LA CAPTIVITÉ DE SAINT MALC
Je vous rends cette main que vous ni*avez donnée. Dissimulez pourtant, feignez, comportez-vous Gomme frère en secret , en public comme époux. Ainsi vécut toujours mon mari véritable ; Et si la qualité de vierge est souhaitable , Je la suis *< : j'en fis vœu toute petite encor. Malgré les lois d'hymen j'ai gardé ce trésor. Après ravoir sauvé d'un amour légitime , Voudrais-je maintenant le perdre par un crime? Non , Maie; je ne crois pas que le ciel le souffrit. Il m'en empêcherait, quelque appât qui s'offrit. Ne craignez plus , vivez ; TÉlernel vous Tordonne. Estimez- vous si peu cet éire qu'il vous donne ? Votre corps est à lui ; tes mains Font façonné : Le droit d'en disposer ne vous est point donné. Quelle imprudence à vous de finir votre course Par le seul des péchés qui n'a point de ressource ! Toute faute s'expie ; on peut pleurer encor : Mais on ne peut plus rien , s'étanl donné la mort. Vivez donc; et tâchons de tromper ces barbares.
Le sahit ne put trouver de termes assez rares Pour rendre grâce au del , et louer cette sœur Dont la sagesse était égale à la douceur. Cette nuit s'acheva comme les précédentes : Dieu leur fit employer en prières ardentes Des moments que l'on croit innocemment perdus Quand le somme a sur nous ses charmes répandus.
Le lendemain l'Arabe en ses champs les renvoie. Là montrant aux bergers une apparente joie, Les larmes , les soupirs , et les austérités , Quand ils se trouvaient seuls faisaient leurs voluptés. En eux-mêmes souvent ils cherchaient des retraites. On ne s'aperçut point de ces peines secrètes. Chacun crut qu'ils s'aimaient d'un amour conjugal. Aucun plaisir au leur ne semblait être égal. On se le proposait tons les jours pour exemple ; Et lorsque deux époux étaient conduits au temple , Que le ciel , disait-on , afin de vous combler , Fasse à l'hymen de Malc le vôtre ressembler I
Le saint couple à la fin se lasse du mensonge ; En de nouveaux ennuis l'un et l'autre se plonge. Toute feinte est sujet de scrupule à des saints : Et , quel qucLSoit le but où tendent leurs desseins , Si la candeur n'y règne ainsi que Tinnocence , Ceqn'ilsfontpourunbienleursembleêtre une offense.
*l\j^Je la suit daiu la premlèra édiUoo et dam celle des OEuvrêê diverte* de 1729, et c'est ainsi qu'a écrit la Fontaine. Dans les éditions modernes on a mis je le suis , ce qui est plus conforme A la règle des grammairiens : mais on sait que madame de Sévigné, malgré les remontrances de Ménage , se montrait sciemment rebelle A cette règle.
Malc à ces sentiments donnait m jour des pteurs: Les larmes qu'il versait faisaient oourbo' les fleurs. Il vit auprès d'un tronc des légions nombreuses De fourmis qui sortaient de leurs cavernes creuses. L'une poussait im faix ; l'autre prêtait son dos : L'amour du bien public empêchait le repos. Les che6 encourageaient diacnn par leur exemple. Un du peuple étant mort , notre saûnt le contemple En forme de convrâ soigneusement porté Hors les toits fourmillants de l'avare cité\ Vous m'enseignez , dit-il, le diemîn qu'il faotsuirrr Ce n'est pas pour soi seul qu'ici-bas on doit viTre ; Vos greniers sont témoins que chacune de vous Tâche à contribuer au commun bien de tous. Dans mon prmnier désert j'en pouvais autant foire; Et sans contrevenir aux vœux d'un solitaire, L'exemple , le conseil , et le travail des mains, Me pouvaient rendre utile à des troupes de saints: Aujourd'hui je languis dans nn lâche esclavage; Je sers pour conserver des jours de peu d'usage. Le monde a bien besoin que Malc respire encor! Vil esclave, tu mens pour éviter la mort! Que ne résistais-tu , quand on força ton âme A se voir exposée aux beautés d'une femme? Lorsqu'il ne fut plus temps tu courus au trépas. Quilte , quitte des lieux où Christ n'habite pas. Avec ses ennemis veux-tu passer ta vie?
Il déclare à la sainte aussitôt son envie, Va s'asseoir auprès d'elle , et lui parle en ces mots: Ma sœur , je me souviens que vos sages propos Déjà plus d'une fois m'ont retiré de peine. Naguère , en conduisant mon troupeau dans la plaine, Je songeais à l'état où le sort nous réduit. Quelle est de nos travaux l'espérance et le fruit? Bien que de prolonger le cours de nos misères, Et vieillir , s'il se peut, sous des ordres sévères. VoilÀ dedans ces lieux le but de notre emploi. Nous y vivons pour vivre; est-ce assez? ditesmoi. Faut -il pas consacrer à Tauteur de son être Tous ses Boios , tout son temps , enfin tout ce qu'un maître Et qu'un père à la fois uniquement chéri Exige de devoirs d'un couple favori?
Dieu nous comble tous deux de ses faveun célestes: U nous a dégagés de cent pièges funestes. Sa grâce est notre guide ainsi que notre appui- Nous ne persévérons dans le bien que par lui. Allons nous acquitter de ce bienfait immense. Ici le jour finit , et puis il recommence,
* Cette desoripUon do travafldeiftNinBiieit Induite du râctt de laint Malc dans laint Jérdme. MaOïleu VMnbt, qi^l ig^ cela , T a vu une preuve du génie obscrvaleor de la Fontaine Voyei à ce sujet noUw Histoire de la He et des wvragu ié la Fontaine
POEME
Sans qneiMKis bé&MoDB le saint nom qu'à demi, Ne^iTant pas pour Diea, mais pour son ennemi. Ma tœor , si 00» cbercbioDs de phu doucei demeores? Je voDS ai fait rédi quelquefois de ces heures Qu*en des lieux séparés de tout profane abord Je passais à louer l'arbitre de mon sort : Alors j'ayais pitié des heureux de ce monde. Maintenant j'ai perdu cette paix si profonde ; Mon cœur est agité malgré tous vos avis. Je ne me repens pas de les avoir suivis. Mais enfin jetez rœil sur l'état où nous sommes : Voos êtes exposée aux malices des hommes; Je n'ai (dus de mes bois les saintes voluptés. Ne reviendront-ils point ces biens que j'ai quittés? Ah ! si vons jouissiez de leur douceur exquise ! La foite, direz-yous, ne nous est pas permise : De notre liberté l'Arabe est possesseur. Et quel droit a sur nous un cruel ravisseur? Brisons ses fers ; fuyons sans avoir de scrupule : Le mal est bien plus grand lorsque Ton dissimule. Quelque prétexte qu'ait un mensonge pieux , Il est toujours mensonge , et toujours odieux. Allons vivre sans feinte en ces forêts obscures Où f ai trouvé jadis des retraites si sâres. Ne tentons plus le ciel : ayons une humble peur. Je vous promets des jours tout remplis de douceur. D se tut. Aussitôt la prudente bergère Approuve les conseils que le saint lui suggère, n bit choix de deux boucs les plus grands du troupeau, Les tue , ôte les chairs , change en outre leur peau. Notre couple s'en sert à traverser les ondes Dont il fellait franchir les barrières profondes. Le courant les poussa bien |om sur l'autre bord. Tous deux marchent en hâte où les guide leur sort. Ils avaient achevé quatre stades à peine , Quand , Urahis par leurs pas imprimés sur l'arène , Us entendent de loin des chameaux et du bruit , Tournent tête , et , voyant que leur maître les suit , Se pressent , mais en vam ; tout ce qu'ils purent faire Fut de gagner un antre affreux et solitaire , Triste séjour de Tombre : en ses détours obscurs Régnait une lionne, hôtesse de ses murs. Elle y conçut un faon , unique et tendre gage Des brillantes ardeurs du roi de cette plage. Mère nouvellement, on Teût vue allaiter Celui qu'elle venait en ces Ueux d'enfanter. Mais comment l'aU-on vue? à peint la lumière Osait franchir du seuil la démarche première. Par cent cruels repas cet antre diffamé Se trouvait en tout temps de carnage semé. Le saint couple firémit , et s arrête à rentrée : Us n'osent pénétrer cette horrible contrée ; Us cherchent quelquç coin en tâtant , et craintifs. L'Arabe croit dqà tenu* ses fogitife.
U n'avait avec lui pour escorte et pour guide
Qu'un esclave fidèle , adrmt , et peu timide.
Va me quérir , dit-il , ce couple qui s'enfuit.
Le cimeterre au poing, l'esdave entre avec bruit.
La lionne l'entend, rugit , et pleine d'ire
Accourt, se lance à lui , l'abat , et le déchire.
De son séjour si long le maître est étonné ;
Et d'un courroux aveugle aussitôt entraîné ,
Est-ce crainte ou pitié , dit-il , qui le retarde ?
Quoi ! je n'ai pas encor cette troupe fuyarde !
Enfants de l'infortune , esprits nés pour les fers ,
Je vous irai chercher tous trois jusqu'aux enfers.
Dans le gouffre à ces mots l'ardeur le précipite.
Sa colère a bientôt le sort qu'elle mérite.
A peine il est entré que les cruelles dents
Et les ongles félons s'impriment dans ses flancs.
Les saints, loin d'en avoir une secrète joie,
Du parti le plus fort craignent d'être la proie ,
Font des vœux pour l'Arabe , et tous deux soupirants
Souhaitent un remords du moins à leurs tyrans :
Mais des suppôts de Bel Tâme aux feux consacrée ,
Victime nécessaire , à l'enfer est livrée.
Le maître et son esclave , attendant le trépas',
Gisent ensanglantés : la mort leur tend les bras.
La cruelle moitié du monstre de Libye
Traîne en ses magasins leurs deux corps , où la vie
Cherche encore un refuge , et quitte en gémissant
Les hôtes que du del elle obtint en naissant.
Le lionceau se baigne en leur sang avec joie.
Il ne sait pas rugir , et s'instruit à la proie.
Digne de ces leçons , il commence à goôter
Les meurtres qu'il ne peut encore exécuter.
Après quil a joui du crime de sa mère ,
Et qu'ils ont assouvi leur faim et leur colère,
La lionne repense à ces actes sanglants ,
Emporte en d'autres lieux son faon avec les dents ,
Quitte l'obscur séjour; et se sentant coupable,
Encor que faite au meurtre et de crainte incapable ,
Elle fuit , et confie aux plus âpres rochers
Du cruel nourrisson les jours , qui lui sont chers.
Malc cherche aussi bien qu'elle un plus certain asile : L'abord de ce séjour lui semble trop focile. L'odeur des animaux , la piste de leurs pas, La vengeance et le bruit de ces cruels trépas, Tout lui fait redouter qu'une troupe infidèle N'évente les secrets que cet antre recèle, Ne trouve l'innocent , en cherchant les auteurs De Tattentat commis sur ses persécuteurs. La faim même , qui rend les saints ses tributaires , Fait sortir nos héros de ces lieux solitaires. Loin du peuple profeneils vont finir leurs jours. Un bourg de peu de nom fait enfin leurs amours. Là le couple pieux aussitôt se sépare.