III. LE BERCEAU
NOUVBLIiB TIRER DB BOGCACB.
Non loin de Rome un hôtelier était, Sur le chemin qui conduit à Florence ; Homme sans bruit, et qui ne se piquait De recevoir gens de grosse dépense :
Même chez lui rarement on ^tait.
Sa femme était encor de bonne affaire ," Et ne passait de beaucoup les trente ans. Quant au surplus , ils avaient deux enfants ; Garçon d'un an , fille en âge d'en faire.
Comme il arrive en allant et venant , Pinodo, jeune honune de femille , Jeta si bien les yeux sur oettç fille , Tant la trouva gracieuse et gentille j D'esprit si doux et d'air tant attrayant, Qu'il s'en piqua : très-bien le lui sut dire ; Muet n'était , elle sourde non plus ; Dont il a?int qu'il sauta par-dessus . Ces longs soupirs et tout ce vain martyre. Se sentir pris , parler , être écouté , Ce fut tout un ; car la difficulté Ne gisait pas à plaire à cette belle : Pinuce était gentilhomme bien feit; Et jusque-là la fille n'avait foit Grand cas des gens de même étoffe qu'elle: Non qu'elle crût pouvoir changer d'éut ; Mais elle avait , nonobstant son jeune âge , Le cœur trop haut , le goût trop délicat , Pour s'en tenir aux amours de village.
Colette donc (ainsi l'on rappelait) , En mariage à l'envi demandée , Rejetait l'un, de l'autre ne voulait, Et n'avait rien que Pinocç en l'idée.
Longs pourparlers avecqoe son amant N'éUient permis ; tout leur faisait obsUcle. Les rendez*>vous et le soulagement Ne se pouvaient , à moins que d'un miracle. Cela ne fit qu'irriter leurs esprits.
Ne gênez point , je vous en donne avis , Tant vos enfimts , ô vous pères et mères I Tant vos moitiés , vous époux et maris ; C'est où l'amour Mi le mieux ses afHures.
Pinucio , certain soir qu'il faisait
Un temps fort brun, s'en vient , en compagnie
iSO
CONTES ET NOUVELLES
D'un sien ami , dans cette hôtellerie Demander gîte. On lui dit qull venait Un peu trop tard. Monsieur, ajputa lliôte , Vous savez bien comme on est à Tétroit Dans ce logis; tout est plein jusqu'au toit : Mieux vous vaudrait passer outre , sans fonte ; Ce gîte n'est pour gens de votre état. N'avez-vous point encor quelque gra))at , Reprit Tamant , quelque coin de réserve? li'hôte repart : Il ne nous reste plus Que notre chambre , où deux lits sont tendus ; Et de ces lits il n'en est qu'un qui serve Aux survenants ; l'autre, nous l'occupons Si vous voulez coucher de compagnie , Vous et monsieur, nous vous hébergerons. Pinuœ dit : Volontiers; je vous prie Que Ton nous serve à manger au plus tôt. Leur repas foit, on les conduit en haut.
Pinudo , sur l'avis de Colette, Marque de Tooil coinme la chambre est ftdte : Chacun couché , pour la belle on mettait Un lit de camp ; celui de Thôte était Contre le mur^ attenant de la porte ; Et l'on avait placé de même sorte , Tout vis-à-vis, celui du survenant; Entre les deux un berceau pour l'enfiint, Et toutefois plus près du Ut de l'hôte. Cela lit faire une plaisante faute A cet ami qu'avait notre galant.
Sur le minuit , que Thôte apparemment * Devait dormir, l'hôtesse en faire autant, Pinucio, qui n'attendait que l'heure , Et qui comptait les moments de la nuit , Son temps venu , ne fait longue demeure, Au lit de camp s'en va droit et sans bruit. Pas ne trouva la pucelle endormie, J'en jurerais. Colette apprit un jeu Qui, comme on sait, lasse plus qu'il n'ennuie. Trêve se fit; mais eue dura peu :
Larcins d'amour ne veulent longue pause. Tout à merveille allait au lit de camp. Quand cet ami qu'avait notre galant y Pressé d'aller mettre ordre à quelque ôhose Qu'honnêtement exprimer je ne puis , Voulut sortir, et ne put ouvrir l'huis ' Sans enlever le berceau de sa place , L'enfant avec, qu'il mit près de leur lit; Le détourner aurait fait trop de bruit. Lui revenu , près de Tenfant il passe , Sans qu'il daignât le remettre en son lieu ; Puis se recouche , et quand il plut à Dieu
* En apparence.
> Importe.
Se rendormit. Après un peu d'espace ,
Dans le logis je ne sais quoi tomba.
Le bruit fut grand ; l'hôtesse s'éveilla ,
Puis alla voir ce que ce pouvait être.
A son retour le berceau la trompa.
Ne le trouvant joignant le lit du maître ,
Saint Jean , dit^Ue en soi-même âusdtôt ,
Tai pensé faire une étrange bévue:
Près de ces gens je me suis, peu s'enfkut,
Remise au lit en chemise ainsi nue :
C'était pour faire un bon charivari.
Dieu spit loué que ce berceau me montre
Que c'est ici qu'est couché mon mari I
Disant ces mots, auprès de cet ami
Elle se met. Fol ne fut , n'étourdi \
Le compagnon , dedans un tel rencontre ;
La mit en œuvre , et sans témoigner rien
Il fit l'époux , maisil le fit trop bien.
Trop bien ! je faux r et c'est tout le contraire ,
II le fit mal ; car qui le veut bien faire
Doit en besogne aller plus doucement.
Aussi l'hôtesse eut quelque étonnement.
Qu'a mon mari? dit-elle ; et quelle joie
Le fait agir en homme de vmgt ans ?
Prenons ceci , puisque Dieu nous l'envoie ;
Noos n'aurons pas toujours tel passe-temps.
Elle n'eut dit ces mots entre ses dents ,
Que le galant recommence la fête.
La dame était de bonne emplette encor ;
J'en ai , je crois , dit un mot dans l'abord :
Chemin faisant ^ c'était fortune honnête. ,
Pendant cela , Colette, appréhendant
D'être surprise avecque son amant ,
Le renvoya , le jour venant à poindre.
Pinucio , voulant aller rejoindre
Son compagnon , tomba tout de nonvean
Dans cette erreur que causait le berceau ;
Et pour son lit il prit le lit de l'hôte.
n n'y fut pas , qu'en abaissant sa voix
(Gens trop heureux font toujours quelque faute):
Ami , dit-il , pour beaucoup je vondrols
Te pouvoir dire à quel point va ma joie.
Je te plains fort que le del ne t'envoie
Tout maintenant même bonheur qu'à moi.
Ma foi I Colette est un morceau de roi.
Si tu savais ce que vaut cette fille f
J'en ai bien vu ; mais de telle, entre nons ,
n n'en est point. C'est bien le cuir plus doux ,
Le corps mieux fait , la taille plus gentille ;
Et des tétons! je ne te dis pas tout.
Quoi qu'il en soit , avant qne d'être au bout,
* Ni étourdi. éUtloD qu'on ne pourrait le permettre ai^rd'hui.