LIVRE
semble. U esi vrai que votre visage a changé de teiot, mais il n'a nullemenl changé de traits : ecne comptest-voos pour rien le reste du corps ? Qu'avez- vous perdu de lis et d'albâtre, en comparaison de ce qui vous en est demeuré? Allons TOIT Vénus. Cet avantage qu'elle vient de remporter, quoiqu'il soit petit, la rendra contente , et nous réconciliera les uns et les autres : sinon j'aurai recours à Jupiter , et je le prierai de TOUS rendre votre vrai teint. Si cela dépendait de moi» vous seriez déjà ce que vous étiez lorsque vous me rendîtes amoureux ; ce serait ici le (dos beau moment de vos jours : mais un dieu ne saurait défaire ce qu'un autre dieu a fait; il n'y a que Jupiter à qui ce privilège soit accordé. S'il ne vous rend tous vos lis, sans qu'il y en ait un seul de perdu; je ferai périr b race des animaux et des hommes. Que feront les dieux après cela? Pour les roses, c'est mon affaire; et pour l'embonpoint, la joie le ramènera. Ce n'est pas encore assez, je veux que rOlympe vous reconnaisse pour mon épouse.
Psyché se fut jetée à ses pieds, si elle n'eût su comme on doit agir avec l'Amour. Elle se contenta donc de lui dire en rougissant : Si je pouvais être votre femme sans être blanche , cela serait bien plus court et bien plus certain.
Ce point-là vous est assuré, repartit l'Amour; je l'ai juré par le Styx : mais je veux que vous soyez blanche. Allons nous présenter à Vénus.
Psyché se laissa conduire, bien qu'elle eût beaucoup de répugnance à se montrer, et peu d'espérance de réussir; la soumission aux volontés de son époux lui fermait les yeux : elle se serait résolue , pour lui complaire , à des choses plus difficiles. Pendant le chemin elle lui Gooui les principales aventures de son voyage, la merveille de cette tour qui lui avait donné des adresses; l'Achéron, le Styx, Tàne boiteux, le labyrinthe, et les trois gueules de son portier; les fantômes qu'elle avait vus, la cour de Pluton et de Proserpine ; enfin son retour, et sa curiosité qu'eUe-méme jugeait très-digne d'être punie.
Elle achevait son récit quand ils arrivèrent à ce château qui était k mi-chemin de Paphos et d'Axnatbonte. Vénus se promenait dans le parc. On lui alla dire de la part de l'Amour qu'il avait une Africaine assez bien fiaite à lui pré-
senter : elle en pourrait Caire une quatrième Grâce, non-seulement brime comme lesautres, mais toute noire.
Cythérée rêvait alors à sa jalousie ; à la passion dont son fils était malade , et qui , tout considéré, n'était pas un crime; aux peines a quoi elle avait condamné la pauvre Psyché , pemes très-cruelles, et qui lui faisaient à ellemême pitié. Outre cela , l'absence de son ennemie avait laissé refroidir sa colère , de fiaçon que rien ne l'empêchait plus de se rendre à la raison. Elle était dans le moment le plus favo* rable qu'on eût pu choisir pour accommoder les choses.
Cependant toute la cour de Vénus était accourue pour voir ce miracle, cette nouvelle façon de More; c'était à qui hi regarderait daa plus près. Quelque étonnement que sa vuecausàt, on y prenait du plaisir; et on aurait bien donné une demi-douzainede blanches pour cette noire. Au reste, soit que la couleur eût changé son air, soit qu'il y eût de l'enchantement, personne ne se souvint d'avoir rien vu qui lui ressemblât. Les Jeux et les Ris firent connaissance avec elle d'abord, sans se la remettre , admirant les grâces de sa personne, sa taille, ses traits, et disant tout haut que la couleur n'y faisait rien. Néanmoins ce visage d'Éthiopienne enté sur un corpsde Grecque semblait quelque chose de fort étrange. Toute cette cour la considérait comme un très-beau monstre, et trèsdigne d'être aimé. Les uns assuraient qu'elle était fille d'un blanc et d'une noire; les autres, d'un noir et d'une blanche.
Quand elle fut à quatre pas de Vénus , die mit un genou en terre. Charmante reine de la beauté, lui dit-elle, c'est votre esclave qui revient des lieux oii vous l'avez envoyée.
Tout le monde la reconnut aussitôt. On demeura fort surpris. Les Jeux et les Kis, qui sont un peuple assez étourdi , eurent de la diiscrétion cette fbis-lâ, et dissimulèrent leur joie, de peur d'irriter Vénus contre leur nouvelle maîtresse. Vous ne sauriez croire combien elle était aimée dans cette cour. La plupart des gens avaient résolu de se cantonner, à moins que Cythérée ne la traitât mieux.
Psyché remarqua fort bien les mouvements quesaprésence excitait dans le fond descœurs,
LES AMOURS DE PSYCHÉ
et qui paraissaient même sur les visages; mais elle n'en témoigna rien , et continua de cette sorte : Proserpine m'a donné charge de vous foire ses compliments, et de vousassurer de la continuation de son amitié. Elle m'a mis entre les mains une boite que j'ai ouverte , bien que vous m'eussiez défendu de l'ouvrir. Je n'oserais vous prierde me pardonner, et je me viens soumettre à la peine que ma curiosité a méritée,
YénuSy jetant les yeux sur Psyché, ne sentit pas tout le plaisir et la joie que sa jalousie lui avait promis. Un mouvement' de compassion Temp^ha de jouir de sa vengeance et de la victoire qu'elle remportait ; si bien que, passant d'une extrémité en une autre, à la manière des » femmes, elle se mit à pleurer, releva elle-même notre héroïne, puis l'embrassa. Je me rends, dit-elle. Psyché ; oubliez le mal que je vous ai fait. Si c'est effacer les sujets de haine que vous avez contre moi, et vous faire pne satisfaiction assez grande, que de vous recevoir pour ma fille, je veux bien que vous la soyez. Montrezvous meilleure que Vénus, aussi bien que vous êtes déjà plus belle; ne soyez pas si vindicative que je l'ai été, et allez changer d'habit. Toutefois, ajouta-t-elle, vous avez besoin de repos. Puis, se tournant vers les Grâces : Mettez-la au bain qu'on a préparé pour moi, et feites-^la reposer ensuite : je ï'irai voir en son lit.
La déesse n'y manqua pas , et voulut que noti*e héroïne couchât avec elle cette nuit-là ; non pour Tôter à son fils : mais on résolut de célébrer un nouvel hymen , et d'attendre que notre belle eût repris son teint. Vénus consentit qu'il lui fût rendu; même qu'un brevet de déesse lui fût donné, si tout cela se pouvait obtenir de Jupiter.
L'Amour ne perd point de temps , et, pendant que sa mère était en belle humeur , s'en va trouver le roi des dieut. Jupiter, qui avait appris l'histoire de ses amours, lui en demanda des nouvelles ; comme il se portait de sa brûlure; pourquoi il abandonnait les affaires de son État. L'Amour répondit succinctement à ces questions, et vint au sujet qui l'amenait.
Mon fils , lui dit Jupiter en Tembrassant y vous ne trouverez plus d'Éthiopienne chez voire mire : le teint de Psyché est ausi blanc que
jamais il fut : j'ai fait ce miracle dès le moment que vous m'avez témoigné le souhaiter. Quant à l'autre point , le rang que vous demandez pour votre épouse n'est pas une chose si aisée à accorder qu'il vous semble. Nous n'avons fmrmi nous que trop de déesses. C'est une nécessité qu'il y ait du bruit où il y a tant de femmes. La beauté de votre épouse étant telle que vous dites , ce sera des sujets de jalousie et de querelles , lesquelles je ne viendrai jamais à bout d'apaiser. Il ne faudra plus que je songe i mon office de foudroyant, j'en aurai assez de celui de médiateur pour le reste de mes jours. Mais ce n'est pas ce qui m'arrête le plus. Dès que Psyché sera déesse, il lui faudra des temples aussi bien qu'aux autres. L'augmentation de ce culte nous diminuera notre portion. Dqà nous nous morfondons sur nos autels, tant ils sont froids et mal encensés. Cette qualité de dieu deviendra à la fin si commune , que les mortels ne se mettront plus en peine de l'honorer.
Que vous importe ? reprit l'Amour : voire félicité dépend-elledu culte des hommes? Qu'ils vous négligent, qu'ils vous oublient, ne vivezvous pas ici heureux et tranquille, dormant les trois quarts du temps, laissant aller les choses du monde comme elles peuvent, tonnant et grêlant lorsque la fantaisie vous en vient? Vous savez combienquelquefois nous nousennuyons: jamais la compagnie n'est bonne s'il n'y a des fismmes qui soient aimables. Cybèle est vieiOe; Junon, de mauvaise humeur; Cérès sent sa divinité de province, et n'a nullement l'air delà cour ; Minerve est toijyours armée ; Diane nous rompt la tète avec sa trompe : on pourrait faire quelque chose d'assez bon de ces deux dernières ; mais elles sont si. farouches, qu'on ne leur oserait dire un mot de galanterie. Pomoneesi ennemie de l'oisiveté, et a toujours les mains rude^. Flore est agréable , je le confesse; mais son soin l'attache plus à la terre qu'à ces demeures. L'Aurore se lève de trop grand matin, on ne sait ce qu'elle devient tout le reste delà journée. 11 n'y a que ma mère qui nous réjouisse; enoore a<t-elle toujours quelque affaire qui la détourne, et demeure une parue de l'année à Pâphos, Gy thère, ou Amathoute. Comme Psyché n'a aucun domaine, elle ne bougera d«