Voir Progrés médical^ n»« 7 et
C'est un point bien démontré par les études si nombreuses cle physiologie de la phonation ; dans le chuchotement, dans la parole à voix basse, le larynx n'intervient pas, les cordes vocales n'entrent pas en vibration. L'air glisse dans le larynx comme dans la trachée, dans les conduits aériens, sans que les muscles intrinsèques viennent imprimer aux cordes de mouvements. RosdiipeWY {Travaux du labor, de Marey^ 1876), Boudet de Paris {Acad. des sciences, 1879) et d'autres physiologisles, ont démontré expérimentalement, par l'inscription simultanée des vibrations du larynx, des mouvements des lèvres et de la langue, l'absolue indépendance du premier organe dans la production des consonnes et même des voyelles, dans la voix chucholée.
Je me serais moins étendu sur ce sujet si le professeur Revilliod n'avait cherché à expliquer par une simple paralysie d'un des muscles du larynx les troubles observés chez le malade qui fait le sujet de la première observation. Ch .. a passé plusieurs mois dans le service du distingué professeur de Genève pour les mêmes accidents qui l'ont amené à la Salpètrière. Le laryngoscope faisait constater un défaut de tension des cordes vocales ; il existait de plus un certain degré d'anesthésie de l'islhme du gosier et du vestibule de la glotte, troubles dépendants d'une paralysie du larynx supérieur. Le malade était, à son entrée dans le service, absolument muet.
Voici, d'après le travail du D' Revilliod, comment il interprèle la pathogénie de ce cas particulier: « L'anesthésie du domaine du laryngé supérieur concourt, de son côté, à démontrer que cette sorte de mutisme est due à une paralysie de ce nerf, lors même qu'on observe souvent le mutisme sans anes-
thésie et réciproquement, l'anesthésie sans mutisme Quoi
qu'il en soit, celte triade symptomatique (paralysie du crico- Ihyroïdien, anesthésie de l'isthme et du larynx, douleur slernale dans l'effort vocal) nous invite à admettre que le laryngé
MUTISME HYSTÉIUQUE oO&
supérieur peut élre seul atteint par l'hystérie et que ce nerf jouit du triste privilège d'être facilement influencé par cette maladie, de sorte que, lorsque dans un cas de mutisme, le laryngoscope nous démontre Tabsence de tension des cordes vocales, coïncidant avec l'intégrité de leurs mouvements d'adduction et d'abduction, c'est-à-dire lorsqu'il indique la paralysie du laryngé supérieur et l'état normal du récurrent, nous serons autorisés à admettre la nature hystérique de cette affection. » Je ne saurais admettre ces conclusions. Que la paralysie du crico-thyroïdien, coïncidant avec l'intégrité des fonctions des adducteurs et abducteurs, indique l'origine hystérique de la maladie, c'est souvent exact, bien qu'on puisse trouver à ce défaut de tension plusieurs autres causes ; que cette lésion explique un degré d'aphonie plus ou moins complète, c'est encore vrai. Mais une paralysie du laryngé supérieur ne peut expliquer le mutisme ; la parole à voix basse peut subsister, le larynx seul est atteint, la voix haute seule est compromise.
Dans le cas cité par M. Revilliod, le mutisme était complet, comme je l'ai observé moi-même ; quand j'ai examiné ce malade la paralysie laryngée était cependant moins localisée ; le crico-thyroïdien était atteint ; mais aussi les thyro-aryténoïdiens ; le mutisme était toujours aussi absolu.
On peut du reste opposer à celte interprétation les faits où il existait, avec du mutisme, une paralysie laryngée portant sur d'autres muscles que le crico-thyroïdien.
Dans le cas de Jarvis (voy. obs. XYIII), il s'agissait d'une paralysie de l'ary-aryténoïdien ; dans celui du D' Thermes, Krishaber avait noté une paralysie d*un abducteur. Dans certains cas, comme dans cette dernière observation, on peut voir des variétés dans les troubles laryngés survenant dans le cours de la maladie, sans aucune modification du mutisme.
L'aphonie n'a donc, dans ces cas complexes, rien de particulier ; on a constaté, au laryngoscope, des paralysies des muscles
510 APPlùNDICE
tenseurs et adducteurs crico- thyroïdien, Ihyro-arylénoïdien, ary-arylénoïdien; mais les autres muscles remplissent leur rôle, on voit les cordes vocales s'écarter ou se rapprocher de la ligne médiane, quand on dit au malade de chercher à crier. On constate également une aneslhésie plus ou moins complète du pharynx et même du larynx. Mais cette aneslhésie n'a rien de spécial à Taphonie ou au mutisme. On l'observe fréquemment chez les hystériques qui n'ont aucun trouble de la phonation ou de la parole.
Ainsi donc, dans le mutisme hystérique, nous trouvons en même temps de Tajihonie et de l'aphasie motrice. C'est en eflet là un des traits typiques de ce phénomène ; l'aphonie hystérique simple, la paralysie d'un des groupes de muscles du larynx, est très fréquente. Le mutisme est, au contraire, relativement rare. Et ce qui confirme la nature psychique, centrale de cette manifestation nerveuse, c'est que les muscles du larynx ne sont pas toujours frappés d'impotence, et quand ils le sont dans une mesure plus ou moins prononcée, le trouble fonctionnel qui résulte de cette parésie ou paralysie ne peut donner l'explication de l'ensemble du phénomène.
3° L'intelligence est absolument conservée: sitôt qu'on Tinterroge, et c'est là un signe bien caractéristique, le malade, conscient de son incapacité, ne cherche pas à répéter le mot, à essayer une articulation impossible. Il saisit rapidement la plume, le crayon, et rédige par écrit, à la demande, les réponses .toujours très nettes, très précises.
Nous disons que c'est là un signe caractéristique. Plus d'une fois, M. Charcot a reconnu la nature hystérique du mutisme à la seule façon d'être des malades, quand on les interroge. Aussi ne saurait-on accepter, dans toute sa rigueur, l'opinion de M. Legoux, qui pense que, dans l'hystérie, l'aphasie n'est pas un élément de diagnostic ; ce sont, au contraire, dit-il, les signes bien constatés de l'hystérie qui permettront de donner à ce
symptôme sa vérilable significalioii. Je n'fe crois certainement pas qu'on puisse, à l'exemple d'un maître rompu à toutes les difficultés du diagnostic des affections nerveuses, préciser aussi iielleipenl et du premier coup d œil, tous les cas d'origine hystérique ; mais je veux dire que par sa modalité, ses caractères, ce syndrome évoquera facilement chez un observateur attentif, Tidée de sa nature. Au surplus, on ne devra pas manquer de s'éclairer par un examen minutieux (exploration de la sonsihililê, recherche des zones hyslérogènes...), par Fétude desanlccédents.
Celle forme d'aphasie ne ressemble, en effel, en rien aux aphasies de cause organique. Dans ce dernier cas, nous voyons le malade faire un effort pour saisir et répéter le mot, le balbutier d'une façon inintelligible ou répondre par un autre mot ou par un mot invariable. Ici, rien de semblable, il n'y a ni surdité verbale, ni cécité verbale, l'intelligence est intacte. La réponse suit immédiatement la demande, si le sujet sait écrire. A la période de retour de la parole, quand l'aphonie est moins complète, la différence s'accuse moins nettement. Le malade a quelquefois du mal à prononcer le mot parce qu'il bégaye, mais il l'écrit avec correclion, témoignant bien de l'inlégrité de l'intelligence et de la faculté graphique. Or, dans certains cas d'aphasie, due à une lésion organique, on peut observer cette dissociation : abolition de la parole, conservalion de l'écriture. Mais elle n'existe jamais d'une façon aussi tranchée, et avec cette vivacité de l'intelligence, que nous constatons chez l'hystérique.
i"* Le retour de la parole est également subit dans la plupart des cas; mais il ne se fait pas habituellement ad integrum dès le premier moment. Il y a, pendant un certain temps qui peut varier de quelques jours à des semaines, du bégaiement, une certaine hésitation de la parole. Chauffât (obs. I) avait lui-même bien remarqué celle particularité qui est frappante, dans Tobs. IL
51 i ATPCRMCE
Inalile d*âji3ater qa'oa obserfe ea même temps ou qii*OD relèfe, dans les antécédents^ d'antres manifestations de l'hystérie. SouTent le malade présente de fanesthésie, des zones hjstérogènes ; Ton aiait des Tomissements, nn autre de la snrdité; cet ensemble symptomatique Tient confirmer le diagnostic. L'hémiplégie, qui est surrenue chez quelques malades, en même temps que Faphasie^ pourrait embarrasser dans certains cas; mais on n*obsenrera pas, chez l'hystérique, de dénation de la bouche, de la langue, de paralysie faciale. C*est la présence, très passagère, de ce symptôme, qui nous a fait classer à part, comme dubitative, l'observation de S... (obs. IV -. Il est, du reste, facile de reproduire, par la suggestion hypnotique, le mutisme hystérique. Pendant la période de somnambulisme, on fait causer une malade; puis baissant la voLc, on lui dit: je n'entends pas... tu dis... mais tu ne peux doue plus parler... et au bout d*un instant, la malade est aphasique et aphone, ne pouvant ni crier ni parler, s'impatientant de ne pouvoir répondre aux questions ; si elle sait écrire, elle s'empare d'un morceau de papier et y trace rapidement et sans embarras quelques lignes qui font comprendre sa pensée : « Je ne peux pas parler, écril-elle, c par exemple, » vous voyez bien que je ne peux pas. » C'est la représentation exacte dt*s troubles observés chez nos malades, mais je ne fais que signaler en passant ces recherches, qui doivent faire prochainement l'objet d'un tra\ail spécial*.
1. On trouvera encore des renseignements sur le mutisme hystérique (sorl du silence) dans Vlconogr. phot. de ta Sat^étrièref par Bournevilie et P. Rcgnard, l. i, p. 52, 54, 60, 75, etc. ; t. ii et i.i, pascim ; dans Recherches sur Vhyslériey etc., par liourncville, p. IIB et dans les volumes de la BiUiothèque diabolique. (B.)
APHASIE ET AGRAPllIE 513
De l'Aphasie en général et de l'Agraphie en particulier, d'après l'enseignement de M. le professeur Charcot.
Par Pierre Marier
Dans une leçon faite en décembre 1887, à la Salpèlrière, M. le professeur Charcot a montré à ses auditeurs un nouveau cas à'agraphie. A celte occasion, il est entré dans quelques détails sur Thisloire de ce mode spécial d'aphasie, à Télude duquel il a si puissamment contribué. Nous avons pensé qu'il serait intéressant de reproduire les points principaux de renseignement de notre maître, sur ce sujet.
La malade dont il s'agit est une femme de 64 ans, présentant quelques antécédents héréditaires, qui, en 1868, à Tdgc de 44 ans, eut une première attaque d'hémiplégie; cette hémiplégie siégeait à droite et s'accompagna de paralysie de la langue. Au bout de quelque temps, la parole redevint normale^ ainsi que les mouvements.
Mais, depuis cette époque, il a existé une véritable impossibilité d'écrire, quoique la malade pût parfaitement tenir une plume, sût très bien ce qu'elle voulait écrire, et eût même conservé nettement la notion visuelle de l'orthographe des mots; mais « l'idée (motrice graphique) des leitres ne lui revenait pas; » elle ne se rappelait plus la forme qu'il faut
1. Exirail du Progrès médica', 1^8% n» 5. Charcot. Œuvres coi ^ '. \,è, t. m, Syslèmc nerveux. 33
5r4 APPENDICE
donner aux lettres. On a pu s'assurer, d'ailleurs, qu'auparavant elle jouissait d'une instruction assez étendue, grftce k Texamen des feuillets de son livre de dépenses, antérieur à Tépoque de sa maladie. On sait de plus d'une façon formelle que, depuis cette attaque d*hémiplégie, la malade lisait son journal tous les jours et parlait distinctement.
En 1879, nouvelle attaque ; cette femme tombe subitement dans la rue, frappée d*une hémiplégie gauche, avec perte cornplëlé de la parole. 11 a persisté, depuis, une parésie du côté gauche, mais la parole était revenue au bout de deux ans, lorsque, en 1885, survint une nouvelle attaque suivie d'un simple embarras de la parole, caractérisé par des troubles transitoires de l'articulation. Enfin, dans le courant de la même année, une quatrième attaque amena une perte complète et permanente de la parole. Depuis cette époque, il existe une paralysie labio-glosso-pharyngo-laryngée pseudo-bulbaire tellement marquée, qu'à plus d'une reprise il a été nécessaire de nourrir cette femme avec la sonde œsophagienne, tant la déglutition était difficile. Au laryngoscope, on constate très nettement que les lèvres de la glolle ne peuvent être rapprochées pour produire la phonation. Mais c'est là, en somme, un phénomène surajoute et tout à fait indépendant de Tagraphie, qui a exislé seule et à Télat de purelé, dès 1868.
On s'assure, du reste, aisément qu'elle n'est atteinte ni de surdilé ni de cécité verbale; elle désigne, sans aucune hésitation, les objets dont le nom est prononcé ou écrit devant elle. Si elle-même ne peut écrire, cela ne tient certes pas à la parésie des mains, qui n'est pas assez forte pour l'empêcher de lenir une plume et elle copie tant bien que mal les caractères et les chiffres imprimés ou écrits qui lui sont présentés. Mais quand elle veut « composer, » écrire de sa propre initiative ce que lui dicte le langage intérieur ou ce qu'on lui communique, c'est une tout autre affaire ; elle en est absolument
AGRAPniE TIUIE 5|5
incapable. En résumé, celle malade a conservé limage msuelle^ rimage auditive et peut-être aussi timage motrice d'articulation (on ne peut juger de cette dernière faculté, par suite de la paralysie labio-glosso-laryngée), mais elle a perdu le mécanisme qui permet de transmettre les pensées par le langage écrit. C'est donc bien là une agraphie vraie.
L'agraphie, d'après la définition de M. le professeur Charcot, c'est la perle plus ou moins complète des mouvements coordonnés communiqués à la main pour exprimer la pensée par l'écriture, ou plus simplement encore « taphasie de la main ». Cette perte des mouvements coordonnés est d'ailleurs indépendante de toute paralysie ou parésie des mouvements vulgaires, ainsi qu'on peut s'en assurer en faisant copier aux malades des caractères ou des dessins, ou en leur faisant exécuter des travaux délicats (coudre, tricoter.)
Le mol agraphie date de 1867, époque où il fut introduit dans le vocabulaire scientifique par le physiologiste Ogie. Le fait lui-même avait déjà été nettement signalé, en 1856, à la Société de Biologie, par Marcé, qui avait décrit le symptôme agraphie et cherché à établir son indépendance. Mais cette indépendance ne fut réellement et dûment démontrée que dans ces dernières années, grâce à la double série de preuves qu'apporta M. le professeur Charcot (Leçons de 1883, publiées par Rummo '). En effet, tandis que, d'une part, notre maître fournissait une observation où l'agraphie se présentait à l'état de pureté, dégagée de toute confusion avec les autres formes d*aphasie ^ d'autre part, il montrait que, dans certains cas, la
!. J.M. Charcot.— Differenli fortne d'afasia, Lezioni redalle del D' Rummo. Ililano, 1884. — Ces leçons ont été délivrées pendant Tété de 1883 et publiées en langue ilalienne. Une analyse en a été donnée par le D' P. Marie dans la R^ue de Médecine^ t. III, 1883, p. 693. La thèse de M. le D' Bernard (Paris, 1883) et l'ouvrage de M. G. Ballet {Du langage intériew^ etc. Pariî», 1M86) en contiennent la substance. — Voir aussi Charcot: Leçons sur tes maladies du système net veux, t. III, p. 154.
2. Une autre observation d'agraphie pure a été publiée par M. le professeur Pitres {Rev. de Méd.), 1884.
516 AITENDICB
faculté graphique persiste, tandis que les autres formes da langage sont en défaut et qu'alors celle-là peut venir jusqai un certain point au secours de celles-ci et exercer vis-à-vis d'elles un rôle de suppléance. La faculté du langage écrit pouvant ainsi, soit disparaître, soit être conservée d'une façon tout à part, son indépendance ne saurait être mise en doute.
Rappelant que la clinique était arrivée à isoler quatre éléments ou facteurs du mot : \ image auditive ^ Vimage visuelle, Vimage motrice (T articulation, Vimage motrice graphique du mot, M. Charcot signalait un bien intéressant passage du livre de Hartley, médecin à Bath [Observations on man, 1749), précurseur de la grande école psychologique anglaise d'aujourd'hui, dans lequel ce médecin arrivait, par les seules ressources de rinduclion, aux conclusions suivantes : « les mots peuvent être considérés sous quatre aspects : 1® d'abord comme impression faite sur Toreille ; 2'' comme actes de l'organe de la parole; S"" comme impression faite sur l'œil par les caractères (écrits ou imprimés); 4o comme actes de la main dans l'écriture. Après quelque réflexion, on trouvera que toutes les idées qu'excite le mot proviennent d'une des quatre sources qui viennent d'être mentionnées, principalement de la première (élément auditif; et de la troisième (élément visuel). » Comme on le voit, tout en donnant à ces deux sources de l'idée du mot une importance prépondérante, Uartley n'excluait pas les autres.
Et, en effet, c'est là, on le sait, la base des opinions professées par M. le professeur Charcot sur la fonction du langage que cette multiplicité et cette indépendance relative des sources dont nous tirons les éléments du mot.
C'est donc en résumé, à quatre modes spéciaux de mémoire du mot (ou des impressions et actes par lesquels nous entrons en rapport avec celui-ci) que se résume le matériel de la faculté du langage ; supprimez l'une quelconque de ces mémoi-
AGRAPniE VliAIE 517
res partielles et vous produisez une et quelquefois môme plusieurs espèces d'aphasie. Comme l'enseigne M. le professeur Charcol, V aphasie 7i' est qu'une amnésie^ et inversement, toute amnésie verbale quelque légère, quelque limitée qu'elle soit est une aphasie. Il y a à considérer, par conséquent, à côlé des aphasies correspondantes qui représentent le plus haut degré, les amnésies auditive, visuelle, motrice d'articulation et motrice graphique qui répondent au degré le plus faible. C'est là un point sur lequel noire matlre a toujours pris soin d'insister tout parliculièrement, car, à son avis, la notion de Yamnésie doit être la clef de toute la question des troubles du langage que nous étudions ici.
Cetla,nolion des mémoires et des amnésies partielles, par cela môme qu'elle a pour base l'indépendance de ces centres, vis-à-vis les uns des autres, est, comme on le comprendra facilement, la contre-partie directe de la théorie qui veut établir une suprématie absolue des centres sensoriels sur les centres moteurs, au point d'admettre que ces derniers ne sont mis en fonction que par une sorte de réflexe parti des premiers. Cette théorie, M. le professeur Charcotla rejette presque entièrement comme beaucoup trop absolue. La notion de l'amnésie appliquée à chacun des centres en particulier est, en effet, la contre-partie de cette théorie, puisqu'elle a pour base l'indépendance de ces centres vis-à-vis les uns des autres. La clinique d'ailleurs, ici comme toujours, fournit des arguments sans réplique. Fréquents sont les cas où l'on voit la cécité verbale la mieux caractérisée ne s'accompagner d'aucun degré d'agraphie, à tel point même que, comme Ta montré M. Charcot chez plusieurs malades atteints de cécité verbale, c'est en retraçant avec la main les caractères que ces gens arrivent parfois à comprendre le sens de ce qu'ils lisent. De même pour la surdité verbale, il n'est pas très rare de la voir exister seule, sans aphémic; plusieurs cas de ce genre ont été
publiés, et celui que Ton doit à M. Hilzig t en est un bel exemple. C'est là une preuve évidente que le centre moteur d'arliculalion a son existence propre et peut fonctionner sans aucun acte réflexe parti du centre de Taudition verbale.
On peut aisément sur le schéma suivant (Fig. 90), qui n'est autre chose que le schéma primitif de M. Charcot mis en place, se faire une idée de ces centres de mémoires partielles, des connexions qui les unissent entre eux et des relations qu'ils ont avec le monde extérieur.
Prenons, par exemple, le centre de la mémoire des signes du langage écrit, ou centre visuel des mots, CVM, c'est par rœil que les notions spéciales ayant trait au moi écrit lui parviennent en même temps que les notions plus générales qui concernent non plus la signification des caractères, mais simplement leur forme, leur aspect extérieur, pour ainsi dire, vont s'emmagasiner dans le centre visuel commun, CVC. — Que le centre visuel des mots soit le siège d'une lésion, le malade pourra encore voir les mots écrits, mais il ne les comprendra plus, il sera atteint de cécité verbale. Mais si la lésion n'est pas exactement localisée en ce point, et c'est en somme le cas le plus fréquent, un autre phénomène viendra s'y joindre, le malade ne percevra plus par cetle région du cerveau, par le centre visuel commun les impressions visuelles générales qui se dégagent des objets, il sera atteint en même temps et de cécité verbale et de cécité psychique, cette dernière se traduisant cliniquement par Yhémianopsie,
De même pour les centres auditifs CAC, CAM.
Quant aux centres moteurs soil de Y articulation, soit de Yécriture, des remarques analogues peuvent être faites, mais de notables différences doivent être relevées.
. \. Ed. lïilzig, Yon der MaterieUen dev Seele, Vortrag gehaXen in Balle Leipzig, 1886.
fis. >t. — CVC, Canin Tiiual conaiiiii. — CVH. Cintre ilniel du aali. — CAC. Ceolr* kiidiUrco«Biin. - CAK. CcDtii ludiLlf dn non. — CLA, Cenln moteur du liagafe vtlcnlt. — CLE, Ceolra nioLeiir du lu^iga écrit '. I. La disposition des cenlreB sur cette ligure est puremeDt schématique,
et n'e, au point de Tue topognphlque, aucune prileotioa t une ezactitud*
«DBlomique ngoureuie.
5i0 APPEKDICE
De même que Ton a vu le cenire visuel des mots £tre en rapports inlimes avec le centre visuel commun^ de même le centre moteur du langage écrite (XE, est en rapport avec le centre moteur commun du membre supérieur^ et le centre moteur de [articulation verbale^ CLA, est en connexion étroite avec le centre commun de la langue et des lèvres; pour ne pas compliquer le schéma, ces deux centres moteurs communs n'ont, d'ailleurs, pas été figurés, il suffit de signaler ici cette analogie.
On remarquera que, sur le schéma, les centres visuel et auditif ne sont rattachés au monde extérieur que par une seule ligne à direction centripète. Ce ne sont, en effet, que des centres cTimpression. Au contraire, les centres moteurs de Tarliculation et de Técrilure sont rattachés au monde extérieur par deux lignes (double flèche) : Tune centrifuge, l'autre centripète; c*est que, tout en étant surtout des centres cTexpreS" sion, ils sont aussi, pour une certaine part, des centres dim" pression.
Quant aux traits qui réunissent entre eux, dans les deux sens, les quatre centres de la mémoire des mots, ils expriment les connexions intimes et multiples, qui, d'après M. Charcol, existent entre ces diCTérents centres et sur Timportance desquelles il y aura lieu d'insister tout à l'heure.
Pour le moment, ce sur quoi il faut attirer Tattention d'une façon toute spéciale, c'est sur la multiplicité et sur l'indépendance relative des sources dont nous tirons les éléments du mot. C'est, en effet, sur cette notion qu'est fondée la doctrine des suppléances fonctionnelles que M. Charcot a exposée en 1883 et qui tend de plus en plus à prévaloir. C'est encore sur cette notion que repose la méthode de rééducation qui donne souvent de si remarquables résultats. Instinctivement, d'ailleurs, tel malade atteint de surdité verbale, comme celui de Fraenkel, et ne comprenant pas le sens des mots qu'on lui dit arrive à pénétrer ce sens par un des artifices suivants: ou bien il cher-
AGRAPUIE VKAIE 521
che à répéter, h articuler ces mois, et, grâce à ces mouvemenls, il finit par les comprendre; dans ce cas, le centre moteur qui préside à Tarticulation des mots vient au secours du centre auditif; ou bien ce malade écrit le mot qu'il entend et en saisit alors le sens; ici, c'est le centre moteur graphique qui vient au secours du centre auditif. Souvent aussi, comme M. Charcot en a montré plusieurs exemples, les individus atteints de cécité verbale arrivent à comprendre les mots écrits en cherchant à tracer eux-mêmes les caractères qui les composent, soit avec une plume, soit simplement dans Pair avec le doigt; c'estalors le centremoteurgraphiquequivientau secours du centre visuel. Les impressions plus fortes fournies par le centre moteur graphique, viennent ici mettre en valeur les impressions faibles et d'un caractère douteux fournies parles impressions visuelles. Ainsi, on peut voir le centre visuel suppléé par le centre graphique, et le centre auditif par le centre moteur (Karticulalion, et cela, parce que la mémoire des mouvements d'articulation et celle des mouvements graphiques font, au même titre que les images visuelles et auditives, partie du langage intérieur et peuvent, elles aussi, comme ces dernières, réveiller ridée du mot.
Mais la loi d'indépendance des centres n*est cependant pas une loi absolument générale, il y a réellement des cas où la suppression des centres sensoriels visuel et auditif paralyse le centre d'articulation et produit l'aphasie motrice ou l'agraphie. La raison de ces variétés c'est que, comme Ta montré M. Charcot, l'appareil du langage est loin de fonctionner de même chez tous les individus, il existe, à cet égard, des. aptitudes, des types très divers. Suivant que, dans le langage intérieur, tel ou tel centre prédomine dans la représentation du mot, suivant que, chez tels ou tels individus, la formation de l'idée du mot a lieu de préférence par un des mécanismes exposés plus haut, on aura affaire à des visuels, à des auditifs, à des moteurs
graphiques^ à des moteurs (T articulation^ ou, enfin, k des mdifférents, lorsqu'il s'agira de gens qui sont en état d'arriver à la représenlalion du mot par l'un quelconque des quatre procédés en question. Celte nolion des différents types de langage intérieur a été introduite dans la science par M. le professeur Charcot, et si nous y insistons ici c'est que son importance €st extrême ; sans elle, il est impossible de se rendre nettement compte soit de la faculté du langage, soit des différentes variélés d'aphasie. Et qu'on ne s'y trompe pas, la distinction en \isuels, auditifs, etc., n'est pas une simple concession d'éclectisme (ce modéranlisme scientifique, en général, si stérile), elle est l'expression exacte delà réalité vécue. Il est, en effet, de toute évidence que parmi les médecins physiologistes ou psychologues qui se sont occupés avec le plus grand soin de cette question des sources du langage intérieur et qui ont monlré le plus de pénétration dans leurs investigations sur eux-mêmes, les uns sont des auditifs, les autres des visuels, quelque-uns des moteurs ; aussi est-il aisé de comprendre, ainsi que Ta fait voir M. G. Ballet, dans sa thèse d'agrégation, pourquoi les résultats auxquels ils sont arrivés sont aussi différents les uns des aulres, bien que, dans le cas particulier, pour ce qui était de son propre mécanisme, chacun de ces auteurs eût pleinement raison *.
Cette nolion des variétés individuelles, introduite par M. Charcot, permet, en outre, de comprendre que c'est chez les indifférents, comme il les appelle, chez les individus dont les centres jouissent de la plus grande autonomie que, dans le cas
1. On peut dire par exemple que M. le T»" Stricker est surtout un moteur. On comprend aisément combien, en présence de variations aussi étendues dans l'état normal, il est difficile de tracer les caractères qui pourraient permettre de distinguer cliniquement les aphasies corticales (par lésion <les centres eux-mêmes) d'avec les aphasies sous-corticales ou de conduction (par lésion des seules fibres issues de ces centres). Il ne semble pas que c« desideratum ait été jusqu'à présent rempli d'une fa<;on réellement pratique eX certaine.
AGRAPHIE VRAIE 523
de destruction d'un de ceux-ci, se manifestent le plus aisément les phénomènes de suppléancepar les autres centres. Tandis que les personnes qui n'ont cultivé qu'un seul genre de mémoire des images du mot se trouvent toutes désemparées, si le centre de cette mémoire vient à être altéré. Et, dans ce cas, on peut voir, par exemple, la seule lésion du centre auditif amener, outre la surdité verbale, une véritable aphasie motrice, bien que la circonvolution de Broca ne soit le siège d'aucune altération ; ou encore la seule lésion du centre visuel produire l'agraphie, sans qu'il y ait de lésion dans le centre de Exner (pied de la 2' frontale gauche). On peut ainsi se convaincre que tous ces cas qui pourraient èlre considérés, a priori^ comme allant l\ rencontre de l'indépendance de la faculté du langage écrit, se trouvent, au contraire, expliqués de la façon la plus naturelle, et que l'agraphie n'en reste pas moins, comme Ta montré M. le professeur Charcot, une forme d'aphasie parfaitement autonome.