‹ Œuvres complètes de J.-M. Charcot v. 9, 1890 (volume 4)Chapitre 129 sur 156 · OBSERVATION DE MUTISME HYSTÉRIQUE · texte numérisé non relu

OBSERVATION DE MUTISME HYSTÉRIQUE

à un prêtre, dont elle croyait avoir eu h se plaindre, le cadavre d'un enfant nouveau-né bien enveloppé et placé dans un panier. Le colis postal, étiqueté fromage y arriva juste au moment où le curé recevait des amis. Près du cadavre se trouvait un billet ainsi conçu : « Priez pour celle que vous avez perdue. »...• Voilà bien un délit d'hystérique!

Arrêtée à quelque temps de là, Hélène G... perdit subitement la parole, après le premier interrogatoire. Cette fois, dircz-vous, le mutisme était évidemment simulé. Eh bien, non, Messieurs, il n'en est rien, à mon avis, et telle est aussi Topinion, si prépondérante, en pareille matière, de mon collègue M. le P'Brouardel. Voici mon argument: L'histoire naturelle du mutisme hystérique, encore peu connue aujourd'hui, est parfaitement respectée par Tinculpée. Hélène G... est muette et aphone ; elle ne profère pas le moindre bruit, même quand par surprise on Texcite à rire. Pas le moindre grognement, pas le moindre hin, hi, hon, han, pas le moindre geste hors de saison. Le début a été subit. Les stigmates hystériques sont, d'ailleurs, des plus prononcés et de telle nature que la simulation en est impossible; aneslhésie totale, complète; anesthésie du pharynx ; rétrécissement du champ visuel, etc., etc.

Enfin, et voici qui, dans l'espèce, est absolument péremptoire : ainsi que le font les muets hystériques, la malade écrit vite et correctement et c'est de cette façon qu'elle a pu commiiniquer avec le juge d'instruction et avouer son crime^ tout an moins en grande partie. Une simulatrice, sans aucun doute, eût poussé les choses jusqu'au bout, elle eût cessé d'écrire, et, je le répète, dans le cas actuel il n'en fut absolument rien. L'autopsie du cadavre de l'enfant n'ayant pas démontré que celui-ci avait vécu, Hélène G... fut condamnée pour délit de sxtppression d enfant à trois ans de prison.

PARALYSIE LABIO-GLOSSO-LARTNGÉE 435

Hais, il est temps, je crois, d'en arriver à la démonstration de notre cas. Elle pourra, je pense, être faite rapidement, après les préliminaires dans lesquels nous venons d'entrer.

Notre malade, vous ai-je dit, est âgé de 33 ans. Après avoir exercé toutes sortes de métiers^ il est aujourd'hui au service de la Compagnie du Gaz. L'hérédité nerveuse ne semble pas exister chez lui. Pas de maladies antérieures dignes d'ôlre notées; toutefois, j'insiste sur ce fait que, pendant une période de six anSy de 24 à 30 ans, il a eu des attaques qu'il fuit connaître à l'aide d'une description et d'une mimique des plus caractéristiques. On y retrouve l'aura, Tare de cercle, les grands mouvements ; le malade assure qu'il ne perdait pas connaissance. Cependant, plusieurs années auparavant, étant âgé de 20 ans, à la suite d'un grand bruit qui lui avait occasionné une violente terreur, il aurait perdu momentanément l'usage de ses sens. Il se marie, il y a trois ans, et les attaques cessent. Sans cause connue, autre qu'une laryngite accompagnée d'aphonie, il devint peu de temps après subitement muet. Entré dans le service de M. Rigal, il guérit au bout de quelques semaines, subitement, par l'application du miroir laryngoscopique. C'est il y a trois semaines que, à la suite de la même cause, à savoir : une laryngite de quelques heures de durée, le mutisme se reproduisit.

Vous voyez que notre malade présente tous les caractères classiques du mutisme hystérique tel que nous l'avons décrit. Je lui ordonne de crier, de parler, de chuchoter^ il ne peut absolument rien faire de tout cela, et quand on insiste, il se sert du geste caractéristique de porter la main à sa gorge comme pour nous dire que là est son mal. Pourtant, il meut parfaitement sa langue et ses lèvres dans tous les sens. De môme il peut écrire et traduire ainsi très convenablement sa pensée, à

Al\C) PFOhUCTIoN ARTIFICIELLE DU MLTISMK

la vcrilé, (îans un style qui se ressent forcément de son éducalion fort incomplète.

Dans le cas actuel, en dehors des caractères spéciaux du mutisme, les crises antérieures sont les seuls symptômes que nous puissions invoquer en faveur de Thyslérie, car notre malade est indemne de tous stigmates. Le mutisme se présenle donc ici ù. titre d'accident hystérique solitaire, ynonosymptornaùfpic, et cependant, nous n'hésiterons pas un seul instant, pour les raisons que nous avons fait, je l'espère, suffisamment ressortir, à le considérer comme parfaitement légitime.

J'en viens à noire second malade. Je laisse de côté l'Age de 72 an-, car la maladie bulbaire eût pu se développer vingt ans uluslùl. et nous connaissons des hystériques hommes de 40 ans et plus. Mais, j'insisterai sur le début lent et progressif de cette diffioulié de la parole : s'il ne peut parler, ce malade crie encore, tout au moins. Il y a paralysie et atrophie de la langue ; ^\ bouche est élargie, ses lèvres pendent et donnent à sa phy- 2.ior'.omie un air pleurard. Malgré cela, l'articulation des mots t:'i.st pas complètement perdue ; il peut encore, difficilement i ;a vorilé — mais il le peut, — prononcer des paroles inJisil:.:i:s. Chez lui, ce n'est pas la perte de la mémoire des moi> ■jp ::o::ls d'articulation qui existe, ce n'est pas l'aphasie uïo- ;..:e ;.ii est en scène, mais bien Vana?uhrie, conséquence de j, .rLysie des mouvements généraux de la langue et des lé-

. i .: uLcrai que le malade laisse involontairement échapper

-^..e , ^iue la déglutition est très difficile ; que quand

,A. .»! -L iuide sort par le nez ; qu'enfin, la nuit, il a des ac-

■..;ii -^hz. îlossicurs, après ce parallèle, qu'entre nos

PIlODUCTIOIf ARTIKICIELLE DU MUTISME 137

deux malades, il n'exisle, en somme, que des ressembiances grossières, et bien que le second, comme le premier, présente un contraste entre la faculté d*écrire facilement qui lui reste et rimpossibililé de se faire entendre par Tarliculation, il est bon de relever que ce dernier phénomène n*esl pas, dans les deux cas. de même ordre et reconnaît, au contraire, un mécanisme tout à fait différent.

Je terminerai celle leçon par une démonstration expérimentale, en vous présentant deux cas de mutisme artificieliement provoqués chez deux hystériques hypnolisables. Avant Tépreuve qu*elles ont subies, ces deux femmes n*avaient jamais élô en rapport avec des muets hystériques, alors qu'elles fréquentaient journellement, au contraire, des malades atteintes d'anarthrie, par paralysie labio-glosso-laryngée. Cependant, vou^ reconnaîtrez sans peine, chez elles, des caractères identiques à ceux que nous relevions tout à Theure dans le mutisme hystérique spontané. Elles aussi ne peuvent ni crier, ni articuler une parole, ni même chuchoter ; et pourtant, les mouvements généraux de la langue et des lèvres sont indemnes de cette perturbation ; elles continuent à pouvoir s'exprimer par récriture et la mimique ; leur intelligence est restée complète.

Je vous les présente éveillées mais encore muettes, et je dois vous dire maintenant comment on peut produire artificiellement ce phénomène du mutisme. La malade étant plongée d?.ns la période somnambulique de l'hypnotisme, vous commencez par causer quelques instants avec elle; puis, vous approchant d*elle de plus en plus, vous fuites mine de ne plus ni l'entendre ni la comprendre. Elle fait alors effort pour parler plus haut, mais vous continuez le même jeu et ne paraissez pas comprendre davantage qu'auparavant. 11 arrive alors que la voix du sujet baisse progressivement. L'aphonie au dernier

Page 1