LIVRE I
On lai dit qu*à trois ou quatre journées de là 3 y en avait un fort fsuneux et fort fréquenté, portant pour inscription :
A LA Déesse des Orages.
Apparemment Vénus s'y plaisait, et y tenait souvent eo personne son tribunal , vu les mirades qui s'y fiaisaient, et le grand concours de gens qui y accouraient de tous les côtés. Il y eo avait même qui se vantaient de Ty avoir fue plusieurs fois.
Notre bergère se met en chemin , plus heureuse j ce lui semblait, que devant l'oracle : car elle savait du moins ce qu'elle avait envie de faire; sortirait d'irrésolution et d'incertitude, qui sont les pires de tous les maux ; pourrait voir l'Amour , n'y ayant pas d'apparence que sa mûre vint si souvent en un lieu sans l'y amener. Supposé que la pauvre épouse n'eût cette satisfocdon qu'en présence d'une bdle-mère qui la haïssait, et qui, bien loin de la reconâaitre pour sa bru , la traiterait en esclave ; c'était toujours quelque chose : les affaires pourraient changer; la compassion-, la vue de la bdle, son humilité, sa douceur, le peu de liberté de l'entretenir, tout cela serait capable de rallumer le désir du dieu. En tout cas elle le verrait, et c'était beaucoup : toutes peines lui seraient douces, quand elles lui pourraient procurer un quart d'heure de plaisir.
Psyché se flattait ainsi : pauvre infortunée qui ne songeait pas combien les haines des femmes sont violentes! Hélas! la belle ne savait guère ce que le destin lui préparait. Le coeur lui battit pourtant dès qu'elle approcha de la contrée où était le temple. Longtonps devant que l'on y arrivât , on respirait un air embaumé, tant à cause des personnes qui venaient offrir des parfums à la déesse , et qui étaient parfumées elles-mêmes, que parce que le chenûn était bordé d'orangers, de jasmins, de myrtes , et tout le pays parsemé de fleurs.
On découvrait le temple de loin, quoiqu'il fût situé dans une vallée ; mais cette vallée était spacieuse, plus longue que large , cdnte de coteaux BierveiUeusànent agréables. Ils étaient mâés de bois , de champs , de prairies , d'habitations qui se ressentaient d'un long calme. Vénus avait obtenu de Mars une sauvegarde pour tons ces lieux. Les animaux même ne s'y
faisaient point la guerre; jamais de loups; jamais d'autres pièges que ceux que F Amour fait tendre. Dès qu'on avait atteint Tàge de discernement , on se faisait enregistrer dans la confrérie de ce dieu : les filles à douze ans, les garçons à quinze. Il y en .avait à qui Tamour venait devant la raison. S'il se rencontrait une indifférente , on en purgeait le pays ; sa famille était séquestrée pour un certain temps : le clergé de la déesse avait soin de purÛier le canton où ce prodige était survenu. Voilà quant aux mœurs et au gouvernement du pays. Il abondait en oiseaux de joli plumage. Quelques tourterelles s'y rencontraient : on en comptait jusqu'à trois espèces : tourterelles oiseaux, tourterelles nymphes , et tourterelles bergères. La seconde espèce était rare.
Au qiilicu de la vallée coulait un canal de même longueur que la plaine , large comme un fleuve, et d'une eau si transparente, qu'un atome se fût vu au fond; en un mot, vrai cristal fondu. Force nymphes et force sirènes s'y jouaient; on les prenait à la main. Les personnes riches avaient coutume de s^embarqner sur ce canal, qui les conduisait jusqu'aux degrés du parvis. Us louaient je ne saiscombien d'Amours; qui plus, qui moins, selon la charge qu'avait le vaisseau : chaque Amour avait son cygne , qu'il attekiit à la barque; et, monté dessus, il le conduisait avec un ruban. Deux autres nacelles suivaient , l'une chargée de musique , l'autre de bijoux et d'oranges douces. Ainsi s'en allait la barque fort gaiement.
De chaque côté du canal s'étendait une prairie verte comme fine émeraude, et bordée d^ombrages délicieux.
Il n'y avait point d'autres chemins : cenx-l.i étaient tellement fréquentés , que Psyché jugea à propos de ne marcher que de nuit. Sur le point du jour elle arriva à un lieu nommé les Deux Sépultures. Je vous en dirai la raison, parce que l'origine du temple en dépend.
Un roi de Lydie, appelé Phllocharès, pria autrefois les Grecs de lui donner femme. Il ne lui importait de quelle naissance, pourvu que la beauté s'y trouvât : une fille est noble quand elle est belle. Ses ambassadeurs disaient que leur prince avait le goût extrêmement délicat. On lui envoya deux jeunes filles : Tune s'ap-
LES AMOURS DE PSYCHÉ
pelait Myrtis , l'autre Megano. Celle-ci était fort grande , de belle taille , les traits du visage trèsbeaux, et si bien proportionnés qu'on n'y trouvait que reprendre; Tesprit fort doux. Avec cela, son esprit, sa beauté, sa taille, sa personne, ne touchaieQt point, faute de venus * qoi donnât le sel à ces choses. Myrtis, au ocmtraire, excellait en ce point-là. Elle n'avait pas une beauté si parfaite que Megano : même un médiocre critique y aurait trouvé matière de s'exercer. En récompense , il n'y avait si petit endroit sur ella qui n'eût sa venus, et plutôt deux qu'une, outre celle qui animait tout le corps en général. Aussi le roi la préfora-tHl à Megano, et voulut qu'on la nommât Aphrodisée, tant à cause de ce charme que parce que le nom de Myrtis sentait sa bergère, ou sa nymphe au plus , et ne sonnait pas assez pour une reine.
Les gens de sa cour, afin de plaire à leur prince, appelèrent Megano Anaphrodite. Elle en conçut un tel déplaisir, qu'elle mourut peu de temps après. Le roi la fit enterrer honorablement.
Aphrodisée vécut fort longtemps, et toujours heureuse , possédant le cœur de son mari tout entier : on lui en offrit beaucoup d'autres qu'elle refusa. Comme les Grâces étaient cause de son bonheur, elle se crut obligée à quelque reconnaissance envers leur déesse , et persuada à son mari de lui faire bâtir un temple, disant que c'était un vœu qu'elle avait fait.
Philocharès approuva la chose : il y consuma
■ Faute de grdu, d'açrémetiL Richelet , dam son âictiooudre ( Genève , 1879 , iD-4» , page 116) , dit que le mot venue se prend au figuré , et qu'en partant du style et du langage 11 signifie agrément, beauté. Puis 11 cite cette phrase de Gilles Boileau , de T Académie française , dans sa R^ponee à Cottar , 1689 , in4» t I Voilà, monsieur . oet air inimitable . cette gaieté « et cette venue que tous ne trouves pas dans les éerils de c Baliac. > On n'emploie plus oc root en ce sens , mab on bit quelquefois usage de celui de vénueté, que Richelet n'admettait qu'avec réserve dans son dictionnaire, ne tnravant pas d*eiemple qu'il eikt été employé par aucun bon écrivain. L'Académie firançaise a r^eté également ces deux mots . et on ne les trouve ni dans ta première ni dans ta dernière édition de son dictionnaire. On pent oonsolter la discussion qui eut lieu à oe sqjet entre Ménage et le père Bouhours. Voyez Ménage, Sur la lauQUe françoUe , 1678 . in-12, p. 836 , ou p. 409 de la première édition du même ouvrage, 1672, in-12. — Bouhouis. Doutée eur la langue françoiee, 1678 , seconde édition . p. 6 et 7. — Et Remarquée nouvellee eur la langue françoUe, troisième édition. 1692, p. 325. — Bt enfin Ménage, Sur la langue fronçoUe, seconde partie . 1676, cb. lut , p. 233.
tout ce qu'il avait de richesses ; puis ses 81^ y contribuèrent. La dévotion fut si grande , que les femmes consentirent que l'on vendit lenn colliers, et, n'en ayant [^» elles suivirent l'exemple de Rhodope.
Myrtis eut la satisfaction de voir , avant que de mourir, le parachèvement de son voeu. Elle ordonna par son testament qu'on lui bàtf t un tombeau le plus près du temple qu'il se pourrait , hors du parvis toutefois , joignant le chemin le plus fréquenté. Là ses cendres seraient enfermées , et son aventure écrite à l'endrût le plus en vue.
Philocharès , qui lui survécut , exécuta^ceUe volonté. U fit élever à son épouse un maosdée digne d'elle et de lui aussi; car son ooeur y devait t^r compagnie à odui d' Aphrodisée. Et, pour rendre plus célèbre b mémcnre de cette chose , et la gloire de Myrtis plus grande, on transporta en ce lieu les cendres de Megano. Elles furent mises dans un tombeau presque aussi superbe que le premier , sur l'autre oôtë du chemin : les deux sépulcres se regardaient. On voyait Myrtis sur le sien , entourée d'Amours qid lui accommodaient le corps et la tête sur des carreaux. Megano , de l'autre part , se voyait couchée sur le côté , un bras sous la tête , versant des larmes , en la posture où elle était morte. Sur la bordure du mausolée où reposait la reine des Lydiens , ces mots se lisaient :
t la REPOSE Myrtis , qgi parvuit a u
ROYAUTÉ PAR SES CHARMES, ET QUI EN ACQUIT LE SURNOll d'ApHRODBÉS. »
A l'une des faces, qui regardaient lechemin, ces autres paroles étaient :
c Vous QUI ALLEZ VISrrER CE TEKPLE , ABRÂ- TEZ un PEU , ÉCOUTEZ-MOI. De SIMPLE BEEGIRB QUE l'ÉTAIS IfÉE , lE ME SUIS VUE REINE. Ce QH m'a PROCURÉ CE RIEN, CE n'eST PAS TANT LA BEAUTÉ QUE CE SONT LES GRACES. J'aI PLU, ET
CELASUFFrr. C'est ce que j'avais a vous oms. Honorez ma tombe de quelques flbubs ; et, POUR récompense , veuille la déesse des Grâces QUE vous PLAISIEZ I >
Sur la bordure de l'antre tombe étaient ces paroles:
c la SONT LES cendres DE MeGANO, QUI H'
put gagner le cœur quelle contestait f quoiqu'elle eut une rbauté aoûompue. •