OXFORD
NOTICE SUR LA VIE
DB
HÈ À CHATEÀU-THIBRRT BH 4624, MOIT A PARIS BM 4C95.
< Les grsmdes pensées viennent du cœur , > a dit Vauvenargues. — Non; mais les pensées touchantes. Les grandes pensées viennent de l'âme; les pensées brillantes, de Timagination ; les prisées justes et profondes, de la raison. — Vaine et subtile distinction ! L'homme peut-il ainsi se décomposer? Ame , cœur, imagination, raison , tout cela ne désigne-t-41 pas, par d'inoohéraites paroles, une même causequi se manifeste diversement? Gomment séparer en nous le sentiment et les idées, la volonté et la réflexion? N'est-ce pas toujours ce même principe de la vie et de Fintelligence différemment modifié? DevonsHaous assigner à sa spirituelle essence des places matérielles daiis les diverses parties de notre corps? L'attacherons-nous à td ou tel viscère? l'emprisonneroiis-nousdans td ou td organe?— Oui. Puisque noussommes condamnés à ignorer toujours sa nature , pouvons-nous en parler autrement que par ses effets? Pouvons-nous feire que no6 expressions ne se ressentent de l'obscurité des notionsqui nous les suggèrent; et n'y a-t-il pas nécessité d'assortir notre langage à la grossièreté de nos conceptions?
Admettotis ces distinctions, puisque sans dles nous ne pourrions nous faire comprendre. Sqparons les penchants des talents, le caractère des facultés. Faisons deux parts : celle de l'homme, et celle de l'écrivain.
Presque toujours elles existent séparées chez les plus grands génies. Leurs puissances intellectueDes ne connaissent point d'entraves; elles
agissent en eux, abstraction faite de l'individu. Hais il est aussi des génies d'un autre ordre. Ceux-d sont tellement dominés par leurs penchants , que d'eux seuls ils peuvent recevoir des inspirations. Leur cerveau n'obéit qu'aux agitations du cœur , et aux impressions de l'âme; leurs productions n'en sont que les expressions fidèles et obligées. Veulent^ls se soustraire à ce qu'elles leur imposent , leur talent disparait; ils ne sont rien , quand ils ne sont pas eux tout entiers.
Pour que le naturel domine à ce point l'intelligence , il faut qu'il soit fortement moddé, et qu'il ne puisse s'arrêter sur aucune idée sans la marquer aussitôt de son* empreinte originale.
Les grands écrivains de cette trempe sont rares , et ils ont un charme particulier ; un attrait puissant nous attache à la lecture de leurs écrits. Nous les y cherchons toujours ; nous les y retrouvons sans cesse. Ce n'est plus ime lecture, c'est im entretien animé , où ce qu'on devine frappe plus que ce qu'on exprime ;c'estun commerce intime auqud on se platt d'autant plus qu'il est anden et habituel. Cette investigation de l'homme par ses ouvrages nous platt, parce qu'dle nous initie à cette mystérieuse étude du cœur humain , la plus intéressante de toutes pour notre bonheur et celui de nos semblables, la plus féconde en résultats utiles.
Aussi tout nous ramène vers ces auteurs, jusqu'aux imperfections et aux défauts de leur nature ; car c'est souvent à ces imperfections, et à ces défauts même, qu^ils doivent une partie da
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leur renommée, et les vives sympathies qu'ils excitent.
Tant de pages en prose éloquente, tant de beaux vers qui nous retracent si énergiquement les vices de nos sociétés , tant de pensées morales exprimées d*une manière si sublime, de si belles peintures de la vertu , de l'amour et de l'amitié, témcMgnent dans Rousseau et dans Byron une forte conviction, une sensibilité profonde, et un esprit fait pourplaner dans les régions élevées. Mais si le farouche orgueil et la sauvage misanthropie de ces deux hommes, si leurs actions et leurs inclinations, si peu d'accord avec leurs écrits , nous font éprouver un sentiment pénible , pourtant ce sont ces contrastes mêmes qui nous attachent à la locture de leurs ouvrages, parce que ce sont eux qui nous font assister à ces tempêtes intérieures auxquelles ont été en proie ceux qui les ont tracés; parce que ce sont eux qui nous révèlent ainsi les causes de leur génie et de leurs malheurs,
La Fontaine n'appartient pas à la même classe que ces deux écrivains, quoique avec plus d'abandon encore il ait épanché son âme dans ses ouvrages ; mais cette âme était d'une nature moins forte , moins exceptionnelle ; plus propre à sympathiser avec celle desautres. Àmedouce, naïve, sincère, qui se manifeste à nous de la manière la plus aimable , parce qu'on s'aperçoit toujours qu'elle est aimante. Jamais la Fontaine ne s'occupe de lui que pour nous-mêmes ; son imagination nous frappe sans effort , sa raison nous persuade sans contrainte; il nous attendrit quelquefois, nous réjouit souvent, nous console toujours. Comme moraliste,
n cherche nos besoint au Ibod de noire cœur,
et se présente à nous comme un ami qui nous conseille , et non comme un maître qui nous régente.
Aussi, tout naturellement, nous excusons ses faiblesses , et nous chérissons ses vertus. Quand on l'attaque, nous nous surprenons à le défendre comme s'il nous appartenait , comme s'il éuiit de notre famille. Andrieux , ce charmant conteur, cet appréciateur si plein dégoût des productions littéraires, était connu par le vif attachement qu'il avait pour tous les siens, I Tj^toMT^s
par sa tendre vénération pour la mémoire de son père ; cependant un jour, quelqu'un , en sa présence, se mit à blâmer (peut-être justement, certaines actions de la Fontaine, et quelques-uns de ses vers; Andrieux, dans son impatience , laissa échapper ces paroles , qui réduisirent l'interlocuteur au silence : c Ah ! si vous le voulez , ditesdu mal de mon père ; mais , de grâce , ne dénigrez pas la Fontaine. >
Quand il faut juger les productions souvent négligées de ce poëte , les critiques les plus inflexibles semblent avoir perdu Thabitude du blâme , et ne pouvoir plus trouver d'expressions que pour l'éloge. Voltaire seul fait exception; mais s'il a cherché à rabaisser un talent dont il appréciait mieux qu'un autre tout le mérite» c'est que la réputation si populaire du fiabuliste importunait cet homme jaloux de toutes les gloires littéraires , parce qu'il se sentait les moyens de pouvoir les ambitionner toutes. La preuve de cette assertion se trouve dans un jugement peu connu , et en quelque sorte confidentiel, contenu dans une de ses lettresàVauvenargues. Celui-ci avait cru entrer dans sa pensée, et le flatter peut-être, en disant que la Fontaine n'était poète que par instinct. € Comme poète, répond Voltaire, son instinct était divin ; et si l'on s'est servi de ce mot à son sujet,* il signifiait génie*. »
Nous n'aurons donc rien à dire sur les ouvrages de la Fontaine. Ceux auxquels il doit la plus pure portion de sa renommée sont si souvent relus, qu'il est inutile de s'en occuper; mais il n'en est pas de même des faits qui concernent sa personne, ou qui peignent son caractère. Malgré le soin que nous avons pris de les établir avec exactitude, ils sont plus ou moins altérés ou défigurés dans les noticesqu 'on a publiées sur cet homme célèbre; et il convient de les resserrer dans un petit nombre de pages , et de les exposer dans leur vrai jour.
La Fontaine naquit dans une fomiDe bourgeoise, mais ancienne, de Château-Thierry. La maison qu'il occupait dans cette ville existe, telle qu'elle se trouvait de son temps; et c'est
4 Voltaire , LeUrf$ inédUet, t LXIII. p. 80 dei OB^oret^ édition de Renoiiard. — Lcltre à VaaTenarRues, en dite du
TU
encore nne des plus élégantes. En face est une ooliDe ot l'herbe croit, et la chèvre broute, au mflîeo de quelques débris d'édifices épars. Là était aussi intact, il y a peu d'années , le magni* fiqiie château des ducs de Bouillon. Nos révolutions ont passé ; elles ont laissé debout la mai- 800 du poète, et ont fiait disparaître le château.
Après des études assez négligées, Eaites dans sa province, la Fontaine entra au séminaire, chez lesoratoriens. A cette époque de mœurs assez relâchées , peu de jeunes gens s'adonnaiait à la dévotion , mais peu aussi étaient incrédides. Un sentiment qui semblait inné, résohat de l'éducation et des premières impressicMis reçues dans l'enfonce , faisait considérer la religion cooune un lien sacré, contre lequel on pouvait bien se de1>attre , mais qu'il fallait se garîler de rompre. Faire son salut était coùsidérépartoutle mondecomme l'affaire sérieuse et principale de la vie; mais, par cette raison-là mé^, beauconp différaient le moment de s'en oecoper , et arrivaient ainsi au terme de leur existence.
On sait que les deux dernières années de la Fontaine se sont écoulées dans les exercices de b piété la plus exaltée; mais dans les faits que BOUS connaissons de sa jeunesse, rien ne nous donne lieu de croire qu'il ait pu alors avoir de telles pensées. Tout au rebours , nous savons qa'il aimait les plaisirs, et surtout les femmes, ei que ses scrupules ne le gênaient pas pour arriver à la satis&ction de ses désirs.
Sa retraite au séminaire, oii il resta un an et demi, est donc dans sa vie un fait singulier que ses biographes n'ont su comment expliquer : cette explication se trouve dans les usages de cette époque. Cette retraite prouve que dès lors la Fontaine voulait s'adonner à la culture des lettres. Pour que le parti qu'il embrassait pût hii procurer un état, pour qu'il y pût faire sa fortune, 0 fallait, comme beaucoup de gens de lettres de ce temps, qu'il se fit tonsurer et qu'il devint abbé , ce qui le rendait apte à posséder des bénéfices, sans que pour cela il fût oUigé d'entrer dans les ordres , ou de faire le sacrifice de* ses goûts mondains : mais pour devenir abbé il feUaît savoir un peu de théologie, et cette étude ennuyait la Fontaine ; il n'y pouvait réussir, c'est^ lui-même qui nous l'apprend.
Dans une lettre à sa femme, au sujet d'une Madeleine du Titien , grosse et grasse, dont il se reproche (et bien à juste titre) d'avoir parlé peu dévotement, il dit : c Aussi n'est-ce pas mon fait que de raisonner sur des matières spirituelles; j'y ai eu mauvaise grâce toute ma vie. >
La Fontaine quitta donc le séminaire; mais son frère , qu'il y avait attiré , y resta , devint un excellent prêtre, et par la suite lui céda tout son bien pour une modique rente viagère.
Dèsque la Fontaine fut rentré dansle monde, il ne s'occupa plus que d'intrigues amoureuses, de littérature, de spectacle; en vain son père voulut l'employer dans la poursuite d'un procès important qu'il avait alors, rien ne put vaincre son indolence, ses distractions, son vif penchant poiirles plaisirs. Pourtant son caractère doux et docile, la bonté de son cœur, son humeur joviale , son imagination riante, son esprit fin, naïf, original, le faisaient chérir et rechercher. Son père, homme instruit, vit sans répugnance qu'il se passionnait pour la culture des lettres, et il encouragea les premiers essais de sa muse.
On a dit que la Fontaine n'avait pris du goût pour les vers qu'à l'âge de vingt-six ans, et que le secret de son génie lui fut tout à coup révélé par la lecture d'une ode de Mallierbe. Rien n'est plus faux que cette assertion. Il est probable, d*aprèsce quia été raconté à ce sujet par les premiers biographes de notre poète, qu'en effet la leaure de cette ode de Malherbe, qu'il ne connaissait pas, fit naître son vif enthousiasme pour le même genre de composition, et que c'est à cela que nous devons deu X ou trois pièces oii l'on trouve quelques strophes qui ne sont pas indignes du modèle qu'il avait choisi ; mais il est certain que ,bien avantcette époque , il avait déjà composé de petits vers dans le genre de ceux deMarot et de Voiture. Le conte de Sœur Jeanne fut imprimé, sans nom d'auteur, dans un de ces recueils de poésies ^a/ante^ qui pullulaient alors, et dont la publication estantérieure àl'époque assignée à la lecturede l'odede Malherbe en présence de la Fontaine. Nous avons d'ailleurs, de ce que nous avançons ici, une preuve certaine qui nous est fournie par la Fontaine lui-même. Il avait eu le malheur de prendre dans quelques actes notariés le titr^
viu
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d'ëcuyer, qui supposait un premier d^;rë de noblesse. Des poursuites dirigées contre lui» en son absence y le firent condamner, par défaut, à une forte amende. Pour en obtenir la remise il écrivit au duc de Bouillon, son protecteur, une épitre en vers , dans laquelle il dit :
Qne me sert-il de vifre innooemmeixt ,
D'être sans (lute et coltiyer les muses ?
Hélas ! qa'im jom* elles seront confkises
Qoand on Tiendra leor dire en soupirant :
« Ce nourrisson qne tous chérisseï tant ,
« Moins poor ses vers qne pour ses mœnrs feoiles ,
« Qui préférait à la pompe des villes
ff Vos antres oois , vos chants simples et doux ,
« Qui dès l'enfonce a vécu parmi tous',
« Est succombé «mu une injuste peine. >
Ainsi la Fontaine a aimé à faire des vers dès sa plus tendre jeunesse; et ce goût, il Ta conservé jusque dans la vieillesse la plus avancée. C*esl en vers que, dans le printemps de sa vie, il adressait des épitres et des déclarations d'amour à ses maîtresses ; c'est en vers que, dans ses derniers joursi, il demandait pardon à Dieu de sa vie passée.
Pour assurer son sort et réformer sa conduite , le père de la Fontaine lui transmit sa charge de maître des eaux et forêts, et lui fit épouser une très-jeune femme qui n était ni sans agrément ni sans esprit , et choisie dans une des familles les plus honorables de la province.
L'incorrigible nature d^ notre poète trompa encore, cette fois, les calculs de la tendresse paternelle. La charge dont la Fontaine était pourvu lui imposait des devoirs peu nombreux ; il ne put s'y assujettir, et il la vendit : sa femme ne sut pas s'accommoder à son humeur, ou le contraignait dans ses goûts; il cessa de vivre s^vec elle.
Pour bien faire connaître la Fontaine , ses torts, sa conduite, son caractère, nous avons besoin de parier de sa femme. Son portrait, peint par Mignard, est sous nos yeux. Elle avait un visage allonge, de grands yeux , un grand nez, de grands traits assez réguliers, mais peu agréables. L'expression de sa physionomie fîivoriserail assez Topinion de ceux qui ont voulu la reconnaître dans la peinture que la Fontaine a tracée de la sévère madame Honesta ; mais il n'en est rien. Nous savons au contraire ,
par les reproches que lui adresse son marl^ qu'elle aimait à lire des romans, à jaser longtemps avec ses connaissances, et qu'elle ne s'occupait pas des soins du ménage. Ses goûts frivoles et sa coquetterie ont donné occasion à Furetière de fiâire suspecter la pureté de ses mœurs , et de dépeindre la Fontaine fort indif» férent sur ce point. Mais alors Furetière avait pris en haine le fiabuliste , autrefois son ami , . parce qu'il s'était rangé du côté des académi-* dens , ses confrères , dans la fameuse affiaire du Dictionnaire. Tallemant des Réaux , cet aneodotier du scandale , parle aussi des deux époux dans le même sens que Furetière; mais tons ceux qui ont été à portée de recueillir lesbruits publics, et les traditionsde Château-Thierry, où madame la Fontaine, qui a survécu longtemps à son mari, a toujours demeuré, rendent jus* tice à sa vertu , quoique tous ne lui soient pas favorables sous d'autres rapports. Tallemant des Réaux ne nomme personne qu'on lui ail donné pour amant, tandis qu'il nous fait con-» naître les belles auxquelles on attribuait les in* fidélités de la Fontaine , et de quelle manière il fut surpris, par sa femme, en téte4-téte avec une abbesse ; oelle-ià môme à laquelle il adressa depuis cette jolie épitre dont madame de Se» vigne fut si charmée. D'ailleurs la Fontaine avoue sans détour ses torts à ce sujet, et ne laisse nulle part soupçonner que sa femme en aiteuaucun. Dans le conte des ^ veux tiufiicreu, il dit , avec ce ton sévère du moraliste qu'on est un peu surpris de trouver là :
Le nœud d'hymen doit être respecté , Veut de la Ibi , veut de rhonnéteté.
Puis il prévoit cependant le cas où l'on ne serait pas assez honnête pour cela. Alors il oon* seille de tenir, du moins , la chose bien secrète.
De ne point feire anx égards tMoqueroute. Et il ajoute :
Je donne ici de beaux oonseUs , sans dooto; Les ai-je pris pour moi-même ? hélas ! non.
Cet aveu prouve-t-il que cet homme si bon ^ si doux , et si facile, dont la servante disait : « Que Dieu n'aurait jamais le courage de le dsin^-
fter, > était incapable , pour la compagne de sa Yie, d*an attachement vrai et durable , et que loas les torts qui le forcèrent à s'en ^parer nnssent de lui? — Nous ne le pensons pas ; et Bos présomptions à cet égard sont fondées sur sa constance en amitié, sur sa vive reconnaissance pour les soins et les attentions dont il fut Tobjet, et enfin sur le vers remarquable par lequel il termine la peinture du bonheur de rétat conjugal , dans Philémon et Bauds :
Jk i'aiaunt josqn'aa bout , mal^ l'effort des ans. Ah { ti.... Xatt aqtre part j'ai porté me» présent».
n y a un sentiment profond de regret dans ce dernier vers de la Fontaine. — Est-il un acte d*accusation contre sa femme, ou contre luimême? Ni l'un, ni l'autre. — Jlarie Héricart n*avait que seize ans lorsqu'elle épousa la Fontaine : lui en avait vingt-six; mais il était bien incapable d'avoir assez d'empire sur lui-même pour pouvoir conduire une femme qui , par son âge , et plus encore peut-être par son caractère , avait besoin d'Un guide. Tons deux subirent donc les inconvénients qui accompagnent les unions prématurées et mal assorties; mais s'ils prirent enfin la résolution de se séparer, ce fiât sans rupture ouverte , sans bruit et sans scandale, sans mauvais procédés. Ils se voyaient sans aversion , lorsque la nécessité de leurs af- Çûres l'exigeait ; et la confiance qu'ils avaient l'un envers l'autre, sous ce rapport, ne fut pomt altérée par leur séparation *.
Avant cette séparation ,et dans les premiers temps de leur mariage , ils avaient eu un fils, de qui est provenue cette postérité dont nous avons vu s'éteindre les deux derniers rejetons en 1824 et en 1827. Pendant le r^ne sanglant de la terreur, le nom seul de la Fontaine sauva de Téchafaud son arrière-petite-fille , la comtesse de Marson ; et , dans ces derniers temps, 0 n saffi à l'historien du fabuliste de dresser la généalogie de sa famille, pour obtenir en faveur de son arrière-petit-fils, sur le trésor de Tétat , des bienfaits supérieurs à ceux dont ses
* Sous nom TD une procnntioo générale en breTet , donnée pv la PooCaine à n feoune Uarfe Héricart, par-devant Gré- «rin. notaire à la Ferté-Uilon , datée du 49 août t686, porfuC ki «pulara» dee deni épeoi.
deux sœurs jouissaient depuis longtemps : ainsi le peuple et les rois se montrèrent toujours favorables envers les descendants du seul poète» peut-être , dont les productions sont également goûtées et des rois et du peuple.
Après sa sortie du séminaire, la Fontaine se mit à lire avec délices les auteurs profanes. Marot , Rabelais , Boccace , l' Arioste , la reine de Navarre, et les vieux romans. Mais ses plus fortes inclinations étaient pour tes anciens. Il les admirait avec excès, et ne croyait pas qu'en aucun genre on pût aller au delà. Pintrel, son parept, qui depuis traduisit les épîtres de Sénèque, et de Maucroix , traducteur de Platon et de Cicéron, partageaient ses goûta, et, plus avancés que lui dansletudede l'antiquité, l'encourageaient et le guidaient. Nous retrouvons le nom de la Fontaine , à l'époque de sa plus grande célébrité, réuni à celui de sesdeux omis, sur les titres de quelques volumes publiés par eux , parce que, pour en faciliter le débit , il y a inséré quelques-unes de ses productions.
Un des auteursanciens qui charmaient le plus la Fontaine était Térence. Sa lecture accrut le goût qu'il avait pour le théâtre. Il entreprit d'imiter la pièce du poète latin qu'il admirait le plus, C Eunuque. Voulant s'attacher à son au* teur, et pourtant s'en écarter, il écrivit une cor médie ancienne sous des formes modernes : traduction trop peu conforme au texte , imita* tion trop servÛe. Pourtant il la fit imprimer, et ce médiocre ouvrage fut son début littéraire* Il ne faut pas s'étonner si on n'y trouve pas une étincelle de ce talent poétique qui brillait déjà dans les petits contes et les vers de circonstance qu'il avait composés, et qui furent i|n« primés depuis. La Fontaine faisait peu de cas de ceuxH^i, car les anciens n'en offraient point de modèle. L'Emuque ^'du contraire, était calqué sur l'antique : c'était son ouvrage le plus considérable , lé plus régulier, le seul qui lui parût digne d'être offert au public.
A cette époque , d'ailleurs, Molière parcou** rait les provinces, où il faisait représenter deux de ses pièces ; mais il n'était point encoreconnu : rien de lui n'avait été imprimé. Quand peu de temps après la Fontaine vit quelques-unes des comédies de Molière , il s'aperçut qu'il avait trouvé ce qu'il cherchait. MoÛèrefut lonAomml?^
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œmme il le dit dans une de ses lettres; et il était ravi de voir
Qa'il allait ramener en France Le bon goât, et l'air de Térence
La Fontaine se lia avec cet auteur-acteur, qui Famusait de toutes lesiaçons ;leur àgeétait pareil , leurs réputations {grandirent en même temps. Tousdeux s'appréciaient mutuellement. Ce fut Molière qui , lors de la gloire naissante desBoileau et des Racine, dit confidentiellement à Toreille d'un ami, en lui montrant la Fontaine: c Nos beaux esprits ont beau se trémousser, ils n*ef&ceront pas le bonhomme. >
Racine et Boileau, plus jeunes que la Fontaine et Molière , se lièrent avec eux. Tous quatre se réunissaient à des joursfixes pour dîner ensemble , et se communiquer leurs ouvrages. Ces réunions , que la Fontaine , au commencement de son TomsokdePgyché, adépeintes de manière à nous prouver combien le souvenir lui en était cher, ont eu une influence qui n'a pas été assez remarquée. Alors ceux qui les composaient formaient le parti du mouvement en littérature : à eux la mission de chasser l'ampoulé» le burlesque, le guindé, le précieux ; de ramener le vrai, le beau, le naturel dans les ouvrages d'esprit. Ils s'en acquittèrent bien; mais sans déprécier Corneille, mais sans s'écarter de l'admiration qui était due aux anciens.
La Fontaine conserva toujours du goftt pour les compositions scéniques, quoique ce ne fût pas le genre de son talent. Il a fait des opéras, des comédies, des scènes pastorales, mythologiques ; et même il commença une tragédie; enfin il a versifié les paroles d'un ballet qui fut joué , chanté et dansé par la plus brillante société de Château-Thierry. Lesmagnifiques ballets représentés à cette époque, à Paris et à Saint-Germain , où figuraient le roi et toutes les personnes de sa suite, avaient introduit ce goût en province. Chaque petite ville voulait imiter la cour. I^ ballet que b Fontaine composa pour Ghâteau*Thierry ne ressemblait guère aux ballets royaux; maiss'il était moins somptueux, il était beaucoup plus gai. Le sujet était cette aventure du savetier et de sa femme , dont il a (ait depuis un conte. Ce ballet était intitulé les
Rieurt de Beatt-Richard : Bean-Richard est le nom d'un petit carrefour de Château-Thierry» où se réunissaient alors les oisifs de la ville , pour débiter les nouvelles et gloser sur les pas-
sant8«.
Mais, à cette époque, Jannart, que la Fontaine appelait son oncle parce qu'il avait épousé une tante de sa femme, avait présenté notre poète au surintendant Fouquet, alors parvenu au [dus haut point de sa fortune et de sa puis* sance. LaFontaine,quines'aocommodaitnidu faste ni des tracas qu'il traîne après lui,trouvait que c'était une grande misire d'être riche; mais pourtant il aimait à jouir de tous les avantages delà richesse; et tantquedura la faveur du surintendant , il lui fut redevable de ce bonheur. Aussi , c'est à ces premiers temps de sa belle jeunesse que la Fontaine fait allusion quand il dit:
Poor moi le monde entier était plein de délion:
J'élaig touché des fleun, dei doux sont , dei beaux joura>
Mes amis me cherchaient, et parfois mes amours.
La nouvelle de la disgrâce de Fouquet, et son arrestation, vinrent frapper la Fontaine comme d'un coup de foudre. En vain son ami de Maucroix l'invita à se rendre à Château-Thierry, où sa présence était nécessaire pour l'arrangement de ses afEsûres; il suivit Jannart, condamné à l'exil comme ami de Fouquet , et comme son substitut dans sa charge de procureur général au parlement.
Quand le procès fait à Fouquet donna lieu de craindre qu'on ne lui (tt porter sa tête sur l'échafaud , et qu'on sut que telle était l'intention de ses ennemis, un cri douloureux s'échappa de l'àme de notre poète , et s'exhala dans cette belle âégie adressée aux nymphes de Vaux , qui est restée comme le morceau le plus touchant
iet le plus parfait en ce genre , que nous ayons dans notre langue.
^ La Fontaine ne fit rien parattrequecette élégie, tant qu'on put redouter pour lesurintendant une condamnation à mort. Cependant il avait composé pour lui , ou pour sa société , un assez grand nombre de pièces de vers quideptiis ont
* Cette petite pièce de la Fontaine» que noos avons fait ooi^ naître le premier, a été imprimée, pour la première M» , dai^ l'édition que noua avons douiée de ses oea vres en 1SV«
DE JEAM DE LA FONTAINE
été imprimées , mais qui pour la plupart sont âoîgnées do genre auqael il était appelé par la nature.
Au retourde son voyage, la Fontainetrouva, en résidence dans ce château ducal si voisin de sn maison , la duchesse deBouillon. C'était une petite brune , âgée de dix-huit ans , jolie ^ à nez reirotissé , à pied mignon, vive, spirituelle, agaçante et coquette comme toutes ces nièces de Hazarin, filles de Mancini. Notre poète sut lui plaire et elle remplaça bientôt le vide que la chute du surintendant avait fait dans son existence. Quand la duchesse était à Château- Thierry, aucune des jouissances dont la Fontaine était avide ne lui manquait. Quand elle quittait ce séjour, et qu'il y restait, elle recommandait aux officiers de sa maison de faire en sorte qu'il ne s'ennuyât pas.
Les contes que la Fontaine avait écrits la charmaient; et la Fontaine, pour son amuse* ment, composa de nouveaux contes. Il en pv* Uia d'abord un recueil très-mince , puis après un second, et enfin un troisième; et ce fut ainsi , et uniquement par ses contes, qu'il commença à prendre place sur le Parnasse français ; car son imitation de l'Eunuque de Térence n'avait produit aoeone sensation. Tous ces recueibde contes parurent successivement avec privilège du roi. Les personnes les plus réglées dans leurs mœurs ne se faisaient alors aucun scrupule d'avouer le plaisir qu'elles goûtaient à la lecture de ces historiettes graveleuses, si spirituellement racontées.
MadamedeMontespan, quir^ait alors sans partage sur le cœur de Louis XIV, et madame deThianges sa sœur, attirèrent aussi chez elles fauteur des contes, et il fut sensible à leurs bontés; mais il ne chercha point à se faire des protecteurs parmi les grands seigneurs et les courtisans du monarque^ni à s'introduire près de lui, comme avaient fait ses amis Racine et Boîleaa. Ses inclinations l'entraînaient de préférence dans la société des femmes. Là seulement il trouvait tout ce qui pouvait le satisfaire etle rendre heureux, les délices des sens» la volopté du cœur, les charmes de l'esprit, et parfois, cfaee quelques-unes, de profonds entretiens sur les plus hautes questions de laphifesophie et des sciences^
La duchesse douairière d'Oriéans, Marguerite de Lorraine, avait su apprécier la Fontaine. Avant que la publication de son premier recueil de contes eût commencé sa réputation, elle l'avait attaché à sa personne , en le nommant son gentilhomme servant. Diverses pièces de vers, que l'on trouve dans ses œuvres, dé' montrent assez l'intimité qui existait entre lui et les jeunes femme^ de la petite cour du palais du Luxembourg ^
Hais , quelque répandu qu'il fût parmi les femmes les plus aimables et les plus spirituelles de cette époque, la duchesse de Bouillon maintint kmgtemps encore l'ascendant qu'elle avait acquis sur lui. C'est à elle qu'il dédia son poème d'Adoni», son roman dePsychi;ei lor»« que s'éleva parmi les médecins et les gens du monde de vives discussions sur les effets nuisibles ou utiles du quinquina, la duchessede Bouillon , qui avait épousé avec chaleur la cause de ce spécifique dont l'emploi était nouveau , imagina , pour en assurer le succès , de faire préconiser ses vertus par la muse populaire de la Fontaine. Le poète ne sut pas résister , mais son génie était hadi>itué à lui commander et non à lui obéir; aussi Tabandonnan-il presque aitièrement dans cette entreprise , et il ne lui prêta quelque secours qu'à la fin de son poème, pour raconter une fable, quon aurait dû joindre à celles de son recueil.
Ce recueil de fables , lorsque le poème sur le quinquina fut composé , avait paru en entier, sauf le douzième et dernier livre , en deux fois» et à dix ans d'intervalle. Ces publications,, jointes à celles des contes , avaient successivement accru la célébrité de leur auteur, et fait connaître à la France une langue poétique^ toute nouvelle, fusion heureuse du langage naïf et énergique du siècle de François I*% et de la no^i^ faieet brillante élégancedu siédede Louis XIV»
* Cest nue singulière et grotsière mëfiriM dei plot anda» biognpbes de to Fontaine, comme des pbu modernes (qul^ an reste . n'ont fait qne les copier ) , d'avoir confondu la femme de l'onde de Louis XI v avec la lèmme de son frère , Marguerite' de Lorraine avec Henrielte d'Angleterre. Depuis que nou» avons signalé cette erreur, l'original des provisions de la charge de gentilhomme servant de Marguerite, duchesse d'Orléans», oonftrée à Jean de la Fontaine, signées de Manguerite ellemême , nous a été rerais avec les actes d'enregistrement an tribunal de Château-Thierry. Gela n'empêchera pas les fiilseurs dr notices de répéter ceUc erreur.
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NOTICE SUR LA VIE
Uabsenoe de la duchesse de Boufllon » nécessitée par ses aventures galantes et d*autres affaires d*une nature grave, et la mort de la duchesse d'Orléans , avaient privé à la fois la Fontaine de ses deux protectrices : ce qui était d'autant plus fâcheux pour lui, que son insouciance pour ses affaires avait considérablement réduit sa fortune , et que cependant il lui fallait pourvoir à l'éducation de son fils, alors âgé de quatorze ans.
Madame de la Sablière tira la Fontaine de cette position embarrassante. A sa prière, de Harlay, premier président au parlement de Paris , qui goûtait singulièranent les ouvrages de notre poète , se chargea de son fib ; et madame de la Sablière retira chez elle le febuliste, qui y resta tant qu'die vécut; et, tant qu'elle vécut , elle pourvut à tous ses besoins , sans qu'il eût la peine d'y songer. Les seigneurs les plus aimables et les plus spirituels de la cour, les étrangers illustres, les gens de lettres, les artistes , se réunissaient chez madame de la Sablière.Elle s'était rendue célèbre non-seulement en France, mais dans toute l'Europe , par ses progrès dans la philosophie et les sciences , par son esprit et les grâces de sa personne. Son mari; homme léger, aimable, foisait des vers agréables, était fort adonné aux plaisirs, trèsinconstant dans ses goûts , et, comme presque tous ceux qui alors, avec de tels penchants, étaient possesseursd'une grande fortune, il entretenait des maîtresses. Du reste , il ne se montrait nullement jaloux de sa femme , qui , de son côté , ne se croyait pas astreinte à lui garder une fidélité dont il semblait faire peu de cas. La liaison de madame de la Sablière avec le marquis de la Fare était publique ; mais elle durait depuis si longtemps, qu'elle avait presque donné une réputation de vertu aux deux amants. Tout à coup les assiduités de la Fare auprès de madamede la Sablièredevinrentplus rares, et Ton sut bientôt qu'ayant pris goût à la société licencieuse qui se rassemblait chez la Cbampmeslé) il y passait toutes ses soirées, et qu'il n'avait pu résister aux séductions de cette actrice , qui pourtant n'était pas belle.
Madame de la Sablière, sacrifiée au goût du jeu et de la débauche, blessée dans son orgueil et dans les sentiments les plus vifs et les plus
chers de son cœur, sans bruit, sans éclat, se^ jeta aussitôt dans les bras de la religion , mais avec une résolution , une ferveur , un abandon, qui lui acquirent Testime et excitèrent l'admiration de toute la partie sérieuse et sévère de la société de cette époque. Peu après, son mari mourut; et n'ayant plus rien qui la retint dans le monde, elle se retira aux Incurables, pour y soigner les malades et se consacrer entièrement aux bonnes œuvres.
Plus de société, plus de conversations, plus de plaisirs , plus d'épanchements de cœur, dans cet hôtel de madame de la Sablière, oit la Fontaine restait isolé. Tout ce qui faisait le charme de sa vie avait disparu d'autour de lui , avec sia bienfaitrice.
Pendant qu'il se trouvait dans cette situation pénible, Colbert mourut : il était de l'Académie française. Les amis de la Fontaine (et on en comptait un grand nombre) voulurent lui feire obtenir la place que le ministre laissait vacante à l'Académie. La Fontaine , qui , dans l'isolement où il se trouvait , vit dans ce projet un moyen de se réunir fréquemment avec des hommes qu'il chérissait , de causer de vers et de littérature, adopta ce projet avec un empressement dont on ne l'aurait pas cru capable.
La réussite n'en était pas facile. Louis XIV était pour son concurrent , et ce concurrent était Boileau.
Les choses étaient bien changées pour la Fontaine depuis le temps de sa jeunesse. Louis XIV, marié en secret à la veuve de Scarron , n'avait plus de maltresse. Molière n'était plus, les ballets et les fêtes splendides avaient cessé. Tous les courtisans de l'âge du roi s'étaient réformés à son exemple. La cour était devenue sérieuse et dévote. Mais cependant une nouvefie génération, qui aussi en foisait partie, s'abandonnait sans contrainte à ce goût effréné pour les plaisirs , dont l'exemple du monarque avait fait une sorte de mode dans la nation. Ceux qui, d'un âge plus mûr ou d'un caractère plus sérieux, voulaientconserver leur indépendance , sans participer au scandale de cette jeunesse inconsidéré , encourageaient son indocilité , et applaudissaient à son audace.
La Fontaine était fort répandu dans cette
deIean de la fontaine.
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dasae de là société , qui avait aussi un parti dans TAcadémie. Turenne chérissait notre poêle» le grand Condé le comblait de ses bontés; il était accueilli avec faveur par cette prin^ de Conti, la plus belle des fiUes de XIY, par son mari et son beau-frère, les deux princes de Conti. Vendôme , et son frère le grand prieur, non-seulemoit aimaient la Fontaine » mais le pensionnaient. Il était admis dans leur société intime et dans leurs joyeux banquets. C'est pour cette société , et à son instigation ^ qu'il composa ses derniers contes , malhenreusement plus licencieux que les premiers : ils ne purent , conmie ceux-ci , paraître avec privilège du roi. LaChampmeslé les débitait en secret ; et il est probable , ainsi que le dit Faretière» que la Fontaine lui en abandonnait le profit , et payait ainsi ses faveurs.
Ce recueil de contes était une arme redoutable, entre les mains de ceux qui voulaient fermer à la Fontaine les portes de 1* Académie. Le président Rose, secrétaire intime du roi, et très^vant dans sa faveur , jeta ce livre sur la taUe le jour de l'élection , et demanda , avec colère, si FAcadémie oserait proposer à l'approbatk» du roi Fauteur d'un Uvre flétri par une sentence de pdice. Cette manière violente ne réossit point. Des voix s'élevèrent pourdéfisndre la Fontaine, et il fut élu. Ce fut là peut-être le premier acte d'indépendance de TAcad^mie Ai^nçaise. Le roi reçut très-mal ses dépotés, et n^pprouva pas. Mais TAcadémie ne rétracta point son choix. La Fontaine fit une jolie ballade pour supplier le roi de consentir à sa nomination , et il fit agir madame de Thian* ges, qui , malgré la retraite de sa sœur , avait conservé tout son crédita la cour. Une nouvelle place vint à vaquer à l'Académie. Boileau, ainsi queleroi ledésirait, y fut nommé^et Louis XIV donna alors, en mâne temps , son approbation à râection de la Fontaine et à celle de Boiieaa; et Fanteor des contes et celui des satires forent enfin , tons deux et en môme temps ,
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Dans répitre à madame de la Sablière, que h Fontaine lut dans la séance publique le jour de sa réception , il fit en beaux vers une sorte (Tamende honorable de sa vie passée, et il manifiesta Fintention de suivre les conseils de son
amie et de sa bienfaitriee : mais il craignait de ne pouvoir y parvenir, et disait :
Ne point errer est chose aa-demii de met foroei.... Tel qae fût mon prinlemps, je crains qae l'on ne Yoie Les pins chers de mes jours aux yains désirs en proie.
En effet, il continua son môme genre de vie, et fit encore des contes ; mais cependant sa plume fut plus réservée , et ses nouvelles productions n'en eurent que plus de oharme4
Tout semblait conspirer contre la résolution qu'il avait voulu prendre. Sa verte vieillesse se trouvait assiégée par tous les genres de séductions. Un jeune conseiller au parlement de Paris , nommé Hervart , et sa femme ^ aimable et jolie, Pavaient pris en amitié , et tous deux se [faisaient à l'attirer chez eux et à leur campagne. La ils passaient la bdle saison en compagnie avec plusieurs jeunes fenmies , leurs parentes , et avec Vergier , le plus heureux det imitateurs de la Fontaine. Cette société si gaie, si séduisante , de Bois-le-Vicomte et de l'hôtel d'Hervart,éveillaitrimaginationde notre poète, et prolongeait en lui, an delà du4terme ordinairement prescritpar la nature, le règne des illusions et des désirs»
Toutefois, les exempleset les exhortations de madame de la Sablière , et de Racine et de Maucroix, ses meilleurs amis, autrefois compagnons des écarts de sa jeunesse, et désormais livrés à la plus austère piété , disaient impression sur lui; et , aidés des bienfaits de l'âge , ils auraient plus tôt triomphé de ses déplorables habitudes , sans une infioenee qui vint encore en prolonger le cours.
Une ceitaine madame Ulrich lisait avec délices les Contes de la Fontaine, et éprouvait le plus vif regret qu'il eût renoncé à en composer. Femme d'un maître d'hôtel du comte d'Auver* gne , frère do duc de Bouillon, chez lequel la Fontaine allait souvent dîner, elle avait eu occasion de voir ce poète et de le connaître. Elle prit la résolution d'em(doyer tous les moyens qui étaient en son pouvoir, poor obtenir de loi de nouveaux écrits dans le genre de ceox qui avaient tant ch armé son imagination licencieuse. Déjà sur le retour de l'âge ^ puisqu'elle avait ime fille de quinze ans« elle était cependant encore fraîche et belle. Complaisante oompagne de la
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duchesse de Praslin , dont elle servait les intri- fà son >poli le» plus brillant ; > et Fënëlon ne se gués» et qui la protégeait contre un mari jaloux a contenta pas d'une admiration stérile pour le
et quinteux, beaucoup plus âgé qu'elle, eUe avait su 9 pour ceux qui aimaient le jeu , la bonne chère , et les plaisirs sans contrainte , rendre sa maison une des plus agréables de Paris : il ne lui fut pas difficile d'y attirer la Fontaine. Le bon sens du bon homme résista d'abord aux séductions d*un attachement si disproportionné ; mais, pour vaincre sa résistance , madame Ulrich n'eut qu'à le vouloir ; et comme elle lui accorda tout , il ne sut rien lui refuser. C'est pour lui complaire qu'il composa le joli conte du Quiproquo , qu'elle publia après la mort de notre poét€L, avec une portion de la correspondance qu'eUe avait eue avec lui , où se trouvent dévoiles les moyens qn'eUe employa pour enchaîner le vieillard. Dans l'avant-propos de ces Œuvres potîkumesde la Foitiome, madame Ulrich a pris avec chaleur b défense de celui qu'elle appelle emphatiquement son ami ; et elle soutient que le contraste que la Bruyère a voulu établir entre sa personne et ses écrits, n'existait pas. Elle affirme qu'il n'était distrait , lourd , rêveur et silencieux , que dans les sociétés où il s'ennuyait, ou avec ceux qu'il ne connaissait pas; mais qu'à table , dans le téte-à-téte , et partout où il se plaisait , c'était l'homme le plus enjoué et le plus aimable. L'attachement vrai et d^ntéressé que tant de femmes spirituelles de ce temps eurent pour la Fontaine , le désir qu'elles éprouvaient de jouir de sa société , démontrent l'exactitude du portrait que madame Ulrich en a tracé. De tous les défsiuts que les femmes supportent le moins dans un homme, c'est d'être nul ou ennuyeux.
Tandis que madaîme Ulrich obtenait de notre poète qu'il caressât encore , par instants , la Muse badine qui avait fait la réputation de sa jeunesse , une inHuenoe d'une nature bien différente le portait à s'adonner de nouveau avec ardeur aux productiona morales auxquelles il devait la gloire de son âge m Ar. Cette influence était celle d'un enfant de dix ans ; mais cet enfuit était le petit-fils de Louis XIV , Tespoir de la France ; et il était guidé par un homme qui unissait en luile génie et la vertu. Fénélon admirait ce fabuliste t à qui il a été donné , dit-il , ^e rendre la négligence mêmedel'art préférable ^
poète qui en était l'objet ; il fit verser sur lui les bienfaits du jeune prince son élève. La Fontaine, en qui le sentiment de la reconnaissance était encore plus efficace que les suggestions de la volupté , écrivit, pour l'instruction du duc de Bourgogne, des fables égales en beauté à celles qu'il avait composées , et il ajouta un douzième et dernier livre aux onze que contenaient les recueils déjà publiés.
Lorsque son dernier recueil de Fables vit le jour, notre poète donnait au monde un exemple qui devait être encore plus cher que ses écrits , au pieux précepteur du duc de Bourgogne.
Une maladie avait conduit la Fontaine aux portes du tombeau. Il guérit ; mais depuis cette époque toutes ses pensées se tournèrent vers la religion : il se confessa , communia , et eut de longsetfréquents entretiens avec lesavant théologien Pouget. Une grande aflliction vint encore ajouter dans la Fontaine à FelTet de ces conférences : madame de la Sablière mourut. Notre poète quitta aussitôt cet hôtel où il avait habité si longtemps avec elle. Dans la rue il rencontra Hervart, qui, venant,d'apprendre la nouvelle de cette mort , lui dit : « Je venais vous prier de venir demeurer chez moi. — J'y allais, > répondit la Fontame.
La Fontaine, depuis sa conversion , s*était interdit tout ouvrage profane ; mais il écrivait alors à de Maucroix : c Je mourrais d'ennui si je ne composais plus. > Et il fait part à son ami du projet qu'il a conçu de traduice les Hymnes sacrées en vers. Il se flattait de vivre encore assez longtemps pour terminer cette œuvre. Sa piété , aussi ardente qu'elle était sincère , le portait à s'assujettir à des privations que personne ne lui avait prescrites , à des rigueurs auxquelles on se serait opposé si on les avait connues. Il portait sur lui un dlice, ce qu'on ne sut qu'après sa mort. Il avait une grande confiance dans l'efficacité de la prière , et , dans sa paraphrase du Dies iras, il dit, en s'adres^r sant à Dieu :
Le larron te priant fût écooté de toi :
La prière et l'amoar ont un charme rapréme.
Pour se distraire, il allait très-assidAment aux
séances de l'Académie ^ traTaillait sans cesse poar terminer la tâche qu*il s*était imposée , et formait même encore le dessein d'un autre oufrage, pour lequel il espérait être aidé par son ami de Maucroix. Tout à coup ses forces dirai- Duèrent rapidement ^ et il expira âgé de près de soixante et quatorze ans , entre les bras de Racine , de Hervart et de sa femme , qui avaient comblé se$ derniers jours des soins les plus tendres et les plus attentifs.
Quand Fénélon apprit cette mort , il chercha à soulager ses regret s et sa douleur en écrivant ,
en latin, nn éloge du poète que l'on venait de perdre , et il le donna à traduire à son royal élève. Cet éloge se termine ainsi : < Lisez-le , et dites si Anacréon a su badiner avec plus de grâce , si Horace a paré la philosophie d'ornements poétiques plus variés et plus attrayants , si Térence a peint les mœurs des hommes avec plus de naturel et de vérité , si Virgile, enfin, a été plus touchant et plus harmonieux! >
Walckbnarr.