‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 165 sur 723 · VIL LE PSAUTIER · texte numérisé non relu

VIL LE PSAUTIER

Nonnes , souffrez pour la dernière fois Qu'en ce recueil , malgré moi , je vous place. De vos bons tours les contes ne sont froids ; Leur aventure a ne sais quelle grâce Qui n'est ailleurs; ils emportent les voix. Encore un donc , et puis c'en seront trois. Trois 1 je faux ' d'un ; c'eu seront au moins quatre. Comptons-les bien : Mazet le compagnon; L'abbesse ayant besoin d'un bon garçon Pour la guérir d'un mal opiniâtre ; Ce conte-ci , qui n'est le mouis fripon ; Quant â sœur Jeanne ayant fait un poupon, Je ne tiens pas qu'il la faille rabattre. Les voilà tous : quatre , c'est compte rond. Vous me direz : C'est une étrange afEaire Que nous ayons tant de part en ceci 1 Que voulez- vous? je n'y saurais que foire; Ce n'est pas moi qui le souhaite ainsi. Si vous teniez toujours votre bréviaire., Vous n'auriez rien à démêler ici ; Mais ce n'est pas votre plus grand souci. Passons donc vite à la présente histoire.

Dans un couvent de nonnes fréquentait

Un jouvenceau , friand, comme on peut croire ,

De ces oiseaux. Telle pourtant prenait

Goût à le voir, et des yeux le couvait ,

Lui souriait , faisait la complaisante ,

Et se disait sa très-humble servante,

Qui pour cela d'un seul point n'avançait.

Le conte dit que léans ' il n'était

Vieille ni jeune à qui le personnage

Ne fit songer quelque chose à part soi ;

Soupirs trottaient : bien voyait le pourquoi ,

Sans qu'il s'en mit en peine davantage.

Sœur Isabeau seule pour son us^ige

Eut le galant : elle le méritait.

Douce d'humeur , gentille de corsage ,

Et n'en étant qu'à son apprentissage , »

Belle de plus. Ainsi l'on l'enviait

Pour deux raisons : son amant , et ses charmes.

Dans ses amours chacune l'épiait :

* DansoeUfo.

* Dansoa Ueu.

• Je me trompe.

Nul bien saps mal , nul plaisir sans alarmes.

Tant et si bien Tépièrent les sœurs,

Qu'une nuit sombre et propre à ces douceurs

Dont on confie aux ombres le mystère ,

En sa cellule on ouït certains mots,

Certaine Toix , enfin certains propos

Qui n'étaient pas sans doute en son bréyiaire.

C'est le galant , ce dit-on; il est pris.

Et de courir ; Talarme est aux esprits ;

L'essaim frémit ; sentinelle se pose.

On Ta conter en triomphe la chose

' A mère abbesse ; et heurtant à grands coups

On lui cria : Madame , levez-vous ;

Sœur Isabelle a dans sa chambre un homme.

Vous noterez que madame n'était

En oraison , ni ne prônait son somme ;

Trop bien alors dans son lit die avait

Messire Jean , curé du voisinage.

Pour ne donner aux sœurs aucun ombrage ,

Elle se lève en hâte , étourdiment ,

Cherche son voile; et malheureusement

Dessons sa main tombe du personnage

Le haut-dcH^usse , assez bien ressemblant ,

Pendant la nuit , quand on n'est éclairée ,

A certain voile aux nonnes familier ,

Nommé pour lors entre elles leur psautier.

La voilà donc de grègnes * afAlblée.

Ayant sur soi ce nouveau couvre-chef.

Et s'étant fitit raconter derechef

Tout le catus % elle dit, irritée :

Voyez un peu la petite effrontée ,

Fille du diable , et qui nous gâtera

Notre couvent ! Si Dieu plaît, ne fera;

S'il plaît à Dieu , bon ordre s'y mettra :

Vous la verrez tantôt bien chapitrée.

Chapitre donc, puisque chapitre y a, Fut assemblé. Mère abbesse, entourée De son sénat , fit venir Isabeau , Qui s'arrosait de pleurs tout le visage, Se souvenant qu'un maudit jouvenceau Venait d'en foire un différent usage.

Quoi 1 dit l'abbesse , un homme dans ce lieu 1 Un tel scandale en la maison de Dieu ! N'étes-vous point morte de honte encore? Qui vous a fait recevoir parmi nous Cette voirie ' ? Isabeau , savez-vous ( Car désormais qnlci Ton vous honore Du nom de sœur, ne le prétendez pas), Savez-vous, disje, â quoi, dans un tel cas,

I Culottai.

> lie cas, le fait Ce mot eofiM appartient à notre ancienne langue romane.

iCeft-Mii«.cet «Ire Immonde etdigoe d'étrtjetéà latoMe.

Notre institut condamne une méchante ?

Vous l'apprendrez devant qu'il soit demain. Parlez , pariez. Lors la pauvre nonnain , Qui jusqueJà , confhse et repentante , N'osait branler, et la vue abaissoit.

Lève les yeux , par bonheur aperçoit Le haut-dcH^usse, à quoi toute la bande , Par un effet d'émotion trop grande , N'avait pris garde , ainsi cpi'on voit souvent Ce fut hasard qu'Isabelle à l'instant S'en aperçut. Aussitôt la pauvrette Reprrâd courage , et dit tout doucement : Votre psautier a ne sais quoi qui pend, Raccommodez-le. Or c'était l'aiguillette : Assez souvent pour bouton l'on s'en sert. D'ailleurs ce voile avait beaucoup de l'air D'un haut«de-diausse ; et la jeune nonnette y Ayant l'idée encor firalche des deux , Ne s'y méprit : non pas que le messire Eût diausse fSûte ainsi qu'un amoureux , Mais â peu près; cela devait suffire.

L'abbeœe dit : Elle ose encore rire 1 Quelle insolence ! un péché si honteux Ne la rend pas plus humble et plus soumise ! Veut-elle point que l'on la canonise?

Laissez mon voile , esprit de Lucifer ; Songez , songez , petit tison d'enfer, Comme on pourra raccommoder votre âme.

Pas ne finit mère abbesse sa gamme Sans sermonner et tempêter beaucoup.

Sœur Isabeau lui dit encore un coup :

Raccommodez votre psautier, madame.

Tout le troupeau se met à regarder :

Jeunes de rire, et vieilles de gronder. La voix manquant à notre sermonneuse, Qui , de son troc bien fâchée et honteuse ^ N'eut pas le mot à dire en ce moment, L'essaim fit voir par son bourdonnement Combien roulaient de diverses pensées Dans les esprits. Enfin l'abbesse dit : Devant qu'on eût tant de voix ramassées , U serait tard ; que chacune en son lit S'aiUe remettre. A demain toute chose.

Le lendemain ne Ait tenu , pour cause , Aucun chapitre ; et le jour ensuivant Tout aussi peu. Les sages du couvent Furent d'avis que l'on se devait taire ; Car trop d'éclat eiH pu nuiro au troupeau. On n'en voulait à la pauvre Isabeau Que par envie : ainsi n'ayant pu ùm Qu'elle lâchât aux autres le morceau , Chaque nonnain , fkute 'de joutènoeau , Songe à pourvoh' d*aUleurs à son afbire.

Page 1