‹ Œuvres complètes de Jean Racine (volume 2)Chapitre 17 sur 32 · SEIGNEUR · texte numérisé non relu

SEIGNEUR

C'est avec une extrême reconnaissance que j'ai reçu encore, au commencement de cette année , la grâce que Votre Altesse Sérénissime m'accorde si libéralement tous les ans. Cette grâce m'est d'autant plus chère ,

' Henri-Jules de Bourbon-Condé. Il avait les droits domaniaux dans le duché de Bourbonnais , donné à son père en iC6i, en échange du duché d'Albrct , et pour en jouir au même titre. Au nombre de ces droits était celui di annuel ou de pauletie sur les offices de judicature et de finance , qui montait alors au soixantième denier du prix capital de l'office. Racine, titulaire d'un office de trésorier de France au bureau des finances de Moulins, était tenu d'acquitter ce droit chaque année, pour conserver le prix de sa charge à ses enfans; mais le Prince lui en faisait remise. Ou n'a point la date de cette lettre, mais on voit qu'elle a été écrite quelques années après 1686, épofjiic (!.'; bi mort du grand Condé, père de M. le Prince.

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que je la regarde comme une suite de la protection glo^ rieuse dont vous m'avez honoré en tant de rencontres, et qui a toujours fait ma plus grande amliition. Aussi, en conservant précieusement les quittances du droit annuel dont vous avez bien voulu me gratifier , j'ai bien moins en vue d'assurer ma charge à mes enfaus , qu-^ de leur procurer un des plus beaux titres que je leur puisse laisser , je veux dire , les marques de la protection de Yotre Altesse Sérénissime. Je n'ose en dire davantage; car j'ai éprouvé plus dune fois que les remercimens vous fatiguent presque autant que les louan^ ges. Je suis, avec un profond respect,

MoNSSlGNEUn ,

De V. A. S. le très -humble, trèsobéissant et très-fidèle serviteur, RACINE.

AU MÊME'

J'ai parcouru tout ce que les anciens auteurs ont dit de la déesse Isis , et je ne trouve point qu'elle ait été adorée en aucun pays sous la figure d'une vache , mais

' M. le Prlnre s? proposait d.\ décorer la ménagerie de Chantilly de (juelque ouvrage de peinture ou de sculpture. II avait communiqut' ses idées à Itocine, et lui avait demandé un Mémoire sur (C sujet.

5\>4 LETTRES DE KÂCINE,

seulement sous la figure d'une grande femme loule couverte d'un grand voile de diiférentes couleurs, et ayant au front deux, cornes en forme de croissant. Les uns disent que c'était la Lune , les autres Cérès , d'autres la Terre , et quelques autres cette même lo qui fut changée en vache par Jupiter.

Mais voici ce que je trouve du dieu Apis, qui sera , ce me semljle , beaucoup plus propre à entrer dans les ornemens d'une ménagerie. Ce dieu était , dit-on , le même qu'Osiris , c'est-à-dire, ou le mari, ou le fils de la déesse Isis. Non-seulement il était représenté par un jeune taureau , mais les Egyptiens adoraient en effet 5 sous le nom d'Apis, un jeune taureau bien huvai.t et bien mangeant , et ils avaient soin d'en suljslituer toujours un autre à la place de celui qui mourait. On ne le laissait gucres vivre que jusqu à i âge denviron luiit ans , après quoi ils le noyaient dans une certaine fontaine ; et alors tout le peiqîle prenait le deuil , pleurant et faisant de grandes lamentations pour la mort de leur dieu , jusqu'à ce qu'on l'eût retrouvé. On étjit quelquefois assez long-lems à le chercher. 11 fallait , qu'il fut noir par tout le corps, exceplé une tache blanche de figure carrée au milieu du front , et une autre petite tache blanche au flanc droit , faite en forme de croissant. Quand les prêtres l'avaient trouvé , ils en donnaient avis au peuple de Memphis ; car c'était princ-ipalement en cette ville que le dieu Apis était adoré. Alors on allait en grande cérémonie au-devant de ce

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nouveau dieu , et c'est cette espèce de procession qui pourrait fournir de sujet à un assez beau tableau.

Cent prêtres marchaient habillés de robes de lin , ayant tous la tète rase , et étant coiu'onnés de chapeaux df fleurs, portant à la main , les uns un encensoir, les autres un sistre : c'était une espèce de tambour de bisque. Il y avait aussi une troupe de jeunes eu fans , habillés de lin , qui dansaient, et chantaient des cantiques ; grand nombre de joueurs de flûtes , et de gens qui portaient à mang.^r pour Apis dans des corbeilles , et de cette sorte on amenait le dieu jusqu'à la porte de son temple , ou , pour mieux dire , il y avait deux petits temples tout environnés de colonnes par-dehors , et aux portes des sphinx , à la manière des Egyptiens. On le laissait entrer dans celui de ces deux temples qu'il voulait , et on fondait même sur son choix de grandes conjectures , ou de bonheur, ou de malheur pour l'avenir. Il y avait auprès de ces deux temples un puits , d'où l'on lirait de l'eau pour sa boisson ; car on ne lui laissait jamais boire de l'eau du Nil. On consultait même ce plaisant dieu , et voici comme on s'y prenait. On lui présentait à manger; s'il en prenait , c'était une réponse très- favorable; tout au contraire, s'il n'en prenait point. On remarqua même, dit-on , qu'il refusa à manger de la main de Germanicus , et ce prince n^ourut à deux mois de là.

Tous les ans on lui amenait , à certain jour , une jeune génisse , qui avait aussi ses marques particulières , Rac:r:e. vur. a 2

5o6 LFTTRES DE RACINE,

et cela se faisait t-ncore avec de grand -s cérémonies, Yoilà, Monseigneur, le petit Mémoire que Totrc Altesse Sérénissime me demiinda il y a trois jours. Je me tiendrai infiniment glorieux toutes les fois qu'elle \oudra bien m'Iionorer de ses ordres , et m'empioyer dans toutes les choses qui pourront le moins du monde contribuer à son plaisir. Je suis, avec un profond respect ,

De Votre Altesse Sérénissime , etc.

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