‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 76 sur 158 · A MADEMOISELLE D« M · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE D« M

Le 7 mai I7S4.

Je ne prends pas le change , Henriette, sur l'objet de votre lettre, non plus que sur votre date de Paris (*). Vous recherchez moins mon avis sur le parti que vous avez à prendre que mon approbation pour celui que vous avez pris. Sur chacune de vos lignes je lis ces mots écrits en gros caractères : Voyons si vous aurez le front de condamner à ne plus penser ni lire quelqu^un qui pense et écrit ainsi. Cette interprétation n'est assurément pas un reproche, et je ne puis que vous savoir gré de me mettre au nombre de ceux dont les jugemens vous iHiportent. Mais en me flattant, vous n'exigez pas, je crois, que je vous flatte ; et vous déguiser mon sentiment, quand il y va du bonheur de votre vie, seroit mal répondre à rhonneur que vous m'avez fait. «

Commençons par écarter les délibérations inutiles. Il ne s'agit plus de vous réduire à coudre et broder. Henriette, on ne quitte pas sa tète comme son bonnet, et l'on ne revient pas plus à la simplicité qu'à l'enfiBnce ; l'esprit une fois en effervescence y reste toujours, et quiconque a pensé pensera toute sa vie. C'est là le plus grand malheur de l'état de réflexion : plus on en sent les maux, plus on les augmente ; et tous nos efforts pour en sortir ne font que nous y embourber plus profondément.

Ne parlons donc pas de changer d'état, mats du parti que vous pouvez tirer du vôtre. Cet •

(*) n pemoitqiie la lettre à laqadle il répondoit, quoique da« tée de Parti, élolt réellemeot écrite de Neufcbitel, et tt l'atui bnoit à oce dame qal alors babitolt cette ville, et qo'il laYolt être une iOvanU et un kei esprit en tUre , et c'eit dau eelte idée que aa réponae eat couçne. II recoonolt fa mépriae dans la lettre qa'on Terra ckaprèi à la date da 4 Dovembre méffle année, adrenée k la mlmedemoiielle D. M.» véritable aateot lie odle h laquelle celle-ci tert de réiiome. G . P ,

eut est malheureux, il doit toujours l'être. Vos maux sont grands et sans remède; yous les sentez, vous en gémissez ; et, poiir lies rendre supportables, vous cherchez du moins un palliatif. N'est-ce pas là l'objet que vous vous proposez dans vos plans d'études et d'occupations?

Vos moyens peuvent ôtre bons dans une autre vue, mais c'est votre fin qui vous trompe, parce que ne voyant pas la véritable source de vos maux, vous en cherchez l'adoucissement dans la cause qui les fit nattre. Vous les cherchez dans votresituation , tandis qu'ils sont votre ouvrage. Combien de personnes de mérite nées dans le bien-être, et tombées dans l'indigence. Pont supportée avec moins de succès et de bonheur que vous, et toutefois n'ont pas ces réveils tristes et cruels dont vous décrivez l'horreur avec tant d'énergie? Pourquoi cela? Sans doute elles n'auront pas, direz-vous, une Ame aussi sensible. Je n'ai vu personne en ma vie qui n'en dtt autant. Mais qu'est-ce enfin que cette sensibilité si vantée? Voulez-vous le savoir, Henriette? c'est en dernière analyse un amourpropre qui se compare. J^ai mis le doigt sur le siège du mal.

Toutes vos misères viennent et viendront de TOUS être affichée. Par cette manière de chercher le bonheur il est impossible qu'on le troiive. On n'obtient jamais dans l'opinion des autres ^ la place qu'on y prétend. S'ils nous l'accordent à quelques égards, ils nous la refusent à mille autres, et une seule exclusion tourmente plus que ne flattent cent préférences. C'est bien pis encore dans une femme qui, voulant se faire homme, met d'abord tout son sexe contre elle, et n'est jamais prise au mot par le nôtre ; en sorte que son orgueil est souvent aussi mortifié par les honneurs qu'on lui rend que par ceux qu'on lui refuse. Elle n'a jamais précisément ce qu'elle veut, parce qu'elle veut des choses contradictoires, et qu'usurpant les droiu d'un sexe sans vouloir renoncer à ceux de l'autre, elle n'en possède aucun pleinement.

Mais le grand malheur d'une femme qui s*affiche est de n'attirer, ne voir que des gens qui font comme elle^ et d'écarter le mérite solide et modeste qui ne s'affiche point, et qui ne court point où s'assemble la foule. Personne ne juge si mal et si faussement des hommes que les gens à prétentions; car ils ne les jugent que d'après

eux-mêmes et ce qui leur ressemble ; et ce n'est certainement pas voir le genre humain par son beau c6té. Vous êtes mécontente de toutes vos société» : je le crois bien ; celles où vous avez vécu étoient les moins propres à vous rendre heureuse; vous n'y trouviez personne en qui vous pussiez prendre cette confiance qui soulage. Comment Tauriez-vous trouvée parmi des gens tout occupés d'eux seuls, à qui ^vous demandiez dans leur cœur là première place, et qui n'en ont pas même une seconde à donner ? Vous vouliez briller, vous vouliez primer, et vous vouliez être aimée : ce sont des choses incompatibles. Il faut opler. Il n'y a point d'amitié sans égalité, et il n'y a jamais d*^égalité reconnue entre gens à prétentions. 11 ne suffit pas d'avoir besoin d'un ami pour en trouver, il faut encore avoir de quoi fournir aux besoins d'un autre. Parmi les provisions que vous avez faites, vous avez oublié celle-là.

La marche par laquelle vous avez acquis des connoissances n'en justifie ni l'objet ni l'usage. Vous avez voulu parottre philosophe; c'étort renoncer à l'être; et il valoit beaucoup mieux avoir l'air d'une fille qui attend un mari, que d'un sage qui attend de l'encens. Loin de trouver le bonheur dans l'effet des soins que vous n'avez donnés qu'à la seule apparence, vous n'y avez trouvé que des biens apparens et des maux véritables. L'état de réflexion où vous vous êtes jetée vous a fait faire incessamment des retours douloureux sur voufr-même; et vous voulez pourtant bannir ces idées par le même genre d'occupation qui vous les donna.

Vous voyez l'erreur de la route que vous avez prise, et, croyant en chailger p&r votre projet, vous allez encore au même but par un détour. Ce n'est point pour vous que vous voulez revenir à l'étude, c'est encore pour les autres. Vous voulez faire des provisions de connoissances pour suppléer tlans un autre âge à la figuré: vous voulez substituer l'empire du savoir à celui des charmes.

Vous ne voulez pas devenir la complaisante d'une autre femme, mais vous voulez avoir des complaisans. Vous voulez avoir des amis, c'està-dire une cour. Car les amis d'une femme jeune ou vieille sont toujours ses courtisans; ils la servent ou la quittent, et vous prenez de loin des mesures pour les retenir, afin d'être tou-

C0RRE3P0NDAMCE.

îoars le eeaure d*une spbèr^» p^ite ou grande. J(* crois san» eela que les pravisieos que vous Toules faire leroient la chose la plus inuUle pour Tobjet que yous croyea bonnement vous proposer. Voua voudriei, diles-voua» vous mettre en état d'entendre les autres. Avea-vous besoin d'un nouvel acquis pour cela ? Je ne sais pas au yrai quelle opinion vous avei de voire tntelligenee actuelle; mais dussies'^vous avoir pour amis des OËdtpes, j'ai peine à croire que Toua soyez fopt cnrieusa de jamais entendre les gêna que vous ne pouvex entendre aujourd'hui» Pourquoi donc tant de soina pour obtenir ee que voua avei déjàt Non» Henriette» ee n'est pas cela ; maia, quand vous seriez une sibyUe, voua voulez prononcer des oraelea: votre vrai projet n'est pas unt d'écouter les autres que d'avoir voua-méme dea anditeurs. Sous pré* tezte de travailler pour l'iodépendanoe* vous travaillez encore pour la domination, Cesl ainai que» loin d'alléger le poids de lopinion qui voua rend malheureuse, vous voulez en aggraver le joug. Ce n'est pas |e moyen de vous procurer des réveils piuf serçin^*

Vous croyea que le aeul soulagement du sentiment pénible qui vous tourmente est de vous éloigner de voua. Moi, tout au contraire» je crois que c'eatde vous en rapprocher»

Toute votre lettre est pleine de prouvée que jusqu'ici l'unique but de toute voire conduite a été de vous mettre avanugeusement aous les feux d'autrui. Gomment» ayant réusai dans le publie aitfaia que peraonne» et en rapportant si peu de satiafaction intérieure» n'avea*voua pas aenti qtie ce n'étoit paa là le bonheur qu'il vous faUoit, et qu'il étoit tempade changer de plan? Le vAtre peut être bon pour la gloire» maia il est mauvais pour la félicité. 11 ne faut point chercher à s'éloigner de soi» parce que cela n'est paa possible» et que tout nous y ramène malgré que nous en ayons. Voua convenez d'àvoir passé des heures trëardouoes en m'éeri* vaut et me parlant de vous. H est étonnant que cette expérience ne vous mette pas sur la voie» jH ne voua apprenne paa où vous devez chercher sinon le bonheur» au moins la paii.

Cependant» quoique mea idéea en ceci dif^ Arent beaucoup des vôtres» nous sommes i peu pris d'accord sur ce que voua devez faire. L'étude eat désormais pour yous la lance d'A-

ehille» qni doii guérir la Uesaurei qu'elle a faite. Maia vous ne voulez qu'anéantir la doulenr» et je voudroia Ater la eauae tin mal. Vous vouiez vous diatraire de voua par la pbiloaophia: asoi» je voudroia qu elle voua détachât de tout et voua rendu à voua-méme. Soyea sûre que voua ne aerea eonteote dea autres que quand voua n'aurez plua besoin d'eui» et que la société ne peut Youa devenir agréable qu'en cessant de vous èire nécessaire. N'ayant jamaia k vous plaindre de eeux dont voua n'eaigerez rien» c'est voua alors qui leur aérez néceiaaire; et aentant que ?oua voua aufiaez à voua-méaM» ila voui aanront gré du mérite que vona voulez bien mettre en commun* lia ne croiront pins voua faire grAoe ; ila la reeevront toujours. Lea agrémena de la vie voua rechereheroni par nala aeul que voua ne lea reehfPchevea paa ; et c'est alors que» contente de vous sana pouvoir être méeemente dea autres» voua aurez im sommeil paiaible et un réveil délicieniF.

il est vrai que dea iludea feiteadana dea vues si contraires ue doivent paa beaucoup ae ressembler» et il y a bien de la différence entre la culture qui orne l'esprit et celle qui nourrit r^eie» $i vouf aviea le courage de goAter un projet dont reaécuiiou vqu> «era d'abord trèapénible» il faudroit beauooupcbangervfis directions. Gela demanderoit d'y bien penser avant de se mettre é Touvrage. Je ama malade, occupé» abattu. j*ai Tespril lent; il me fiint des efforts pénibles pour sortir du petit oerde d'iodées qui me aont familières» et rien ii*en eai pinaéloigné que votre aituation.li n'eat pas jnaia que je me &tigue«à pure perte { car j'aj peine i croire que voua vouliez entreprendre de refondre» pour ainai dire» toute votre oonatitotinn morale. Vous avea urop de philosophie pour ne pas voir avec effroi eetie enUreprise. Je ééaespérenoia de voua ai voua voua y mettiez aisément. N'alloua donc paa plus loin quant i présent ; il su$t que votre principale queation est résolue : suivez la carrièiia dea lettres ; il ne wous en reste plus d'autre à choisir.

Ces lignea que je vous éeria à la hAte»diairail et souffrant» ae disent peut*^tre rien de oe qu'il faut dire : piais les erreurs que ma précipitation peut m'avoir fait faire né aont pas irréparables. Ce qu'il falloit, avant toute choae» étoit de voua faire sentir combien vous m'iniéresaez ;

et je crois que root n'en dooterei p» en lîsaiu cette lettre, le ne tous regardois jnfcpi'ici que cojnine one belle fMusevse qui» si elle aroîc reçu Ou caractère de la nature^ avoit pris soin de l'étouffer, de Teoéanlir sous rextérieur» comme un de ces chefs-d'œuvrejetés en bronze, qu'on admire par les dehors et dont le dedans est vide. Mais si voas sarez pleurer encore sur votre état, il n'est pas sans ressource ; tant qu'il reste au cœur un peu d'étoffe, il ne faut désespérer de rkm*

k MADAMB DB y...-N.

HoUeri, le 1S mai f 764.

Quoique tout ce qee vmis n'écrirez, meda* me« «ne soit intéressant, Tarode le plus f raportaiM de votre dernière lettre en mérite une tout entière, et fera Tunique sujet de ceHe-ci. Je parle des propositions q«ii vous ont fait hâter votre rstiraîte à la campagne. La réponse nèf,ative que vous y avez faite et le motif qui vous l*a impirée sont, comme tout ce que vous fai«tes, marqués au coin de In sagesse et de la vertu; mais je TOUS avoue, mon aimable voisine^ q>ne les jufemens que vous portez sur la conduite de la personne me paroîseent bien sévères; et je ne puis vous dissimuler que, sachant com-* bien sîMèrement il vous ètoil attaché, loin de voir dans son étoignenem m signe de tiédeur, j'y at bien ptotftt vu lesscnipulesd*im cœur qui croit avoir à se défier de hri-ttSme ; et le genre de vie qu'il choisit à sa retraite montre assez ce qui l'y a déterminé. Si un amant quitté pour la dévotion ne doit pas se croire onblié,rindicc est bien plus fort dans les hommes; et, comme cette ressource leur est moins naturelle, il finit qu'un besoin plus puissant les force d'y recourir. Ce qui m'a confirmé dans mon sentiment, c'est son empressement à revenir du moment qu'il a cru pouvoir écouter son penchant sans crime ; cl, cette démarche, dont voire délicatesse me parott offensée, est à mes yeux une • preuve de la sienne, qui doit lui mériter toute votre estime, de quelque manière que vous envisagiez d'ailleurs son retour.

Ceci, madame, ne diminue absolument rien de la soKdiié de vos raisons quant à vos devoirs

envers vos enfans. Le parti que vous prenez est sans contredit le seul dont ils n'aient pas â se plaindre et le plus digne de vous; mais ne gâtez pas vn acte de vertu si grand et si pénible par un dépit déguisé, et par un sentiment injuste envers un homme aussi digne de votre estime par sa conduite que vous-même est par la vôtre digne de l'estime de tous les honnêtes gens. J'oserai dire plus : votre motif, fondé sur vos devoirs de mère, est grand et pressant, mais il peut n'être que secondaire. Vous êtes trop jeune encore, vous avez un cœur trop tendre et plein d'une inclination trop ancienne pour n'être pas obligée à compter avec vous-même dans ce que vous devez sur ce point à vos enfans. Pour bien remplir ses devoirs, \\ ne faut point s'en imposer d'insupportables : rien de ce qui est juste et honnête n'est illégitime; quelque chers que vous soient vos enfans, ce que vous leur devez sur cet article n'est point ce que vous deviez à votre mari. Pesez donc les choses en bonne mère, mais en personne libre. Consultez si bien votre cœur que vous fassiez leur avantage» mais sans vous rendre malheureuse, car vous ne leur devez pas jusque-là. Après cela, si vous persistez dans vos refus, je vous en respecterai davantage; mais si vous cédez, je ne vous en estimerai pas moins.

Je n*ai pu me refuser à mon zèle de vous exposer mes sentimens sur une matière si importante et dans le' moment oii vous êtes à temps de délibérer. H. de*** ne m'a écrit ni fait écrire ; je n'ai de ses nouvelles ni directement ni indirectement ; et quoique nos anciennes liaisons m'aient laissé de rattachement pour lui, je n*ai eu nul égard à son intérêt dans ce que je viens de vous dire [*), Mais moi que vous laissâtes lire dans votre cœur, et qui en vis si bien la tendresse et rhoimêteté; moi qui quelquefois vis couler vos larmes, je n'ai point ou-

C) nm lenciell paMM f» Da PcïTToa. l'adresse de cette lettre est «Dii indiquée :iima<(.l>li: f^......^., oe<|uioMt ditpose ï croire qu'elle est adressée à madame de Verdelio, qui étolt en effeUa voiHnB de Ronssean I Montmoren^'y, or l«s Méaoims de madaiM^ Verdelin noosap, rennfot gravant 80D veuvage madame de Verdeliii avoil pour amaot JA. de Margency. et que ce dernier, très-frivoled'ail'enre et saus caractère dédM, avolt, quoique vivant dam une société de philosoph»^ et d'incrédules, des retours fréqoeosvers qm opinion et de* sentimens tout contraim. Si notre conjecture rat fondée, re seroitdottcde M. de Margencyqn'ilseroit question d^ns cette lelire. Vojfiei cl-aprèa la lettre écrite de Wootlon, a^ôt t7S », qnl donne un nouvel appui a cette conjecture. G. P.

CORRESPONDANCE

blié l'impression qu'elles m'ont faite, et je ne suis pas sans crainte sur celle qu'elles ont pu vous laisser. Mériterois-je l'amitié dont vous m honorez si je négligeois en ce moment les devoirs qu'elle m'impose ?

A MADEMOISELLE GAtLEY , En loi eDYorant un Uoel.

14 mal 1764.

Ce présent^ ma bonne amie, vous fut destiné du moment que j'eus le bien de vous connotire, et, quoi qu'en pût dire votre modestie, j'étois sûr qu'il auroit dans peu son emploi. La récompense suit de près la bonne œuvre. Vous étiez cet hiver garde-malade, et ce printemps Dieu vous donne un mari : vous lui serez charitable, et Dieu vous donnera des enfans; vous les élèverez en sage mëre, et ils vous rendront heureuse un jour. D'avance vous devez l'être par les soins d'un époux aimable et aimé, qui saura vous rendre le bonheur qu'il attend de vous. Tout ce qui promet un bon choix m'est garant du v6tre ; des liens d'amitié formés dès l'enfance, éprouvés par le temps, fondés sur la connoissance des caractères; l'union dos cœurs que le mariage affermit, mais ne produit pas ; l'accord des esprits où des deux parts la bonté domine, et oxk la gatié de l'un, la solidité de l'autre, se tempérant mutuellement, rendront douce et chère à tous deux laustérc loi qui fait succéder aux jeux de l'adolescence des soins plus graves, mais plus touchans. Sans parler d'autres convenances, voilà de bonnes raisons de compter pour toute la vie sur un bonheur commun dans l'état où vous entrez, et que vous honorerez par votre conduite. Voir vérifier un augure si bien fondé sera , chère Isabelle , une consolation trèsdouce pour votre ami. Du reste, la connoissance que j'ai de vos principes et l'exemple de madame votre sœur me dispensent de faire avec vous des conditions. Si vous n'aimez pas les enfans, vous aimerez vos devoirs. Cet amour me répond de l'autre ; et votre mari, dont vous fixerez les goûts sur divers articles, saura bien changer le vôtre sur celui-là.

En prenant la plume j'étois plein de ces idées. Les voilà pour tout compliment. Vous

attendiez peut-être* une lettre fiiite pour être montAe; mais auriez*-vous dû me la pardonner, et reconnottriez-vous l'amitié que voun m'avez inspirée, dans une épttre où je songerois au public en parlant à vous?

A M. DE SAUTTBRSBEIM.

Uotien,le30mail764.

Mettez-vous à ma place, monsieur, et jugezvous. Quand, trop facile à céder à vos avances, j'épanchois mon cœur avec vous, vous me trompiez. Qui me répondra qu'aujourd'hui vous ne me trompez pas encore T Inquiet de votre long silence, je me suis fait informer de vous à la cour de Vienne : votre nom n'y est connu de personne. Ici votre honneur est compromis, et, depuis votre départ, une salope, appuyée de certaines gens, vous a chargé d'un enfant. Qu'êtes-vous allé faire à Paris? Qu'y faites-vous maintenant, logé précisément dans la rue qui a le plus mauvais renom ? Que vonlez-vous que je pense? J'eus toujours du penchant à vous aimer : mais je dois subordonner mes goûts à la raison, et je ne veux pas être dupe. Je vous plains ; mais je ne puis vous rendre ma confiance que je n'aie des preuves que vous ne me. trompez plus.

Vous avez ici des effets dans deux mallos dont une est à moi. Disposez de ces effets, je vous prie, puisqu'ils vous doivent être utiles, et qu'ils m'embarrasseroient dans le transport des miens si je quittois Motiers. Vous me paroissez être dans le besoin ; je ne suis pas non plus trop à mon aise. Cependant, si vos besoins sont pressans, et que les dix louis que vous n'acceptâtes pas l'année dernière puissent y porter quelque remède, parlez-moi clairement. Si je connoissois mieux votre état, je vous préviendrois; mais je voudrois vous soulager, non vous offenser.

Vous êtes dans un âge où l'âme a déjà pris son pli, et où les retours à la vertu sont difficiles. Cependant les malheurs sont de grandes leçons : puissicz-vous en profiter pour rentrer en vous-mêmel II est certain que vous étiez fait pour être un homme de mérite. Ce seroit grand dommage que vous trompassiez votre vocation. Quant à moi, je n'oublierai jamais l'attache-

ment que j*eu8 pour vous; et si j'acbevois de vous en croire indigne, je m*cn consolerois difficilement.

k M. DE P.

23 mai 1764.

le sais» monsieur, que, depuis deux ans» Paris fourmille d'écrits qui portent mon nom, mais dont heureusement peu de gens sont les liupes. Je n ai ni écrit ni vu ma prétendue lettre à M. Parchevéquc d*Âuch, et la date de Neufchàtel prouve que Pau leur n'est pas même instruit de ma demeure.

Je n'avois pas attendu les exhortations des protestans de France pour réclamer contre les mauvais traitemens qu*ils essuient. Ha lettre à M. Tarchevèque de Paris porte un témoignage assez éclatant du vif intérêt que je prends à leurs peines : il seroit difficile d*ajouter à la force des raisons que j'apporte pour engager le gouvernement à les tolérer, et j*ai même lieu de présumer qu'il y a fait quelque attention. Quel gré m'en ont-ils su ? On diroit que cette lettre, qui a ramené tant de catholiques, n'a fait qu'achever d'aliéner les protestans; et combien d'entre eux ont osé m'en faire un nouveau crime! comment voudriez-vous , monsieur, que je prisse avec succès leur défense, lorsque j'ai moi-même à me défendre de leurs autrages? Opprimé, persécuté, poursuivi chez eux de toutes parts comme un scélérat, je les ai vus tous réunis pour achever de m'accabler; et lorsque enfin la protection du roi a mis ma personne à couvert, ne pouvant plus autrement me nuire, ils n'ont cessé de m'injurier. Ouvrez jusqu'à vos Mercures, et vous verrez de quelle façon ces charitables chrétiens m'y traitent : si je continuois à prendre leur cause, ne me demandcroitron pas de quoi je me mêle? Ne jugeroitp-on pas qu'apparemment je suis de ces bravos qu'on mène au combat à coups de bâton? « Vous avez bonne grâce de venir nous » prêcher la tolérance , me diroit-on , tandis » que vos gens se montrent plus intolérans que » nous. Votre propre histoire dément vos prin- 9 cipes, et prouve que les réformés, doux peut- » être quand ils sont foibles, sont trës-violens » sitAt qu'ils sont les plus forts. Los uns vous

» décrètent , les autres vous bannissent , les » autres vous reçoivent en rechignant. Cepen- M dant vous voulez que nous les traitions sur V des maximes de douceur qu'ils n'ont pas » eux-mêmes! Non, puisqu'ils persécutent, ils w doivent être persécutés; c'est la loi de l'é- » quité qui veut qu'on fasse à chacun comme il > fait aux autres. Croyez-nous, ne vous mêlez » plus de leurs affsiires , car ce ne sont point )» les vôtres. Ils ont grand soin de le déclarer » tous les jours en vous reniant pour leur frère, » en protestant que votre religion n'est pas la » leur. »

Si vous voyez, monsieur, ce que j'aurois de solide à répondre à ce discours , ayez la bonté de me le dire ; quant à moi je ne le vois pas. Et puis que sais-je encore? peut-éire, en voulant les défendre, avancerois-je par mégarde quelque hérésie, pour laquelle on me feroit saintement brûler. Enfin, je suis abattu, découragé, souffrant, ei l'on me donne tant d'affaires à moi-même , que je n*ai plus le temps de me mêler de celles d'autrui.

Recevez mes salutations, monsieur, je vous supplie, et les assurances de mon respect.

A M. PAIVCKOUGKE.

Motier8-TnT«rt, le 25 mai 4764.

Je lirai avec grand plaisir les écrits de M. Beaurieu, et sur votre exhortation, j'ai déjà commencé par VElève de la nature. On ne peut pas en effet penser avec plus d'esprit, ni dire plus agréablement. Je lui conseille toutefois de s'attacher toujours plus aux sujets qu'on peut traiter en descriptions et en images qu'à ceux de discussion et d'analyse , et qu'en général aux matières de raisonnement. Un traité d'Agriculture sera tout-à-fait de son genre; et s'il choisit bien ses matériaux, il peut à un livre trèsutile donner tout l'agrément des Géorgiques p.

(*) Malgré cette opinion de Rooiseaa sur le Renre propre k Beaorlea, cet auteur, à qni des nunières originales et an eztérienr singnller. plus que son talent réel, ont donné quelque réputation pendant sa vie, a écrit sur beaucoup de sujets, mais ne s*est point ooeopé d'agriculture. De tous ses ouvrages, CÉ^ lève de la nature, qui pendant quelque temps fut aUriboé à Rousseau, et qui dut peut-être à celle opinion tout son succès, est le seul dont on a conservé le souvenir. Beaurieu est mort à t hApiral en f7S5, âgé de 67 ans. G. P.

t.rr.

or

Je me fois bien du scrupule de toucher aux ouvrages de Richardson, surtout pour les abréger; car je n'aimerois guère être abrégé moimôme , bien que je sente le besoin qu*en auroient plusieurs de mes écrits; ceux de Richardson en ont besoin incontestablement. Ses entretiens de cercle sont surtout insupportables ; car, comme il n'avoit pas vu le grand monde, il en ignoroit entièrement le ton ; j'oserois tenter de faire ce que vous me proposez ; mais n'exigez pas que je fasse vite ; car» malade et paresseux, occupé d'ailleurs à préparer l'édition générale par laquelle je me propose d'achever ma carrière littéraire, je n'aurai de long-temps, si je vis, que très-peu de temps à donner à une compilation : d'ailleurs, n'entendant pas Tanglois, il me faudroii toutes les traductions qui ont été faites, pour les comparer et choisir; et tout cela est embarrassant pour vous, pour moi, ou plutôt pour tous les deux. Si j'achève jamais ma grande édition, et que je lui survive, alors seulement je pourrai m'occupcr uniquement de ces choses-là, et je me ferai un plaisir d'entrer dans vos vues autant que ma situation, ma sanlé et mon esprit indolent me le permettront.

J'oubliois de vous dire que le recueil que vous avez vu ne s'est point fait sous mes yeux. C'est M. Tabbé de La Porte qui Ta fait (*) ; je n'ai su les pièces qu'il contenoit qu'à la réception des exemplaires qui m'ont été envoyés. J'en ai pourtant fourni quelques-unes, mais non pas votre Prédiction {**], que je n'ai môme jamais communiquée à personne , non que je ne m'en fasse honneur, mais parce que je n'en aurois pas disposé sans votre permission.

Je vous suis obligé de faire assez de cas de mes écrits pour leur donner dans votre cabinet une place de prédilection. Je serai fort aise qu'ils vous fassent quelquefois souvenir de leur auteur, qui vous aime depuis long-temps, et qui désire être toujours aimé de vous.

(*) Voyei d-deTtot la lettre à l'abbé de La Porte da 4 avril «763. G. P.

(**) C'est le Utre d'un petit écrit apolosétiqae publié par PaDckoucke.etqael'abbédeLa Porte a fait réimpriiner à la ftuite de l'édition qu'il a donnée de la NoutelU HéloUt, en I7««. G. P.

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