‹ Œuvres complètes de J.-M. Charcot v. 9, 1890 (volume 2)Chapitre 80 sur 94 · II. BFFETS PRODUrrS PAR l'iNGESTION DU NITRATE d' ARGENT · texte numérisé non relu

II. BFFETS PRODUrrS PAR l'iNGESTION DU NITRATE d' ARGENT

Voyons maintenant quelle est l'action des sels d'argent ingérés dans les voies digestives.

« Le nitrate d'argent, dit Orfîla, lorsqu'il est introduit dans Testomacou les intestins, à la dose de 36 à 40 grains, détermine une inflammation plus ou moins considérable, susceptible d'occasionner la mort au bout de quelques jours : il n'est point absorbé dans celte circonstance... Tout porte à croire que si on en administrait 3 ou 4 grains, la vie serait éteinte en quelques heures. >

Mais il faut remarquer que ces résultats ne se produisent, qu*à la condition d'empêcher le vomissement : Orfila le dit en termes exprès.

Les expériences de Krahmer, qui négligeait cette précaution, l'ont conduit à des résultats fort différents. Chez les animaux qui peuvent vomir, tels que les chiens, il a pu donner des doses fort élevées de nitrate d'argent pendant plusieurs jours, sans produire d'autres symptômes que des troubles digestifs et des vomissements; il est arrivé k en administrer

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un drachme (4 gr.^ 38 centig.) par jour, pendant quatre jours ; et même, dans ces conditions, deux jours de repos suffisaient pour rendre Tanimal à la santé.

Lorsqu'on sacrifiait ces sujets pour procéder à Tautopsie, on trouvait la muqueuse digeslive marbrée d^arborisations capillaires; mais nulle part il n^existait d^eschares, ni même de traces profondes d'un travail inflammatoire.

Chez les animaux qui ne vomissent pas, comme les chevaux, on parvient k la longue à déterminer la formation d'eschares dans le tube digestif : mais, d'après Krahmer, pour obtenir ce résultat, il faut administrer le sel caustique à des doses beaucoup plus considérables que ne le prétend Orfila. Hais il est probable qu'il faut ici tenir compte de la taille des animaux mis en expérience, et c'est ce que l'expérimentateur allemand ne semble pas avoir fait.

Nous avons pratiqué nous-même quelques expériences dans le but d'étudier les effets produits par Tingestion prolongée du nitrate d'argent à petites doses. Nous avons administré à des chiens, de petite et de moyenne taille, 10 centigrammes de nitrate d'argent par jour, sous forme de pilules. Les résultats de ces expériences ont varié suivant les individus. Tantôt l'animal, après avoir résisté fort longtemps à l'administration de ce médicament, était pris de diarrhée, et finissait par tomber dans le marasme et par mourir; tantôt il continuait à jouir d'une santé excellente et d'un appétit très prononcé. Nous avons gardé l'un de ces sujets pendant dix-huit mois : on lui administrait le nitrate d'argent par une fistule gastrique, et bien que cet agent se trouvât mis directement en contact avec la muqueuse de l'estomac, l'animal se portait à merveille et manifestait une grande voracité. Dans aucun cas, nous n'avoTîs observé de vomissements.

('liez deux de ces animaux, qui ont été emportés par une alTorlion intercurrente, après avoir été soumis pendant un

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mois ou six semaines à ce traitement, nous avons constaté, k Tautopsie, un fait singulier : la muqueuse de l'estomac et de la partie supérieure du duodénum offrait sa coloration normale : un peu plus bas, on voyait apparaître une teinte ardoiséOy qui prenait une coloration de plus en plus foncée, à mesure qu*on descendait vers la fin de Tiléon. La couleur noire arrivait à son maximum immédiatement au-dessus de la valvule iléo-ccBcale : sur ce point, elle s'arrêtait brusquement. La muqueuse reprenait sa coloration normale dans le ccBcum, puis on voyait apparaître de nouveau la teinte ardoisée dont le maximum d'intensité occupait la partie inférieure du rectum.

H. Claude Bernard, qui a bien voulu nous autoriser à pratiquer ces expériences dans son laboratoire, nous a dit que, souvent, il avait observé une coloration analogue, quoique moins prononcée, chez les chiens qui ont pendant longtemps porté une canule d'argent dans une fistule gastrique. Il semble que les sucs digestifs, agissant peu à peu sur les tubes métalliques pour les corroder, finissent par transporter l'argent dont ils se composent dans toule la longueur du tube intestinal.

Chez les animaux qui ont résisté plus longtemps à l'action du nitrate d'argent, la coloration de Tintestin est plus uniformément ardoisée, et il n'existe plus une ligne de démarcation tranchée entre le jéjunum et l'iléon. Mais, en revanche, il se manifeste un phénomène très remarquable, sur lequel nous aurons k revenir. Après avoir pris du nitrate d'argent pendant deux ou trois mois, les sujets présentent des taches noirâtres sur la muqueuse gingivale. Au collet des dents, et plus spécialement au niveau des canines, ces taches, qui sont entièrement distinctes des maculations noirâtres que présente la gueule chez la plupart des chiens, grandissent à vue d'œil et acquièrent une teinte de plus en plus foncée; et, chose singulière, lorsqu'on suspend, pendant quelque temps, Tadmi-

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nistration du médicament, elles tendent à s'effacer, et finiraient sans doute par disparatlre complètement si Ton ne reprenait pas de nouveau le cours de l'expérience.

Ce phénomène remarquable, qui se rapporte à certains faits observés dans l'espèce humaine, ne saurait être attribué au dépôt de quelques parceUes d'argent dans la bouche de l'animal, au moment oîi l'on ingère de force les pilules qu'il essaye de rejeter : car chez le chien qui prenait ces pilules par une fistule de l'eslomac, ces taches ardoisées de la muqueuse gingivale étaient plus marquées que chez aucun autre de nos sujets.

Action physiologique des sels (T argent chez P homme.

Il nous reste à parler de l'action physiologique des sels d'argent chez l'homme sain, et des effets généraux qu'ils produisent sur les malades en dehors de leur action thérapeutique. Divers observateurs, parmi lesquels nous citerons surtout Schachert et Krahmer, se sont soumis, pendant un temps limité, à l'ingestion journalière de petites quantités de nitrate d'argent (5 à 7 centigrammes). Mais des résultats mieux avérés ont été obtenus par l'observation des malades qui ont subi un traitement de ce genre pendant une longue période, et qui ont absorbé des quantités considérables de ce médicament. L'attention des observateurs s'est depuis longtemps portée sur ce point, et dans ces derniers temps, l'un de nous (M. Charcot) a entrepris avec M. Yulpian des études spéciales sur l'action physiologique et thérapeutique du nitrate d'argent. Nous allons exposer aussi succinctement que possible les données positives qu'on peut déduire de cet ensemble de travaux ^

Administré en très petites doses (1/4 à 1/2 grain), le nitrate d'argent, d'après Krahmer et Schachert, ne détermine d'autres

i. Ce travail a été reproduit plus haut (p. 3S6 et 401).

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