PREMIERE LETTRE
A M. l'abbé levasseur', à Paris.
Ce jeudi au matin (iGGo).
Je vous envoie mon sonnet ^ , c'est-à-dire , un nouveau sonnet ; car je l'ai tellement changé hier au soir, que vous le méconnaîtrez. Mais je crois que vous ne l'en approuverez pas moins. En effet , ce qui le rend
' Cet abbé Levasseur, à qui sont adressées la plupart des lettres qui composent ce premier recueil, e'tait un ami de collège de Racine , et un parent de M. et madame Vitarl, à qui sont écrites les autres lettres du même recueil.
^ Ce sonnet, qui ne nous a pas été conservé, était adressé au cardinal Mazarin, à l'occasion de la Paix des Pyrénées ^ qu'il avait conclue le 7 novembre précédent.
méconnaissable est ce qui vous le doit rendre plus agréable, puisque je ne l'ai si défiguré que pour le rendre plus beau et plus conforme aux règles que vous me prescrivîtes hier, qui sont les règles mêmes du sonnet. Vous trouviez étrange que la fin fut une suite si difféi'ente du commencement. Cela me choquait de même que vous ; car les poètes ont cela des hypocrites, qu'ils défendent toujours ce qu'ils font , mais que leur conscience ne les laisse jamais en repos : j'en étais de même. J'avais fort bien reconnu ce défaut, quoique je fisse tout mon possible pour montrer que ce n'en était pas un ; mais la force de vos raisons étant ajoutée à celle de ma conscience , a achevé de me convaincre. Je me suis rangé à la raison, et j'y ai aussi raugé mon sonnet. J'en ai changé la pointe; ce qui est le plus considérable dans ces ouvrages. J'ai fait comme un nouveau sonnet , et , quoique si dissemblable à mon premier , j'aurais pourtant de la peine à le désavouer. ]Ma conscience ne me reproche plus rien , et j'en prends un assez bon augure. Je souhaite qu'il vous satisfasse de même ; je vous l'envoie dans cette espérance. Si vous le ju^ez digne de la vue de mademoiselle Lucrèce^ je serai heureux, et je ne le croirai pas indigne de celle de son Eminence. Retoui'nez aux champs le plus tard que vous pourrez. Voijs voyez le bien que cause votre présence '.
* La suscription est : A M. l'abbé Levasseur, choz mademoiselle Lacroix; rue Galande.
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AU MÊME, à Paris.
Ce \n\Ai (marj 1660).
Je n'ai pu passer tantôt chez vous, comme je vous avais promis, à cause du mauvais tems. Ainsi je vous écris ce billet , afin de vous faire souvenir de la proposition que M. l'Avocat vous fit hier d'aller aux machines. Je vous prie de me mander le jour que vous irez. M. Yitart ' se laissera peut-être débaucher pour y aller avec nous ; ainsi si ma compagnie vous est indifférente, la sienne ne vous le sera pas peut-être.
J'ai reçu aujourd'hui réponse de Daphnis , qui me fait de grands reproches à cause de son épitaphe , et qui me menace de me faire bientôt rétracter , et de montrer qvie la Croix ne fut jamais un partage qu'il voulût embrasser tout seul.
J'ai déjà lu toute la Callipédie - , et je l'ai admirée. Il me semble qu'on ne peut pas faire de plus beaux vers latins. Balzac dirait qu'ils sentent loul-à-fait l'an-
' C'était un cousin-germain de Racine , un peu plus âge' que lui. 11 était intendant des ÏVIaisons de Chevreuse et de Luynes, qui n'en faisaient plus qu'une, et Racine e'talt alors employé chez lui.
* Ce poé'rae de Claude Quillet paraissait alors depuis quatre à cinq ans.
cîenne Rome et la Cour d'x\uguste , et que le cardinal du Perron les aurait lus de bon cœur. Pour moi , qui ne sais pas si bien quel était le goût de ce Cardinal , et qui m'en soucie fort peu , je me contente de vous dire mon sentiment. Vous trouverez dans cette letlre plusieurs ratures; mais vous les devez pardonner à un homme qui sort de table. Vous savez que ce n'est pas le tems le plus propre pour concevoir les choses bien nettement , et je puis dire avec avitant de raison que l'auteur de la Callipédie , qu'il ne faut pas se mettre à travailler sitôt après le repas.
Nlmirum crudam si ad la ta cubilia porlas Pcrdicem, etc.
Mais il ne m'importe de quelle façon je vous écrive , pourvu que j'aie le plaisir de vous entretenir; de même qu'il me serait bien difficile d'attendre après la digestion de mon souper si je me trouvais à la première nuit de mes noces. Je ne suis pas assez patient pour observer tant de formalités. Cela est pitoyable de fonder un entretien sur trois ou quatre ratures , mais je ne suis pas le seul qui fasse des lettres sur rien. 11 y a bien des beaux-esprits sujets à faire des lettres à tout prix , et à les remplir de bagatelles. Je ne prétends pas pour cela être du nombre.
M. Vitart monte à cheval. Je vous écrirai plus au long quand j'aurai plus de choses à vous mander. Vultit vive, car le carême ne le défend pas.
RiiCIISE.
LETTRE m.
AU MÊME, à Crosne.
A Paris, ce dimancVie au soir, 5 s*pleiiil)re (i6fo).
Je vous envoie , Monsieur , une lettre que Laroque ' vous écrit , qui vous apprendra assez Tétat où sont nos affaires, et combien il serait nécessaire que vous ne fussiez pas si éloigné de nous. Cette lettre vous surprendra peut-être ; mais elle nous devait surprendre bien davantage, nous qui avons été témoins de la première réception qu'il a faite a la pièce. Il la trouvait tout admirable , et il n'y avait pas un vers dont il ne parût être cbarmé. Il la demanda après , pour en considérer le sujet plus à loisir ; et voilà le jugement qu'il vous en envoie ; car je vous regarde comme le principal conducteur de celte affaire. Je crois que mademoiselle Roste ~ sera bien plus surprise que nous , vu la satisfaction que la pièce lui avait donnée. Nous en avons reçu d'elle tout autant que nous pouvions désirer , et ce sera vous seul qtii l'en pourrez bien remercier, comme
' Laroque, comédien du Marais, orateur de la troupe , et qui dc'cidait souverainement du me'rite des pièces que les auteurs venaient présenter à ce the'âlre.
^ Actrice de la même troupe.
c'est pour vous seul qvi'elle a tout fait. Je ne sais pas à quel dessein Laroque montre ce changement. M. \ itart en donne plusieurs raisons , et ne désespère rien. Mais pour moi , j'ai bien peur que les comédiens naiment à présent que le galimathias , pourvu qu il vienne du grand auteur , car je vous laisse à juger de la vérité de ce qu il dit sur les vers de l'Amasie.
L'ode ' est faite , et je l'ai donnée à M. Vitart pour la faire voir à M. Chapelain. S'il n'était point si tard , j'en ferais une autre copie pour vous l'envoyer dès demain ; mais 11 est dix heures du soir , et j'ai reçu votre billet à huit. D'ailleurs, je crains furieusement le chagrin où vous met votre maladie, et qui vous rendrait peut-être assez difficile pour ne rien trouver de bon dans mon ode. Cela m'embarrasserait trop , et l'autorité que vous avez sur moi pourrait produire en cette rencontre un aussi mauvais effet , qu'elle en produit de bons en toutes les autres. Néanmoins, comme il y a espérance que cette maladie ne durera pas , je prierai M. d'Houy dès demain d'en faire une copie , ou j'en ferai une moi-même pour vous l'envoyer. Ce qui est encore à craind re, c'est que vos notes ne viennent trop tard ; ce qui arrivera sans doute si elles sont dans le chemin autant que votre billet, lequel est daté du jeudi, et ne m'a été donné qu'avijourd'hul au soir. Je vous en veux toujours envoyer par avance une stance
' La Nymphe de la Seine.
et demie. Ce n'est pas que je les croie les plus belles , mais c'est qu'elles sont les dernières ou au moins les pénultièmes , et qu'elles sont sur l'entrée. 'Les voici :
Qu'il vous faisait beau voir, en ce superbe jour Où , sur un char conduit par la Paix et l'Amour, Votre illustre beauté triompha sur mes rives! Les Discords après vous se voyaient enchaîne's.
Mais hélas ! que d'ames captives Virent aussi leurs cœurs en triomphe mene's!
Tout l'or dont se vante le Tage,
Tout ce que l'Inde sur ses bords
Vit jamais briller de trésors ,
Semblait être sur mon rivage.
Qu'était-ce toutefois de ce grand appareil , Dès qu'on jetait les yeux sur l'éclat nomparell Dont vos seules beautés vous avaient entourée ? Je sais bien que Junon parut moins belle aux dieux,
Et moins digne d'être adorée , Lorsqu'en nouvelle reine elle entra dans les cieux.
Si vous recevez celles-ci avant que de recevoir toutes les auti'es , vous m'obligerez toujours de m'en écrire votre sentiment. Peut-être en trouverez-vous qui ne vous paraîti'ont pas moins belles. Cependant il y en a dix toutes entières que vous n'avez p »s vues, et c'est de quoi je suis fort marri. Je prierais Dieu volontiers qu'il vous ôlat vos frissons, mais qu'il vous envoyât des affaires en leur place. Vous n'y perdriez pas peutêtre , et j'y gagnerais.
Je ue sais si vous avez eu connaissance en votre io-
■jo LETTRES DE RACINE,
litude de quelques lettres qui font un étrange bruit. C'est de M. le cardinal de Retz '. Je les ai vues, mais c'était en des mains dont je ne pouvais pas les tirer. Jamais on n'a vu rien de plus beau , à ce qu'on dit. On craint à Paris qu'il ne vienne quelque chose de plus fort, comme par exemple , un interdit; mais cela passe ma portée , et je ne doute pas que vous ne sachiez infiniment plus que moi de tout ce qui se passe dans le monde , tout solitaire que vous êtes ; mais au moins vous ne sauriez trouver de personne qui soit plus à vous que Racine.
AU MÊME
A Paris, le i3 <eptembie (i66o).
Je crois que vous nous voulez abandonner tout-à-fait, et ne nous plus parler que par lettres. N'est-ce point que vous vous imaginez que vous en aurez plus d'autorité sur moi , et que vous en conserverez mieux la
* « Le cardinal de Relz, qui avait succédé à son oncle dans «l'Archevêché de Paris, ne laissa pas, quoique prisonnier, » d'inquiéter la Cour en voulant gouverner son diocèse par ses M Grands- Vicaires. » {Abrégé chronologique du président Hcnault). 11 avait menacé de lancer un inlcrdit sur son diocèse.
majesté de l'empire ? Cui major è longinquo reverenîia. Crojez-moi , Monsieur, il n'est pas besoin de cette politique ; vos raisons sont trop bonnes d'ellesmêmes, sans être appuyées de ces secours étrangers. Votre présence me serait plus utile que votre absence; car l'ode étant presqu'imprimée , vos avis arriveront trop tard.
Elle a été montrée à M. Chapelain; il a marqué quelques cliangemens à faire ; je les ai faits , et j'étais très-embarrassé pour savoir si ces cliangemens n'étaient point eux-mêmes à clianger. Je ne savais à qvii m'adresser. M. Vilart est rarement capable de donner son attention à quelque chose. M. l'Avocat n'en donne pas beaucoup non plus à ces sortes de choses. Il aime mieux ne voir jamais une pièce, quelque belle qu'elle soit, que delà voir une seconde fois ; si bien que j'étais prêt de consulter , comme Mallierbe , une vieille servante , si je ne m'étais aperçu qu'elle est janséniste comme sou maître ' , et qu'elle pourrait me déceler ; ce qui serait ma ruiue entière , vu que je reçois en-
* Le duc de Luynes (Louis-Charles- Albert) : ils'e'tait fait bâtir un château (le château de Vaumurier), tout près du monastère de Port- Royal-des- Champs où fut enterrée sa première femme, morte à Paris, le i3 septembre if)5i, âge'e de 27 ans, en accouchant avant terme de deux jumeaux.
Racine, ainsi que son cousin Vitart , logeait à l'IIôtel de Luynes à Paris.
core tous les jours lettres sur lettres , ou , pour mieux dire, excommunications sur excommunications, à cause de mon triste sonnet. Ainsi j'ai e'té obligé de m'en rapporter à moi seul de la bonté de mes vers. Voyez combien votre présence m'aurait fait de bien ; mais puisqu'il n'y a plus de remède , il faut qiie je vous rende compte de ce qui s'est passé. Je ne sais si vous vous V intéressez , mais je suis si accovitumé à vous faire part de mes • fortunes , bonnes ou mauvaises , que je vous punirais moins que moi-même en vous les taisant.
M. Chapelain a donc reçu l'ode avec la plus grande bonté du monde : tout malade qu'il était , il l'a retenue trois jours, et a fait des remarques par écrit, que j'ai fort bien suivies. M. Vilart n'a jamais été si aise qu'après cette visite; il me pensa coii.'undre de reproches, à cause que je me plaignais de la longueur de M. Chapelain. Je voudrais que vous eussiez vu la chaleur et l'éloquence avec laquelle il me querella. Cela soit dit en passant.
Au sortir de chez M. Chapelain , il alla voir M. Perrault' contre notre dessein, comme vous savez. Il ne s'en put empêcher , et je n'en suis pas marri à présent. M. Perrault lui dit aussi de fort bonnes choses qu'il mit par écrit , et que j'ai encore toutes suivies , à une ou deux près , où je ne suivrais pas Apollon lui-
' Cliailcs Perrault.
même. C'est la comparaison de Vénus et de Mars, qu'il récuse à cause que Vénus est une prostituée. Mais vous savez que quand les poêles parlent des dieux , ils les traitent en divinités , et par conséquent comme cfes êtres parfaits, n'ayant même jamais parlé de leurs crimes comme s'ils eussent été des crimes ; car aucun ne s'est avisé de reprocher à Jupiler et à Vénus leurs adultères; et si cela était, il ne faudrait plus introduire les dieux dans la poésie , vu qu'à regarder leurs actions , il n'y en a pas un qui ne méritât d'être brûlé si on leur faisait bonne justice.
Mais, en un mot, j'ai pour moi Malherbe, qui a comparé la reine Marie à Vénus , dans quatre vers aussi beaux qu'ils me sont avantageux , puisqu'il y parle des amours de Vénus.
Tel'e n'est point la Cylhérée Quand , d'un nouveau feu s'allumant , Elle sort pompeuse et parée , Pour la conquête d'un amant.
Voilà ce qui regarde leur censure : je ne vous dirai, rien de leur approbation , sinon que M. Perrault a dit que l'ode valait dix fois la comédie , et voici les paroles de M. Chapelain, que je vous rapporterai comme le texte de l'Évangile , sans y rien changer. Mais aussi c'est M. Chapelain, comme disait à chaque mot M. Vitart. te L'ode est fort belle, fort poétique, et il y a M beaucoup de stances qui ne peuvent être mieux. Si Racine, viii. ^
» Ton repasse le peu d'endroits que j'ai marqués, on en « fera une fort belle pièce. » Il a tant pressé M. Vitart de lui en nommer Fauteur , que M. "Vitart veut à toute force me mener chez lui. Il veut qu'il me voie. Cette vue nuira bien sans doute à l'estime qu'il a pu concevoir de moi.
Ce qu'il y a eu de plus considérable à changer , c'a été une stance entière, qui est celle des Triions. Il sest trouvé que les Tritons n'avaient jamais logé dans les fleuves , mais dans la mer. Je les ai souhaités bien des fois noyés tous tant qu'ils sont , pour la peine qu'ils m'ont donnée. J'ai donc refait une autre stance. Mais poîclie da tutti i lati ho pieno iljuglio , adieu.
ATJ MEME, à Paris.
A Balijloue ' , ce iù janvier f 16G1).
, 1 ouT éloigné que je suis de Paris , je ne laisse pas dç savoir tout ce qui s'y passe. Je sais l'état qu'on y fait de moi , et eu quelle posture je suis près de vous et
' Il était alors au château de Clievreusc pour surveiller les constructions et payer les ouvriers. I! se regardait là comme dans l'exil et la captivité ; c'est pourquoi il date de Babylone.
PREMIER RECUEIL. yS
tics aulres. Je sais que M. l'Avocat me roulut venir voir liier , et que M. l'Abbé ne voulut pas seulement ouïr cette proposition. En effet , vous étiez en trop belle compagnie pour la quitter , et ce n'est pas votre humeur de quitter les Dames pour aller voir des prisonniers. Monsieur , Dieu vous garde jamais de rêlrc. Je jure par toutes les divinités qui président aux prisons ( je crois qu'il n'y en a point d'autres que la Justice ou ïhémis en termes de poètes) ; je jure donc pai* ïliémis , que je n'aurai jamais le moindre mouvement de pilié pour vous, et que je me changerai en pierre , comme Niobé , pom* être aussi dur pour vous , que vous l'avez été pour moi , au lieu que M. l'Avocat ne sera pas plutôt dans un des plus noirs cachots de la Bastille ( car un homme de sa conséquence ne saurait jamais être prisonnier que d'Etat); il n'y sera pas plutôt , en vérité, que j'irai m'eufermer avec lui, et croyez que ma l'econnaissance ira de pair avec mou ressentiment.
Vous vous attendez peut-être que je m'en vais vous; dire que je m'ennuie beaucoup à Babjlone, et que je vous dois réciter les lamentations que Jérémie y a autrefois composées. Mais je ne veux pas vous faii'e pitié., puisque vous n'en avez pas déjà eu pour moi. Je veux, vous braver au contraire , et vous montrer que je passe fort bien mon lems. Je vais au cabaret deux ou trois fois le jour. Je comn;iande à des maçons , à des vitriers et à des menuisiers , qui m'obéissent assez exae-
76 LETTUES DE RACINE,
tement et rue demandent de quoi boire. Je suis dans ia chambre d'un duc et pair : voilà pour ce qui regarde le faste; car dans un quai-tier comme celui-ci, où il n'y a que des gueux , c'est grandeur que daller au cabaret. Tout le monde n'y peut aller.
J'ai des divertissemens plus solides , quoiqu'ils paraissent moins. Je goûte tous les plaisirs de la vie solitaire. Je suis tout seul, et je n'entends pas le moindre bruit. II est vrai que le vent en fait beaucoup, et même jusqu'à faire trembler la maison. Mais il y a un poêle qui dit :
O guàm jucunJum est rccubantcm audire susurras Vcntoruni , et sornnos , imlre juvanle , sequil
Ainsi si je voulais , je tirerais ce vent à mon avantage ; mais je vous assure qu'il m'empêche de dormir toute la nuit , et je crois que le poète voulait parler de ces zéphyrs flatteurs,
C7/C dchti'lendo Vali Lusingano il sonno dé' inorfalL
Je lis des vers, je tâche d'en faire. Je lis les aventures de l'Ariosle, et je ne suis pas moi-même sans aventures. Une Dame me ja-it hier pour un sergent. Je voudrais qu'elle fut aussi belle que Doi-alice; je lui aurais fait les offres que Mandricard fit à cette belle quand il Qonge'dia toute sa suite pour l'emmener.
lo jnasiro, io balia, io le s ara Sergentc in lulli i bisogni suoi.
niEMitii KECUEIL. 77
Mais je ne me suis pas trouvé assez écliaiiffé pour lui faire celte proposition. Voilà comme je passe mou tems à Babylone. Je ne vous prie plus cl y venir après cela. Il me semble que vovis devez assez vous hâter pour prendre des divertissemens de cette nature. Nous irons au cabaret ensemble : on vous prendra pour un commissaire , comme on me prend pour un sergent , et nous ferons trembler tout le quartier. Faites donc ce que vous voudrez ; au moins ne faites rien par pitié, car je ne vous en demande pas le moins du monde. Pour M. l'Avocat , c'est une autre affaire ; je lui écrirai par le premier messager ; car voilà les maçons qui arrivent , et je suis obligé d'aller voir à ce qu'ils doivent faille. Je vous prie cependant de remercier M. l'Avocat , et de faire Aotre pi'ofit des reproches que je vors fais. S'il était de bonne grâce à un prisonnier de faire le galant , je vous supplierais de présenter à mademoiselle Lucrèce mes respects , et de lui témoigner que je suis son très-humble sergent et prisonnier. Elle le prendra en quel sens il lui plaira.
78 LETTRES DE KACINE,
AU MÊME, h Bourbon \
A Pai'is^le lendeaiantle l'Ascension (27 ir.ai 1661^.
V oiis avez beau dispenser vos faveurs le plus libéralement du monde , vous n'avez pas laissé de faire des mal contens. Mesdemoiselles de Lacroix , Lucrèce , Madrlon , Thlénon , Marie-Claude et Vitart ; Messieurs l'Avocat, d'Aigreville , duBinart, de Monvallet, \ itart, elc. , se trouvent , à ce qu'on m'a dit, fort obligés à votre souvenir. Pour moi, je n'ai gai'de de m'en plaindre. Cependant celte grande foule de lettres ne TOUS a pas exempté des querelles que vous vouliez éviter eu satisfaisant également tout le monde. En effet , il fallait pousser la galanterie Jusqu'au bout, et contenter M. de la Cbarle aussi bien que les autres. Vous n'auriez pas sur les bras le plus dangereux ennemi du monde, ou plutôt nous-mêmes n'en serions pas accal»lés comme nous sommes. Il a été averti de tout ce qui se passait, et commença bier une liarangue qui ne finira qu'avec sa vie si vous n'y donnez ordre, et que vous ne lui fermiez la boucbe par une grande lettre
' Bourbons-les-Baiiis, près de ISIouiins . l'abbé Levasseur y était allé pour prcncirc les eaux.
d'excuses , qui fasse le même effet que celte miche dont Ênée ferma la triple gueule de Cerbère. Pour moi, dès que Je le vis commencer , je n'attendis pas que l'exorde de la harangue fut fini ; je crus que le seul parti que je devais prendre , c'était de m'enfuir en disant : Monsieur a raison , pour ne pas tomber dans cet inconvénient où me jeta autrefois le dur essai de sa meurtrière éloquence.
J'étais à rhôtcl de Babylone quand M. l'Avocal y apporta vos lettres. Il y eut deux endroits dans celle de mademoiselle Vitart ' , qvii produisirent deux effets assez plaisans. Le premier fut que mademoiselle Vitart . ] isant que vous alliez prendre Jes eaux , ne put s'empêcher de crier comme si vous étiez déjà mort , et de dire que cela vous tuerait infailliblement. Elle dit cela avec chaleur , et M. "Vitart s'en aperçut bien. Mais quand elle vint à lire que c'était pour l'aborder plus librement , etc.
S'aUoniio restasse e mal contenlo ,
* La femme Je M. ^ itart. Dans ce tems on qualifiait de Mademoiselle toutes les femmes bourgeoises , à moins que le mari ne posse'dâl une charge , ou n'exerçât une profession repute'e noble. Ainsi nous verrons, dans ces lettres, mademoiselle Sellyer, mademoiselle Lemazier, mademoiselle de La Fontaine, mademoiselle Rivière, sœur de Racine, etc., qui sont toutes personnes mariées. Cette distinction s'effaça peu à peu dans le cours du siècle suivant. En 1 7 1 2 , un chevalier de ISisart publia des Satires sur les femmes bourgeoises qui se font appeler Madame,
8o LETTRES DE IIACIKE,
vous n'en devrz nullement douter. Il prit la lettre, et ayant cherché cet endroit, après s'être frotté les jeux ,
Trc voile c tjiiattro e sel les se lo scritto ,
iX. ayant regardé ensviite mademoiselle Yitart , il lui «lemanda
Con il cislioficramcnte inarcalo ,
ce que tout cela voulait dire. Ce fut à M. l'Avocat et à moi de nous taire cependant , car nous ne trouvions point là le mot pour rire ; mademoiselle Vitart tâcha de détourner la chose. Enfin , elle fut ohligée de lui dire quelque chose à l'oreille , que nous n'entendîmes point. Cela le satisfit peut-être. Quoi qu'il en soit, il n'en dit plus mot , et se mit à parler d'autre chose.
Mais je fais réflexion que je ne vous parle point de votre poésie. J'ai tort , je l'avoue , el je devrais considérer qu'étant devenu poète , vovis êtes devenu sans doute impatient ; c'est une qualité inséparahle des poètes aussi bien que des amoureux, qui veulent qu'on laisse toutes choses pour ne leur parler que de leur passion et de leurs ouvrages. Je ne vous parlerai point de votre amour : un homme aussi délicat que vous ne saurait manquer d'avoir fait un beau choix, et je suis persuadé que la belle mignonne de quatorze ans méiite les adorations de tous tant que nous sommes, puisque vous l'avez jugée digne des vôtres, jusqu à devenir poêle pour elle. Cela me confirme de plus en plus que l'A-
Mour est celui (le tous les dieux qui sait mieux, le cliemin du Parnasse. Avec un si bon conducleur vous n'avez garde de manquer d'y être hicn reçu. D'ailleurs, les Muses vous connaissaient déjà de réputation , et sachant que vous étiez bien venu parmi toutes les Dames , il ne faut point douter qu'elles ne vous aient fait le plus obligeant accueil du monde.
Utijiic viro Pliœbi cJiorus assurrexerit omni's.
Ils ne sont pas seulement amoureux ; la justesse y e>st tout eulière. INéanmoins si j'ose vous dire mon sentiment sur deux ou trois mots , Celui de radieux est un peu trop anliquv'î pour un homme tout frais sorti a\\ Parnasse; j'aurais tâché de mettre impérieux ou quelque autre mot. J'aurais aussi retranché ces deux vers , Ainsi , si comme nous ^ et le suivant , on je leur aurais donné un sens ; car il me semble qu'ils n'en ont point.
Vous m'accuserez peut-être de trop d'inhumanité de traiter si rudement les fds aînés de votre nuise et de votre amour : je ne veux pas dire les fils uniques ; la muse et l'amour n'en demeureront pas là ; mais au moins cela vous doit faire voir réciproquement que je n'ai rien de caché pour vous , et que ce n'est point par flatterie que je vous loue, puisque je prends la liberté de vous censurer. Scito eum pessimè dicere , qui lau" dahilur maxime. En effet , quand une chose ne vaut rien, c'est alors qu'on la loue démesurément ; ft qu'on
n'y trouve rien à redire, parce que tout y est également à blâmer. Il n'en est pas de même de vos vers : ils sont aussi naturels qvi'on le peut désirer , et vous ne devez pas plaindre le sang qu'ils vous ont coûté.
Ne vous amusez pas pourtant à vous épuiser les A'cines pour continuer à faire des vers , si ce n'est qu'à l'exemple de la femme de Sénèque , vous ne vouliez témoigner la grandeur de votre amour, ore ac mem~ bris in eam pallorem albentibus , ut ostentui esset mulium vitaîis spiiitus cgcstiim; mais je ne crois pas que les beaux yeux qui vous ont blessé soient si sanguinail-es , et que ces marques de voire amour lui soient plus agréables qu'une santé forte et robuste , qui vous rendrait plus capable de la servir in tutti i suo! bisog?ii, comme // gagliardo Mandricardo. Croyez que si ce galant bomme se fut amusé à perdre tout son sang pour Doralice , elle ne se fût pas levée le matin si gaie . et qvielle n'eut pas remercié si fort ce bon berger che nel suo albergo le awafatto honore , c'està-dire, qui l'avait logée avec Mandricard. Maislbeure me presse, et je dois songer que ma lettre est peut-être la quinze ou seizième de celles que vous en recevrez avec elle. Je suppose que vous aurez réponse de tous ceux à qui vous avez écrit. Je ne quitlai bler au soir mademoiselle Lucrèce qu'après quelle se fut engagée de parole à le faire , et je lui exposai la commission que vous m'aviez donnée d'y tenir la main. Elle voulut nie gagner afin que je ne lui fusse pas si sévère , mais je lui
ai dit que j'étais trop ennemi des traîtres pour en devenir un , et qu'il fallait qu'elle vous écrivît ou qu'elle me vît toujours à ses talons pour la presser inexorablement de s'acquitter envers vous. Je me suis ac({uillé de même des autres commissions.
M. Duchesne est votre serviteur , et M. d'Houy est ivre, tant je lui ai fait boire de santés, et moi je suis tout à vous.
LETTRE vu.
AU 3IÈME
A Pari?, le 3 juin lâëi.
M. l'Avocat vient d'apporter une de vos lettres , et il a bien voulu prendre cette peine, car il veut absolument que nous soyons réconciliés ensemble. Je gagne trop à cette réunion pour m'y opposer. Aussi bien comme les choses imparfaites recherchent naturellement de se joindre avec les plus parfaites , je serais uji monstre dans la nature si, étant creux ' comme je
' Ce M. l'Avocat était un jeune pédant de leurs amis, qui les gourmandait sur leur goût pour les vers et la galanterie , et qui Jeur prêchait de laisser la le cr^ux et la ùagatelle pour s'attacher au solide; ce qui fournissait aux deux jeunes correspon- Jans ample matière à s'cgayer.
suis , je refiisaîs de me Joindre et de m'attaclior au snlide , tandis que ce même solide làclic d'attirer à lui ce même creux.
Qttùl quoniam pcr se ne'jucai conslare, ueccsse est Hœrcrc.
C'est de Lucrèce qu'est cette maxime , et c'est de lui que j'ai appris qu'il fallaitme réunir avec M. l'Avocat; et il faut bien que vous l'ayez lu aussi, car il me semble que la lettre que vous avez écrite à ce grand partisan du solide , est toute pleine des maximes de mon auteur. Il dit, comme vous, qu'il ne faut pas que tout soit tellement solide , qu'il n'y ait un peu de creux parmi.
Nec iamen und.'i/u'e rorporeâ stipata leneniur Omnla naturà; namgue est in rébus inane.
Mais sortons de cette matière , qui elle-même est trop solide ^ et mêlons-y un peu de notre creux.
Avouez , Monsieur , que vous êtes pris, et que vous laisserez votre pauvre cœur à Bourbon, Je vois bien que ces eaux ont la même foire que ces fameuses eaux de Bayes ; c'est un lac cclè])re en Italie , quand il ne le serait que par les louanges d'Horace et des autres poètes latins. On y allait en ce tems , et peut-être y va-t-on encore comme vos semblables vont à Bourbon et à Forges. Ces eaux sont cliaudcs comme les vôtres , et il y a un auteur qui en rapporte une plaisante raison.
Je -voiulrais , pour votre satisfaclion , que cet auteur fàt ou italien ou espagnol ; mais la destinée a voulu encore que cekii-ci fut latin. Il parle donc du lac de Bajes, et voici ce qu'il en dit à peu près :
C'est là qu'avec le dieu d'Amour
Ye'nus se pro'nenait un jour.
Enfin, se trouvant un peu lasse,
Elle s'assit sur le gazon , Et voulut aussitôt faire seoir Cupidon ;
Mais ce mauvais petit garçon ,
Qui ne peut se tenir en place ,
Lui re'pondit : Ça, votre grâce,
Je ne suis point las comme vous,
Ve'nus, se mettant en courroux, Tjii dit : Petit fripon , vous aurez sur la joue.
Tout en faisant un peu la moue
Il fallut bien qu'il fiîàt doux ,
Et vint s'asseoir à ses genoux.
Cependant tous ses petits frères ,
Les amours qu'on nomme vulgaires.
Peuple qu'on ne saurait nombrer,
Passaient le tems à folàtrei^
Ce serait le perdre à crédit, que m'am user à vous faire le détail de tous leurs jeux : vous vous imaginez bien quels peuvent être les passe-tems d'une troupe d'enfans qui sont abandonnés à leur caprice.
Vous jugez bien aussi que les Jeux et les Ris Dont Venus fiit ses favoris, Et qui gouvernent son empire , Ne manquaient pas de jouer et de rire.
8s LETTRES DE RACINE,
J'avais vu Tépilaphe tle la hello Monlbazon ' clans le Bccueil des poésies choisies , et je vous l'avais même dite par cœur , il y a long-tems , non pas en italien mais en français. Et pour le distique du statuaire (il y a le mot àepictorAans le latin ) il mériterait assurément une bonne place dans le Recueil des épigrammes^ si on n'y avait eu plus d'égard aux pointes qu'aux beaux sentimens.
Voilà un billet d'une assez belle longueur , ce me semble. Si M. l'Avocat le voyait , il ne pourrait s'empêcher de se pendre, et la rage qu'il aurait de voir tant de creux le porterait sans doute à quelque résolution violente. C'est pourquoi je lui veux épargner cette peine, en lui évitant celle de vous envoyer ma lettre. Aussi bien est-il chez M. de Villers.
' C'est un quatrain italien de Régnier Desmarais. La duchesse de Montbazon était morte en 1657, à l'âge de quarantecinq ans.
LETTRE YIII.
AU MÊME, à Bourbon.
(Juin iG60-
( // n'en reste qve ce fragment. )
Quant à cet enfant dont vous me demandez des
nouvelles , et que vous vovidriez déjà entendre parler en beau langage, songez donc que j'ai voulu, avant tout, pourvoir à son établissement; que j'ai fait un beau plan de tout ce qu'il doit faire , et que ses actions étant bien réglées , il lui sera aisé après cela de dire de belles choses; car M. l'Avocat me le disait encore ce matin en me donnant votre lettre : il faut du solide , et vm honnête homme ne doit faire le métier de poète que quand il a fait un bon fondement pour toute sa vie, et qu'il se peut dire honnête homme à juste titre. C'est donc l'avis que j'ai donné à Ovide , ou , pour parler plus humainement ( car ce langage sent un peu trop le poète) , j'ai fait , refait et mis enfin dans sa perfection tout mon dessein. J'y ai fait entrer tout ce que m'avait marqué mademoiselle de Beauchâteau ' . que j'appelle
' Comédienne de l'Hôlel de Bourgogne. Racine avait fait une pièce des Amours d'Oyide, qu'il destinait à cette Troupe.
88 LETTRES CE KÂCÎNE,
la seconde Julie d'Ovifle dans la lettre que je lui ai écrite hier par TNT. Armand qui va à la Cour ; et quand "VOUS verrez ce dessein , il vous sera mal aisé de le reconnaitre. Avec cela, j'ai lu et marqué tous les ouvrages de mon héros , et j'ai commencé même quelques vers. Voilà l'état où en est cette affaire. Au reste, je regrette si peu le tems que j'ai eiv.ployé pour ce dessein, que \e n'v aurais pas plaint encore quinze autres jours. M. Vitart, qui considère celte entrepi-ise du même oeil que celle de l'année passée ' , croit que le premier acte est fait pour le moins , et m'accuse d'être réservé avec lui; mais je crois que vous me serez plus jviste. Il reçut hier une nouvelle qui lui est bien pkis sensible que cette affaire , comme elle le doit être en effet , et comme elle me l'est à moi-même. C'est qvi'il a appris que mon cousin sou frère est à Hesdin , frais et gaillard , portant le mousquet dans cette garnison aussi gaîraent que le peut faire .Laprairie ou Laverdure. Je ne vovis en puis mander d'autres particularités , parce que je ne sais celte nouvelle que par M. l'Avocat , qui l'apprit hier de M. Vitart , et vous savez que M. l'Avocat est toujours fort au dessus des petites circonstances dont nous autres hommes sommes plus curieux ; aussi avons-nous plus de pente pour le creux et la bagatelle. Je vous en instruirai plus au long dans ma première lettre, à moins que M. Vitart ne me pré-
' A'oyezla Lettre 1H<'.
vienne. Je vas dès celte après-dînée eu féliciter madame notre sainte tante ' , qui se croyait incapable d'aucune joie depuis la perte de son saint Père * , ou , comme disait M. Gomberville ^ , de son futur époux. En effet, il n'est plus dessus le trône de Saint Augustin, et il a évité , par une sage retraite , le déplaisir de recevoir xme lettre de cachet par laquelle on l'envoyait à Quimper ^. Le siège n'a pas été vacant bien long-tems.
• Madame Vitart, mère de M. Vitart. Celte dame e'tait Sconin , et sœur de la mère de Racine. Elle avait e'ié marie'e à Nicolas Vitart , contrôleur au grenier à sel de la Ferte'-Milon. Ces bonnes gens avaient donné retraite chez eux, en i638, aux deux frères le Maistre , comme nous l'avons dit dans une note du tome I, page ii. Quand ceux-ci retournèrent à Port-Royal quelques mois après, M. et madame Vitart , qui s'étaient attachés à eux, ne voulurent plus s'en séparer. M. Vitart quitta tous ses emplois, et se dévoua au service de Port-Royal, comme agent et receveur de la maison. Il y mourut en 1641. Sa veuve resta à Paris , où elle exerçait la profession de sage-femme. Elle avait deux fils, et trois filles toutes mariées. L'ainée , Marie Vitart, femme de Louis Eilies du Pin, fut mère du savant abbé du Pin. Ainsi ce Docteur était cousin issu de germain de Racine.
^ Antoine Singlin , dont il est parlé dans V Histoire de Port- Royal.
^ Marin Leroy de Gomberville , de l'Académie française, ami des solitaires de Port Royal.
* Madame \ ilart donna retraite à Singlin et à le Maistre de Sary dans une petite maison du faubourg Saint-Marceau, ap-
go LETTRES DE RACINE,
La Cour, sans avoir consulté le Saint-Esprit , à ce qu'ils disent, y a élevé M. Bail, sous pénitencier et ancien confrère du Bailli ' dans la société des bourses des Cliolets. Vous le connaissez sans doute , et peutêtre est-il de vos amis. Tout le consistoire a fait schisme à la création de ce nouveau Pape , et ils se sont retirés de côté et d'autre , ne laissant pas de se gouverner toujours par les monitoires de M. Singlin , qui n'est plus considéré que comme un anti-pape. Percutiam pastorem et disperge/ilur oves gregis. Cette prophétie n'a jamais été plus parfaitement accomplie, et de tout ce grand nombre de solitaires à peine reste-t-ilM. Guays et Maître Mam-ice'.
partenant à un jeune avocat nommé Antoine de Sacy, qui avait épouse Marie-jVIagdelalne A itart , la plus jeune de ses filles. Ce jeune homme mourut trois mois après, et sa veuve se retira à Port-Royal. Madame Vitart continua de garder les deux prêtres dans la même maison. Singlin mourut dans cette retraite, le 17 avril i664- Peu après, le Maislre de Sacy fut forcé d'en chercher une autre , parce que les espions étaient sur ses traces , et, le i4 mai 1G66, il fut arrêté et enfermé à la Bastille. {Mé~moires de Nicolas Fontaine).
' Le bailli de Chevreuse.
^ Racine a raconté les mêmes événemens sur un Ion fort différent de celui-ci, dans son Histoire de Port-Eojal.
A M. viTART, à Paris.
A Uiès , le i5 novetntre (1661).
Il y a aujourd'hui huit jours que je partis du Pont- Saint-Esprit, et que je vins à Uzcs , où je fus reçu de mon oncle ' avec toute sorte d'amitiés. II ne m'attendait que deux jours après, parce que mon oncle Scotiiu lui avait mandé que je partirais plus lard que je n'ai fait ; sans cela il eût envoyé au Saint-Esprit son garçon et son cheval. Il m'a donné une chamhre auprès de lui et il prétend que je le soulagerai un peu dans le grand nombre de ses affaires. Je vous assure qu'il en a beaucoup. Non-seulement il fait toutes celles du diocèse , mais il a même l'administration de tous les revenus du chapitre, jusqu'à ce qu'il ait payé quatre-vingt mille livres de dettes où le chapitre s'est engagé. Il s'y entend lout-à-fait , et il n'y a point de D. Cosme ' dans «on affaire. Avec tout cet embarras , il a encore celui
* Le père Sconin , chanoine régulier de Sainte-Geneviève , chanoine de la callicdralc , Officiai et Gr.ind-\ icaire d'Uzès.
^ Dom Cosme Sconin, religieux Bu'nc-dictin , frère de celui dont nous venons de pr.ricr, et, comme lui, oncle de liacinc. Louis Racine , dans ses Mcmjiics el dans ses noies sur les lettres
de faire bâtir ; car il fait aclicver une fort jolie maison qu'il a commencée, il y a un an ou deux., à un bénéfice quiesl à lui à une demi-lieue d'Uzès. J'en reviens encore toiU présentement. Elle est toute faite déjà ; il n'y a plus que le jardin à défricher. C'est la plus régulière et même la plus agréable de tout Uzcs. Elle est tantôt toute mf idjîée , mais il lui en a coûté de l'argent pour la mettre eu cet état ; c'est pourquoi il ne faut pas demander à quoi il a employé ses revenus. Il est fort facile de ce que je n'ai point apporté de démîssolre , mais c'est la faute de M. Sconin. Je l'ai pressé le plus que j'ai pu pour cela , et lui-même lui en écrit , mais j'appréheude furieusement sa longueur. 11 m'aurait déjà mené à Avignon pour y prendi'e la tonsure , et la raison de cela est que le premier bénéfice qui viendra à vaquer dans ieclnpitre,estàsa nomination. L'évêque a nommé et le Prévôt aussi ; c'est maintenant son tour. Quanti ce tems-là viendra , je vous en manderai des liouvelles. Si vous pouviez me faire avoir un démissoire, vous m'obligeriez infiniment. M. le Prieur de la Ferté vous donnera aisément mon extrait baptistaii e , et vous n'auriez qu'à l'envoyer à quelqu'un de votre connaissance à Soissous ; ou aurait le démisioire aussitôt. Mais ce sera quand vous y pourrez songer sans vous
de son père , parle de ce Dom Cosine, comme d'un moine qui lui était toul-à-£ait inconnu ; ce n'était pourtant rien moins (jue son qrand-onile.
délourner le moins du monde. Au reste , nous ne laisserons pas d'aller à Avignon quelqu'un de ces jours; car mon oncle veut m'aeheter des livres, et il veut aussi que j'étudie. Je ne demande pas mieux, et je vous assure que je n'ai pas encore eu la curiosité de voir la ville d'Uzès , ni quelque personne que ce soit. Il est bien aise que j'apprenne un peu de théologie dans Saint Thomas , et j'en suis tombé d'accord fort volontiers. Enfin , je m'accorde le plus aisément du monde à tout ce qu'il veut ; il est tl'un naturel fort doux. , et il me témoigne toutes les tendresses possibles.
Il reconnaît bien que son affaire d'Anjou a élé fort mal conduite , mais il espère que M. d'Uzès raccommodera tout. En effet, il lui a mandé qu'il le ferait. Il me demande tous les jours mon Ode de la paix ' , car il a donné à M. l'Evèque celle qiTe je lui envoyai ; et non-seulement lui , mais même tous les Chanoines m'en demandent, et le Prévôt surtout. Ce Prévôt est le doyen du chapitre ; il est âgé de soixante et quinze ans, et le plus honnête homme du monde. Enlin , c'est le seul que mon oncle m'a bien recommandé d'aller voir ; ils sont grands amis. Sou bénéfice vaut 5, 000 liv. de l'ente ; il est des anciens , et il n'est pas réformé. Il a beaucoup d'esprit et d'étude. Ainsi, si vous avez encore quelque Ode , je vous prie d'en faire l)ien couper toutes les marges, et de me l'envoyer; j'avais négligé d'en
' L'ode de la Nymphe de la Seine ^ qui avait paru sous ce titre.
apporter. On me fait ici force caresses à cause de mou oncle; il n'y a pas un Curé ni un maîlre d'école qui ne m'ait ait le compliment gaillard, auquel je ne saurais répondre que par des révérences , car je n'entends pas le français de ce pays-ci , et on n'y entend pas le mien ; ainsi je lire le pied fort humblement ; et je dis , quand tout est fait : Adiousias. Je suis marri pourtant de ne les point entendre ; car si je continue à ne leur point répondre, j'aurai bientôt la réputation d'un incivil ou d'un homme non lettré. Je suis perdu si cela çst ; car en ce pays les civilités sont encore plus en ■ usage qu'en Italie. Je suis épouvanté tous les jours de ' voir des villageois, pieds nus ou ensabotés (ce mot doit bien passer , puisque encapuchonné a passé ) , qui font des révérences comme s'ils avaient appris à danser toute leur vie. Outre cela , ils causent des mieux , et pour moi j'espère que l'air du pays me va raffiner de moitié y car je vous assure qu'on y est fin et délié plus J qu'en aucun lieu du monde. Tous les arbres sont en- i core aussi verds qu'au mois de juin, et aujourd'hui que je suis sorti à la campagne , je vous proteste que la chaleur m'a tout-à-fait incommodé ; jugez ce que ce peut être en été. Je n'ai plus de papier que pour assurer mademoiselle Vitart de mes très-humbles respects , et souhaiter à vos deux infantes ' tout ce que les poètes s'en vont prédire de biens au Dauphin.
' Deux filles de M. ^'i(rl^t, dont l'aincc avait à pi.ine deux im^.
PREMIER RECUEIL. gS
J'oulîliaîs a vous prier d'adresser mes lettres a M. Symil, chirurgien à Uzès , et en dedans à mon illustre personne chez leR. P. Sconin, Vicaire-Général et officiai de Monseigneur d'Uzès. Je salue M. d'Houy de tout mon cœur , et le prie d'avoir quelque peu de soin de mes livres , dont je plains fort la destinée s'il ne s'en mêle un peu ; car je serais honteux de vous en parler dans la multitude de vos affaires. Excusez même si j'ai fait cette lettre si longue. J'ai cru qu'il fallait vous instruire une fois en gros de tout ce qui se passe ici ; une autrefois j'abuserai moins de votre loisir.
A M. l'abbé levasseur, à Paris.
Uïès , i5 novembix' i6Gi.
(^Fragment.) oi vous prenez la peine de m'écrire , je vous prie.
ou de donner vos lettres à M. Vitart, ou de me les adresser chez le P. Sconin, Vicaire-Général, etc., avec une enveloppe adressante à M. Symil. On ma dit d'user de ces précautions pour la sûreté des lettres qu'on m'enverra de Paris. Je vous prie de me mander des nouvelles de nos anciennes connaissances, et de m'instruire un peu de ce qui se passe de beau dans Paris , et moi je prendrai le soin de vous mander ce
qui se passera dans le Languedoc. Nous savons la naissance du Dauphin ' ; c'est pourquoi je vous exemple de me l'ajjprendre. J'aurais peut-être clianté quelque chose de nouveau sur cette matière si j'eusse été à Paris , mais ici je n'ai pu chanter rien que le Te Deum , qu'on clianla hier ici en grande cérémonie. Mandezmoi, s'il vous plait, qui aura le mieux réussi de tous les chanres du l*arnasse. Je ne doute pas qu'ils n'emploient tout le crédit qu'ils ont auprès des Muses, pour en recevoir de h.'Ucs el magnifiques inspirations. Si elles continuent à vous favoriser , comme elles avaient commen<é à Bourbon, faites quelque chose, et envoyezmoi tout ce que vous aurez fait.
Incipe , si quid habcs , et te fecere poetam Piérides.
AU MÊME, à Paris.
A Uïès , le î4 novûiiilnc iGûl.
J E ne me plains pas encore de vous , car je crois bien que c'est tout au plus si vous avez maintenant reçu ma première lettre ; mais je ne vous réponds pas que , dans huit jours , je ne commence à gronder si je ne re-
' Né le i^"". novembre 1661.
PIVËMIER RECUEIL. 97
ooîs point de vos nouvelles. Epargnez-moi donc celle peine , je vous supplie , et épargnez-vous à vous-même de grosses injures que je pourrais bien vous dire dans ma mauvaise humeur : Nain contemptus amor vires habct. J'ai été à Nîmes, et il faut que je vous en entretienne. Le chemin d'ici à Nimes est plus diabolique mille fois que celui des diables à Nevers , et la rue d'Enfer, et tels autres chemins réprouvés ; mais la ville est assurément aussi belle et aussi polide , comme on dit ici , qu'il y en ait dans le royaume. Il n'y a point de divertissemcns qui ne s'y trouvent.
Suoni\ cantiy vcsl'ir, giuochi, vùandc.
Quanta piio cor penser, pub chieder bocca.
J'allai voir le feu de joie qu'un homme de ma connaissance avait entrepris. Les Jésuites avaient fourni les devises qui ne valaient rien du tout : ôlez cela, tout allait bien. Mais je n'y ai pas pris assez bien garder pour en faire le détail ; j'étais détourné par d'autres spectacles : il y avait tout autour de moi des visages qu'on voyait à la lueur des fusées , et dont vous auriez bien eu autant de peine à vous défendre , que j'en avais. Il n'y en avait pas une à qui vous n'eussiez bien voulu dire ce compliment d'vm galant du tems de Néron : Ne J'astidias hominem peregrinuni inler cultores îuos admittere : inuenies leligiosum , si te adoravi permiseris. Mais pour moi, je n'avais garde d'y peijser; je ne les regardais pas même en sûreté ; j'étais en la liac'uie. VIII. 5
98 LETTRES DE llACINE,
compagnie cVuu révérend Père de ce chapitre , qui n'aimait point fort à rire.
E parca piu ch^ alcun fosse mai slaio Di conscienza scrupulosa e s chic a.
Il fallait être snge avec lui , ou du moins le faire. Voilà ce que vous auriez trouvé de beau dans Nimes ; mais j'y trouvai encore d'autres choses qui me plurent fort , surtout les Arènes.
C'est un grand amphithéâtre un peu en ovale , tout bâti de prodigieuses pierres , longues de deux toises , qui se tiennent là , depuis plus de seize cents ans , sans mortier et par leur seule pesanteur. Il est tout ouvert en dehors par de grandes arcades , et en dedans ce ne sont autour que de grands sièges où tout le peuple s'asseyait pour voir les combats des Lètes et des gladiateurs. Mais c'est assez vous parler de Nîmes et de ses raretés ; peut-être même trouverez- vous que j'en ai trop dit. Mais de quoi voulez-vous que je vous entretienne 'i De vous dire qu'il fait ici le plus beau tems du monde , vous ne vous en mettez guères en peine ; de vous dire qu'on doit cette semaine créer des consuls ou conses , comme on dit , cela vous touche fort peu. Cependant c'est une belle chose de voir le compère cardeur et le menuisier gaillard avec la robe rouge , comme un président , donner des arrêts et aller les premiers à l'offrande. Vous ne voyez pas cela à Paris.
A propos de consuls , il faut que je vous parle d'un
PKEMIER 11 E eu E IL. ^t)
^•cheviu de Lyon , qui doit l'emporter sur les plus fa- ' meux quolibétiers du monde. Je l'allai voir pour avoir vm billet de sortie, car sans billet les chaînes du Rliône ne se lèvent point. Il me fit mes dépécîies fort gravement , et après , quittant un peu cette gravité magistrale qu'on doit garder en donnant de telles ordonnances., il me demanda : « Quid novi ? Que dit-on de 1 affaire d'Angleterre ? " Je répondis qu'on ne savait pas encore à quoi le Roi se résoudrait. « A faire la guerre, dit-il , car il n'est pas parent du Père Souffrant '. » Je fis bien paraître que je ne l'étais pas non plus ; je lui fis la révérence, et le regardai aA^ec un froid qui montrait bien la rage où j'étais de voir vm grand quolibétier impuni. Je n'ai pas voulu en enrager tout seul ; j'ai voulu que vous me tinssiez compagnie, et c'est pourquoi je vous fais part de cette mai'auderie. Enragez donc , et si vous ne trouvez point de termes assez forts pour faire des imprécations , dites avec l'emphatisle Brébeuf :
A qui, Dieux tout-puissans, qui gouvernez la terre, A qui re'servez-vous les eclut» du tonnerre ?
Si vous ne vous ne bâtez de m'écrire, je vous ferai enrager encore par de semblables nouvelles. Ecrivezmoi donc si vous m'en croyez , et faites de ma part à mademoiselle Lucrèce le compliment latin dont je vous ai parlé, mais que ce soit en beau français.
' Le père Suffren, je'suite, confesseur de Louis XIII, dont le nom se prononçait comme souffranl.
lOO LETTUES DE RACINE,
LETTRE XII
AU MEME , à Paris.
A Uzès , le 26 d<5cemure 166^1.
JjiEU merci , voici de vos lettres. Que vous en êtes devenu grand lucnager ! J'ai vu que vous étiez libéral , et il ne se passait guères de semaines , lorsque vous étiez à Bourbon , que vous ne m'écrivissiez une fois ovi deux, et nou-seulement à moi, mais à des gens à qvii vous n'aviez presque jamais parlé, tant les lettres vous coûtaient peu. Maintenant elles sont plus clair-semées , et c'est beaucoup d'en recevoir une en deux mois. J'étais très en peine de ce changement, et j'enrageais de voir qu'une si belle amitié se fîit ainsi évanouie : en décrira Jidesque ! m'écriais-je :
E'I cor fjten di sospir'' parcaun Mongilello ,
lorsqu'heureusement voire lettre m'est venue tirer de toutes ces inquiétudes , et m'a appris que la raison ^pourquoi vous ne m'écriviez pas, c'est que mes lettres étaient trop belles. Qu'à cela ne tienne , Monsieur : il me sera fort aisé d'y remédier ; et il m'est si naturel de faire de méchantes lettres, que j'espère, avec la grâce de Dieu , venir bientôt à bout de n'en faire pas de trop belles. Vous n'aurez pas sujet de vous plaindre à l'aveuir, et j'attends dès à présent d;'s l'éponses par tous les mdinaii'es. Mais parlons plus sérieusement : avoue/
PREMIER RECUEIL. lor
ijue tout au contraire vous croyez les vôtres trop belles pour être si facilement communiquées à de pauvres provinciaux comme nous. Vous avez raison sans doute , et c'est ce qui me fâche le plus ; car il ne vous est pas aisé , comme à moi, de faire de mauvaises lettres, et ainsi je suis fort en danger de n'en guères recevoir.
Après tout , si vous saviez la manière dont je les reçois, vous verriez qu'elles ne sont pas profanées pour tomber entre mes mains ; car, outre que je les reçois avec toute la vénération que méritent les belles choses , c'est qu'elles ne me demeurent pas long-tems , cl el!( s ont le vice dont vous accusez les miennes inji'.stemeiit , qui est de courir les rues , et vous diriez qu'en venant en Languedoc elles se veulent accommoder à lair du pays ; elles se communiquent à tout le monde , cl ne craignent point la médisance : aussi savent-elles bien qu'elles en sont à couvert ; chacun les veut voir, et on ne les lit pas tant pour apprendre des nouvelles , ,que pour voir la façon dont vous les savez débiter.
Continuez donc, s'il vous plaît , ou plutôt commencez tout de bon à m'écrire , quand ce ne serait que par charité. Je suis en danger d'oublier bientôt le peu de français que je sais ; je le désapprends tous les jours , et je ne parle tantôt plus que le langage de oe pays , qui est aussi peu français que le bas-breton.
Jpse mîhi videor jam dedidlcisse lai i ne, Nam didici gclic'e , sarmaticeque loçui.
J'ai cru qu Ovide TOUS faisait pitié quand vous songiez
qu'un si galant homme que lui était obligé à parler vscytlie lorsqu'il était relégué parmi ces barbares ; cependant il s'en faut beaucoup qu'il fut si à plaindre que moi. Ovide possédait si bien toute l'élégance romaine, qu'il ne la pouvait jamais oublier ; et quand il serait revenu à Rome après un exil de vingt années, il aurait toujours fait taire les plus beaux esprits de la Cour d'Auguste : au lieu que, n'ajant qu'une petite teinture du bon fronçais , je suis en danger de tout perdre en moins de six mois , et de n'être plus intelligible si je reviens jamais à Paris. Quel plaisir aurez vous quand je serai devenu le plus grand paysan du monde? Vous ferez bien mieux de m'entretenir un peu dans le langage qu'on parle à Paris : vos lettres me tiendront lieu de livres et d'académie.
Mais à propos d'académie , que le pauvre Pclisson est à plaindre, et que la conciergerie est un mécbant poste pour un bel-esprit ! Tous les beaux-esprits du monde ne devraient-ils pas faire une solennelle députation au Roi pour demander sa grâce? Les Muses ellesniv'met, n3 devraient-elles pas se l'endre visibles afin de solliciter pour lui?
Nec vos , Piérides , nec stirps Latouia , vestro Doc ta saccrdoti lurLa tulislis opem !
ISIals on voit peu de gens que la protection des Muses ait sauvés (\es mains de la justice : il eût mieux valu Y^oav lui qu'il ne se iùi jaaiais mêlé que de belles choses,
PREMIER RECUEIL. io3
cl la condition de roitelet, en laquelle il s'était métamorphosé, lui eût été bien plus avantageuse que celle de financier. Cela doit apprendre à M. l'Avocat qvie le solide n'est pas toujours le plus sûr, puisque M. Pclisson ne s'est perdu que pour l'avoir préféré au creux ; et sans mentir, quoiqu'il fasse bien creux sur le Parnasse , on y est pourtant plus à son aise que dans la conciergerie, et il n'y a point de plaisir d'avoir place dans les histoires tragiques , dussent-elles èlre écrites de la main de M. Pélisson lui-même.
Je salue M. l'Avocat, et je diffère de lui écrire afin de laisser un pou passer ce reste de mauvaise humeur que sa maladie lui a laissé , et qui lui ferait peut-être maltraiter les lettres que je lui enverrais. II n'y a point de plaisir d'écrire à des gens qui sont encore dans les remèdes , et c'est trop exposer des lettres. Je salue Irèshiunbleraent toute votre maison , oh. est compris l'illus- Ire M. Botreau ; ipsa ante alias pulcherrima Dido ; vous savez de qui j'entends parler. J'écrirai à mademoiselle Vitart , et j'avais dessein de lui écrire bien devant que d'avoir reçu votre lettre. Je vous prie de me remettre dans ses bonnes grâces , si je suis si malheureux que de les avoir perdues , sinon je vous prie de m'y entretenir toujours , et de penser un peu à mes affaires en faisant les vôtres ; surtout scribe et vale. Mandez-moi des nouvelles de tout , et entre autres d'un petit Mémoire que j'envoyai pour la Gazette il y a huit jours.
LETTRE XlII.
A MADEMOISELLE \ ITART, à Paris.
A Uzès, le :6 dccembie i66i.
•lEj>ensais bien me donner 1 honneur de vous écrire il y a huit jours , mais il me fut impossible de le faire ; je ne sais pas même si j'en pourrai venir à bout aujourd'hui. Vous saurez , s'il vous plaît , que ce n'est pas à présent une petite affaire pour moi que de vous t'crire. Il a été un tems que je le faisais assez aisément , cl il ne me fallait pas beaucoup de tems pour faire ime lettre assez passable. Mais ce tems-là est passé pour moi; il me faut suer sang et eau pour faire quelque chose qui mérite de vous l'adresser ; encore sera-ce im grand liasard si j'y réussis. La raison de cela est que je suis im peu plus éloigné de vous que je n'étais lors. Quand je songeais seulement que je n'étais qu'à quatorze ou quinze lieues de vous , cela me mettait en train , et c'était bien autre chose quand je vous voyais eu personne ; c'était alors que les paroles ne me coûtaient rien , et que je causais d'assez bon cœur ; au lieu qu'aujourd'hui je ne vous vois qu'eu idée ; et quoique je songe assez fortement à vovis , je ne savu'ais pourtant empêcher qu'il n'y ait cent-cincpiante lieues entre vous et votre idée. Ainsi il m'est un peu plus difficile de m'échaufiër ; et
PREMIER RECUEIL. lo5
quanti mes lettres seraient assez heureuses pour vous plaire , que me sert cela? J'aimerais mieux recevoir uu soufflet ou un coup tle poing de vous , comme cela m était assez ordinaire, quun grand merci qui viendrait de si loin. Après tout, il vous faut écrire, el il en faut revenir là. Mais que vous mander? Sans mentir, je n'en sais rien pour le présent. Faites-moi une grâce , donnez-moi teras jusqu'au premier ordinaire pour y songer, et je vous promets de faire merveille; j'y travaillerai plutôt jovir et nuit : aussi bien n'ai-je plus qu'un dcmi-quart-d'lieure à moi , et vous-même avez maintenant bien d'autres affaires. Vous n'avez pas à déloger seulement, comme on m'a mandé, mais vous avez même à préparer les logis au Saint-Esprit ' , qui doit venir dans liuit jours à l'hôtel de Luynes. Travaillez donc à le recevoir comme il mérite , et moi je travaillerai à vous écrire comme vous méritez. Comme ce n'est pas une petite entreprise , vous trouverez bon (jue je m'y prépare avec un peu de loisir. Cependant je souhaite que tout le monde se porte bien chez vous ; tpie vos deux, infantes vous ressemblent , et que vous nr soyez point en colère contre moi de ce que j'ai tant lardé à m'acquitter de ce que je vous dois. C'est bien assez que je sois si loin de votre présence , sans me bannir encore de votre esprit. Ainsi soit-il.
' Loiiis-Cliarles Albert , duc de Luynes , crtfii chevalier de l'Ordre à la promotion de 1661.
lO'o lETTUES DE RACINE,
Je n'écris pas à mon cousin , car on m'a mandé qu'il était à la campagne j et puis c'est lui écrire que de vous écrire.
LETTRE XIY.
A M. VIT ART, à Paris.
A Uîès , le 17 janvier i66i.
J-jES plus beaux jours que vous donne le printems ne valent pas ceux que l'hiver nous laisse ici, et jamais le jnois de mai ne vous paraît si agréable , que l'est pour nous le mois de janvier.
Le Soleil est loujoiirs riant,
Depuis qu'il part de l'orient
Pour venir e'clairer le monde , Jusqu'à ce que son char soit descendu dans l'onde. La vapeur des brouillards ne voile point les cieux; Tous les matins, un vent officieux
En e'carte toutes les nues ; Ainsi nos jours ne sont jamais couverts ;
Et dans le plus fort des hivers,
Nos campagnes sont revêtues
De fleurs et d'arbres toujours verds.
Les ruisseaux respectent leurs rives , Et leurs Naïades fugitives, Sans sortir de leur lit natal , Errent paisiblement, et ne sont point captives
Sons une prison de cristal.
Tous nos oiseaux chantent à l'ordinaire ; Leurs gosiers n'étant point glaces^
Et n'elant pas forces De se cacher ou de se taire, Il font l'amour en liberté'
L'hiver comme l'été.
Enfin, lorsque la nuit a déployé ses voiles ,
La lune, au visage changeant,
Parait sur un trône d'argent ,
Et tient cercle avec les étoiles.
Le ciel est toujours clair tant que dure son cours, Et nous avons des nuits plus belles que vos iours.
( 2i janvier 1662.)
J'ai fait une assez longue pause en cet endroit , parce que, lorsque j'écrivais ces vers il y a huit jours, la chaleur de la poésie m'emporta si loin, que je ne m'aperçus pas qvi'il était trop tard pour porter mes lettres à la poste. Je commence aujourd'hui 24 janvier; mais il est arrivé un assez plaisant changement ; car en relisant mes vers, je reconnais qu'il n'y en a pas un de vrai ; il ne cesse de pleuvoir depuis trois jours , et l'on dirait que le tems a juré de me faire mentir. J'aurais autant de sujet de faire ime description du mauvais lems, comme j'en ai fait vme du beau; mais j'ai peur que je ne m'engage encore si avant , que je ne puisse .:jchever cette lettre que dans huit joiu's, auquel tems
Io8 LETTRES DE RACINE,
peut-être le ciel se sera remis au beau. Je n'aurais jamais fait : cela m'apprend que celte maxime est bien vraie : La vita al fin ^ il di loda la sera.
Cette ville est la plus maudite ville du monde. Ils ne travaillent à auti'e chose qu'à se tuer tous tant qu'ils sont, ou à se faire pendre. Il y a toujours ici des commissaires ; cela est cause que je n'y veux faire aucune connaissance, puisqu'en faisant un ami je m'attirerais cent ennemis. Ce n'est pas qu'on ne m'ait pressé plusieurs fois , et qu'on ne me soit venu solliciter, moi indigne , de venir dans les compagnies ; car on a trouvé mon ode chez une Dame de la ville , et on est venu me saluer comme auteur ; mais tout cela ne sert de rien , mens immola manet. Je n'aurais jamais cru être capable d'une si grande solitude, et vous-même n'aviez jamais tant espéré de ma vertu.
Je passe tout le tems avec mon oncle, avec Saint Thomas et Virgile; je fais force extraits de théologie, et quelques-uns de poésie : voilà comme je passe le tems, et je ne m'ennuie pas, surtout quand j'ai rocu quelque lettre de vous; elle me sert de compagnie pendant deux jours.
Mon oncle a toutes sortes de bons desseins pour moi ; mais il n'en a point encore d'assuré , parce que les affaires du chapitre sont encore incertaines. J'attends toujours im démissoire. Cependant il m'a fait habiller de noir depuis les pieds jusqu'à la tête. La mode de ce pays
est de porter un drap d'Espagne qui est fort beau , et ([ui coûte vingt-trois livres '. Il m'en a fait faire un li;ibit ; j'ai maintenant la mine d'un des meilleurs bourgeois de la ville. Il attend toujours l'occasion de me pourvoir de quelque cliose , et ce sera alors que je tâcherai de payer une partie de mes dettes si je puis ; car )i^ ne puis rien faire avant ce tems. Je me remets devant les. yeux toutes les importunités que vous avez reçues i]p moi ; j'en rougis à l'heiu'c que je vous parle ; erubuit puer, salva res est. Mais mes affaires n'en vont pas mieux , et cette sentence est bien fausse, si ce n'est que vous vouliez pi'cndre cette rougeiu" pour reconnaissance (le tout ce que je vous dois , dont je me souviendrai toute ma vie.
A MADEMOISELLE VIT ART, a Paris.
A Uzès , le 24 janvier 1662.
ijvi billet n'est qu'une continuation de promesses et une nouvelle obligation. Je m'étais engagé de vous écrire une lettre raisonnable , et après quinze jours d'intervalle je suis si malbeureux que de n'y pouvoir satisfaire encore aujourd'bui , et je suis obligé de remettre à un
' Mcme poids d'argenl que 43 fr. 25 c. d'ciuiourd Irai.
autre jour. Toutes ces remises ne sont pour moi qu'un surcroit de dettes dont il me sera fort difficile de m'acquilter; car vous attendez peut-être de recevoir quelque cliose de beau , puisque je prends tant de tems pour m y préparer. Ayez la cliarité de perdre cette opinion, et de vous attendre plutôt à être fort mal payée; car je vous ai déjà avertie que je suis devenu un très-mauvais payeur. Quand je n'étais pas si loin de vous , je vous payais assez bien, ou du moins je le pouvais faire ; car vous me fournissiez assez libéralement de quoi m'acqiiitter envers vous , j'entends de paroles : vous ête^ trop riche , et moi trop pauA^re pour vous pouvoir payer d'autre chose ; cela veut dire
Que j'ai perdu tout mon caquet, Moi qui savais fort bien e'crire, Et jaser comme un perroquet.
Mais quand je saurais encore jaser des mieux , il faut que je me taise à présent. Le messager va partir, et il ne faut pas faire attendre le messager d'une grande ville comme est Uzès. Pardonnez donc , et attendez encore huit jours.
PREMIER RECUEIL. m
VVV% V^/V% i;VVV'tA/V%i VVV\ t/VVX^ %/l/V% lf\/V\i l'%/V¥ t/VVl. l/VV%i J%/V%VVV\ VVV\. VVVX VVV\ l/V' v\
LETTPtE XYI.
\ LA MÊME , à Paris.
A Uiès, le 3l janvier.
'^UE votre colère est charmante Belle et généreuse Amarnnlhe !
Qu'il vous sied bien d'être en courroux! Si les Grâces jamais se mettaient en colère , Le pourraient-elles faire De meilleure grâce que vous ?
Je confesse sincèrement
Que je vous avais offensée,
Et cette cruelle pensée
M'était un horrible tourment.
Mais depuis que vous-même en avez pris vengeance,
Un si glorieux châtiment
Me parait une re'compense.
Les reproches même sont doux
^^enant d'une Louche si chère :
Mais si je méritais d'être loué de vous , Et que je fusse un jour capable de vous plaire,
Combien ferais-je de jaloux!
Je m'en vais donc faire tout mon possible pour venir à bout tVun si grand dessein. Je serai beureux si vous pouvez vous louer de moi avec autant de justice que vous vous en plaignez ; cl je ferais de mon côté un fort
bel ouvrage si je savais tlire vos vertus avec autant tl'espril que vous dites les miennes. Je ne vous accuserai point de me flatter : vous les représentez au naif. S'il en est de même de la passion de M. l'Abbé, je tiens qu'il n'est pas mal partagé ; et quand le portrait de mademoiselle Lucrèce aurait été fait par le plus habile peintre du monde, il ne saurait sans doute égaler celui que vous faites d'un amoureux en sa personne.
Je me l'imagine en effet
Tout languissant et tout défait , Qui ge'mit et soupire aux pieds de cette image.
II contemple son beau visage, Il admire ses mains, il adore ses yeux,
Il idolâtre tout l'ouvrage.
Puis, comme si l'Amour le rendait furieux, Je l'entends s'écrier : Que cette image est belle ! Mais que la belle même est bien plus belle qu'elle !
Le peintre n'a bien imité
Que son insensibilité.
J'ai peine à croire que vous ayez assez de puissance pour rompre ce charme, vous qui étiez accoutumée à le charmer lui-même autrefois , aussi bien que beaucoup d'autres. Possédé comme il l'est de cette idée, il ne faut pas s'étonner s'il a voulu marier M. d'Houy à une fille liydropique : il n'y pensait pas , à moins qu'il n'ait voulu marier l'eau avec le vin.
Ou m'a mandé que ma tante Yltart était allée a Che- Areuse pour mademoiselle Sellyer; mais je crois qu'elle
PREMIER RECUEIL. Il3
n'y sera pas long-tems , el qu'elle sera bicnlôt nécessaire au faubourg Saiut-Gcrmain '. Elle ne manquera pas de pratiques , s'il plaît à Dieu , et elle ne se reposera de long-tems si elle attend que vous vous reposiez toutes. Peut-être qu'autrefois je n'en aurais pas tant dit impunément , mais je suis à couvert des coups. Vous pouvez néanmoins vous adresser à mon lieutenant M. d'Houj ; il ne tiendra pas celte qualité a déshonneur.
Vous m'avez mis en train , comme vous vojez , et vos lettres ont sur moi la force qu'avait autrefois votre vue : mais je suis obligé de finir plus tôt que je ne voudrais , parce que j'ai encore cinq lettres à écrire ; j'espère que vou? me donnc^rez, en vertu de ces cinq lettres , la permission de finir ; et en vertu de la soumission et du respect que j'ai pour vous , la permission de me dire votre passionné serviteiu*.
Vous m'excuserez si j'ai plus brouillé de papier à dire de méchantes choses, que vovis n'en aviez employé à écrire les plus belles choses du monde.
' Madame Vitart exeiçall , comme nous l'avons dit , la profession de sage-femme; et sa bcllc-fille , à qui celte lettre est écrite , se trouvait alors dans le cas d'avoir bientôt recours à son ministère.
Il4 LETTRES DE RACINE,
LETTRE XYIT.
A M. l'abbé LEVASSEiR, à Paris.
A Uzès , le 3 fc'vi'ier i66s.
ViJOiQUE VOUS ne sovcz pas le plus diligent, homme du monde quand il s'agit de répondi'e à une lettre , je m'assure que vous ne laisserez pas de vous formaliser beaucoup de ce que ma réponse ne vient que huit à dix jours après votre lettre. Vous attribuerez sans doute ce .retardement a un désir de vengeance ; elle serait juste après tout ; je n''j ai pas pensé néanmoins. Mais à quoi bon s'excuser pour un délai de huit jours? Vous ne faites point tant de cérémonies quand vous avez élé deux bons mois sans songer seulement si je suis au monde. C'est assez pour vous de dire froidement que vous avez perdu la moitié de votre esprit depuis que je ne suis plus en votre compagnie. Mais à d'autres ! Il faudrait que j'eusse perdu tout le mien si je recevais de telles galanteries en paiement. Je sais ce qui vous occupe si fort, et ce qui vovis fait oublier de pauvres étrangers comme nous. Amor non talia curât. Oui , c est cela même qui vous occupe , et j'en sais des nouvelles.
Amor de solo i cor' Icggiadri imesce.
Et je ne m'étonne pas qu'un cœur si tendre que le vôtre , et si disposé à recevoir les douces impressions
PREMIER UECUEIL. Il5
tic l'amour, soit enchanté d'une si charmante personne. Bien d'autres que vous auraient succombé à la tentation.
Socralc s'y trouverait pris, Et , maigre sa philosophie , Il ferait ce qu'a fait Paris, Et le ferait toute sa vie.
\ous l'aviez tous les jours devant vos yeux, et vous aviez tout le loisir de considérer ses belles qualités e le iue fatezze ^ comme disent les Italiens; et aussi selon le passage que citait hier notre prédicateur : Mutuo conspeclu mutai crescebant amores. Pour moi , loin d'y trouver à redire , je vous loue d'un si beau choix et d'aimer avec tant de discernement , s'il peut y avoir du discernement en amour. Il ne faut pas demander si c'est là l'espagnol qui vous tient ; l'Amour est ce porteur d'eau dont vous aimez tant la compagnie , et qui vous apprend si bien à parler toutes sortes de laiigues. Et mentern Feniis ipsa dédit. Il ne me fait pas tant d'honneur, quoique j'aie assez besoin de compagnie en ce pays; mais j'aime mieux être seul que d'avoir un hôte si dangereux. Ne m'accusez pas pour cela d'être im farouche et im insensible.
Vous savez bien que les déesses Ne sont pas toutes des Ve'nus; El vous savez que les belles , non plus , Ne sont pas toutes des Lucrèces.
A propos de belles , j'avais déjà vu les vers du Ballet
Il6 LETTRES DE RÂCÏNE,
des Saisons , cl on me les avait apportés lorsque j'étais encore malade.
Je suis ravi qu'il ne reste aucune apparence de blessure sur le beau front d'Angélique ; elle n'est pas la seide beauté qui ait souffert de si douloureuses aventures. Et Veneris violata est vidnere dextra ; et peutêtre bien que qui aurait considéré l'endroit où elle tomba , il y aurait vu naître des roses et des anémones pareilles à celles qui sortirent du sang de Vénus ; mais il est trop tard pour y aller voir, et quand il y serait venu des roses , l'hiver les aurait fort maltraitées ; elles auraient été plus en sûreté en ce pays , où nous voyons dès le mois de janvier,
Schictti arhoscelli e verdi fronde acerbe j4 morose et paUide viole.
On m'a assuré même qu'il y avait un jardin tout plein de roses, mais de roses toutes fleuries, à une lieue d'ici , et cela ne passe pas même pour une rareté.
La nouvelle que vous me mandez sur la fin de votre lettre m'a d'abord svu'pris étrangement ; mais je suis entré peu à peu dans votre sentiment, que cela n'était qu'un soulagement et im avantage pour M. Vilart '. Je ne lui eu ai rien témoigné pourtant , et je ne le ferai pas que je n'en sois informé de sa part ou de quelque autre que de vous. Mais que vous avez raison
' Le bailli de Chevreuse avait cherche à nuire à M. \ ilart, el l'avait supplante dans une partie des attributions de son emploi.
PREMIER RECUEIL. Iij
d'accuser l'autre tV une infidélité si noire! Il çst capable des plus lâches trahisons :
///û horridus aller Desidia , lutumque trahcns inglorius alfum.
A votre avis , Virgile ne sait-il pas aussi bien faire le portrait d'un traître , que d'un héros?
Je n'ai pas peur que vous tous lassiez de voir taat de vers dans une seule lettre. Te anior nostri poelariim amantem reddidit.
Pour vous . soit latin , soit espagnol , soit turc si vous le savez, écrivez-moi, Je vous prie. Je suis connue dans un pays qui a quelque chose de moins sociable que le Pont-Euxin ; le sens commun y est rare , et la fidélité n'y est point du tout : on ne sait à qui se prendre. Il ne faut qu'un quart-d'heure de conversatiou pour vous faire haïr vm homme , tant les âmes de cette Tille sont dures et intéressées; ce sont tous Baillis. Aussi , quoiqu'ils me soient venus quérir cent fois pour aller en compagnie, je ne rae suis point encore produit nulle part. En tin , il n'y a ici personne pour moi. Non honio , sed littiis , atque aer et solitudo mera. Jugez si vos lettres seront bien reçues. Mais vous êtes attaché ailleurs.
// cor près o ivi corne pesce a Vliamo.
Adiousias. Je salue tout le monde , et M. Dumay.
Tl8 LETTRES DE RACINE,
LETTRE X\III
AU MÊME, a Paris.
A Uzès, mars iGBs..
[Fragment. )
CjiR nous appelons ici la France tout le pays qui
est au-delà de la Loire ; celui-ci passe comme une pro- .] Aince étrangère. Aussi c'est à ce pays , ce me semble , que Furelière a laissé le galimatliias en partage , en disant qu'il s'était relégué dans les pays au-deià de la Loire. Cela n'empêche pas , comme je vous ai dit , qu'il n'y ait quelques esprits bien faits.
Je n'explique pas non plus Cypassis , qui est digne de n'être fille-de-cbambre que des déesses. Solas peclere digiia deas.
Je réserve à l'autre voyage, de vous dire les senlimens qu'on a eus ici de l'ode de M. Perrault, et je vous dirai , pofu- finir par l'endroit de votre lettre qui m'a le plus satisfait , que j'ai pris une part véritable à la paix de votre famille ; et je vous assTU'e que quand je serais réconcilié avec mon propre père si j'en avais encore un , je n'aurais pas été plus aise qu'en apprenant que vous étiez remis parfaitement avec M. Levasseur, parce que je suis persuadé que vous vous en es-
PREMIER RECUEIL. Iiy
limez parfailement Iieurtus. Adieu, Monsieur; Je vous écrirai sans faule dans huit jours. Je vous prie aussi de vous souvenir de moi. M. \' itart ma merveilleusement oublié. Vous ne Fimiterez pas , comme je crois.
LETTRE XIX
A MADEMOISELLE VITAUT, à Paris.
A Viis, mars 16G2-
{ Fragment. )
M. Vilart m'a mandé le retour de ma tante sa mère, et le succès de son voyage de Glievreuse , qui , pour vous dire vrai , m'a bien surpris. Je croyais qu'il se préparait qvielque chose de bien grand dans le château de Chevreuse ; j'avais oui autrefois toutes les grandes promesses de M. le Builli, et je croyais même que tout le monde était en haleine chez vous pour savoir ce qui en arriverait , car depuis deux ou trois mois je n'ai pas reçu une lettre. Enfin, je m'attendais qu'il sortirait de ce château quelque géant , ou du moins un enfant aussi puissant que Joseph du Pin ' , et il n'est venu qu'iuie lîlle. Ce n'est pas qu'une fille soit peu de chose ; mais M. Sellyer parlait bien plus haut que cela. Cela lui ap-
' Un des cousins do Racine. Voyez la fin de la note png. Sg.
I20 LETTRES DE PxACINE,
prend à s'humilier; car, Tojez-vous, j'ai ouï dire a un bon prédicateur, que Dieu changerait plutôt un garçon en fille avant qu'il fut né , que de ne point humilier un homme qui s'en fait accroire. Ce n'est pas qu'il y ait eu du miracle dans l'affaire de M. Selljer, et je ci'ois fort bonnement qull n'a eu que ce qu'il a fait.
Si je pouvais vous envoyer des roses nouvelles et des pois vcrds, je vous en enverrais en abondance, car nous en avons beaucoup ici. Le printems est déjà fort avancé. Nous avons vu ici madame de Lviynes ' dans ' le récit du Ballet^ et je ne doute point que vous ne l'y ayez vu paraître dans tout son éclat. Je crois que tout le monde se porte bien maintenant chez M. Lemazier, car mon cousin ne m'en mande plus de nouvelles , et j'aime mieux qu'il ne m" en mande point , que de m'en mander de fâcheuses. Je prendrai la liberté de les assurer tous ici de mes très-humbles obéissances, qui vous sont particulièrement dévouées comme à la personne du monde que j honore avec plus de passion.
'Anne de Rohan-Moutbazon , seconde femme du duc de Luynes. Elle avait figure dans le ballet des Saisons lors des fêtes données à Fontainebleau en 1661.
niEMIEPv RECUEIL. i2l
A M. l'abbé levasse ur, à Paris.
( A Uzès ) , le 38 mars 1692.
J F. ne veux pas manquer à la parole que je vous ai donnée tle vous écrire aujourd'hui , mais aussi je ne vous entretiendrai pas long-tems. L'incertitude où je suis de la santé de M. l'Avocat fait que je ne sais de ([uelle façon vous parler, ou comme à un homme triste, ou comme à un homme de honnc humeur • et l'idée que j'ai toujours présente de la tristesse qui paraissait dans votre dernière lettre , m'empêche de vous en faire aucune qui soit tant soit peu enjouée. J'en ai reçu une de M. Yitart cette semaine, et je viens de lui écrire aussi. Il m'a envoyé une Lettre de M. de Liijnes pour les Pairs ^ que nous avions déjà vue en ce pays, et je suis toujours des derniers à savoir les nouvelles , quoique j'aie une correspondance aussi bonne que la vôtre. On ne parle en celte ville que de la merveilleuse conduite du Roi , du grand ménage de Coljjert , et du procès de M. Fouquet, ([u'on dit avoir été interrogé par trois fois depuis peu de jours ; et cependant vous qui êtes des premiers instruit des choses, vous ne m'en mandez rien du tout. Mais, pour vous dire le vrai, ce n'est pa& cela qui m'inquiète ; j'aime mieux que vous me Hacine. Vir. t
mandiez de vos nouvelles pax'ticulières et de celles de nos connaissances. Vous serez le plus cruel homme du monde si vous ne m'en faites savoir au moins de M. l'Avocat , dans la maladie ou dans la sanlé duquel je m'intéresse sensiblement.
J ai eu tout le loisir de lire l'ode de M. Perrault : aussi l'ai- je relue plusieurs fois, et néanmoins j'ai eu bien de la peine à y reconnaître son style , et je ne croirais pas encore qu'elle fût de lui si vous et M. Vitart ne m'en assuriez. Il m'a semblé que je n'y trouvais point celte facilité naturelle qu'il avait à s'exprimer; je n'y ai point vu, ce me semble , aucune trace d'un esprit aussi net que le sien ma toujours paru , et j'eusse gagé que cette ode avait été taillée comme à coups de marteau par un homme qui n'avait jamais fait que de méchans vers. Mais je crois que l'esprit de M. Perrault est toujours le même , et que le sujet seulement lui a manqué ; car, en effet , il y a long-tems que Cicéron a dit que c'était une matière bien stérile , que l'éloge d'un enfant en qui Ion ne pouvait louer que l'espérance ; et toutes ces espérances sont tellement vagues , qu'elles ne peuvent fournir des pensées solides. Mais je m'oublie ici , et je ne songe pas que je dis cela à un homme qui s'y entend mieux que moi. Vous me devez excuser de celte liberté que je prends. Je vous parle avec la nième franchise que nous nous parlions dans votre cabinet ou le long des galeries de votre escalier, et si je juge mal et que mes pensées seient éloignées des vôtres ,
l'IlEMiER RECUEIL. 123
JïC*ïi>eUez ce'.a sur la barbarie de ce pays et sur ma longue absence de Paris , qui , m' ayant séparé de vous , m'a peut-être eutièrement pi'ivé de la bonne connaissance des clioses.
Je vous dirai pourtant encore qu'il y a un endroit on j'ai reconnu M. Perrault; c'est lorsqu'il parle de Josué, et qu'il amène là l'Ecriture sainte. Je lui ai dit uue. fois qu'il mettait trop la Bible en jeu dans ses poésies ; mais il me dit qu'il la lisait fort, et qu'il ne pouvait s'empêcber d'en insérer quelque passage. Pour moi, je crois que la lectui^e en est fort bonne , mais que la citation convient mieux à un prédicateur qu'à un poêle.
Vengez-vous , Monsieur, de toutes mes impertinences sur la pièce que je vous envoie '. Ce n'est pas uue pièce, ce semble, tout-à-fait nouvelle pour vous, mais vous la trouverez pourtant toute nouvelle. Je l'avais mise en l'état qu'elle est buit jours devant ma maladie , et je l'avais même montrée à deux personnes seulemenî, dont l'un élait fort grand poète , et ils étaient tous deux amoureux du dessein et de la conduite de celte fable. Je vous la voulais donner, mais ma maladie survint ^ qui me fil perdre absolument toutes ces idées. Je n'y avais plus songé depuis ; mais il y a environ deux mois qu'en ajant dit quelques endroits à une personne de celle ville , il me conjura de lui dicter toute la pièce. Je le fis ; il la montra à d'autres, et ils crurent qu'elle
■' Les Bains de Vénus.
124 LETTRES DE IlACINE,'
était fort belle. Je n'ose dire qu'elle l'est, qiie vous ne nie lavez mandé , et que vous ne m'en ayez envoyé l'approbation de mademoiselle Lucrèce et de quelques autres ospeits avec vous. Mais niandoz-nioi tout .par le détail : ce que vous jugerez des Grâces , des Amours, et de toute la Cour de Vénus qui y est dépeinte. Si le titre ne vous plaît pas , changez-le. Ce n'est pas qu il m'a paru le plus convenable. Si vous la donnez , ne dites point l'auteur : mon nom fait tort à tout ce que je fais. Mais montrez moi en cette occasion ce que c'est qu'vuî ami , en me déi ouvrant tout votre cœur. Je prends intérêt à celle pièce à cause qu'elle fut faite pour vous , et à cause de l'opinion que vous eûtes d'abord de ce dessein. Adieu, je salue tout le monde, et M. l'Avocat sutlout. Si cette galanterie vous plaît, j'en pourrai faire d'autres : il y a assez de sujet en ce pays. Brûlez l'original si vous l'avez encore , je vous en conjure.
%,WVkVW WVV t'^'W t/VW W^t UW\ tr'VX '.
LETTRE XXL
AU MÊME, à Paris.
( A Ujcs ), 1« 5o avril ( iCôi j.
J E ne vous demandais pas des louanges quand je vous ai envoyé ce petit ouvrage des Bains de Vénus, mais je vous demandais votre sentiment au vrai, et celui de
PiiEMltK RECUEIL. 123
vos amis; cependant vous vous êtes contenté de dire, comme ce flatteur d'Horace : Piilchrè, benè , rectè; et Horace dit fort bien qu'on loue ainsi les méchans ouvrages , parce qu'il y a tant de choses à y reprendre , qu'on aime mieux tout louer que d'examiner. \ous m'avez traité de la sorte , et vous me louez comme un vrai demi-auteur, qui a plus de mauvais endroits que de bons. Soyez un peu plus équitajjle , ou plutôt ne soyez pas si paresseux ; car c'est là , je crois , ce qui vous tient. Vous auriez mille bonnes choses à me dire , mais vous avez peur de tirer une lettre en longueur. Vous avez cent autres personnes à satisfaire ; tantôt le maître de luth , tantôt des Charli-eux , tantôt des beauxesprits , et quelquefois aussi la belle Cypassis. N'èlesvous pas admii"able dans votre lettre sur le sujet de celte Cypassis ? Vous faites semblant de ne la pas connaître , et vous WidWei jeter le chat itiuc jambes. (Ce quolibet passera, mais pour n'y plus revenir). Je vous en avais parlé en passant, sur ce que vous m'aviez mandé que vous aviez lié quelque amitié avec une demoisellp d'Angélique , et pour déguiser cette histoire j'avais pris le nom de Cypassis , qui fut autrefois la demoiselle de Corinne. Relisez ma lettre si vous l'avez encore, et cela vous sautera aux yeux. Mais n'en parlons plus , et croyez au reste que, si j'avais reçu quelque blessure en ce pays , je vous la découvrirais naïvement , et je ne pourrais pas même m'eu empêcher. Vous savez que les blessures du cœiu- demandent toujours quelque
126 LETTRES l)i'. KACINE,
confident à qui l'on puisse s'en plaindre , et si j'en avais «ne de celle nature , je ne m'en plaindrais jamais qu'à TOUS ; mais , Dieu merci , je suis libre encore , et si je quittais ce pays , je reporterais mon cœur aussi sain ''t aussi entier que je l'ai apporté : je tous dirai pourtant une assez plaisante rencontre a ce sujet.
Il y a ici une demoiselle fort bien faite et d'une taillé fort a vai!tap;eiise. Je ne l'avais jamais vue qu'à cinq ou six pas, et je l'avais toujours trouvée fort belle; son teint me paraissait vif cl éclatant , les yeux grands et d'un beau noir, la gorge et le reste de ce qui se découvre assez librement en ce pays , fort blanc. J'en avais toujours quelque idée assez tendre et assez approchante tl'une inclination ; mais je ne la voyais qu'à l'église ; car, comme je vous ai mandé , je suis assez solitaire et plus que mon cousin ne me l'avait recommandé. Enfin , je Tovdus voir si je n'étais point Irompé dans l'idée que j'avais d'elle , el j'en trouvai \m?. occasi'in fort honnête. Je m'approchai d'elle et lui parlai. Ce que jC vous dis là m'est arrivé il n'y a pas un mois, et je n'avais d'auU-e desein que de voir quelle réponse elle me forail. Je lui parlai donc indifféren;ment , mais sitôt que j'ouvris la bouche etquo je l'envisageai , je pensai demeurer int rdil. Je trouvai sur son visage de certaines bigarrures comme si elle tût relevé de maladie , et cela n^.e fil bien changer mes idées. Néanmoins je ne d.^meurai pas , et elle me répondit J'un air fort doux el fort obligeant ; et, pour vous dire la vérité, il faut que je l'aie
prise dans quelque mauvais jour , car elle passe pour fort belle dans la ville , et je connais beaucoup de jeunes gens qui soupirent pour elle du fond de leur cœur : elle passe même pour une des plus sages et des plus enjouées. Enfin , je fus bien aise de celte rencontre , qui servit du moins à me délivrer de quelque conunencement d'inquiétude ; car je m'étudie maintenant à vivre un peu raisonnablement , et à ne me pas laisser emporter à toutes sortes d'objets. Je commence mon noviciat , mais je souhaiterais qu on me le fit achever à Ouchie '. Je vois bien que vous êtes disposés, vous et mon cousin , à travailler povir moi de ce côté-là, et je passerai volontiers par-dessus toutes les considérations d'habit noir et d'haljit blanc qui m'inquiétaient autrefois , et dont vous me faisiez tous deux la guerre : aussi il n'y a plus d'espérance en ces quartiers. On a reçu nouvelle aujoiu-d'hui que l'accommodement était presque fait avec les Pères de Sainte-Geneviève. Ainsi je ne puis plus prétendre ici qu'à quelcpie chapelle de vingt ou vingt-cinq écus. Voyez si cela vaut la peine que je prends. Néanmoins je suis résolu de mener toujours le même train de vie , et d'y demeurer jusqu'à ce que mon cousin m'en retire pour quelque meilleure espérance. Je gagnerai cela du moins
' Prieure de Be'nédiclins , dans l'Anjou, que l'oncle de Racine ;ivail oblenu , et qu'il voulait faire passer à son- neveu ; mais le t tre e'tait dispute.
que j'étudierai davantage , et que j'apprendrai à me contraindre ; ce que je ne savais point du tout. Je vous prie de communiquer à mon cousin cette nouvelle qui est certaine , et que M. l'Arclievèque d'Arles ' a mandée aujourd'hui à M. d'Uzès - ; car ce sont eux deux qui ont fait ce Iieau dessoin sans en parler à personne. Enfin , comme je mandais à M. Vitart , il semble que je gale toutes les affaires où je suis intéresse. Je ne sais si mon malheur nuira encore à la négociation que mon cousin entreprend pour Ouchie. Quoi qu'il en soit, cr.oyez que , s'il en vient à bout , iirbein (juam staluo , vestra est. Je pourrais être le seul titulaire , mais novis serions bien quatre bénéficiers. Vous n'y serez point monsieur Thomas , mais vous serez M. l'Abbé ou M. le Prieur ; car je crois que M. Vitart et M. Poignant ^ vous en céderont bien facilement Fautorilé. Ecrivez-moi tout , je vous prie, et fût-ce pour me blâmer , ne soyez point du tout réservé. Conservez-moi quelque petite part dans les bonnes grâces de mademoiselle Lucrèce. Entretenez-moi auprès de M. l'A-
' François Adhe'mar de Monteil de Griguan.
* Jacques Adhe'mar de Monteil de Grignan , frère de l'Archevêque d'Arles. Ils e'taient oncles de ce comte de Grignan qui dc\int, en i6Cg. le gendre de madame de Scvigne'.
^ Ancien capitaine de dragons, qui était de la Ferte'-lVIilon , celui même avec qui La Fontaine voulut un jour se battre en duel. Voyez la Vie de La Fontaine.
Tocat et soyez toujours le même à mon égard. L'élé est fort avancé ici. Les roses sont tantôt passées , et les rossignols aussi. La moisson avance , et les grandes chaleurs se font sentir.
LETTRE XXIL
A MADEMOISELLE VITART, à Paris.
A Uzts, le i5 iiial i66i.
iLiNCORE n'avez-vous pas oublié mon nom ; j'en avals bien peur pourtant, et je croyais être tout-à-fait disgracié auprès de vous ; vu que , depuis pUis de trois mois , vous n'avez pas donné la moindre marque que vous me connussiez seulement. Mais enfin Dieu a voulu que vous ayez écrit un dessus de lettre , et cela m'a un peu remis. Jugez quelle reconnaissance j'aurais pour une lettre tout entière ! Je ne sais pas ce qui me prive d'uxi si grand bien , et pour quelle raison votre bonn*' volonté s'est sitôt éteinte. Je fondais ma plus grande consolation sur les lettres que je pourrais quelquefois recevoir c!e vous, et une seule par mois aurait sulii pour me tenir dans la meilleure humeur du monde , et dans celte belle humeur je vous aurais écrit mille belles choses. Les vers ne m'auraient rien coûté ,' et vos lettres m'auraient inspiré un génie tout extraor-
IJO LETTIIES DE IIACINE,
clinairc ; c'est pourquoi si je ue fais rien qvii vaille , prenez-vous-en à vous - même , et croyez que je ne suis paresseux que parce que vous l'êtes toute la première : j'enfenrls lorsqu'il s'agit il'écrire; car en d'autres choses vous ne l'êtes pas , Dieu merci. Vous faites assez d'ouvrage , vous deux M. Vitart , et j'avais bien prédit que madame Vitart trouverait de l'occupation à son retour de Chevreuse '.
■ On m'a mandé que vous ne laisseriez pas pour cela de faire un tour à la Ferté , et que ce voyage qu on médite depuis si long-tems s'accomplirait à la Pentecôte. J'enrage de n'y être pas, et vous n'en doutez pas, comme je crois , quoique vous ne vous en mettiez gucvcsen peine ; et peut-ètr'^ ne songerez-vous pas une seule fois à la triste vie que je mène ici , pendant que toute votre compagnie se divertira fort à son aise. Il ne faut pas demander si M. TAlibé fait Fentendu à présent. INous mènerons, dit-il, mademoiselle Vitart à la campagne avec M. et mademoiselle Lemazicr. On voit bien que cela lui relève le cœur , et qu'il se prépare à passer les fêtes bien doucement. Je ne m'attends pas de les passer si à mon aise.
J'irai parmi les oliviers, Les chênes verts et les figuiers, Cherclier quelque remède à mon inquiétude :
' Voyez la note, pag. ii3.
^ La Penlccûte e'iT t le 28 mai.
PREMIER RECUEIL. l3l
Je chercheiai la so'ilude, El lie pouvant tfre avec vous, I es lieux les plus affreux me seront les plus doux.
Excusez si je ne vous écris pas davantage. En l'état où je suis, je ne saurais vous écrire que pour me plaindre, et c'est un sujet qui ne vous plairait pas. Donnezmoi lieu de vous remercier , et je m'étendrai plus volontiers sur cett3 matière : aussi l)ien je ne vous demande pas des cboses trop déraisonnables , ce me semble , en vous priant d'écrire une ou deux lignes par cbarité. Vous écrivez si bien et si facilement quand vous voulez : il n'y a donc que la volonté qui vous manque, et tout irait bien pour moi si vous me vouliez, autant de bien que vous m'en pourriez faire ; comme au contraire je ne puis vous témoigner le respect que j ai pour vous autant que je le voudrais bien.
LETTRE XXni.
A M. viTART, à Paris.
AVih, leiGmai {i66a).
V ODS aurez sans doute reçu mes lettres , qui étaient du même jour que votre dernière. Je vous suis infiniment obligé de la peine que vous avez prise de m'envoyer un démissoire. Je ne l'aurais jamais eu si je ne l'eusse reçu que de D. Cosme. Il y a deux mois qu'il ne nous a
point écrit ni à mon oncle ni à moi. Nous n'en savons pas le sujet, et nous ignorons tout de même à quoi eu est le bénéfice d'Anjou. Mon oncle est tout prêt de vous l'abandonner , puisque aussi l)i('n il n'en espère plus rien. Mais j'ai bien peur que D. Cosme ne veuille point lâcher les papiers qu'il a en main. Il n'y a que Plandin le procureur dont on puisse savoir l'état de l'affaire, et et puis il ne faut qu'une lettre pitoyable de D. Cosme pour faire pitié à mon oncle , qui laissera perdre cette affaire entre ses mains. Comme la dernière fois qu'il mécrivit , il me mandait que son ame ne tenait plus qu'à un filet, tant il avait pris de peine ; jugez si cela lie tovicherait pas son frère '. Au reste, je vous prie Irès-humblement de macquitler d'un grand merci envers M. le Prieur de la Ferté et M. Ducliesne. Je reconnais beaucoup la bonne volonté qu'ils ont tous deux témoignée pour moi. Si je savais où demeure M. Ducliesne ic fils, je lui écrirais; car je serais honteux de vous charger de tant de lettres. Je souhaite que votre second voyage de la Ferté vous soit aussi agréable que le premier, et qu'il me soit aussi utile s'il ne peut pas l'être ilavantage. Je ne vous renouvelle point mes protestations d'être honnête homme , et d'être reconnaissant : vous avez assez de bonté pour n'en douter plus. J'écris à M. Piolin, et je l'assure que sa dette lui est infaillible,
'Le Père Sconin , chez lequel t'fait alors Racine, était, coijuîie nous ["avons tlit, H ère de doui Ccsinc.
PllEMIEil llECUEIt. l33
mais qu'il me donne quelque tcms pour le satisfaire; je rentends néanmoins à raison d'une pisLole par mois. Voici le mémoire de mes livres , que vous avez eu la I>onlé de me demander. J'ai reçu avant-liier une lettre de M. l'Abbé , et je lui écrirai aujourd'hui. Il m'a mandé que mademoiselle Vitart était disposée d'aller à la Ferté , quelque empêchement que vous y ayez voulu mettre. Vous vous doutez bien quel est cet empêchenient-là, et je m'en réjouis autant que du voyage même. Je tâcherai d'écrire cette après-dinée à ma tante Vitart et à ma tante la Religieuse ' , puisque vous vous en plaignez. Vous devez pourtant nï'excuser si je ne l'ai pas fait , et elles aussi; car que puis-je leur mander? C'est bien assez de faire ici Ihypocrite , sans le faire encore à Paris par lettres ; car j'appelle hypocrisie d'écrire des lettres où il ne faut parler que de dévotion , et ne faire autre chose que se recommander aux prières. Ce n'est pas que je n'en aie bon besoin ; mais je voudrais qu'on en fit pour moi sans être obligé d'en tant demander. Si Dieu veut que je sois Prieur , j'en ferai pour les autres autant qu'on en aura fait pour moi.
M. notre Evèque est allé faire la visite , et il attend bientôt M. l'Archevêque d'Arles, qui a mandé qu'on ne lui écrivît plus à Paris. Cela différera peut-être
' La Mère Agnès de Sainte-Tliècle Racinp , qui fut Abbesse lie r.>rl-Iloyai en 1G89.
l34 LILTTRES DE RACINE ,
l'entière conclusion de leur accommodement ; mais c'est tout un , puisque la chose est fuite aux signatures près. M. d Uzès trouvera plus d'obstacles qvi'il ne pense. Il s'attend que le Prévôt et tout le monde signera son concordat , et 11 est fort trompé. Imaginez- vous si le Prévôt, qui a la collation de douze clianoiuies de deux ou trois mille francs cliacune, renoncera à ce droit-là pour complaire à M. 1 Evoque dont il ne se soucie point du tout, à ce qu'on dit. Mais il ne reviendra de tout cela que des procès, et les réformés ' feront rag-.
On me vient voir ici fort souvent , et on tâche de me débaucher pour me mener en compagnie. Quoique j'aie la conscience fort tendre de ce côlé-là , et que je u'aime pas à refuser , je me tiens pourtant sur la négative, et je ne sors point. Mon oncle m'en sait fort bon gré, et je m'en console avec mes livres. Comme on sait que je m'y plais, il y a bien des gens dans la ville qui m'en apportent tous les jovirs. Les uns m'en donnent de grecs , les autres d'espagnols et de toutes les langues. Pour la composition , je ne puis my mettre. Sic enim s uni complearus otiuin ut ah eo divelli non queam, Jlaqiie aut libris me dclccto quorum haheo festivani copiam , aut te cogi'to. A scribendo prorsus abhorret
' Ceux des Clianoines réguliers qui avaient embrasse' la réforme établie dans cette Congre'galion par les soins du Père Faute, qui en fut le premier supérleur-géne'ral.
PPxEiûlER KECUEÏL. i35
(liilmus. Cicéron mandait cela à Atticus; mais j'ai une raison particulière de ne point composer , qui est que je suis trop embarrassé du mauvais succès de mes affaires , et cette inquiétude sèclie toutes les pensées de vers ou de galanterie que je pourrais avoir. Je ne sais même où j'en serais , n'était la confiance que j'ai en vous, puisque vous voulez bien que je l'aie. Je me réjouis que mademoiselle Manon ' soit si gaillarde et je la voudrais bien voir en cet état. Je voudrais aussi voir ce beau garçon que vous avez fait depuis peu , aussi avancé qu elle.
J'espérais bientôt écrire à ma tante Vitart; mais on m'a malheureusement détourné cette après-dinée , et je suis obligé de remettre cela au premier voyage. Je ne vous prie pas de vous souvenir de moyi quand vous serez à Ouchie ; vous y êtes assez porté ; car vous serez l)ien toujours le plus généreux homme du monde, et je tâcherai de mon côté d'être parfaitement reconnaissant. Je salue très-humblement toute votre famille et celle de M. Lemazier. Je ne puis non plus écrire à ma mère ' , et je remets Cela au premier voyage.
' L'ainée des filles de M. Vitart. Voyez les vers qui terminent la Lettre XXV.
^ Sa grand'mère, madame Racine (Marie Desmoulins). Elle mourut le la août suivant.
l36 LLTTRES DE RACINE,
LETTRE XXIV
A M. l'abbé levasseur, a Faris.
A Uiès , le 16*. mai i66s.
Je a'ous écrivis par le dernier ordinaire, el ainsi ne faites pas tant valoir l'obligation que je vous ai de ce que vous m'avez écrit deux, fois de suite ; car, Dieu merci , aucune de vos lettres n'est demeurée sans réponse ; et quand cela serait arrivé celte fois-ci , je crois que je ne vous en devrais pas beaucoup de ce côté-là. Vos lettres n'ont pas toujours suivi les miennes de si près. Apres tout, je vous suis tout-k-fait obligé de toutes les nouvelles que vous m'avez mandées de la province qui est vers la Mai'ne. Ce n'est pas que je sois si sot que de croire tout ce que vous dites à mon avantage. Vous me mettez sans doute en meilleure posture que je ne suis dans les esprits de ce pajs-là. Quand je dis cela , je n'entends pas parler de M. Poignant ; car après les marques qu'il m'a données de laifection qu'il avait pour moi , il ne me siérait pas bien d'en douter. Vous m'en avez mandé des particularités trop assurées, et vous ne saviriez croire con quanto contentamiento acabe de leer esta carta^ y quantas vezes en aquella hora inesma la boliii a leer. Je puis dire que ce témoignage de sou amitié m'a touché plus que toutes les choses du
monde. Vous croyez bien que ce n'était pas quelque intérêt bas qui me dominait ' ; mais cela m'a fait reconnaître qu'une belle amitié était en effet ce qu'il y avait au monde de plus doux ; et il me semble que cette cirronstance que je suis aimé d'une personne , me consolerait dans tontes les plus cruelles disgrâces. Ce nest pas que je souhaite le moins du monde qu'on eu vienne à de si tristes effets , et je me flatte que l'amitié que vous et M. Vitart avez pour moi , n'est pas moins forte que celle de M. Poignant, parce que je sens bien en moimême que je vous suis très-fortpment attaché , et le quolibet m'assure de ce côlé-là : Si vis njiiari ^ aina.
Je suis ravi de ce que vous ayez fait une si belle connaissance avec lui , parce qu'il e^t bon que vous vous connaissiez l'un l'autre ; et il n'en est pas des amis comme des maîtresses ; car bien loin d'avoir la moindre jalousie , au contraire , ce m'est bien de la joie que Vous soyez aussi bons amis l'un avec l'autre, comme je crois l'être avec vous deux.
Quoique je me plaise beaucoup à causer avec vous , ji^ ne le puis faire néanmoins fort au long ; car j'ai eu cette après-dînée une visite qui m'a fait perdre tout le
' Poignant aimait beaucoup Piacine, et disait sans cesse qu'il lui laisserait tout son bien. Il le fil en effet son héritier, mais à sa mort tout le bien se trouva mange ; Racine , par reconnaissance, acquitta les frais de la maladie et ceux de l'enterre-
nu'iit-
l38 LETTRF.S DÉ RACINE,
tems qu'^ j'avais envie de vous donner ; c'était un jeimc hoinme de celle ville , fort bien fait , mais passionnément amoureux. Vous saurez qu'en ce pays-ci on ne voit guères d'amours médiocres : toutes les passions y sont démesurées , et les esprits de celte ville , qui sont assez Ir'gers en d'autres choses, s'engagent plus fortement dans leurs inclinations qu'en aucun autre pays du monde. Cependant , excepté trois ou quatre personnes qui sont belles , on n'y voit presque que des beautés fort communes. La sienne est des premières ; et il me l'a montrée tantôt à ime fenêtre, comme nous revenions de la procession ' , car elle est huguenote , et nous n'avons point de belles Catholiques. Il m'en est donc Tenu parler fort au long , et ma montré des lettres , des discours , et même des vers , sans quoi ils croient que l'amour ne saïu-ait aller. Cependant j'aimerais mieux faire l'amour en bonne prose , que de le faire en médians vers; mais ils ne peuvent s'y résoudre, et ils veulent être poètes à quelque prix que ce soit. Pour mon malheur ils croient que j'en suis un , et ils me font juge (le tous leurs ouvrages. Vous pouvez croire que je n'ai pas peu à souffrir ; car le moyen d'avoir les oreilles battues de tant de mauvaises choses , et d'être obligé de dire qu'elles sont bonnes? J'ai un peu appris à me contraindre et à faire beaucoiqj de révérences et
' Le 16 mai, jour de la date de la letlre, était cette aiintt le mardi des Rogations.
PREMIER RECUEIL. iSg
cic Complimens à la mode de ce pays-ci. Yollk donc à quoi mon après-diuée s'est passée; il m'a mené à une d^ ses mélairles proche d'ici; il m'y a fait goûter des premières cerises de cette année , car quoique nous en ayons depuis huit jours , je n'y avais pourlant pas songé encore : c est de bonne heure , comme vous voyez , niais tout est étrangement avancé en ce pays , et on lera la moisson devant un mois. Pour revenir à mon aventure, j'étais en danger de rentrer trop tard, mais le ciel s'est heureusement couvert , et nous avons oui des coups de tonnerre qui nous ont fait songer à éviter la pluie , et h. revenir chez nous. Je n'ai eu le tems depuis cela, que de vous faire cette lettre et d'écrire deux mois à mademoiselle Vitart. Adieu donc ; faites votre voyage de la Pentecôte aussi heureusement que «elui de Pâques , el gardez-moi la même fidélité à m'en fûire le récit. Je salue M. l'Avocat , et je vous prie d'assurer de mes respects mademoiselle Lucrèce , dont je trouve fort étrange que vous ne me pai'liez plus du tout, comme si je ne méritais pas d'en ouïr parler. Croyez que je la révère infiniment, et ménagez- moi t<Hijours quelque petite place dans son souvenir. Soyezmoi encore fidèle de ce côté-!à , et je vous garderai fidélité entière dans toutes les occasions qui pourraient j.uïiais arriver , et , comme dit l'Espagnol , antes iJiiiorlo que mituado.
l4o . LETTRES DE RACINE,
LETTRE XXV
A M. VITAKT, à Paris.
(A Uzès) , 00 mai (16G2).
J E crois que celle lettre vous trouvera de retour , si vous avez été à la Ferlé ; je ne la ferai pas bien longue, parce que je n'ai qu'un moment de loisir. Nous nous préparons à traiter M. d'Uzès après demain au matin , parce qu il doit faire sa visite à vm bénéfice qui dépend de la sacristie, et qui appartient par conséquent à mon oncie. C'est là où il a bâti un fort beau logis assurément, et il veut traiter son Evèque avec grand appareil. Il est allé cette après-dîuée à Avignon pour acbeter ce qu on ne pourrait trouver ici , et il m'a laissé la cbarge de pourvoir cependant à tovites cboses. J'ai de fort beaux emplois , comme vous voyez , et je sais quelque chose de plus que manger ma soupe , puisque je la sais faire apprêter. J ai appris ce qu'il faut donner au premier, avi second et au troisième service , les entremets qu'il y faut mêler , et encore quelque chose de plus ; car nous prétendons f.ilre un festin à quatre services , sans compter le dessert. J'ai la tête si remplie de toutes ces brîles choses , que je vous en pourrais faire un long entretien ; mais c'est une matière trop creuse sur le papier , outre que^ n'étant pas bien confirmé dans cette
PREMIER RECUEIL. l/,.!
science, je pourrais bien faire quelque pas de clerc si j'en parlais encore long-tems.
Je ne vous prie plus de m'envoyer des Lettres Provinciales : on nous les a prêtées ici ; elles étaient entre les mains d'un officier de cette ville , qui est de la religion. Elles sont peu connues, mais Iseaucoiip estimées de ceux qui les connaissent. Tous les autres écrits de cette nature sont venus pour la plupart en ce pays , jusqups aux. Nouvelles méthodes. Tout le monde a les Plaidoyers de M. le Maistre. Enfin , on est plus curieux que je ne le croyais. Ce ne sont pourtant que les Huguenots ; car , pour les Catholiques , ôtez un ou deux de ma connaissance , ils sont dominés par les Jésuites. Nos moines sont plus sots que pas un, et qîii plus est , de sots ignorans, car il n'étudient point du tout. Aussi je ne les vois jamais, et j'ai conçu une certaine horreur pour cette vie fainéante de moine , que je ne pourrai pas bien dissimuler.
Pour le Père Sconin , il est , sans mentir , fort sage et fort habile homme , peu moine et grand théologien. Nous avons ici le Père Meynier, jésuite, qui passe pour un fort grand homme. On parle de lui dans la seizième Lettre au Provincial. Il n'a pas mieux réussi à écrire contre les Huguenots , qvie contre M. Arnauld. Il y avait ici un Ministre assez habile , qui le traita fort mal. M. le prince de Conti • se fie à lui , à ce qu'on dit ,
' Armand de Bourbon, prince de C 'ati , fr» re du grand
J4:i LETTUES DE RACINE,
et lui a donné charge cVexaniinrr tous les prêches qui seraient ëtah'is depuis l'édit de Nantes, afin qu'on les démolît. Le Père Meynier a fait donner indiscrètement assignation à trois prêches de ce quartier ; et on nous dit hier que les comraissaires avaient été obligés de donner arrêt de confirmation en faveur de ces prêches. Cela fait graud tort au Père Me) nier et aux commissaires. Je vous conte tout cela , parce qu'on ne parle d'autre chose en cette ville. Il y a un Evêque de cette province , que les Jésuites ne peuvent souffrir ; c ( si M.d'Aleth ', que vous connaissez assez de réputation. Il est adoré dans le Languedoc , et jNL le Prince va faire toutes ses Pâques chez lui.
Je vous dirai une autre petite histoire qui n'est pas si importante , mais elle est assez étrange. Une jeune fille d'Uzès, qui logeait assez près de chez nous, s'empoisonna liier elle-même avec de l'arsenic , pour se venger de son père, qui l'avait querellée trop rudement. Elle eut le tems de se confesser, et ne mourut que deux heures après. On croyait qu'elle était grosse, et que la honle l'avait portée à cette fiuneuse résolution. Mais on l'ouvrit tout entière, et jamais fille ne fut plus fille. Telle est l'humeur des gens de ce pays-ci; ils portent les passions au dernier excès.
Confie et (Je la diK liesse de Loiigucville. Il avait obtenu, depuis '.m nn , le gouvernement de Loiigiiedoc- ' ISiiolns Pavillon,
PHEMIER RECUEIL. r43
■ Je crois que vous aurez la bonté de me mander quelqvie chose de voire voyage , qui se sera sans doute passé encore plus doucement que le premier , puisque la compagnie devait être si belle. Je ne sais si vous y aiu-czvu M. Sconin' ; il nous écrivit avaut-hier de Paris. Dans ma lettre , il se plaignait fort de vous et de M. Ducliesne. Je dissimule tout cela à cause de sou frère ; mais s'il continue davantage sur cette matière , je ne pourrai pas toujours me tenir, et j'éclaterai. ]Ne lui en témoignez pourtant rien, je vous prie; cela est infiniment au dessous de vous. Je salue très-humblement mademoiselle Vitart. J'écrirai , un autre voyage , à M. l'Abbé; je suis trop occupé aujom*d'hui.
Je suis fort serviteur de la belle Manon
Et Je la petite Nanon ,
Car je crois que c'est là le nom
Dont on nomma votre seconde ; El je salue aussi ce beau pelil mignon
Qui doit bientôt venir au monde.
' C'est son oncle le Bénédictin, qu'il appelle lanlùt ^I. Sconin, tantôt Dom Cosrae.
WVWV^^.t'WWA. tJ\ ir\/Vil t.-\,\ »
LETTRE XXVI
AU MEME
Le G j.;hi(i66i).
Quoique je vous aie écrit par le d rnier ordinaii-e , loittis vos lettrrs me sont trop précieuses pour en laisser une seule .ans réponse. Croyez que c'est le plus grand soulagement que je reçoive en ce pays-ci parmi tous les sujets de chagrin que j'y ai. Mon oncle est encore malade , et cela me touche sensiblement , car je vois que ses maladies ne viennent que d'inquiétude et d'accablement : il a mille affaires, toutes embarrassantes ; il a payé plus d;^ trente mille liv. de dettes , et il en découvre tous le., joiu's de nouvelles ; vous diriez que nos moines avaient pris plaisir à se ruiner, tant ils se sont endettés; cependant quoique mon oncle se tue pour eux , il reconnaît de plus en plus la mauA'aise volonté qu'ils ont pour lui ; il en reçoit tous les jours des avis , et avec cela il faut qu'il dissimule tout. Il traita splen-. didement M. d'Uzcs la semaine passée, et M. d'Uzès témoigne toute sorte de confiance en lui ; mais il n'eu attend rien : cet Evèque adcs gens affamés à qui il donne tout. Mon oncle est si lassé de tant d'embarras, qu'il me pressa beaucoup avanl-lilcr de recevoir son bénéfice par résignation. Cela me fit trembler , voyant l'état
où sont les affaires , et je sus si bien lui représenter ce que c'était que de s'engager dans des procès, et au bout du compte demeurer moine sans titre et sans liberté que lui-même est le premier à m'en détourner , outre que je n'ai pas l'âge , parce qu'il faut être prêtre ; car qu'une dispense soit aisée , ce serait nouvelle matic-re de procès , et je serais traité de turc-à-more par les réformés. Enfin , il en vient jusques-là qu'il voudrait trouver un bénéficier séculier qui voulût de son bénéfice à condition de me résigner celui qu'il aurait; mais il est difficile qu'on en trouve. Vous voyez par là si je l'ai gagné, et s'il a de la bonne volonté pour moi II est résolu de me mener un de ces jours à Nîmes ou à Avignon , pour me faire tonsurer , afin qu'en tout cas s',1 vient quelque chapelle, il la puisse impétrer • car des que les réformés seront rétablis , vous êtes assuré qu'ils ne me verront pas volontiers avec lui ; et son bénéfice se trouve malheureusement engagé pour trois ans , SI bien qu'il n'en peut jouir , car il l'a engagé luimême pour donner exemple aux autres. S'il venait à raquer quelque chose dans votre détroit souvenez-vous de moi , sauf les droits de M. l'Abbé , que je consens de bon coeur que vous préfériez aux miens. Je crois quon n'en murmurera pas à Port-Royal, puisqu'on voit bien que je suis dévoué à l'Église. Mon oncle est j;esoIu d écrire à son frère, qu'il remette entre vos mains 1 affaire d Anjou ; mais j'y prévois bien de la répugnance de la part de Bom Cosme. Je voudrais savoir Haciiic. VIII.
l!fi LETTRES DE RACINE,
auparavant A'Olre sentiment là-dessus. Il vous aura peut-être dépeint l'affaire plus difficile qu'elle n'est. Cependant croyez que l'aumônier de M. d'Uzès l'a consulté à Paris, et que M. Couturier lui a dit que c'était une bagatelle. Les provisions de mon oncle sont onze ou douze jours en date devant celles que sa partie a eues en Cour de Rome. L'affaire était incontestable , et on ne l'a disputée que sur ce que , dans la copie des provisions, on avait mis simplement tc.>til>us noininatis , sans y ajouter signalis. Cependant il est dans l'original , et j'en ai encore moi-même une autre copie collationnée par-devant notaires ; et M. Couturier même prétendait que quand cela aurait été oublié , il suffit que le collateur ail signé lui-même. Ce que M. Sconin nous oppose , c'est qu'il dit que toute la famille de Bernay ' sollicite contre nous. Je n'en sais rien, mais en tout cas vous connaissez ces Messieurs. Et par un admirable raisonnement , il me mandait , il y a huit jours , que les blés sont gâtés en Anjou pour trois ans, et qu'il valait mieux qu'il tirât son argent , et qu'il laissât le bénéfice. Au contraire, il me semble que les autres seront bien plus aises de s'accommoder, puisqu'ils, n'ont rien à prendre de trois ans; et ils avaient déjà fait l'an passé poi'ter parole qu'on les remboursât des frais, et qu'ils se désisteraient. Mais Dom Cosme , à ce qu'il
■ Huault de Bernay , famille très-ancienne dans la Magistrature de Paris, et actuelnnieul (itclule.
PREMIER RECUEIL. l4y
dit , fut bien fm , car il leur dit : Remboursez-moi , et je vous laisse le titre. Son frère est assez scandalisé de cette conduite. Excusez si je vous importune , mais vous y êtes accoutumé.
LETTRE XXYII.
AU MÊME, à Paris.
(A Uzè5),lr; i5 juin (iG6î).
J'attends avec empressement des nouvelles de votre voyage , et votre absence de Paris m'ennuie déjà autant que si j'étais à Paris même , à cause que je n'ai point reçu de vos lettres depuis que vous en êtes sorti. J'écrivis la semaine passée à Dom Cosme poiu* le disposer à vous abandonner le bénéfice , ou à quelqu'un de vos amis qui lui fîit moins suspect , puisqu'il a pour vous des sentimens si injustes ; et mon oncle approuva ma lettre par une apostille , car il a tout de bon envie de me le donner. Il m'a dit même de traiter avec l'aumônier de M. d'Uzès, qui a grande envie sur ce bénéfice, pour voir s'il me voudrait donner en échange un prieuré simple de cent écus qu'il a en ce pays. Je ne lui en ai point pai'lé , et j'attends de vos nouvelles. Il serait fort disposé à cet ('■change , pourvu que le bénéfice lui fut assuré ; car il ira l'hiver prochain à Paris avec son maître , et ce bénéfice serait fort à sa bien-
l48 LETTRES DE RACINE,
séance , p^rce que le fermier est le même à qui son niaîlre a arrenlé Saint-Georges. Mais il serait du moins autant à ma bienséance qu'à la sienne , si vous pouviez être assuré du succès de l'affaire, car je n'aurais pas grande inclination de faire séjour en ce pays-ci. Conseillez moi donc , et je verrai après en quelle disposition il sera. Il me parle toujours du bénéfice de mon oncle , et il enrage de l'avoir. Mais la méchante condition que d'avoir affaire à Dom Cosme ! Je crois que cet bomme-là est né pour ruiner toutes mes affaires.
Je soidiaite que vous ayez une aussi belle récolte à vos deux, fermes , que nous avons en ce pays-ci. La moisson est déjà fort avancée , et elle se fait plaisamment ici au prix, de la coutume de France ; car on lie L's gerbes à mesure qu'on les coupe ; on ne laisse point sécber le blé sur terre , car il n'est déjà que trop sec , et dès le même jour on le porte à l'aire , où on le bat aussitôt. Ainsi le blé est aussitôt coupé, lié et battu. Vous verriez un tas de moissonneurs rôtis du soleil , qui travaillent comme des démons , et quand ils sont liors d'haleine , ils se jettent à terre au soleil même , dorment un Miserere^ et se relèvent aussitôt. Pour moi , je ne vois cela que de mes fenêtres : je ne pourrais être im moment dehors sans mourir : l'air est aussi chaud que dans un four allumé, et cette chaleur continue autant la nuit que le jour; enfin, il faudrait se résoudfc à fondre comme du beurre, n'était un peiii
vent frais qui a la charité de souffler de tems en tems ; et pour m'achever, je suis tout le jour étourdi d'une infinité de cigales qui ne font que chanter de tous côtés, mais d'un chant le plus perçant et le plus importuu du monde. Si j'avais autant d'autorité sur elles qu'en avait le bon Saint François, je ne leur dirais pas, comme il faisait : Chantez ^ ma sœur la cigale; mais je les prierais bien fort de s'en aller faire un tour jusqu'à Paris ou à la Ferté-Milon si vous y êtes encore , pour vous faire part d'une si belle harmonie.
M. notre Evêque ne se découvre encore à personne sur le beau projet de réforme qu'il a fait faire à Paris , et , pour vous dire ce qu'on en pense ici , il est plus irrésolu que jamais. Il appréhende furievisement d'aliéner les esprits de la province. Sur le simple bruit qui courut que l'affaire était conclue , il se voit déjà désert . à ce qu'on dit, et cela le fâche; car il ne hait pas de voir du monde chez lui , mais il reconnaît bien qu'on ne fait la cour, dans ce pays-ci , qu'à ceux dont on attend du bien. Il en a témoigné son étonnement il y a quelques jours , et ce nest rien encore pourtant; car s'il établit une fois la réforme , on dit qu'il sera abandonné même de ses valets. Chacun avait de belles pré tentions sur ce chapitre : le mal est qvi'on lui impute d'aimer beaucoup à dominer, tt qu'il aime mieux avoiv dans son église des moines dont il prétend disposer, quoique peut-être il se trompe , que des chanoines séculiers qui le portent un peu plus haut. Les politiques ,
l5o Ltï'iKES DE ÏIACINE,
en ces sortes d'affaires , disent que les parliculiers sont plus maniables qu'une comraunaulé , et que les moines n'ont pas toute déférence pour les Evêques. Avant-hier il arriva une chose par où il montra bien qu'il avait envie d'être le maître. Nous avons un Religieux, qu'on dit être un Janséniste couvert. Je connais le bon homme, et je puis dire sans le flatter, qu'il ne sait pas encore seulement l'état de la question. Son Sous-Prieur le déféra à M. l'Evêque , lequel appela mon oncle, et lui dit avec beaucoup d'empressement, qu'il voulait 1 interroger, et en être le juge seul sans que le Prévôt ni le chapitre s'en mêlât. Mon oncle lui dit froidement qu'il l'interrogeât , mais que ce bon Religieux, ne savait pas seulement , comme je vous ai dit , ce qvie c'était du Jansénisme. Voilà toutes les nouvelles que je vous puis mander : il ne se passe rien de plus mémorable en ce pays-ci. Le blé est enchéri, quelque belle que soit la récolte , à cause qu'on en transporte en vos quartiers. Le beau blé qui ne valait que i5 liv., en vaut 21 liv. la salmée '. On l'appelle ainsi, et cette mesure contient environ dix minots ou dis. pichets ou un peu plus. Pour le vin, on ne saura du tout qu'en faire. Le meilleur, c'est-à-dire , le meilleur du royaume se vend
' La salmée , qui est de douze he'mines, est égale à un seplier et un quart de seplier de Paris. Les 21 liv. d'alors contenaient autant d'argent qu'en contiennent Sg fr. 5o c. de notre monnaie actuelle.
i'UL3!lEK UECUEIL. IJ£
Jeux, enrôlas le pot ' , mesure de Saint-Denis. J'aurai de quoi boire à voire santé à bon marché; mais j'aimerais mieux l'aller boire là-bas avec du vin de tu montagne de Rheims.
Je baise très-humblement les mains à mademoiselle Yitart, à vos deux mignones , et universellement à toute la famille. Je m'avise toujours un peu tard d'écrire ; cela est cause que je ne saurai pre-sque écrire qu'à vous. J'ai pourtant écrit à ma mère, et je remets M. l'Abbé à jeudi prochain ; il lui en coûtera un porL de lettre de ce retardement , car je ne pourrai pas vous l'adresser comme les autres fois. Je voudrais qu'il m'en fit coûter plus souvent qu'il ne fait; il est grand ménager de ses lettres et de la bourse de mon oncle. Je suis tout à vous , et uniquement à vous.
' Le pot de vin de Languedoc pèse une livre el demie , poids de marc. Le carolus , qui était une monnaie de compte en usage parmi le peuple, valait deux blancs ou dix deniers tournois. Ainsi trois caro/us sonl la même valeur (jue six-blancs ou trente deniers.
l52 LETTRES DE RACINE,
LETTRE XXVIII
A. M. l'abbé LEVA.SSEUR, a Paris.
A Uzès, !e i jii'llel 1662.
V^UE vous tenez bien votre gravité espagnole ! Il paraît bien qu'en apprenant cette langue , vous avez pris un peu de l'humeur de la nation. Vous n'allez plus qu'à pas comptés , et vous écrivez une lettre en trois mois. Je ne vous ferai pas davantage de reproches, quoique j'eusse bien résolu ce matin de vous en accabler. J'avais étudié tout ce qu'il y a de plus rude et de plus injurieux dans les cinq langues que vous me donnez ; mais votre lettre est arrivée à midi , qui m'a fait perdre la moitié de ma colère. N'êtes vous pas fort plaisant avec vos cinq langues? Vous voudriez justement que mes lettres fussent des calepins, et encore des lettres galantes. Je vous trouve sans mentir de fort belle humeur. Il y a assez de pédans au monde sans que j'en augmente le nombi'e. Si mademoiselle Lucrèce a besoin de maître en ces cinq langues , j'en ai vu souvent trois ou quatre autour de vous. Donnez-lui celui-là qui avait tant à démêler avec M. Laricelot ' ; c'était
' D. Claude Lancelot , auteur des excellentes Méthodes grecque, latine , italienne et espagnole sorties de Port-Royal ,
PREMIER RECUEIL. l 53
itce assez bonne figure. Aussi Lien ne croyez pas que ma bibliotlièque soit fort grosse en ce pays-ci : le nombre de mes livres est très-borné ; encore ne sont-ce pas des livres à compter fleurettes : ce sont Jes Sommes de théologie latine , Méditations espagnoles , Histoires italiennes, Pères grecs , et pas un français. Voyez où je trouverais quelque chose de revenant à mademoiselle Lucrèce. Tout ce que je pourrai faire, sera de lui donner de mon français tel qu'il pourra être. Aussi bien il y a long-tems que j'avais envie de lui écrire , mais vous me mandiez toujours qu'elle était à la campagne , et je croyais qiie cela voulait dire qu'elle me donnait mon congé. Croyez que vous m'avez mis bien au large par cette proposition que vous me faites , et que , si Dieu m'assiste, je lui ferai de Jjelles et grosses lettres. Cependant çntretenez-la bien dans cette humeur de souffrir de mes lettres ; car je crains bien qu'elle ne me laisse là sitôt qu'elle en aura wnQ.Porque mi razones no devcn ser manjar par tan subtil entendimiento como el j/yo. Je savais déjà depuis long-tems que M. Poignant n'aimait pas à écrire beaucoup, et lorsqtie je lui ai écrit c'était sans espérance de réponse; et c'est dans cette pensée que je lui écrirai toujours quand j'aurai quelque chose de bon à lui mander.
de io55 à i66o. Il avait été le maître de Racine et de l'abbe' Levasseur dans les écoles qui se tenaient aux Granges, près la maison de Port-Royal-des-Champs.
i.Vf LETTREb DE RACINE,
M. de La Fontaine m'a écrit, et me mande force nouvelles de poésie, et surtout de pièces de tliéàlre. Je m'étonne que vous ne m'en disiez pas un mot. N'estce point que ce charme étrange qui vous empêcliait d'écrire , vous empêchait aussi d'aller à la comédie ? Quoi qu'il en so't, il me portait à faire des vers. Je lui récris aujourd'hui , et j'envoie sa lettre décachetée à M. Vitart '. S'il en fait retirer copie, ayez soin, je vous prie, que la lettre ne soit pas souillonnée, et qu'on ne la retienne pas long-tems. Mandez-moi surtout ce que vous en penserez, et ne me payez pas d'exclamations, autrement je ne vous enverrai jamais rien. Je ne suis pas content de ce que vous avez ainsi traité mes Bains de P^énus. Croyez-vous que Je les envoyasse feulement pour vous divertir un quart-d'heure? Je prétends que vous me payiez en raisons. Vous en avez tant de bonnes pour vous justifier d'un silence de trois mois ! Faites des vers lui peu pour voir, et vous verrez si Je ne vous en manderai pas au long tout ce que j'en pourrai dire. Au moins ayez la bonté de donner ces Bains de Vénus à quelqu'un pour les copier, afin que mon cousin les envoie à M. de La Fontaine.
' C'est la lettre II du recueil suivant. Comme cette lettre était ^ns suscription , ayant été' renfermée dans le paquet à l'adresse de M. Vitart , Louis Racine a suppose' qu'elle e'taît écrite à ce dernier ; cependant une lecture un peu attentive de in lettre aurait suffi pour l'avertir de sa méprise.
PREMIER RECUEIL. i55
ïl ne se papse rien de nouveavi en co pays , et je ne vois pns que mes affaires s'y avancent beaucoup. Cela me fait désespérer. Je ne sais si M. \itart ne songe plus du côté d'Ouchie.
Je cherche quelque sujet de théâtre, et je serais assez disposé à y travailler ; mais j'ai trop de sujet détre mélancolique en ce pays-ci , et il faut avoir l'esprit plus libre que je ne lai ; aussi bien je n'aurais pas ici une personne comme vous , à qui je pusse tout montrer à mesure que j'aurais fiiit quelque chose , et s'il faut un passage latin pour vous mieux exprimer cela . je n'en saurais trouver un plus propre que celui-ci : NUiil inUiinunc scito tant déesse rpiàm hoininem euni . quicuin omnia qiice me ad aliqua aj^iciunt , unà cornmitniceni , qui me aiiiet, qui supiat , qui cum ego colloquai\ nihiljîngam ^ nildldissimulem , nihilobtegam. Non homo , sed littus , aîque aer et solitudo viera. Ta autem qui sœpissimè curam et angorem animi met scr~ mone et consilio lanuti tuo, qui mihi in rcbus omnibus conscins et omnium meoriim sermonum et consiliorum partireps esse solebas, ubinam es? Quand Cicéron eût été à TJzès , et que vous eussiez été en la place d' Attiens son ami, eût il pu parler autrement?
Mais , adieu ; en voilà assez pour aujourd'hui. Écrivez-moi plus souvent , et ne me parlez plus de cbai-me ni d'autres empèchemens ; mais souvenez-vous toujours de moi, et m'en donnez quelques marque?. L'exem
lOb LETTKES DE RACINE,
pie de M. Poignant n'est pas bon pour tout le monde , et surtout pour ceux qui écrivent si facilement que vous.
Je salue M. l'Avocat de tout mon cœur.
LETTRE XXIX
A M. VIT ART, à Paris.
A Vzis, le 25 jiiillel (iG6:i).
l^EPUis VOUS avoir adressé la lettre que j'écrivais à M. de La Fontaine, j'en ai reçu deux, des vôtres, dont la dernière ma extrêmement consolé , voyant que vous preniez quelque part à l'affliction où j'étais de la trahison de D. Cosme. Novis n'avons point encore reçu de ses nouvelles, au moins mon onc!e ; car pour moi je n'en attends plus de lui , étant bien résolu de ne lui plus écrire de ma vie. Son silence étonne son frère, qui attendait de merveilleux effets de sa conduite pour l'affaire d'Oucîiie. Je lui montrai une partie de votre lettre , et il fut assez surpris de voir que M. Sconin eût tant fait de bruit pour rien. Néanmoins je n'ai pas encore osé lui reparler de résignation, parce que j'ai peur qxi'il ne me croie intéressé. Cependant il devrait bien s'imaginer que je ne suis pas venu de si loin pour ne rien gagner ; mais je lui ai tant témoigné jusqu'ici
PREMIER recueil; iSy
(le soumission et d'ouverture de cœur, qu'il a cru que je voudrais vivre long-tems avec lui de la sorte sans avoir aucune intention sur son bénéfice , et je voudra'» bien qu'il eût toujours cette opinion-là de moi. Je perds tous les jours les occasions de lui faire faire qu; Ique cbose en ma faveur. Pour M. l'Evêque, il n'y a rien à faire auprès de lui ; il donne à ses gens le peu de bénéfices qui vaquent ici , et depuis quelques semaines le bruit avait couru en ce pays , que M. d'Uzès serait Archevêque de Paris, et j'ai vu une de ses lettres, où il mandait lui-même a mon oncle , que le Roi avait jeté la vue sur lui , et en avait parlé en des termes fort obligeans ; mais nous avons su que c'était M. de Rhodes. ' . On dit que le Jansénisme est étrangement menacé.
Je suis fort alarmé de voire refroidissement avec M. l'Abbé. Quoiqu il ne m'en eut rien mandé dans ses lettres , j'avais pourtant bien reconnu quelque changement. Cela m'affligerait au dernier point, si je ne savais bien que votre amitié est trop forte pour demeurer long-tems refroidie , et que vous êtes trop généreux l'un et l'autre pour ne pas passer pardessus de petites choses qui pourraient avoir causé cette mésintelligence. Je souhaite ardemment que cet accord se fasse au plus tôt. Ayez la bonté de m'en mander la nouvelle des que vous le pourrez faire ; car je mourrais de déplaisir si
' Hnrclouin de Beaumoal de Pt-rcfue.
li>0 LETTRES DE IIACINE,
vous rompiez tout-à-fait , et je pourrais bien dire comme Chimène :
La moititi Je ma vie a mis l'autre au tombeau.
Mais vous n'en viendrez pas jusque cette extrémité; vous êtes trop pacifiques tous deux.
Il m'a témoigné qu'il «oïdiailait que J'écrivisse à mademoiselle Lucrèce , et qu'elle-même m'en saurait quelque gré. D'abord , j'ai eu peur que vous ou mademoiselle Vitart ne m'en voulussiez mal dans ce méchant contre-tems ; mais, comme je ne crois pas votre querelle de longvie durée, je le satisferai au premier voyage. D'ailleurs , j'ai bien de la peine à croire que mademoiselle Vitart ait la moindre curiosité de voir quelqvie chose de moi , puisqu'elle ne m'en a rien témoigné depuis plus de six mois. Vous savez bien vousmême que les meilleurs esprits se troviveraient embarrassés s'il leur fallait toujours écrire sans recevoir de réponse ; car à la fin on manque de sujet.
Je vous aurais écrit ces deux derniers voyages; mais j'ai toujours accompagné mon oncle , qui allait voir faire la moisson dans toutes leurs terres.
Je me réjouis beaucoup que vous en ayez une si belle à Moloy ; mais je m attriste déjà de ce que vous y allez , dans l'appréhension où je suis de ne recevoir que bien rarement de vos nouvelles ; car si je n'en recevais point, je languirais étrangement ici. Vos lettres me donnent courage , et m'aident à pousser le tems
PREMIER RECUEIL. ifîg
par l'épaule, comme on dit en ce pays. La moisson a été belle , mais pas tant qu'on s'était imaginé. Le blé sera cher, c'est à-dire, qu'il vaudra environ 54 ou 55 sous le pichet '. Nous en mangeons déjà du nouveau. IjCS raisins commencent à être mûrs , et on fera la vendange sur la fin du mois prochain. Les chaleurs sont grandes et difficiles à passer.
M. le prince de Conti est à trois lieues de cette ville , et se fait furieusement craindre dans la province. Il fait rechercher les vieux crimes qui y sont en fort grand nombre. Il a fait emprisonner bon nombre de gentilsiiommes , et en a écarté beaucoup d'autres. Une troupe de comédiens s'était venue établir dans une petite ville proche d'ici ; il les a chassés , et ils ont passé le- Rhône pour se retirer en Provence. On dit qu'il n'y a que des missionnaires et des archers à sa queue. Les gens de Languedoc ne sont pas accoutumés à telle réforme ; mais il faut pourtant plier.
Je n'ai pas vu M. Arnauld ' , et son maître n'est pas venu à Uzès. M. d'Uzès la été recevoir à Grignan, où
' Mesure qui contient environ trente livres de froment , poids «le marc. Les 35 sous d'alors étaient le même poids d'argent que 3 fr. 3o c. de notre monnaie actuelle.
^ Les persécutions suscitées contre Arnauld^'avaient force' de s'e'loigner de Paris, et il fut alors attaché, pendant quelque tems , à l'Archevêque d'Arles, frère de Louis Gauiher, comie de Grignan.
l6o LETTRES DE RACINE,
ils passeront lété : ainsi je ne crois pas voir M. Arnauicl de long-tenis. Mais je n'espère plus rien des affaires du chapitre; je crois seulement qu'elles tireront en longueur, et au bout du compte la réforme subsistera. Tâchez de m'écrire de Moloy , je vous en prie , ou faites-moi écrire par quelqu'un. Souvenez-vous de me mettre en bonne posture dans l'esprit de mon oncle d'Ouchie. Je baise très-humblement les mains à mademoiselle Vilart, à vos petites, à M. Lemazier et à tout le monde.
LETTRE XXX
AU MÊME, a Paris.
(AUiès, i66î. )
( Fragment. )
Je ne saurais écrire à d" autres quà vous aujourd'hui; j'ai l'esprit embarrassé; je ne suis en état que de parler procès , ce qui scandaliserait ceux à qui jai coutume d'écrire : tout le monde n'a pas la patience que vous avez pour souffrir mes folies, outre que mon oncle est au lit, et que je suis fort assidu auprès de lui. Il est tout-à-fait bon , et je crois que c'est le seul de sa communauté qui ait l'ame tendre et généreuse. Je souiialte qu'il fasse quelque chose pour moi. Je puis ce-
r PREMIER RECUEIL. iGl
pendant tous protester que je ne suis pas ardent pour les bénéfices : je n'en souhaite que pour vous payer quelque méchante partie de tout ce que je vous dois. Je meurs d'envie de voir vos deux, infantes.
iji wvvj'«^wi/vuv«;vt/wi/i/wvt.'vv%/ tj^'w vvwi'
LETTRE XXXI
\ M. l'abbé levasseur, à Crosne.
(A Paris, novembre i663.)
Si m. Vitart élfiait j^^fendis que votre laquais y est , je lui ferais donner absolument ce bail ^|ue vous demandez ; car il ne me l'a point donné , et il s'obstine à le vouloir faire transcrire pour en donner la copie à M. de Villers. Je vous proteste que je l'en ai horriblement persécuté , et que je ferai tout mon possible pourfaire donner demain au matin ce papier à votre laquais avant qu'il parte. Je n'aime pas à manquer de parole quand j'ai promis de m'employer pour qvielqu'un ; c'est ce qui fait que j'ai de grands reproches à vous faire pour cette sauve-garde que j'avais promis de faire obtenir par votre moyen , et je ne vais à riiôtcl de Liancourt qu'en enrageant , quoique je sois obligé d'y aller presque tous les jours , parce que c est là où sont mes plus grandes affaires ; c'est pourquoi je vous conjure de faii'c tout votre possible pour mettre ma conscieiice
l62 LETTRES DE RACINE,
en rppos de ce côté-là , et de donner des ordres du lieu où vous êtes aux gens que vous avez promis d'employer auprès de M. le Comte ; car je peste tous les jours contre vous , et je serais bien aise quand je songe à vous , de n'y point songer avec ces sortes de scrupides.
Pour ce qui regarde les Frères ' , ils ne sont pas si avancés qu'à l'ordinaire. Le quatrième acte était fait dès samedi ; mais malheureusement je ne goûtais point, ni les autres non plus , toutes ces épées tirées : ainsi il a fallu les faire rengainer , et pour cela ôter plus de deux cents vers ; ce qui est malaisé.
La Re::ommée * a été assez heureuse. M. le comte de Saint-Aignan ^ l'a trouvée fort belle. Il a demandé mes autres ouvrages, et m'a demandé moi-même. Je le dois aller saluer demain. Je ne l'ai pas trouvé aujourd hui au lever du Roi; mais j'y ai trouvé Molière, à qui le Roi a donné assez de louanges, et j'en ai été bien aise pour lui ; il a été bien aise aussi que j'y fusse présent.
Pour mon affaire de chez M. de Rourzeis ^ , elle c-t
' La tragédie de /a Tliébaïdeon les Frères Ennemis , à laquelle il travailloil alors.
* La Renommée aux Muses.
^ François de Beauvillicrs. II nVtail encore que comte de Saint-AigiKin, car ce ne lut que le i5 de'cembre suivant (i663) que ce comté fut trige' en duché-pairie. Il venait d'être reçu de l'Académie française.
^ A cette e'poque l'ahbé de Bourzeîs était charge' par Colbert de rechercher les gens de lettres propres à entrer dans \dL petite
PREMIER RECUEIL. l63
Toit honnête et bien avancée ; mais on m'a surtout recommande le secret , et je vous le recommande. M. de Belle fonds ' est premier maître-d'hotel depuis aujourd'hui. Le Roi a été à Versailles. Les Suisses iront dimanche à Notre-Dame ' , et le Roi a demandé la comédie pour eux à Molière ; sur quoi M. le Duc ^ a dit qu'il suffisait de leur donner Gros-René bien enfariné, parce qu'ils n'entendaient point le français.
Adieu. Vous voyez que je suis à demi courtisan ; mais c'est à mon gré un métier assez ennuyant.
Académie qui se tenait chez ce Ministre, ci qui depuis devint M ylcadémie des inscriptions et belles-lettres.
' Bernardin Gigault, marquis de Bellefonds, qui fut depuis mare'chal de France.
•^ Le dimanche aj novembre i663, on fit à Notre-Dame la cére'monie du renouvellement de l'alliance avec les Suisses. Il y eut une médaille frappe'e à celle occasion.
^ Henri-Jules de Bourbon , fils du grand Condé. Il était alors âge de vingt ans.
l64 LETTl'.LS DE RACINE,
LETTRE XXXII
AU MÊME, h Crosne,
( A Paris , décembre lGb3. )
Ije mauvais tenis m'a empêché de sortir depuis qviatre jours; c'est ce qui fait que je n'ai point été chez mademoiselle de Lacroix pour y porter des lettres pouxvous , et que je n'ai point été ailleurs non plus ; ainsi ne vous attendez pas d'apprendre de moi aucune nouvelle , sinon de ce qui s'est passé dans l'étendue de l'hôtel de Luynes ; car quoique j'aie vu tout ce qui s'est passé à Notre-Dame avec Messieurs les Suisses , je n'ose pas usurper sur le gazetier l'honneur de vous on faire le récit. Je crois que M. Vitart vous envoie le bail que vous attendiez. Je n'ai pas encore été à l'hôtel de Liancourt pour ôter à mon homme l'espérance que je lui avais donnée de sa sauve-garde et je sviis assez embarrassé comment je m'y prendrai.
Je n'ai point vu l'Impromptu ' ni sou auteur depuis huit jours ; j'irai tantôt. J'ai ta». tôt achevé ce que vou? .savez, et j'espère que j'aurai fait dimanche ou Ivmdi.
' V Impromptu de Versailles , représenté à la Courle i4 octobre i663, et sur le théâtre du Palais-Royal le l^ novembre suivant.
PREMIER RECUEIL. lG5
J'y aï mis des stances qui me satisfont assez. Ea voilà la première ; car je n'ai guères de meilleures choses à "\ous écrire.
Cruelle ambition, dont la noire malice
Conduit tant de monde au trc'pas, Et qui feignant d'ouvrir le trône sous nos pas,
]Ne nous ouvres qu'un pr<;cipice ,
Que tu causes d'egaremens !
Qu'en d'étranges malheurs tu plonges tes amans !
Que leurs chutes sont dcpiorables!
Mais que tu fais périr d'innocens avec eux ,
Et que tu fais de misérables
En faisant un ambilieuic !
C'est un lieu commun qui vient bien à mon sujet ; mais ne le montrez à personne , je vous en prie , parce que si on l'avait vu on s'en pourrait souvenir , et on serait moins surpris quand on le récitera.
La déhanchée fait la jeune princesse. Vous savez bien , je crois , et qui est cette déhanchée , et qui sera cette princesse '. Adieu. Je suis marri d'avoir si pou de bonnes choses à vous mander. Je souhaite que ma stance vous tienne lieu d'une bonne lettre.
Le Bailli a été tous ces jours passés ici avec sa femme ;
ils s'en vont à l'heure que je parle , et je ne leur dis
point adieu.
^* La demoiselle Beauchàteau , comédienne de l'Hôtel de Uourgogne, qui devait jouer le rôle d'Antigone dans la Tliébaïdc,
iGG LETTRES DE RACINE,
Montfleiiry a fait une rcquêle contre Molière, et l'a donnée au Roi. Il l'accuse d'avoir épousé la fille , ot d'avoir autrefois vécu avec la mère '. Mais Montfleury n'est point écouté à la Cour. Adieu. Ne laissez point, s il vous plaît, revenir votre laquais sans m'écrire ; vous avez plus de tems que moi.
LETTRE XXXIII
AU MÊME, à Crosne.
(Paris, décemoie iôG3. )
Nous étions prêts à partir lorsque M. Vilart s'aperçut qu'il n'avait point de bottes , et qu'il les avait prêtées. Cela fut d'abord capable d'ébranler sa résolution, et mademoiselle Vitart acheva ensuite de l'en détourner , en lui représentant qu'il aurait huit lieues de chemin à faire cette journée-là , qu'il serait obligé de revenir fort tard, et qu'il étaitmalheureux. II demeura donc , et il fallut que je demeurasse avec lui , mais
' Ici Louis Racine, pour adoucii l'expression , a bien aggrave' l'accusation. Auve'ritable texte de la lettre de son père, il a jugé u propos de substituer celui-ci : // Vareuse d'aroir épousé sa prop.e fille. Au reste, celte baise de'raarche , dicte'e à Montfleuri par l'aniinosile' et la jalousie, fut accueillie comme elle devait l'être.
dans le dessein de m'en aller moi seul dans qwalre ou cinq jours si vous êtes encore à la campagne tant que cela.
Je n'ai pas de grandes nouvelles à vous mander. Je n'ai fait que retoucher continuellement au cinquième acte, et il n'est tout achevé que d'hier. J'en ai changé toutes les stances avec quelques difficultés sur l'état oïi était ma princesse, peu convenahle à s'étendre sur des lieux communs. J'ai donc tout réduit à cinq stances , et ôté celle de Vambition , qui me servira peut-être ailleurs. On promet depuis hier la Thébaïde à l'hôtel ' , mais ils ne la promettent qu'après trois autres pièces.
Je n'ai pas été depuis long-tems à l'hôtel de Liancourt. On m'a envoyé redemander depuis quatre jours le papier qu'on m'avait donné pour faire signer, et que je vous ai donné aussi. Tachez de vous souvenir où il est. .
Je viens de parcourir votre belle et grande lettre . où j'ai trouvé assez de difficultés qui m'ont an-été , et d'autres sur lesquelles il serait aisé de vous regagner. Je suis pourtant fort obligé à l'auteur des remarques , et je l'estime infiniment. Je ne sais s'il ne me sera
' L'Hôtel de Bourgogne. On voit que Racine avait d'abord l'intention de donner la Thébaïde à ce théâtre. Celui du Palais- Royal , dont Molière était le directeur, n'avait encore joué jusqu'alors que des comédies, et la Thébaïde e.s\. la première traj^édie qui y ait été donnée.
lG8 LETTRES DE RACINE,
point permis quelque jour de le connaître '. Adieu» Monsieur. Votre laquais attend , et il est cause que je ne lis pas plus posément votre lettre , et que je n'y réponds pas plus au long dans celle-ci.
' C'était Boileau , que l'abbé Levasseur avait eu occasion de \olr à Crosue , et dont il procura la connaissance à Racine.