‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 537 sur 723 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

fleone , aima mieux dianger d*habit avec eUe , ec voulut que la métamoqphose s'en fit sur-lechamp. C'était une occasion de s'acquitter envers ses hôtesses. Quelle satisfaction pour elle 81 le prix de ces diamants augmentait celui de ces filles y et y faisait mettre l'enchère par plus d'amants!

Qui se trouva empêchée ? ce fut la bergère. Le respect, la honte , la répugnance de rece- >ioirce présent, mille choses l'embarrassaient; eile appréhendait que son père ne la blâmât. Toutes bergères qu'étaient ces filles , elles avaient du cœur , et se souvenaient de leur naissance quand îl en était besoin. 11 fallut cette ibis-là que l'aînée se laissât persuader ; à condition, dit-elle y que cet habit lui tiendrait lieu de dépôt.

Nos deux travesties se trouvèrent en leurs nouveaux accoutrements comme si Psyché n'eût fait toute sa vie autre chose qu'être bergère, et la bergère qu'être princesse. Quand elles se présentèrent au vieillard, il eut de la peine à les reconnaître. Psychés fit un divertissement de cette métamorphose. Elle commençait à mieux espérer, goûtant les raisons qu'on lui apportait.

Le lendemain, ayant trouvé le vieillard seul, elle lui parla ainsi : Vous ne pouvez pas toujours vivre , et êtes en un âge qui vous doit £ûre songer à vos filles : que deviendront-elles » vous mourez?

ie leur laisserai le ciel pour tuteur, reprit le vieillard; puis l'ainée a de la prudence, et toutes deux ont assez d'esprit. Si la Parque me surprend , elles n'auront qu'à se retirer dans cette ville voisine : le peuple y est bon , et aura soin d'elles. Je vous confesse que le plus >ûr est de prévenir la Parque. Je les conduirai nK)i-iiiême en ce heu dès que vous serez partie. C'est UQ lieu de félicité pour les femmes; elles y font tout ce qu'elles veulent , et cela leur fait vouloir tout ce qui est bien. Je ne crois pas que mes filles en usent autrement. S'il était biens^t à moi de les louer, je vous dirais que leurs inclinations sont bonnes , et quej'exemple ^ les leçons de leur mère ont trouvé en eues des sujets déjà disposés à la vertu. La cadette ne vous a-t-elle point semblé un peu libre?

^ n'est que gaieté et jeunesse , reprit Psy-

ché : elle n'aime pas moins la g^ire que son ainée. L'âge lui donnera âe la retenue : la leo* ture lui en aundt.déjà donné, si vous y aviez consenti. Au reste, servez-vous des diamants qui sont sur l'habit que j'ai laissé à vos* filles : cela vous aidera peut-être à les marier. Non que leur beauté ne soit une dot plus que suffisante ; mais vous savez aussi bien que moi que quand la beauté est riche, elle est de moitié plus belle.

Le vieillard eut trop de fierté pour un-philosophe. Il ne se voulut charger de l'habit qu'à condition de n'y point toucher. Dès le même jour tous quatre partirent de ce désert.

Quand ils eurent passé la ravine .et le petit sentier bordé de ronces, ils se séparèrent. Le vieillard , avec ses enfants , prit le chemin de la viUe ; Psyché , celui que la fortune lui présenta. La peine de se quitter fut égale, et les larmes tûen réciproques. Psyché embrassa cent fois les deux jeunes filles, et les assura que, si die rentrait en grâce, elle ferait tant auprès de l'Amour, qu'il les comblerait de ses biens, leur départirait à petite mesure ses maux , justement ce qu'il en faudrait pour leur faire trouver les biens meilleurs. Après le renouvellement des adieux et celui des larmes, chacun suivit son chemin : ce ne fut pas sans tourner la tête.

La famille du vieiUard arriva heureusement dans le lieu où elle avait dessein de s'établir. Je vous conterais ses aventures si je ne m'étais point prescritdes bûmes plus resserrées. Peutêtre qu'un jour les mémoires que j'ai recueillis tomberont entre les mains de quelqu'un qui s'exercera sur cette matière, et qui s'en acquit* tera mieux que moi : maintenant je n'achèverai que l'histoire de notre héroïne.

Sitôt qu'elle eut perdu de vue le vieillard et sa famille, son dessein se représenta à elle tel qu'il était , avec ses inconvénients , ses dangers, ses peines, dont elle n'avait aperçu jusque-là qu'une petite partie. Il ne lui restait de tant de trésors qu'un simple habit de bergère. Les palais où il lui fallait coucher étaient quelquefois le tronc d'un arbre , quelquefois un antre, ou uiïe masure. Là , pour compagnie, elle rencontrait des hiboux et force serpents. Son manger croissait sur le bord de quelque fontaine , ou

LES AMOURS DE PSYCHÉ

pendait aux branches des chênes, ou se trouvait parmi celles des palmiers. Qui l'aurait vue pendant le midi , lorsque la campagne n'est qu'un désert, contrainte de s'appuyer contre la première pierre qu'elle rencontrait, et n'en pouvant plus de chaleur, de faim et de lassitude, priant le Soleil de modérer quelque peu l'excessive ardeur de ses rayons, puis considérant la terre , et ressuscitant avec ses larmes les herbes que la canicule avait fait mourir; qui l'aurait vue , dis-je , en cet état , et ne se serait pas fondu en pleurs aussi bien qu'elle , aurait été un véritable rocher.

Deux jours se passèrent à aller de côté et d'autre , puis revenir sur ses pas, aussi peu certaine du lieu par où elle voulait commencer sa quête , que de la route qu'il Aillait prendre. Le troisième , elle* se souvint que l'Amour lui avait recommandé sur toutes choses de le venger. Psyché était bonne : jamais elle n'aurait pu se résoudre de faire du mal à ses sœurs autrement que par un motif d'obéissance , quelque méchantes et quelque dignes de punition qu'elles fussent. Que si elle avait voulu tuer son mari , ce n'était pas comme son mari , mais comme dragon. Aussi ne se proposa*t-elle point d'autre vengeance que de faire accroire k chacune de ses sœurs séparément que l'Amour voulait l'épouser, ayant répudié leur cadette comme indigne de rhonneur qu'il lui avait fait : tromperie qui , dans l'apparence , n'aboutissait qu'à les faire courir l'upe et l'autre , et leur faire consumer un peu plus de temps autour d'un miroir.

Dans cette résolution elle se remet en chemin ; et, comme une personne de son sexe vmt À passer (elle avait soin de se détourner des hommes) , elle la pria de lui dire par où on allait à certains royaumes, situés en un canton qui élait entre telle et telle contrée, enfin où régnaient les sœurs de Psyché. Le nom de Psyché était plus connu que celui de ces royaumes : ainsi cette femme comprit par là ce qu'on lui demandait, et enseigna à notre bergère une partie de la route qu'il fallait suivre.

A la première croisée de chemins qu'elle rencontra , ses frayeurs se renouvelèrent. Les gens qu'avait envoyés Vénus pour se saisir d'elle ayant rendu à leur reine un fort mauvais compte de leur recherche, cette déesse ne trouva point

d'autre expédient que de (aire trompeter sa rivale. Le crieur des dieux est Mercure : c'est un de ses cent métiers. Vénus le prit dans sa belle hiuneur ; et, après s'être laissé dérober par ce dieu deux ou trois baisers et une paire de pendants d*oreiIies, elle fit marché avec loi, moyennant lequel il se chargea de crier Psyché par tous les carrefours de l'univers , et d'y faire planterdes poteaux où ce placard serait affidié:

De par la reine de Cfthère ,

Soient, dans l'un et l'autre hémisphère ,

Tous humains dûment avertis Qu'elle a perdu certaine esdave blonde ,

Se disant femme de son fils ,

Et qui coari à préMut le monde.

Quiconque enseignera sa retraite à Yénns,

Comme c'est chose qui la touche.

Aura trois baisers de sa bouche ; Qui la lui liTrera, quelque chose de plus.

Notre bergère rencontra donc un de ces poteaux : il y en avait à toutes les croisées de chemins un peu fréquentés. Après six jours de ira* vail, elIcTarriva au royaume de son ainée. Cette malheureuse femme savait déjà , par le moyen des placards , ce qui était arrivé à sa sœur. Ce jour-là elle était sortie afin d'en voir un. La satisfaction qu'elle en eut fut véritablement assez grande pour mériter qu'dle la goûtât à loisir. Ainsi elle renvoya à la viUe la meilleure partie de son train, et voulut coucher en une maisoD des champs où elle allait quelquefois , située audessusd'une prairie fortagréableetfortétendue.

Là sajoie se dilatait , quand notre bergère passa. La maudite reine avait voulu qu'on la laissât seule. Deux ou trois de ses officiers et autant de femmes se promenaient à cinq cents pas d'elle, et s'entretenaient possible de leur amour, plus attachés à ce qu'ils disaient qu'à ce que pensait leur maîtresse.

Psyché la reconnut d'assez loin. L'autre était tellement occupée à se réjouir du placard, que sa sœur se jeta à ses genoux devant qu'elle Ta* perçût. Quelle témérité à une bergère! surprendre sa majesté ! la retirer de ses rêveries, se jeter à ses g^oux sans l'en avertir! iljauait châtier cette audacieuse. Etquies4u, insolente, qui oses ainsi m'approcher?

Hélas! madame, jesuis votre sœur, autrefois l'épouse de Cupidon, maintenant esclave, et ne

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