‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 538 sur 723 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

sdiant presque que devenir. La curiosité de voir moD mari l*a mis en telle colère, qu'il m'a chassée. Psyché, m*a-t-il dit, vous ne méritez ptt d*étre aimée d'un dieu : pourvoyez-vous d'époux ou d'amant , comme vous le jugerez à propos; car de votre vie vous n'aurez aucune pvt à mon cœur. Si je l'avais donné à votre allée, eDe l'aurait conservé, et ne serait pas tombée dans la faute que vous avez faite ; je ne serais pas malade d'une brftiure qui me cause des douleurs extrêmes, et dont je ne guérirai de longtemps. Vous n'avez que de la beauté; f avoue que cela liait naître l'amour : mais, pour le 6ire (jurer, il fiiut autre chose ; il fiiut ce qu'a Totre ainée , de l'esprit , de la beauté , et de la prudence. Je vous ai dit les raisons qui m'empécfaaient de me laisser voir : votre sœur s'y serait rendue ; mais pour vous, ce n'a été que légèreté d'esprit , contradiction , opiniâtreté. Je M m'étonne plus que ma mère ait désapprouvé notre mariage ; elle voyait vos défauts : que je lui propose de trouver bon que j'épouse votre sœur, je suis certain qu'elle l'agréera. Si je faisais cas de vous, je prendrais le soin moi-même de vous punir : je laisse cela à ma mère; elle saura s'en acquitter. Soyez son esclave, puisque vous ne méritez pas d'être mon épouse. Je vous répudie, et vous donne à elle. Votre emploi ^ni, si elle me croit, de garder certaine sorte d^oisoDs qu'elle fait nourrir dans sa ménagerie d^Amathonte. Allez la trouver tout incontinent, portez4ui ces lettres, et passez par le royaume ^ votre aînée. Vous lui direz que je Faime, et que, si elle veut m'épouser, tous ces trésors sont à elle. Je vous ai traitée comme ime étoui^ die et comme un enfant : je la traiterai d*ime antre manière, et lui permettrai de me voir Unt qu'il lui plaira. Qu'elle vienne seulement, et s abandonne à l'haleine du Zéphyre , comme <^à elle a bit; j'aurai ^in qu'elle soit enlevée daos mon palais. Oubliez entièrement notre byloen : je ne veux pas qu'il vous en reste la moindre chose, non pas même cet habit que vous portez maintenant; dépouillez-le tout à l'heure, ^ voilà un autre. Il a fallu obéir. Voilà , ma- <bffle, quel est mon sort.

La sœur, se croyantdéjà entre lesbrasde l'Amour , chatouillée de ce témoignage de son métite et de mille autres pensées agréables, ne

marchanda point à se résoudre en son âme à quitter mari et enfants. Elle fit pourtant la petite bouche devant Psyché; et regardant sa cadette avec un visage de matrone : Ne vous avais-je pas dit aussi , lui repartit-elle , qu'une honnête femme se devait contenter du mari que les dieux lui avaient donné, de quelque façon qu'il fût fait , et ne pas pénétrer plus avant qu'il ne plaisait à ce mari qu'elle pénétrât? Si vous m'eussiez crue , vous ne seriez pas vagabonde comme' vous êtes. Voilà ce que c'est qu'une jeunesse^ inconsidérée , qui veut agir à sa tête , et qui ne croit pas conseil. Encore êtes-vousheureused'en être quitte à si bon marché : vous méritiez que votre mari vous fit enfermer dans une tour. Or bien , ne raisonnons plus sur une faute arrivée. Ce que vous avez à f^ire est de vous montrer le moins qu'il sera possible ; et puisqu' Amour veut que vous ne bougiez d'avec les oisons, ne les point quitter. Il y a mêmetropdesompiuosité à votre habit. Cela ne sent pas sa criminelle assez repentante. Coupez ces cheveux , et prenez un sac ; je vousen ferai donner un : vous laisserei ici cet accoutrement.

Psyché la remercia. Puisque vous voulez, ajouta la faiseuse de remontrances, suivre toujours votre fantaisie, je vous abandonne, et vous laisse aller où il vous plaira. Quant aux propositions de l'Amour, nous ferons ce qu'il sera à propos de faire. Là-dessus elle se tourna vers ses gens , et laissa Psyché , qui ne s'en souciait pas trop , et qui voyait bien que son af née avait mordu à l'hameçon ; car à peine tenait-elle à terre , n'en pouvant plus qu'elle ne fût seule pour donner un libre cours à sa joie.

Psyché, de ce même pas, s*en alla faire à son autre sœur la même ambassade. Celte sœur-ci n'avait plusd'époux; il était allé en l'autre monde à grandesjournées, et par un chemin plus court que celui que tiennent les gens du commun : les médecins le lui avaient enseigné. Quoiqu'il n'y eût pas plus d'un mois qu'elle était veuve , il y paraissait déjà ; c'est-à-dire que sa personne était en meilleur état : peut-être l'entendiez vous d'autre sorte. Si bien que cette puînée étant de deux ans plus jeune, plus nouvelle mariée, et moins de fois mère que l'autre , le rétablissement de ses charmes n'était pas une af&ire de si longue haleine : elle pouvait bien

tëi LES AMOURS

plus tAt et plus bardiment se présenter à l'Amour.

L'autre avait des réparations h (aire de tous les côtés. Le bain y fut employé , les chimistes , les atourneuses. Cela étonna le roi son mari. La galanterie croissait à vue d*œil , les galants ne paraissaient point. 11 n*y avait ni ingrédient , ni eau , ni essence, qu'on n'éprouvât : mais tout cela n'était que plâtrer la chose. Les charmes de la pauvre femme étaient trop avant dans les chroniques du temps passé pour les rappeler si facilement.

Tandis qu'elle fait ses préparatifs, sa seconde sœur la prévient, s'en va droit à cette montagne dont nous avons tant parlé , arrive au sommet sans rencontrer de dragons. Cela lui plut fort : elle crut qu'Amour lui épargnait ces frayeurs par un privilège particulier ; tourna vers l'endroit où elle et sa sœur avaient coutume de se présenter; et, pour être enlevée plus aisément par le Zéphyre , elle se planta sur un roc qui commandait aux abîmes de ces lieux-là.

Amour, dit-elle , me voilà venue : notre étour* die de cadette m'a assurée que tu me voulais épouser. Je n'attendais autre chose , et me doutais bien que tu la répudierais pour l'amour de moi ; car c'est une écervelée. Regarde comme je te suis déjà obéissante. Je ne ferai pas comme a fait ma sœur Psyché. Elle a voulu à toute force te voir ; moi je veux tout ce que l'on veut : montre-toi, ne te montre pas, je me tiendrai très-heureuse. Si tu me caresses , tu verras comme je sais y répondre : si tu ne me caresses pas , mon défunt mari m'y a tout accoutumée. Je te ferai rire de son régime , et je t'en dirai mille choses divertissantes : tu ne t'ennuieras point avec moi. Ma sœur Psyché n'était qu'un enfant qui ne savait rien ; moi je suis un esprit fait. O dieux! je sens déjà une douce haleine. C'est celle de ton serviteur Zéphyre. Que ne l'as-tu envoyé lui-même? il m'aurait plus tôt enlevée; j'en serais plus tôt entre tes bras, et tu en serais plus tôt entre les miens : je prétends que tu trouves la chose égale ; et , puisque tu as de l'amour, tu dois avoir aussi de l'impatience. Adieu , misérables mortelles que ks hommes aiment : vous voudriez bien être aimées comme moi d'un dieu qui n'eût point

DE PSYCHÉ

de poU au menton : ce n'est pas pour vom; qu'il vous suffise de m'invoquer, et je pourvoirai à vos nécessités amoureuses.

Disant ces paroles^ elle s'abandonna dans les airs à son ordinaire ; et , au lieu d'être enlevée dans le palatsde l'Amour, elle tomba premièrement sur une pointe de rocher, et puis sur une autre , de roc en roc : chacun d'eux emporta » pièce ; ils.se la renvoyaient les uns aux autres comme un jouet , de manière qu'elle arriva le plus joliment du monde au royaume de Pro^rpine.

Qudques jours après , son ainéesevint planter s.ur le même roc : cdle-d fit sa hjtrangue au Zéphyre. Amant de Flore , lui cria-i-elle, quitte tes amours , et me viens porter dans le palais de ton maStre. Ne me blesse point ea chemin ; je suis délicate. Que si tu ne veux envoyer que ton haleine , ceh suffira ; aussi bien n'aiméje pas qu'on me touche , principalement les hommes : pour l'Amour, tant qu'il lui plaira. Prends garde surtout à ne point gâter ma coiffure. Ayant dit ces mots , elle tira un miroirde sa poche , et fut quelque temps à se regarder, raccommodant un cheveu en un endroit, pnis un en un autre , quelquefois rien , non sans se mouiller les lèvres, et tant de façons que si l'Amour avait étélà il en aurait ri. Elle remitsoD miroir, accusant , le plus agréablement qu'elle put, le Zéphyre d'être un paresseux , qui ne se souciait que de ses amours, et négligeait celles de son mattre : se moquait-il , de la laisser au soleil? Justement comme elle achevait ces reproches , un petit Eurus qui s'était fortuitement égaré vint passer à quatre pas d'elle : jugez la joie. Notre prétendue fiancée se donne le branle à soi-même; mais, au lieu d*aller trouver l'Amour, comme elle pensait, elle va trouver sa sœur, droit par le chemin que rautre lui avait tracé , sans se détourner d'un pas.

Ce sont les échos de ces rochers qui nous ont appris la mort des deux sœurs. Ils la contèrent quelque temps après au Zéphyre. Lui, incontinent , en alla porter la nouvelle au fils de Vénus , qui le régala d'un fort beau présent.

Psyché cependant continuait de chercher l'Amour, toujours en son habit de bergère. U avait une telle grâce sur elle , que , si son ennemie l'eût vue avec cet habit , elle lui en anra»«

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