‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 155 sur 723 · COMMENT L'ESPRIT VIENT AUX FILLES · texte numérisé non relu

COMMENT L'ESPRIT VIENT AUX FILLES

Il est un jeu divertissant sur tous ,

Jeu dont Tardeur souvent se renouvelle ;

Il divertit et la laide et la belle;

Soit jour, soit nuit, à tonte heure il est doux:

Or, devinez comment ce jeu s'appelle.

Le beau du jeu n'est connu de l'époux ; C'est chez Tamant que ce plaisir excelle : De regardants , ponr y juger des coups , 11 n'en fout point ; jamais on n'y quereUe : Or , devinez comment ce jeu s'appelle.

Qu'lmporte-t-il ? Sans s'arrêter au nom , Ni badiner là-dessus davantage , Je vais encor vous en dire nn usage : Il fait venir l'esprit et la raison ; Nous le voyons en mainte bestiole.

Avant que lise allât en cette école , Lise n'était qu^un misérable oison ; Coudre et filer c'éuit son exercice , Non pas le sien, mais eehii de ses doigts. Car que l'esprit eât part à cet office , Ne le croyez : il n'était nuls emplois Où Lise pât avoir Tâme occupée; Lise songeait autant que sa poupée.

Cent fois le jour sa mère lui disait : Va-t'en chercher de l'esprit , nudheureuse. La pauvre fille anasitdt s'en allait Chez les voisinB , affligée et honteuse, Leur demandant où se vendait l'esprit.

On en riait ; à la fin on lui dit : Allez trouver père Bonaventure, Car il en a bonne provision.

Incontinent la jeune créature S'en va le voir , non sans confusion : Elle craignait que ce ne fàt dommage De détourner ainsi tel personnage.

Me voudrait-il faire de tels présenU, A moi qui n'ai que quatorze ou quinze ans ? Vaux-je cela ? disait en soi la belle. Son innocence augmentaK ses appas.

Amour n'avait à son croc de puœUe Dont il crût foire un aussi bon repas.

I Mon révérend , dit-elle au béat homme |

CONTES ET NOUVELLES

Je viens vous voir; des personnes m'ont dit

Qu'en ce couyent on vendait de l'esprit:

Votre plaisir serait-il qu'à crédit

J'en pusse avoir? non pas pour grosse somme ,

A gros achat mon trésor ne suffit ;

Je reviendrai s'il m'en faut davantage :

Et cependant prenez ceci pour gage.

A ce discours , je ne sais quel anneau ,

Qu elle tirait de son doigt avec peine ,

Ne venant point , le père dit : Tout beau 1

Nous pourvoirons à ce qui vous amène ,

Sans exiger nul salaire de vous :

Il est marchande et marchande , entre nous ;

A Tune on vend ce qu'à l'autre Ton donne.

Entrez ici , suivez-moi hardiment ;

Nul ne nous voit , aucun ne nous entend ;

Tous sont au chœur; le portier est personne

Entièrement à ma dévotion ,

Et ces murs ont de la discrétion.

Elle le suit ; ils vont à sa cellule.

Mon révérend la jette sur un lit ,

Veut la baiser. La pauvrette recule

JJn peu la tète ; et Tinnocente dit :

Quoi I c'est ainsi qu'on donne de l'esprit?

El vraiment oui , repart sa révérence ; '

Puis il lui met la main sur le teton.

Encore ainsi ? — Vraiment oui : comment donc?

La belle prend le tout en patience.

Il suit sa pointe , et d'enoor en encor

Toujours Tesprit s'insinue et s'avance ,

Tant et si bien qu'il arrive à bon peut.

Lise riait du succès de la chose.

Bonaventure , à six moments de là,

Donne d'esprit une seconde dose.

Ce ne fut tout , une autre succéda ;

La charité du beau père était grande.

Eh biçn ) dit-il , que vous semble du jeu ?

A nous venir l'esprit tarde bien peu ,

Reprit la belle. Et puis elle demande :

Mais s'il s'en va? — S'il s'en va, nous verrons;

D'autres secrets se mettent en usage.

N'en cherchez point, dit Lise , davantage ;

De oelui-d nous noos contenterons.

Soit falt« dit-il ; nous recommencerons ,

Au pis aller, tant et tant qu'il suflise.

Le pis aller sembla le mieux à Lise.

Le secret même encor se répéta

Par le pàtbr : il aimait cette danse.

Lise lui fkit une humble révérence ,

Et s'en retourne en songeant à cela.

Lise songer I Quoi ! çl^à Lise songe I

Elle foit plus , elle cherche un mensonge , Se doutant bien qu'on lui demanderait , Sans y numquer , d'où ce retard venait. Deux jours après , sa compagne Nanette S'en vient la voir : pendant leur entretien Lise rêvait. Nanette comprit bien , Gomme elle était clairvoyante et Onette , Que Lise alors ne rêvait pas pour rien. Elle fait tant , tourne tant son amie , Que celle-ci lui déclare le tout :

L'autre n'était à l'ouir endormie.

Sans rien cacher , Lise de bout en bout , De point en point , lui conte le mystère , Dimensions de l'esprit du beau père , Et les encore, enfin tout le phaÂ>é*.

Mais vous , dit-elle , apprenez-nous de grâce Quand et par qui l'esprit vous fut donné. Anne reprit : Puisqu'il faut que je fasse Un libre aveu , c*est votre frère Alain Qui m'a donné de l'esprit un matin.

Mon frère Alain ! Alam ! s'écria Lise , Alain , mon frère 1 ah ! je suis bien surprise ; U n'en a point, comme en donnerait-il?

Sotte , dit l'autre , hélas I tu n'en sab guère; Apprends de moi que pour pareille affaire Il n'est besoin que l'on soit si subtil. Ne me crois-tu? sache-le de ta mère ; Elle est experte au fait dont il s'agit. Sur ce pomt-là l'on t'aura bientôt dit : Vivent les sots pour donner de l'esprit I

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