XIII. — A M. FOUQUET
Paris, ce 30 Janfler I66S.
Monseigneur,
J'ai toujours bien cru que vous sauriez conserver la liberté de votre esprit dans la prison même; et je n'en veux pour témoignage que vos défenses*: il ne se peut rien voir de plus convaincant , ni de mieux écrit. Les apostilles que vous avez faites à mon ode ^ ne sauraient partir non plus que d'un jugement très-soIidc et d'un goût extrêmement délicat. Vous voulez, monseigneur, que Tendroit de Rome soit supprimé ; et vous le voulez, ou parceque vous avez
* Elfes me touchent, poar eltes ne me îouchenL Un exnnple temblabie de la suppression de la négative se tronve dani la lettre k Cliainpmeslé , ci-aprés , p. 49S.
> Madame de BelUère ( Duplessis) , Tamie et la confidente de FouqoeL Voyez dans les Mémoiru de Conrart, publiés ^r U. Monmeniué, une lettre, en date du 19 septembre I6til, qu'elle écrivit à cette époque à Pomponne, t. XLvm, p 339.
■ Ten dirait, pota je t'en dirait. La Fontaine Mipprinuit quelqueTois le pronom. Il y en a d'autres exemples.
* Ce billet est curieux en ce qu'il peint naïvement l'âme sensible et aimante de la Fontaine . incapable de s'occuper de or qui le concerne lorsqu'il apprend l'Iuftirtune de son ami.
" La Fontaine avait fait parvenir à Fouqoet « dans sa prison, l'ode qu'U avait composée pour lui. Celui-ci la lui renvoya avec quelques oliservations critiques. C'est à ces observaiiotts que notre poète répond dans cette lettre.
* Ces défenses ont été recueillies et imprimées par les Els^ vin . en quatorze volumes iU'It. Quelques auteurs ont i tort confondu ces défenses de Fouquet avec les beaux plaidoyen que composa pour lui .Pellisson , et qui se trouvent dans les CEuvres diverses de ce dernier, I7M, trois volumes in-l&
^ Vojex ci-dpssus^ p sxa»
LETTRES A DIVERS
trop de piété, on parce que vous n'êtes pas instruit de Tétat présent des affaires ^ Ceux qui vous gardent ne font que trop bien leur devoir. L'exemple de César étant chez les anciens, il TOUS semble qu'il ne sera pas assez connu. Cela pourrait arriver, sans le jour que les écrivains lui ont donné : ils ne manquent jamais de Tallëguer en de pareilles occasions. Je m'en suis servi, parce qu'il est consacré à cette matière. D'ailleurs, ayant déjà pai*Ié de Henri IV dans mon éléfpe*, je ne voulais pas proposer à notre prince de moindres modèles que les actions de clémence du plus grand personnage dç l'antiquiié. Quant à ce que vous trouvez de trop poétique pour pouvoir plaire à notre monarque , je le puis changer, en cas que l'on lui présente mon ode; ce que je n'ai jamais prétendu. Que poui'raieat ajouter les Muses aux sollicitations qu'on fera pour vous ? car je ne doute nullement que les premières personnes du monde ne s'y emploient. J'ai donc composé cette ode à la considération du Parnasse. Vous savez assez quel intérêt le Parnasse prend à ce qui vous touche. Or, ce sont les traits de poésie qui font valoir les ouvrages de cette nature. Malherbe en est plein , même aux endroits où il parle au roi. Je viens enfin à cette apostille où vous dites que je demande trop bassement une chose qu'on doit mépriser. Ce sentiment est digne de vous, monseigneur; et, en vérité, celui qui regarde la vie avec une telle indifférence ne mérite aucunement de mourir ; mais peut-être n'avez-vous pas considéré que c'est moi qui parle, moi qui demande une grâce qui nous est plus chère qu'à vous. Il n'y a point de termes si humbles, si pathétiques, et si pressants, que je ne m'en doive servir en cette rencontre. Quand je vous introduirai sur la scène, je vous prêterai des paroles convenables à la grandeur de votre âme. Cependant permettezmoi de vous dire que vous n'avez pas assez de passion pour une vie telle que la vôtre. Je tâcherai pourtant de mettre mon ode en l'état où vous souhaiterez qu'elle soit; et je serai toujours, etc.
* Fooquet était tl étroitement gardé . qu'il ignorait rtoralte faite au duc de Cré<(ui, et la saisie d'ATignoo ordonnée par te roi. "Voycsd-deifUi, p. 511.