‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 554 sur 723 · LA CAPTIVITÉ DE SAINT MALC. POEME · texte numérisé non relu

LA CAPTIVITÉ DE SAINT MALC. POEME

GesdësertSy ces flMts, ces antres écartés ,

Des levons da del autrefois habités.

Les lions et les saints ont eu même demeure.

Là Malc priait , jeûnait^ soupirait à toute heure;

Pleurût, non ses péchés, mais ceux qu'en notre eceor

A versés le serpent dont Christ est le vainqueur.

Malc avait dans ces lieux confiné sa jeunesse ,

Vivait sous les conseils d'un saint plein de sagesse,

Conservait avec soin le trésor précieux

Qne nous tenons d'uneeau dont lasouroe est aux deux.

Les auteurs de ses jours descendus sous la tombe , Aux trésors temporels le jeune saint succombe ; ûtMt qu'on en'peut jouir sans être criminel ; Qoe souvent on tient d'eux ThériUge étemel ; Qa*on n*a qn*à foire entrer, par un pieux usage , Les membres du Seigneur et leur chef en partage. Funeste appât de Tor, moteur de nos desseins , Que ne peux-tu sur nous, si tu plais même atu saints!

Malc annonce an vieillard censeur de sa Jeunesse Qu'il va de ses aïeux recueillir la richesse ; Qu'il tâche d'empêcher que des biens assez grands Ne soient mal dispensés par d'avares parents; Qu'il veut fonder un doitre , et destine le reste A vivre sansédat , toujours simple et modeste , Donnant un saint exemple , et par ses soins pieux Peut-être plus atilé au siède qu'en ces lieux.

Mon fils, dit le vieillard, il &ut qu'avec franchise Je vous ouvre mon cœur touchant votre entreprise. Oïl vous exposez-vous? et qu'allez-vous tenter? En de nouveaia périls poijffquoi vous rejeter? De triompher toujours seriez- vous bien capable? Ah ! si vous le croyez , l'orgueil vous rend coupable ; Sinon votre imprudence a déjà mérité Les reproches d'un Dieu justement irrité. Fuyez , fuyez , mon fils , le monde et ses amorces : li est plein de dangers qui surpassent vos forces. Fuyez l'or*, mais fuyez encor d'autres appas : On ne sort'qu'en fuyant vainqueur de ces combats. La paix que nous goûtons a-t>elle moins de charmes? Quoi! vous lul^rderiez le fruit de tant de larmes , Et celai de ce sang qu'un Dieu versa pour vous t Aces mots le vieUlard se jette à ses genoux.

Halcle quitte en pleurant; triste et fimeste absencel II abandonne au sort sa fragile innocence , S'engage en des chemins pleins de périls , et longs. D'Ëdesse à Béroé sont de vastes sablons : L'astre dont les dartés sont esclaves du monde

KO nom le recadl de Poésiet chrétieHne* et dieeraes de M. de Bricmie. composa le poème de Saint Malc, d'après tes iostanoes de Measieun de Port-Rojal. Voyez à ce sqjet notre BisMre ée la vie et des ouvrages de la Ftmtaine.

Parcourt avec ennui cette plaine inféconde : S'il y voit quelque objet , c'est un objet d'horreur. Maint Arabe voisin y portait la terreur. Du passant égorgé le corps sans sépulture D'un ventre carnassier devenait la pâture. On voyait succéder, en ces cruels séjours , Aux brigands les lions , aux lions les vautours. Marcher seul en ces lieux eât eu dé l'imprudence. La fortune joint Malc à des gens sans défense : Peu de jeimesse entre eux , force vieillards crainlirs , Femmes , fimiille , enfants aux cœurs déjà captifs. Ils traversaient la plaine aux zéphyrs inconnue : Un gros de Sarrasins vient s'offrir à leur vue , Milice du démon , gens hideux et hagards , Engeance qui portait la mort dans ses reganis. La cohorte du saint d'abord est dispersée : Equipages , trésors , jeune épouse est laissée. Telle fuit la colombe , oubliant ses amours , A l'aspect du milan qui menace ses jours ; Telle l'ombre d'un loup dans les verts pâturages Écarte les troupeaux attentifs aux herbages. Les compagnons de Malc, épandus par ces champs « Tombaient sans résister sous le fer des brigands. De toutes parts l'horreur régnait en ce spectacle ; La proie apportait seule au meurtre de l'obstacle. • Ceux que l'amour du gain tira de leur foyer Perdaient d'un an de peii^e en un jour le loyer. Les pères chargés d'ans , laissant leurs tendres gages, Fuyaient leur propre mort en ces funestes plages , Et pour deux jours de vie abandonnaient un bien Près de qui vivre un siècle aux vrais pères n'est rien. L'amant et la compagne à ses vœux destinée Quit^ient le doux espoir d'un prochain hyménée : Malheureux t l'un fuyait; on eût vu ses amours Lui tendre en vain les bras implorant son secours.

Une dame encor jeune , et sage en sa conduite , Aux yeux de son époux dans les fers fut réduite. Le mari se sauva regrettant sa moitié : La femme alla servir un maître sans pitié , Au dief de ces brigands elle échut en partage. Cet homme possédait un fertUe héritage , Et de plusieurs troupeaux dans l'ardente saison Vendait à ses voisins le croit et la toison. Notre héros suivit la dame en servitude. Ce fut lors , mais trop tard , que pour sa solitude , Pour son cher directeur et ses sages avis , Il reprit des transports de pleurs en vain suivis. Forêts , s'écriait-il , retraites du silence , Lieux dont j'ai combattu la douce violence , Angéliques dtés d'où je me suis banni , Je vous ai méprisés , déserts , j'en suis ptmi. Ne vous verrai-je plus? Quoi I songe , tu t'envoles ! O Malc ! tu vois le fruit de tes desseins frivoles !

LA tlAPTIVITÉ DE SAINT MALC.

Verse des pleun amers , puisque ta t'es privé De ixs pleurs bienheureux où ton cœur 8*est lavé. Ainsi Malc regrettait sa fortune passée. Cependant des brigand^ la proie est entassée. On Temporteà grand bruit : ils s'en vont triomphants. Leur dief voulut que Malc adorât ses enfents , Honneur dont on ne doit s'attribuer les marques Qu'en voyant sous ses pieds les tètes des monarques. Un Arabe exigea ce superbe tribut.

Si Malc s'en défendit , s'il l'osa , s'il le put, S*il en subit la loi sans peine et sans scrupule , G*est ce qu'en ce récit l'histoire dissimule \ Bien qu'à peine la dame achevât son printemps , Que son teint eiU des jours aussi fhiis qu'édatants , L'Arabe n'en fit voir qu'une estime légère : Il lui donna l'emploi d'une simple bergère , Avec Malc l'envoya pour garder ses troupeaux. Bientôt entre leurs mains ils devinrent plus beaux.

Le saint couple cherchait les lieux les pltis sauvages, S'approchait des nochers, s'éloignait des rivages; Lui-même il se fuyait; et jamais dans ces bois Les échos n'ont formé de concerts de leurs voix. Aux jours où l'on foisail des vœux pour l'abondance, Us ne paraissaient point aux jeux ni dans la danse : On ne les voyait point à lentonr des hameaux Mollement étendus dormir sous les ormeaux. Les entretiens oisifs et féconds en malices , Du mercenaire esclave ordinaires délices , Étaient fuis avec soin de nos nouveaux bergers ; Ils n'enviaient point Theur des troupeaux étrangers. Jamais l'ombre chez eux ne mit fin aux prières , Ni la main du Sommeil n'abais«a leurs paufHères. La nuit se passait toute en vœux , en oraison.

Dès que l'aube empourprait les bords de l'horizon , Ils menaient leun troupeaux loin de toutes approches. Malc aimait un ruisseau coulant entre des roches. Des cèdres le couvraient d'ombrages toujoiffs verts : Ils défendaient ce lieu du chaud et des hivers. De degrés en degré<< l'eau, tombant sur des marbres. Mêlait son bruit aux vents engouffrés dans les aii>res. Jamais désert ne fut moins connu des humains ; A peine le soleil en savait les chemins. La bergère cherchait les plus vastes campagnes : Là ses seules brebb lui servaient de compagnes ; Les vents en sa faveur leur offraient un air doux;

* n non lemblfi qoe le récit de saint Mile, tel que laint Jé- Tflme le rapporte , ne dlaaimule rien. Le TOici : Pei-veHimus ad htierkrem soliUidhiem ubi domkiam 4iàerotque ex more genliê adorare iusti, eervices fleetimus. Nous taisons cette remanioe précisément parce que la Fontaine a suivi très-exactement le récit de saint Malc U s'est montré en yers historien exact, et n'a pas usé ici du privilège qu'Horace accorde aux poètes.

Le ciel les préservait de la fureur des loups , Et, gardant leurs toisons exemptes de rapines , Ne leur laissait payer nul tribut aux épines. Dans les dédales verts que fermaient les balliers, L'herbe tendre , le thym , les humbles vîoliers , Présentaient aux troupeaux une pfttnrecxqaise. En des lieux découverts notre bergère assise Aux injures du hâle exposait ses attraits , Et des pensers d'autrui se vei^eait sur ses traits. Sa beauté lui donnait d'étemelles alarmes. Ses mains avec plaisir auraient détniit ses diarmes : Mais, n'osant attenter contre l'œuvre des deux, Le soleil se chargeait de ce crime pieux. O vous, dont la blancheur est souvent empnmtée. Que d'un soin différent votre âme est agitée 1 SI vous ne vous vouiez priver d'un' bien si dons , De ses dons naturels au moins contentez-vous.

Tandis que la bergère en extase ravie Priait le saint des saints de veiller sur sa vie , Les ministres divins veillaient sur son troupeau. Quelquefois la quenouille et Tartiste fàseaa Lui déUissaient l'esprit , et pour reprendre haleine De ses propres moutons elle filait la laine. Pendant qu'elle goûtait ce plaisir innocent , Tournant parfois les yeux sur son troupeau pnssant: Que vous êtes heureux , peuple doux I disait-dle ; Vous passez sans pécher cette course mortelle. On loue en vous voyant celui qui vous a faits : Et nous , de qui les cœurs sont enclins aux forfvts, Laissons languir sa gloire , et d'un faiMe snflh^^ Ne daignons relever son nom ni son ouvrage. Chères brebis, paissez ; cueillez Yheihe et les fleors. Pour vous l'aube nourrit la terre de ses pleurs. Vivez de leurs présents : inspirez^nous Tenvie D'éviter les repas qui vous coûtent la vie. Misérables humains , semence de tyrans.

En quoi différez-vous des monstres dévorants? Tels étaient les pensers de la sainte héroïne.-

Pour Malc , U méditait sur la triple origine De rhomme florissant, déchu , puis rétabli. Du premier des mortels la faute est en oubli : Le del pour Ludfer garde toujotns sa haine. Dieu tout bon , disait Malc , si ton fils p^ sa peine M'a sajivé de l'enfer, m'a remis dans mes droits, Garde-moi de les perdre une seconde fois. Fais qu'un jour mes travani par leur fin te ooarooiMflt Je suis dans les périls , mille maux m'environnent , L esclavage , la crainte , un maître menaçant; Et ce n'est pas enoor le mal le plus pressant. Tu m'as donné pour aide au fort de la toomente Une compagne sainte, il est vrai, mais charmante; Son exemple est puissant ; ses yeox le mmi aussi :

POEME

De CQoâaat les mieiis, Seigneur, prends le soad.

Le dd eoniblait de dons cette hamhle modestie. L^âme de nos bet^rs da péché garantie Ne se eontentait pas de i avoir évité. Qa*ayons«noo8 , disaient-ils, JDsque-là mérité? Noua te sommes, Seigneur, serviteurs inutfles. iLkie-iious, rends nos cœurs en vertus plus fertiles -, FaisHU>us suivre la main qui nous a secourus. Ta combattis pour nous , tu souffris , tu mourus.; Nous vivons, nous passons nos jours dans l'espérance : Nos délices feront le prix de ta souffrance. Ne nous ferafr^u point imiter ces travaux f Quand auras-tu , Seigneur , tes enfants pour rivaux? Si cette ambition te semble condamnable , Cest Tamour qui la cauae ; il rend tout pardonnable. Oui, Seigneur, nous Taimons, nous Tosons protester : Mais sî Teffiet ne suit , que sert de s'en vanter? D fiiat porter ta croix, godter de ton calice, GoDTrir son firoDt de cendre, et son corps d un ctlioe.

Tandis qulls se mataient par ces saintes rigueurs , Léon troupeaux prospéraient aussi bien que leurs cœurs. L'Arabe en profitait sans en savoir la cause. Ce brigand , pour le gain employant toute chose , Voalut les engager par de plus (brts liens. D cmt que de s*enfiiir ayant mille moyens , Us se pourraient enfin soustraire à Tesclavage ; Quil fUlait Joindre aux fers les nœuds du mariage : Leur amour lui serait un gage suffisant. Les doux firuits dont Thymen leur ferait un présent Augmenteraient ses biens, l'auraient eueorpoor maître. Humains, cruels humains , fiiut-il procurer Tétre Afin qoe ce bienfait enchaîne un innocent? Et ne se saurait-il affranchir en naissant? ' L'Arabe , ayant ainsi double profit en vue , Donne aux chastes bergers une alarme imprévue ; Lear propose à tous deux un Ken plein d'iMnreur.

Ne nous ftds point , dit Maie , tomber dans oette erreur : Cdle que tu me veux joindre par Thyménée D'on légitime époux suivait la destinée. Tu la lui vins ravir; tu le pus par ta loi. Nous ne nous plaignons point de nos fers ni de toi. Redouble la rigueur d'un joug involontaire : Hais puisque notre Dieu nous défend Tadultère , Laisse-nous résister à ton vouloir impur. Notre innocence t'est un gage bien plus bût, Qud service attends-tu de nous , quand notre zèle N'aura pour fondement qu*une ardeur criminelle ? Si tu crains qu'étant bons nous ne quittions tes champs , Te fiefts-tu sur nous quand nous serons méchants?

L^Arabe à ce discours se sent transporté d*ire.

Vil esclave , dit-il , tu m'oses contredire !

Meurs on cède ; obéis , et garde désonnais

De m'alléguer ton Dieu , que je ne crus jamais^

Aussitôt de son glaive il dépouille la lame ;

Et Malc épouvanté s^approche de la dame.

Le soir, on les.enlierme en un lieu sans dartés :•

Leur mariage n'eut que ces formalités.

On n'y vit point d'Hymen ni de Junon paraître.

Frivoles déités qui noua devez votre étre«

Vous n'accourûtes pas : comment Tauriez-vous pu ?

Vous n'êtes que des noms dont le charme est rompu.

Notre couple étant seul eut recours aux prières.

Tous deux avaient besoin de grâces singulières.

Us ne s'étaient point vus encor dans ces dangers :

Non que , portant leurs pas loin des autres bergers ,

L'enfer n'eût quelquefins leur perte conspirée ;

Mais des yeux du Seigneur leur conduite éclairée

Ne s'écartait jamais de la divine loi.

Le berger oette nuit se défia de soi.

Sa crainte , incontinent de désespoir suivie ,

Pour sauver sa pudeur mit en^danger sa vie :

Et le*mème couteau qui dans mille besoins

L'aidait à s'acquitter de ses champêtres soins ;

Ce couteau , dis-je, allait du saint couper la trame :

L'hnprudent Bfalc, voulant mettre à couvert son Ame,

S'en allait de sa main la livrer au démon ;

Fureur qui n'était pas indigne de pardon.

La lueur de Tader avertit la bergère.

Que vois-je? cria-t-elle. O dell qu'allez- vous foire? Je vais , répondit Malc , prévenir les combats D'un œil toujours présent, et toujours plein d'appas. Nous ne nous fuirons plus : notre âme est condamnée Aux dangers qu'à sa suite entrataie l'hyménée. Malgré nous désormais nous vivrons en commun ; Densjkarcs nous hébergeaient, nousn'en auronsplos qu'un. Hélas I qui l'aurait cm que cette inquiétude Nous chercherait au fond d'une âpre solitude 1 J'appréhende à la fin que le ciel irrité N'abandonne nos cœurs à leur fragilité.

Cette fiiute entre époux nous semblera légère.

11 fiiut espérer mieux , dit la chaste bergère ; Dieu ne quittera pas ses enfants au besoin. Si mon sexe est firâigile , il en prendra le soin. Vous ai-je donné lieu d'en être en défiance ? Qu'ai-je fidt pour causer cette injuste croyance? Votre soupçon m'outrage , et vous avez dû voûr Que je sais sur mes sens garder quelque pouvoir. Quand mon cœur aiurait peine à s'en rendre le maître ,^ Étes-vous mon époux? et le pouvez- vous être? Nous a-t-on pu lier sans savoir si la mort M'a ravi ce mari qui m'attache à son sort? Vous vous alarmez trop pour un vain hyménée.

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