous colle du roi de Prusse ; il faut attendre ses ordres pour disposer do moi : en attendant, il ne parott pas que mylord maréchal soit d'avis de retirer la protection qu'il m'a accordée, et que probablement ils n'oseront pas violer. Au reste, comme l'expérience m'apprend à tout mettre au pis, il ne peut plus rien m'arriver de désagréable à quoi je ne sois préparé. Il est vrai cependant que dans cette affaire-ci j'ai trouvé la stupidité publique plus grande que je ne l'aurois attendu ; car quoi de plus plaisant que de voir les dévots se faire les satellites de Voltaire et du parti philosophique, bien plus vivement ulcéré qu'eux, et les ministres protestans se faire, à ma poursuite, les archers des prêtres? La méchanceté ne me surprend plus ; mais je vous avoue que la bêtise, poussée à ce point, m'étonne encore. Adieu, ami; je vous embrasse.