DANSE DE L AMOUR
Je dormais d*un profond sommeil, et, en dormant, il me sembla que je me promenais à Maincy ^ , qui n'est pas loin de Vaux , et que , dans nn pré tout bordé de saules , j'apercevais Cythérée, l'Amour et les Grâces, avec les plus belles nymphes des environs, dansant au clair de la lune. L'assemblée me parut fort belle , et le bal fort bien éclairé : Un million d'étoiles servaient de lustres. Pour les violons, je n'y en entendis pas un : c'était aux chansons que Ton dansait. J'arrivai sur le poiutque l'Amour commença ces paroles:
L*autre jour deux belles Tout haut se vantaient Que, malgré mes ailes, Elles me prendraient.
* La FoDtaine n'avatt encore bit paraître que la traduction de rGonuque de Térence, ouTrage médiocret et qai n'avait produit aucune aensatloo.
* Maincy ert proprement le village de Vaux . qui n'est qu'un domaine. La population de ce village eit d'environ mBle habitaali. Upare de Maincy était Umitropiie de celui de Vaux.
Gageant que non , je perdis , Car Tune m^eut bientôt pris.
Aminte et Sylvie ,
Ce sont leurs beaux noms.
Le ciel porte envie
À mille beaux dons f A mille rares tré^rs Qu'ont leur esprit et leur corps.
Tout mortel, de Tune
Craint les blonds cheveux ,
De sa tresse brune
L'autre foit des nœuds, Par qui les dieux attachés Se trouvent fort empêchés.
Sylvie a la gloire
De m'avoir dompté ,
Et cette victoire
A fort peu coûté :
La belle n'eut seulement Qu'à se montrer un moment.
Autour de ses charmes
Me voyant voler ,
Vénus tout en larmes
Eut beau m'appeler :
Celui qui brûle les dieux Se brûle à de si beaux yeux.
Leur éclat extrême
A su m'enflammer.
Le sort veut que j*aime ,
Moi qui fais aimer; On m'entend plaindre à mon tour , Et l'Amour a de Tamour.
Ainsi dans la danse
Gupidon pleurait,
Et tout en cadence
Parfois soupirait, Priant tout bas les Zéphyrs D'aller porter ses soupirs.
Acanthfi se promène à la cascade : singulihre faveur qu'U y reçut du Sommeil.
Après que les Grâces se furent retirées , je me trouvai en état de continuer mes promenades, et d'achever de voiries raretés de ce beau
SONGE DE VAUX
séjour: 3 me fut pourtant impossible dequitter sitôt un endroit où il m'était arrivé des choses si étonnantes. J'y passai donc tout le reste de la nuit , repensant tantôt à la chanson de l'A* mour , tantôt aux beautés de Vénus et à celles des nymphes, et rappelant en ma mémoire leurs paroles, leurs actions , toutes les circonstances de l'aventure. Enfin je dis adieu à ces prés , et sortis du parc de Maincy , non point par le chemin qui m'y avait amené : j'en pris un autre, que je crus me devoir conduire en des lieux où je trouverais des beautés nouvelles. Cependant la nuit avait reployé partie de ses voiles, et s'en allait les étendre chez d'autres peuples. Quelques rayons s'apercevaient déjà vers l'orient.
Les premiers traits du Jour sortant du seul de Tonde Commençaient d'émaiUer les bords de notre monde ; Sur le sommet des monts Tombre s^éclaircissait ; Aux portes du matin la clarté paraissait ; De sa robe d'hymen TAurore éUît vêtue : Jamais telle à.Céphale elle n'est apparue. Je voyais sor son char éclater les rubis , Sur son temt le cinabre, et i*or sur ses habits : D\m vase de vermeil elle épanchoit des roses.
Qui n'eût jugé qu'elle s'était ferdée tout exprès, dans le dessein de me débaucher du service que j'ai voué au dieu du sommeil ? Les hôtes des Ikms, qui avaient chanté toute la nuit pour me plaire , n'étant pas encore éveillés, je crus qu'il était de mon devoir de saluer en leur place ce beau séjour; ce que je fis par cette- chanson:
Fontaines , jaillissez ; Herbe tendre , croissez Le long de ces rivages; Venez , petits oiseaux, Accorder vos ramages Au doux bruit de leurs eaux.
Vous vous levez trop tard ; L'Aurore est sur son char, Et s*en vient voir ma belle :
Oiseaux, chantez pour moi; Le dieu d'amour m'appelle , Je ne sais pas pourquoi.
Tandis que je fiiisais résonner ainsi les échos ,
le soleQ s'approchait très^nsiblementde notre hémisphère, et me découvrait, les unes après les autres , toutes les beautés du canton où mes pas s'étaient adressés.
Dans la plus brge deces allées, j'aperçois de lom une nymphe (ce mesemblait) couchée sous un arbre , en la posture d'une personne qui dort. J'étais tellement accoutumé à la vue des divinités , *que , sans m'effrayer en aucune sorte de la rencontre de ceUe<â , je résolus de m'approcher d'elle : mais, à la première démarche, un battement de cœur me présagea quelque chose d'extraordinaire. Je ne sais queUe émotion , dont Je ne pouvais deviner la caose, me courut par toutes les vemes. Et quand je fiis assez près de ce rare objet pour le reconnaître, je trouvai que c'était Aminte, sur qui le sommeil avait répandu le plus doux charme de ses pavots. Certes, mon étonnement ne fot pas petit ; mais ma joie fut encore plus grande. C^ belle nymphe était couchée sur des plantes de violette ; sa tète à demi penchée sur un de ses bras , et l'autre étendu le long de sa jupe. Ses manclies , qui s'étaient un peu retroussées par la situation que le sommeil lui avait fait prendre, me découvraient à moitié ses bras si polis. Je ne sus à laquelle de leurs beautés donner l'avantage , à leur forme ou à leur blandienr, bien que cette dernière fit honte à l'albâtre. Ce ne fut pas le seul trésor que je découyris en cette merveilleuse personne. Les Zéphyrs avaient détourné de dessus son sem une partie du linomple qui le couvrait, et s'y jouaient quelquefois parmi les ondes de ses dieveux. Quelquefois aussi , comme s'ils eussent voulu m'obliger , ils les repoussaient. Je laisse à pensersimes yeuxsurent profiter de leurinsolence: c'était même une fisiveur singulière de pouvoir goûter ces plaisirs sans manquer an respect' h n'entreprendrai de décrire ni la blancheur ni les autres merveilles de ce beau sein, ni Fadmirable proportion de la gorge , qu'il était aisé de remarquer malgré le linomple , et qu'une respiration douce contraignait parfois de s'enfler. Encore moins feraije la description du visage; car que pourrais-je dire qui approchât de la délicatesse des traits , de la fraîcheur du teint, et de son éclat ? En vain j'emploierais tout ce qu'il y a de lis et de roses; en vain jecherche*
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rais des comparaisons jusque dans les asires : tout cela est foible , et ne peut représenter qu'imparfiûtement les charmes de cette beauté diviue. Je les considérai longtemps avec des transports qui ne peuvent s'imaginer que par ceux qui aiment Encore est-ce peu de dire transports; car /si ce n'était véritable enchantement , c'était au moins quelque chose qui en avait l'apparence: il semblait que mon âme fut accourue tout entière dans mes yeux. Je ne songeai plus ni à cascades ni à fontaines ; et comme, au commencement de mon songe, j'avais oublié Aminte pour Vaux, il m'arriva en échange d'oublier Vaux pour Aminte , dans ce moment. Tandis que mes yeux étaient occupés à un exercice si agréable , je ne sais quel démon (le dois^'e appeler bon ou mauvais?), je ne sais, dis-je, quel démon me mit en l'esprit qu'il n'était pas juste que tout le plaisir fût pour eux ; que ma bouche méritait bien d'en avoir sa part; enfin , qu'un baiser cueilli sur celle d'Aminie devait être une chose infiniment douce , etaussi douce que pas une de ces délices dont l'Amour récompense ceux qui le servent fidèlement. D'un autre côté , la raison me représentait que c'était se mettre au hasard de fâcher Aminte, et que, l'éveillant, je détruirais mon plaisir moi-même. Ces dernières considérations furent les plus fortes : le respect et la crainte ne m'abandonnèrent point dams cette occasion périlleuse.
Enfin un rossignol éveilla la belle , qui , s'étant levée avec précipitation , me regarda d'un œil de colère, et voulut s'enfuir sans daigner me dire aucune chose. Je crois que l'étonnement et la honte lui fermaient la bouche , car elle s'aperçut incontinent du désordre que les Zéphyrs avaient fait autour de son sein. Je la retins par la jupe; et après avoir fléchi un genou : Je ne sais pas, dis-je , en quoi mes yeux peuvent vous avoir offensée ; il n'y a que vous au monde qui vouliez défendre jusqu'aux regards. Les dieux , qui savent le plaisir que j'ai à vous contempler , m'en ont donné des commodités que je n'avais point encore eues : aurais-je négligé cette faveur ? Encore n'en ai-je pas tiré tout l'avantage que je pouvais: il m'était aisé de cueillir un baiser sur vos yeux et sur votre bouche.
Ces lèvres , où les cieux ont mis tant de merveilles ,
Auraient pu m'excuser ; Et tout autre que moi , les voyant si vermeilles ,
Eût voulu les baiser.
Pour voir de ce bel œil briller toutes les armes ,
On laurait éveillé.
Je n'ai point cru T Amour, le Sommeil et vos charmes,
Qui me Tout conseillé.
Pourquoi donc voulez-vous m'dler votre présence 7
Attendez un moment ; Car enfin je prétends mériter récompense,
Et non pas châtiment.
Que je sache du moins quelle heureuse aventure
Vous amène en ces lieux :
L'art y brille partout; cependant la nature
Est plus belle en vos yeux.
Flore , au prix des appas de vos lèvres écloses ,
N'a rien que de commun :
Telle n'est la beauté ni la fraîcheur des roses.
Ni même leur parfum.
Le soleil pemt les fleurs , en la saison nouvelle ,
De traits moins éclatants ; Et votre bouche, Aminte, efTace la pins belle
Des filles du printemps.
Mais n'avez-vous point vu dans- Vaux une merveille Qui fait , ainsi que vous, admirer son pouvoir? Si vous ne Tavez vue , Acanthe vous conseille De ne point partir sans la voir.
Vous voulez, dit Aminte , parler de Sylvie. C'est elle-même que j'entends , répondis-je. Aminte rasséréna aussitôt son visage. Rendez grâces, me dit-elle, au souvenir de cette incomparable personne, et relevez- vous; car, non-seulement je vous pardonne en sa considération , mais je veux bien aussi vous apprendre le sujet de mon voyage. On vous aura dit iufoilliblement ce qu'Oronte a fait publier touchant un écrin qui se doit donner aujourd'hui en sa présence : c'est à la plus grande fée de l'univers qu'on l'adjuge. J'ai cru que le charme dont je me sers était assez puissant pour mériter une telle gloire ; et , dans cet espoir , je suis accourue des climats où il est particulièrement reconnu. D'abord je n'ai pas voulu me déclarer, ni me mettre sur les rangs comme ont fait les autres : mon dessein a été d'attendre que la
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cérémonie fftt commencée, et de surprendre les juges et toute l'assistance par ma beauté. Hais après avoir examiné les paroles d'une prophétie qui doit être la règle du différend , j*ai jugé qu'elles regardaient seulement les merveilles que Tart produit : or vous savez quejenemets point d'art en usage. H y en a bien un pour se faire aimer , il y en a un aussi pour paraître belle; mais ces sortes d'arts ne sont pratiqués que par des beautés médiocres : jamais la mienne n'en eut besoin. Si bien que de me présenter inutilement, vous ne me le conseilleriez pas , outre que le charme qui est en Sylvie m'en empêche. Je ne l'avais point encore vue qu'hier; et, comme elle se promenait dans ces jardins, je l'aperçus d'un endroit où j'étais cachée. F en devins d'abord amoureuse, et dis en moi-même : Ou il ne s'agit pas îd de ce charme qui est particulièrement foit pour les cœurs, ou, s'il en est question , c'est à Sylvie que le prix est dû. De foçon ou d'autre , il est inutile à moi de le disputer. J'avais donc feit résolution de m'en retourner dès aujourd'hui ; et si vous aviez attendu encore quelques moments , je crois que vQus ne m'auriez pas rencontrée.
Je combattis longtemps les raisons d'Aminte, sans pouvoir lui persuader qu'elle demeurât, et que, si elle ne voulait demander le prix, tout au moins die fit dans Vaux quelque épreuve de ses appas, puisque l'occasion en était si belle, et qu'il y avait tant de gloire à acquérir. Ce n'est pas, ajoutafje, que rien m'empêche de vous suivre dès à présent, ni le désir de voir toutes les merveilles de ce séjour , ni celui d'assister à un jugement si célèbre. Que si je veux vous accompagner , c'est moins pour ma satisfaction que parce que vous êtes en des lieux éloignés de voti*e demeure. Je ne suis pas venue seule , repartitrelle ; ma compagnie doit être dans ces jardins, et assez près du lieu où nous sommes; ainsi je me passerai de vous aisément. Néanmoins , comme je ne serai pas fâchée de savoir à laquelle des quatre iees le prix sera adjugé, soyez présent à cette action, et me la venez tantôt raconter ; je vous attendrai dans Maincy.
Je trouvai une bonté si extraordinaire dans le procédé d'Aminte, que je crus pouvoir cette fois l'entretenir sérieusement de ma passion. Je
lui demandai donc si elle serait toujours insensible. Eh quoi ! me répondit-elle, osez- vous renouveler un propos que je vous ai défendu sur toutes choses de me tenir ? je n'avais pas voulu jusque-là vous dire franchement ma pensée; mais , puisque vous m'en donnez sujet , sachez que l'Amour est un hôte trop dangereux pour me ré^udre à le recevoir.
Acanthe , voulez-vous que je vene des laimes,
Eit soupire à mon tour, Et, las8ed*6tre belle, abandoime mes charmes
Aux tourments de l'Amour?
Il détruit Tembonpoint , et rend la cooleor blême )
n donne du souci.
J'aime trop mes appas ^ je nn^aime trop moî-roême
Pour vous aimer aussi.
Hélas! repris-je, que ne vous êtes-vous contentée de le penser, sans me le dire si ouvertement ! Au moins me devriez-vous laisser la liberté de me plaindre ; car enfin , puisque vous êtes tellement confirmée dans la résolution de ne point aimer, qu'appréhendez-vous de tous mes propos? J'y suis véritablement confirmée, répondit Aminte ; mais je ne ferai que bien de me défier de moi-même. Je vous ai dit que ÏA mour était un dangereux hôte; mais je ne voui ai pas dit que ce ne fût un hôte agréable, mal gré toutes les peines qu'il peut causer. J'ai en core une meilleure raison pour ne le pas loger en mon cœur, que toutes ceOes que je vous ai dites. Quelle serait-elle , cette raison ? disje en soupirant; y en peut-il avoir d'assez bonnes? Cest, reprit Aminte, qu'il n'est pas toujours bienséant à notresexe d'avoir de l'amour. Voilà le plus grand obstacle que vous ayez, et peutêtre que j'aie aussi. Ah ! lui dis-je, ne faites point passer une erreur pour une raison. Cest une erreur, je vous l'avoue, repartit Aminte; mais elle a pris radne dans les esprits, et je n'entreprendrai pas la première de la réformer. C'est pourquoi contentez-vous, si vous le pouvez, de mon amitié , et de mon estime par conséquent ; car jamais l'une ne va sans l'autre. Je vous ai dit cent fois les moyens de les acquérir, et ne vousai point dit, si j'en ai mémoire, qo'fl fût besoin pour cela de me r^rder ai attentivement quand je dormirai. Hais je demeure
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ms
ivec TOUS plus longtemps que je n'avais rësotai; fl fout que faille chereher les personnesque j*ai quittées ; ne me suivez point , et que je ne vous Toie d'aujourd'hui qu'après la cérémonie.
A ces mots, elle s'en alla ; et je la suivis seulement des yeux , ne croyant pas que cela fût compris encore dans la défense. J'étais môme fort satîsfiiit des dernières choses qu*eUe avait dites, soit qu'elles vinssent de son inouyement, soit que quelque dieu les lui eût fiait dire. En m'entretenant de cette pensée , je descendis vers la tête du canal , où je trouvai Ariste et Gelastequi me cherchaient. Ils s'étonnèrent de ce que j'avais voulu passer la nuit au serein : je leur dis que de ma vie je n'en avais eu une meilleure. liHiessus Je commençai de leur raconter ce qui m'était arrivé depuis que je les avais quittés; et, bien que j'abrégeasse mon récit, il nous fournit d'entretien jusqu'au château.