DE L'EXPECTATION EN MÉDECINE
(THÈSE D'AGRÉGATIOxN, 1857 ')
Entreprendre l'histoire de l'expectation en médecine, ce serait vouloir passer en revue les divers systèmes qui ont tour ^ tour dominé les esprits, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, et apprécier l'influence que ces systèmes ont eue sur la pratique de l'art. Un semblable sujet est, sans contredit, bien fait IK)ur passionner. Mais il eût fallu, rien que pour l'ébaucher, entreprendre des recherches bien plus approfondies que celles auxquelles nous avons dû nous restreindre pour la rédaction de ce travail. Celte étude, en supposant qu'elle ne se fût pas montrée supérieure à nos forces, nous eût conduit à recher- <^her d'abord quelles sont les différentes manières dont on a envisagé cette propriété, en vertu de laquelle l'organisme, un Moment ébranlé par la maladie, retourne spontanément à cet ^Ul d'équilibre qui constitue la santé. C'est en effet l'extension 'hypothétique qu'ils ont donnée à celte propriété, qui a jeté Certains médecins dans un système d'expectation qu'on a stigmatisé en l'appelant une contemplation de la mort. Il est ^lairque si, par un jeu de l'imagination, on ennoblit la nature ^édicatrice, que si on la détache du corps, que si l'on en fait ^n archée, ou encore à l'exemple de Stahl, un des attributs de
1- Thèse de concours pour ragrôgation, présentée et soutenue à la Fatuité de médecine, le 17 avril 1857.
Chargot. Œuvr. compl. t. viii, o" partie : Thérapeutique. 20
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Tâme, on sera, quoi qu'on fasse, conduit trop souvent à respecter les manifestations de sa puissance, et Ton s'abstiendra alors qu'il faudrait agir.
C'est ainsi qu'en s'abandonnant aux aspirations transcendantes vers la connaissance de la nature intime des maladies, on aboutit à des bypolhèses qui ont sur la pratique le plus fâcheux retentissement. Est-ce à dire qu'il faille rejeter, comme dangereuse et erronée, cette idée de force médicatrice? Non, sans doute. L'observation journalière démontre que l'économie animale se suffit très souvent à elle-même pour réparer les désordres qui lui adviennent et pour se rétablir dans l'exercice régulier de ses fonctions ; elle démontre aussi que, dans maintes circonstances, la santé ne se rétablit qu'avec le secours des agents thérapeutiques sagement appliqués. Or, dans l'un et l'autre cas, n'est-ce pas toujours, en somme, l'organisme qui fait les frais de la guérison? C'està ce double fait d'observation que répond l'idée de force médicatrice, sorte d'or algébrique, comme disait Requin, qui représente une ou plusieurs causes inconnues, en vertu desquelles l'économie tend h revenir de l'état de maladie à l'état de santé \
En détachant ce qu'ils appelaient la nature de l'organisme, les naturistes ont donc outrepassé les limites de lobservalioD, et cette vue spéculative qui perce dans le langage du père de la médecine contenait déjà en germe les exagérations dont le stahlianisme s'est rendu coupable. Toutefois, il serait injuste de ne pas reconnaître l'heureuse influence qu'ont eue sur les progrès de l'art les travaux de ces médecins voués, pour ainsi dire, au culte de l'observation pure, et que Bordeu * compare
1. Hoiïinann avail déjà d'il avec raison : « Quisque itaqiie clarissiroe pef^' piciet, ad moUiuin œconoiniam, qui vitam cl sanitatern tuentur, et mortx^ eliam depellunt, minime nccessarium esse concursum entis cujusdaiD; quod nolilia, perccptione, mullo minus quod direclione gaudeaL • (Oof' manni opéra, t. VI, p. 256. )
S. Bordeu, Œuvres complètes^ t. II, p. 506, Taris, 18 18.
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si iDgénieusement aux astronomes qui calculent et suivent exactement la marche des mouvements des astres, prédisent et fixent les temps des éclipses et tant d'autres grands phénomènes.
C'est de cette école d'observateurs attentifs qu'est sortie la dœtrine des crises, et celle des jours critiques, doctrine qui deTail avoir, à une certaine époque, tant d'influence sur les déterminations à prendre au lit du malade. L'existence de ces phénomènes qui marquent la terminaison heureuse des malades ne saurait être révoquée en doute, bien que de nos jours et dans nos climats, elle ne puisse être constatée que dans un nombre de cas relativement assez restreints. Mais ce qui sera longtemps encore un sujet de vives controverses, c'est le rôle véritable qu'il faut leur attribuer. Sont-ils cause, sont-ils effet do rétablissement de la santé ? Faut-il les respecter, faut-il les provoquer ? Celte doctrine, en supposant même qu'elle doive n'aToir jamais une grande influence sur la pratique, méritenil cependant d'être revisée. Les résultats que fournirait une semblable révision, seraient de nature, sans doute, à éclairer la théorie des phénomènes pathologiques, et pourraient servir peut-être d'appui aux distinctions nosographiques. Elle a été entreprise de nos jours par quelques médecins des Écoles de Berlin et de Leipzig. Les faits qui ont été recueillis déjà sur ce sujet promettent une ample moisson de résultats importants.
L'expectation trouve sa raison d'être dans cette observation ^i démontre que le plus grand nombre des maladies, au moins des maladies aiguës, peut se terminer spontanément par la guérison. Les remèdes sont inutiles, sinon nuisibles, dans ees affections qui ont une tendance naturelle vers une solution b^orable. La médecine agissante devrait, par contre, trouver constamment son application dans celles qui marchent vers une issue funeste. Malheureusement Tart est quelquefois im^
puissant, et il est des affections qui sont au-dessus de ressources. I.e mieux à faire en pareil cas, c'est de ne pc nuire, et la médecine expectante trouve dans cette nouv< considération une base indirecte. Mais il restei Dieu mei an assez grand nombre de maladies qu'on peut invoquer p témoigner de la puissance de la thérapeutique. C'est là i vérité qui paratt avoir été reconnue de tout temps ; il ne i pas croire, par conséquent, que les médecins qui se 9 déclarés partisans de Texpectation se soient astreints janu de parti pris, à une abstention complète. Il semble donc( ces conditions où Tart esl inutile, et celles oii il est nuisit étant bien déterminées, il ne devrait plus y avoir de préU pour distinguer deux sortes de médecines. Tune a^ssanU l'autre expectante, à chacune desquelles correspondrait p ainsi dire une secte particulière. Mais Bordeu insinue, et n'est peut-être pas sans raison, qu'on est disposé par nat à embrasser soit l'une, soit l'autre de ces tendances thérap tiques. « Les expectateurs, dit-il, ont toujours fait le p nombre parmi les médecins, principalement chez les peui naturellement vifs, impatients et craintifs. »
En pathologie humaine, l'existence d'une expectation p ainsi dire expérimentale, et ayant pour but de donner des i ments pour la solution de questions attenantes, soit à pathologie pure, soit à la thérapeutique, ne saurait ôlre éri en principe. Cependant, dans les affections bénignes, on pc rait être autorisé à la mettre en œuvre dans des circonstac que nous indiquerons ailleurs : lorsqu'il s'agit, par exem] d'apprécier la valeur d'un médicament. En médecine vét naire, oîi rien ne la repousse, cette méthode rationnelle do journellement les résultats les plus satisfaisants.
Si l'on tient à restreindre, comme nous avons voulu le fa U question de l'expectation, en médecine, dans ses vérilal
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limites, les sources auxquelles on devra puiser seront peu nombreuses; les livres fourmillent de sentences tirées de divers auteurs anciens, et qui démontrent qu'on faisait autrefois de Fexpectation sous un nom différent ; mais nous n'y trouvons qu'un bien petit nombre d'articles où le sujet ait été traité d'une manière directe. C*est dans la satire de Gédéon Har- TOy *, publiée en Angleterre, vers la fin du XVir siècle, que le terme paraît avoir reçu, pour la première fois, une acception bien déterminée Cet opuscule fit, dans le temps, beaucoup de bruit. Slahl entreprit de relever les exagérations qu'il contenait dans un petit traité ayant pour titre : Ars sanandi cum expectaiione *. Outre ces deux ouvrages, on possède de la mftme époque quelques dissertations sur le même sujet, parmi lesquelles on cite celles de Nebel et de Wedel. En 1776, TAcadémie de Dijon proposa, pour sujet d'un prix, la question suivante : Déterminer quelles sont les maladies dans lesquelles la médecine agissante est préférable à texpectante^ et celle-ci àt agissante; et à quels signes le médecin reconnaît qu'il doit agir ou rester dans V inaction^ en attendant le moment favoraile déplacer les remèdes. Des deux Mémoires qui furent jugés dignes de partager le prix, l'un fut composé par Youl- 'onne *, l'autre par Planchon * ; un troisième Mémoire, écrit en latin et dû à Jaubert ' fut également remarqué de l'Académie et obtint l'accessit. C'est dans ses Mémoires que le sujet ^i nous occupe fut, pour la première fois, traité avec une certaine étendue et dans une direction vraiment pratique. Celui qu'on doit à Planchon, surtout, est plein de faits précis et de préceptes nettement formulés. Nous aurons à peu près
1. G. Hanrey. — Art of curing diseases by expectaiion^ in-S», London, 1(89. — An curandi moràos expectatione. Âmstelodami, 1695.
2. G.-E. Stahl. — Sileni AlcibiadU, i. e. Ars sanandi cum expectatione oppoiita arte curandi nuda expectatione. Paris, 1730.