‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 6 sur 158 · Un corps débile affoiblit l'Ame. De là · texte numérisé non relu

Un corps débile affoiblit l'Ame. De là

• Temptre de la médecine; art plus pernicieux

• aux hommes que tous les maux qu'il prétend

• guérir. Je ne sais pour moi de quelle maladio » nous guérissent les médecins ; mais je sais

• qu'ils nous en donnent de bien funestes: la

• ttcheié* la pusillanimité, la terreur de la

■ mort ; s'ils guérissent le corps, ils tuent le

• courage. Que nous importe qu'ils fassent

• marcher des cadavres? Ge sont des hommes

• qu'il nous faut, et l'on n'en voit point sortir

• de lears mains.

t La médecine est Ala mode parmi nous ; elle

• doit l'être. C'est l'amusement des gensx>isifs et

• désœuvrés, qui, ne sachant que faire de leur 1 temps, le passent à se conserver. S'ils avoient t eo le malheur de naître immortels, ilsseroient » les plus misérables des êtres. Une vie qu'ils t n'auroient jamais peur de perdre ne seroit

• pour eux d'aucun prix. Il faut à ces gens-là > des médecins qui les menacent pour les flat-

• ter, et qui leur donnent chaque jour le seul

plaisir dont ils soient susceptibles, celui de n'être pas morts.

» Je n'ai nul dessein de m'éteitdfe ici sur la vanité de la médecine. Mon objet n'est que de la considérer par le côté moral. Je ne puis pourtant m'cmpêchcr d'observer que les hommes font sur son usage les mêmes sophismes que sur la recherche de la vérité : ils supposent toujours qu'en traitant un malade on le guérit, et qu'en cherchant une vérité on la trouve. Ils ne voient pas qu'il faut balancer l'avantage d'une guérison que le médecin opère par la mort de cent malades qu'il a tués, et l'utilité d'une vérité découverte par le tort que font les erreurs qui passent en même temps. La science qui instruit, et la médecine qui guérit, sont fort bonnes sans doute; mais la science qui trompe, et fa médecine qui tue, sont mauvaises. Appreneznous donc à les distinguer. Voilà le nœud de la question. Si nous savions ignorer la vérité, nous ne serions jamais les dupes du mensonge ; si nous savions ne vouloir pas guérir malgré la nature, nous ne mourrions jamais par la main du médecin. Ces deux abstinences seroient sages ; on gagneroît évidem-, ment à s'y soumettre. Je né dispute donc pas que la médecine ne soit utile à quelques hommes, mais je dis qu'elle est funeste au genre humain.

» On me dira, comme on fait sans cesse, que les fautes sont dn médecin, mais que la médecine en elle^mêaie est in£ii)libie. A la bonne heure;. mais qu'elle vienne donc sans le 9- médecin ; car, tan( qu'ils viendront ensemble, il y aura cent fois plus à craindre des erreurs de l'artiste, qu'à espérer du secours de l'aru » ( Emile, Liv. i. ) 6» i Vis selon la nature, sois patient, et chasse les médecins. Tu n'éviteras pas la mort, mais tu ne la sentiras qu'une fois, ou lien qu^iis la portent chaque jour dans ton imagination troublée, et que leur att mensonger, au lieu de prolonger les jours , Ten êie la jouissance, ie demanderai toujom^ quel vrai bien cet art a fait aux homikies. Quelques-uns de ceux qu'il guérit mour- » roient, il est vrai, mais des millions qu'il tne » resteroient en vie. Homme sensé, ne mets » point à cette loterie, ou trop de chances sont

TROISIEME DIALOGUE

• contre toi. Souffre, meurs ou guéris , mais » surtout vis jusqu'à ta dernière heure. » {Emile, Liv ii. )

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