TÉNACITÉ DES STIGMATES
coDlientyd'ailleurSyUn grand nombre de faits intéressants et bien observés, sinon toujours bien interprétés, du moins à ce que je crois. Ces messieurs ont observé Thémianesthésie sensitive et seDsorielle, semblable en tous points à celles de MM. Putnam et Walton. Il s'agit, dans ces cas, de chauffeurs, de chefs de trains, d'ouvriers, victimes d'accidents de chemins de fer ou d'autres accidents et ayant subi soit un choc sur la tête, soit une commotion ou un ébranlement général. L'alcoolisme, le saturnisme, ne sont pas en jeu dans ces cas, et l'on reconnaît que, suivant toute vraisemblance, il n'existe pas, chez ces sujets, de lésion organique.
Voilà donc des malades tout à fait semblables à ceux de MM. Putnam et Walton ; mais, contrairement à ces derniers, les auteurs allemands ne veulent pas reconnaître qu'il s'agit ici de l'hystérie. Pour eux, c'est quelque chose de particulier, je ne sais quel état pathologique non encore décrit, qui demande à prendre une place non encore occupée dans les cadres nosologiques. Les principaux arguments que MM. Oppenheim et Thomsen fournissent à Tappui de leur thèse sont les suivants : !• l'aneslhésîe est tenace ; on n'y voit pas ces changements capricieux qui sont caractérvitiqucs (?) de Thyslérie. Elle dure telle quelle des mois et des années; 2® Une autre raison, c'est que Tétat psychique des malades n'est pas celui des hystériques. Les troubles de cet ordre, chez ces malades, n'ont pas les allures changeantes, mobiles de ceux de 1 hystérie. Les malades sont plutôt déprimés, mélancoliques d'une façon permanente, et sans grandes variations en plus ou en moins.
U m'est impossible, Messieurs, de me rallier aux conclusions de MM. Oppenheim et Thomsen, et j'espère vous démontrer : l"" Que les troubles sensoriels hystériques peuvent, chez la femme elle-même, présenter une ténacité remarquable, et que, chez l'homme, il en est très souvent ainsi ; 2"* Que chez le m&le, en particulier, la dépression et la tendance mélancolique
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s*observent le plus communément dans les cas d'hystérie les plus accusés, les moins contestables. On n'observe pas ordinairement, chez lui — cela est vrai, mais on ne saurait certainement pas voir là un caractère distinctif de premier ordre, — ces caprices, ces changements de caractère et d'humeur qui appartiennent plus habituellement, bien que non nécessairement, toutefois, à Thystérie de la femme.
Mais il est temps, Messieurs, d'arrêter là ces préliminaires pour en venir à l'objet principal de notre leçon d'aujourd'hui. Nous allons procéder par démonstration clinique, en étudiant ensemble, avec quelques détails, un certain nombre de cas parfaitement caractérisés d'hystérie mâle. Chemin faisant, nous relèverons les analogies et les diSorences qui existent entre les phénomènes hystériques observés chez l'homme et ceux que nous reconnaissons chaque jour dans la forme correspondante de la maladie chez la femme. Enfin, je compte vous présenter, en manière de résumé, quelques considérations générales sur la grande hystérie considérée dans le sexe masculin.
Mais avant d'en venir à Thomme, je voudrais vous rappeler sommairement, par deux exemples, jusqu'à quel point, chez la femme, les symptômes permanents de l'hystérie, les stigmates hystériques, comme nous avons l'habitude de les appeler, pour plus de commodité, peuvent se montrer fixes, tenaces et exempts, par conséquent, de cette mobilité proverbiale qu'on leur prête et dont on prétend faire la caractéristique de la maladie. Je ne vous parlerai pas des six ou huit grandes hystériques actuellement rassemblées dans notre service. Quelquesunes d'entre elles présentent, depuis des mois ou des années même, une hémianesthésie simple ou double que les modificateurs thérapeutiques les mieux appropriées ne peuvent influencer que pour quelques heures. Je me bornerai à vous présenter deux femmes, véritables vétérans de l'hystéro-épi-
lepsie, qui délivrées depuis quelques années de leurs grandes attaques^ et sorties depuis ce temps du service spécial, exercent dans rhospice les fonctions de domestiques. La première, la nommée L..., bien connue dans l'histoire de Thystéro-épilepsie et célèbre, en raison du caractère « démoniaque » que présentaient ses crises convulsives, est aujourd'hui âgée de 63 ans. Elle est entrée à la Salpètrière, en 1846, et nous n'avons pas cessé der l'observer depuis 1871. A celte époque, elle était atteinte, comme elle est encore aujourd'hui même, d une hémianesthésie droite complète absolue, sensorielle ei sensitive, avec ovarie du même côté qui, pendant cette longue période de 15 ans, n'a pas été modifiée, même temporairement^ soit par Tactiou maintes fois essayée des agents œslhésiogènes, soit par les progrès de Tâge, soit par la ménopau>e. Il y a cinq ou six ans, à l'époque où notre attention a été plus particulièrement attirée sur les modifications que subit le champ visuel chez les hystériques, nous avons reconnu chez elle lexislence très accusée du rétrécissement classique du champ visuel, marqué des deux côtés, mais beaucoup plus prononcé du côté droit. L'examen répété, chaque année, une ou deux f ils, depuis cette époque, n'a jamais manqué de faire reconnaître la permanence de ce rétrécissement.
L'autre malade, la nommée Àurel..., actuellement Âgée de 62 ans, et chez laquelle les grandes attaques, remplacées parfois par des symptômes d'angine de poitrine, n'ont cessé d'exister que depuis une dizaine d'années, présentait déjà en 4851, ainsi que le constate une note très précieuse datant de cette époque, l'hémianesthésie gauche complète, absolue, sensorielle et sensitive, que, ainsi que vous pouvez le constater, nous retrouvons chez elle encore aujourd'hui, c'est-à-dire après une longue période de 34 ans ! — Cette malade est souuiise à notre observation depuis 15 ans, et jamais l'hémianesthésie en question n'a cessé, lors de nos examens souvent répétés,
d'élre présente. Le rétrécissement double du champ visuel, très net des deux côtés, mais plus prononcé à gauche, que Texamen campimétrique nous a fait retrouver ces jours-ci, existait déjà chez elle, il y a cinq ans
C'en est assez, je pense, pour vous montrer comment, chez ces femmes, les stigmates dont personne ne songerait à contester la nature hystérique, se sont montrés stables, permanents, et combien peu cela répond à l'idée fausse, par trop de généralité, qu'on se fait en général de l'évolution des symptômes de la maladie.
J'en viens maintenant à l'étude de nos hystériques mâles.
Observation I. — Le nommé Rig..., garçon de magasin, âgé de 44 ans, est entré à la Snlpélrière, le \2 mai 4884, il y a bientôt un an. C*est un homme grand, fort, bien musclé ; il a été autrefois tonnelier et supporte sans peine un travail fatigant. Les antécédents héréditaires sont fort remarquables chez ce malade. Son père vit encore ; il est âgé de 76 ans. De 38 à 44 ans, par suite de chagrins et de pertes d'argent, il a souffert d'attaques de nerfs sur la nature desquelles le malade ne peut qu'imparfaitement nous renseigner. Sa mère est morte à 65 ans asthmatique. Le grand oncle de la mère était épileptique et est mort des suites d'une chute dans le feu survenue dans un accès. Les deux filles de cet oncle étaient également épileptiques. Rig..., a eu sept frères et sœurs qui ne présentaient pas de maladies nerveuses. Quatre sont morts ; parmi les trois restants, une sœur est asthmatique. Luimême a eu neuf enfants, dont quatre sont morts en bas âge. Des cinq qui vivent encore,MW« fille de 15 ans a des crises de nerfs; une autre,âgée de iO ans, a des attaques d'hystéro-épilepsie que M. Marie a constatées ici même ; une autre fille est faible d'intelligence ; enfin deux garçons ne présentent rien de particulier à noter.
Dans les antécédents personnels^ nous relevons les faits suivants : A 19 et à 29 ans, le malade a été atteint de rhumatisme articulaire aigu, sans lésions du cœur. La dernière attaque a duré 6 mois et c'est peut-être au rhumatisme qu'il faut attribuer les dé-
formalions des mains que l'on constate chez lui. Étant enfant, il était peureux ; le sommeil était troublé par des rêves et des cauchemars, et, en outre, il était somnambule. Il se levait souvent la nuit, travaillait, et le lendemain matin il était fort étonné de trouver son ouvrage fait. Cet état dura de 12 à 45 ans. Il s'est marié à 28 ans. On ne note dans les antécédents ni syphilis, ni alcoolisme, hien que le malade ait été tonnelier. Il est arrivé à Paris à Tàge de 32 ans, travaillant d*abord chez son père, puis employé comme garçon de magasin dans une usine d'épuration d*huile.
En 1876, il avait alors 32 ans, il lui est arrivé un premier accident. Il se coupa assez profondément avec un rasoir qu'il offilait, comme certaines personnes ont coutume de le faire sur la face antérieure de son avant-bras. Une veine fut sectionnée, le sang jaillit ; Thémorrhagieet la frayeur aidant, le malade tomba par terre privé de sentiment et de mouvement. Il fut long à se remettre et resta deux mois profondément anémié, pâle et sans pouvoir travailler.
En 1882, il y a par conséquent trois ans, il descendait en cave une pièce de vin, lorsque la corde qui la maintenait se rompit ; le tonneau roula dans l'escalier et l'aurait infailliblement écrasé s'il n*eûl eu le temps de se jeter de côté ; il ne le lit pas assez cependant pour éviter une légère blessure à la main gauche. Malgré la peur qu'il éprouva, il put se relever et aider à remonter le tonneau. Mais, cinq minutes après, il eut une perte de connaissance qui dura vingt minutes. En revenant à lui, il était incapable de marcher, tant les jambes étaient faibles et Ton fut obligé de le ramener chez lui en voiture. Pendant deux jours, il lui fut absolument impossible de travailler; la nuit, son sommeil était troublé par des visions effrayantes et interrompu par des cris : « à moi.. ! je suis tué...! » Il revoyait en rêve la scène de la cave. 11 avait néanmoins repris son travail, lorque 10 jours après raccident, au milieu de la nuit, il eut sa première attaque dhystéro-épilepsie. Depuis cette époque, les attaques revinrent à peu près régulièrement tous les deux mois et souvent, dans l'intervalle, pendant la nuit, soit au moment du premier sommeil, soit au réveil, il était
profondément troublé par des visions d'animaux féroces.
Autrefois, au sortir de ses crises, il se rappelait ce qu'il avait rêvé pendant l'attaque, phénomène qui n'existe plus aujourd'hui. Il élail dans une forêt sombre, poursuivi par des brigands ou des animaux affreux, ou bien la scène de la cave se déroulait devant ses yeux et il voyait des fûts qui roulaient sur lui et menaçaient de l'écraser. Jamais, il FafQrme, ni pendant les attaques, ni dans l'intervalle, il n*a eu de rêves ou d'hallucinations d'un caractère gai ou agréable.
A cette époque, il alla consulter à Sainte-Anne. On lui prescrivit du bromure de potassium, et cette médication, remarquez-le bien, n'a jamais eu la moindre influence sur les attaques, bien que le médicament ait été absorbé d*une façon continue jusqu'à saturation.
C'est dans ces conditions que Rig... a été admis à la Salpètrière, dans le service de la clinique, et, à son entrée, nous constatons Télat suivant :
Le malade est pâle, anémique, il a peu d*appétit, surtout pour la viande, à laquelle il préfère les mets acides ; en somme, l'état général est assez peu satisfaisant. Les stigmates hystériques sont chez lui très nets. Ils consistent dans une hémianesthésie double en plaques d'une très grande étendue, pour la douleur (pincement, piqûre) et pour le froid. L'anesthésie sensorielle n'existe, en général, qu*à un très faible degré ; le goûl, l'odorat sont normaux; Touïe cependant est obnubilée d'une façon assez nette, surtout à gauche ; le malade n'enlend pas mieux quand on applique sur le crâne l'objet sonore. Pour ce qui concerne la vision, les symptômes sont beaucoup plus nets et suffiraient seuls, en quelque sorte, pour permettre d'affirmer la nature hystérique de l'affection. Il présente, en effet, des deux côtés un rétrécissement notable du champ visuel, plus accentué cependant à droite. II dislingue toutes les couleurs, mais le champ visuel du bleu s'est rétréci plus que celui du rouge et est passé en dedans de ce dernier, phénomène, quand il se rencontre, tout à fait caractéristique, autant que je sache, du champ visuel des hystériques et dont je vous ai