RACINE A LA FONTAINE
A Uzès, le n uoveml»;- iGui
,J 'ai bien vu du pays et j'ai bien voyagé Depuis que de vos yeux les miens ont pris congé.
Mais tout cela ne m'a pas empêché de songer toujours autant à vous que je faisais , lorsque nous nous voyions tous les jours ;
Avant qu'une fièvre importune Nous fit courir même fortune.
Et nous mit chacun en danger De ne plus jamais voyager.
Je ne sais pas sous quelle constellation je vous écri.s
Racine. Viil. S
présentement; mais je vous assm'e que je n'ai point encore fait tant de vei's depuis ma maladie. Je croyais même en avoir tout-à-fait oublié le métier. Serait- il possible qvie les î^iuses eussent plus d'empire en ce pays, que sur les rives de la Seine? Nous le l'econiiaîlrons dans la suite. Cependant je commencerai à A ous dire en prose , que mon voyage a été plus heureux, que je ne pensais. Nous n'avons eu que deux heures de pluie jusqu'à Lyon. Notre compagnie était gaie et assez plaisante : il y avait trois Huguenots , un Angolais, deux Italiens, un Conseiller du Chàtelet, deux Secrétaires (lu Roi et deux de ses Mousquetaires", enfin, nous étions au nombre de neuf ou dix. Je ne manquais pas tous les soirs de prendre le galop devant les autres pour aller retenir mon lit; car j'avais fort bien retenu cela de M. Botreau, et je lui en suis infiniment obligé : ainsi j'ai toujours été bien couché , et quand je suis arrivé à Lyon, je tie me suis senti non plus fatigué que si du quartier de Sainte-Geneviève j'avais été à celui de la rue Galande.
A Lyon je ne suis resté que deux jours, et je m'embarquai sur le Rbôue avec deux Mousquetaires de notre troupe , qui étaient du Pont-Suint-Ksprit. Nous nous emljarquàmes , il y a huit jours , dans un vaisseau tout neuf et bien couvert, que nous avions i-etenu exprès avec le meilleur patron du pays ; car il n'y a pas trop de sûreté de se mettre sur le Rhône qu'à lionnes enseignes : néanmoins comme il n'avait point
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plu du tout devers Lyon , le Rhône étant fort bas , il avait pei'du beaucoup de sa rapidité ordinaire.
On pouvait , sans difficulté , Voir ses Naïades toutes nues, Et qui, honteuses d'être vues, Pour mieux cacher leur nudité, Cherchaient des places ioconnues.
Ces N} mpiies sont de gros rochers , Auteurs de mainte se'pulture, Et dont l'efuoyable figure Fait changer de visage aux plus hardis nochers.
Nous fïimes deux jours sur le Rhône et nous couchâmes à Vienne et à Valence. J'avais commencé des Lyon à ne plus gucres entendre le langage du pays , et à n'être plus intelligible moi-même. Ce malheur s'accrut à Valence , et Dieu voulut qu'ayant demandé à une servaule un pot-de-chambre, elle mît un réchaut sous mon lit. Vous pouvez vous imaginer les suites de cette maudite aventure , et ce qui peut arriver à un homme endormi qui se sei't d'un réchaut dans ses nécessités de nuit. Mais c'est encore bien pis dans ce pays. Je vous jure que j'ai autant besoin d'un interprète , qu'un Moscovite en aurait besoin dans Paris. Néanmoins je commence à m'apercevoir que c'est un ilangage mêlé d'espagnol et d'italien; et comme j'en- I tends assez bien ces deux langues , j'y ai cpielquefois li'ecours pour entendre les autres , et pour me faire en- Itendre. Mais il arrive souvent que je perds toutes mes
mesures, comme il arriva hier, qu'ayant besoin de petits clous à broquetle pour ajuster ma chambre , j'envoyai le valet de mon oncle en ville , et lui dis de m'acheter deux ou trois cents de broquettes ; il m'apporta incontinent trois bottes d'allumettes : jugez s'il y a sujet d'enrager en de semblables mal-entendus. Cela irait à l'infini si je voulais dire tous les inconvéniens qui arrivent aux nouveavix venus en ce pays comme moi. Au reste, pour la situation d'Uzès, vous saurez qu'elle est sur une montagne fort haute , et cette montagne n'est qu'un rocher continuel : si bien qu'en quelque tems qu'il fasse , on peut aller à pied sec tout autour de la ville. Les campagnes qui l'environnent , sont toutes couvertes d'oliviers qui portent les plus belles olives du monde, mais bien trompeuses pointant ; car j'y al été attrapé moi-même. Je voulus en cueillir quelques-unes au premier olivier que je rencontrai, et je les mis dans ma bouche avec le plus grand appétit qu'on puisse avoir ; mais Dieu me préserve de sentir jamais une amprtmne pareille à celle que je sentis. Jeu eus la bouche toute perdue plus de quatre heures durant , et l'on m'a appris depuis qu il fallait bien des lessives et des cérémonies pour rendre les olives douces comme ou les mange. L'huile qu'on en retire sert ici de beurre, et j'appréhendais bien ce changement ; mais j'en ai goùlé aujourd'hui dans les sauces , et sans mentir il n'y a rien de meilleur. On sent bien moins l'huile qu'on ne sentirait le meilleur beurre de France. Mais
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c'est assez voiis parler d'huile, et vous me pourrez reprocher, plus justement qu'on ne faisait à un ancien orateur , que mes ouvrages sentent trop l'huile.
Il faut vous entretenir d'autres choses , ou plutôt remettre cela à un autre voyage pour ne vovis pas ennuyer. Je ne me saurais empêcher de vous dire un mot des beautés de cette province. On m'en avait dit beaucoup de bien à Paris ; mais sans mentir on ne m'en vait encore rien dit au prix de ce qui en est , et pour le nombre et pour l'excellence : il n'y a pas une villageoise, pas une savetière qui ne disputât de beauté avec les FouillouxetlesMenneville '. Si le pays de soi avait un peu de délicatesse, et qite les rochers y fussent un peu moins fi'équens , on le prendrait pour un vrai pays de Cythcre. Toutes les femmes y sont éclatantes, et s'y ajustent d'une façon qui leur est la plus natirrelle du monde ; et pouice qui est de leur personne ,
Cohr vcrus , corpus solidiim et succi plénum.
Mais comme c'est la première chose dont on m'a dit de me donner de garde , je ne veux pas en parler davantage ; aussi bien ce serait profaner une maison de
' Benigue de Meaux de Fouilloux, qui fut marquise d'AIluye, el Elisabeth de Menneville , de la maison de Ronclierolles, étaient filles d'honneur de la Reine. Ces deux noms figurent dans le fameux cantique qui fit mettre Russi Rabulin à la Bastille, en i665.
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bénëficiei' comme celle où je suis , que tVy faire dé longs discours sur celte matière. Domus mca , domus orationis. C'est pourquoi vous devez vous attendre que je ne vous en parlerai plus du tout. On m'a dit : Soyez aveugle. Si je ne le puis être tout-à-fait , il faut du moins que je sois muet; car, voyez- vous, il faut être régulier avec les réguliers , comme j'ai été loup avec vous et avec les autres loups vos compères. Adioiisias.
LETTRE ir.
PiAtliSE A LA FOT^TAINE.
A Uiès , le 6 juillet i6b2.
\ OTRE lettre m'a fait un grand bien , et je passerais assez doucement mon tems si j'en recevais souvent de pareilles. Je ne sache rien qui me puisse mieux consoler de mon éloignement de Paris ; je m'imagine môme être au milieu du Pai'nasse, tant vous me décrivez , agréablement tout ce qui s'y passe de plus mémorable ; mais je m'en trouve fort éloigné , et c'est se moquer de moi que de me porter, comme vous faites, à y retourner.
' C'est celle qui est annoncée dans la Lettre XXVIII du premier recueik
DEUXIÈME RECUEIL. Iy5
Je n'y ai pas fait assez de voyages pour en retenir le cliemin ; et ne m'en souvenant plus , qui pourrait m'y remettre en ce pays-ci ? J'aurais beau invoquer les Muses , elles sont trop loin pour m'enlenclre ; elles sont toujours occupées auprès de vous autres Messieurs de Paris : il arrive rarement qu elles viennent dans les provinces : on dit même qu'elles ont fait serment de n'y plus revenir depuis l'insolence de Pyrenée. Vous vous souvenez de celte histoire.
Celait un fameux homicide ; Il avait conquis la Pliocide, Et faisait des courses, dit-on, Jusques aux pieds de l'ilelicon.
Un jour les neuf savantes Sœurs, Assez près de cette montagne, S'amusant à cueillir des fleurs , Se promenaient dans la campagne,
Tout d'un coup le ciel se couvrit ; Un épais nuage s'ouvrit; Il plut à grands flots , et l'orage Les mit en mauvais e'quipage.
Le barbare assez près de là Avait établi sa demeure ; Il les vit, et les appela.
Vous savez la suite , vous savez que ce malheureux. Pyrenée voukit faire violence aux Muses, et que, pour les en garantir , les dieux leur donnèrent des ailes , et elles revolèrent aussitôt vers le Parnasse.
Lorsqu'elles furent de retour,
Consid(5ranl le mauvais tour Que leur avait joue' cet infidèle prince, Elles firent serment que jamais en province
Elles ne feraient leur séjour.
En effet, se trouvant des ailes sur le dos, Elles jugèrent à propos De s'en aller, à la même heure, Où Pallas faisait sa demeure.
Elles y restèrent long-tems ; Mais lorsque les Romains devinrent cclafans, Et qu'ils eurent conquis Athènes , I<es Muses se firent romaines.
Enfin , par l'ordre du Destin , Quand Rome allait en décadence , Les Muses au pays latin Ne firent plus leur résidence.
Paris , le siège des amours , Devint aussi celui des filles de Mémoire; Et l'on a grand sujet de croire Qu'elles y resteront toujours.
Quand je parle de Paris , j'y comprends les Ijeaux pays d'alentour ; car elles en sortent de teins en tems pour prendre l'air de la campagne.
Tantôt Fontainebleau les voit Le long de ses belles cascades :
Tantôt Viiicennes les reçoit Au milieu de ses palissades.
Elles vont souvent sur les eaux , Ou de la Marne , ou de la Seine ; Elles e'taient toujours à Vaux ' , Et ne l'ont pas quitte' sans peine.
Ne croyez pas pour cela que les provinces manquent de poètes ; elles en ont en abondance : mais que ces Muses sont différentes des autres ! Il est vrai qu'elles leur sont égales en nombre , et se vantent d'être presque aussi anciennes ; au moins sont-elles depuis longtems en possession des provinces. Vous êtes en peine de savoir qui elles sont. Souvenez-vous des neuf filles de Piérus : leur histoire est connue au Parnasse , d'autant que les Muses prirent leurs noms après les avoir vaincues, comme les Romains prenaient les noms des pays qu'ils avaient conquis. Les filles de Piérus furent changées en pies.
Ces oiseaux, plus impcrîuns, Mille fois que les c.hoi;ettes, Sont cause que les poëte?
Sont devenus si communs.
Vous savez que toutes pies Dérobent fort volontiers :
Celles-ci, comme harpies.
Pillent les livres entiers.
' Vaux-le-Vicomte, bien plus connu par les vers de La Fontaine, que par louies les magnificences de Fouqueî. Racine passe ici en revue les lieux que La Fontaine fréquentait (e plus liabituellement,
On dit même ([ira Paris Ces fausses Muses font rage, Et que force beaux-esprits Se font à leur badinage.
Lorsqu'elles sont atlrape'es Les ailes leur sont coupe'es, Et leurs larcins r onfisqués :
Et , pour finir celte histoire , Tels oiseaux sont relègues Delà les rives de Loire.
C'est oïl Fureticre relègue leur général Galimatias , et il est bien juste quelles lui tiennent compagnie. Mais je ne songe pas que vous me condamnerez peut-être à y demeurer comme elles. Eu effet , j'ai bien peur que ceci n'approche fort de leur style , et que vous n'y reconnaissiez plutôt le caquet importun des pies, que l'agréable facilité des Muses. Renvoyez-moi cette bagatelle des Bains de Péniis^ et me mandez ce qu'en pense votre académie de Chàteau-ïbierry , surtout mademoiselle de La Fontaine '. Je ne lui demande aucune grâce pour mes vers ; qu'elle les traite rigoureusement, mais qu'elle me fasse au moins la grâce d'agréer mes respects.
' Marie He'ricart , fille du Lieutenant du bailliage de la Ferté-Milon. Elle avait du goût pour les vers, et son mari lui ndressa, l'année suivante , le Voyage de Paris en Limousin.
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LETTRE III