‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 186 sur 723 · IV. LE REMÈDE · texte numérisé non relu

IV. LE REMÈDE

Si Ton se plaît à Timage da vrai ,

Combien doit-on rechercher le vrai même !

J'en fais souvent dans mes contes l'essai ,

Et vois toujours que sa force est extrême , ^

Et qu'il attire à soi tons les esprits.

Non qu'il ne faille en de pareils écrits

Feindre les noms ; le reste de TafFaire

Se peut conter sans en rien déguiser :

Mais , quant aux noms , il fout au moins les taire ;

Et c'est ainsi que je vais en user.

Près du Mans donc , pays de sapience * ,

Gens pesant l'air , fine fleur de Normand * ,

Une pucelle eut naguère un amant

Frais , délicat , et beau par Acellenoe ,

Jeune surtout; à peine son menton

S'était vêtu de son premier coton.

La fille était un parti d'importance ;

Charmes et dot , aucun point n^y manquait ;

Tant et si bien , que chacun s'appliquait

A la gagner : tout Iç Mans y courait.

Ce fut en vain ; car le cœur de la fille

Inclinait trop pour notre jouvenceau :

Les seuls parents , par on esprit manceau ' ,

La destinaient pour une autre famille.

Elle fit tant autour d'eux que Tainant ,

Bon gré, mal gré, je ne sais pas comment.

Eut à la fin accès chez sa maltresse.

Leur indulgence , ou plutôt son adresse ,

Peut-être aussi son sang et sa noblesse ,

Les fil changer : que sais-je quoi ? tout duit ^

Aux gens heureux , car aux autres tout nuit.

L'amant le fut : les parents de la belle

Surent priser son mérite et son zèle.

C'éUit là tout. Eh I que fout-il encor ?

Force comptant; les biens du siècle d'or

Ne sont plus biens , ce n'est qu'une ombre vaine.

O temps heureux ! je prévois qu'avec peine

Tu reviendras dans le pays du Maine 1

Ton innocence eût secondé l'ardeur

De notre amant , et hâté cette affaire ;

Mais des parents l'ordinaire lenteur

Fit que la beUe , ayant foit dans son cœur

• Bxprorioo preveitiale, pour dira pays dont les habitants •ont niaét. O^déaigne onlinairement ainsi la Normandie.

s Deux phrases proTeibiales et métaphoriques , pour dire des gens trte-fins et très-subtils.

> Par cet esprit de oontradictioo et de chicane dont on accuse les habitants du Maine.

4CoaTleDt. profite.

Cet hyménée , acheva le mystère Selon les us ^ de l'Ue de Cyihère.

Nos vieux romans , en leur style plaisant . Nomment cela paroles de présent.

Nous y voyons pratiquer cet usage, Demi-amour, et demi-mariage , Table d'attente , avant -goût de Thymen.

Amour n'y fit un trop long examen; Prêtre et parent tout ensemble , et notaire , En peu de jours il consomma l'afiaire : L'esprit manceau ' n'eut point part à ce foit. Voilà notre homme heureux et saUsfoit , Passant les nuits avec son épousée.

Dire comment , ce serait chose aisée ; Les doubles clefo , les brèdies à Tenclos , Les menus dons qu'on fit à la soubrette , Rendaient l'époux jqpissant en repos D'une foveur douce autant que secrète.

Avint pourtant que notre belle un soir, En se plaignant , dit à sa gouvernante , Qui du secret n'était participante :

Je me sens mal ; n*y saurait-on pourvoir? L'autre reprit : Il vous font un remède; Demain matin nous en dirons deux mots.

Minuit venu , Tépoux mal à propos, Tout plein encor du feu qui le possède, Vient de sa part chercher soulagement; Car chacun sent ici-bas son tourment.

On ne l'avait averti de la chose, n n'était pas sur les bords du sommeil Qui suit souvent l'amoureux appareil , Qu'incontinent l'Aurore aux doigts de rose Ayant ouvert les portes d'orient , La gouvernante ouvrit tout en riant.

Remède en main les portes de la chambre : Par grand bonheur il s'en rencontra deux; Car la saison approchait de septembre, Mois on le chaud et le froid sont douteux. La fiUe alors ne fût pas assez fine; Elle n'avait qu'à tenir bonne mine , Et faire entrer l'amant an fond des draps, Chose fadle autant que naturelle.

L'émotion lui tourna la cervelle; Elle se cache elle-même ,' et tout bas Dit en deux mots quel est son embarras. L'amant fut ssige ; il présenta pour elle Ce que Brunel à Marphlse montra '.

La gouvernante , ayant mis ses lunettes, Sur le galant son adresse éprouva ;

* Les usages et coutumes.

' L'esprit chicaneur et dilBcuItueaz*

• Allusion au poème de T Arioste . dans lequel Brunrf too«« le dos à Uaiphise. ( Voyei Otiando fut-iaso, ont. vna> )

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