‹ Œuvres complètes de J.M. Charcot. t.1-Chapitre 12 sur 230 · PHYSIOLOGIE MODERNE \XV · texte numérisé non relu

PHYSIOLOGIE MODERNE \XV

moyens d'investigation ? Mais n'insistons pas sur ce point ; qu'il nous suffise devons avoir conduits sur un terrain encore peu exploré, et qui promet pour l'avenir d'abondantes moissons.

Messieurs, il nous reste à déterminer les rapports qui doivent exister actuellement entre la pathologie et la physiologie.

Il ne s'agit plus ici de la physiologie spéculative ou contemplative des temps passés, mais de la science que nous ont faite les maîtres modernes, continuateurs desHaller,des Legallois, desMagendie.

Tout en reconnaissant que les êtres vivants présentent des phénomènes qui ne se trouvent pas dans la nature morte, et qui, par conséquent, leur appartiennent en propre, la physiologie nouvelle se refuse absolument à considérer la vie comme une influence mystérieuse et surnaturelle, qui agirait au gré de son caprice en s'affranchissant de toute loi.

Elle va même jusqu'à croire que les propriétés vitales seront un jour ramenées aux propriétés d'ordre physique; elle constate tout au moins, dès à présent, qu'il ne faut pas établir entre ces deux ordres de force un anUigonisme,mais une corrélation.

Elle se propose de ramener toutes les manifestations vitales d'un organisme complexe au jeu de certains appareils, et faction de ceux-ci aux propriétés de certains tissus, de cert.iins éléments bien définis.

Elle ne va pas- à la recherche de ressen<*eou du jionrqtioi des choses, car l'expérience lui a prouvé que l'esprit humain ne saurait aller au delà du comment, c'est-à-dire au delàdes causes prochaines ou des conditions d'existence des phénomènes.

XWI PATHOLOGIE EXPÉRIMENTALE

Elle reronuaîl que, sous re rapport, les limites de nos connaissances sont les mûmes eu biologie qu'eu physique et en chimie. Elle se rappelle qu'au delà d'un certain point, comme dit Bacon, la nature devient sourde à nos questions el n'y répond plus.

Elle ne -prétend pas d'ailleurs régenter la mé'lecine, mais seulement Téclairer et fournir une base solide h ses spéculations.

Elle lui apporte, ealin, une méthode depuis longtemps éprouvée, la méthode expérimentale, admirable instrument qui, entre ses mains, a dévoilé déjà bien des mystères.

Ainsi s'exprime un maître en physiologie, M. Claude Bernard, en divers endroits du livre remarquable que vous connaissez tous, et où il disent'» d'une manière approfondie la question qui nous occupe ici ^

Je me bornerai à faire ressortir la condition expresse qu'il impose, lui aussi, à toute intervention légitime de la physiologie, dans le domaine médical. L'observation pathologique d'abord, l'interprétation physiologique ensuite, telle est, ditil la règle iniprescriptible ; constater d'abord les phénomènes morbides, chercher ensuite à les expliquer au point de vue de la physiologie, lorsque cela est possible, dans l'état actuel de la science. La méthode inverse, qui consisterait à partir de Tanatomie et de la physiologie pour en déduire les conditions de la maladie, est pleine de dangers, hérissée d'écueils. Ne nous laissons pas séduire Jjar les notions élégantes, les aperçus ingénieux qu'elle peut suggérer, car l'expérience démontn» que trop souvent, elle a conduit à une pathologie» imaginaire, tout(î de convention, et ne répondant en rien à la réalité des choses.

Il me paraît inutile, messieurs, d'insister longtemps sur

1. In/roflurfi(tn à l\Uu(le de la médecine e.rpr ri mentale. Paris. 1HG5 — X'oir siirlonl, pa^'cs 117. 110. ll>5, 1^7, 140, '.Wk '.\\X li'n. :ViS, :^58, '.V\S>.

PJVTHÛLOqili: EXPI^RIME^TALE XXVII

les services innombrables qu'a déjà rendus à la médecine la judicieuse intervention des données de la physiologie moderne ^ Je veux toutefois m'arrôter un instant sur ce qu'on est convenu d'appeler du nom de pathologie expérimentale. Les mutilations que le physiologiste produit che? les animaux dans le but de pénétrer le mécanisme des actes normaux S'accompagnent presque toujours de troubles morbides divers, qui peuvent déjà devenir qn sujet de méditation pour le médecin. Mais l'expérimentation peut s'appliquer plus directement encore aux problèmes qui lui sont posés par la pathologie. Il nous est donné, en effet, 4e créer chez les animaux des états n^orbides variés, soit en leur faisant sul)ir certaines mutilations, soit en les soumettant à l'action des poisons, des virus, des venins, des substances putrides, etc. li'idée de produire ainsi des maladies artificielles est loin d'être nouvelle, et il faudrait remonter jusqu'à Lower, Baglivi, Van Swit'ten, Autenrieth» pour en trouver les premiers vestiges. Mais c'est surtout dans ces dernières années, après l'impulsion donnée par Magendie, que la pathologie expérimentale s'est réellement constituée et a pris tout son essor. Les travaux des Cl. Bernard, Longet, B. Séquard, Virchow, Traube, Vulpian et de tant d'autres, sont là pour témoigner de ce qu'on peut attendre de cette méthode. Toutefois, les brillants résultats qu'elle a déjà fournis dans sa courte carrière ne doivent pas nous faire oublier qu » de certaines limites paraissent lui être imposées. L'expérimentation réussit à produire une glycosurie passagère, à l'aide d'une lésion traumatique. Elle reproduit à merveille les accidents variés de la thrombrose et de Tembolie. Elle accélère ou paralyse à volonté les mou-

1. Cionsiiltcz sur ce sujet le rcinarquable discours prononré par mon ami le docteur Brown Séquard, devant le collège des médecins d'Irlaude. le 3 février 18<>5. — On the importance of the appitcation of Phi/siolttffi/ fu the practice nf Médecine and Surr/erf/. — In Dublin Qiiarlerh/ Heuiew of Met!, se. Mav mxt.

XXVIII PATHOIi)GIE EXPÉRIME?îTALE

vements du cœur. Elle détermine à volonté tous les accidents de Turémie. Grâce à de certaines lésions du système nerveux, elle fait naître des pleurésies, des pneumonies, des péricardites aiguës plus ou moins comparables à celles qu'on observe chez l'homme. Elle est parvenue récemment à développer chez un animal les phénomènes de la fièvre traumatique, en injectant dans le sang le liquide recueilli chez un autre animal, à la surface d'une plaie récente ; et ainsi se trouve confirmée une vue depuis longtemps émise par un chirurgien français. Mais on peut dire que les affections à lente évolution lui échappent le plus souvent. Les maladies constitutionnelles et diathésiques, en particulier, paraissent lui être inaccessibles * ; et comment pourraît-il en être autrement si les conditions de développement de ces maladies sont le plus souvent ignorées du médecin lui-même ! N'oublions pas cependant de relever les analogies qui existent, à quelques égards, entre les maladies diathésiques dites spontanées, et certaines intoxications lentes, telles que le saturnisme, l'alcoolisme chronique, que l'on est parvenu à reproduire chez les animaux à l'imitation des affections correspondantes de l'homme. Rappelons également les expériences remarquables à l'aide desquelles mon illustre îimi, M. Brown Séquard, produit chez le cochon d'Inde une sorte d'épilepsie transmissible par voie d'hérédité.

Quoi qu'il en soit, si la pathologie expérimentale est impuissante à faire naître certaines maladies d'ensemble, elle peut souvent en imiter les symptômes et les faire apparaître isolément un à un, sinon toujours dans l'ordre régulier de leur succession naturelle. Elle peut faciliter aussi Tétude de certaines questions générales, telles que l'impressionabilité, la prédisposition locale, et éclairer aus.û le mécanisme de la

1. G, Séc, — leçons de palholof/ie expérimentale, p. li. Paris, 1866,

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