HYPNOTISME ET CHOC NERVEUX
la façon la plus saisissante, même sous le rapport palhogénique. Sans doute, chez nos deux hommes — chez le cocher, dans sa chute de voiture, chez le maçon, lorsqu'il a sauté par la fenêtre d'un entresol, — le choc matériel a été beaucoup plus énergique ; mais il ne s'agit là, en somme, que d'une question de quantité, non d'une dissemblance foncière, de telle sorte que l'on peut arguer d'une différence d'impressîonnabilité des sujets. Sans doute, ajouteraî-je, ces deux hommes n'étaient pas en état de sommeil hypnotique au moment de la chute, non plus qu'à l'époque un peu postérieure où la paralysie s'est définitivement élablie chez eux. Mais, à ce propos, il est permis de se demander si Tétat mental occasionné par l'émotion, par le choc nerveux {Nervotis Shock) éprouvé au moment de l'accident et lui survivant pendant quelque temps, n'équivaudraitpas, dans une certaine mesure, chez les sujets prédisposés comme l'étaient certainement Porcz... et Pin..., à Tétat cérébral que déterminent chez les hystériques les pratiques de l'hypnotisme ^ Dans cette hypothèse, la sensation particulière accusée par nos femmes hystériques dans le membre soumis au choc, et qu'on peut supposer s'être produite au môme degré et avec les mêmes caractères chez nos deux hommes en conséquence de la chute sur l'épaule, cette sensation, dis-je, pourrait être considérée comme ayant fait naître chez ceux-ci comme chez celles-là, l'idée d'impuissance motrice du membre. Or, en raison de Tobnubilation du moi produite dans un cas par l'hypnotisme ; dans l'autre cas, ainsi qu'on l'a imaginé, par le choc nerveux, cette idée une fois installée,
1. C'est très probablement suivant un mécanisme de ce genre que se dé* veloppe la plupart de ces affections nerveuses variées, souvent si durables et si tenaces, bien que ne relevant pas d'une lésion organique, particulièrement étudiées par nos confrères d'Angleterre et d'Amérique, sous les noms de « Rmlitfay Spine » « Rathoay Brain • et dont il a été question, dans une préeédente leçon (p. S50 et 251), au moment où j'attirais Tattention sur l'influence qu'exercent les cbocs matériels^ cbez les prédisposés, dans la production des manifestations hystériques, même chez l'homme.
386 DtrNOTESVE A l'ëtat de veille
fixée dans l'c^pril et y régnant seule, sans contrôle, s*y senul dAveloppAe el y aurait acquis assez de force pour se réalûti ohjecUvemenI, sous la forme de paralysie. La seosalion doolË s'agit aurait donc joué dans les deux cas, le rAIe d'uoe vérité Ue BUggesUoii '.
Je TOUS donne, Messieurs, celle io le rp ré talion pour ce qu'elle vaut, sans y allacher plus d'importance qu'elle ne njèrite. Je la crois cependanl vraiment d'gne d'être examinée de [dus près et soumise au contrôle d nbservations plus □ombreuses. Je vais d'ailleurs vous rendre lômoins d'un doutciu fut qui me semble encore plaider en sa fiiveur.
H est des sujets, el peut-être sonl-ils plus nombreax quoD ne le pense, chez qui la plupart des manifeslalions Uuil psychiques que somaliques de l'hypnotisme, peuvent se rencciiitrer ài'état de veille, sans qu'il soit nâce&saire de faire iotei- Tenir les pratiques d'hypnotisalion. Il semble que l'éiil hypnotique qui, pour d'autres, est un élat arlificiel, soit pou; ces singulière.* créatures, l'état ordinaire, l'état normal, si laui est qu'en pareille circonstance, il puisse élre question délU normal. Ces getis-là, pa*sez-moi le mol, dorment, alors loènie qu'ils serableut parfaileraeiil éveillés; ils procèdent, en tou' cas, dans la vie commune ainsi que dans un songe, plaçanl sur le même plan la réalité objective el le rêve qu'on leur impose, ou (oui au moins, enlre les deux, ils ne font guère de différence. J'ai fait placer sous vos yeux, à titre d'exemple, an
1. En et qui coni^erne Us sensations produileapsr le cboc, bm dcu hommes flODt incapables de nous renseigner. L'un d'eux. Pin..., a perdu. sn torobnnl, connaissance un instant ; l'aulre, Pom..., essure élre K'U conscient. Hi l'un ni l'autre ne savent dire etaclemenl ce qu'ils ont rfsenti, daDB le membre alTeeti'', au moment de l'accidcnl, et les quelques j{>ur> qui ont Buiïi. On sait qu'au réveil, pour peu que rhypnos« ail et* pp> Toode, les sujets hypnotisés paraissent le plus souvent ignorer absolument les phénomènes qui, dans l'état de sommeil, ont été provoqur^
MONOPLÉGIE PAR SUGGESTION A l'ÊTAT DE VEILLE 357
sujet de ce genre : il s*agit d'une hystéro-épileptique bien connue de vous par nos études antérieures, la nommée Hab... ^ Elle est atteinte depuis de longues années d'anesthésie généralisée, complète, permanente, et chez elle, les attaques répondent de tout point au type classique. Vous voyez qu'ici, bien qu'on n'ait employé aucune manœuvre d'hypnotisation, par conséquent, à l'état de veille, nous pouvons obtenir à la fois et la contracture par la pression exercée sur les masses musculaires, les tendons ou les troncs nerveux (contracture des léthargiques), et Timmobilité cataleptique des membres placés dans les attitudes les plus diverses, et aussi à l'aide de légers frôlements ou de mouvements à distance la contracture somnambulique. Tous ces phénomènes somatiques se trouvent donc chez ce sujet en quelque sorte mélangés, coexistant, au même moment, sans distinction de périodes, contrairement à ce qui a lieu dans le grand hypnotisme. Mais, au point de vue psychique, ce sont évidemment les caractères de Tétat somnambulique qui dominent. Eh bieni si, opérant par suggestion verbale, nous affirmons à cette malade, non endormie, je le répète, que son bras droit est paralysé, qu'elle ne peut plus le mouvoir volontairement, nous voyons immédiatement se produire effectivement la monoplégie flasque, douée de tous les caractères que nous avons appris à connaître ; après quoi, la simple affirmation qu'elle peut mouvoir son bras, tout à l'heure paralysé, suffit pour que les mouvements volontaires se rétablissent. Enfin, et c'est là le point qui nous intéresse spécialement, en ce moment, par la mise en jeu de cette espèce de suggestion traumatique dont je vous ai rendus témoins, il y a un instant et qui consiste en un choc brusquement appliqué sur l'épaule, vous voyez immédiatement le membre se paralyser de nouveau. Celte fois, l'identité entre la monoplégie
1. J.-M. Charcot, Lezioni eliniche, etc., Redatte dal D' Miliotti. Lez, XX.,» y p. 159. Delio $tato di malo ister<hepilettico.
358 DÉDUCTIONS THËHAPËUTIQUES
artificiellement produite et la monoplégie survenue chez Porcz.... et chez Pin..., en conséquence d'un (raumalisme, n'est plus guère contestable, ce me semble, tant au point de vue symptomalologique qu'au point de vue pathogénique, elle est parfaite, ou peu s'en faut, car ni dans un cas ni dans Tautre, les pratiques d'hypnotisation ne sont intervenues ; tout s'est fait à Yéiat de veille. La démonstration, si je ne me trompe, est suffisamment probante et je ne crois pas que, dans une recherche quelconque de physiologie pathologique expérimentale, il soit souvent possible de reproduire plus fidèlement ^affection que Ton s'est donné pour but d'étudier.
Les considérations qui précèdent. Messieurs, n'ont pas seulement une portée purement spéculative ; elles nous ont fourni en effet, déjà, certaines déductions pratiques, qui, au point de vue thérapeutique, en particulier, nous ont été, vous allez le voir, d*une certaine utilité.
Nos deux malades, Forez..., et Pin..., sont soumis depuis quelques jours à un traitement régulier, dont je vais vous dire ([uelriiies mois. Ce traitement se compose de deux éléments. Pour une part, il est en quelque sorte indirect, en ce sens qu'il s'adresse surtout soit à Tétat général, soit à la diathèse hystérique. Deux fois par jour Pin... reçoit une douche en jet, générale, froide; Porez..., n'ayant pas pu tolérer la douche, prend trois fois par semaine un bain sulfureux. En outre, tous les deux jours, ils sont soumis l'un et l'autre à l'électrisalion statique. Ce dernier agent est destiné surtout, vous le savez, à modifier les troubles de la sensibilité. L'expérience nous a appris depuis longtemps, qu'à la suite du bain électro-statique, la sensibilité, chez la plupart des hystériques anesthésiques reparaît, d'abord pour un instant, pour quelques heures peut-être, puis, à mesure que les séances se répètent, pour un temps plus long, pour plusieurs jours, par exemple ; et
TRAITKMEIfT PSYCHIQUE 359
enfin, par la prolongation du traitement, elle peut se rétablir d'une façon définitive. En outre, en même temps qu*a lieu ce retour plus ou moins durable de la sensibilité, les autres phénomènes hystériques, les attaques, par exemple, se modifient, en général, favorablement, ou disparaissent ^
Mais j'appelle surtout votre attention sur la seconde partie de notre traitement ; elle est fondée sur cette idée que nous vous exposions tout à Theure, à savoir que chez nos deux malades, la paralysie se serait produite par un mécanisme analogue à celui qui, chez les hypnotiques, détermine les paralysies par suggestion. Les tentatives diverses d'hypnotisation que nous avons faites chez ces deux hommes, et qui, si elles eussent réussi, auraient, sans doute, facilité singulièrement notre tâche, étant restées sans succès, nous avons dû nous borner à l'emploi des moyens suivants : En premier lieu, nous avons agi et nous agissons tous les jours, autant que possible, sur leur esprit en leur affirmant d'une façon formelle — ce dont d'ailleurs nous sommes parfaitement convaincus, — que leur paralysie, malgré sa longue durée n'est point incurable, et qu'au contraire, elle guérira très certainement, à l'aide d'un traitement approprié, au bout de quelques semaines peut-être, s'ils veulent bien nous y aider ^. En second lieu, les membres
1. J.-M. Charcot, De P emploi de t électricité statique en médecine, Con» férence faite à Vhoepice de ta Salpéiriére, le 86 décembre 1880. {Revue de médecine, 1881, t. I,p. 147.)
2. ^influence de Tidée sur le mouvement, dit M. Maudsley {Le cotTM et Pesprit, p. 269), est prouvée par la guérison soudaine de paralysies imaginaires (?),due à une injonction énergique. Dans ces cas, l'idée du mouvement, la croyance qu'il aura lieu est, dans le for intérieur, le mouvement iui-méme. Elle est le courant nerveux actif qui, dirigé sur les nerfs appropriés, donne réellement lieu au mouvement externe. — L'idée d*un mouvement particulier, avait dit M ûUer, détermine un courant nerveux vers les muscles impliqués et produit leur contraction. On sait qu'une intimation soudaine peut avoir quelquefois pour effet de déterminer brusquement la guérison d'une paralysie psychique datant peut-être de fort loin et qui jusque-là, avait résisté à la mise en œuvre des agents thérapeutiques les plus variés. Ainsi, par exemple, l'on fait sortir de force du lit où elle était depuis longtemps immobile, une malade atteinte d'une paraplégie de ce
OÏHNASTIOUE DU Ml MHRK
I sont soumis h iine gymiiaslique particulière, ^na mattonB àproûl les tnouveraenla volciiilaïres qui y subsiiLeoi encore, chez les deux malades, à la vérité, à un degré iih bible, et nous cherchons à en augmenter progressiTemeni l'énergie par un exercice très simple. Un dynamomMro is plue dans la main de chacun d'eui et on le leur fait 5erm, de toute leur furet;, en les exhortant h augmenter progresàKment, dans chaque eipérience, le chiffre que marque l'aiguilif BUT le cadre de l'instrumenl. Cet exei ice est répété régidîènment à chaque heure du jour, envi -on trois ou quatre foi>. Ces épreuves. Messieurs, je tiens à vc is le dire en passaol, oe doivent être ni trop prolongées ni ir multipliées. Nous aTOB* remarqué, en effet, que quand les t ircices sont poussés tnp loin, on répétés trop souveul, le c'. e maximum marqué pu l'aiguille teml h ^'ahais^e^ Il importe donc de savoir atlenilre: on excfts de zèle, un pareille occurrence, aurait pour effet, j'u suiseonvuDcu, en amenant la fatigue, de retarder le résuliu attendu.
Nous agissons ainsi, si je ne me trompe, surtout psychiquement. On sait que la produciiùn d'une image, ou, autremeul dit, d'une représent;ilion mentale quelque sommaire elrudi-
genre; puis. l'iii.Mnl placie sur st'Ei pied«,on lui iiit:< marcbez • et toiii qu'elle marche, l'.'pil \b, un ''xemple de guùrUoo ■ miraculeuse • qui en eipiiqut' beaucoup iLiulrva. Kien <le mieux élablî que ces faits donl, pM' mon oiimple, j'.ii été témoin plus d'une fois [Lf.-iwiï tur te» maladiei A tyltrme nerveux, l I, 3' éilll., p. jjli et ». — V. Janet. Itfvut paliliit et litl'rai'e, n" i]<i i^ noflt IS'Jl, p. 131). On ne saurait loutefois. h mon atu, mettre le médeti» Inip en gnrrie eonlre li tcndnnce qu'il pourrait «toir, en M fondant sur la connaissance de ces fiiiti. â prendre voloDliers, d'iilleurs, dans la m^:iUcure Jnteiilion du mondi', If râle de IhaumalurfK, miat lorsqu'il s'agit dim cas de paralysie psycliiqiip liien avéré ; l'injoncUou oi un instrument dxni on no connaît pas encuru bien le mécanisme, et dogl. en dehors, des t.iii^ irhypnolisatiun, on ne saurait mesurer la portée. Or. VinsuccËs d'uni ..-iii^rison, en pareille cîrcunslniicn. serait «^videmmeol de nature à compi-ninellre i^ravemenl l'autorité de relui qui raiirait annonça et peut-Plre i di~nT*er sur lui le ridicule, ■ Nrvur prouhezy nnhii gev ht ture -, disent les Anglais. Procéder piir Toie d'entraînement mental lent et progressif ser& toujours plus prudent et souvent plui eClicace. J. M. C
Influence psychique de cette gymnastique 361
mentaire qu'elle soit, du mouvement à exécuter i, est une condition préalable indispensable à Taccomplissement volontaire de ce mouvement. Or, il est vraisemblable que chez nos deux hommes, les conditions organiques qui président normalement à la représentation de cette image mentale ont été profondément troublées, au point de la rendre impossible ou pour le moins (rès difficile, en conséquence d'une action dlnhibition exercée sur les centres moteurs corticaux, par Tidée fixe d'impuissance motrice ; et c'est à cette circonstance surtout que serait due, au moins en grande partie, la réalisation objective de la paralysie 2 ; si cela est, on concevra que la répétition des exercices dynamométriques ait pour effet de raviver dans les centres, la représentation motrice, condition préalable de la mise en jeu de tout mouvement volontaire, et de fait, ainsi que nous l'avons constaté, ces mouvements tendent à devenir de plus en plus énergiques à mesure que les séances se répèlent. Les frictions, les massages, les mouvements passifs imprimés au membre paralysé, ceux aussi que déterminerait la faradisation des muscles ; tous ces moyens, dis-je, qui pourraient être mis en œuvre, dans le cas où l'impuissance motrice serait complète au commencement du traitement, agiraient dans le même sens.
1. Synonymie : Idée, conception du genre de mouvement & exécuter (James Miil) ; Rappel idéal du mouvement & exécuter (Bain) ; Intuition motrice (Maudsley) ; Faculté locomotrice (W. Uamilton); Représentation mentale du mouvement à exécuter (Spencer); Sentiment d'innervation (Wundt, Meynert). Voir sur ce s^jet: James Mill, Bain. Sens et intelligence, p. 411, Spencer. Psychology, t. I, et Premiers pi'incipesy p. 216, p. 497. H. Jakson. Clinical and Physiological Researches on the nervous System. Reprints from the Lancet, 1873), p. 216. — Ribot. Philosophie anglaise, p. 280. — Maudsley. Physiologie de Vesprit, p. 250. — Wundt. Physiolog.y p. 447. — Ferrier. Functions ofthe Brain, cap. XI. — G. Bastien. Le cerveau organe de la pensée, t. II, pp. 165, 171 & 176, 196 et l'appendice, p. 278. Stricker. Studien ueber die Sprachvorstellungen. Wien, 1888 ; — et Ribot. Rev. philosoph,, n« 8, août 1883, p. 188. — llerzen. The Journal of mental science, avril 1884, p. 44.