IV
Comme Sylvie honora de sa présence les dernières chansons d'un cygne qui se mourait, et des aventures du cygne.
^ J'eusse Gontinué mes plaintes , si le son d*un luth ne les eût interrompues. Comme j'aime extrêmement l'harmonie , je quittai le lieu où j'étais pour aller du côte que le son se faisait entendre. Lycidas me suivit ; et lui ayant demandé ce que ce pouvait être, il me dit que Sylvie , ayant appris qu'un cygne de Vaux s'en allait mourir, avait envoyé quérir Lambert ' en diligence, afin de faire comparaison de son chant avec celui de ce pauvre cygne. Ce n'est pas , ajouta Lycidas, que tous les cygnes chan* tent en mourant. Bien que cette tradition soit fort ancienne parmi les poètes , on en peut douter sans impiété, aussi bien que de plusieurs autres articles de leur croyance. Afin de t'expliquer ceci , tu as lu sans doute que Jupiter emprunta autrefois le corps d'un cygne pour approcher plus facilement de Leda; et parceque, lui ayant chanté son amour sous cette figure , elle en fut touchée , et que Jupiter reprit incontinent la forme de dieu , il ordonna , en mémoire de cette aventure , qu'autant de fois que l'âme du cygne où il avait logé passerait d'un animal de la même espèce en quelque autre corps , cet animal chanterait si mélodieusement que cEacun en serait charmé. Or, je m'imagine que quelque ancien poète en ayant entendu chanter un , cela a donné lieu à l'opinion qui est répandue dans leurs livres pour tous les autres.
Tandis que Lycidas m'entretenait de la sorte, nous vîmes arriver Sylvie , accompagnée des Grâces et d'un très-grand nombre d'Amours de toutes les manières. Elle s'assit dans un feuteuil , sur les bords du canal où était le cygne ; etaussitdt Lambert, ayant accordé son téorbe ',
■ Ce fragment et tuos ceux qui suivent, Jtuqo'aa neuvième eidushrement, n'odt poiot été publiés par la Fontaine, et n'ont été imprimés qu'après sa mort dans le recueil de ses œnvrps diverses publié en 1729. page 320 à 316. Le neuvième fragment avait paru même avant les trois qui piéoèdeot , et fut Inséré à la suite du premier recueil de contes que publia la Fontaine en I06S.
•Musicien célèbre.
" Le téorbe est une sorte de lutb à deux manches, dont le second, qui est plus long que le premier, soutient les deux
chanta un air de sa façon qui était admirablement beau, et le chanta si bien, qu'il mérita d'être loué de Sylvie, et fut ensuite abandonné aux louanges de tous ceux qui étaient présents. L'un l'appelait Orphée; l'autre , Amphion : il y en eut même qui s'étonnèrent de ce qu'Oronte, voulant làire bâtir un palais, n'avait pas foit marché avec lui , disant que les pierres se seraient venues ranger d'elles-mêmes au son de sa voix , sans qu'il eût été besoin de tant de bras et de machines. Enfin on* crut que le cygne n'oserait chanter après lui. Il chanta toutefois, et chanta véritablement assez bien ; mais , outre que c'était en une langue qu'on n'entendait point , il fut jugé de beaucoup inférieur à Lambert ; et Sylvie , ne jugeant pas à propos de le voir mourir, se fut promener d'un autre côté.
Chacun la suivit, hormis Lycidas et moi. Si bien qu'étant demeurés seuls , je le remis sur le disœurs qu'il avait quitté , et lui demandai s'il était possible que le cygne eût été autre chose qu'il n'était, et s*il serait encore autre chose dorénavant. Pour te faire entendre tout ce mystère, me répondîit-il, il faut que je le prenne d'un peu plus haut. Et, après avoir toussé trois ou quatre ibis, il commença de cette sorte :
Ce que tu vois d'animaux et d'bnmaios Troque sans cesse, et devient autre dxwe; Toute âme passe en diiïérentes mains :
Telle est la loi de la métempsycose, Que le Sort tient en ses livres enclose. Car ici-bas il aime à tout changer, Selon qu'il veut nos esprits héberger.
L'âme, d^habit bien ou mal assortie , D'un roi se vét en sortant d'un berger , Puis d'un berger, étant du roi sortie.
Je le sais d'A polie» , vrai trésor de docUîne , Berger, devin , architecte, et chanteur , Et docteur En médecine; Tantôt portant le jour en différents quartiers , Tantôt faisant des vers en Thonnenr de Sylvie. Je ne m'étonne pas, ayant tant de métiers ,
dernières cordes, qui rendent le son pliu gnTe. Oa w ternit souvent de cet instrument sous Louis XIV pour acooopigBer la voix. Le dicUouuaire de l'Académie française de 1695. t D. p. 518. nous apprend (pi'alon on prononçait oonifflonéaiesl tuorbe.
SONGE DE VAUX
SU a peine à gagnw sa vie.
n m'a donc dit ce matin.« Venant voir notre malade :
Ce pauvre cygne achève son destin ; I^e lai donnez plos rien qu'un petit de panade ;
Car il est mort, autant vaut, rentends mort selon tous : que sertril qu'on vous flatte? Comment, monsieur I ai-je dit aussitôt, Ne remuer ni pied ni patte N'est pas, selon vous- m^e, être mort comme il fout? Non, mVt-il répondu : puis, faisant une pause, D ma déduit au long cette métempsycose : Or voici comme va la chose.
Sans user de fiction, Ce cygne était Amphion Qui hâtit Thëbe au doux son dç sa lyre. On ne m*a pas voulu dire Ce quil était avant ce jour , Ces! un trop grand secret : il te doit donc sufi&re Qoe son âme a depuis animé tour à tour Des corps mâles et femelles , Des plus beaux et des plus belles -, Des animaux fort jolis , Mignons, bien feiis, et polis ; De fort aimables personnes, Bien fiâtes, douées, mignonnes , Point de nains, point d'avortons -, Pen de loups, force moutons ; Certain oiseau qui caquette , Un héros , une coquette , Un amant qui de tristesse La tête en quatre se fendit -, , Un antre qui se pendit A la porte de sa maltresse ; Des philosophes, des badins ; Deux on trois jeunes blondins , Cinq ou six beautés insignes Ayant de beaux cheveux blonds , Et les cous non pas si longs
Que des cygnes, Mais aussi blancs, sans mentir.
Enfin cette âme, au partir Da corps d'une beauté qui chantait comme un ange , En entrant dans ce cygne eut une peur étrange , Croyant avoir pour maison
Un oison ; Sans se souvenir à l'heure D'une semblable demeure On jadis le roi des dieux , FoBT loger avec elle ayant quitté les deux , Se fit blanc comme un cygne , et donna dans la vue De Lède aux yeux si charmants.
Comment s'en fût souvenue
L'flme an bout de deux mille ans?
Et comment de chaque aventure
Se pourra-t-elle souvenir, Ne devant pas sitôt finir ,
A ce qu'Apollon asrare?
Elle doit, ce dit-il, entrer auparavant
Au corps du premier enfant
Que fera certaine belle.
Que Phyllis pour le présent On appelle.
. , Mais quand le cygne mourra , L'enfent, pourra-t-on dire, encor fait ne sera.
En ce cas, l'âme au plos vite , 4
En attendant que ce gîte
Se rencontre en son chemin , Peut loger dans des corps qui dès le lendemain,
Dans six mois, dans une année ,
Verront leur fin terminée.
Voilà ce qu'il m'en a dit :
Qu'on en Gausse son profit.
. Cela me suffit , dis^je à Lyddas ; mais le dieu qne vous me donnez pour caution de votre m^ tempsycose aurait-il bien pris la peine de visiter un cygne malade ? Comment ! repartit Lyddas moitié en colère , y a-t41 quelque chose dans Vaux dont Apollon ne doive avoir soin 7 Sais-tu qu'il a fait résolution de demander à Oronte le même emploi qu'A eut autrefois chea Admète? Car , pour t'en parler franchement,
n est las des vains travaux.
Il se rit des beaux ouvrages , Et veut par monts et par vaux , • Dans nos prés, sur nos rivages , Garder les montons de Vaux; Car on y gagne gros gages :
Aucun labeur n'y manque de guerdon * : Ce ne sont point les murs du roi Laomédon , Qui voulut pour néant, si j'ai bonne mémoire ,' Bâtir ces murs détruits par un décret fetal ; C'éUit un roi qui payait mal.
U n'est pas le seul en Thistoire.
Enfin Apollon a juré de ne plus faire de vers que quand Oronte et Sylvie le souhaiteront. II gouvernera leurs troupeaux ; il sera contrôleur de leurs bâtiments ; il conduira la main de nos peintres, de nos statuaires , de nos sculpteurs ; il t'inspirera toi-même, si tu écris pour plaire au héros ou à l'héroïne , et non autremenL Je
4 aéoompenie.
SONGE DE VAUX
souris là-dessas , et je prûd Lycidas de me mener en des lieux où je pusse Toir aïoore d'autres merveilles.
Acanthe, au sortir de l'apothéose d'Hercule, est mené dans une chambre oU les Muses lui apparaissent.
Mes conducteurs se lassant de me répondre surtout, et voyant qu'ils n'étaient pas sortis d'une question que je les faisais rentrer dans une autre, me tirèrent de ce lieu-là malgré que j'en eusse, et me firent passer dans une chambre voisine 9 dont les peintures et les divers ornements me parurent encore plus riches que ceux qui venaient de nous arrêter. Il y avait une alcôve à Fopposite des fenêtres ; le haut de la chambre était à l'italienne , et formait une espèce de voûte ouverte par le milieu, où l'on voyait un tableau qui représentait plusieurs figures s'élevant au ciel. Aux quatre coins de la voûte étaient comme quatre chœurs de musique 9 composés chacun de deux Muses si bien peintes y que je crus voir ces déesses en propre personne. J'y fus moi-même trompé , moi qui ne bouge de l'Héiicon. Ce lieu où je les trouvais y bien différent de leur séjour ordinaire , fit que je ne pus m'empêcher de leur dire :
Quoi t je voQs trouve id, mes divines maîtresses 1 De vos monts écartés vous cessez d'être hôtesses t Quel charme ont eu pour vous les lambris que je vois? Vous aimiez, disait-on, le silence des bois : Qui vous a fait quitter cette humeur solitaire? D'où vient que les palais commencent à vous plaire? J'avab beau vous chercher sur lesbords d'un ruisseau. Mais quelle fête cause un luxe si nouveau? Pourquoi vous vêtez-vous de robes éclatantes? Muses , qu'avez-vous fait de ces jupes volantes Avec quoi dans les bois, sans jamais vous lasser, Parmi la cour de Faune on vous voyait danser? Un si grand changement a de quoi me confondre. Pas une des neuf Sœurs ne daigna me répondre. Oronte, dit Ariste, occupe leurs esprits : Tantôt dans les forêts, tantôt sons les lambris. Elles fimt résonner sa gloire et son mérite. Voyez comme pour lui Melpomène mé^te ; Thalie en est jalouse, et ses paisibles sons
Valent bien quelquefois les tragiques chansons. Toutes deux au héros ont consacré leurs veilles : Elles n*ont ni beautés, ni grâces , ni merveSles, Que pour le divertir leur art ne mette au jour; Et chacunea pour but de lui plaire à son tour. Melpomène pour lui peint les vertus ramaînes ; L'antre imite toujours les actions humaines ; Ces couronnes, ce masque, expriment leurs emplois. Présentent à ses yeux ou le peuple on les rois. *La scène, lui montrant les héros ses semblables , Évoque leurs esprits enterrés sous les fables , Des climats de Thistoire en fait souvent venir , Et se va chez les morts de spectacles fournir.
n 7 a Id une lacane de quatre pages dans la manntrrit dt l'anteur.
Pendant cela je considérais toute la chambre; et entre les deux objets, celui des Muses me remplissait Tâme d'une douceur que je ne saurais exprimer. Elle était telle que celle que j*aî quelquefois ressentie, me voyant au milieu de ces déesses, sous le plus bel ombrage de THélicon , fisivorisé comme à l'envi de toute la troupe. J'étais ravi de les voir si fort en honneur, et tellement considérées chez Oronte, qu*on les avait logées dans l'une des plus belles chambres de son palais. Ce n'est pas qu'il y eût rien en cela qui me surprît, et qu'elles ne m'eussent entretenu dès auparavant de l'estime que ce héros avait pofir elles ; mais elles ne m'avaient point encore dit qu'il leur en eût donné cette marque : je témoignai la jcMe que j'en avais à mes conducteurs. Ariste , qui croyait être obligé de foire les honneurs de la maison, me dit qu'elles méritaient bien cet appartement. Nous ne savons pas, ajouta-t^l, si nous n'aurons point quelque jour besoin d'elles. Après tout, elles sont filles de Jupiter : nous ne voudrions, pour quoi que ce fût , qu'elles s'allassent plaindre de nous en plein consistoire des dieux. Vous n'avez jamais vu qu'on se soit repenti de l'accueil avec lequel on les a reçues. N'ont-elles pas fait de leur part tout ce qu'elles ont pu pour plaire à Oronte?
Leur troupe, en sa feveur pleine d'un doux ennui , Quand tout dort id-bas, travaille enoor pour loi : Il semble que le peintre ait eu cette pensée. Voyez Fautre plafond où la Nuit est tracée :
SONGE DE VAUX
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Celte dhinité, digne de tos aotels.
Et qui même en donnant fait do bien aoz mortels , Par de calmes vapeurs mollement soutenue^ La tête sm son bras, et son bras sur la nue , Laisse tomber des fleurs, et ne les répand pas ; Fleurs que les seuls Zéphyrs font yoler sur leurs pas. Ces parots qu'id-bas pour leur soc on renomme , Tout fraldiement cueillis dans les jardins du Somme, Sont moitié dans les airs, et moitié dans sa main ; Moisson pins que tonte autre utile au genre humain. Qa*eUe est belle à mes yeux cette Nuit endormie I Sans donte de T Amour son âme est ennemie ; Et ce frais embonpoint sar son teint sans pareil Marque un ferd apfdiqoé par les mams du Sommeil. Aiec tons ses appas, Taimable enchanteresse Laisse souvent veiller les peuples du Permesse i Cent doctes nourrissons surmontent son effort. Hélas I dis-je , pour moi je n'ai rien foit enoor * -, Je ne sois qu'écoutant parmi tant de merveilles : Me sera-t-il permis d^y joindre aussi mes veilles? Quand aund-je ma part d'un si doux entretien? YeîUez, Mnses, veillez^ le sujet le vaut bien.