A U. LE PRINCE L. C. DE WIRTEMBEAC
Motiers, le 28 mai 1764.
Je reçois avec reconnoissance le livre que VOUS avez eu la bonté de m'envoycr ; et lorsque je relirai cet ouvrage, ce qui, j'espère, m'arrivera quelquefois encore, ce sera toujours dans l'exemplaire que je tiens de vous. Ces entretiens ne sont point de Phocion, ils sont de l'abbé de Mably, frère de l'abbé de Condillac , célèbre par d'excellens livres de métaphysique » et connu lui-même par divers ouvrages de politique, très-bons aussi dans leur genre. Cependant on retrouve quelquefois dans ceux-ci de ces principes de la politique moderne, qu'il seroit à désirer que tous les hommes de votre rang blâmassent ainsi que vous. Aussi , quoique l'abbé de Mably soit un honnôtc homme rempli de vues très-saines, j'ai pourtant été surpris de le voir s'élever, dans ce dernier ouvrage, à une morale si pure et si sublime. C'est pour cela sans doute que ces entretiens, d'ailleurs très-bien faits, n'ont eu qu'un succès médiocre en France ; mais ils en ont eu un très-grand en Suisse, oti je vois avec plaisir qu'ils ont été réimprimés.
J'ai le cœur plein de vos deux dernières lettres ; je n'en reçois pas une qui n'augmente mon respect et, si j'ose le dire, mon attachement pour vous. L'homme vertueux, le grand homme élevé par les dis;][ràce8, me fait tout-à-fait oublier le prince et le frère d'un souverain ; et, vu l'antipathie pour cet état qui m'est naturelle, ce n'est pas peu de m'avoir amené là. Nous pourrions bien cependant n'être pas toujours de môme avis en toute chose ; et, par exemple, je ne suis pas trop convaincu qu'il suffise pour ôtre heureux de bien remplir les devoirs de son emploi. Sûrement Turenne, en brûlant le Palatinatpar l'ordre de son prince, ne jouissoit pas du vrai bonheur; et je ne crois pas que les fermiers-f^énéraux les plus appliqués autour de leurs tapis verts en jouissent davantage : mais si ce sentiment est une erreur, elle est plus belle en vous que la vérité môme ; elle est digne de qui sut se choisir un état dont tous les devoirs sont des vertus.
Le cœur me bat à chaque ordinaire dans Tat* tente du moment désiré qui doit tripler votre être. Tendres époux, que vous êtes heureux !
Que vous allez le devenir encore^ en voyant multiplier des devoirs si charmans à remplir 1 Dans la disposition d'âme où je vous vois tous les deux, non, je n'imagine aucun bonheur pareil au vôtre. Hélas I quoi qu'on en puisse dire, la vertu seule ne le donne pas, mais elle seule nous le fait connottre, et nous apprend à le goûter.
BloUen,le»main64,
C'est rendre un vrai service à un solitaire éloigné de tout, que de l'avertir de ce qui se passe par rapport à lui. Voilà, monsieur, ce que vous avez trës-obligeamment fait eu m'envoyant un exemplaire de ma prétendue lettre à M. l'archevêque d'Âuch.
Cette lettre, comme vous l'avez deviné, n'est pas plus de moi que tous ces écrits pseudonymes qui courent Paris sous mon nom. Je n'ai point vu le mandement auquel elle répond, je n'en ai même jamais ouï parler, et il y a huit jours que j'ignorois qu'il y eût un M. du Tillet au monde. J'ai peine à croire que l'auteur de cette lettre ait voulu persuader sérieusement qu'elle étoit de moi. N*ai-je pas assez des affaires qu'on me suscite sans m'aller mêler de celles d'autrui? Depuis quand ro'a-t-on vu devenir homme de parti? Quel nouvel intérêt m'auroit fait changer si brusquement de maximes? Les jésuites sont-ils en meilleur état que quand je refusois d'écrire contre eux dans leurs disgrâces? Quelqu'un me connott-il assez lâche, assez vil pour insulter aux malheureux? Eh I si j'oubliois les égards qui leur sont dus, de qui pourroient-ils en attendre? Que m'importe enfin le sort des jésuites, quel qu'il puisse être? Leurs ennemis se sont-ils montrés pour moi plus tolérans qu'eux? La triste vérité délaissée est-elle plus chère aux uns qu'aux autres? et, soit qu'ils triomphent ou qu'ils succombent, en serai-je moins persécuté? D'ailleurs, pour peu qu'on lise attentivement cette lettre, qui ne sentira pas comme vous que je n'en suis point l'auteur? Les maladresses y sont entassées : elle est datée de Neuchâtel, où je
(M Voltaire écrivant à Damilaville an sujet de cette lettre loi or mande s'il est vrai qae c'est i Duclos qu'elle étoit adrfMée.
n*ai pas mis le pied ; on y emploie la formule du très-humble serviteur^ dont je n'use avec personne; on m'y fait prendre le titre de citoyen de Genève auquel j'ai renoncé : tout en commençant on s^échauife pour M. de Voltaire, le plusardent, le plus adroit de mes persécuteurs, et qui se passe bien , je crois, d'un défenseur tel que moi : on affecte quelques imitations de mes phrases, et ces imitations se démentent l'instant après : le style de la lettre peut être meilleur que le mien, mais enfin ce n'est pas le mien ; on m'y prête des expressions basses; on m'y fait dire des grossièretés qu'on ne trouvera certainement dans aucun de mes écrits; on m'y fait dire vous à Dieu ; usage que je ne blâme pas, mais qui n'est pas le nôtre. Pour me supposer l'auteur de cette lettre, il faut supposer aussi que j'ai voulu me déguiser. Il n'y falloit donc pas mettre mon nom ; et alors on auroit pu persuader aux sots qu'elle étoit de moi.
Telles sont, monsieur, les armes dignes de mesadversairesdonlilsachèventdem'accabler.
Non contens de m'outrager dans mes ouvrages, ils prennent le parti plus cruel encore de m'altribuer les leurs. A la vérité le public jusqu'ici n'a pas pris le change, et il faudroit qu'il fût bien aveuglé pour le prendre aujoui:d'hui. La justice que j'en attends sur ce point est une consolation bien foible pour tant de maux. Vous savez la nouvelle affliction qui m'accable : la perte de M. de Luxembourg met le comble à toutes les autres; je la sentirai jusqu'au tombeau. Il fut mon consolateur durant sa vie, il sera mon protecteur après sa mort : sa chère et honorable mémoire défendra la mienne âa insultes de mes ennemis; et quand ils voudrom la souiller par leurs calomnies, on leur dira : Comment cela pourroit-il être? le plus honnêtt homme de France fut son ami.
Je vous remercie et voussaltie, monsieur, de tout mon cœur.
k M. DELEYRB.
IloUers, 3 Joiu t704.
J'avois reçu toutes vos lettres, cher Deieyre* et j'ai aussi reçu celle que m'a fait passer en dernier lieu M. Sabattier. Je ne crois pas vous avoir proposé d'établir entre nous une cor-
CORWCSPONDANCE.
respondance suirio ; non quVllo no me soit agréable, mais parce que ma paresse naturelie, mon état languissant, les lettres dont je suis accablé, tes survenans dont ma maison ne désemplit point, m'empècheroient de la suivre régulièrement. Mais, comme je vous aime et que je désire que vousm*aimiez,je recevrai toujours avec plaisir les détails que vous voudrez me faire de la situation de votre âme et de vos affaires, des marques de votre confiance et de votre amitié. Je me ménagerai aussi par intervalles le plaisir de vous écrire, et quand j*aurai le temps d'épancher mon cœur avec vous, ce sera un soulagement pour moi. Voilà ce que je puis vous promettre ; mais je ne vous promets point dans mes réponses une exactitude que je n'y sus jamais mettre. On n'a que trop de devoirs à remplir dans la vie sans 8 en imposer encore de nouveaux.
Vos deux dernières lettres me fourniroient ample matière à disserter, tant sur vos dispositions actuelles que sur votre manière d'envisager l'histoire grecque et romaine : comme si, commençant cette étude, vous y eussiez cherché d'autres êtres que des hommes, et que ce ne fût pas bien assez d'y en trouver de meilleurs dans leurs étoffes que ne sont nos contemporains. Mais, mon cher, Taccablement où me jettent les maux du corps et de l'âme, et tout récemment la perte de M. de Luxembourg, qui m'a porté le dernier coup, m'ôtent la force de penser et d'écrire. Vous le savez, j'avois pour amis tout ce qu'il y avoit d'illustre parmi les gens de lettres; je les ai tous perdus pleins de vie; aucun, pas même Duclos, ne m'est resté dans mes disgrâces (*). J'en fais un parmi les grands : c*est celui qui se trouve à Tépreuve ; et la mort vient me Tôter. Quel renversement d'idées 1 sur quels nouveaux principes faut-il donc remonter ma raison? Je suis trop vieux pour supporter un tel bouleversement; je suis trop sensible pour philosopher uniquement sur
(') Ces mots pas mime Dvelos, ont d'antant plus lieu d*élonner en cette occasion, qu'on voit ci-après, sous la date du 2 décembre 1764. et du 13 janvier 1768, deux lettres k ce même DnckM» où les sentiments de oonOance et d'amitié que Rousseau lui a si couttâmmeiit et si vivement téinoignc's. ne (larotosent pas avoir siiM la moindre altération. Ces deux lettres, les dernières que Duclos paroisse avoir reçues, semblent même, comparées aux précédentes I respirer une affection encore plus tendre. G. P.
mes pertes. Ma tête n'y est plus ; je ne sens plus que mes douleurs, je ne vois plus qu'un chaos. Cher Deleyre, j'ai trop vécu.
Avant de finir, reparlons de la manière de lier notre correspondance, au moins telle que je puis l'entretenir. Puisque vous avez reçu la lettre que je vous ai écrite directement, et que j'ai reçu la vôtre, nous ne sommes point fondés par notre expérience à nous défier des postes d'Italie (*). La médiation de If. Sabattier, plus embarrassante, ne fait qu'augmenter la peine et la dépense, puisqu'il faut multiplier les enveloppes, lui écrire a lui-même, afFnmchir pour Turin comme pour Parme, payer des ports plus forts encore. En tout ma peine me coûte plus que mon argent. Ainsi je suis d'avis que nous revenions au plus simple, en nous écrivant directement. Si l'on ouvre nos lettres, que nous importe? Nous ne tramons pas de conspirations. Si nous trouvons qu'elles se per* dent, il sera temps alors de prendre d autres mesures. Quant à présent, contentons^nous de les numéroter, comme je fais celle-ci; ce sera le moyen de reconnottre si on en a intercepté quelqu'une. Je ne croyois vous écrire qu'un mot, et me voilà à la troisième page. La conséquence est facile à tirer. Mon respect, je vcos prie, à madame Deleyre, et mes salutations à M. l'abbé de Gondillac. Je vous embrasse de tout mon cœur.
A MADAME LA MAR^CnALB DE LtJXEMBOURG.
Moti8rs,le8Juiiif7S4.
C'est en vain que je lutte contre moi-même pour vous épargner les importunités d'un malheureux ; la douleur qui me déchire ne connoft plus de discrétion. Ce n'est pas à vous que je m'adresserois, madame la maréchale, si je connoissois quelqu'un qui eût été plus cher au digne ami que j*ai perdu. Mais avec qui puis-je mieux déplorer cette perte qu'avec la personne du monde qui la sent le plus? et comment ceux qu'il aima peuvent-ils rester divisés? Leurs cœurs ne devroient-its pas se réunir pour le pleurer ? Si le vôtre ne vous dit plus rien pour
(') Deleyre étoitàcette époque bibUottaécalre de rinfaat «lue de Parme, dont l'abbé de Gondillac étott précepteiir, G. F .
moi, prenez da nioins quelque intérêt à mes misères par celui que vous savez qu'il y prenoit.
Mais c'est trop me flatter, sans doute : il avoit cessé d'y en prendre, à votre exemple il m'avoit oublié. Hélas 1 qu'ai -je fait? Quel est mon crime» si ce n'est de vous avoir trop aimés l'un et l'autre, et de m'ètre apprêté ainsi les regrets dont je suis consumé ? Jusqu'au dernier instant vous avez joui de sa plus tendre affection ; la mort seule a pu vous Tôter : mais moi, je vous ai perdus tous deux pleins de vie; je suis plus à plaindre que vous.
A LA MfiME.
MoUen,lel7Jolof764.
Que mon état est affreux ! et que votre lettre m'a soulagé I Oui» madame la maréchale» la certitude d avoir été aimé de M. le maréchal» sans me consoler de sa perte» en adoucit l'amertume» et fait succéder à mon désespoir des larmes précieuses et douces dont je ne cesserai d'honorer sa mémoire tous les jours de ma vie. J*ose dire quil me la devoit cette amitié sincère que vous m'assurez qu'il eut toujours pour moi; CJir mon cœur n'eut jamais d'attachement plus vrai» plus vif» plus tendre» que celui qu'il m'avoit inspiré. C'est encore un de mes regrets que les tristes bienséances m'aient souvent empêché de lui faire connottre jusqu'à quel point il m'étoit cher. J'en puis dire autant a votre égard, madame la maréchale» et j'en ai pour preuve bien cruelle les déchiremens que j'ai sentis dans la persuasion d'être oublié de vous. Mon dessein n*est point d'enlrer en explication sur le passé. Vous dites m'avoir écrit la dernière : nous sommes là-dessus bien loin de compte ; mais vos bontés me sont si précieuses» que, pourvu qu*elies me soient rendues» je mechargerai volontiers d'un tort que mon cœur n'eut Jamais» et qu'il saura bien vous faire oublier. Je consens que vous ne m'accordiez rien qu'à titre de grftce. Mais, si je n'ai point mérité votre ami- 1 ié, songez» je vous supplie, que, de votre propre aveu» M. le maréchal m'accordoit la sienne. C'est en son nom, c'est au nom de sa mémoire qui nous esl si chère à tous deux, que je réclame do votre part les sentimens qu'il eut pour moi»
et que» de mon côté» je voue à la personne qu^il aima le plus tous ceux que j'avois pour lui. H est impossible de dire davanuige. Je ne deniando ni de fréquentes lettres» ni des réponses exactes; mais quand vous sentirez que je dois être inquiet ( et» quand on aime les gens» cela se devine)» faites*moi dire un mot par M. de la Roche» et je suis content.
A ■. DE SAUTTERSHEllf.
MoUen, le SI Jaln 1764.
Je suis honteux d'avoir lardé si long-tempe» monsieur» à vous répondre. Je sais mieux que personne quels privilèges d'attention méritent les infortunés; mais» à ce même titre» je mérite aussi quelque indulgencct et Je ne différois que pour pouvoir vous dire quelque chose de positif sur les dix louis dont vous craignez de vous prévaloir» de peur de n'être pas en état de me les rendre. Mais soyez bien tranquille sur cet article» puisque ma plus constante maxime» quand je prête (ce qui» vu ma situation, m'arrive rarement)» est de ne compter jamais sur la restitution» et même de ne la pas exiger. Ce qui retarde à cet égard l'exécution de ma promesse est un événement malheureux qui ne me laisse pas disposer dans le moment d'un argent qui m'appartient. SitAl que je le pourrai» je n'oublierai pas qu'une chose offerte est une chose due» quand il n'y a que l'impuissance de rendre qui empêche d'accepter.
J*ai du penchant à croire que pour le présent vous me parlez sincèrement; mais à moins d'en être sûr, je ne puis continuer avec vous une correspondance qui, aux termes où nous avons été» ne pourroit qu'être désagréable à tout deux sans une confiance réciproque. Malheureusement ma santé est si mauvaise, mon état est si triste, et j'ai tant d'embarras plus pressans» que je ne puis vaquer maintenant aux recherches nécessaires pour vérifier votre histoire et votre conduite, ni demeurer avec vous en liaisonsque cette vérification ne soit faite; ce qui emporte de votre cêté la nécessité de dispo ser de ce que vous avez laissé chez moi, et que je souhaite de ne pas garder plus long-temps. Je voudrois donc, monsieur» vous faire acheter une autre malle à la place de la mienne » dont
OOIIRESPONDANCK.
j'ai besoin, et que vous trouvassiez an autre dépositaire qui se chargeât de vos effets, ou que vous me marquassiez par quelle voie je dois vou» les envoyer.
Mon dessein n'est pas d'entrer en discussion sur les explications de votre dernière lettre. Vous demandez, par exemple, si la servante de la maison de ville a des preuves que i'enfant qu*eUe vous donne est de vous : ordinairement on ne prend pas des témoins dans ces sortes d'affaires. Mais elle a fait ses déclarations juridiques, et prêté serment au moment de Taccouchement , selon la forme prescrite en ce pays par la loi ; et cela fait foi, en justice et dans le public, par défaut d'opposition de votre part.
Quelles qu'aient été vos mœurs jusqu'ici , vous êtes à portée encore de rentrer en vousmême; et l'adversité, qui. achève de perdre ceux qui ont un penchant décidé au mal, peut, si vous «n faites un bon usage, vous ramener au bien , pour lequel il m*a toujours paru que vous étiez né. L'épreuve est rude et pénible ; mais quand le mal est grand le remède y doit être proportionné. Adieu, monsieur. Je comprends que votre situation demanderoit de ma part autre chose que des discours, mais la mienne me tient enchaîné pour le présent. Prenez, s'il est possible, un peu de patience, et soyez persuadé qu'au moment que je pourrai disposer de la bagatelle en question, vous aurez de mes nouvelles. Je vous salue, monsieur, de tout mon cœur.
A V. DB CHAlirORT.
LeaSJalnf764.
J'ai toujours désiré, monsieur, d'être oublié de la tourbe insolente et vile qui ne songe aux infortunés que pour insulter à leur misère; mais l'estime des hommes de mérite est un précieux dédommagement de ses outrages, et je ne puis qu'être flatté de l'honneur que vous m'avez fait en m'envoyant votre pièce (*). Quoique accueillie du public, elle doit l'être des connoisseurs et des gens sensibles aux vrais charmes de la nature, l/effut le plus sûr de mes maximes, qui
/j La jeune Indienne, comédie en un acte, en ven, repréteotée en 1764. G. P.
est de m'attirer la haine des méchans et l'affection des gens de bien, et qui se marque autant par mes malheurs que par mes succès, m'apprend, par l'approbation dont voua honorez mes écrits, ce qu'on doit attendre des vA« très, et me fait désirer, pour l'utilité publique, qu'ils tiennent tout ce que promet votre débuf. Je vous salue, monsieur, de tout mon cœur.
d'ivbrnois.
MoUertJe 6 Juillet 1764.
J'apprends, monsieur, avec grand plaisir votre heureuse arrivée à Genève, et je vous remercie de l'inquiétude que vous donne ma sciatique naissante. Des personnes à qui je suis attaché, et qui me marquent qu'elles me viennent voir, m'ôtent la liberté de partir pour Aix. Je vous prie de ne pas envoyer la flanelle, dont je vous remercie, et dont il me seroit impos* sible de faire un usage assez suivi pour m'en ressentir. Les soins qui gênent et qui durent m'importunent plus que les maux, et en toute chose j'aime mieux souffrir qu'agir.
La réponse du Conseil aux dernières représentations ne m'étonne point; mais ce qui m'é* tonne, c'est la persévérance des citoyens et bourgeois à faire des représentations.
La brochure que vous m'avez envoyée me parolt d'un homme qui a trop d'étoffe dans la tête pour n'en avoir pas un peu dans le cœur. Si jamais il prend part à quelque affaire, il fera poids dans le parti qu'il embrassera.
Celui à qui je me suis adressé pour les airs de mandoline m'a marqué qu'if les feroit graver. Ainsi , il ne me reste qu'à vous remercier pour cela de la peine que vous avez bien voulu prendre.
Mademoiselle Le Vasseur vous remercie de l'honneur de votre souvenir, et vous assure de son respect. Je vous prie d'assurer du mien madame d'Ivernois. J'embrasse M. Deluc, et vous salue, monsieur de tout mon cœur
Je reçois à l'instant la flanelle, et vous en r(v roercie, en attendant le plaisir de vous voi#.
UoUenkle1SJaUietl764.
Si mes raisons, monsieur, contre la proposition qui m'a été faite par le canal de M. P***, vous paroissent mauvaises, celles que vous m'objectez ne me semblent pas meilleures ; et dans ce qui regarde ma conduite , je crois pouvoir rester juge des motifs qui doivent me déterminer.
Il ne s agit pas, je le sais , de ce que tel ou tel peut mériter par la loi du talion , mais il 8*agit de l'objection par laquelle les catholiques me fermeroient la bouche en m*accusant de combattremapropre religion. Vous écrivez contre les persécuteurs, me diroient-ils, et vous vous dites protestant ! Vous avez donc tort ; car les protestans sont tout aussi persécuteurs que nous , et c*est pour cela que nous ne devons point les tolérer, bien sûrs que, s'ils devenoicnt les plus forts, ils ne nous toléreroient pas nousmêmes. Vous nous trompez , ajouteroient-ils, ou vous TOUS trompez en vous mettant en contradiction avec les vôtres, et nous prêchant d'autrea maximes que les leurs. Ainsi, l'ordre vem qu'avant d'attaquer les catholiquesjecomroence par attaquer les protestans , et par leur montrer qu'ils ne savent pas leur propre religion. Est-ce là , monsieur, ce que vous m'ordonnez de faire? Cette entreprise préliminaire rejetteroit l'autre encore loin ; et il me parott que la grandeur de la tâche ne vous effraie guère, quand il n'est question que de l'imposer.
Que si les argumens ad hominem qu'on m'objecteroit vous paroissent peu embarrassans, ils me le paroissent beaucoup à moi ; et, dans ce cas, c'est à celui qui sait les résoudre d'en prendre le soin.
Il y a encore, ce me semble, quelque chose de dur et d'injuste de compter pour rien tout ce que j'ai fait, et de regarder ce qu'on me prèscrit comme un nouveau travail à faire. Quand on a bien établi une vérité par cent preuves invincibles, ce n'est pas un si grand crime, à mon avis, de ne pas courir après la cent et unième, surtout si elle n'existe pas. J'aime a dire des choses utiles, mais je n'aime pas à les répéter; et ceux qui veulent absolument des redites
(•) cette lettre parait faire mite i celle do 23 mai précédent. Voyef page l«9.
n'ont qu'à prendre plusieurs exemplaires du même écrit. Les protestans de France jouissent maintenant d'un repos auquel je puis avoir contribué, non par de vaines déclamations comme tant d'autres, mais par de fortes raisons politiques bien exposées. Cependant voilà qu'ils me pressent d'écrire en leur faveur : c'est faire trop de cas de ce que je puis faire, ou trop peu de ce que j'ai fait. Ils avouent qu'ils sont tranquilles; mais ils veulent être mieux que bien, et c'est après que je les ai servis de toutes mes forces qu'ils me reprochent de ne les pas servir au-delà de mes forces.
Ce reproche, monsieur, me paroft peu reconnoissant de leur part, et peu raisonné de la vôtre. Quand un homme revient d'un long combat, hors d'haleine et couvert de blessures, est-il temps de l'exhorter gravement à prendre les armes, tandis qu'on se tient soi-même en repos? Eh I messieurs, chacun son tour, je voua prie. Si vous êtes si curieux dos coups, allez en chercher votre part : quant à moi, j'en ai bien la mienne ; il est temps de songer à la retraite r mes cheveux gris m;averlissent que je ne suis plus qu'un vétéran, mes maux et mes malheurs me prescrivent le repos, et je ne sors point de la lice sans y avoir payé de ma personne. Soi patriœ Priamoque datum. Prenez mon rang, jeunes gens, je vous le cède ; gardez-le seulement comme j'ai fait, et après cela ne vous tourmentez pas plus des exhortations indiscrètes et des reproches déplacés, que je ne m'en tourmenterai désormais.
Ainsi, monsieur, je confirme à loisir ce que vous m*accusez d'avoir écrit à la hâte, et que vous jugez n'être pas digne de moi ; jugement auquel j'éviierai de répondre, faute de rentendre suffisamment. ^
Recevez, monsieur, je vous supplie, les assurances de tout mon respect.
A MADAME DB CR^QUr.
Uotieri-Travers, le SI Juillet I76I.
Vous ne m'auriez pas prévenu , madame, m ma situation m'eût permis de vous faire souvenir de moi ; mais si dans la prospérité Ton doit aller au-devant de ses amis , dans l'adversité >l
CORRESPONDANCE
n*est permis quo d'attendre. Mes malheurs, Pabsencc et la mort , qui ne cessent de m'en ôter, me rendent plus précieux ceux qui me restent. Je n*avois*pas besoin d*un si triste motif pour faire valoir votre lettre; mais j'avoue, madame, que la circonstance où elle m*est venue ajoute encore au plaisir qu*en tout autre temps j*aurois eu de la recevoir. Je reconnois avec joie toutes vos anciennes bontés pour moi dans les vœux que vous daignez faire pour ma conversion. Mais, quoique je sois trop bon chrétien pour être jamais catholique, je ne m'en crois pas moins de la même religion que vous : car la bonne religion consiste beaucoup moins dans ce qu'on croit que dans ce qu'on fait. Ainsi, madame, restons comme nous sommes ; et, quoi que vous en puissiez dire, nous nous reverrons bien plus purement dans l'autre monde que dans celui-ci. C'eût été un très-grand honneur pour votre gouvernement que J. J. Rousseau y vécût et mourût tranquille ; mais l'esprit étroit de vos petits parlementaires ne leur a pas permis de voir jusque-là, et, quand ils Tauroient vu, Tiniérêt particulier ne leur eût pas permis de chercher la gloire nationale au préjudice de leur vengeance jésuitique et des petits moyens qui tenoient à ce projet. Je connois trop leur portée pour les exposer à faire une seconde sottise ; la première a suffi pour me rendre sage. L'air de ce lieu-ci me tuera, je le sais : mais n'importe, j'aime mieux mourir sous l'autorité des lois que de vivre éternel jouet des petites passions des hommes. Madame , Paris ne me reverra jamais; yoilà sur quoi vous pouvez compter. Je suis bien fâché que cette certitude m'ête l'espoir de vous revoir jamais qu'en esprit; car je crois qu'avec toute votre dévotion vous ne pensez pas qu'on, se revoie autrement dans l'autre vie. Recevez, madame, mes salutations et mon respect» et soyez bien persuadée, je vous supplie, que, mort ou vif, je ne vous oublierai jamais.