NITRATE D*AR6ENT : EFFETS PAYSIOLOGIQUES
effets qu'une sensation de chaleur et de picotement au pharynx; il laisse, d'ailleurs, un arrière-goût métallique très prononcé dans la bouche. A une dose plus élevée (1 grain à 1 1/2), il aurait une action légèrement purgative, d'après ces observateurs^ et provoquerait des selles un peu molles, sans amener d'irritation intestinale. Enfin, Tusage prolongé de cette substance paraîtrait amoindrir Tintensité de la vie végétative; il y aurait perte de l'appétit et du sommeil, diminution des forces et réduction sensible de la quantité de la sécrétion urinaire.
Nos propres recherches nous ont amené k des résultats différents; et, pour le dire immédiatement, le fait capital qui ressort de nos observations sur ce point, c'est la tolérance de l'économie pour cet agent médicamenteux. La série des phénomènes qu'il détermine peut, selon nous, se diviser en trois périodes distinctes.
l** ki\ début, les malades paraissent supporter à merveille l'ingestion du nitrate d'argent. Loin d'exercer une action irritante sur le tube digestif, il ne semble même pas déterminer forcément des effets purgatifs, ainsi que nous le verrons plus loin. Cependant, lorsqu'on élève la dose du médicament, on voit quelquefois survenir un peu de gastralgie et de légères coliques; mais ces accidents disparaissent promptement, et les malades arrivent, par degrés, à supporter des doses considérables de nitrate d'argent. En dehors de ces troubles intestinauXf le seul phénomène appréciable qui se manifeste à cette période, ce sont des démangeaisons générales, et quelquefois un peu d'érylhème papuleux, ainsi que nous l'avons constaté chez quelques-uns de nos malades. Ce fait avait été déjà signalé par Sementini : mais ces éruptions cutanées ne présentent aucune gravité.
U est, du reste, évident qu'il faut tenir compte de l'idio-
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syncrasie des sujets : c'est probablement à des dispositions particulières qu*il faut attribuer ces légers inconvénients éprouvés par Schacherl et Krahmer, dans les expériences qu'ils ont tentées sur eux-mêmes, ainsi que les diarrhées et les troubles gastriques indiqués par d'autres observateurs. Quant k la dyspnée et aux hémoptysies» signalées par Lombard (de Genève), ce sont là des phénomènes tellement exceptionnels, qu'il est bien permis de se demander s'ils n'étaient point la conséquence d'un état morbide antérieur.
2? kprès avoir absorbé une quantité plus ou moins considérable de nitrate d'argent, dont le minimum, d'après nos propres recherches, nous paratt devoir être fixé à deux grammes, le sujet présente généralement un liseré bleu foncé au collet des dénis sur les gencives, qui ressemble considérablement au liseré saturnin : mais la teinte en est plus sombre. Ce phénomène qui a été signalé pour la première fois par M. Duguety alors interne à la Salpêtrière, est d'une haute importance : il paratt marquer l'instant où les organes ultérieurs commençant à être colorés par la formation de dépôts métalliques : il se produit en général trois mois après le début du traitement.
Nous avons vu, en outre, la muqueuse buccale se colorer sur une grande étendue, de manière à constituer des plaques noir&tres : ce fait avait été déjà signalé par Krahmer, qui a vu, chez la môme personne, la coloration bleue se montrer sur la muqueuse buccale, aux nymphes et à l'entrée du vagin.
Signalons enfin, comme le résultat d'une idiosyncrasie particulière, la stomatite qui peut se développer chez les sujets soumis à la médication argentique; M. Guipon (de Laon) en a tout récemment rapporté un cas.
3*^ Après un traitement longtemps prolongé, et après avoir
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pris une quantité considérable de nitrate d'argent, le malade peut offrir cette teinte ardoisée de la peau, qui constitue le seulinconvénient sérieux delà médication argen tique. Krahmer, d'après l'analyse de plusieurs faits, empruntés à divers auteurs, croit pouvoir fixer à 7 drachmes (environ 30 grammes) le minimum de la dose nécessaire pour déterminer cet effet. Il rapporte cependant un cas, observé à la Charité de Berlin, dans lequel la coloration cutanée se serait produite avec peu d'intensité, il est vrai, après l'administration de 160 grains (8 grammes) de ce médicament : mais ce fait ne lui paraît pas suffisamment authentique pour entrer en ligne de compte. Il est évident, en tous cas, que le liseré des gencives précède de beaucoup la manifestation cutanée de Vargyrie, pour nous servir de l'expression adoptée aujourd'hui par les auteurs allemands. Il est singulier que ce phénomène n'ait point été observé par les anciens qui faisaient un si grand usage de cette médication : mais le premier cas authentique d'argyrie que possède la science a été observé par Fourcroy. Le père de Butini, dans sa pratique, en a rencontré quatre cas : depuis lors, les faits de ce genre se sont* multipliés et il est à peine nécessaire d'ajouter qu'ils ont nui singulièrement à la réputation de ce mode de traitement, qui, sans cette fâcheuse circonstance, serait, à coup sûr, bien plus répandu dans la pratique qu'il ne l'est actuellement.
Cette coloration spéciale s'observe principalement sur les parties du corps qui sont exposées à l'action de la lumière ; mais elle peut aussi se manifester sur des points qui sont habituellement maintenus dans l'obscurité. Lorqu'elle est très intense, elle prend un ton bleu&tre ; dans les cas moins prononcés, c'est une teinte sale qui rappelle un peu la couleur de la suie. On l'observe souvent avec sa couleur la plus foncée sur la lunule des ongles.
La coloration ardoisée persiste indéfiniment chez les sujets
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qui en sont une fois atteints. On prétend cependant qu'elle peut diminuer après une suspension très prolongée du traitement; mais nous sommes peu disposés à partager cette opinion. On a cherché à la faire disparaître en administrant de riodure de potassium à Tintérieur; en pratiquant sur la peau des lavages d'acide nitrique dilué, de cyanure de potassium et de sublimé corrosif; on a même préconisé les vésicatoires (Biett). Mais aucun de ces remèdes ne paraît jouir d'une véritable efficacité.
On a proposé divers moyens de prévenir celte fâcheuse conséquence de la médication par les sels d'argent qui n'appartient, d'ailleurs, k aucun d'eux en particulier. C'est en vain qu'on a voulu substituer le chlorure, l'oxyde et l'iodure d'argent à l'azotate de cette base : en effet, le métal est toujours absorbé sous quelque forme qu'on l'administre, et du moment qu'il a pénétré dans l'économie, il devient apte à produire la teinte ardoisée. Il n'est pas même indispensable, pour que cet accident se déclare, que l'argent ait été administré k Tintérieur : de simples cautérisations, pratiquées à la surface d'une muqueuse, peuvent, à la longue, déterminer l'absorption du métal, et produire la teinte ardoisée. Tout récemment, M. Krishaber nous a montré un malade, chez qui cette coloration s'est déclarée avec une grande intensité, à la suite de cautérisations pratiquées pendant un long espace de temps, sur les piliers du voile du palais et l'orifice supérieur du larynx. Hâtons-nous de dire que les faits de ce genre sont très exceptionnels ; celui que nous venons de citer est, jusqu'à présent, unique dans la science.
C'est dans le corps muqueux de la peau que le métal est déposé, au dire de la plupart des auteurs ; mais on ne sait pas encore d'une manière précise dans quelles combinaisons il se trouve engagé. Patterson admet qu'il s'y dépose à l'état d'argent métallique ; Brandes croit qu'il existe à l'état d'oxyde,
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et Krahmer prétend qu'il forme un albuminate. On attribue en général ce singulier phénomène à un travail d'élimination qui se ferait par la peau, et qui après un certain temps aurait pour conséquence la formation d'un précipité sous-dermique, sous rinfluence plus ou moins directe de la lumière. Quoi qu'il en soit, ce symptôme est une conséquence évidente de Timprégnation générale de Téconomie; et ce qui le prouve, c'est qu'on voit souvent la coloration de la peau se produire longtemps après qu'on a suspendu tout traitement. D'ailleurs, les organes intérieurs subissent aussi un travail de ce genre : c'est ce que nous allons démontrer maintenant.
Orflla, après avoir administré à des chiens une dose de 4 à 5 grammes de nitrate d'argent dans 200 grammes d'eau (ce qui déterminait la mort dans l'espace de quelque temps), a trouvé de l'argent dans les intestins, le foie, la rate et les seins. M. L. OrQla a trouvé de l'argent dans le foie» plusieurs mois après l'ingestion du sel caustique. Chez les animaux soumis à nos expériences, et qui avaient pris de l'argent à l'intérieur pendant un long espace de temps, nous avons retrouvé le métal dans l'estomac, les intestins, le foie, les reins et le cerveau ; mais il n'en existait pas dans les poumons.
L'expérimentation thérapeutique donne des*résultats encore plus concluants. En examinant les organes d'un sujet qui avait pris pendant longtemps du nitrate d'argent, Brandes a trouvé le métal dans les os, dans le pancréas, et dans le plexus choroïde ; ce dernier fait s'est également présenté à notre observation k la Salpétrière. Chez plusieurs femmes, qui avaient été longtemps soumises à la médication argentique, le plexus choroïde offrait une teinte foncée ; nous avons constaté une fois la présence de l'argent par une analyse directe. Yan Geuns, chez un épileptique qui, depuis seize ans, avait cessé de prendre du nitrate d'argent, a trouvé le métal dans presque tous les tissus: les méninges cérébro-spinales, le péri-
GiABOOT. ŒoTT. oompl. T. THi, 8* partie : ThérapwHqtu, S7
418 TUÉRAFELirQUE
oarde, les bronches, le larynx, le péritoine, le tube intestinal, étaient d'une couleur bleu&tre. On examina au microscope les os, les cartilages, les reins et la peau. Il existait des granulations noires, qui prenaient une coloration blanche par le cyanure de potassium, dans les canalicules et les corpuscules osseux ; dans les cellules du cartilage ; dans les tubuli de la substance pyramidale du rein ; enfin dans les glandes sudoripares et les follicules sébacés de la peau.
Dans un cas à'argyrie, observé par Frommann, k l'hôpital allemand de Londres, il existait des lésions identiques à celles du cas précédent ; on a constaté en outre, que, dans l'intestin, les granulations noires, occupaient les villosités ; dans le rein, le pourtour des glomérules; dans le foie, les parois des radicules de la veine porte et des veines hépatiques : dans la peau, le pourtour des follicules sébacés et des glandes sudorifiques. Les dépôts paraissaient s'être formés autour des points les plus riches en vaisseaux, mais non pas à l'intérieur des grains glanduleux.
Le foie et le rein, soumis à l'analyse quantitative, ont donné les résultats suivants :
Foie Q,047 V d'argent métallique pour iOO parties de
Hein 0,067 ] parenchyme organique.
Nous avons vu tout récemment un cas presque identique, à li Salpétrière ; les reins offraient à la coupe une belle coloraiHMi bleue. En examinant cette pièce au microscope, nous «^KMxs trouvé les points noirs déposés autour des glomérules, ^ Uau^ rintérieur des pyramides.
L<^ ^duutations noirâtres, qu'on rencontre en pareil cas
vi4u«^ l^ organes, sont solubles dans le cyanure de potassium
0% î\vuto uitrique, mais insolubles dans l'ammoniaque et Thy-
■sNi^lho Je svnide; ce qui semble démontrer qu'il ne s'agit
.,^^ .i Aa ohiorun!»» mais plutôt d'un albuminate d'argent.
N¥ VMMM^ U ^$t évident que les sels d'argent, lorsqu'ils
NITRATE d'argent: EFFETS THÉRAPEUTIQUES 419
ont été administrés pendant un long espace de temps, forment des composés insolubles, qui se déposent dans tous les tissus de l'économie, et dont l'élimination, d'ailleurs excessivement lente, se fait surtout par les reins et la peau. En eSel, divers observateurs ont retrouvé des traces d^argent dans Turine, chez les sujets longtemps soumis à ce genre de traitement, et M. Cloôz est parvenu à recueillir un globule d'argent, en réunissant les urines de plusieurs de nos malades de la Salpôtrière. Ce résultat démontre k la fois que le métal existe, et qu*il n'existe qu'en proportion bien minime, dans les produits de Texcrétion rénale.
On devrait par analogie, constater la présence de l'argent dans la sueur ; mais nous croyons qu'aucun observateur n'a pu jusqu'à présent démontrer ce fait. Nous avons vu cependant que dans les cas d'argyrie, le pourtour des glandes sudoripares est criblé de granulations noires.
m. Effets tbArapeutiques des préparations d'argent administrées A l'intérieur.
Sans vouloir aborder ici la question pharmaceutique, nous ferons observer que toutes les préparations à base d'argent, quelle que soit d'ailleurs la combinaison chimique dans laquelle le métal se trouve engagé, ont, au point de vue médical, une action à peu près identique. Sous quelque forme qu'on l'administre, l'argent, dissous dans les sucs digestifs, finit toujours par pénétrer dans l'économie, pour y produire lesefTets qui le caractérisent; c'est ce que démontrent victorieusement les cas d'argyrie déterminés par l'usage du plus insoluble de tous les sels d'argent, le chlorure (Mialhe, Charcot). D'ailleurs les préparations solubles de ce métal, introduites dans l'estomac, ne sont, sans doute, jamais absorbées en nature; mi^es en présence du suc gastrique, elles sont
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probablement transformées en chlorure et en albuminate d'argent.
Au reste, on sait depuis longtemps que les préparations pharmaceutiques dans lesquelles le nitrate d'argent est associé h la mie de pain, ou à des extraits végétaux, sont bien loin de présenter une composition stable. Ce fait, signalé en 1822 par le professeur Sementini (de Naples), a été con&rmé depuis par de nombreuses recherches. Les analyses faites, il y a quelques années, par M. CloCz, ont montré que dans des pilules fraîchement préparées, les quatre cinquièmes au moins du sel d'argent sont décomposés et passent h l'état insoluble, principalement sous Forme d'oxyde d'argent et d'argent métallique ; et cependant chez les malades qui avaient pris ces pilules, on retrouvait l'argent (en petite quantité, il esterai), dans les urines ; preuve évidente que le métal avait été absorbé.
Récemment encore, M. Déniau, interne en pharmacie à la Salpétriëre, a publié quelques recherches sur ce sujet. Il s'est assuré que, dans les pilules de^ Dayle, qui contiennent un mélange à parties égales de nitrate d'argent et de nitrate de potasse, associés & une quantité double de mie de pain, les deux cinquièmes de sel d'argent restant à l'état de nitrate, un dixième passe à l'élat de chlorure, et neuf vingtièmes à l'élat d'argent réduit. L'analyse a été faite quatorze jours après leur préparation.
Des jiilules préparées avec le nitrate d'argent incorporées à la mie de pain ne présentaient, au bout du même espace de temps, aucune trace de ce sel, dont les deux septièmes étaient & l'état de chlorure, et les cinq septièmes k l'état d'argent réduit.
Nous renvoyons, pour déplus amples détails, à l'opuscule, que nous venons de citer. Bornons-nous & établir qu'au point de vue pratique, le chlorure, l'albuminale ou l'oxyde d'argent,
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ne sont nullement préférables à Tazolate de cette base, qui peut d*ailleurs dire administré en pilules ou en solution ; maisy sous cette dernière forme, il est beaucoup plus irritant. Poist^el a pu en prescrire 75 centigr. en une dose, à l'état piiulaire ; tandis qu*il n'a presque jamais rencontré de sujets dont l'estomac pût en tolérer plus de 25 centigr. sous forme de solution, à la fois. Fouquier avait déjà fail la môme remarque. Il est probable que les changements qui s'opèrent dans la masse piiulaire, occasionnent cette différence. Nous avons môme constaté que les pilules fratchement préparées sont moins aisément tolérées que celles qui ont déjà quelques jours de date, et qui d'abord molles et hygrométriques, ont acquis une très grande dureté ; elles sont en môme temps noircies, à l'extérieur, par un dépôt d'argent métallique.
Nous parlerons surtout, daris cet article, des effets thérapeutiques obtenus par l'administration du nitrate d'argent.