‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 96 sur 723 · LIVRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE IL

lem'âMhis comme an bout dn royaume

S*en est allé le compère Guillaume

Sas adierer Tenfant que tous portez ;

Car je toîs bien qu*il lui manque une oreille ;

Votre couleur me le démontre assez ,

Eo ajant lu mainte épreuve pareille.

Bonté de Dieu ! reprit-€lle aussitôt , Que dites-TOus? quoi I d'un enfant menant ' JacGOucfaerais f N'y sayez-vous remède?

Si dà' , fit-il % je vous puis donner aide En ce besoin , et vous juretai bien Qu'autre que vous ne m'en ferait tant faire; Le mal d^antrui ne me tourmente en rien , Foi^ excepté ce qui touche au compère; Quant à ee point , je m'y ferais mourir. Or essayons , sans plus en discourir , Si je suis maître à forger des oreilles.

SoQvenez-vous de les rendre pareilleè , Rqntla fenmie. Allez, n'ayez souci , Répliqoa-t-il ; je prends sur moi ceci. Pub le galant montre ce qu'il sait faire. Tant ne fîit nice^ (encor que nice frtt) Madame Alix , que le jeu ne lui ph1i.

Philosopher ne font' pour cette affaire. André vaquait de grande affection A son travail , fiiisant ore' un tendon , Ore on repli , puis quelque cartilage , Et n*y plaignant l'étoffé et la façon.

Demain , dit-il , nous polirons l'ouvrage , Puis le mettrons en sa perfection , Tant et si bien qu'en ayez bonne issue. Je vous en sms , dit-eUe , bien tenue : Bco fidt av<Mr ici-bas un ami.

Le lendemain , pareille heure venue , Compère André ne fut pas endormi :

n s'en alla chez la pauvre innocente.

Je viens, dit-il, toute affiiire cessante. Pour achever l'oreille que savez.

Et moi , dit-elle, allais par un message Vous avertir de hâter cet ouvrage ; Montons en haut. Dès qu'ils furent montés; , On poursuivit la diose encommencée'.

Tant fut ouvré , qu'Alix dans la pensée Sur cette alfiûre on scrupule se mit; Et rinnoeente au bon apôtre dit :

«QQin'aqa- 'OoklS.

ORflle.

* novice, âmpk. Ignorante.

'Neinaïqaei

^TiMrtOt, mafailfninr. piétcnlement.

' ConuBaicée, mite eo traio.

Si cet enfant avait plusieurs oreilles , Ce ne serait à vous bien besogné.

Rien , rien, dit il ; à cela j'ai soigné : Jamais ne feux en rencontres pareilles.

Sur le métier l'oreille était encor Quand le mari revient de son voyage; Caresse Alix , qui du premier abord :

Vous aviez fidt , dit-elle , un bel ouvrage ? Nous en tenions sans le compère André , Et notre enfant d'une oreille eût manqué. Souffrir n'ai pu chose tant indécente; Sire André donc , toute aflaire cessante , En a fait une : il ne Kaut oublier De l'aller voir, et Vea remercier:

De tels amis on a toujours affoire.

Sire Guillaume , au discours qu'elle fit , Ne comprenant comme il se pouvait faire Que son épouse eût eu si peu d'esprit , Par plusieurs fois lui fît faire un récit De tout le cas ; puis , outré de colère , Il prit une arme à côté de son lit , Voulut tuer la pauvre Champenpise , Qui prétendait ne l'avoir mérité.

Son innocence et sa naïveté En quelque sorte apaisèrent la noise.

Hèlas ! monsieur, dit la belle en pleurant, En quoi vous puis-je avoir fait du dommage? Je n'ai donné vos draps ni votre argent ; Le compte y est ; et quant au demeurant , André me dit, quand il parfit lenfent , Qu'en trouveriez plus que pour votre usage : Vous pouvez voir ; si je mens, tuez-moi ; Je m'en rapporte à votre bonne foi.

L'époux, sortant quelque peu de colère , Lui répondit : Or, bien , n'en parlons plus; On vous l'a dit; vous avez cru bien fiiire ; J'en suis d'accord : contester là-dessus Ne produirait que discours superflus.

Je n'ai qu'un mot : laites demain en sorte Qu'en ce logis j'attrape le galant :

Ne parlez point de notre différend ; Soyez secrète , ou bien vous êtes morte. Il vous le fout avoir adroitement ; Me feindre absent , en un second voyage , Et lui mander , par lettre ou par message , Que vous avez à lui ^re deux mots.

André viendra ; puis de quelque propos L'amuserez, sans toucher à l'oreille; Car elle est fiiite , il n'y nunque plus rien.

lia

CONTES ET NOUVELLES

Noire innocente exécuta très-bien

L'ordre donné. Ce ne fut pas merveille ;

La crainte donne aux bêtes de Tesprit.

André venu , Tépoux guère ne larde,

Monte , et fait bruit. Le compagnon regarde

Où se sauver : nul endn>it il ne vit

Qu'une ruelle , en laquelle il se mit.

Le mari frappe : Alix ouvre la porte y

Et de la mai» fait signe incontinent

Qu'en la ruelle est cadié le galant.

Sire Guillaïune était armé de sorte

Que quatre Andrés n'auraient pu Télonner.

Il sort pourtant , et va quérir main-forte ,

Ne le voulant sans doute assassiner,

Mais quelque oreille au pauvre homme couper,

Peut-être pis, ce qu'on coupe en Turquie,

Pays cruel et plein de barbarie.

C'est ce qu'il dit à sa femme tout bas ;

Puis l'emmena , sans qu elle osât rien dire ;

Ferma très-bieii la porte sur le sire.

André se crut sorti d'un mauvais pas , Et que Tépoux ne savait nulle chose.

Sire Guillaume, en rêvant à son cas , Change d'avis , en soi-même propose De se venger avecque moins de bruit, Moins de scandale , et beaucoup plus de fruit. Alix , dit-il , allez quérir la femme De sire André ; contez-lui votre cas De bout en bout ; courez , n^y manquez pas ; Pour l'amener , vous direz à la dame Que son mari court un péril très-grand ; Que je vous ai parlé d'un châtiment Qui la regarde , et qu'aux faiseurs d'oreilles On fittt souffrir en rencontres pareilles ; * Chose terrible , et dont le seul penser Vous foit dresser les cheveux à la tête ; Que son éponx est tout près d'y passer ; Qu'on n'attend qu'elle afin d'être.à la fête; Que toutefois, comme elle n'en peut mais^ Elle pourra faire changer la peme.

Amenez-la , ûourez ; je vous promets D'oublier tout moyennant qu'elle vienne.

Madame Alix , bien joyeuse , s'en fiit Chez sire André , dont la femme aocoomt En diligence , et quasi hors d'haleine ; Puis monta seule , et , ne voyant André , Crut qu'il était quelque part enfermé.

Comme la dame était en ces alarme», Sire Guillaume , ayant quitté ses armes,

«Plus, divantaee. Jamais, de ma^s.

La fait asseoir, et puis conamence ainsi : L'ingratitude est mère de tout vice :

André m'a fait un notable service; Par quoi , devant que vous sordez d'id, Je lui rendrai , si je ])uis , la pareille. En mon absence , il a fait une oreille Au fruit d'Alix ; je veux d'un si bon tour Me revandier , et je pense une chose f Tous vos en&ntsont le nez un peu court; Le moule en est assurément la cause :

Or je les sais des mieux raccommoder.

Mon avis donc est que , sans retarder , Nous pourvoyions de ce pas à Tafi^e.

Disant ces mots , il vous prend la conunère. Et près d'André la jeta sur le lit , Moitié raisin, moitié figue*, en jouit.

La dame prit le tout en patience ; Bénit le ciel de ce que la vengeance Tombait sur elle , et non sur sire Andi^, Tant elle avait pour lui de charité.

Sire Guillaume était de son côté . Si fort ému , tellement irrité ,

Qu'à la pauvrette il ne fit nulle grâce

Du talion, rendant à son époux

Fèves pour pois, et pain blanc pour fouace'

Qu'on dit bien vrai que se venger est doux I Très-sage fut d'en user de la sorte :

Puisqu'il voulait son honneur réparer.

Il ne pouvait mieux que par cette porte D'un tel afifront , à mon sens , se tirer. André vit tout, et n'osa murmurer; Jugea des coups; mais ce fut sans rien dire , Et loua Dieu que le mal n^était pire.

Pour une oreille il aurait composé ; Sortir à moins , c'était pour lui merveilles. Je dis à mo\ns; car mieux vaut, tout prisé, Cornes gagner que perdre ses oreilles.

Page 1