‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 192 sur 723 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Ce diable était tout yeax et tont oreilles , Gnnd éplncheur^ dairvoyant à merveUto , Capable enfin de pénétrer dans tout, Et de pousser Texamen jusqu'au bout.

Pour sobrenir aux frais de l'entreprise, Od lui donna mainte et mainte remise, Toutes à vue, et qu'en lieux différents D pât toucher par des correspondants.

Qoant au surplus , les fortunes humaines , Les biens, les maux , les plaisirs et les peines, Bref, ce qui soit notre condition , Fut une annexe à sa légation.

H se pouvait tirer d'affliction Par ses bcMis tours et par son industrie , Haïs non mourir, ni revoir sa patrie , Qu*il n'eût ici consumé certain temps : Sa mission devait durer dix ans.

Le voilà donc qui traverse et qui passe Ce que le del voulut mettfe d'espace Entre ce monde et l'étemelle nuit :

n n'en mit guère ; un moment y conduit. Notre démon s'établit à Florence , Tille pour lors de luxe et de dépense : Même il la crut propre pour le trafic. Là , sous le nom du seigneur Roderic ^ D se logea , meubla comme un riche homme ; Grosse maison , grand train y nombre de gens Anticipant tous les jours sur la somme Qu'il ne devait consumer qu'en dix ans. On s'étonnait d'une telle bombance :' n tenait table , avait de tous cdtés Gens à ses firais , soit pour ses voluptés ^ Soit pour le fiiste et la magnificence. L'on des plaisirs où plus il dépensa Fat la louange : Apollon l'encensa ; Car il est maître en l'art de flatterie. I>iable n'eut onc * tant d'honneurs en sa vie. Son cœur devint le but de tous les traita Qu'Amour lançait : il n'était point de belle Qui n^employât ce qu'elle avait d'attraiu Pour le gagner, tant sauvage fût-dle ; Car de trouver une seule rebelle , Ce n'est la mode à gens de qui la main Pv les présents s'aplanit tout diemin i Cest on ressort en tous desseins utile. Je l'ai jà dit , et le redis encor, Je ne connais d autre premier mobile Dans Tonivers que l'argent et que l'or. Notre envoyé ^cependant tenait compte D^ duque hymen en journaux différents : L'on , des époai satisfaits et contents ,

Si peu rempli que le diable en eut honte :

L'autre journal incontinent fût plein.

A Belphégor il ne restait enfin

Que d'éprouver la chose par lui-même.

Certaine fille à Florence était lors ',

Belle et bien fkite , et peu d'autres trésors *;

Noble d'ailleurs , mais d'un oigueil extrême;

Et d'autant plus que de quelque vertu

Un tel orgueil paraissait revêtu.

Pour Rodéric on en fit la demande.

Le père dit que madame Honesta

( C'était son nom , avait eu jusque-là )

Force partis ; mais que parmi la bande

U pourrait bien Roderic préférer,

Et demandait temps pour délibérer.

On en convient. Le poursuivant s'applique

A gagner celle où ses voeux s'adressaient.

Fêtes et bals, sérénades, musique ,

Cadeaux % Asstins , fbrt bien apetissaient *,

Altéraient fbrt le fbnds de l'ambassade.

Il n'y plaint rien , en use en grand seigneur,

S'épuise en dons. L'autre se persuade

Qu'elle lui fiadt encor beaucoup d'honneur.

Conclusion, qu'après force prières ,

Et des façons de toutes les manières ,

Il eut un oui de madame Honesta.

Auparavant le notaire y passa ,

Dont Belphégor se moquant en son âme :

Hé quoi t dit-il , on acquiert une femme

Comme un château I ces gens ont tont gâté.

Il eut rabon : ôtez d'entre les hommes

La simple foi , le meilleur est ôté.

Nous nous jetons , pauvres gens que nous sommes,

Dans les procès , en prenant le revers;

Les si , les cas , les contrats , sont la porte

Par où la noise entra dans l'univers :

N'espérons pas que jamais elle en sorte.

Solennités et lois n'empêchent pas

Qu'avee l'hymen l'amour n'ait des débats.

C'est le cœur seul qui peut rendre tranquille :

Le cœur tni tout , le reste est inutile.

Qu'ainsi ne soit , voyons d'autres états :

Chez les amis , tout s'excuse, tout passe ;

Chez les amants , tout plaît , tout est parfait ;

Chez les époux , tout ennuie et tout lasse ,

Le devoir nuit : chacun est ainsi fait.

Mais , dira-t-on, n'est-il en nulles guises

D'heiffeux ménage ? Après mûr examen ,

« Àlort.

> C'eft-à-dire. excepté la taille et la beaaté . elle avaU peu d'tutrat tréson. Ellipse trte-forte , pnbque le verbe de la phrase est supprimé.

> Repas , Kiloiiissaiioes données à des femmes. * Diminoalent.

tità

J'appelle un bon, voire' un parfoit hymen, Quand les oMqoints se souffrent leurs sottises. Sur ce point-là c'est assez raisonné.

Dès que chez lui le diable eut amené

Son épousée , il jugea par lui-même

Ce qu'est Thymen avec un tel démon ;

Toujours débats, toujours quelque sermon

Plein de sottise en un degré suprême :

Le bruit ftit tel que madame Honesta

Plus d^une fois les voisins éveilla ;

Plus d'une fois on courut à la noise.

Il lui fallait quelque simple bourgeoise ,

Ce disait-elle : un petit trafiquant

Traiter ainsi les filles de mon rang!

Méritait41 femme si vertueuse ?

Sur mon devoir je suis trop scrupuleuse :

J'en ai regret ; et si je faisais bien...

Il n'est pas sûr qu'Honesta ne fit rien :

Ces prudes-là nous en font bien accroire.

Nos deux époux , à ce que dit l'histoire ,

Sans disputer n'étaient pas un moment.

Souvent leur guerre avait pour fondement

Le jeu , la jupe , ou quelque ameublement

D'été, d'hiver, d'entre-temps*, bref un monde

D'inventions propres à tout gâter.

Le pauvre diable eut lieu de regretter

De l'autre enfer la demeure profonde.

Pour comble enfin , Roderic épousa

La parenté de madame Honesta ;

Ayant sans cesse et le père et la mère ,

Et la grand'sœur avec le petit frère ;

De ses deniers mariant la grand*sœur ,

Et du petit payant le précepteur.

Je n'ai pas dit la principale cause

De sa ruine , infaillible accident ;

Et j'oubliais qu'il eût im intendant.'

Un intendant! qu'est-ce que cette chose?

Je définis cet être , un animal

Qui , comme on dit , sait pécher en eau trouble ;

Et plus le bien de son maître va mal ,

Plus' le sien croit, plus son profit redouble.

Tant qu*aisément lui-même achèterait

Ce qui de net au seigneur resterait :

Dont par raison , bien et dûment déduite ,

On pourrait voir diaque diose réduite

En son état , s'il arrivait qu'un jour

L'antre devint l'intendant à s(m tour;

Car regagnant ce qu'il eut étant maître,

Ils reprendraient tous deux leur premier être.

Le seul recours du pauvre Roderic, Son seul espoir était certain trafic

*Ménic:

> Entre deux laiiODs.

Qu'il prétendait devoir remplir sa boune; Espoir douteux , incertaine ressource, n était dit que tout serait fiital A notre époux ; ainsi tout alla mal : Ses agents, tels que la plupart des nûlits, En abusaient: il perdit un vaisseau , Et vit aller le commerce à vau-l'eau *; Trompé des uns , mal servi par les autres, Il emprunta. Quand ce vint à payer, Et qu'à sa porte il vit le créancier, Force lui fût d'esquiver par la fuite ; Gagnant les champs , où de l'âpre poursuite n se sauva chez un certain fermier.

En certain coin remparé de fumier.

A Mathéo (c'était le nom du sire) , Sans tant tourner, il dit ce.qu'il était; Qu'un double mal chez lui le tourmentait , Ses créanciers , et sa femme enoor pire ; Qu'il n'y savait remède que d'entrer Au corps des gens , et de s*y remparer, D'y tenir bon : irait-on là le prendre? Dame Honesta viendrait-elle y prôner Qu'elle a regret de se bien gouverner ? Chose ennuyeuse , et qu'il est las d'entendre : Que de ces corps trois fois il sortirait, Sitôt que lui Mathéo l'en prierait; Trois fois sans plus , et ce , pour récompense De l'avoir mis à couvert des serg^ts.

Tout aussitôt l'ambassadeur commence Avec grand bruit d'entrer an corps des gens. Ce que le sien , ouvrage fentastique , Devint alors , l'histoire n'en dit rien. Son coup d'essai fut une fille unique Où le galant se trouvait assez bien :

Mais Mathéo , tnoyennant grosse somme , L'en fit sortir au premier mot qu'il dit. C'était à Naple. Il se transporte à Rome; Saisit un corps : Mathéo l'en bannit , Le chasse encore : autre somme nouvelle ; Trois fois enfin , toujours d'un corps femelle , Remarquez bien , noble diable sortit.

Le roi de Naple avait lors une fille , Honneur du sexe , espoir de sa femille : Maint jeune prince était son poursuivant Là d'Honesta Belphégor se sauvant } On ne le put tirer de cet asile.

Il n'était bruit , aux champs comme à la ville , Que d'un manant qui chassait les'esprits. Cent mille écus d'abord lui sont promis. Bien affligé de manquer cette somme

* Expression proverbiale , poar dire tu oourant de Teau.

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