IV. LE CAS DE CONSCIENCE
Les gens du pays des fables
Donnent ordinairement
Noms et titres agréables
Assez libéralement ;
Cela ne leur coûte guère :
Tout leur est nymphe ou bergère ,
Et déesse bien souvent.
Horace n'y feisait foute :
Si la servante de l'hôte
Au lit de notre homme allait ,
C'était aussitôt nie;
C'était la nymphe Égérie ;
C'était tout ce qu'on voulait '.
Dieu , par sa bonté profonde ,
Un beau jour mit dans le monde
Apollon son serviteur ,
Et l'y mit justement comme
Adam le nomendateur ,
Lui disant : Te voilà , nomme.
* Allluion aox vers suiTUiU d*floraoe . doot U FooUiiM rend fidtf ement la peniée :
Bmc Qbl foppoMtt deilrani corpi» mtb I Itero , lllt H Igttrit wt : do Donen qood libel mlhj.
J,lb. I, nt. Il, T. ia5-IM.
SoiTai^ cette antique loi , Nous sommes parraîiis du roî.
De ce privilège insigne , Moi , feiseor de vers indigne , Je pourrais user aussi Dans les contes que votd ; Et s'il me plaisait de dire , Au lieu d^Anne, Sylvanire , Et , pour messire Thomas , Le grand druide Adamas , Me meltrait-on à l'amende?
Non; mais , tout considéré , Le présent conte demande Qu'on dise Anne et le curé.
Anne, puisqu'ainsi va , passait dans son village
Pour la perle et le parangon *,
Etant un jour près d'un rivage ,
Elle vit un jeune garçon Se baigner nu : la Gllelte était drue , Honnête toutefois t Tobjet plut à sa vue. Nuls défauts ne pouvaient être au gars reprochés ; Puis, dès auparavant aimé de la bergère, Quand il en aurait eu , T Amour les eût cachés; Jamais tailleur n'en sut , mieux que lui , la manière. Anne ne craignait rien : des saules la couvraient
Comme eût fait une jalousie ; Çà et là ses regards en liberté couraient
Où les portait leur fantaisie ^ Çà et là , c'est-à-dire,aux différents attraits
Du garçon au corps jeune et frais , Blanc , poli , bien formé , de taille haute et drète',
Digne enfin des regards d'Annète.
D'abord une honte secrète
La Ût quatre pas reculer ;
L'amour , huit autres avancer :
Le scrupule survint, et pensa tout gâter.
Anne avait bonne conscience; Mais comment s'abstenir? Est-il quelque défense
Qui l'emporte sur le désir , Quand le hasard fait naître un sujet de plaisir ? La belle à celui-ci fit quelque résistance ;
A la fin , ne comprenant pas
Comme on peut pécher de cent pas , Elle s'assit sur l'herbe , at , très-fort attentive ,
Annette la contemplative Regarda de son mieux. Quelqu'un n'a-t-îl point vu
Comme on dessine sur nature?
* Le modèle.
*Poor droite. Dans lesédiUons de IffiTSet 1670, la Fontaine àtaïBdrétê, et il a retranché on ( à Annette, que partout ail- Icars il écrit par un double i ; le tout pour la rime. Les éditeurs ont à tort écrit droiU : dans notre ancien langage on disait dni, dréU, et drAure, pour droit, droite, et droiture. Vogrei Roquefort, Glossaire, 1 1, p. 412.
On vous campe une créature , Une Eve , ou quelque Adam , j'entends nn olqet no; Puis force gens , assis comme notre bergère , Font un crayon conforme à cet original. Au fond de sa mémoire Anne en sot fort bien fiatire
Un qui ne ressemblait pas mal.
Elle y serait enoor si Guillot ( c'est le sire) Ne fût sorti de l'eau. La belle se retire A propos ; l'ennemi n'était plus qu'à vingt pas , Plus fort qu'à l'ordinaire ; et c'eût été grand cas
Qu'après de semblables idées
Amour en fût demeuré là :
Il comptait pour siennes déjà
Les faveurs qu'Anne avait gardées.
Qui ne s'y fàt trompé ? Plus je songe à cela , Moins je le puis comprendre. Anne la scrupuleuse N'osa , quoi qu'il en soit , le garçon régaler ; Ne laissant pas pourtant de récapituler Les points qui la rendaient enoor toute honteuse.
Pflques vint, et ce fut un nouvel embarras. Anne , faisant passer ses péchés en revue , Comme un passe-volant mit en un coin ce cas :
Mais la chose fut apetçue.
Le curé , messire Thomas , Sut relever le feit ; et , comme l'on peut croire , En confesseur exact il fît conter l'histoire , Et circonstancier le tout fort amplement ,
Pour en connaître l'importance y Puis faire aucunement cadrer la pénitence , Chose où ne doit errer un confesseur prudent.
Celui-ci malmena la belle :
Être dans ses regards à tel point sensnelle t
C'est, dit-il , un très-grand péché ; Autant vaut l'avoir vu que de l'avoir touché.
Cependant la peine imposée
Fut à souffrir assez aisée ; Je n'en parierai point : seulement on saura Que messieurs les curés , en tous ces cantons-là, Ainsi qu'au nôtre , avaient des dévots et dévotes ,
Qui , pour l'examen de leurs foutes, Leur payaient un tribut , qui plus , qui moins , sdoa
Que le compte à rendre était long. Du tribut de cet an Anne étant soncieuse , Arrive que Guillot pêche un brochet fmt grand:
Tout aussitôt le jeune amant Le donne à sa maltresse; elle, toute joyeose,
Le va porter du même pas
'Au curé messire Thomas, n reçoit le présent , il l'admire ; et le drôle D'un petit coup sur l'épaule La miette régala, * Lui sourit , lui dit : Voilà Mon fait , joignant à c^