‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 596 sur 723 · A MADAME DE LA SABLIERE · texte numérisé non relu

A MADAME DE LA SABLIERE

Désormais que ma muse , aussi bien que mes jours , Toudie de son déclin l'inévitable cours , Et que de ma raison le flambeau va s'éteindre ^ Irai-je en oonsimier les restes à me plaindre , Et , prodigue d'un temps par la Parque attendu , Le perdre à regretter celui que j*ai perdu? Si le del me réserve enoor quelque étincelle Du feu dont je brillais en ma saison nouvelle , Je la dois employer ; suffisamment instruit Qne le plus beau couchant est voisin de la nuit. Le temps marche toujours ; ni force , ni prière , Sacrifices ni vœux , n'allongent la carrière : n £aiudrait ménager ce qu'on va nous ravir. Mais qui vois-je que vous sagement s'en servir? Si quelques-uns l'ont fait, je ne suis pas du nombre ; Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre ; J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens. Les pensers amusants , les vagues entretiens, Vains enfants du loisir, délices clûmériques; Les romans et le jeu , peste des républiques , Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits , Ridicule fureur qui se moque des lois ; Cent autres passions , des sages condamnées , Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années.

L'usage des vrais biens réparerait ces maux ; Je le sais , et je cours encore à des biens faux. Je Y(Âs chacun me suivre : on se fait une idole De trésors , ou de gloire , ou d'un plaisir frivole. Tantales obstinés , nous ne portons les yeux Que sur ce qui nous est interdit par les deux. Si faut-il ' qu'à la fin de tels pensers nous quittent ; Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent. Je recule , et peut-être attendrai-je trop tard : Car , qui sait les moments prescrits à son départ ? Quels qu'ils soient, ils sont courts; k quoi les emploienl-je?

Si j'étais sage , Iris (mais c'est un privilège

Que la nature accorde à bien peu d'entre nous ) ,

Si j'avais un esprit aussi réglé que vous ,

Je suivrais vos leçons , au moins en quelque chose :

Les suivre en tout, c'est trop; il faut qu'on se propose

* Cette épttre a le titre de Discourt dans les ouvrages de prose et de poésie des sieurs de Maucroix et de la Fontaine . 1. 1 « p. 126 , où elle a été publiée pour la première fois. Notre poète lut cette épitre A la séance publique de l'Académie ban? çaise qui fut tenue pour sa réception. Voyez V Histoire de la vie et des ouvrages de la Fontaine, troisième édition, 4824, p. 335.

> Pourtant il frat. Voyez sur cette locution la note qui esta la page 820.

OEUVRES DIVERSES

Un plan moins difficile à bien exécuter , Un chemin dont sans crime on se puisse écarter *. Ne point errer est chose aa-dessus de mes forces : Mais aossi , de se prendre à toutes les amorces , Pour tous les faux brillants courir et s'empresser 1

Tentendsqneron médit : Quand doncveux-taoesser? Douze lustres et plus ' ont roulé sur ta vie : De soixante soleils la course entresuivie Ne t'a pas vu goûter un moment de repos : Quelque part que tu sois , on voit à tous propos L'inconstance d'une âme en ses plaisirs légère , Inquiète , et partout hôtesse passagère ; Ta conduite et tes vers, chez toi tout s'en ressent : On te veut là-dessns dire un mot en passant. Tu changes tous les Jours de manière et de style ; Tu cours en un moment de Térence à Virgile : Ainsi rien de parfait n'est sorti de tes mains. Eh bien ! prends , si tu veux, encor d'autres chemins; Invoque des neuf Sceurs la troupe tout entière ; Tente tout , au hasard de gâter la matière : On le soufilre, excepté tes contes d'autrefois '. J'ai presque envie , Iris , de suivre cette voix ; J'en trouve Téloquenoe aussi sage que forte. Vous ne parleriez pas ni mieux , ni d'antre sorte : Serait-ce point de vous qu'elle viendrait aussi? Je m'avoue , il est vrai , s'il fiiut parler ainsi , Papillon du Parnasse , et semblable aux abeilles A qui le bon Platon < compare nos merveilles : Je suis chose légère , et vole â tout sujet ; Je vais de fleur en fleur, et d'objet en objet ; A beaucoup de plaisirs je mêle un peu de gloire. J'irais plus haut pent^tre au temple de Mémoire , Si dans un genre seul j'avais usé mes jours ; Mais , quoi I je suis volage en vers conune en amours.

En foisant mon portrait , moi-même je m'accuse, Et ne veux point donner mes défauts pour excuse ; Je ne prétends ici que dire ingénument

' Madame de la Sablière était akm trèa-piense ; elle oommiiniait souvent, et fiiuit de fMqaentes retraites dans la maiaoa des incurables.

• La Fontaine avait soixante-trois ans lonqu'U fit lecture de cette épttre à l'Académie.

> On avait lîiit promettre à la Fontaine de ne pins composer de contes quand 11 serait reçu de l'Académie. Voyez l'Histoire de la vie ei des owragfs de ta Fontaine , trobième édition , 1824. p 527.

4 La Fontaine fadt ici allusion à ce passage de Platon , dans le dialogue intitulé lont «Ce que se vantent de faire les poètes « lyriqurs, leur imagination le Caiit véritablement ; Us nous di- « sent que les vers qu'ils noiu apportent ils les ont cueillis dans « les vergers et les jardins des Muses, où coulent des fontaines

• de miel ; et que , semblablesaux abeilles , ils voltigent çà et là ,

• et ils nous dirent la vérité : car le poète est un être sacré , lé-

• ger, volage. > (Traduction de l'abbé Arnaud , dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions, t ZXXIX, p. SSS.

L^effet bon ou mauvais de mon tempérameiL A peine la raison vint éclairer mon âme Que je sentis Tardenr de ma première flamme. Plus d'une passion a depuis dans mon coeur Exercé tous les droits d'un superbe vainqueur. Tel que fut mon printemps, je crains que l'on ne voie Les plus dien de mes jours anx vains désirs en proie.

Que me servent ces vers avec soin composés? N'en attendsje autre fruit que de les voir prisés? Cest peu que lieurs conseils , si je ne sais les sDivre^ Et qu'an moins vers ma fin je ne commence à vivre : Car je n'ai pas vécu ; j'ai servi deux tyrans ; Un vain bruit et l'arnoor ont partagé mes ans. Qu'est-ce que vivre. Iris? vous poavei nous l'apprendre. Votre réponse est prête ; il me semble l'entôdre : C'est jouir des vrais biens avec tranquillité; Faire usage du temps et de Toisiveté ; S*acquitter des honneurs dus à l'Être suprême; Renoncer aux Phyllis en faveur de sd-mème ; Bannir le fol amour et les voeux impuissants, Gomme hydres dans nos cœurs sans cesse renaisiaiits.

xvn.

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