XV. LE MAGNIFIQUE
Un peu d'esprit , beaucoup de bonne mine ,
Et plus enoor de libéralité ,
C'est en amour une triple machine
Par qui maint fort est bientôt emporté ,
Rodier fAt-il : rochers aussi se prepuent.
Qu'on soit bien &it , qu'on ait quelque talent ,
Que les cordons de la bourse ne tiennent ,
Je vous le dis , la place est au galant.
On la prend bien quelquefois sans ces choses. .
Bon foit avoir néanmoins quelques doses
D'entendement , et n'être pas un sot.
Quant à l'avare , on le hait; le magot
A grand besoin de bonne rhétorique :
La meilleure est celle du libéral.
Un Florentin , nommé le Magnifique , La possédait en propre original.
Le Magnifique était un nom de guerre . Qu'on lui donna ; bien l'avait mérité : Son ti'ain de vivre , et son honnêteté , Ses dons surtout , l'avaient par toute terre Déclaré tel ; propre , bien fait, bien mis, L'esprit galant, et Pair des plus polis. Il se piqua pour certaine femelle De haut état. La conquête était belle : Elle excitait doublement le désir ; Rien n'y manquait, la gloire et le plaisir. Aldobrandin était de cette dame Mari jaloux; non comme d'une femme , Mais comme qui depuis peu jouirait D'une Philis. Cet homme la veillait De tous ses yeux ; s'il en eât eu dix mille ^ Il les edt tous à ée soin occupés : Amour le rend , quand il veut , inutile ; Ces Argus-là sont fort souvent trompés.
Aldobrandin ne croyait pas possible Qu'il le mt onc ' ; il défiait les gens. . Au demeurant il était fort sensible A l'intérêt , aimait fort les présents.
Son concurrent n'avait encor su dire
* Vaincu.
s Le lutin , le démon. Autrefois on disaU IvUêr pour lutter et/«</tepoar/«Ue.
* Du tout , en aucun point.
CONTES ET NOUVELLES
Le moindre mot à l^objet de ses Yœux :
On ignorait , ce lui semblait , ses feux ,
Et le surplus de Tamoureux martyre.
( Car c'est toujours une même chanson. )
Si Ton Peut su, qu'eût-on Tait? Que fait-on?
Jà n'est besoin qu'au lecteur je le die.
Pour revenir à notre pauvre amant ,
Il n'avait su dire un mot seulement
Au médecin touchant sa maladie.
Or le voilà qui tourmente sa vie ,
Qui va , qui vient, qui court, qui perd ses pas:
Point de fenêtre et pouit de jalousie
Ne lui permet d'entrevoir les appas
Ni d'entr'oulr la voix de sa maîtresse.
Il ne fût onc * semblable forteresse.
Si' feudra-t41 qu'elle y vienne pourtant.
Void comment s'y prit notre assiégeant.
Je pense avou- déjà dit , ce me semble ,
Qn*AIdobrandîn homme à présents était;
Non qu'il en fit , mais il en recevait.
Le Magnifique avait un cheval d'amble,
Beau , bien taillé , dont il faisait grand cas :
Il l'appelait , à cause de son pas ,
La haqnenée. Aldobrandui le loue :
Ce fut assez , notre amant proposa
De le troquer. L'époux s'en excusa :
Non pas , dit-il , que je ne vous avoue
Qu'il me plaît fort; mais à de tels marchés
Je perds toujours. Alors le Magnifique ,
Qui voit le but de cette politique ,
Reprit : Eh bien ! faisons mieux : ne troquez ;
Mais, pour le prix du cheval , pennettez
Que , vous présent, j'entretienne madame:
C'est un désir curieux qui m'a pris.
Enoor fout-il que vos meilleurs amis
Sachent un peu ce qu'elle a dedans l'âme.
Je vous demande un quart d*heure sans plus.
Aldobrandin l'arrêtant là-dessus :
J'en suis d'avis ! je livrerai ma femme I
Ma foi, mon cher, gardez votre cheval. —
Quoil vous présent?— Moi présent*-* Et quel mal
Encore un coiip peut-il , en la présence
D'un mari fin comme vous , arriver ?
Aldobrandin commence d'y rêver,
Et raisonnant en soi ; Quelle apparence
Qu'il en mévienne , en effet , moi présent ?
C'est marché sûr ; il est fol à son dam'.
Que prétendnl? pour plus grande assurance,
Sans qu il le sache , il faut faire défense
A ma moitié de répondre au galant.
Sus , dit l'époux , j'y consens. La distance
* Jamais. > Néanmoliif.
" DétrimenL On prooooce dan.
De vous à nous , poursuivit notve amant , Sera réglée , aflin qu'aucunement Vous n'entendiez. Il y consent encore ; Puis va quérir sa femme en ce moment.
Quand l'autre voit celle-là qu'il adore, n se croit être en un enchantement. Les saints faits , en un coin de la salle Us se vont seoir. Notre galant n'étale Un long narré , mais vient d'abord au fait. Je n'ai le lieu ni le temps à souhait , Commença-t-il ; puis je tiens inutile De tant tourner , il n'est que d'aller drait. Partant, madame, en un mot comme en mille, Votre beauté jusqu'au vif m'a touché.
Penseriez-vous que ce fût un péché Que d'y répondre? Ah I je vous crois , madame, De trop bon sens. Si j'avais le loisir , Je ferais voir par les formes ma flamme, Et vous dirais de cet ardent déâr Tout le menu * ; mais que je brûle , meure , Et m'en tourmente , et me dise aux abois , Tout ce chemin que l'on fait en six mois , Il me convient le faire en un quart d*heure, Et plus encor ; car ce n'est pas là tout : Froid est l'amant xpii ne va jusqu'au bout , Et par sottise en si beau train demeure. Vous vous taisez ! pas un mot I Qu'est-ce là? Renvoirez-vous de la sorte un pauvre homme? Le ciel vous fit , il est vrai , ce qu'on nomme Divinité ; mais faut-il pour cela Ne point répondre alors que Ton vous prie? Je vois , je vob ; c'est une tricherie De votre époux : il m'a joué ce trait , Et ne prétend qu'aucune repartie Soit du marché ; mais j'y sais iA secret; Rien n'y fera , pour le sûr , sa défense. Je saurai bien me répondre pour vous : Puis ce coin d'œil , pâu* son langage doux , Rompt à mon sens quelque peu le silence : J'y lis ceci : Ne croyez pas, monsiear , Que la nature ait composé mon cœur De marbre dur. Vos fréquentes passades , Joutes , tournois , devises , sérénades , M'ont avant vous déclaré votre amour.
Bien lom qu'il m'ait en nul point offensée , Je vous dirai que dès le premier jour J'y répondis , et me sentis blessée Du même trait Mais que nous sert ceci?— Ce qu'il nous sert ? Je m'en vais vous le dire : Étant d'accord , il faut cette nuit-ci Goûter le fruit de ce commun martyre , De votre époux nous venger et nous rire,
* Le détail.