‹ Œuvres complètes de Jean Racine (volume 2)Chapitre 16 sur 32 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

A Fonlainpbleau, le 24 septpnibre (1691).

Mon cher fils , vous me faites plaisir tie me mander des nouvelles ; mais prenez garde de ne les pas prendre dans la Gazelte de Hollande ; car , oulre que nouy les

' Jean-Baptiste Racine, à qui ces lettres sont adresse'es , était J'aîne' des enfans de Racine. Il était né le lo novembre 1678, et mourut le 3i janvier 1747, sans avoir été marié. JNI. de Torry, qui cherchait à l'avancer, l'avait envoyé à Rome avec l'ambassadeur de France ; mais Jean-Baptiste Racine, cédant bientôt à son amour pour l'élude et au penchant qui l'entraînait vers la retraite, quitta tout emploi, vendit sa charge de gentilhomme ordinaire, et passa le reste de sa vie, éloigné du monde, et bormut tous ses plaisirs à cultiver en silence les sciences et les lettres. Il n'a rien fait imprimer, mais il a laissé quelques manuscrits, parmi lesquels on trouve , sur la vie et les ouvrages de son père, plusieurs notes dont rous avons fait usage.

354 LKTÏRES DE RACINE,

avons comme vous, vous y pourriez apprendre certains termes qui ne valent rien , comme celui de recruter . dont vous vous servez ; au lieu de quoi il faut direjfa/re des recrues. Mandez-moi des nouvelles de vos promenades , et de celles de la santé de vos soeurs. Il est bon de diversifier un peu , et de ne vous, pas jeter toujours sur rirlande et sur l'Allemagne.

Dites à M. Willart ' que j'ai reçu ?on paquet , et que j'ai lu avec beaucoup de plaisir l'écrit qu'il m'envoie. Faites-lui en bien des remercîmens pour moi. S'il vous demande des nouvelles de ce pays-ci, vous lui direz que le combat de M. de LuxenJjourg ^ a été bien plus considérable qu'on ne le croyait d'abord. Les ennemis ont laissé mille trois cents morts sur la place , et plus de cinq cents prisonniers , parmi lesquels on compte près de cent officiers. On leur a pris aussi trente-six étendards , et ils avouent eux-mêmes qu'ils ont encore plus de deux mille blessés dans leur armée. Cette victoire est fort glorieuse , mais nous y avons eu environ huit ou neuf cents tant morts que blessés. La Maison du Roi a fait des choses incroyables, n'ayant jamais chargé qu'à coups d épée les ennemis , qui étaient toujours plus

' Germain \A illart était un ami de Racine et d'Arnauld, et le correspondanl de ce dernier. Ce fut par son entremise cju'Arnault travailla à reconcilier Boileau avec Perrault.

^ La victoire remportée à Leuze sur le prince de VV^aldeck, le 18 septembre i6gi.

QUATUIÈMË RECUEIL. 355

de trois contre un '. On dit que chaque cavalier est revenu avec son épée sanglante jusqu'à la garde.

On dit que le Pape ^ a la fièvre. M. le cardinal le Camus a eu de lui une audience qui a duré plus de trois heures : on dit même que le Pape lui a ordonné de demeurer encore quelques Jotirs à Rome , et lui a demandé un Mémoire des principales choses que ce cardinal lui a dites dans son audience.

On a appris ce matin que M. de Boufflers avait battu aussi Tarrière-garde d'un corps d'Allemands qui étaient auprès de Dinant ; mais on ne leur a tué que quelques soixante ou quatre-vingts hommes , parce qu'ils ont pris la fuite de bonne hevn^e , et qu'ils n'ont osé engager le combat.

Dites à votre mère que je la prie de m'excuser si je ne lui écris point , parce qu'il est fort tard , et qu'il faut que j'écrive encore à M. de la Chapelle ^. Je suis bien fâché de l'état où est son cocher. M. du Tartre '♦, à qvii j'en ai parlé , dit que , son mal n'étant pas une

' Le maréchal de Luxembourg n'avait que \lngt-huit escadrons; les ennemis en avaient soixante-quinze.

- C'était Innocent XII ( Pignatelii ), élu pape depuis deux mois. Le cardinal le Camus , évêque et prince de Grenoble , était allé à Rome pour assister au Conclave.

^ Celui dont nous avons parlé dans la note 2 , page 207 de ce volume.

* L'un des chirurgiens ordinaires du Roi. Voyei la note, page 32 2 de ce volume.

3ob LETTRES DE IIACINE,

dyssenterie , les remèdes d'Helvëlius ' n'y feront rien ; mais Helvétius est en réputation , même pour les fièvres , et il va partout comme les autres médecins. Mon genou m'a fait assez de mal ces jours passés , et je crois que le froid en a été cause. Il ne m'a fait aucun mal aujourd'hui , et j'espère que cela ira toujours en diminuant. J'approuve tout ce que votre mère a fait chez madame Rondelle -. On ne parle plus de deuil, ni que la Reine d'Espagne ^ soit en péril ; ainsi elle peut faire habiller votre sœur comme il lui plaira. Ecrivez-moi toujours , mais que cela n'empêche pas votre chère mère de m'écrire , car je serais trop fâché de ne point recevoir de ses lettres. Adieu, mon cher enfant, embraisez-la pour moi , et faites mes baise - mains à vos sœurs. Saluez aussi M. Willart de ma part.

' Médecin hollandais, grand-père de l'auteur de \ Esprit. Ce remède contre les dyssenteries était l'ipe'cacuanha ; Helve'tius gagna plus de cent mille écus avec cette drogue.

^ Marchande chez laquelle madame Racine avait acheté' des t'tofies pour habiller son fils.

^ Marie-Anne de Neubourg, fille de l'Electeur Palatin , seconde femme de Charles H , roi d'Espagne , essuya en 1691 une maladie qui donna lieu au bruit de sa mort. Elle vécut jusqu'en \''\0.

Au camp clivant Namur , le ôl mai (iG yl).

Vous aurez pu voir, mon cher enfant , par les lettres que j'e'cris à votre mère, combien je suis touché de votre maladie ' , et la peine extrême que je ressens de n'être pas auprès de vous pour vous consoler. Je vois que vous prenez avec beaucoup de patience le mal que Dieu vous envoie , et que voua êtes fort exact à faire tout ce qu'on vous dit : il est extrêmement important pour vous de ne vous point impatienter. J'espère qu'avec la grâce de Dieu , il ne vous en arrivera aucun accident. C'est une maladie dont peu de personnes sont exemptes ; et il vaut mieux en être attaqué à votre âge, qu'à un âge plus avancé. J'aurai nue sensible joie de recevoir de vos lettres ; mais ne m'écrivez que quand vous serez entièrement hors de danger , parce qvie vous ne pourriez écrire sans mettre vos bras à l'air et vous refroidir. Quand je ne serai plus en inquiétude de votre mal , je vous écrirai des nouvelles du siège de Namur. Il y a lieu d'espérer que la place se rendra bientôt ; et je m'en réjouis d'autant plus, que cela pourra me mettre en état de vous revoir bientôt

• C'était la petite vérole, ^'oyez la lettre à Boileau,' page 268 de ce volume.

358 LETTRES DE UACINE,

après. M. de Cavoie prend grand intérêt à votre mal, et voudrait bien vous soulager. Je suis fort obi gé à M. Chapelier • de tout le soin qu'il prend de vous. Adieu , mon cher fils : offrez bien au lion Dieu tout le mal que vous souffrez , et remettez-vous entièrement à sa sainte volonté. Assurez-vous qu'on ne peut vous aimer plus que je vous aime, et que j'ai une fort grande impatience de vous embrasser.

Suscription : Pour mon cher fds Racine.

Au camp tlevanl Xamur, le lo juin (1692).

Vors pouvez juger, par toutes les inquiétudes que m'a causées votie maladie , combien j'ai de joie de votre guérison. Vous avez beaucoup de grâces à rendre à Dieu , de ce qu'il a permis qu'il ne vous soit arrivé aucun fâcheux accident, et que la fluxion qui vous était tombée sur les jeux n'ait point eu de suite. Je loue extrêmement la reconnaissance que vous témoignez pour tous les soins que votre mère a pris de vous. J'espère que vous ne les oublierez jamais , et que vous vous acquitterez de toutes les obligations que vous lui avez,

' C'était un ecclésiastique (jui servait de précepteur au jeune ilacine.

QUATUIÈME UECUEIL. 35c)

par beaucoup de soumission à tout ce qu'elle désirera le vous. Votre lettre m'a fait beaucoup de plaisir; elle îst fort sagement écrite , et c'était la meilleure et la plus agréable marque que vous me pussiez donner de votre guérison. Mais ne vous pressez pas encore de retourner à l'étude ; je vous conseille de ne lire que des choses qvii vous fassent plaisir sans vous donner trop de peine , jusqu'à ce que le médecin qui vous a traité, vous donne permission de recommencer votre travail. Faites bien des amitiés pour moi à M. Chapelier , et faites en sorte qu'il ne se repente point de toutes les peines qu'il a prises pour vous. J'espère que j'aurai bientôt le plaisir de vovis revoir , et que la reddition du château de Namur suivra de près celle de la ville ■ . Adieu , mon cher fils. Faites bien mes complimens à vos sœurs : je ne sais pourtant si on leur permet de vous rendre visite ; je crois que ce ne sera pas sitôt : réservez donc à leur faire mes complimens quand vous serez en état de les voir.

Suscripdon : A mon fils Racine.

' La ville avait été prise le 5 juin ; le château se rendit le 3o. TiC 2 aoîît, le Roi reprit le cliemin de Versailles.

36o LETTRES DE RACINE,

«.'VVV' t/VtWVVW% VVVV C VVV VVV'V V\/V\« fc/VV\i «<VVV t;VV% t,XX^ bX/V«i UVVV ki^/l/V il VV« l.'VVV L/\^^

Foula'inebleaii, le 4 octobre (i6ji2).

Je suis fort content de votre lettre , et vous me rende; un très-bon compte de votre élude et de votre conversation avec M. Despréaux '. Il serait bien à souhaite: pour vous que vous pussiez être souvent en si bonm compagnie, et vous en pourriez retirer un grand avan tage , pourvu qu'avec un homme tel que M. Despréaux vous eussiez plus de soin d écouter que de pta'ler. J suis assez satisfait de votre version ; mais je ne pui guère juger si elle est bien fidèle , n'ayant apporté it que le premier tome des Lettres à Atlicus , au lieu di second que je pensais avoir apporté : je ne sais mêm si je ne l'ai point perdu , car jetais comme assur de"" l'avoir ici parmi mes livres. Pour plus grande su reté , choisissez dans quelqu'un des six premiers livre la première lettre que vous voudrez traduire ; mai surtout choisissez-en une qui ne soit pas sèche comm celle que vous avez prise , où il n'est presque pari que d'affaires d'intérêt. Il y en a tant de belles sur Vé lat où était alors la Républiqvie , et sur les choses d conséquence qui se passaient à Rome ! Vous ne lire guère d'ouvrage qui soit j)lus utile pour vous forme

' Voyez la lettre àBoileau, page 290 de ce volume.

l'esprit et le jugement ; mais surtout je vous conseille de ne jamais traiter injurieusement un homme aussi digne dêlre respecté de tous les siècles, queCicéron. Il ne vous convient point à votre âge , ni même à personne , de lui donner ce vilain nom de poltron. Souvenez-vous toute votre vie de ce passage deQuintilien, qui était lui-môme un grand personnage : llle sepro- Jecisse sc'at cui Cicero valde placebil. Ainsi vous auriez mieux fait de dire simplement de lui , qu'il n'était pas aussi brave ou aussi intrépide que Caton. Je vous dirai même que, si vous aviez bien lu la vie de Cicéron dans Plutarque , vous auriez vu qu'il mourut en fort Ijrave homme , et qu'apparemment il n'aurait pas fait tant de lamentations que vous si M. Carméline • lui eût nétoyé les dents. Adieu , mon cher fils. Faites mes baise-mains à M. Chapelier , et faites souvenir votre mère qu'il faut entretenir un peu d'eau dans mon cabinet , de peur que les souris ne ravagent mes livres. Quand vous m'écrirez , vous pourrez vous dispenser de toutes ces cérémonies de votre trcs-humble scn'iieiir. Je connais même assez votre écriture sans que vous soyez obligé de mettre votre nom.

Suscriplion : A mon Gis Racine , à Paris.

' Chirurfrien-denlisle.

Racine, viw.

3G2 LLTTRES DE RACINE,

CVV\'%/VV\l.VVVV\/VVk/VV\'l/VlAiU%/V%VVVUV\/irXt.VVV%.VVVVVV\VVV\ft/VV\%/VWWI/VV\^^

Fontaiuebleau, le 5 octobre (iGgi).

IjA relation ' que vous m'avez envoyée m'a beaucoup diverti , et Je vous sais bon gré d'avoir songé à la copier pour m'en faire part. Elle n'est pourtant pas exacte en beaucoup de clioses , mais il ne laisse pas d'y en avoir beaucoup de vraies , et qui sont écrites avec une fort grande ingénviité. Je l'ai montrée à M. de Montmorenci = et à M. de Clievreuse. Ce dernier, qui est capitaine de clievau-légers , voudrait bien savoir le nom du chevau-léger qui l'a écrite , et vous me ferez plaisir de le demander à M. Willart , à qui vous ferez aussi mille complimens de ma part. Je suis toujours étonné qu'on vous montre eu rliélorique les Fables de Phèdre , qui semblent une lecture plus proportionnée à des gens moins avancés. Il faut pourtant s'en fier à M. PiolUn ^ qui a beaucoup de jugement et de capacité.

* Celait une relation du combat dp Steinker<iue : il en parut plusieurs en même tenis ; la plus remarquable fut celle faite par Dubois, depuis cardinal, qui s'elail trouvé à la bataille.

^ Fils aîUé du maréchal de Luxembourg, et gendre du dui <\v Chevreuse.

2 11 Jtait alors professeur dV'Ioquence au Co!Iege-r«oyal. I) 11.: Hii rc-drur de l'Universitt: qu'en 1%^.

QUÂTIUÈME RECUEIL. 365

On ne trouve les Fables de M. de Lafontaine que chez M. Tliiex'ry ou chez M. Bai'hin '. Cela m'emliarrasse un peu, parce que j'ai peur qu'ils ne veuillent pas prendre de mon argent. Je voudrais que vous en pussiez emprunter à quelqu'un jusqu'à mon retour. J^ crois que M. Despréaux les a , et il vous les prêterait volontiers ; ou bien votre mère pourrait aller avec vous sans façon chez M. Thierry , et les lui demander en les payant. Adieu , mon cher fils. Dites à vos sœurs que je suis fort aise qu'elles se souviennent de moi , et qu'elles souhaitent de me revoir. Je les exhorte à bien servir Dieu , et vous surtout , afin qvie , pendant cette année de rhétorique que vous commencez, il vous soutienne et vous fasse la gi'âce de vous avancer de plus en plus dans sa connaissance et dans son amour. Croyez-moi , c'est là ce qu'il y a de plus solide au monde : tout le reste est bien frivole.

A Fonlaluebleau , le rj octobre (iGgi).

Je voulais presque me donner la peine de corriger le* fautes de votre version , et vous la renvoyer en l'étal où il faudrait qu'elle fût ; mais j'ai trouvé que cela me

' Denys Thierry et Ci;ui(Je Barbiii étaient deux célébrés imprimeurs-libraires, associés daiis presque tous leurs privile'ges.

prendrait trop de tems, à cause de la quantité d'endroits où vous n'avez pas attrapé le sens. Je vois bien que ces épitres ' sont encore trop difficiles pour vous, parce que, pour les bien entendre, il faut posséder parfaitement l'histoire de ces tems-là, et que vous ne la savez point. Ainsi je trouverais plus à propos que vous me fissiez à votre loisir une version de cette bataille de ïrasimène , dont vous avez été si charmé , à commencer par la description de l'endroit où elle se donna. Ne vous pressez point , et tournez la chose le plus natu^ rellement cpie vous pourrez. J'approuve fort vos promenades d'Auteuil , et vous m'en rendez un fort bon compte; mais faites bien concevoir à M. Despréaus combien vous êtes reconnaissant de la bonté qu'il a de se rabaisser à s'entretenir avec vous. Vous pouvez, prendre Voiture parmi mes livres si cela vous fait plaisir; mais il faut un grand choix pour lire ses lettres , dont il y en a plusieurs qui ne vous feraient pas grand plaisir. J'aimerais bien autant que , si vous voulez lire quelque livre français , vous prissiez la traduction d'Hérodote ', qui est fort divertissant, et qui vous apprendrait la plus ancienne histoire qui soit parmi les hommes , après l'Ecriture sainte. Il me semble qu'à votre âge il ne faut pas voltiger de lecture en lecture ; ce qui ne servirait

* Celles de Cice'ron à Atticus.

Il n'existait alors d'autre traduction d'Hérodote que cellç «Je Pierre Durver, qui avait paru en l'ô/fl.

t[na. vous dissiper l'esprit et à vous embarrasser la mëîuoire. Nous verrons cela plus à fond quand je serai de retour à Paris. Adieu, mon cîier fils. Faites mes baisemains à vos sœurs.

LETTRE VII

Au camp de Thieusies ', le 5 juiu (iGgS).

Vous me faites plaisir de me rendre compte des lectures que vous faites , mais je vous exhorte à ne pas donner toute votre attention avix poètes français. Songez qu'ils ne doivent servir qu'à votre récréation , et non pas à faire votre véritable étude. Ainsi je souhaiterais que vous prissiez quelquefois plaisir à m'entretenir d'Homère , de Quintilien et des autres auteurs de cette nature. Quant à votre épigramme ' , je voudrais que vous ne l'eussiez point faite. Outre qu'elle est assez médiocre, je ne saurais trop vous recommander de ne vous point laisser aller à la tentation de faire des vers français, qui ne servirait qu'à vous dissiper l'esprit ; surtout il u'ca faut faire contre personne.

* Voyez les lettres à Boileau , pag. i(,j et 067 de ce volume.

- C'était une e'pigramme contre Perrault, à l'occasion de la querelle des anciens et des modernes. Jean-l>aplistc Racine fut docile à la leçon de son père, et de toute sa vie il ne fit plus un seul vers.

36G LETTRES DE IlACINE,

M. Desprëaux a un talent qui lui est particulier , et qui ne doit point vous servir d'exemple ni à vous ni à qui que ce soit. Il n'a pas seulement reçu du ciel un génie merveilleux pour la satire , mais il a encore avec l cela un jugement excellent , qui lui fait discerner ce qu'il faut louer et ce qu'il faut reprendre. S'il a la bonté de vouloir s'amuser avec vous , c'est luie des grandes félicités qui vous puisse arriver , et je vous conseille d'en bien profiter en l'écoutant beaucoup , et en décidant peu avec lui. Je vous dirai aussi que vous me feriez plaisir de vous attaclier à votre écriture. Je veux croire que vous avez éci'lt fort vile les deux lettres que j'ai reçues de vous , car le caractère en parait beaucoup négligé. Que tout ce que je vous dis ne vous chagrine point ; car du reste je suis Irès-content de vous , et je ne vous donne ces petits avis que pour vous exciter à faire de votre mieux en toutes choses. Votre mère vous fera part des nouvelles que je lui mande. Adieu , mon cher Tds. Je ne sais pas bien si je serai en état d'écrire ni à vous ni à personne de plus de qviatre jovirs ; mais continuez à me mander de vos nouvelles. Parlez-moi aussi un peu de vos sœurs, que vous me ferez plaisir d'embrasser pour moi. Je suis tout à vous.

Suscripiion : Pour mon fils Racine.

LETTRE VIII

A Fontainebleau, le x^"". octobre (lGç^ô).

J'ai reçu encore une de vos lettres, qui m'a fait beaucoup de plaisir. M. Despréaux a raison d'appréhender que vous ne perdiez un peu le goùt des belles-lettres pendant votre cours de philosophie ; mais ce qui me rassure , c'est la résolution où je vous vois de vous en rafraîchir souvent la mémoire par la lecture des meilleurs auteurs. D'ailleurs , vous étudiez sous im régent qui a lui-même beaucoup de lecture et d'érudition ' . Je contribuerai de mon côté à vous faire ressouvenir de tout ce que vous avez lu , et je me ferai un plaisir de m'en entretenir souvent avec vous.

Je vis hier vos deux sœurs à Melun ^ , et je fixs fort content d'elles. Votre soeur aînée se plaint de vous , et

* Le célèbre Edme Pourcliof , qui fil faire de si grands progrès aux écoles de philosophie, et qui professa celle scieuct- .1 Paris pendant vingt-six ans. Il élail ami parlicuher de Piacine , de Boileau et de Fénelon. Ce dernier le pressa vainement d'accepter une place de sous-précepteur des enfans de France.

^ Marie-Catherine était l'ainée des filles de Racine. Toutes les fois qu'il dit votre sœur ^ sans autre nom , c'est toujours d'elle qu'il entend parler. Anne, sa seconde fille, est désignée par le nom de Nanelte. Celle-ci resta au couvent des Ursuliiies de Melun , où elle fit profession le 6 novembre 1698.

368 LETTRES DE PxACINE,

elle a raison. Elle dit qu'il y a plus de quatre mois qu'elle n'a reçu de vos nouvelles. Il me semble que TOUS devriez un peu mieux répondre à l'amitié sincère que Je lui vois pour vous. Une lettre vous coùie-t-elle tant à écrire ? Quand vous devriez ne l'entretenir que de ses petites sœurs , vous lui feriez le plus grand plaisir du monde. Vous avez raison de me plaindre du déplaisir que j'ai de voir souffrir si long-teras un des meilleurs amis que j'aie au monde '. J'espère qu'à la fin, ou la nature , ou les remèdes lui donneront quelque .soulagement. J'ai déjà la consolation d entendre dire à ses rilédecins qu'ils ne voient rien à craindre pour sa vie, sans quoi je vous avoue que je serais inconsolable.

Comme vous êtes curieux de nouvelles , je voudrais fin avoir beaucoup de considérables à vous mander. Je n'en sais que deux jusqu'ici , qui doivent faire beaucoup de plaisir. L'une est la prise presque certaine de Cbar- Icroi * , car il ne durera gucres plus de quatre ou cinq jours ; l'autre est la levée du siège de Belgrade^. Quand je dis que cette nouvelle doit faire plaisir , ce n'est pas qu'à parler bien clirétlennement on doive se réjouir des avantages des infidèles ; mais l'animosité des Al-

' Pierre Nicole. Il ne fil plus que languir jusqu'à sa mort, qui arriva deux ans après.

^ Charleroi se rendit le 1 1 octobre au mare'chal de Villeroi. * L'empereur Lt'opoid fut oblige' de lever le sie'ge Je Belgrade.

lemands est si grande contre nous , qu'on est presque obligé de remercier Dieu de levu* mauvais succès , afin qu'ils soient forcés de faire leur paix avec nous , et de consentir au repos de la Chrétienté , plutôt que de s'accommoder avec les Turcs. Adieu, mon cher iils. Je vous écris tout ceci fort à la hâte.

Ecrivez-moi très-souvent , afin de me donner lieu de vous répondre ; ce que je ferai une autre fois plus à loisir. On attend au premier jour des nouvelles d'un combat en Italie '.

Fonlaiiipbleau, x4 octohve (iGgS).

Je ne saurais m'empêcher de vous dire, mon cher fils , que je suis tiès-content de tout ce que votre mère m'écrit de vous. Je vois, par ses lettres, que vous êtes fort attaclié à bien faire , mais surtovit qvie vous craignez Dieu, et que vous prenez du plaisir à le servir. C'est la plus grande satisfaction que je puisse recevoir, et en même tems la meilleure fortune que je vous puisse souhaiter. J'espère que plus vous irez en avant, plus vous trouverez qu'il n'y a de véritable bonheur que ce-

' On eut, peu de jours après, la nouvelle de la fanteuse -victoire remportt'e à la Marsallle par Catinat,surle ducde Savoie. Il en sera parle dans la lettre suivante.

Syo LETTRES DE RACINE,

liii-là. J'approuve la manière dont vous distribuez votre tems et vos études ; je voudrais seulement qu'aux. Jours qvie vous n'allez point au collège, vous pussiez relire de votre Cicéron , et vous rafraîchir la mémoire des plus beaux endroits ou d'Horace, ou de Virr;;ilc , ces auteurs étant fort propres à vous accoutumer à penser et à écrire avec justesse et avec netteté.

Vous direz à votre mère que le pauvre M. de Ségur • a eu la jambe coupée, ayant eu le pied emporté d'un coup de canon. Sa femme , qui l'avait épousé pour sa bonne mine, a employé la meilleure partie de son bien à lui acheter une charge , et dès la première année il lui en coûte une jambe. Il a eu un fort grand nombre de ses camarades qi.ii ont été tués ou blessés , je dis des officiers de la Gendarmerie ; mais en récompense la victoire a été fort grande, et on en apprend tous les jours de nouvelles circonstances très-avantageuses. On fait monter la perte des ennemis à près de dis. mille morts , et à plus de deux mille prisonniers. 11 reste à souhaiter que celte victoire soit suivie de la prise de quelque place qui nous mclte en état de prendre des quartiers en Italie , comme la victoire de Flandres est suivie de la prise de Charleroi , qui fenne et

' Henri-Joseph, marquis de Se'giir, dont il est fait mention d.ins X Histoire mililaire de Louis-Ie- Grand ^zv\^ marquis de Qiiinry, et dans \ Histoire de fordre de St.-Louis par M. d'Aspect : "il avait épouse la fille d'un fermicr-ge'ne'ral.

assure entièrement nos frontières de ce côté-là. L'impuissance où s'est trouvé M. le prince d'Orange de secourir une place si importante , marque bien la grandeur de sa défaite et de la perle qu'y firent les alliés. Le Roi reçut hier la nouvelle que les assiégés avaient battu la chamade dimanche dernier ', a sept heures du matin. Ils auraient pu se défendre encore huit ou dix jours , à cause de la difficulté qu'on trouvait à faire des mines sous les bastions et sous la courtine ; mais ils étaient réduits à dix-huit cents hommes , de près de quatre mille qu'ils étaient. M. de Castille ' même , qu'on avait mis au-dessus du gouverneur pour commander dans la place , était blessé. Ainsi ils se sont rendus , et ont fait grand plaisir à notre cavalerie, qui commençait à pâtir beaucoup. Vous pourrez lire ces nouvelles à M. Despréaux au cas que vous l'alliez voir ; car je ne saivS si je pourrai lui écrire aujourd'hui à cause de la quantité de lettres que j'ai à écrire.

J'ai vu les drapeaux et les étendards qu'a envoyés M. de Catiuat , et je vous conseille de les aller voir avec votre mère quand on les portera à Notre-Dame. Il y a cent deux drapeaux et quatre étendards seule-

^ Qui ttail le ii octobre.

- Le gouverneur était Pimente!, celui qui, en 1697 , commanda dans Barc elone. M. de Castille , en retournant à Madrid , passa par Versailles, et fut accueilli avec beaucoup de distinction par Louis XIV.

072 LETTKES DE RACINE,

ment ; ce qui marcjue que la cavalerie ennemie n'a pas fait beaucoup de résistance, et a de bonne heure abandonné l'infanterie , laquelle a presque été toute taillée en pièces. Il y avait des bataillons entiers d'Espagnols qui se Jetaient à genoux pour demander quartier , et on l'accordait à quelques - uns d'eux. , au lieu qu'on n'en faisait point du tout aux Allemands , parce qu'ils avaient menacé de n'en point faire.

Il me semble que , dans une de vos lettres , vous me demandiez -la permission de faire présent d'une Àthalie à un Chartreux. A^ous le pouvez faire sans difficulté. Je suis seulement fâché de ne m'ètre pas souvenu plus tôt de vous en parler.

Le Roi partira de demain en huit jours pour aller à Choisi, où il doit coucher deux nuits. Pour moi, j'irai ce jour-là tout droit à Paris , et j'espère que ce sera avec M. de Cavoie , qui commence à se mieux porter, et à qui M. Félix promet une prochaine guérisou. Madame sa femme ' dit que c'est votre mère qui l'a guéri avec le remède de tète de mouton qu'elle lui a enseigné, et dont madame de Cavoie , qui avait aussi un commencement de dyssenterie, s'est fort bien trouvée. Je viens d'apprendre que M. du Tartre avait une grosse fièvre. Il a eu en tête de demander la chamlire où

' Louise-Philippe de Coëtlogon. Elle avait été' fille d'honneur delà Reine, et mourut à Paris en 1729, à l'âge de quatrevin^t-buit ans.

QUÂTIIIÈME RECUEIL.

M. Moreau ' est mort d'une fièvre maligne. Je fis ce que je pus pour l'empêclier d'y mettre son lit , mais je ne le persuadai point. Je craindrais qu'il n'eût gagné la fièvre. Faites bien des amitiés pour moi à votre mère, et dites-lui que celte lettre est pour elle aussi-bien que pour vous. Faites aussi mes baise-mains à vos sœurs. M. l'archevêque (.h'. Sens a perdu M. son frère = à la bataille, et Je crois que M. Chapelier vous l'aura dit.

A Fonlainebleau, le 24 seplcmliie (iGti't).

Je vous suis obligé du soin que vous avez pris de faire toutes les choses que je vous avais recommandées. Je suis en peine de la santé de M. jNicole, et vous me ferez plaisir d'y envoyer de ma part, et de me mander de ses nouvelles. J'espère retourner à Melun lundi ou mardi avec M. l'arclievêque de Sens ^ , en attendant

' Moreau , cliirurgien ordinaire t'u Roi , dont nous avons pnrle' dans la noie 4) page 190 de ce volume.

- Le marquis de la Hoguette, lieutenant-general des armées du Roi , fut tue à la Marsaille , où il commandait l'aile gauche. La maréchale de Nangis était sa pelit-fille.

^ Ilardouin Fortin de la Hoguelte, frère de celui dont il est [larlc dans la note pre'te'dcnte. En i635, il avait quitté le siège de

que j'y aille avec M. Félix. Je croyais avoir fait mettre dans mon coffre un livre que j'ai été fort fâché de n'y avoir point trouvé. Ce sont les Psaumes latins de Valable, à deux colonnes et avec des notes, in-8°. , qui sont à la tablette où je mets d'ordinaire mon dlui-nal. Je vous prie de les chercher et de les empaqueter bien proprement dans du papier , et d'envoyer savoir par le cocher si M. l'abbé de Saillans ' vient à Fontainebleau bientôt. Au cas qu'il vienne, il faudrait l'envoyer prier de vouloir mettre ce livre dans son paquet , sinon il faudra prier M. Sconin de les donner au valet de chambre de IM. le duc de Chevreuse , qui viendra peut-être ici dans peu de jours.

On a eu aujourd'hui nouvelle que les Anglais avaient voulu faire jouer quelques machines contre le port de Dunkerque ^ , mais quon avait fait sauter en l'air ces machines avec uue perte des hommes qui étaient dessus. Les Allemands ont passé le Rhin, et font quelques ravages en Alsace ; mais il y a apparence qu'on les fera bientôt repasser. J'écrirai demain à votre mère. Faites-lui mes complimens et à vos sœurs. Adieu, mon cher fils. Je vous donne le bonsoir, et suis entière-

Polliers pour passer à celui de Sens. Ce fut ce cligne prélat qui, par dclicalesse de conscience , refusa le collier de l'ordre du Sainl-Esprit , parce qu'il lui manquait un degré.

' L'un des aiimôuiers du Koi. Il était de la iMaison d'Esfaing.

= Cette teutatlre eut lieu le 21 septembre.

ment à vous. Faites aussi mes baise-mains à ]M. de Grimarest '. Je n'ai pas encore pu parler de son affaire , mais je ne l'oublie point.

Suscription : A M. Racine le jeune , rue du Marais , faubourg Saint-Germain , à Paris.

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A Fontainebîeaii, le ". oclobre (iGg').

Je vous adresse une lettre pour M. Despréaux, que je prie votre mère de lui envoyer le plus tôt qu'elle pourra. Il m'a déjà fait réponse à celle que je lui écrivis il y a trois jours , et il me mande en même tems que vous n'avez pu vous rencontrer , parce qu'il était à Paris quand vous l'avez été clierclier à Auteuil. Je vous prie de dire à M. de Grimarest que j'ai lu son Mémoire à M. le Chancelier ^ , qui a fait réponse qu il avait déjà ouï parler de celte affaire , mais que M. Cousin ^ avait opinion qu'on ne pouvait rien faire de bon ni d'utile au public de ce projet. Ainsi on m'a dit qu'il faudrait

* Léonard le Gallois, sieur de Grimarest, connu par une Vie de Molière. Il mourut en lyio. Son nom figure dans ces Himeus couplets attributs à Juan-Baptiste Rousseau.

- Louis Bout lierai.

-'* Le président Louis Cousin, censeur royal, et directeur du Journal (les Savons. 11 fut reçu de l'Académie française en 1697.

lui faire parler encore par des gens qui eussent plus tVautorilé sur sou esprit. Je verrai là-dessus M. de Harlay ■ .

Il me paraît , par votre lettre , que vous portez un peu d'envie à mademoiselle de la Chapelle * , de ce qu'elle a lu plus de comédies et plus de romans que vous. Je vous dirai, avec la sincérité avec laquelle je suis obligé de vous parler , que j'ai un extrême chagrin que vous fassiez tant de cas de toutes ces niaiseries , qui ne doivent servir tout au plus qu'à débsser quelquefois l'esprit ; mais qui ne devraient point vous tenir autant à cœur qvi'elle.s fout. Vous êtes engagé' dans des études très-sérieuses qui doivent attirer votre principale attention , et pendant que vous y êtes engagé et que nous payons des maîtres pour vous en instruire , vous devez évitor tout ce qui peut dissiper votre esprit et vous détourner de votre étude. Non-seulement votre conscience et la religion vous y obligent ,mais vousmême devez avoir assez de considération pour moi, et assez d'égard pour vous confonuer unpeu âmes senllmens pendant que vous êtes dans un âge où vous devez vous laisser conduire.

' Nicolas-Auguste de Harlay, conseiller d'Etat , gendre du chancelier Boucheiat.

^ Anne de Besset de la Chapelle, fille de celui dont nous avons parle' d.ms la note i, page 207 de ce volume. Elle fut mariée à Etienne Ferrant de Sainl-Dizant, infendant des menus plaisirs.

QUATRIÈME RECUEIt. Syy

Je ne dis pas que vous ne lisiez quelquefois des choses qui puissent vous divei'lir l'esprit , et vous voyez que je vous ai mis moi-même entre les mains assez de livres français capables de vous amuser ; mais je serais inconsolable si ces sortes de livres vous inspiraient du dégoût povu' des lectures plus utiles , et surtout pour les livres de piété et de morale , dont vous ne parlez jamais , et pour lesquels il semble que vous n'ayez plus aucun goût , quoique vous soyez témoin du véritable plaisir que j'y prends préférablement à tout autre chose. Croyez-moi , quand vous saurez parler de comédies et de romans, vous n'en serez guères plus avancé pour le monde , et ce ne sera point par cet endroit-là que tous serez le plus estimé. Je remets à vous en parler plus au long et plus particulièrement quand je vous reverrai , et vous me ferez plaisir alors de me parler à cœur ouvert là-dessus, et de ne vous point cacher de moi. Vous jugez bien que je ne cherche pas à vous chagriner , et que je n'ai autre dessein que de contribuer à vous rendre l'esprit solide , et à vous mettre en état de ne me point faire de déshonneur quand vous viendrez à paraître dans le monde. Je vous assure qu'après mon salut , c'est la chose dont je suis le plus occupé. Ne regax'doz point tout ce que je vous dis comme une réprimande, mais comme les avis d'un père qui vous aime tendrement , et qui ne soîigc qu'à vous donner des marques de son amitié. Ecri^ez-iloi le plus souvent que vous pourrez , et faites mes complimen? a votro

mère. Il n'y a ici aucune nouvelle , sinon que le Roi i? toujours la goutle , et que tous les Princes reviennent de l'armée de Flandres.

LETTRE XII

A Paris, ce samedi 21 mai (lôgS) '.

Je vous envoie ce soir le petit carrosse pour vous amener demain dîner avec nous. Vous y trouverez M. Despréaux , qui y doit dîner aussi. Plût à Dieu que M. Vigan = put être de la partie ! Mais j'espère le voir mardi au soir, qui est le jour que je vous remenerai à Versailles. J'ai fait mettre un petit placet dans le carrosse , afin que Henri revienne avec vous. Dites-lui qu'il aille ce soir de ma part chez madame d'Heudicourt ^ , pour savoir des nouvelles de sa santé. Elle loge

* Veille des fêtes de la Pentecôte.

^ Le jeune Racine avait obtenu, à l'âge de seize ans, la survivance de la charge de gentilhomme ordinaire du Roi. Il était à Versailles pour faire ses exercices , et il travaillait en même tems dans les bureaux de M. de Torcy, ministre des affaires e'trangères. M. Vigan , dont nous avons parlé dans la note i , page 262 de ce volume , l'avait en pension chez lui.

^ Ronne de Pons , femme du marquis d'Heudicourl, grand louvetier de France. C'est d'elle cjue madame de Maintenon disait ; « Elle n'ouvre pas la bouche qu'il n'y ait le mol pour

QUATRIÈME RECUEIL. Syg

iui-dessus de l'appartement de feu madame de Barbezieux ' , au bout de la galerie de Monsieur. Je voudrais aussi qu'il allât avec le cocher visiter mon appartement , et y porter les hai'des que j'y envoie. Adieu , mon cher fds. Faites mes complimens à M. et à madame Vigan.

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LETTRE XIII

A Palis, ce 3 juin (i6g5).

C'est tout de bon que nous partons aujourd'hui pour notre voyage de Picardie ^. Comme je serai quinze jours sans vous voir , et que vous êtes continuellement présent à mon esprit , je ne puis m'empêcher de vous répéter encore deux ou trois choses que je crois très-importantes pour votre conduite.

La première , c'est d'être extrêmement circonspect

» rire, et cependant je ne me rappelle pas d'elle une seule pa- » rôle que je voulusse avoir dite. »

' Catherine-Louise de Crussol d'Uzès , morte le l^ mai de l'année pre'cëdente , celle même sur qui Louis XIV avait jeté les yeux pour en faire la femme du dac du Maine. Barbezieux ne se remaria qu'en 1696.

- Il partait pour Montdidier , où était la famille de madame Racine ; et il allait visiter, près de cette ville , un domaine que sa femme lui avait apporté en mariage.

38o LETTRES DE RACINE,

flans vos paroles , et d'éviter avec grand soin la réputation d'être un parleur, qui est la plus méchante réputation qu'un jeune homme puisse avoir dans le pays où vous êtes. La seconde est d'avoir une extrême docililé pour les avis de M. et madame Vigan, qui vous aiment comme levir enfant.

J'ai oublié de vous recommander d'être fort exact aux heures de leurs repas , et de ne Jamais faire attendre après vous. Ainsi ajustez si bien vos promenades et vos récréations , que vous ne leur soyez jamais à charge.

IN'oubliez point vos études, et cultivez continuellement votre mémoire , qui a grand besoin d'être exercée. Je vous demanderai compte à mon retour de vos lectures et surtout de l'histoire de France , dont je vous demanderai à voir vos extraits.

Vous savez ce que je vous ai dit des opéras et des comédies qu'on dit que l'on doit jouera Marly. Il est trèsimportant pour vovis et pour moi-même qu'on ne vous y voie point , d'autant plus que vous êtes présentement à Versailles pour y faire vos exercices , et non point pour assister à toutes ces sortes de divertissemens. Le Roi f t toute la Cour savent le scrupule que je me fais d'y aller , cl ils auraient très-méchante opinion de vovis si , à l'âge que vous avez , vous aviez si peu d'égard pour moi et pour mes senlimens. Je devais , avant toutes choses, vous recommander de songer toujoux's à votre salut, et de ne perdre point l'amour que je vous ai vu pour la religioi!. Le plus grand déplaisir qui puisse

QUATKIÈME P.ECUEIL. o8i

iji'arriver au monde , c'est s'il me revenait que vous êtes un iudévot , et que Dieu vous est devenu indifférent. Je vous prie de recevoir cet avis avec la même amitié que je vous le donne.

Je vous conseille d'aller quelquefois savoir des nouvelles de jM. de Cavoie, à qui vous ne pouvez ignorer que je suis si attaché. Quand vous verrez M. Félix le père, laites-lui bien mes complimens , et demandez-lui s'il n'a rien à me mander au sujet de mon logement ; il entendra ce que cela veut dire, et vous me ferez savoir sa réponse sans en rien dire à personne. Voyez aussi M. de Yalincour ' , et priez-le de ma part de se souvenir de M. Scouin -. Ecrivez-moi jusqu'à jeudi

' Valincour était secrétaire-généraï de la marine, et devait cet emploi à l'avantage qu'il avait eu d'èlre place' auprès du comte de Toulouse , quand ce prince n'avait encore que quatre à cinq ans. C'était Racine qui l'avait proposé et fait agréer à madame de Montespan. II ne portait alors d'autre nom que celui de du Trousset, et c'est parce que ce nom déplut à madame de Montespan, qu'il prit celui de Valincour. Son frère, qui était alors commis de Pontcharlrain, et qui depuis fut maître des comptes, prit en même tems le nom de d'Héricourt. Les notes manuscrites de Jean-Baptiste Racine contiennent beaucoup de détails sur Valincour , et sur les démarches que fit Racine pourle faire placer auprès du jeune comte de Toulouse. Fontenelle , qui a fait l'éloge de Valincour, s'est bien donné de garde de dire que celui-ci était redevable à Racine de sa fortune; il a imaginé, contre toute vraisemblance, d'en faire honneur à Bossuet.

? C'était un cousin de Racine, Il devint par la suite commis-

382 LETTRES DE IVACINE,

prochain , c'est-à-dire que vous poui'rez nous écrire une ou deux, fois pour nous mander les nouvelles que vous saurez : cela fera plaisir à votre oncle de Montdidier ' . Payez le port Jusqu'à Paris. Mais passé jeudi , ne m'adressez plus vos lettres qu'à Paris même ; car j'espère partir de Montdidier de dimanche en huit jours. Adieu, mon cher fils. Faites bien mes complimens à M. et à madame Vigan , et à M. Félix, le fils. N'oubliez pas aussi de les faire à M. de Sérlgnan ' , qui me témoigne bien de l'amitié pour vous. Demandez-lui s'il ne sait point de nouvelles que vous me puissiez mander. Suscription : A M. Racine le jeune , gentilhomme ordinaire du Roi, chez M. Vigan, à la Petite - Ecurie, à Vei'sallles.

LETTRE XIV

A îlcaldidiei-, 1? g juin (i6 5).

Votre lettre nous a fait ici un très-grand plaisir , et quoiqu'elle ne nous ait pas appris beaucoup de nouvelles, elle nous a du moins fait juger qu'il n'y avait pas un

saire provincial des guerres de la géiieralilé de Paris, et ajouta à son nom. celui de d'Arginvilliers.

' M. de Romanet, frère de madame Racine.

* Il était petil-fils, par sa mère, do Henri Robert de la Muixk, baron de SJrignan , capitaine des Cent jSaisses de !a oarde du Roi.

QUÂTrxIÈME RECUEIL. 383

mot de vrai de toutes celles qu'on débite dans ce paysci. C'est une plaisante chose que les provinces : tout le monde y est nouvelliste dès le berceau , et vous n'y rencontrez que gens qui débitent gravement et affirmativement les plus soties choses du monde.

Je suis bien houleux que madame d'Heudicourt vous ait prévenu , et que vous ne l'eussiez pas encore été saluer chez elle. J'apprends tout présentement , par une lettre de Dufresne , qu'on a apporté de sa part au logis une demi-douzaine de jambons. Ne manquez pas , au nom de Dieu , d'aller chez elle , et de lui faire mes trèshumbles remercîmens. Je lui écrirais bien volontiers ; mais j'espère partir demain ou tout au plus tard après demain, et, dès que je serai à Paris, je me rendrai à Versailles pour l'aller remercier de toutes ses bontés. Et d'ailleurs, que lui pourrais-je mander de ce paysci , à quoi elle pût prendre intérêt ? Pour vous , qui devez vous y intéresser davantage , je vous dirai que je suis très-content des Dames de Variville, et que Babet • a une grande impatience d'entrer chez elles. Votre sœur aînée a trouvé ici une compagnie dont elle est charmée , et avec raison ; c'est sa cousine de Romanet, qui est très -aimable , très-jolie et très-bien élevée. Nous allons cette après-dinée à Griviller ^. J'ai fait tous mes

' Elisabeth, la troisième des filles de Racine. Elle fit' profession au couvent de Notre-Dame de Variville, dans l'annc'e qui suivit la mort de son père.

"Où était situé le domaine dont noiis avp:.s parle dans la

comptes avec mon fermier , et j'ai renouvelé bail avec lui. Voilà (les nouvelles telles que l'on peut vous en mander de ce pays-ci. J'espère que Je recevrai encore une lettre de vous avant que de partir ; car si nous partons demain , ce ne sera que l'après-dînée. On fait pourtant tout ce qu'on peut pour nous retenir ici. Je vous sais un ti'ès-bon gré des égards que vous avez pour moi au sujet des opéras et des comédies ; mais vous voulez bien que je vous dise que ma joie serait complète si le bon Dieu entrait un peu dans vos considérations. Je sais bien que vous ne seriez pas désbonoré devant les hommes en y allant, mais ne comptezvous pour rien de vous déshonorer devant Dieu? Pensezvous vous-même que les hommes ne trouvassent pas étrange de vous voir, à votre âge, partiquer des maximes si différentes des miennes ? Songez que M. le duc de Bourgogne ' , qui a un goût merveilleux pour toutes ces choses, n'a encore été à aucun spectacle , et qu'il veut bien en cela se laisser conduire par les gens qui sont chargés de son éducation. Et quels gens trouverezvous au monde plus sages et plus estimés que ceux-là ? Du reste , mou fils , je suis fort content de votre lettre. Faites bien mes complimens à M. de Cavoie et à MM. Félix , sans oublier M. Vigan.

note 2, pag. 379 île ce volume. Racine le'gua , pnr son testament, 3oo liv. aux pauvres de ce villaf^e.

' Ce Prince avait alors près de treize ans. Il e'iait élevé par Fe'nelon , lîeauvilliers et le savant abbe Fleury.

J'ai décachelé exprès ma lettre pour vous dire de ne point parler de jambons à madame d'Heudicoiirt. Ma femme a pensé que , comme Torthographe de Dufresne est fort mauvaise, il se pourrait que ce présent noits ait été envoyé par madame d'Héricovxrt '. Ainsi n'en dites pas un mot ; je ferai moi-même mes complimens a qui il conviendra de les faire. Dites seulement à madame d'Heudicourt combien je suis touché de toutes les honnêtetés qu'elle vous a faites , et l'envie que j'ai d'être à Versailles pour la remercier. Tout le monde vous fait ici ses complimens. Votre mère a pris grand plaisir à votre lettre , excepté à l'endroit où vous parlez de la cire qui est tombée sur votre habit. Elle a demandé tout aussitôt pourquoi vous laissiez ainsi gâter vos habits. Il pleut ici et fait assez froid. Je prendrai patience pourvu que les chemins ne soient point gâtés.

A Versailles, ce samedi ajnès— midi (4 août iGgG).

J'avais passé exprès par Versailles pour vous voir, et pour savoir de vous si vous n'aviez besoin de rien. Je su'.s fùché de ne vous avoir pas trouvé , et plus fâché

' BelIc-sœur de Valincour. Voyez la note i , page 38 1 de ce volume.

Bacine. yiti. 17

386 LETTIWES DE RACINE,

encore d'apprendre que vous avez eu la fièvre. Du reste , je suis bien aise que vous ayez été voir M. Despréaux et votre mère , qui aura eu , je m'imagloe , bien de la joie de vous voir. Je ferai , si je puis , quelque partie par Moulineau ' , et je vous en ferai avertir ; mais comme il faut tout prévoir , je suis bien aise de vous dire, au cas que je ne vous voie point cette semaine , que vous êtes le maître d'aller passer deux ou trois jours à Paris quand vous voudrez. Vous n'aurez qu'à m'écrire à Marly ce que vous souhaitez , et ma femme ou moi nous vous enverrons le petit carrosse. Mandez-moi de vos nouvelles à Marly , et si vous recevez quelques lettres pour moi , envoyez-les-moi en même tems. Vous me ferez plaisir d'être chez M. de Torcy * toujours aussi assidu qvie votre santé vous le permettra. Ne vous laissez point manquer d'argent, et mandez-moi franchement si vous en avez besoin. Adieu , mon cher fds. Je vous embrasse de tout mon cœur.

' Jolie maison entre Meudon et la Seine , qui appartenait à la comtesse de Grammont, et que le comte Hamilton , frère de cette dame , a souvent chantée dans ses vers.

- Le jeune Racine travaillait dans les bureaux de M. de Torcy, ministre des affaire étrangères , pour s'instruire dans la diplomatie.

LETTRE XVT.

A Paris, le 26 oclobie (1G96).

J E ne vous écris qu'un mot pour vous dire que je vous enverrai le petit carrosse samedi prochain, pour vous amener ici l'après-dînée, afin que vous passiez les fêtes avec nous. Mou dessein est de vous remener le Jour des Morts au matin , parce que j'espère aller l'après-dînée à Marly. M. de Cavoie a la bonté de vouloir visiter mou nouvel appartement pour voir comme on l'a accommodé , et pour prier M. Lefèvre d'y ajuster ce qu'on aura mal fait. Ainsi ne manquez pas de vous trouver samedi prochain a son lever chez lui sur les huit heures et demie avec la clef de l'appartement , et de bien observer ce qu'il vous dira pour me le redire. Au cas que M. Danet vous presse de lui abandonner la Petite-Écurie , vovis demanderez conseil à M. de Cavoie , et vous ferez ce qu'il vousconseillera. Cène serait pas lui grand malheur que d'être obligé d'ôter le peu de meubles qu'il y a dans la chambre de la Petite-Ecurie , et de les porter dans l'une des deux chambres du château. Henri n'aura qu'à revenir avec vous, et on mettra uu tabouret dans le carrosse. Je vous donne le bonsoir, et suis tout à vous. Faites bien mes complimens à M. et à madame Vigan. Je meurs d'envie d'avoir l'honneur de les voir, et de les remercier de toutes les peines qu'ils prennent

pour vous. Je voulais aller mol-même samedi à Versailles, mais M. de Cavoie m'a dit qu'il n'était pas besoin que j'y allasse, et qu'il se chargeait de tout voir et de tout examiner.

Suscripiion : A M. Racine le jeune , gentilhomme ordinaire du Roi , à la Petite-Ecurie , à Versailles.

LETTRE XYII.

A Paris , ce dimanche au soir (aô dl;'cem^re iStjG).

Votre mère m'écrivit mardi dernier à Versailles , et m'envoya la lettre de ma sœur ' , que je vous avais dit qlie j'attendais avec beaucoup d'impatience. J'envoyai, comme vous savez, à la poste de Versailles mercredi matin , et votre Henri me vint dire qu'il n'y avait rien pour moi. Je vous prie d'y renvoyer ou d'y aller vous-même , et de vous plaindre un peu de ce qu'on a gardé si longlems ce paquet sans vous le donner; car vous m'aviez dit qu'on portait à vos tables les lettres qui sont pour ceux qui y mangent. Quoi qu'il en soit, renvoyez-moi le paquet de raa femme des qu'on vous l'aura rendu. Toute la famille se porte bien. Votre petit frère - est tombé ce matin la tète dans le feu, et sans votre mère, qui l'a relevé sur-

» Madame Rivière , de la Ferte'-Milon. Il y a, dans le recueil suiYant , deux lettres adressées à cette dame. - Louis Racine. Il avait alor» quatre ans.

îe-champ, il aurait eu le visage tout perdu. Il en a été quitte pour une brûlure qu'il s'est faite à la gorge, laqvielle a appuyé contre un chenet tout brûlant. Nous sommes bien obligés de remercier le bon Dieu de ce qu'il ne s'est pas fait plus de mal. Votre sœur ■ se prépare toujours à entrer aux Carmélites samedi prochain, et le grand froid ni tout ce que je lui ai pu dire ne l'ont pu persuader de différer au moins jusqu'à un autre tems. La petite mademoiselle de Frescheville "* est à l'extrémité , et peut-être même est-elle morte à l'heure qu'il est. Vous voyez par là que notre heure est bien incertaine , et que le plus sûr est d'y penser le plus sérieusement et le plus souvent qu'on peut. J'espère être dimanche prochain à Versailles : ma femme aura soin de voifs envoyer du linge à dentelle ce jour-là. Je vous donne le bonsoir.

* L'aînée des filles de Racine entra, à la fin de ce mois, aux CnriTiëliles du faubourg Saint- Jacques à Paris, et en sortit l'année suivante pour entrer à Port-Royal-des-Champs, d'oii elle sortit aussi peu après.

" C'e'tait la fille d'un des parens de Boileau.

Bgo LETTRES DE RACINE,

LETTRE X\II1

A Paris, ce yendredi au soir (5 avril 1697).

J'^i reçu deux lettres de vous; l'une où vous me rendez compte de plvisieurs choses que je vous avais recommandées , et l'autre d'hier au soir , où vous m'avertissez , de la part de madame de Nouilles ' , d'aller trouver M. l'Archevêque. J'ai été sur-le-champ pour avoir l'honneur de lui parler ; mais il est à Conflans , et on m'a dit que je ne pourrais le voir que demain matin après sa messe. Mon dessein est d'aller dimanche au soir ou limdi matin à Versailles , pour revenir avec vous à Paris le lundi même ou le lendemain. Je viens d'envoyer demander chez M. de Cavoie s'il ne vient point demain à Paris comme il me l'avait dit , et j'ai une grande impatience de le voir.

Le sermon du P. de la Rue "^ fait ici un fort grand bruit aussi-bien qu'au pays où vous êtes, et l'on dit (ju'il a parlé avec beaucoup de véhémence contre les

' Mère de l'archevêque de Paris. Elle mourut à la fin du mois suivant.

^ Le livre de Fe'nelon, intitulé Explication des maximes des Saints sur la vie intérieure ^ i^\ fut condamné à Rome, avait ]iaru en janvier 1697. Les Jésuites surent fort mauvais gré au Père de la Rue de ce sermon.

QUATRIÈME RECUEIL. Sgï

opinions nouvelles du quiétisme ; mais on ne m'a rien pu dire de précis de ce sermon , et j'ai grande envie de voir quelqu'un qui l'ait entendu. L'amitié qu'avait pour moi M. de Cambrai ne me permet pas d'être indifférent sur ce qui le regarde , et je souhaiterais de tout mon coeur qu'un Prélat de cette vertu et de ce mérite n'eut point fait un livre qui lui attire tant de chagrins.

Si par hasard, vous voj^ez l'abbé de Coislin ' , diteslui qu'on m'a apporté de sa part vme très-belle Semaine- Sainte ~ , et que j'ai beaucoup d'impatience d'être à Versailles pour lui en faire mes très-humbles remercîmens. Il est tous les jours à la messe du Roi , et vous pourrez le voir à la sortie de la chapelle.

J'ai vu votre sœur dont on est très-content aux. Cai'mélites, et qui témoigne toujours vme grande envie de s'y consacrer à Dieu. Votre sœur Nanette nous accable tous les jours de lettres , pour nous obliger de consentir à la laisser entrer au noviciat. J'ai bien des grâces à rendre à Dieu d'avoir inspiré à vos sœvxrs tant de fer-

' Henri-Charles du Camboiit de Coislin, qui fut, celte mcnic année , evêque de Metz.

- On distribuait des Heures à l'usage de la Chapelle du Roi, et des Semaines-Saintes aux personnes qui avaient des dignite's ou des charges d'un certain rang à la Cour. Cette distribution, et d'autres avaient encore lieu sous le règne de Louis XV, et même au commencement de celui de Louis XVI; elles furent supprime'es lors des re'formts faites par M. Necker dans la Maison du Roi.

veur pour son service , et un si grand désir de se sauver. Je voudrais de toufe mon cœur que de tels exemples vous toucliassent assez pour vous donner envie d'être bon chrétien. Voici un tems ' où vous voulez bien que je vous exhorte , par toute la tendresse que j'ai pour TOUS , à faire quelques réflexions un peu sérieuses sur la nécessité qu'il y a de travailler à son salut , à quelque état que l'on soit appelé. Votre mère , aussi-bien qiie vos sœurs et voire petit frère , aurait beaucoup de joie de vous revoir. Bonsoir , mon cher fils.

LETTRE XIX

A Paris, le 8 juin (1697;.

J'avais prié M. Félix de vous faire dire, par son laquais , que je n'irais point à Port-Royal , et qu'ainsi je ne passerais point par Versailles. Je fus assez chagrin de ne vous pas trouver le jour où j'y allai, mais je me doutai que vous seriez à Moulineau, ou en visite chez M. de Castigny ' . Je savais déjà qu'on vous avait donné une lettre à faire , mais je saurais volontiers si on a été content de la manière dont vous l'avez faite.

' Cette lettre e'tait e'crite le jour du Vendredi-Saint. ^ Premier commis des aftaires e'trangères. Racine le fi's travaillait dans son bureau.

QUATRIÈME RECUEIL. Mjj

On m'avait déjà dit la nouvelle de la prise d'Alli ' , et j'en ai beaucoup de joie. Vous me ferez plaisir de me mander tout ce que vous apprendrez de nouveau. Voici un tems assez vif , et où il peut arriver à toute heure des nouvelles importantes. Vous me ferez aussi plaisir d'aller trouver M. Moreau^'à l'issvie de son dîner, et de le faire souvenir de la prière que je lui ai faite de vouloir s'informer du détail de la charge de M. Desormes ^ , dont je lui ai confié que M. Leverrier ^ était sur le point de traiter. Je m'emploie d'autant plus volontiers pour M. Leverrier , que M. Félix m'a fort assuré qu'il ne pensait plus du tout à cette charge. Cependant ne dites à personne , ni qvie M. I^everrier y pense, ni que je vous ai écrit là-dessus ; et si M. Moreau vous donne quelque éclaircissement par écrit , ayez soin de me l'envoyer.

Il se pourrait fort bien que je vovis irais voir mercredi matin ; car j'ai quelque envie de mener votre mère et vos sœurs à Port-Royal pour y être à la processioa

* Ath fut prise le 5 juin par Catinat.

* Valet de chambre du duc de Bourgogne.

^ Celait la charge de contrôleur de la Maison du Roi.

* C'était un financier chez lequel Boileau allait fre'quemment, et auquel ce poëte a adresse' des vers. Leverrier s'amusait luimême à en faire, comme on le voit par une lettre que Boileau lui a adressée. (Voyez les Œuvres de Boileau, e'dit. de 17(7, tom. Ill, page 177.)

de l'Octave ' , et pour revenir le lendemain. Elles sont toutes en fort bonne santé , Dieu merci , et vous font leurs complimens. J'allai hier aux Carmélites avec votre sœur voir la nouvelle Prieure , qui n'est point madame de la ValUère = comme M. de Castigny l'a cru , mais la Mère du Saint-Esprit , fille de feu M. le Boux , Conseiller de la Grand' -Chambre , ci-devant maîtresse des novices. Je vous exhorte à aller faire un peu votre cour à madame la comtesse de Grammont ■* et à madame la duchesse de Noailles '^ , qui ont l'une et l'autre beaucoup de bonté pour vous. Adieu , mon cher fils. Envoyez à M. de Castigny la lettre que je lui ai écrite. Je ne puis m'empêcher de vous dire qu'il m'écrit sur votre sujet avec toute l'amitié possible.

^ L'octave de la Fête-Dieu e'tail, cette anne'e , le i3 juin.

^ Mademoiselle de la Vallière , si connue par son amour pour Louis XIV, avait fait profession aux Carmélites le 3 juin 1675. Elle y mourut après trente-six ans d'ausle'rile's continuelles , sous le nom de sœur Louise de la Miséricorde, et ne voulut jamais être que simple religieuse.

^ Élisabelh Hamilton, femme de Philibert, comte de Grammonl. Elle était très-altachée à Port-Royal, et elle ne s'en cachait pas.

* La femme du duc Anne- Jules de Noailles, maréchal de France depuis i6g3.

QUATRIÈME RECUEIL. SgS

A Paris , ce mardi (g juillet iGg/).

Votre cousin, qui va partir tout-à-1'heiire , tous rendra cette lettre que j'écris à M. Bontems ' , pour le prier de demander povu' moi d'aller à Marly, Rendez-la lui le plus tôt que vous pourrez ; car il n'y a pas de tems à perdre. Je n'étais pas trop assuré que le Roi allât à Marly cette semaine ; M. de Cavoie, que je croyais bien informé, m'ayant dit qu'on n'y allait que la semaine qui vient. Au cas qu'on n'y aille point en effet cette semaine , vous n'avez que faire de rendre ma lettre. Je n'en serai pas moins demain k neuf heures et demie à Versailles , pour aller présenter votre cousin à M. Dufresnoy =*. Montrez-lui , s'il vous plaît, la chambre et la pension que vous lui avez trouvées, et faites-lui bien des amitiés. Je vous donne le bonsoir.

^ Premier valet de chambre et favori de Louis XIV. Ce fut lui, dit Duclos, qui servit la messe au mariage du Roi avec madame de Maintenon.

^ Elie Dufresnoy, premier commis de Louvois, puis de Barbesieux. Il est moins connu que sa femme , dont on trouve souvent le nom dans les Lettres de madame de Se'vigne' et dans celles de madame de Maintenon. Ils marièrent leur fille à Jean d'Alègre , marquis de Beauvoir. Le cousin de Rarine, qu'il e'tait question de placer dans le bureau de Dufresnoy, e'tait le jeune de Romane l, neveu de madame Rucine

LETTRE XXL

A Marly, le i5 juillet (1607)-

V OTRE mère vous a écrit une lettre que l'on m'a apportée ici , par laquelle elle vous mandait , qu'à cause des grandes pluies qu'il a faites et qui peuvent avoir gâté les chemins , elle ne sera que mercredi matin à Versailles. M. Bourdelot ' m'a fort surpris ce matia quand il m'a dit que M. d'Héricourt ''attendait aujourd'hui votre mère à dîner. C'est une grande négligence à vous de ne l'avoir pas prié de ne nous point attendre , comme je vous en avais chargé quand je partis de Versailles. Je vous donne le bonjour. Il n'y a rien ici de nouveau depuis la prise du chemin couvert de Barcelone ^.

Suscription : A. M. Racine le fds , au-dessus de l'appartement de madame de Ventadour , près de celui de M. de Busca , à Versailles.

-' Pierre Bonnet-Bourdelot, médecin ordinaire du Roi, et qui fut premier médecin de la duchesse de Bourgogne.

2 Du Trousset d'Héricourt , frère de Valincour. V oyez la note, pag. 38i de ce volume.

^ La place ne se rendit que le lo août, après cinquante-deux jours de tranchée.

LETTRE XXII

A Palis, ce 26 janvier (16 )8).

Vraisemblablement vous aviez pris des Mémoires de M. de Cély ' pour avoir fait une course aussi extraordinaire que celle que vous avez faite. J'avais été fort en peine les premiers jours de votre voyage , dans la peur où j'étais qvie , par trop d'envie d'aller vite , il ne vous fût arrivé qvielque accident ; mais quand j'appris , par votre lettre de Mous , que vous n'étiez parti cju'à neuf heures de Cambrai , et que vous tiriez vaoité d'avoir fait vme si grande journée , je vis bien qu'il Fallait se reposer sur vous de la conservation de votre jersonne. Surtout votre lon^ séjour à Bruxelles et tou-

' Nicolas-Auguste de Harîay, comte de Cely, l'un des trois ile'nipotentiaires du traite' de Riswick. Il avait ele' chargé, lors le la signature de la paix, d'en aller porter la nouvelle à jQuis XIV; mais il fit si peu de diligence, qu'avant son arrive'e e Roi était informé de la conclusion. M. de Cély devint l'objet les chansons et des brocards; la diligence A& M. de Cély était lassée en proverbe, et c'est à quoi Racine fait allusion pour éprimander son fils. Celui-ci avait été chargé par M. de Torry e porter des dépêches à M. de Bonrepaux, ambassadeur de ^rance à la Haye; et, au lieu de se rendre sur-le-champ à ette dcstinatiou, 11 s'était arrêté quelques jours à Mons et à Iruxelles.

tes les visites que vous y avez faites , méritent que yous en donniez une relation au public. Je ne cloute pas même que vous n'y ayez été à l'opéra avec la dépêche du Roi dans votre poche. Vous rejetez la faute de tout sur M. Bombarde ' , comme si , en arrivant à Bruxelles, vous n'aviez pas du courir d'abord chez Ivii , et ne vous point coucher que vous n'eussiez fait vos affaires pour être en état de partir le lendemain de bon matin. Je ne sais pas ce que dira là-dessus M. de Bonrepaux; mais je sais bien que vous avez bon besoin de réparer par une conduite sage à la Haye , la conduite peu sensée que vous avez eue dans votre voyage. Pour moi , je vous avoue que j'appréhende de retourner à la Cour, et surtout de paraître devant M. de Torcy , à qui vous jugez bien que je n'oserai pas demander d'ordonnance pour votre voyage , n'étant pas juste que le Roi paie la curiosité que vous avez eue de voir les Chanoinesses de Mons et la cour de Bruxelles. Vovis ne me dites pas un mot de M. Robert, chanoine à Mons, pour qui vous aviez une lettre , et qui vous aurait donné le moyen de voir à Bruxelles un homme "" pour qui vous savez que

' Banquier de Bruxelles. Son fils a ete trésorier de l'électeur de Bavière.

* Cet homme est le célèbre Pasquier Quesnel, qui, en i685, ayant e'té forcé de s'expatrier pour la querelle du Formulaire, s'était retiré à Bruxelles auprès d'Antoine Arnauld son ami, que la mort lui enleva en 1G94. La persécution vint à bout d'at-

j'ai un très-grand respect. Vous ne me parlez point non plus de nos deux plénipotentiaires pour qui vous aviez une dépêche. Cependant je ne comprends pas par qviel enchantement vous auriez pu ne les pas rencontrer entre Mons et Bruxelles.

Comme je vous dis franchement ma pensée sur le mal , je veux bien vous la dire aussi sur le bien. M. l'ai'clievêque de Cambrai paraît trcs-content de vous , et vous m'avez fait plaisir de m'écrire le détail des bons traitemens que vous avez reçus de lui , dont il ne m'avait pas mandé un mot, témoignant même du déplaisir de ne vous avoir pas assez bien fait les honneurs de son palais brûlé '.

Cela m'oblige de lui écrire une nouvelle lettre de remercîment. Vous trouverez dans les ballots de M. l'Ambassadeur un étui où il y a deux chapeaux pour vous , un castor fin et un demi-castor , et vous y trouverez aussi une paire de souliers des Frères ". Votre mère

teindre Quesnel jiiscjues dans cette terre étrangère. Il fut arrêté et emprisonné à Bruxelles en 1 708, et , étant peu après sorti de sa prison, il mourut à Amsterdam en 1719-

' Fénelon avait été disgracié l'année précédente, et envoyé dans son diocèse. Peu de tems avant cette disgrâce, le feu avait pris à son palais de Cambrai , et y avait consumé, avec tout le mobilier, une très-riche bibliothèque. C'est à ce sujet qu'il dit à l'abbé de Langeron : Ce serai/ bien pis , si le feu eut pris à la maison d^ une pam're famille.

- Il existait alors et d-epuis long-tcms, dans Paris, deux communautés des frères cordonniers , et une des frères tailleurs.

4oo LETTRES DE RACINE,

vous avertit qu'ayant examiné ce qu'elle doit à Henri, elle a trouvé qu'elle ne lui devait plus que vingt francs, sur quoi il faut en donner quatorze au cocher. Yous devez savoir que vous ne lui donnez que dix francs de gages par mois ' , et c'est à vous à ne lui rien avancer mal à propos. Mon oncle Racine - est mort depuis votre départ , et nous en porterons le deuil trois moisj mais comme vous êtes si loin d'ici , cela ne fait pas une loi pour vous. J'enverrai par M. Pierret les papiersquevous savez pour M. l'Ambassadeur, etmes tragédies pour M. son neveu. Au nom de Dieu faites un peu plus de réflexion sur votre conduite , et défiez-vous sur toutes choses d'une certaine fantaisie qui vous porte toujours à satisfaire votre propre volonté au hasard de tout ce qui en peut arriver. Vos sœurs vous font bien des complimens , et surtout Nanette. Mandez-moi de vos nouvelles le plus souvent que vous pourrez.

Suscription : A M. Racine , gentilhomme ordinaire du Roi , chez M. l'Ambassadeur de France , à la Haye.

' Ces lo francs indiquent le même poids d'argent que i6 fr. d'aujourd'hui.

* 11 se nommait Jean-François Racine, el mourut à la Ferle'- IMilon , laissant plusieurs enfans.

LETTRE XXIII

A Paris, le 5l janvier (1698).

Votre mère et toute la famille a eu une grande joie d'apprendre que vous étiez arrivé en bonne santé. Je n'ai point encore été à la Cour depuis que vous êtes parti , mais j'espère d'y aller demain. Je crains toujours de paraître devant M. de ïorcy , de peur qu'il ne me fasse des plaisanteries sur la lenteur de votre course ; mais il faut me résoudre à les essuyer , et lui faire espérer qvi'une autre fois vous ferez plus de diligence si l'on veut bien vous confier à l'avenir quelque chose dont on soit pressé d'avoir des nouvelles. Je vois que M. de Bonrepaux a pris tout cela avec sa bonté ordinaire , et qu'il tâche même de vous excuser. Du reste, vos lettres nous font beaucoup de plaisir , et je serais bien aise d'eu recevoir souvent. Je vous écrirai plus au long à mon retour de Marly , me trouvant aujourd'hvii accablé d'affaires au sujet de l'argent qu'il faut que je donne pour ma taxe '. Faites mille complimens

^ On avait demandé un supplément de finance aux titulaires lies charges de secrétaire du Roi. C'est à ce sujet que Racine présenta au Roi le Mémoire dont il est question dans une lettre à madame de Maintenon, insérée dans le recueil suivant.

4o2 LETTRES DE RACINE,

pour moi à M. de Bonac '. J'ai donné à M, Pieiret mes Oliitvi'es pour les lui porter.

«/***/* l/\ 'Vl'%/V*/% l/VVV l/VVV fc/^VV fc/\™/fc V^'V* fcXXX \.vv%;vv%-v v\>\ -v VVVV*/»/^

LETTRE XXiy.

A Marly, le 5 fëviler (1698).

Il est juste que je vous fasse part de ma satisfaction , comme je vous ai fait souffrir de mes inquiétudes. Nonseulement M. de Torcy n'a point pris en mal votre séjour à Bruxelles, mais il a même approuvé tout ce que vous y avez fait , et a été bien aise que vous ayez fait la révérence à M. de Bavière ''. Vous ne devez point trouver étrange que , vous aimant comme je fais , je sois si facile à m'alarmer sur toutes les choses qui ont l'air d'une faute , et qui pourraient faire tort à la bonne opinion que je souhaite qu'on ait de vous. On m'a donné pour vous une ordonnance de voyage : j'irai la rece-

' Jean-Louis Dusson , marquis de Bonac , fils de Salomon Dusson , frère aine de M. de Konrepaux. Le marquis de Bonac avait suivi son oncle dans l'ambassade de Danemarqk et dans relie de la Haye. 11 avait alors vingt-six ans; il e'fait du même âge que Jean-Baptisie Bousseau, s'était lie' d'amitié avec ce poëte, et l'avait placé auprès de M. de Bonrepaux, lors du séjour de celui-ci en Danemarck.

* Voyez la note 3 , pag. 821 de ce volume. Il était alors gouverneur des Pays-Bas.

voir quand je serai à Paris , et je vous en tiendrai bon compte. Mandez -moi bien franchement tous vosbesoins. J'approuve au dernier point les sentimens où vous êtes sur toutes les bontés de M. de Bonrepaux , et la résolution que vous avez prise de n'en point abuser. Faites bien mes complimens à M. de Bonac , et témoignez-lui ma reconnaissance pour l'amitié dont il vous honore : son extrême honnêteté est un beau modèle pour vous ; et je ne saurais assez louer Dieu de vous avoir procuré des amis de ce mérite. Vous avez eu quelque raison d'attribuer l'heureiix succès de votre voyage , par vxn si mauvais tems , aux prières qu'on a faites pour vous. Je compte les miennes pour rien : mais votre mère et vos petites sœurs priaient tous les jours Dieu qu'il vous préservât de tout accident ; et on faisait la même chose à Port- Royal. Il avait couru un bruit qui aura peut-être été jusqu'à vous , qu'on avait pei'mission de recevoir des novices dans cette maison ; mais il n'en est rien , et les choses sont toujours au même état. Je doute que votre sœur puisse y demeurer long -tems , à cause de ses fréquentes migraines , et à cause qu'il y a si peu d'apparence qu'elle y puisse rester pour toute sa vie. Vous avez ici des amis qui ne vous oublient point, et qui me demandent souvent de vos nouvelles, entre autres le petit M. Quentin , M. d'Estouj et M. de Saint- Gilles ■.

Ce petit M. Quentin est celui qui a été premier valet de

4o4 LETTRES DE RACINE,

Je ne sais si ifous savez que M. Corneille notre confrère ' est mort. Il s'était confié à un charlatan qui lui donnait des droi^ues pour kii dissoudre sa pierre. Ces drogues lui ont mis le feu dans la vessie. La fièvre l'a pris , et il est mort. Sa famille demande sa charge pour son petit-cousin , fils de ce brave M. de Marsilly qui fut tué à Leuze , et qui avait épousé la fille de Thomas Corneille. Le jour me manque , et je suis paresseux d'allumer de la bougie. Vous ne sauriez m'écrire trop souvent si vous avez envie de me faire plaisir. Vos lettres me semblent très-natvirellement écrites , et plus vous en écrirez, plus aussi vous y aurez de facilité. Adieu , mon cher fils. J ai laissé votre mère en bonne santé. Vous ne sauriez trop lui faire d'amitiés dans vos lettres , car elle mérite que vous l'aimiez, et que vous lui en donniez des marques. M. de Torcy m'a appris que vous étiez dans la Gazette de Hollande; si ieVa.vai& su, je l'aurais fait aclieter pour la lire à vos petites sœurs qui vous croiraient devenu un homme de conséquence.

garde-robe. Il était fils de Quentin, barbier du Roï, dont la femme était première femme de chambre de la duchesse de Bourgogne.

D'Estouy était un fils de Rioult d'Eslouy, receveur-gene'ral des finances de la généralité' de Poitiers.

De Saint-Gilles était un jeune gentilhomme des environs de Coulances.

' Gentilhomme ordinaire du Roi. Il était de la famille du srand Corneille.

J'ai lu à M. le maréchal de Noailles votre dernière lettre , où vous témoignez tant de reconnaissance pour les bous traitemens que vous avez reçus de M. le prince et de madame la princesse de Stienlieuse '. J'ai prié aussi M. de Bournonville • et M. le comte d'Ayen de les remercier.

LETTRE XXV

A Paris, ce i5 f(«vrier (1698).

Je crois que vous aurez été content de ma dernière lettre et de la réparation que je vous y faisais de tout le chagrin que je puis vous avoir donné sur votre voyage. J'ai reçu votre ordonnance au trésor royal ; mais quelques instances que M. de Chamlai, que j'avais mené avec moi, ait pu faire à M. de Turménies ^, je n'en

' Pierre-François d'Egmond, prince de Steenhuysen et de Gavres, quatrième descendant de ce comte d'Egmond, de'capite à Bruxelles en i568. II était marie', depuis un an, à Marie- Angélique de Cosnac, petite-nièce de l'évèque de Valence, et il mourut sans enfans en 1707. C'est lui dont le testament fut cassé par arrêt du Parlement de Paris en 174^^-

-Le prince de Bournonville , beau-frère du duc de Clievreuse.

* L'un des trésoriers des deniers royaux. Voyez la note 2 , pag. 35i de ce volume. Turménies fut, par sa fille, grand-père du duc de Montmorenci-Laval.

4o6 LETTRES DE RACINE,

ai jamais pu tirer que neuf cents francs : on prétend même que c'est beaucoup , et que M. de Turménies a fait au-delà de ce qu'il pouvait faire. INous vous tiendrons compte de cette somme , et vous n'aurez qu'à prier M. l'Ambassadeur de vous donner l'argent dont vous aurez besoin; j'aurai soin, de mon côté, de le rendre en ce pays aux gens à qui il me mandera de le donner. On me conseille d'en user ainsi , à cause qu'il y aurait trop à perdre sur le change et sur les espèces. On croit tous les jours ici être à la veille d'un dtcri ' , et cela cause, le plus grand désordre du monde , les marchands ne voulant presque rien vendre , ou vendant extrêmement cher. Ou dit pourtant que le décri pourrait bien n'arriver pas sitôt , à cause de la foule de gens qui portent tous les jours des sommes immenses au trésor royal , où il y a, à ce qu'on dit, près de soixante millions. Je ne vous parle que sur le bruit public , car je n'en ai par moi-même aucune connaissance. Je porterai demain matin les dix mille francs qui me restent à payer de ma taxe , et ces dix mille francs me sont prêtés par M. Galloys -. Nous avons remboursé madame Qui-

' 11 y eut, à cette époque, de fréquentes variations dans les monnaies : les pièces décriées n'ayant plus cours que pour le poids, la crainte d'un prochain décri devait arrêter toutes les ventes.

^ C'était le fils «le Philippe Galloys, notaire. Ce notaire, mort en 1688 , s'était fait beaucoup d'honneur p.nr le cour.içji^

nault ' , ainsi je suis quitte de ce côté-la ; mais vous jugez bien que cela nous resserre beaucoup dans nos affaires , et qu'il faut que nous vivions d'économie pour quelque tems. J'espère que vous nous aiderez un peu en cela , et que vous ne songerez pas à nous faire des dépenses inutiles , tandis que nous nous retranchons souvent le nécessaire.

Vous êtes extrêmement obligé à M. deBonac de tout le bien qu'il mande ici de vous : et tout ce que j'ai à souhaiter , c'est que vous souteniez la bonne opinion qu'il a conçue de vous. Vous me ferez un extrême plaisir de lui demander pour moi quelque place dans son amitié , et de lui bien témoigner combien je suis sensible à toutes ses bontés. Je crois qu'il n'est pas besoin de vous exhorter à n'en point abuser ; je vous ai toujours vu une grande appréhension d être à charge à personne , et c'est une des choses qui me plaisent le plus en vous.

J'ai trouvé à Versailles un tiroir tout plein délivres, dont une partie était à moi , et l'autre vous appartient ; je vous les souhaiterais tous à la Haye , à la réserve de deux ou trois , qui en vérité ne valent pas la

iju'il eut de recevoir la protestation d'Antoine Arnauld contri? la SorLoune , lors de la censure de i656 , et par la fermeté avec laquelle il répondit à l'injuste réprimande du chancelier Scguier, à cette occasion.

' Veuve du poète Quinault, qui était auditeur des comptes et secrétaire du Roi. Racine avait acheté celle dernière charge.

4o8 LETTRES DE RACINE,

reliure que vous leur' avez donnée. Votre mère à reçvi une grande lettre de votre sœur aînée , qui était fort en peine de vous , et qvii nous prie instamment de la laisser où elle est'. Cependant il n'y a guères d'apparence de Yy laisser plus long-tems : la pauvre enfant me fait beaucoup de compassion , par le grand attachement qu'elle a conçu pour une maison dont les portes vraisemblablement ne s'ouvriiont p;is sitôt. Votre sœur x^anette est tombée ces jours passés , et s'était fait un grand mal à un genou; mais elle se porte bien , Dieu merci.

Il me parait , par voire dernière lettre , que vous aviez beaucoup d'occupation , et que vous étiez fort aise d'en avoir. C'est la meilleure nouvelle que vous me puissiez mander, et je serai à la joie de mon cœur , quand je verrai que vous prenez plaisir à vous instruire et à vous rendre capable de profiter des bontés que l'on pourra avoir pour vous. Adieu , mon cher fils ; écrivez-moi-toutes les fois que cela ne vous détournera point de quelque meilleure occupation. Votre mère serait curieuse de savoir ce qui vous est resté de tout ce qu'elle vous avait donné pour votre voyage. Elle est en peine aussi de savoir si vous avez pris le deuil =. J'ai payé aujourd'hui à M. Pierret deux tours-de-plume qu'il vous a achetés. Mandez-moi si vous êtes content

A Port-Royal-des-Champs.

Voyeî la note 2 , pag. 400 de ce volume.

QUATRIÈME RECUEIL. 4^x3

de Henri, et s'il se gouverne bien en ce pajs-là. M. Despréaux me demande toujours de vos nouvelles , et témoigne beaucoup d'amitié povu' vous.

LETTRE XXVT.

A Pavls , ce 24 rcvrier ( i6j8^.

Je me trouvai si accablé d'affaires vendredi dernier , que je ne pus trouver le tems de vous écrire , mais je n'en ai guères davantage aujourd'hui ; j'ai attendu sî tard à commencer ma lettre , qu'il faut que je la fasse fort courte si je veux, qu'elle parte aujourd'hui. Je n'ai point encore vu M. l'abbé de Chàteauneuf ' , mais il me revient de plusieurs endroits qu'il parle très-obligeamment de vous , et qu'il est surtout Irès-édifié de la résoUilion où vous êtes de biea ensployer votre tems auprès de M. l'Ambassadeur. Il a dit à M. Dacier ' que le premier livre que vous aviez acheté en Hoilaiitle c'était Homère , et que vous preniez grand plaisir à le relire. Cela vous fit beaucoup d'honnetir dans notre. petite Académie, où M. Dacier dit cette nouvelle; et

' Il revenait de Pologne , où il avait etë envoyi' pour néyoticr l'élection du prince de Conti. ^'oyez la note i , pag. i^') de co volume.

- André' Dacier. 14 était entré on ifigS à l'Académie des inscriptions et médailles , à la place de Félibien.

llacinc. \iii. îS

4lO LETTKES DE 11 A CINE,

cela donna sujet à M. Despréaux, de s'étendre sur vos louanges , c'est-à-dire sur les espérances qu'il a conçues de vous ; car vous savez que Cicéron dit que , dans un homme de votre âge , on ne peut guères louer que l'espérance ; mais l'homme du monde à qui vous êtes le plus obligé , c'est M. de Bonac ; il parle de vous dans tovUes ses lettres , comme si vous aviez l'honneur d'être son fi'ère. Je vous estime d'autant plus heureux de cette bonne opinion qu'il a conçue de vous, que lui-même est ici en réputation d'être un des plus aimables et des plus honnêtes hommes du monde. Tous ceux qui l'ont vu en Danemarck , ou à la Haye, sont revenus charmés de sa politesse et de sou esprit. Voilà de bons exemples que vous avez devant vous, et vous n'avez qu'à imiter ce que vous voyez.

Je lus à M. Despréaux voti'e dernière lettre comme il était au logis ; il en fut très-content , et trouva que vous écriviez très-naturellement. Je lui montrai l'endroit de voire lettre où vous disiez que vous parliez souvent de lui avec M. l'Ambassadeur ■ et comme il est fort bon homme , cela l'attendrit beaucoup , et lui fit dire de grands biens et de M. l'Amljassadeur et de vous.

M. le comte d'Ayen a été fort mal d'une assez grande iluxion sur la poitrine; il est mieux présentement, n'ayant plus d^ fièvre ; mais madame sa mère me dit hier au soir , chez M. de Cavoie, qu'il était toujours enrhumé. Elle me lîl beaucoup de complimens de la

QUATRIÈME RECUEIL. -îfTI

part de madame de Stienheiise ' , qui lui mandait qu'elle était bien fâchée que vous n'eussiez pas fait un plus long séjour à Bruxelles. Povu' moi, je ne me plains plus qu'il ait été ni trop long ni trop court ; mais |e voudrais seulement que vous j eussiez vu en passant un homme ' qui était du moins aussi digne de votre curiosité que tout ce que vous y avez vu.

LamortdeM. Dufresnoy^ embarrasse beaucoup votre cousin , M. de Barbesieux ayant fait réponse à M. de Cavoie , qui le lui avait recommandé, qu'il n'y avait plus assez d'affaires dans ce bureau pour occuper tous ceux qui y étaient.

Je vis , il y a huit jours , votre sœur à Port-Royal , d'où j'avais résolu de la ramener ; mais il me fut impossible de lui persuader de revenir. Elle prétend avoir tout de bon renoncé au monde ; et que, si l'on ne reçoit personne à Port-Royal , elle s'ira réfugier aux Carmélites , ou dans un autre couvent si les Carmélites ne veulent point d'elle. Tout ce que je puis vous dire , c'est qu'on est très-content d'elle à Porl-Royal , et j'en revins Ircs-conlent et très-édifié moi-même. Elle me

' Voyez la note i , pag. 4o5 de ce volume.

^ Voyez la note i , pag. SgS de ce volume.

^ Voyez la note 2, pag. Sgj de ce volume. Le jeune de Romanet, neveu de madame Racine, était place' dans lé bureau de Dufresnoy.

4l2 LETTRES DE RACINE,

demanda fort de vos nouvelles , et me dit qu'on avait bien prié Dieu pour vous dans la maison. Adieu. Votre mère vous salue.

LETTRE XXYIÏ.

A Paris, le 27 février (1C98).

Je n'écris pointa M. l'Ambassadeur par cet ordinaire, parce que je lui écrirai plus au long et plus sûrement par M. Pierret , qui part après-demain pom' l'aller trouver. Cependant vous lui direz une chose qu'il sait peut-être déjà , c'est que le Roi a enfin récompensé les plénipotentiaires ', que tout le monde regardait presque comme des gens disgraciés. Il a donné la charge de secrétaire du cabinet à M. de Callières , à condition que M. de Callières donnera sur cette charge cinquante mille francs à M. de Cressy, et quinze mille à l'abbé Morel. Ce sont soixanle-cinq mille livres dont le Iloi donne un brevet de retenue à M. de Callières. Sa Ma-

' Les trois pit'nipolentiaires du traité de Riswick étaient . 1°. Harlay de Ce'Iy, dont nous avons parle' d.ins la note de la pag. 3g7 de ce volume; 2°. François de Callières; 3o. Louis Verjus, comte de Cre'cy; ces deux derniers, secrétaires de la chambre et. du cabinet du Roi, et tous deux de l'Académie française. L'abbé Morel avait tenu la plume pour les conférences t la rédaction du tra.'é.

QUATRIÈME llECUEIL. /fio

jeslé tlonne encore à M. de Cressy , pour son fils , la charge de gentilhomme ordinaire , vacante par la mort du pauvre M. Corneille ' , et donne à M. de Harlay cinq mille livres de rente , au denier dix-huit , sur THôtel-de-ville. Voilà toutes les nouvelles de la Cour. M. de Cavoie eut encore hier quelque ressenlim. ni de son mal; mais cela n'a pas eu de suite, et il espère d'être en état d'aller à Versailles un peu après Pâques. Il n'a pourtant point trop d'empressement d'y retourner , et il se gouvernera suivant l't-tat où il trouvera sa santé. Nous nous plaignons tous les jovu's ensemble de ce que M. de Bonrepaux n'est point ici, et il y a mille occasions où nous serions bien heureux si nous pouvions nous entretenir avec lui.

J'ai donné à M. Pierret pour vous onze louis d'or et demi vieux , faisant i4o liv. 17 sous' , et je les lut ai donnés , parce qu'il m'a dit qu'il n'y avait rien à perdre dessus , et qu'ils valaient en Hollande 12 liv. 5 sous comme ici. Je vous prie d'en être le meilleur ménager que vous pourrez, et de vous souvenir que vous n'êtes point le fils d'un traitant ni d'un premier valet de garde-robe. M. Quentin , qui , comme vous

' Voyez la noie 1 , pag. 4o4 de ce voliinie.

^ Ces louis, qui avaient été décries en 1689, étaient à la taille de trente-six au marc; ainsi ils pesaient un peu plus que sept huitièmes de nos louis de 1785, qui étaient de treiite-deux au marc.

4l4 LETTRES DE RACINE,

savez, est le plus pauvre tics quatre, a marié sa fille à vui jeune lionime extrêmement riche , qui est neveu de M. l'Huillier, et qui achète la charge tle maltretl'hôlel ordinaire de madame de Bourgogne •. C'est le même qui avait voulu acheter la charge de premier valet de garde-robe qu'avait M. Félix ; mais j'ai oul)lié son nom. Madame Félix a été extrêmement malade; mais je la crois hors de péril. M. de Montargis ^ , que je vis l'autre jour , me dit que M. Bombarde vous avait donné trente pistoles d'Espagne •'. Vous avez eu toit de ne m'en rien mander, car je ne lui avais donné que trois cents francs ; mais vraisemblablement vous croyez qu'il n'est pas du grand air de parler de ces bagatelles , non plus que de nous mander combien il vous restait d'argent de votre voyage. Nous autres bonnes gens de famille nous allons plus simplement, et nous croyons que bien savoir son compte n'est pas audessous d'un lionuète homme. Votre mère, qui est toujours portée à bien penser de vous , croit que vous l'informerez de toutes choses , et que cela fera en partie le sujet des lettres que vous lui promettez de lui

■ Pierre-René de Brizai e'pousa Jeanne-Catherine, fille de François Quentin, seigneur de Champccnels.

^ Claude Lebas de Montargis, l'un des tre'soriers des deniers royaiix. Yojtz la note 3, pag. 35 1 de ce volume. Il avait t'pouse' la fille de jVIansard, et fut le beau-père du président Hénauit.

■* La pistole d'Espagne valait i5 fr. de notre monnaie.

QUATRIÈME IIECUEIL. 4l5

ecrii'o. Sérieusement vous me ferez plaisir de paraître un peu appliqué à vos petites affaires.

M. Despréaux a dîné aujourd'hui au logis , et nous lui avons fait lrès-l)onne clière grâce à vxn fort grand brochet et une belle carpe qu'on nous a envoyés Cu- Port-Royal. M. Despréaux venait de toucher sa pension , et de porter chez M. Caillct ■ dix raille francs pour se faii-e 55o liv. de rente sur la Ville. Demain M. de Valincour viendra encore dîner au logis avec M. Despréaux. Vous jugez bien que cela ne se passera pas sans boire la santé de M. l'ambassadeur et la vôtre. J'ai été un peu incommodé ces jours passés ; mais cela n'a pas eu de suites , Dieu merci , et nous sommes tous en bonne santé. M. Pierret m'a conté que M. de la Clausure^ avait été douze jours à venir ici de la Haye en poste , et m'a fait là-dessus un grand éloge de votre diligence. Dans la vérité, je suis fort content de vous ^ et vous le seriez aussi beaucoup de votre mère et de moi si vous saviez avec quelle tendresse nous nous parlons souvent de vous. Songez que notre ambition est fort bornée du côté de la fortune , et que la chose que nous demandons de meilleur cœur au bon Dieu , c'est qu'il vous fasse la grâce d'être homme de bien ,

* Notaire qui avait succède à Philippe Galloys, dont nous avons parlé dans la note i de la page 4o6. Son e'tude était rue Sainl-Avoie.

~ Qui a été résident de France à Genève.

4l6 LETTRES DE RACINE,

et d'avoir une conduite qui réponde à l'éducation que nous avons tâche de vous donner.

Voire cousin de Roraanft est ici , assez affligé de n'avoir plus d'emploi ; car nous n'espérons guères que M. de Barbesieux le continue dans celui qu'il avait. Il en a renvoyé deux ou trois autres , dont l'un était ne- Tcu de M. Vallée ' , disant qu'il n'y a pos maintenant assez d'affaires dans le bureau de M. Dufresnoy pour occuper tant de gens. Votre oncle en avira beaucoup de cha^^rin. Il nous mande que sa santé ne se rétablit point, et je doute qu'il aille encore fort loin. Votre sœur Nanette vous avait écrit une grande lettre pleine d'amitiés , mais elle avirait trop grossi mon paquet. J'irai dans deux ou trois jours à Versailles pour demander daller à Marly, oii l'on va mercredi prochain. Faites mille complimens pour moi à M. l'Ambassadeur et à M. de Bonac. Adieu, mon cher fils. Il me s mble qu'il y a long-tcms que je n'ai reçu de vos nouvelles.

LETTRE XXVIII

A Paris, le lo mars (i6 jS).

V OTRE mère est fort contente du détail que vous lui mandez de vos affaires , et fort affligée que vous ayez

' Conseiller en la Chambre des Comptes, parent de Des- Larreaux,

tant perdu sur les espèces. Cela vous montre qu'il vaut mieux que M. l'Ambassadeur vous fasse donner l'argent dont vous aurez besoin , et je le rendrai ici aux gens à qui il lui plaira que je le rende. Je ne si'is si je vous ai mandé que j'ai donné à M. Pierret pour vous onze louis d'or et demi vieux, faisant en tout i4o liv. 17 sous 6 den. Il m'a assuré qu'il n'j aurait rien à perdre pour vous. Ne vous laissez manquer de rien , et crojez que j'approuverai tout ce que M. l'Ambassadeur approuvera. Il me mande qu'il est content de vous ; c'est la meilleure nouvelle qvi'il me puisse mander , et la chose du monde qui peut le plus contribuer à me rendre heureux. Ce que vous me mandez des Carthaginois • m'a fort étonné ; mais songez que les lettres peuvent être vues , et qu'il faut écrire avec beaucoup de précaution sur certains sujets.

M. Félix le fils se plaint fort de ce que vous ne lui écrivez point ; mais le commerce de lettres étant aussi cher qu'il est , vous ferez aussi sagement de ne vous pas ruiner les uns les autres.

Voire mère se porte bien. Madelon et Lionval = sont

■ 11 désignait sous ce nom les Anglais ptotestans , qui avaient dctrônti le roi Jari|ues.

^ Madelaine Racine , la cinquième des filles , était née en 1GG8, et mourut fille en 174».

Lionval était le nom que portait, dans son enfance, Louis Racine, qui avait alors cinq ans et demi,

4l8 LETTRES DE RACINE,

un ppii incommodés , et je ne sais s'il ne faudra point leur fiiire rompre carême. J'eu étais assez d'avis, mais votre mère croit que cela n'est pas nécessaire. Comme le tems de Pâques approche , vous voulez bien que je soni^e un peu à vous , et que je vous recommande aussi d'y songer. Vous ne m'avez encore rien mandé de la chapelle de M. l'Ambassadeur. Je sais combien il est aîteniif aux choses de la religion, et qu'il s'en fait une affaire capitale. Est-ce des prêtres séculiers par qui il la fait desservir , ou bien sont-ce des religieux ? Je, vous conjui'c de prendre en bonne part les avis que je vous donne là - dessus , et de vous souvenir que , comme je n'ai rien plus à cœur que de me sauver , je ne puis avoir de véritable joie si vous négligiez une affaire si importante , et la seule proprement à laquelle nous devrions tous travailler. On m'a dit qu'il fallait a])solumcnt que votre sœur aînée revînt avec nous, et j'irai au plus tara la semaine de Pâques pour la ramener : ce sera une rude séparation pour elle et pour ces saintes filles , qui étaient ravies de l'avoir , et sont fort contentes d'elle. Nanelte vous fait ses complimens dans toutes ses lettres. Votre cousin de Romanet n'a point d'autre parti à prendre que de s'en retourner à Montùidier , M. de Barbesieux s'étant mis en tête de ne point prendre de surnuméraires dans le bureau de M. Duuesnoy , et n'y ayant point de place dans tous les autres bureaux. M. Bégon m'a promis qu il m'avertirait quand il en aurait , mais ce ne sera pas sitôt apparem-

ment. Je plains fort votre cousin , qui avait bonne envie de travailler, et dont M. Dufresnoy était content au dernier point.

Milord Portland fit hier son entrée. Tout Paris y était ; mais il me semble qu'on ne parle que de la magnificence de M. de Boufflers qui Taccompagnait , et •point du tout de celle du milord. C'est M. de Maisons' qui l'accompignera quand il fera son entrée à A'^ersailles.

Je mande à M. l'Ambassadeur, que -vous lui montrerez un endroit de Virgile , où Nisus se plaint à Enée qu'il ne le récompensait point, lui qui avait fait des;merveilles , et qu'il récompense des gens qui ont été vaincus. Cherchez cet endroit ; je suis assuré que vous le trouverez fort beau-. Assurez M. de Bonac du grand intérêt que je prends à tout le bien qu'on nous dit ici de lui. On dit des merveilles de son extrême politesse ,

' Jean de Longueil , marquis de Maisons , président à mortier au Parlement de Paris, capitaine-gouverneur des châteaux de Versailles et Saint-Germain ; mort en ijoô.

^ Si tant a, inquit, sunt prwmia victis ,

Et te lapsorum misère t, quœ munera Niso Digna dabis? (Eneid. Ih- 5.)

Racine, par cette citation, veut faire allusion aux récompenses qui avaient été prodisuées aux négociateurs de la paix, si peu glorieuse , conclue à Riswick, tandis que les services importans rendus en Danemarck et eh Hollande par INI. de Bônrcpaux semblaient être mis en oubli

de sa sagesse et de son esprit. Votre mère vous embrasse , et se repose sur moi du soin de vous écrire de ses nouvelles.

LETTRE XXIX

A Palis , le iG mar^ (1698).

Je m'étonne que vous n'ayez pas eu le tems de m'écrire im mot par les deux courriers que M. l' Ambassadeur a envoyés coup sur coup, et qui sont venus tous dfux m'apprendre de vos nouvelles. Ils me disent que vous êtes très-content , et que vous travaillez beaucoup. Je ne puis vous dire assez combien cela me fait de plaisir; mais, pendant que vous êtes dans un lieu où vous vous plaisez , et où vous êtes dans la meilleure compagnie du monde, votre pauvre sœur ainée est dans les larmes et dans la plus grande affliction où eVe ait été de sa vie. C'est tout de bon qu'il faut qu'elle se sépare de sa chère tante et des saintes filles avec qui elle s'estimait si heureuse de servir Dieu. Mais quelque instance que je lui aie pu faire pour l'obliger de revenir avec ntius , elle a résolu de ne remettre jamais le pied au logis ; elle prétend , au sortir de Port-Royal , s'aller enf rmer diins Gif, qui est une abbaye très-régulière à deux petites lieues de Port - Royal, et attendre !à ce que deviendra celte sainte maison , résolue (ïy rentrer si Dieu permet qu'elle se rétablisse , ou se faire

QUATRIÈME RECUEIL. l^'lt

religieuse à Gif, quand elle perdra l'espérance de retourner à Port-Royal. Elle m'a écrit là-dessus des lettres qui m'ont troublé et déchiré au dernier point , et Je m'assure que vous en seriez attendri vous-même. La pauvre enfant a eu jusqu'ici bien des peines , et a été bien traversée dans le dessein qu'elle a de se donner à Dieu. Je ne sais quand il permettra quelle mène une vie un peu plus calme et plus heureuse. Elle était charmée d'être à Port-Royal , et toute la maison était aussi très-contente d'elle. Il faut se soumettre aux volontés de Dieu. Je ne suis guères en état de vous entretenir sur d'autres matières , et j'ai même eu mille peines à achever la lettre que j'ai écrite à M. de Bonrepaux. Je pars demain pour aller à Port-Royal, et pour régler toutes choses avec ma tante, afin qu'elle écrive à Gif, et que je prenne mos mesures pour y mener votre sœur avissitôt après Pâques '. De là j'irai coucher à Versailles , pour aller mercredi à Marly.

Je ne doute pas que vous n'ayez été fort aise du mariage de M. le comte d'Ayen^* , et que vous ne lui écriviez au plus tôt ponr lui en témoigner votre joie. Il me

' Qui était, cette année, le 3o mars.

^ Adrien-Maurice de Noaillcs épousa, le i'^'". avril 1698, Ch?rlotte-Fiançoise-Amable d'Aubigné, nièce de madame de Maintenon. Ce mariage était arrêté et déjà public; il fut célébré le lundi de Pâques.

422 LETTRES DE RACIl^E,

témoigne toujours beaucoup d'amitié pour vous. Le voilà présentement le plus riche seigneur de la Cour. Le Roi donne à mademoiselle d'Aubigné huit cent mille francs ' , outre cent mille francs en pierreries. Madame de Maintenon assure aussi à sa nièce six cent mille francs après sa mort. On donne à M. le comte d'Ayen les survivances des gouverneraens de Berry et de Roussillon , sans compter des pensions qu'on leur donnera encore. M. le maréchal de Noailles assure quarante-cinq mille livres de rente à M. son fils, et lui en donne présentement dix-huit mille. Yoilà, Dieu merci, de grands biens ; mais ce que j'estime plus que tout cela , c'est qu'il est fort sage et très-digne de la grande Sortune qu'on lui fait. Adieu , mon cher fils. Votre mère vous écrira par le second courrier de M. l'Ambassadeur. Ecrivez-moi souvent , et priez M. l'Ambassadeur de vouloir vous avertir un? heure ou deux avant le départ de ses courri( rs quaud il sera obligé d'eu envoyer. Quand vous n'écririez que dix ou douze lignes, cela me fera toujours beaucoup de plaisir. Lionval a été un peu malade , et est encore un peu faible. Vos petites soeurs sont en bonne sauté. Je vous prie de faire mille coniplimens p^ur moi à M. de Bonac, et de l'as-

' On comptait l'argenl à raison de 3u liv. lo s, le marc monnayé ; ainsi chaque 100,000 francs d'alors formaient (a mèn)e somme que iGti,ooo francs d'aujourd'hui.

QUATRIÈME RECUEIL. /pS

surer de toute la reconnaissance que J'ai pour l'amitié dont il vous honore. Je l'en remercierai moi-même à la première occasion , et lorsque j'aurai l'esprit un. peu plus tranquille que je ne l'ai '.'

LETTRE XXX

( Commencée par madame Ptacine. )

Ce ai mars (1C98}.

Je me sers de l'occasion du courrier de M. de Bonrepaux. pour vous témoigner , mou fils , la joie que j'ai de l'application qu'il nous semble que vous vous donnez au travail , pour profiter des instructions que M. l'ambassadeur veut bien vous donner. Votre père m'en paraît fort content. Soyez persuadé que vous ne lai sauriez faire plus de plaisir , et à moi aussi , que de vous remplir l'esprit de choses propres à vous faire exercer votre charge avec l'estime des honnêtes gens. Votre père a été voir votre sceur , qu'il n'a pas trouvée en assez bonne santé pour la laisser aller dans une auti'e maison que celle où elle est. Si elle est obligée d'en sortir , il faudra bien qu'elle se résigne à revenir

' La lettre que Racine e'crivit, peu de jours avnnt celle-ci, .T madrïine de Maintenon , et qui se trouve dans le cinquième recueil, explique pourquoi il avait alors l'esprit si peu tranquille.

avec nous se rétablir. Le parti qu'elle doit prendre ne sera décidé que dans quelques jours. Vous me manderez à votre loisir si la toile et la dentelle que vous avez achetées pour vos chemises est plus fine que celle que vous avez emportée d'ici. Votre oncle ' est d'une santé fort mauvaise présentement , les eaux de Bourbon ne lui ayaut point donné de soulagement. Depuis peu de jours madame de Romanet mande à ses enfans qu'il est au lit pour un mal qui lui est venu à la jambs. Il m'a paru bien fâché de n'avoir pas su quand vous avez passé à Roye , pour vous y aller embrasser. M. de 6érignan attend toujovirs l'occasion de pouvoir parler à M. de Barbesieux, pour faire rentrer votre cousin dans la place qu'il avait. Je croîs que c'est bien en vain , et que mon neveu ferait tout aussi bien de s'en retourner chez lui ; mais cela chagrine votre oncle.

Lionval est toujours incommodé. J'ai envoyé aujourd'hui chez Helvétius pour le lui mettre entre les mains. Le pauvre petit vous fait bien ses complimens , et promet bien qu'il n'ira pas à la comédie comme vous.NaiM^tte vous fait mille complimens par les lettres qu'elle écrit, et Babet est ravie d'avoir pour mailresse madame de Ronval. Les petites vous embrassent.

Pour parler de quelque chose plus sérieux , par la lettre que vovis m'avez écrite , vous me demandez de prier Dieu pour vous. Yous pouvez être persuadé que

' M. (le Romanet, frère de madame Racine.

si mes prières étaient bonnes à quelque chose , \ous seriez bientôt un parfait chrétien , ne souhaitant rien avec plus d'ardeur que votre salut. Mais, mon fils, songez, dans ce saint tems , que les pères et mères ont beau prier le Seigneur pour leurs enfans , qu'il fout que les enfans n oublient pas l'éducation qu'on a tâché de leur donner. Songez , mon fils, que vous êtes chrétien, et à quoi vous oblige celle qualité. Ce sera le comble de ma joie de vous voir dans cette disposition , et je l'espère de la grâce du Seigneur.

Quand il viendra quelque courrier , mandez-moi uu peu de petits détails de vos passe-tems et des nouvelles de Henri ; s'il est bien content , et s'il fait bien son devoir. Adieu, mon fils. Je vous embrasse. Soyez persuadé que je suis toute à vous.

(l}e la main de Racine.)

Je n'ajoute qu'un mot à la lettre de votre mère, pour vous dire que j'approuve au dernier point le conseil qu'on vous a donné d'apprendre l'allemand , et les raisons solides dont M. l'Ambassadeur s'est servi pour vous le persuader. J'en ai dit vm mot à M. de Torcy , qui vous y exhorte de son côté , et qui croit que cela vous sera extrêmement utile. Je vous écrirai plus au long au premier jour. Le valet de chambre m'a prié instamment d'envoyer mon paquet le plus tôt que je pourrais, chez madame Pierret. Continuez à vous occuper , et songez que tout ce que j'apprends de

426 LETTRES DE KACIÎnE,

vous fait la plus grande consolation que je puisse avoir. Il ne lient pas à M. de Bonac que vous ne passiez pour un fort habile homme , et vous lui avez des obligations infinies. Assurez-le de ma reconnaissance et de l'extrême envie que j'ai de me trouver entre lui et vous avec M. l'Ambassadeur. Je crois que je profilerais moimême beavicoup en si bonne compagnie. Tous vos amis de la Cour me demandent toujours de vos nouvelles.

LETTRE XXXI

A Paris, le li.nJi de l^àc^ucf (5l mars 1698).

J 'ai lu a\ec bieaucoup de plaisir tout ce que vous m'ave* mandé de la manière édifiante dont le service se fait dans la chapelle de M. l'Ambassadeur, et sur les dispositions où vous étiez de bien employer ce saint tems , dont voilà déjà une partie de passé. Je vous assure que vous, auriez encore pensé plus sérieusement que voua ne faites peut-être sur l'incertitude de la mort et sur le peu que c'est que la vie, si vous aviez eu le triste spectacle que nous venons d'avoir , votre mère et moi , celte après-dinée. La pauvre Fanchon' s'était beaucoup

' Jeanne-Nicole-Françoise Racine, la quatrième des filles, morte le 22 septembre lySg, à l'abbaye de Malnoue, où elle tlait pensionnaire depuis six ans. A l'e'poque de cette lettre, elle avait treize ans.

jjiaint de maux de tête tout le matin. Elle avait pourtant été à confesse à Saint- André. En dînant ses maux de tète l'ont reprise , et on a été obligé de la faire mettre sur son lit. Sur les trois heures , comme je prenais mon livre pour aller à vêpres, j'ai demandé de ses nouvelles. Votre mère , qui la venait de quitter , m'a dit qu elle lui trouvait im peu de lièvre. J'ai été pour lui làter le potds ; je l'ai trouvée renversée sur son lit, la tête qui lui traînait a terre , le visage tout bleu et tout bouffi, sans la moindre connaissance, avec une quantité horrible d'eaux qui l'étouffaient , et qui faisaient un bruit effroyable dans sa gorge ; enfin , une vraie apoplexie. J'ai fait vm grand cri , et je l'ai prise dans mes bras; mais sa têle et tout son corps n'étaient plus que comme un sac mouillé ; ses yeux étaient tout renversés dans sa tête : un moment plus tard elle était morte. Votre mère est venue tout éperdue , et lui a jeté deux ou trois poignées de sel dans la bouche , en lui ouvrant les dents par force : on l'a baignée d'esprit de vin et de vinaigre ; mais elle a été plus d'une grande demi-heure entre nos bras dans le même état que je vous ai représenté , et nous n'attendions que le moment qu'elle allait étouffer. Nous avions vite envoyé chez M. Maréchal' et chez M. du Tartre ; mais per onue n'était au logis. A la fin , à Ibrce de la tourmenter et

' Georges Marochnl, qui fut premier chirurgien du Roi, à la mort de Félix, en lyoS.

428 LETTRES DE KACINE,

de lui faire avaler par force, tantôt tlu vin, tantôt du sel, elle a vomi une quantité épouvantable d'eaux qui lui étaient tombées du cerveau dans la poitrine. Elle a pourtant été deux heures entières sans revenir à elle, et il n'y a qu'une heure à peu près que la connaissance lui est revenue. Elle m'a entendu dire à votre mère que j'allais vous écrire, et elle m'a prié de vovis faire bien ses complimens : c'est en quelque sorte la première marque de connaissance qu'elle nous a donnée. Elle ne se souvient de rien de tout ce qui lui est arrivé ; mais , à cela près , je la crois entièrement hors de péril. Je m'assure que vous auriez été aussi ému que nous l'avons tous été. Madelon en est encore tout effrayée , et a bien pleuré sa sœur qu'elle croyait morte.

Je vais demain couchera Port-Royal, d'où j'espère ramener votre sœur aînée après-demain. Ce sera encore un autre spectacle fort triste pour moi , et il y aura bien des larmes versées à cette séparation. Nous avons jugé que , ne pouvant rester à Port-Royal, elle n'avait d'autre parti à prendre qu'à revenir avec nous , sans aller de couvent en couvent. Du moins elle aura le tems de rétablir sa santé , qui s'est encore fort affaiblie par les austérités qu'elle a faites ce carême, et elle s'examinera à loisir svir le parti qu'elle doit embrasser. Nous lui avons préparé la chambre où couchait votre 'petit frère , qui couchera dans votre grande chambre avec sa mie.

Vos lettres me font toujoiu*s un extrême plaisir , et .

même à M. Despréaux, à qui je les montre quelquefois, et qui continue à m'assurer que j'aurai beaucoup de satisfaction de vous , et que vous ferez des merveilles. Votre Henri a mandé à mon cocher , qu'il n'était pas content des quarante écus que nous lui donnons , et il le prie de lui faire savoir ma réponse. Il dit pour ses raisons que le vin est fort cher eu Hollande. Vous ju-:gez bien de quelle manière j'ai reçu cette demande. Je vous conseille de lui parler comme il mérite , et de ne pas faire plus de cas d'une pareille proposition , qua j'en fais moi-même. Ni je ne suis en état d'augmenter ses gages , ni je ne crois point ses services assez considérables pour les augmenter. Du reste , ne vous laissez manquer de rien : mandez-moi tous vos besoins, et croyez qu'on ne peut pas vous aimer plus tendrement que je fais. Votre mère vous embrasse. Faites en soitc que M. de Bonac me donne toujours beaucoup de part dans son amitié.

tJVV\UVVfcWVV\VVV\il'VVVtV\iV*iVV^il/VVVV%/VV*j\/\/VVVVV%/VV\)WVVV»-'VVVWVVV'^^

LETTRE XXXIL

A Pa-.is, le i4 avril (iGgSjl.

J E prends beaucoup de part au plaisir que vous aurez d'accompagner M. l'Ambassadeur dans la maison de campagne que vous dites qu'il est sur le point de prendre, et j'ai été fort content de la description que vous

43o LETTilES DE RACINE,

me faites de ces sortes de^naisons. J'ai montré votre lettre à madame la comtesse de Grammont, qui s'intél'esse beaucoup aux moindres choses qui regai'dent M. l'Ambassadeur , et qui vous estime bien heureux d'être en si bonne compagnie. M. le comte d'Ayen m'a dit que vous lui aviez écrit, et qu'il vous avait fait réponse. Il m'a paru très-content de votre compliment: il était un peu indisposé quand je partis avant-hier de Marly.

Votre sœur commence à se raccoutumer avec nous, mais non pas avec le monde , dont elle paraît toujours fort dégoûtée. Elle prend un fort grand soin de ses pe-» lites sœurs et de son petit frère , et elle fait tout cela de la meilleure grâce du monde. Votre mère est trèsédifiée d'elle , et elle en reçoit un fort grand soulage-» ment. lia fallu bien des combats pour la faire résoudre a porter des habits fort simples et fort modestes qu'elle a retrouvés dans son armoire, et il a fallu au moins lui promettre qu'on ne l'obligerait jamais à porter ni or ni argent sur elle. Ou je me trompe , ou vous n'êtes pas tout-à-fait dans ces mêmes sentimens , et vous traitez peut-être de grande faiblesse d'esprit cette aversit'n <|u'elle lémoigue pour les a justemens et pour la parure , j'ajouterai même pour la dorure. Mais que celte petite > réflexion que je fais ne vous effraie point; je sais aussi bien compatir à la petite vanité des jeunes gens , comme je sais admirer la modestie de votre sœur. J'ai même prié M. l'Ambassadeur de vous faire avancer ce qui

QUATRIÈME RECUEIL. 43l

vous sera nécessaire pour ua habit dès que vous en aurez besoin , et je m'abandonne sans aucune répuo-nance à tout ce qu'il jugera à propos que vous fassiez là-dessus.

J'ai été charmé de l'éloge que vous me faites de M. de Bonac, et de la noble émulation qu'il me semble que sou exemple vous inspire. Madame la comtesse de Grammont , en lisant cet endroit de votre lettre , m'a dit qu'elle n'était point surprise qu'il fut devenu un si galant homme , et qu'elle lui avait toujours trouvé un grand fond d'esprit et une politesse merveilleuse. Ayez bien soin de lui témoigner combien je l'honore , et combien je souhaite qu'il me compte au nombre de sei serviteurs.

Je n'ai mandé qu'un mot de la santé de M. de Cavoie ' à M. l'Ambassadeur; mais je vais vous en instruire plus en détail , afin que vous l'en instruisiez. M. de Cavoie sent toujours les mêmes douleurs ; il avait commencé à prendre les eaux de Forges qu'il faisait venir à Paris; mais il a fallu les quitter fort vite, parce que les douleurs s'étaient augmentées très-considérablement. Il a même résolu de quitter tous les remèdes , et d'attendre que le beau tems le remette dans son état naturel. Heureusement il n'a aucun autre accident qui doive lui faire peur ; il n'a ni fièvre ni dégoût ; il dort fort bien ; il a même assez bon visage , quoique la diète très-exacte qu'il observe di^puis cinq

' 11 avait alors prè-sde rinqiianle huit ans; ii mourut en 1716,

mois l'ait assez maigri. Tout son mal , c'est qu'il ne peut être long-tems debout , et qu'il est ol>ligé de s'asseoir dès qu'il a fait le tour de son jardin. Il s'en ira h Luciennes dès qu'il fera beau , et se contentera d'aller se montrer de tenis en tems au Roi, quand la Cour sera à Marlj, Le Roi même lui a fait conseiller de prendre ce parti , et témoigne beaucoup d'envie de le revoir.

Totre petit frèi^e est fort enrbunié aussi-bien que Ma^ delon; ils ne font tous deux que tousser. Fancbon e.^t assez bien , et ne se ressent plus de son accident , que M. Fagon appelle un catarre suffoquant. Il nous a con^ seillé de lui donner de l'émétique ; mais on ne peut venir à bout de lui faire rien prendre. Votre mère et votre sœur se portent fort bien, et vous font leurs complimens. "V ous trouverez des ratures au bas de cette page , qui vous surprendront ; mais quand j'ai commencé ma lettre, je ne m'étais pas aperçu de ces quatre lignes par ou j'avais commencé celle que j'écrivais à M. de Boa- j repaux. , à qui je me suis résolu d'écrire sur de plus grand papier. M. Quentin et plusieurs autres de vos amis me demandent souvent de vos nouvelles. M. Despréaux vous fait aussi ses complimens. Il est à la joie de son coeur depuis qu'il a vu son Amour de Dieu imprimé avec de grands ciogcs, dans une réponse qu'on a faite au Père D.iniel , qui avait écrit contre les Z.e,7/v?.y provinciales '. Il avait voulu s'établir à Auleuil ; mais

* Le Père Daniel, jusuite, avait publié, en 1697, une ?)ou-

il s'était trop pressé , et le retour cîii vilain tems l'a fait revenir plus vite qu'il n'y était allé. On m'a dit mille biens de plusieurs Ecclésiastiques très-vertueux qui sont en Hollande avec M. l'évêque de Sébaste ' , dont ou m'a parlé aussi avec beaucoup d'estime. Si vovis aviez envie d'en connaître qvielqu'un , ou si même M. l'Ambassadeur avait la même envie , on leur ferait écrire de l'aller voir et de lui offrir leurs services. Je vous donne seulement cet avis, afin que vous en fassiez l'usage que vous 'jugerez à propos. C'est une grande consolation de trouver des gens de bien , et de pouvoir quelquefois s'entretenir avec eus des cboses du salut , svu'tout dans uu pays où l'on est si dissipé par les di-^ vertissemens et les affaires. Du reste , j'apprends avec beaucoup de plaisir que vous ne voyez que les mêmes

velle édition de sus Entretiens de Cléandre et d^Eudoxc, ou Réponse aux Lettres provinciales de Louis de Montalie. Dom Petit-Didier, Evèque de Macra , répondit à ces Entretiens par dix-sept lettres, intitulées Jpologie des Lettres provinciales , contre la dernière réponse des révérends Pères Jésuites, Elles parurent successivement; et dans la douzième, datée du 26 novembre 1697, dom Petit-Didier inséra la nouvelle Épilre de Boileau sur \ Amour de Dieu , ainsi que le chœur d'Alhalie, ou est ce passage :

Vous qui ne connaissez qu'une crainte servile , etc.

' Pierre Codde avait été sacré à Bruxelles en 1689, ^''"^ ^^ titre d'Évèque de Sébaste et "S'icnire apostolique dans les Provinces-Unies. Il mourut à UtrecLt en 1710.

Jtacinc. viij. iq

gens que voit M. l'Ambassadeur. Je vous avoue que, si vous fréquentiez d'autres compagnies que ks siennes , j e serais dans de très-grandes inquiétudes. Adieu , mon cher fils. Soyez persuadé de mon extrême amitié pour vous et de celle de votre mère.

LETTRE XXXIII

A Paris , le 25 avril (1698).

J'ai été fort incommodé depuis la dernière lettre que je vous ai écrite , ayant eu plusieurs petits maux dont il n'y en avait pas un seul dangereux , mais qui étaient tous assez douloureux pour m'empèclier de dormir la nuit , et de m'appliquer durant le jour. Ces maux était premièrement un fort grand rhume dans le cerveau , un rhumatisme dans le dos , et une petite érysipèle ou érésipèle sur le ventre , que j'ai encore , et qui m'inquiète beaucoup de tems en tems par les cuissons qu'elle me cause. Cela a donné occasion à votre mère et à mes meilleurs amis de m'insulter sur la paresse que j'avais depuis si long-tems à me faire des remèdes. J'en ai déjà commencé quelques-uns , et je crois qu'il faudra me purger au moins deux fois dans la semaine qui vient. Vos deux petites soevirs prenaient hier médecine pendant qu'on était après à me saigner, et il fallut que votre mère me quittât pour aller forcer Fanchon à avaler sa médecine. Elle a toujours été un peu

incoîïimodée depuis le catarre que je vous ai mandé qu'elle avait eu. Je lui lus votre lellre, et elle fut même fort touchée de l'intérêt que vous preniez à sa maladie, et du soin que vous preniez de lui donner des conseils de si loin. Elle ne fait plus autre chose depuis ce tems- Va que de se moucher, et fait un bruit comme si elle voulait que vous l'entendissiez , et que vous vissiez combien elle fait cas de vos conseils. Votre sœur aînée a été fort incommodée aussi de sa migraine ; à cela près , elle est d'une humeur fort douce , et j'ai tout sujet d'être édifié de sa conduite et de sa grande piété; mais elle est toujours fort farouche pour le monde. Elle pensa hier rompre en visière à un neveu de madame le Challeux , qui lui faisait entendre , par manière de civilité , qu'il la trouvait bien faite , et je fus obligé même , quand nous fûmes seuls , de lui en faire une petite réprimande. Elle voudrait ne bouger de sa chambre et ne voir personne. Du reste , elle est assez gaie avec nous, et prend grand soin de ses petites sœurs et de son petit frère. Mais voilà assez vous parler de notre ménage. Je crois que vous n'aurez pas été fort affligé d'apprendre que Rousseau" , l'huissier de la chambre, a élé mis à la Bastille , et qu'on lui a ordonné de se défaire de sa charge. Je crois même que tous ses confrères

' Il fut arrêté, ainsi que quantité d'autres personnes', p l'r^ffaire du qiiiétismc.

seront assez aises d'être délivrés de lui. Pour moi , il ne me saluait plus, et avait toujours envie de me fermer la porte au nez lorsque je venais chez le Roi. Avec tout cela, je le plaindrais si un homme si insolent, et qui cherchait si volontiers la haine de tous les honnêtes gens , pouvait mériter quelque pitié. Il y a eu une autre catastrophe qui a fait hien plus de hruit que celle-là , et c'est celle de M. l'abbé de Coadlec ' , un Breton qui n'était pour ainsi dire connu de personne , et que le Roi avait nommé Evêque de Poitiers. Je ne doute pas que vous n'ayez fort entendu parler de celte affaire , qui a été trcs-fàcheuse , non-seulement pour cet Evêque de deux, jours , mais bien plus pour le P. de la Chaise son protecteur , qui a eu le déplaisir de voir défaire son ouvrage d'une manière qui a tant fait de scandale. Mais, comme on aura mandé tout ce détail à M. l'Ambassadeur , je ne vous en dirai pas davantage.

Dès que j'apprendrai que M. l'abbé de Polignac ^ est à Paris, au cas qu'il y vienne, je ne manquerai pas de l'aller chercher. Je n'ai pu encore rencontrer M. l'abbé de Chàteauneuf, que j'ai pourtant grande envie tle voir.

' Son véritable nom t'tait de Koatlez (Mathurin de Leny). Il était archidiacre de Vannes , et on le disait parent de M. de Rosmadec. Le siège de Poitiers fut rempli par Antoine Girard de la Bornât.

2 II revenait de son ambassade en Pologne , qui avait eu si peu de succès.

Assurez bien M. le comte d'Auvergne ' de mes respects et de ma reconnaissance infinie pour toutes les bonte's dont il vous honore et moi aussi. On nous faisait espérer que nous le reverrions bientôt. Votre mère vous embrasse. Faites toujours mille complimens pour moi à M. de Bonac, qui est, de toutes les compagnies que vovis voyez , celle que je vous envie le plus.

LETTRE XXXIV

A Paris, le a mai (1698).

Votre mère et moi nous approuvons entièrement tout ce que vous avez pensé sur votre habit, et nous souhaitons même qu'on ait déjà commencé à y travailler , afin que vous l'ayez pour l'entrée de M. l'Ambassadeur. Vous n'avez qu'à le prier de vous faire donner l'argent dont vous croyez avoir besoin , tant pour l'habit que pour les autres choses que vous jugerez nécessaires. J'ai fort approuvé votre conduite sur les Ecclésiastiques dont je vous avais parlé , et tout cet endroit de votre lettre m'a fait l)eaucoup de plaisir. Vous m'en ferez beaucoup aussi de répondre de votre mieux à leurs honnêtetés , et de leur rendre tous les petits services qui dépendront

• Frédéric Maurice de la Tour d'Auvergne, dont le fîisfut, en 1704, major-général de la cavalerie des États-Généraux,

de vous. Il peut même arriver des occasions où vous ne serez pas fâché de vous adresser à eus. pour les choses qui regardent votre salut, quand vous serez assezheureux pour y songer sérieusement. Il ne se peut rien de plus sage que la conduite de M. l'Ambassadeur à leur égard. Il a un frère dont on me disait des merveilles , il y a fort peu de tems ; on ne l'appelle que le saint solitaire ' : il a même des relations avec un très-saint et très-savant Ecclésiastique, qui n'est pas loin du pays où vous êtes. Je suis sûr que M. l'Ambassadeur , avec tous le» honneurs qui l'environnent , çnvie souvent de bon cœur le calme et la félicité de M. son frère.

M. Despréaux, recevra avec joie vos lettres quand vous lui écrirez ; mais je vous conseille de mêles adresser , de peur que le prix qui lui en coûterait ne diminue beaucoup le prix même de tout ce que vous lui pourriez mander. N'appréhendez point de m'ennuyer par la longueur de vos lettres ; elles me font un extrême plaisir , et nous sont d'une très-grande consolation à votre mère et à moi , et même à toutes vos sœurs , qui les écoutent avec une merveilleuse attention , en attendant l'endroit où vous ferez mention d'elles.

Il y aura demain trois semaines que je ne suis sorti

* Tristan Dusson, ancien lieutenant de galères , et capitaine du port de Marseille. Depuis dix ans il avait obtenu sa retraite, et avait entièrement renoncé au monde. Il était en relation Dvec le Père Quesnel.

de Paris , et je pourrais bien y en demeurer encore autant , à cause de cette espèce de petite érésipèle que j'ai , et des médecines qu'il faudra prendre quand je ne l'aurai plus. Vous ne sauriez croire combien je me plais dans cette espèce de retraite , et avec quelle ardeur je demande au bon Dieu que vous soyez en état de vous passer de mes petits secovxrs , afin que je commence un peu à me reposer , et à mener une vie conforme à mon âge et même à mon inclination. M. Despréaux m'a tenu très-bonne compagnie. Il est présentement établi à Auteuil , où nous Tirons voir quelquefois quand le tems sera plus doux , et que je pourrai prendre l'air sans m'incommoder. Je vais souvent voir M. de Cavoie, qui n'est qu'à deux pas de cbez moi , et ce sont presque les seules visites qvie je fasse.

Toutes vos soeurs sont en très-bonne sauté , aussi bien celles qui sont au logis que celles de Melun et de Variville , qui témoignent l'une et l'autre une grande ferveur pour achever de se consacrer à Dieu. Babet m'écrit les plus jolies lettres du monde et les plus vives, sans beaucoup d'ordre comme vous pourrez croire, mais entièrement conformes au caractère que vous lui connaissez. Elle nous demande avec grand soin de vos nouvelles. M. Boileau , frère de M. Despréaux , vil Nanetie il y a huit jours , et la trouva d'une gaîté extraordinaire. Votre sœur aînée est toujours vin peu sujette à ses migraines. Adieu, mon cher fils. Je vous écrirai plus au long une autre fois. J'ai si mal dormi la nuit

44o LETTRES DE RACINE,

dernière, que je n'ai pas la tête bien libre ni assez reposée pour écrire davantage. Mille complimens à M. de Bonac. N'ayez surtout aucune inquiétude sur ma santé, qui au fond est très-bonne.

LETTRE XXXV

A Paris, le iG mai (i6g8).

V OTRE relation du voyage que vous avez fait à Amsterflam m'a fait un très-grand plaisir. Je ne pus m'empêclier de la lire , cbez M. Leverrier , à M. de Valincour et à M. Despréaux , qui m'ont fort assuré qu'elle les avait divertis. Je me gardai bien, en la lisant, de leur lire l'étrange mot de tentatif que vous avez appris de quelque Hollandais, et qui les aurait beaucoup étonnés. Du reste, je pouvais tout lire en si^ireté , et il n'y avait rien qui ne fut selon la langue et selon la raison. Tous ces Messieurs vous font bien des complimens. M. Despréaux assure fort qu'il n'aura point de regret au port que lui pourront coûter vos lettres; mais je crois que vous ferez aussi-bien d'attendre quelque bonne commodité pour lui écrire. Votre mère est fort touchée du souvenir que vous avez d'elle. Elle serait assez aise d'avoir votre beurre; mais elle craint également et de vous donner de l'embarras , et d'être embarrassée pour recevoir votre présent , qui se perdrait peut-être ou qui se gâterait en chemin.

M. tle Rost ■ m'a fait l'honneur de me venir voir. J'allai pour lui rendre sa visite, mais je ne le trouvai point , et il revint chez moi dès le lendemain. Je l'ai trouvé tel que vous me l'avez mandé , c'est-à-dire , un très-galant homme , de beaucoup d'esprit , et parlant parfaitement bien sur les belles-lettres et sur toutes sortes de sujets. Il m'apprit avant-hier que la Champ- Meslé ' était à l'exti'émité , de quoi il me parut très-affligé ; mais ce qui est le plus affligeant, c'est de quoi il ne se soucie guères apparemment , je veux dire l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer à la comédie , ayant déclaré , à ce qu'on, m'a dit , qu'elle trouvait très-glorieux pour elle de mourir comédienne. Il faut espérer que , quand elle verra la mort de plus près , elle changera de langage, comme font d'ordinaire la plupart de ces gens, qui font tant les fiers quand ils se portent bien. Ce fut madame de Caylus qui m'apprit hier cette particularité dont elle était effrayée , et qu'elle a su , comme je crois , de M. le cui'é de Saint-Sulpice.

Je rencontrai l'autre jour M. du Boulay , l'im de nos

î 11 était de Nuremoerg. Son fils, connu par ses travaux astronomiques , a été' de l'Académie de Berlin.

-Lorsque Racine écrivait cette lettre, il ignorait que mademoiselle Champ-Meslé était morte la veille à Auteuil. Cette actrice mourut le i5 mai 1698, après avoir fait abjuration du théâtre entre les mains du Cun-.

camarades , qui me pria de vous bien faire ses compllmetis. On m'a dit que son fils, qui est dans les mousquetaires , avait eu une affaire assez bizarre avec M. de Viilacerf le fils • , qui , le prenant pour un de ses meilleurs amis , lui donna , en badinant , un coup de pied dans le derrière ; puis , s'étant aperçu de son erreur , lui en fît beaucoup d'excuses. Mais le mousquetaire , sans se payer de ses raisons, prit le tems que M. de Viilacerf avait le dos tourné, et lui donna aussi un coup de pied de toute sa force ; après quoi il le pria de l'excuser, disant qu'il l'avait pris aussi pour un de ses amis. L'action a paru fort étrange à tout le monde. M. de Maupertuis' ou M. de Vins ^ a fait mettre le mousquetaire en prison ; mais M. de Boufflers accommoda promptement les deux parties. M. du Boulay se trouve parent de madame Quentin ^ , à ce qu'on dit, et cette parenté ne lui a pas été infructueuse en cette occasion. Tout cela s'était passé sur le petit degré de Versailles , par où le Roi remonte quand il revient de la chasse.

* Le troisième fils d'Edouard Colbert de Viilacerf, surintendant des bâtimens du Roi. Ses deux aine's avaient été' tués à la guerre. Celui-ci était alors capitaine de vaisseau.

^ Voyez la note 2, pag. aSa de ce volume.

^ Jean de Garde , marquis de Vins , lieutenant-général des armées du Roi , alors sous-iieutenant de la première corapagnte des mousquetaires, mort en lySa.

* Voyez la noie, pag. 4o3 de ce volume.

Je fais toujours résolution de vous écrire de longues lettres ; mais je m'y prends toujours trop tard, et il faut que je finisse malgré moi. J'aurai le soin de remercier pour vous M. le comte d' Ajen : ayez celui de bien m'acquitter envers M. le comte d' Ativergne et envers M. de Bonac, de tout ce que je leur dois pour les bontés qu'ils ont pour moi. Adieu, mon cher fils. Je me porte bien, Dieu merci , et toute la famille. Faites aussi bien des remercîmensà M. de l'Estang', pour l'honneur qu'il me fait de songer encore que je suis au monde.

LETTRE XXXYI.

A Versailles, 6 juillet (1698).

J'ÉTAIS si accablé d'affaires lundi dernier , que je ne pus trouver le lems d'écrire ni à M. l'Ambassadeur ni à vous. J'arrivai avant-hier en ce pays-ci, et j'y appris, en arrivant , que le Roi avait chassé M. l'abbé de Langeron, M. l'abbé de Beaumont, neveu de M. deCambrai, et MM. du Puis et de l'Échelle =. La querelle de M. de

' Ancien officier de cavalerie, réfugié, qui était entré dans les gardes du prince d'Orange.

^ Ces quatre personnes étaient attachées à la maison du duc de Bourgogne; l'un des abbés, comme sous-précepteur , l'autre comme lecteur ; du Puis et l'Échelle, comme gentilshommes de la manche. Tous furent enveloppés dans la disgrâce de

444 LETTRES DE IIACINE,

Cambrai est cause de tout ce remue-ménage. On a déjà remplacé les deux abbés depuis que j'ai écrit à M. FArabassadeur, et on a mis en leur place un M. l'abbé Lefèvre ■ , que je ne connais point , et le recteur de l'Université , nommé M. Vitlement ' , qui fit une fort belle harangue au Roi sur la paix. M. de Puységur ^ est nommé pour un des gentilshommes de la manche; je ne sais pas l'autre. Je ne puis vousca-

Fénélcn, et soupçonnes, comme lui, d'inspirer au jeune prince du goût pour la nouvelle doctrine. L'abbe' de Langeron e'tait tendrement aimé de Fénélon , et cette amitié' avait commence' dès leur première jeunesse. L'abbé de Beaumonl, fils de Henri de Beaumont Gibaud , et de Marie de Saiignac , sœur de Fénélon, fut nommé à l'évêché de Saintes en 1716 , et mourut en i744> ^8^ de quatre-vingt-treize ans. N'oublions pas de dire ici à la gloire de Fagon et de Félix , qu'ils furent les seuls qui osèrent élever la voix , devant le Roi , en faveur de l'illustre archevêque de Cambrai.

' Nicolas Lefèvre. On l'alla chercher à l'Hôpital-Général de Paris, où il s'était retiré pour se consacrer au service des pauvres. 11 fut sous-précepteur des enfans de France pendant huit ans, et mourut en 1708 , âgé de soixante-sept ans.

^ Jean Viftement avait été précepteur de l'abbé de Louvois, et sous le règne suivant il fut sous-précepteur du Roi. Il est surtout connu par son désintéressement et sa modestie. Louis XIV et Louis XV ne purent jamais lui faire accepter un seul bénéfice ; il refusa également une place à l'Académie française , et mourut à Dormans sa ville natale , en i73i, âgé desoixanteaeize ans.

"* Jacques de Chastenet de Puységur, qui fut, trente-six ans

cher l'obligation que vous avez à M. le maréchal de Noailles. Il avait sougé à vous, et eu avait même parlé; mais vous voyez bien , par le clioix de M. de Pujségur , que M. le duc de Bourgogne n'étant plus un enfant , on veut mettre auprès de lui des gens d'une expérience consommée , surtout pour la guerre ; d'autant plus que ce sera ce Prince qui commandera l'armée qu'on assemble pour le camp de Compiégne ' , et que M. de Puységur y exercera son emploi ordinaire de maréchal-des-logis de l'armée. Tout le monde a trouvé ce choix du Roi ti"ès-sage , et vous ne devez pas douter qu'on ne lui donne un collègue aussi avancé en âge et aussi expérimenté que lui. Mais vous voyez du moins que vous avez ici des protecteurs qui ne vous oublient point , et que , si vous voulez continuer à travailler et à vous mettre en bonne réputation , l'on ne manquera point de vous mettre en œuvi'e dans les occasions. Vous ne me parlez plus de l'étude que vous aviez commencée de la langue allemande. Vous voulez bien que je vous dise que j'appréhende un peu celte facilité avec laquelle

après , créé maréchal de France , el ensuite chevalier des Ordres du Roi.

' Ce camp, que Louis XIV imagina pour donner à son pelitfils une image de la guerre coûta des sommes immenses, et plusieurs personnes y furent blesse'es. La Cour partit pour Comjjie'gne , le jeudi 28 août, et l'assaut fut donne le samedi i3 septembre. Le maréchal de Boufflers commandait rarmée.

vous embrassez de bons desseins , mais avec laquelle aussi vous vous en déj^oùtez quelquefois. Les belleslettres , où vous avez toujovirs pris assez de plaisir , ont un certain charme qui fait trouver beaucoup de sécheresse dans les autres études. Mais c'est pour cela même qu'il faut vous opiniàlrer contre le penchant que vous avez à ne faire que les choses qui vous plaisent. Vous avez un grand modèle devant vos yeux , je veux dire M. l'Ambassadeur, et je ne saurais trop vous exhorter à vous former là-dessus le plus que vovis pourrez. Je sais qu'il y a beaucoup de sujets de distraction et de dissipation à la Haye ; mais je vous crois l'esprit maintenant trop solide pour vous laisser détourner de votre travail et des occupations que M. l'Ambassadeur veut bien vous donner : autrement il vaudrait mievix vous en revenir, et n'être point à charge au meilleur ami que j'aie au monde.

Je vous dis tout ceci , non point que j'aie aucun sujet d'inquiétude sur vous , étant au contraire très-content de ce qui m'en revient , et surtout des bons témoignages que M. l'Ambassadeur veut bien en rendre ; mais , comme je veille continuellement à tout ce qui pourrait vous faire plaisir, j'ai pris cette occasion de vous exciter à faire de votre part tout ce qui peut faciliter les vues que mes amis pourront avoir pour vous. M. de Torcy a toujours les mêmes bontés pour moi, et la même intention de vous en donner des marques. Je suis chargé de beaucoup de complimens de tous vos petits amis de

ce pays-ci ; je dis petits amis , en comparaison des protecteurs dont je viens de vous parler. Je vous crois d'assez bon naturel pour avoir été fort touché de la mort de M. Mignon ' , à qui vous aviez beaucoup d'obligation. J'ai laissé votre mère et toute la famille en bonne santé , excepté que votre sœur est encore bien sujette à sa migraine. Je crains bien que la pauvre fille ne puisse pas accomplir les grands desseins qu'elle s'était mis dans la tête , et je ne serai point du tout surpris quand il faudra que nous prenions d'autres vues pour elle. Je remercie de tout mon cœur M. de Bonac de la continuation de son sovxvcnir pour moi, et de son amitié pour vovis. Votre mère vous remercie de votre beurre , et craint toujours de vous fiiire de l'embarras.

LETTRE XXXYII.

A Paris, le iG juin (1698).

On m'envoya à Marly la lettre que vous m'écriviez d'Aix-la-Chapelle. J'y ai vu avec beaucoup de plaisir la description que vous y faisiez des singularités de celte ville , et surtout de la procession où Charlemagne assista avec de si belles cérémonies. Je vous crois maintenant de retour au lieu de votre résidence , et je m'attends

* Il avait (lié l'un des premiers maîtres du jeune Racine.

que je recevrai bientôt de vos nouvelles et de celles de M. l'Ambassadeur, qui me néglige un peu depuis quelque tems.

J'arrivai avant-hier de Marly , et j'ai retrouvé toute la famille en bonne sanlé. Il m'a paru que votre sœur aînée reprenait assez volontiers les petits ajustemens auxquels elle avait si fièrement renoncé , et j'ai lieu de croire qvie sa vocation à la religion pourrait bien s'en aller avec celle que vous aviez eue autrefois pour être chartreux. Je n'en suis point du tout surpris , connaissant l'inconstance des jeunes gens, et le peu de fonds qu'il y a à faire sur leurs résolutions , surtout quand elles sont si violentes et si fort au-dessus de leur portée. Il n'en est pas ainsi de votre sœur qui est à Melun. Comme l'ordre qu'elle a embrassé est beaucoup plus doux , sa vocation sera aussi plus durable. Toutes ses lettres marquent une grande persévérance , et elle paraît même s'impatienter beaucoup des quatre mois que son noviciat doit encore durer. Babet paraît aussi souhaiter avec beaucoup de ferveur que son tems vienne pour se consacrer a Dieu. Toute la maison où elle est Taime tendrement , et toutes les lettres que nous en recevons ne parlent que de son zèle et de sa sagesse. Ou dit quelle est fort jolie de sa personne , et qu'elle est même beaucoup crue. Mais vous jugez bien que nous ne la laisserons pas s'engager légèrement , et sans être bien assurés d'une véritable vocation. Vous jugez bien aussi que tout cela n'est pas un petit embarras pour

votre mère et pour moi , et que des enfans , quand ils sont venus à cet âge , ne donnent, pas peu d'occupation. Je vous dirai très-sincèrement que ce qui nous console quelquefois dans nos inquiétudes , c'est d'apprendre que vous avez envie de bien faire , et que vous vous appliquez sérieusement à vous instruire des choses qui peuvent convenir à votre état et aux vues que l'on peut avoir pour vous. Songez toujours que notre fortune est très-médiocre, et que vous devez beaucoup plus compter sur votre travail , que sur une succession qui sera fort partagée. Je voudrais avoir pu mieux faire ; je commence à être d'un âge où ma plus grande application doit être pour mon salut. Ces pensées vous paraîtront peut-être un peu sérieuses ; mais vous savez que j'en suis occupé depuis fort long-tems. Comme vous avez de la raison , j'ai cru même vous devoir parler avec cette franchise à l'occasion de votx'e sœur , qu'il faut maintenant songer à établir '. Mais enfin nous espérons que Dieu , qui ne nous a point abandonnés jusqu'ici , continuera à nous assister et à prendre soin de nous , surtout si vous ne l'abandonnez pas vous-même , et si votre plaisir ne l'emporte point sur les bons sentimeus qu'on a taché de vous inspirer. Adieu , mon cher fils.

* Elle le fut en effet peu de tems après. Le 5 juin de l'anue'e suivante, elle épousa Claude Colin de Moranibeit, aïeul maternel de M. Jacobt; de Naurois. C'est la seule des filles de Racine qui ait ele mariée.

45o LETTRES DE RACINE,

Je vous écrirai une autre fois plus au long. Votre mère vous embrasse de tout son cœur. Ne vous laissez manquer de rien de ce qui vous est nécessaire.

LETTRE XXXYIII.

A Paris, le aôjuin (i6j8).

> OTRE mère s'est fort attendrie à la lecture de votre dernière lettre , où vous mandiez qu'une de vos plus grandes consolations était de recevoir de nos nouvelles. Elle est très-contente de ces marques de votre bon naturel ; mais je puis yous assurer qu'çn, cela vous nous rendez bien justice, et que les lettres que nous recevons de vous font toute la joie de la famille , depuis le plus grand jusqu'au pkts petit. Ils m'ont tous prié aujourd'hui de vous faire leurs compliniens , et votre sœur aînée comme les autres. La pauvre fille me fait assez de pitié par l'incertitude que je vois dans ses résolutions , tantôt à Dieu , tantôt au monde , et craignant également de s'engager de façon ou d'autre. Du reste elle est fort douce , et votre mère est très-contente de la manière dont elle se conduit envers elle. Madelon a eu ces jours passés une petite vérole volante , qui n'aura pas de suites pour. elle. Dieu veuille que les autres ne s'en ressentent pas ! Je crains surtout pour le petit Lionval , qui pourrait bien eu cire pris tout de bon. Il

est très-joli , appiend bien , et , quoique fort éveillé , ne nous donne pas la moindre peine.

J'allai , il y a trois jours , dîner à Auteuil , où se tfouvèrent M. le marquis de la Salle ' , M. Félix et M. Boudin '. M. de Termes y vint aussi , et amena le nouveau musicien M. Destouches ^ , qvii fait encore un autre opéra pour Fontainebleau. Après le dîner, il chanta plusieurs endroits de cet opéra , dont ces Messieurs parurent fort charmés , et surtout M. Despréaux , qui prétendait les entendre fort distinctement ^ et qui raisonna fort, à son ordinaire, sur la musique. Le musicien fut fort étonné que je n'eusse point entendu son dernier opéra. M. Despréaus lui en voulut dire les rai-

' Louis Caillebot, marquis de la Salle, chevalier des Ordres (lu Roi, maître de la garde-robe, mort en 1728. Il s'était distingué au passage du Rhin , où il avait été grièvement blessQ par nos cuirassiers, qui le prirent pour un Hollandais. C'est lui que Boîleau a placé dans ce vers de sa IV^, Epître :

Za Salle , Beringhen , etc.

^ Médecin ordinaire du Roi, et intime ami de Fagon. Ce fut ji qui, pour continuer l'exercice de sa charge, sur l'avis que lui en donna madame de Mairttenon , fut obligé de renoncer au tabac que le Roi avait en aversion.

* André Cardinal Destouches. Il n'avait alors que vingtquatre ans. Son opéra agisse venait d'être joué h Trianon avec le plus grand succès, et lui avait valu la place de surintendant de la musique du Roi. Il s'occupait de la composition XAitiadis de Grèce , qui fut donné au voyage de Fontainebleau.

sons , qui rétonnèrent encore davantage , et peut-être ne le satisfirent pas beaucoup.

La plupart de ces Messieurs me demandèrent fort obligeamment de vos nouvelles , et je leur dis que vous étiez l'homme du monde le plus content. Us n'eurent pas de peine à le croire, connaissant M. lAmbassadeur comme ils font, et le regardant tout à la fois comme le plus aimable et le plus liabile homme qui soit au monde. M. Desjjréaux leur dit combien il avait de plaisir à lire les lettres que vous m'écriviez , et les assura que vous seriez un jour très-digne d'être aimé de tous mes amis. Vous savez que les poètes se piquent d'être prophètes ; mais ce n'est que dans Tenthousiasme de leur poésie qu'ils le sont , et M. Despréaux leur pariait en prose. Ses prédictions ne laissèrent pas néanmoins de me faire plaisir , et de flatter un peu la tendresse paternelle. C'est à vous , mon cher fils, à ne pas faire passer M. Despréaux pour un faux prophète. Je vous lai dit plusieurs fois ; vous êtes à la source du bon sens , et de toutes les belles connaissances pour le monde et pour les affaires.

J'aurais luae joie sensible de voir la maison de campagne dont Aous faites tant de récit, et d'y manger avec vous des groseilles de Hollande. Ces groseilles ont bien fait ouvrir les oreilles à vos petites soeurs et à votre mère elle-même , qui les aime fort comme vous savez. Je ne saurais m'empècher de vous dire qu'à chaque chose d'un peu bon que l'on nous sert sur la table , il

QUATRIÈME UECUEIL. 453

lui échappe toujours de dire : Racine mangerait volontiers d'une telle chose. Je n'ai jamais vu en vérité une si bonne mère , ni si digne que vous fassiez voire possible pour reconnaître son amitié. Au moment que je vous écris ceci , vos deux petites sœurs me viennent apporter un bouquet pour ma fête qui sera demain , et et qui sera aussi la vôtre. Trouverez-vous bon que je vous fasse souvenir que ce même Saint Jean , qui est votre patron, est aussi invoqué par l'Eglise comme le patron des gens qui sont en voyage , et qu'elle lui adresse pour eux une prière qui est dans l'itinéraire, et que j'ai dite plusieurs fois à votre intention? Adieu, mon clier fds. Faites mille amitiés pour moi à M. de Bonac, et assurez M. l'Ambassadeur du respect et de la reconnaissance que ma femme et toute ma famille ont }X)ur lui.

LETTRE XXXIX

A Paris, le 20 juillet (iC()8).

S'il fait aussi beau tems à la Haye qu'il f:iit ici depuis dix jours , je vous tiens le plus heureux homme du monde dans votre maison de campagne. Je suis ravi du bon emploi que vous avez résolu d'y faire de votre tems, et je vous puis assurer que M. de Torcy ne laissera pas échapper les occasions de vous rendre de bons offices.

Comme il estime extrêmement M. l'Ambassadeur , il ajoutera une foi entière aux bons témoignages qu il lui rendra de vous. Je lui al lu votre dernière lettre , aussi-bien qu'à M. le marécbal de Noailles. Ils ont été charmés et effrayés de la description que vous y faites du grand travail et de l'application continuelle de M. l'Ambassadeur. Je lisais , ou , pour mieux dire , je relisais ces jours passés , pour la centième fois , les Epîtres de Cicéron à ses amis. Je voudrais qu'à vos heures perdues vous en pussiez lire quelques-unes avec M. l'Ambassadeur : je suis assuré quelles seraient extrêmement de son goût, d'autant plus que, sans le flatter, je ne vois personne qui ait mieux attrapé que kxi ce genre d'écrire des lettres , également pi'opre à parler sérieusement et solidement des grandes affaires, et à badiner agréablement sur les petites dioses. Croyez que, dans Ci dernier genre , Voiture est beaucoup au-dessous de l'vm et de l'autre. Lisez, par exemple, les Epîtres ad Trebatiuni , ad Mariinn , ad Papyrium-Pœtum , et d'autres que je vous marquerai quand vous voudrez. Lisez même celle de Cœlius à Cicéron : vous serez étonné d'y voir un homme aussi vif et avissi élégant que Cicéron même ; muis il faudrait pour cela que vous evissiez pu vous familiariser ces lettres par la connaissance de l'histoire de ces tems-là , à quoi les Vies de Plutarque vous pourraient aider beaucoup. Je vous conseille de faire la dépense d'acheter l'édition de ces Epîtres par Grsevius, imprimées en Hollande , in-S". ,

depuis dix à douze ans '. Cette lecture est excellente pour un homme qui veut écrire des lettres, soit d'affaires , soit de choses moins sérieuses.

J'irai demain coucher à Auteuil, et j y attendrai le lendemain à souper votre mère avec sa famille, et avec celle de M. de Castigny. Votre sœur est avi lit à l'heure qu'il est, et a ime fort grande migraine. lia pauvre fille en est souvent attaquée , et n'est pa$ dix jours de suite sans s'en ressentir. Elle est rentrée dans sa première ferveur pour la piété ; mais je crains qu'elle ne pousse les choses trop loin : cela est cause même de celte petite inégalité qui se trovive dans ses sentimens , les choses violentes n'étant pas de nature à durer longtems. Le petit Lionval n'a pas manqué de gagner la petite vérole ; mais elle est si légère qu'il n'a pas même gardé le lit , et qvi'il ne s'en lève tous les jours que pkis matin. Comme il faisait extrêmement chaud, on n a pas pris de grandes précautions pour l'empêcher de prendre Tair, et il est déjà presque entièrement hors d'affaire.

Je ferai de petits reproches à M. Despréaux , de ce qu'il n'a pas envoyé à M. T Ambassadeur sa dernière éditiop^ Yous jugez bien qu'il la lui enverra fort vite,

^ Les Epitrcs de Cicéron ad familiares y avec les notes àt Grjevius, ont été imprimées à Amsterdam en iR(j3, cl font partie de la collection des Variornm.

* Il ne parait pas que Bolleaii ail donné une édition compièfc

et vous n'avez qu'à me mander par quelle voie on la lui pourra faire tenir. Votre mère est très-éflifiée de la modestie de votre habit ; mais nous ue vous prescri- " vons rien là-dessus, et c'est à vous de faire ce qui vous convient et ce qui est du goût de M. l'Ambassadeur : surtout ne lui soyez point à charge , et mandez-nous à qui il faudra que nous donnions l'argent dont vous avez besoin. Quand je témoigne à tous mes amis les obligations que vous avez à M. de Bonrepaux , je n'oublie pas de leur marquer celles que vous avez à M. de Bonac, et combien je vous trouve heureux d'être en si bonne compagnie.

A Paris, le 21 juillet (1698).

Ce fut pour moi une apparition agréable de voir entrer M. de Bonac dans mon cabinet, jeudi dex'nier de grand matin ; mais ma joie se changea bientôt en chagrin qviand je le vis résolu à ne point loger chez moi , et à refuser la petite chambre de mon cabinet , que ma femme et moi nous le priâmes très-instamment d'ac-

de ses Œuvres, entre les e'ditioiis de 1694 et de 1701 ; mais en 1697, ilavait fait imprimer, par forme de supplément à l'édition de 1694, ses trois dernières Épîtres, avec une Préface qui se trouve rapportée dans l'édition de 1747 (tomel*'"., pag, 365).

QUATRIÈME KECUEIL. 4^7

cr^pler. Nous recommençâmes nos instances le lendemain et je le menaçai même de vous mander de loger à l'auberge à la Haye , et il était tout prêt de m'accorder le plaisir que je lui demandais ; mais M. Dusson • interposa son autorité , ei; nous disant que nous étions trop loin du quartier de M. de Torcy , qui est aussi le sien j, et quil fallait que lui et M. son neveu fussent toujours ensemble , et sussent à point nommé quand M. de l'orcy arriverait à Paris, pour l'aller trouver toutes les fois qu'il y viendrait. Il a bien fallu me payer, malgré moi , de ces raisons , et vous pouvez vous assurer que ma femme en a été du moins aussi chagrine que moi. Vous savez comme elle est reconnaissante, et comme elle a le cœur fait. Il n'y a chose au monde qu'elle ne fit pour marquer à M. de Bonrepaux le ressentiment qu'elle a de toutes les bontés qu'il a pour vous. Elle est charmée , comme moi , de IM. de Bonac, et de toutes ses manières pleines d'honnêteté et de politesse. Elle sera au comble de sa joie si vous pouvez parvenir à lui ressembler , et si vous rapportez en ce pays-ci l'air et les manières qu'elle admire en lui. Il nous donne de grandes espérances sur votre sujet , et vous êtes fort heureux d'avoir en lui un ami si plein de

' Jean Dusson, lieiitenant-goneral des armées du Roi, qui se dislingua dans la carrière des armes et dans celle des négociations. 11 mourut à Marseille en i-jo5. Il était gendre de la comtesse de Bregy.

Racine vili. 20

/,58 LETTRES DE JlACINE,

])onHe voloulé pour vous. S'il ne nous flatte point , cl si les lémoignages qu'il vous rend sont Ijien sincères , nous avons de grandes grâces à rendre au bon Dieu , et nous espeions que vous nous serez d'une grande conscsl-ition. Il nous assure que vous aimez le travail , que vous ne vous dissipez point , et que la promenade et la lecliu'e sont vos plus grands divertisseniens , et surtout la conversation de M, l'Ambassadeur , que vous avez bien raison de préférer à tous les p'aisirs du monde : du moins je l'ai toujours trouvée telle , et non-seulement moi , mais tout ce qu'il y a ici de personnes do meilleur esprit et de meilleur goût.

Je n'ai osé lui demander si vous pensiez un peu au bon Dieu , et j'ai eu peur que la réponse ne fût pas telle que je l'aurais soubaitée ; mais enfin je veux me flatter que , faisant votre possible pour devenir un par^ fait bonnête bomme , vous concevrez qu'on ne le peut être sans z'eudre à Dieu ce quon lui doit. Vous connaissez la religion : je puis dire même que vous la connaissez belle et noble connue elle est , et il n'est pas possi])Ie que vous ne l'aimiez. Pardonnez si je vous mets quelquefois sur ce cbapili'e ; vous savez combien il me 4ieut à cœur , et je vous puis assurer que, plus je vais en avant, plus je trouve qu'il n'y a rien de si doux, au monde que le repos de la conscience, et de regarder Dieu comme un père qui ne nous manquera pas dans tous nos besoins. M. Despréaux, que vous aimez tant, est plus que jamais dans ces sentimens , surtout depin'.s

(JUATKIÈME RECUEIL. 4%

qu'il a fait son Amour- de Dieu , et je vous puis asi>urer qu'il est trcs-bien persuadé lui-même des vérités dont il a voulu persuader les autres. Vous trouvez quelquefois mes lettres trop courtes; mais je crains bien que vous ne trouviez celle-ci trop longue. Nous vous écrirons , ma femme et moi , et peut-être M. Despréaux même , par M. de Bonac. M. de Torcy m'a dit avec plaisir tous les témoignages avantageux que M. l'Am- ])assadeur lui a rendus de vous , et il s'en souviendra f-a tems et lieu.

LETTRE XLI

A ?«;is. 'e =4 ju'ùle! (iGqS).

M. de Bonac vous dira plus de nouvelles que je ne vous an puis écrire, et même des nôli-es, nous ayant fait l'honneur de nous voir souvent , et de diner quelquefois avec la petite famille. Il vous pourra dire qTi'eîîe est fort gaie, à la réserve de votre sœur, qui fut fort triste le dernier jour qu'il dina chez nous ; mais elle était alors si accablée de sa migraine , qu'elle se jota dans son lit des qu'il Hit sorti , et y demeura Jusqu'au lendemain sans boire ni manger. Je la plains fort d'y être si sujette ; cela même est cause de toutes les irrésolutions où elle est sur l'état qu'elle doit embrasser. Je fais mon possible pour la réjouir ; mais nous me-

46o LETTRES DE RACINE,

lions une vie si relirëe , qu'elle ne peut guères trouver de divertissement avec nous. Elle pi'ëtend qu'elle ne se soucie point de voir le monde , et elle n'a guères d'autre plaisir que dans la lecture , n'étant que foi^t peu sensible à tout le reste. Le tems de la profession de ^Nanette s'avance fort, et il n'y a plus que trois mois jusque-là. Nanette a grande impatience que ce tems-là arrive. Babet témoigne aussi une grande envie de demeurera Variville. Votre cousin le mousquetaire ' , qui l'a été voir , 11 y a trois jours , en revenant de Montdidier , l'a trouvée fort grande et fort jolie. On est touj lurs cbarmé d'elle dans cette maison ; mais nous avons ré.-olu de ne l'y plus laisser qu'un an , après quoi nous la reprendrons avec nous pour bien examiner sa vocation. Pour Fanchon , il lui tarde beaucoup qu'elle ne soit à Melun avec sa sœur Nanette , et elle ne parle d'autre cbose. Sa petite sœur n'a pas les mêmes impatiences de nous quitter , et me paraît avoir beaucoup de goût pour le monde. Elle raisonne sur toutes choses avec un esprit qui vous surprendrait , et est fort railleuse ; de quoi je lui fais souvent la guerre. Je prétends mettre votre petit frère, l'année qui vient, avec M. Roilin , à qvii M. l'Archevêque a confié les petits MM. de NoaiUes '.M. RoUin a pris un logement au collège de

' Un des fils de M. de Romanet, de Montdldicr. ^ Les deux jeunes frères du comte d'Ayen, neveux, ainsi que inij de l'Archevêque de Fr.ris. L'aîné de ces enfans, qui

Laon, près de Sainte-Geneviève, dans le pays latin. 11 a pris aussi quelques autres jeunes enfans. M. d'Ernoton ' notre voisin y voulait mettre son petit-tUs le chevalier , et on en était convenu de part et d'autre ; mais quand ce vint au fait et au prendre , on a trouvé ce petit garçon trop éveillé pour le mettre avec les autres ; de quoi M. d'Ernoton a été fort offensé.

Il faut maintenant vous parler de vos amis. M. Félix. le fils est tel que vous l'avez laissé , attendant sans aucune impatience qu'on le marie. M. son père lui veut donner la fille de M. de Montargis =, à qui on donne cinquante mille écus ; mais madame Félix s'y oppose tête baissée , et pleure dès qu'on lui en pai'le. Elle a pris , je ne sais pourquoi , celte alliance en aversion , et cela jette un peu de froideur dans le ménage. Tous vos confrères les ordinaires du Roi me demandent souvent de vos nouvelles, aussi-bien que plusieurs officiers des Gardes , entre autres M. Pétau ^ , et tous ces Messieurs témoignent beaucoup d'amitié pour vous. M. de Saiut-

avait alors environ douze ans , mourut quatre ans après des suites d'une blessure reçue à l'armée ; l'autre, qui n'avait pas encore neuf ans, mourut à l'âge de vingt ans, de la petite vérole.

' Maître des requêtes.

* L'un des trésoriers des deniers royaux. Voyez la note 2 , pag. 4ï4 ^^ <'e volume.

^ D'une des anciennes familles du Parlement de Paris.

t\62 LETTRES DE RACINE,

Gilles ' s'informe aussi très-souvent de voire sfinSé. 11 n'y a que M. Binet= qui mp paraît fort majestdcux. Je jie sais si c'est par indifférence ou par timidité.

M. de ]^puac vous pourra dire combien M. Despréaux lui témoigna d'amitié pour vous ; mais il attend que vous lui écriviez le premier. Il est lieureux comme un roi dans sa solitude , ou plutôt dans son hùtellcrie d'Auteuil. Je l'appelle ainsi, parce qu'il n'y a point de jour où il n"y ait quelque nouvel écol, et souvent deux ou trois qui ne se connaissent pas trop les uns les autres. Il est heurevix de s'accommoder ainsi de tout le monde. Pour moi , j'aurais cent fois vendu la maison.

Pour nouvelles académiques , Je vous dirai que le pauvre Boyer ^ mourut avant-hier, âgé de quatre-vingtirois ou quatre-vingt-quatre ans , à ce qu'on dit. Ou prétend qu'il a fait plus de cinq cent mille vers en sa vie, et je le crois, parce qu'il ne faisait autre chose. Si c'était la mjde de lirùler les morts , comme parmi les Romains , on aurait pu lui faire les mêmes funérailles qu'à ce Cassius Parmcnsis'*, à qui il ne fallut d'autre

' D'une famille tle Norniantlie , près Je Coiilances. ^ Fils d'un premier valet de chambre du Roi. ■* L'auteur de Jadil/t.

(l'est ce Cassius de Parme,, dont Horace a dit:

Capsis qucm fama est esse librisque Ainbusium propriis. (Satir, X, lib. i, v. 63).

QUATUIEME UtCLEIL. 460

bûcher que ses propres ouvrages, dont on fit un lor( ]jeau feu. Le pauvre M. Boyer est mort fort clir Jliennejncnt : sur quoi je vous dirai en passant., que je dois réparation à la mémoire de la Cbamp-Meslé, qui mourui aussi avec d'assez bons sentimens après avoir renoncr à la comédie , trcs-repenlaute de sa vie passé-.;, maisurtout fort affligée de mourir : du moins M. Despréaus. me l'a dit ainsi , l'ayant appris du cure d'Auteuil , qui l'assista à la mort ; car elle est morte à Au leuil , dans la maison d'un maître à danser , où el)*' était venue prendre l'air. Je crois que c'est M. Fabbii Genesl ' qui aura la place de M. lîoyer : il ne l'ait pas tant de vers que lui , mais il les fait beaucoup meilleurs.

Je ne crois pas que je fasse le vojagc de Complégr.c, ayant vu assez de troupes et de campemens en ma \ic pour n'être pas lente d'aller voir celui-là. Je me réservei-ai pour le voyage de Fonlainebleau , et me reposerai cependant dans ma famille , où je me plais plus

Ce méchant poëte avait été un des assassins de César, clou cîil qu'il fut brûlé dans ub bûcher formé de ses propres ouvrages • par ordre de Quintilius Varus, envoyé par Auguste pour si saisir de sa personne.

' 1! avait déjà donné au théâtre plusieiirs pièces, et entre autres Pénélope ; mais celle de ses tragédies qui a eu le phis de succès, Joseph, ne parut que huit ou dis: ans ;iprei la réception de l'auteur à l'Académie.

que je n'ai jamais fait. M. Je Torcy me paraît trèfplein de bonté pour vous, et je suis persuadé qvril vous en donnera des marques. Dès que le lems sera venu de vous proposer pour quelque chose , M. de Noailles, M. de Bcauvilliers même , seront ravis de s'employer potu' vous dans les occasions , et vous jugez bien que je i.e négligerai point ces occasions lorsqu'elles arriveront , n'y ayant plus rien qui me retienne à la Cour que la pensée de vous mettre en état de n'y avoir plus besoin de moi. Votre mère , qui a vu la lettre que votre sœur vous écrit, dit qu'elle vous y parle des affai- • res de votre conscience ; vous pouvez compter qu'elle l'a fait de son chef, et plutôt pour vous faire apparemment la guerre , que pour autre chose.

M. de Bonac a bien voulu se charger pour vous de trente louis neufs , valant 4^0 liv. , que nous l'avons prié de vous donner'. Je voulais en donner quarante, sur la grande idée qu'il nous a donnée de votre bonne économie ; mais votre mère a modéré la somme , et a cru que c'était assez de trente. Nous avons résolu de donner quatre mille francs à votre sœur Nanette , avec une pension viagère de deux cents francs. Elle n'en sait encore rien ni son couvent non plus ; mais M. l'archevêque de Sens, à qui j'en ai fait confidence, m'a dit

' Ces louis, frappés en vertu de l'édit de 1^89, avaient cours pour i4 liv., et étaient aux mêmes poids et titre que les louis vieux, qu'on n'évaluait que 12 liv. 5 sous.

que cela était magnifique , et m'a répondu que l'on serait content de moi ; il s'opposerait même si je donnais davantage.

Ma santé est assez bonne , Dieu merci , et les grandes chaleurs m'ont entièrement ôté mon rhume ; mais ces mêmes chaleurs m'ont souvent jeté dans de fort grands abattemens , et je sens bien que le tems approche où il faut un peu songer à la retraite ; mais je vous ai tant prêché dans ma dernière lettre , que je crains de recommencer dans celle-ci. Vous trouverez donc bon que je la finisse , en vous disant que je suis trèscontent de vous. Si j'ai quelque chose à vous recommander particulièrement , c'est de faire tout de votre mieux pour vous rendre agréable à M. l'Ambassadeur, et pour contribuer à sa consolation dans les momens où il est accablé de travail. Je mettrai sur mon compte toutes les complaisances que vous aurez pour lui , et je vous exhorte à avoir pour lui le même attachement que vous auriez pour moi , avec cette différence qu'il y a mille fois plus à profiter et à apprendre avec lui qu'avec moi.

J'ai reconnu en vous une qualité que j'estime fort ; c'est que vous entendez très-bien raillerie quand d'autres que moi vovis font la guerre sur vos petits défauts. Mais ce n'est pas assez de souffrir en galant homme les petites plaisanteries qu'on vous peut faire, il faut même les mettre à profit. Si j'osais vous citer mon exemple , je vous dirais qu'une des choses qui m'a fait

ao *

4G6 L I:T T H ES DE R A C î N E ,

le plus (le bien , c'rsl d'aïolr passé ma j'eiinessç avec une société de gens qui se disaient assez volontiers leurs vérités, et qui ne s'épargnaient gucres les uns les autres sur leurs défauts , et j'avais assez de soin de nie corriger de ceux qu'on trouvait en moi , qui étaient en fort grand nombre , et qui auraient pu me rendre assez difficile pour le comaierce du monde. Adieu , mon clier fils. Ecrivez-moi toujours le plus souvent que vous pourrez.

J'oubliais à vous dire que j'appréhende que vovis ne soyez un trop grand acheteur de livres. Outre que la multitude ne sert qu'à dissiper et à faire voltiger de connaissances en connaissances, souvent assez inutiles, vous prendriez même l'habitude de vous laisser tenter de ti.ut ce que vous trouveriez. Je me souviens toujours d'un passage des Offices de Cicéron , que M. Nicole me citait souvent pour me détourner de la fantaisie d'acbeter des livres : fion esse emaccm, vectigal est. « C'est » un grand revenu , que de n'aimer point à acheter. » Mais le mol d'emacef?i est très-beau , et a un grand sens. Votre tante de Port-Royal prie bien Dieu pour vous , et est fort aise de savoir que vous aimez à vous occuper. Elle m'a dit de vous faire ses complimens. Assurez de mes resp cts M. le comte d'Auvergne , et ne lui laissez pas ignorer la reconnaissance que j'ai de toutes les bontrs qu il a pour vous et pO';r moi.

Je m'imagine que vous ouvrirez de fort grands yeux, truand vous verrez pour la première fois le roi d'An-

QUATKIÈME RECUEIL. 4^)7

gleterre '. Je sais conil)ien les grands hommes excitent voire attention et votre curiosité. Je m'attends que vous me rendrez bon compte de ce que vous aurez vu.

Le 27 jui.lct.

Depuis celte lettre écrite, j'en ai reçu une de vous, où vous me mandez l'accident qui vous est arrivé. Vous avez beaucoup à remercier Dieu d'en être échappé à si bon marclié; mais en même tems cet accident vous doit faire souvenir de deux choses : l'une , d être plus circonspect que vovis n'êtes , d'autant plus qu'ayant la vue basse, vous êtes obligé plus qu'un autre à ne rien faire avec précipitation ; et l'autre, qu'il faut être toujours en état de n'être point surpris parmi tous les accideus qui nous peuvent arriver quand nous y pensons le moins.

Pour voire habit , je suis fâché qu'il soit fait , et Ion vous envoie une veste qui aurait pu vous faire honneur ; mais elle ne sera pas perdue. Vous ne demandiez que deux cents francs , en quoi je loue voire retenue; M. de Bonae vous en porte plus de quatre cents. Quand vous en aurez besoin , j'aurai recours à M. de Montargis , avec qui il n'y aura pas tant à perdre qu'avec le banquier dont vous parlez.

* Quoique Guillaume III fût Roi d'Angleterre depuis 1688, Oïl ne lui avait donné en France, jusqu'à la paix de Riswick, que le nom de prince d'Orange. A son passage à la Haye, en iGqS, il fut saîué par l'Ambassadeur de Fiance , qui lui pi e'seiltii le jcuce Racine.

418 LETTKES DE RACINE,

Vous avez bien de l'obligation à M. de Bonac de tout le bien qu'il a dit ici de vous. Il n'aurait pas plus d'amitié pour son propre frère , qu'il ne paraît en avoir pour vous. Je ne doute pas que vous ne kii rendiez la pareille.

Votre mère vient de Saint-Sulpice , où elle a rendu le pain béni. Si vous n'étiez pas si loin , elle vous aurait envoyé de la broiche ; mais M. de Bonac en mai>gera pour vous.

LETTRE XLII

APails, le i*"'. août (l6<)f).

Je vous écris seulement quatre lignes , à l'occasion d'un des courriers de M. de Bonrepaux , qvii part aujourd'hiii. Ladernièreletlrequevous avez reçuedemoi était si longue , que vous ne trouverez pas mauvais qvie celleci soit fort courte. J'ai été bien aise d'apprendre que l'entrée de M. l'Ambassadeur était reculée ; ainsi vous aurez le tems de vous parer de la veste que votre mère vous a envoyée. Il ne s'est rien passé de nouveau depuis le départ de M. de Bonac , que la querelle que M. le Grand-Prieur' a voulu avoir avec M. le prince de Conti à Meudon. M. le Grand-Prieur s'est tenu of-

* Philippe de Vendôme, frère puiné du fameux duc^^e Vendôme, était né en i655, et mourut en 1727.

QUATUIÈME RECUEIL. 4^9

fcnsé de quelques paroles très-peu offensantes que M. le prince de Conti avait dites , et le lendemain, sans qu'il fût question de rien , il le vint aborder dans la cour deMeudon, le chapeau sur la tête et enfoncé jusqu'aux yeux , et lui parla comme s'il voulait tirer raison de lui des paroles qu'il lui avait dites. M. le prince de Conti le fit souvenir du respect qu'il lui devait; M. le Grand- Prieur répondit qu'il ne lui en devait point. M. le prince de Conti lui parla avec toute la hauteur, et en même tems avec toute la sagesse dont il est capable. Comme il y avait là beaucoup de gens , cela n'eut point alors d'autre suite ; mais Monseigneur , qui sut la chose un moment après , et qui se sentit fort irrité contre M. le Grand-Prieur, envoya M. le marquis de Gêvres ' pour en donner avis au Roi , et le Roi sur-le-champ envoya chercher M. de Pontchartrain , à qui il donna ses ordres pour envoyer M. le Grand-Prieur à la Bastille. Cette nouvelle a fait un fort grand bruit , et je ne doute pas que M. l'Ambassadeur , à qui on l'aura mandée plus au long , ne vous en apprenne plus de particularités. Tout le monde loue M. le prince de Conti et plaint M. de Vendôme , qvii sera vraisemblablement très-affligé de cette aventure.

' Bernard-François Potier, fils aîné du duc de Gévres. Le marquis «de Gèvres exerçait la charge de premier gentilhomme de la Chambre, dont il avait alors la survivance depuis près de trente ans.

A^oti'e Dîère et toute la petite famille vous fait ses complimeus. Votre sœur deniande conseil à tous ses directeurs sur le parti qu'elle doit prendre, ou du monde ou de la religion; mais vous jugez bien qvie, quand on démande de semblabli-s conseils , c'est qu'on est déjà déterminé. Nous chercbons très-sérieusement , votre mère et moi , à la bien établir ; mais cela ne se trouve pas du jour au lendemain. A cela près , elle ne nous fait aucune peine , et elle se conduit avec nous avec beaucoup de douceur et de modestie. Adieu , mon cber tîls. Je n'ai autre chose à vous recommander, sinon de continuer à faire comme on m'assure que vous faites.

J'ai résolu de ne point aller à Compiégne, ou je n'aurais guères le lems de faire ma covir. I^e Roi sera toujours à cheval , et je n'y serais jamais. M. le comté d'Aycn est pourtant bien fâché que je n'aille pas voir son régiment, qui sera fort magnifique. On me deniande souvent de vos nouvelles. Quand vous écrirez a M. Félix le fils, ne lui parlez point de l'affaire de M. deMonfargis '. Je vous exhorte à écrire à M. Despréaux par la première occasion que vous trouverez.

' Celle dont il est question dans la lettre XIJ, pag. 4^i.

QUATiilÈME RECUEIL. 4; l

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LETTRE XLIII

A Paris, le l8 aoiU (iG:i8).

J'avais résolu d'écrire vendredi dernier à M. rAml)assadeur et à vous , mais il se trouva que c'était le jour de l'Assomption , et vous savez qu'en pareils jours un père de ramille comme moi est trop occupé , surtout le malin, iour avoir le tems d'écrire des leltres. Votre mère est "ort aise que vous soyez content de la veste qu elle vous 1 envoyée. Si elle avait su la couleur de votre habit , îîle vous aurait acheté xme éloffe qui vous aurait mieux convenu ; mais vous dites fort bien que cette étîilfe ne ous sera pas inutile , et vous servira pour un autre labit. Votre mère vous remercie de la bonne volonté [ue vous avez de lui apporter une robe-de-cliambre [uand vous viendrez en ce pays-ci , mais elle ne veut oint d'étoffe d'or.

On novis manda ava')t hier de Melnn, que votre sœur Manette avait une grosse fièvre continue avec des relovdilemens. JNousen attendons des nouvelles avec beauiQup d'inqu'élude , et votre mère a résolu d'y aller elleûême au premier jour. Vous voyez quavec une si ;rosse famille on n'est pas sans embarras, et qu'on n'a >as trop le tems de respirer , une affaire succédant iresque toujovu's à une autre , sans compter la douleur e voir souffrir les personnes qu'on aime.

Je fis hier vos complimens à M. Despréaux, et je lui montrai la lettre où vous me mandiez le bon accueil que vous a fait le roi d'Angleterre. Je suis fort obligé à M. l'Anjbassadeur , et de vous avoir assuré ce bon traitement , et d'en avoir bien voulu rendre compte au Roi. M. de Torcy me promit de se servir même de cette occasion pour vous rendre de bons offices. M. Despréaux est fort content de tout ce que vous écrivez du roi d'Angleterre. Vous voulez bien que je vous dise en passant, que , quand je lui lis quelqu'une de vos lettres, j'ai soin d'en retrancher les motsd'/«, de là et de ci , que vous répétez jusqu'à sept ou huit fois dans une page. Ce sont de petites négligences qu'il faut éviter , et qui sont même aisées à éviter. Du reste , nous sommes très-contens de la manière naturelle dont vous écrivez , et du bon compte que vous rendez de tout ce que vovis avez vu.

M. de Torcy me montra le livre du Pur Amour ' , que M. l'Ambassadevir lui a envoyé ; mais il ne put me le prêter , parce qu'il avait dessein de le faire voir à M. de Noailles. Cette affaire va toujours fort lentement à Rome, et on ne croit pas qu'elle soit encore jugée de detix mois -.

' C'était un livre qui venait de paraître en Hollande , en faveur de la nouvelle doctrine du quiétisme.

^ Elle ne le fut que sept mois après, par le Rrcf d'Innocent XII , du 12 mars 1G99 , qui condamna le livre des Maximes

M. de Bonac est trop bon d'être si content de nous ; j'aurais bien voulu faire mieux pour lui témoigner toute l'estime qvie j'ai pour lui , laquelle est beaucoup augmentée depuis que j'ai eu l'honneur de l'entretenir à fond, et que j'ai découvert non-seulement toute la netteté et toute la solidité de son esprit , mais encore la bonté de son cœur, et la sensibilité qu'il a pour ses amis.

Je mande à M. l'Ambassadeur que je n'irai point à Corapiégne , et que je me réserve pour Fontainebleau ; ainsi j'aurai tout le tems de vous écrire , et il ne se passera point de semaine que vous n'ayez de nos nouvelles.

Vous ne m'avez rien mandé de M. de ïallard '. A-t-il logé chez M. l'Ambassadeiu^ ? Comment est-on content de lui ? On m'a dit qu'il logerait à Utrecbl pendant

des Saints , Je Fénélon , et notamment vingt-trois propositions extraites de ce livre.

' Camille d'Hoslun , comte de Tallard , qui fut depuis maréchal de France, et qui était alors lieutenant-général des armées du Roi , fut envoyé pour traiter avec l'Empereur , le Roi d'Angleterre et les Etats - Généraux , de la succession future de Charles II, Roi d'Espagne. Sa négociation produisit le traité du 6 octobre 1^98, qui assurait cette couronne à Joseph-Ferdinand , fils du duc de Bavière ; traité qui ne put avoir d'effet, ce jeune Prince étant mort quatre mois après. Ce fut à cette époque que Jean -Baptiste Rousseau s'attacha au comte dt> Ta'Iard, en qualité de secrétaire.

474 LETTRES DE KACINE,

que le roi d'Angleterre sera à Loo. Faites bien cUs amitiés au fils de milord Montaigu '. Je vous conseille même d'écrire au milord son père si M. l'Ambassadeur le juge à propos , et de le remercier des honnêtetés qu'il vous a fait faire par son fils. Vous lui en pourrez mander tout le bien que vous m'en dites. Je lui ferai aussi réponse au premier jour. Adieu , mon cher fils.

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LETTRE XLIV

A Paris , le 5l aoùl (t6g8).

J'avais déjà vu dans la Gazette toutes les magnificences de M. l'Ambassadeur ; mais je n'ai pas laissé de prendre tm graud plaisir au récit que vous m'en avez fait. J'ai tremblé pour vous de toutes ces santés qu'il vous a fallu boire, et je m'imagine que , malgré toutes vos précautions , vous n'êtes pas sorti de table avec la têlo aussi libre que vous y étiez entré. Nous \imes , il y a huit jours, une autre entrée, ma femme, votre sœur

' Edouard INIontaigu avait résidé en France comme ambassadeur d'Angleterre, et s'e'tait lie', pendant son se'jour, avec les gens de lettres les plus dislinguts. Elisabeth Montaigu sa sœur, veuve de Daniel Ilarvey , mort Ambassadeur d'Angleterre à Constrinlinople, étant venue le voir à Paris en i683 , La Fontaine fit pour celte dame la fable du Renard anglais.

^ t moi , bien malgré nous. C'était celle des ambassadeurs de Hollande , que nous trouvâmes dans la rup Saint-Antoine lorsque nous y pensions le moins, et il ïious fallut arrêter , pendant plus de deux heures , dans un même endroit. Les carrosses et les livrées me parurent fort belles ; mais je vois bien par votre récit et par celui de la Gazette de Hollande , que votre entrée était tout autrement superbe que celle-ci.

I*^*^. septembre, cltiq heme-^ du rr.rillD.

J'avais hier commencé celle leltre dans le dessein de la faire plus longue; mais M. Boilcau le Dojen me vint prendre pour aller à Aulcuil voir M. Despréaus., qui avait eu un accès de fièvre. Un autre accès le reprit pendant que nous étions chez lui ; mais comme ce n'est qu'une fièvre intermitlente et fort légère , il s en tii'era aisément par le quinquina , auquel il a , comme vous savez, grande dévotion. Pour moi , je vais dans ce moment me remettre dans mon lit pour prendre médecine. Yolre mère et tout le monde vous salue. Votre sœur Nanelte se porle mieux , et a été reçue par sa communauté à faire profession dans deux mois; ce qui la console de tous ses maux. Adieu , mon cher fils. Je vous écrir;ii plus au long la première fois.

L'abbé Gcnest a été élu à l'Académie à la place de Bojer. "Votre cousin l'abbé du Pin ' a eu des voix pour

' Louis Ellies du Pin, conn i principalement par sa Biblio-

lui , et pourra l'être une autre fois , tle quoi il a grande envie. J'ai donné ma voix à l'abbé Gencst, à qui j'élais engagé.

LETTRE XLV

A Pa-.is, le 12 septembre (iCgS)-

Je ne vous écris qu'vm mot pour vous dire seulement des nouvelles de ma santé et de celle de toute la famille. J'ai encore été un peu incommodé de ma colique depuis le dernier billet que je vous ai écrit , mais n'en soyez point en peine : j'ai tout sujet de croire que ce n'est rien , et que les purgations emporteront toutes ces petites incommodités. Le mal est qu'il me survient toujours quelque affaire qui m'ôte le loisir de penser bien sérieusement à ma santé.

Votre mère revint bier au soir de Melun , où elle a laissé votre sœvir Nanelte parfaitement guérie , et trèsaise d'avoir été admise à la profession , par toute la communauté , avec des agrémens incroyables. Cette cé-

iheque universelle des Auteurs ecclésiastiques , en cinquante-sept volumes in-8°. Sa parente avec Racine se trouve expliquée dans la note , pag. 89 de ce volume. Il ne fut point de l'Académie française , et mourut en 1719, après avoir essuyé' la persécution et l'exil dans l'affaire du cas de conscience.

j émonie se fera vers la fin d'octobre, pendant le voyage «le Fontainebleau. Nous lui donnons cinq mille francs en argent et deux cents livres de pension viagère. TVous pensions ne donner en argent que quatre mille francs , mais votre tante ' a si bien cbicané, qu'il nous en coûtera cinq mille , tant pour lui bâtir et meubler une cellule , que pour d'autres petites choses qui iront au moins à mille francs, sans compter les dépenses que le voyage et la cérémonie nous coûteront.

Nous songeons aussi à marier votre sœur , et si une affaire dont on nous a parlé réussit , cela se pourra faire cet hiver , sinon nous attendrons quelque autre occasion. Elle est fort tranquille là-dessus , et n'a ni vanité, ni ambition, et j'ai tout lieu d'être content d'elle.

J'ai pensé vous marier vous-même sans que vous en sussiez rien , et il s'en est peu fallu que la chose n'ait été engagée ; mais quand c'est venu au fait et au prendre , je n'ai point trouvé l'affaire aussi avantageuse qu'elle paraissait : elle le pourra être dans vingt ans , et cependant vous auriez eu un peu à souffrir , et vous n'auriez pas été fort à votre aise. Je n'aurais pourtant rien fait sans prendre avis de M. l'Ambassadeur, et sans avoir votre approbation. Ceux de mes amis que j'ai consultés m'ont dit que c'était vous rompre le cou , et empêcher peut-être voire fortune que de vous marier si jeune , en vous donnant un établissement si médio-

' L'Abbesse de Port-Royal-cles-Cbarnps.

47^ LLITULS DE KACtxN'E,

cre, quoiqu'il y eut des espérances de retour dans vingt ans, comme je vous ai dit. Je ne vous aurais même rien mandé de tout cela , si ce n'était que j'ai voulu vous faire voir combien je songe à vous. Je tâcherai de faire en sorte que vous soyez content de nous , et nous vous aiderons en tout ce que nous pourrons. C'est à vous de votre côté à vous aider aussi vous-même , en continuant à vous appliquer sérieusement , et en donnant à M. l'Ambassadeur toute la satisfaction que vous pourrez. Je vous manderai une avitre fois , pour vous divertir , le détail de l'affaire qu'on m'avait proposée. Tout ce que je vous puis dire , c'est que vous ne connaissez point la personne dont il s'agissait , et que vous ne l'avez jamais vue. C'est même une des raisons qui m'a fait aller bride en main, puisqu'il est juste que votre goût soit aussi consulté. Adieu, mou cher lils. J'ai été témoin dans tout cela de l'extrême amitié que votre mère a pour vous , et vous ne sauriez en avoir trop de reconnaissance. Faites bien des compliraens povir moi à M. l'Ambassadeur. Je ne lui écris point aujourd'hui, et j'attends à lundi prochain. Je suis toujours convaincu de plus en plus que ses affaires iront bien. M. de Gavoie sera ici de retour lundi prochain : on dit qu'il s'est fort bien trouvé des eaux. Je vis hier madame la comtesse de Grammont et madame de Ca} lus qui y avaient dîné. Jetais aussi invité à cediner; mais j avais eu la colique toute la nuit , et je n'y allai que l'aprèsdinée.

QUATIiiEME RECUEIL. 479

Vous n'êtes pas îe seul à qui il arrive des aventures. Votre mère et votre soeur me vinrent chorclier , il y a huit jours , à Auteuil où j'avais diné. Un orage épouvantable les prit conirae elles étaient sur la chaussée. La grêle , le vent et les éclairs firent une telle peur aux chevaux , que le cocher n'en était plus maître. Votre sœur, qui se crut perdue, ouvrit la portière et se jeta à bas sans savoiji' ce qu'elle faisait, l-e vent et la grêle la jetèrent par terre et la firent si bien rouler , qu'elle allait être jetée a bas de la chaussée sans mon laquais qui courut après , et qui la retint. On la remit dîins le carrosse loirte trempée et tout effrajée. Elle arriva à Auteuil dans ce bel état. M. Despréaux fit vile allumer un grand feu ; mademoiselle de Freschevillc lui prêta une chemise et vm habit ; M. liCverrier lui donna de la rcine-d' Hongrie ; nous la ramenâmes à Paris à ia lueur des éclairs , malgré M. Despréaux qui voulait la retenir. Elle se mit au lit en arrivant, et y dormit douze heures durant , après quoi elle se trouva en très-bonne santé. Il a fallu lui acheter d'autres jupes , et c'est là tout le plus grand mal de son aventure. Adieu, mon cher fils. Je ne vous mande point de nouvelles ; M. Dusson m'a dit qu'il manderait tout ce qu'il eu sait. Mille amitiés à M. de Bonac.

48o LETTRES DE RACINE,

LETTRE XLVI

A PaTis , ig feptenibie (1698).

J 'ai enfin rompu entièrement , avec l'avis de tous mes meilleurs amis , le mariage qu'on m'avait proposé pour vous. On vous aurait donné une fille avec quatre-vingtquatre mille francs ; elle en a autant ou environ à espérer après la mort de père et de mère ; mais ils sont encore jeunes tous deux , et peuvent au moins vivre une vingtaine d'années ; l'un ou l'autre même pourrait se remarier ; ainsi vous couriez risque de n'avoir trèslong-tems que quatre mille livres de rente, charge peut-être de huit ou dix eu fans avant que vous eussiez trente ans. Vous n'auriez pu avoir ni chevaux ni équipage : les habits et la nourriture auraient tout absorbé. Cela vous détournait des espérances que vous pourriez assez justement aA^oir par votre travail , et par l'amitié dont M. de Torcy et dont M. de Bonrepaux vous honorent. Ajoutez à cela l'humeur de la fille , qu'on dit qui aime le faste , le monde et tous les divertissemens du monde, et qui vous aurait peut-être mis au désespoir par beaucoup de contrariétés. Tout ce que je vous puis dire , c'est que des personnes fort raisonnables , et qui nous aiment , nous ont embrassés très-cordialement , ma femme et moi , quand elles ont su que je m'étais débarrassé de celte affaire. J ai tout lieu de croire

QUÂTIllÈME RLCUEIL. 481

«jii'en vous faisant part du peu de ])ien et du revenu que Dieu nous a donné , vous serez cent fois plus lieureus. et plus en état de vous avancer , que vous ne l'auriez élé. Je ne vous nomme point les personnes qui m'avaient fait cette proposition ; vous ne les connaissez guères que de nom; je vous prie même de ne les point deviner : je ne dois jamais manquer de reconnaissance pour la bonne volonté qu'ils m'ont témoignée en celle occasion. Votre mère a été dans tous les mêmes sentimens que moi ; elle doutait même que vous eussiez voulu entrer dans cette affaire, parce qu'elle vous a souvent entendu dire que vous voidioz travailler à votre fortune avant q\ie de songer à vous marier. Soyez bien persuadé que nous ne vous laisserons manquer de rien, et que je suis dans la disposition de faire pour vous, étant garçon , les mêmes choses que je prétendais faire en vous mariant. Ainsi abandonnez-vous à Dieu premièrement , à qui je vous es,liorto de vous allacber plus que jamais ; et après lui , reposez-vous sur laraitié que nous avons pour vo'.ts , qui augmente tous tes jours beaucoup par la persuasion où nous sommes de de vos bonnes inciinalions, cl de 1 envie que vous avez de vous occuper et de vivre eu lionnète homme.

Votre mère mena hier à la foire toute la petite famille. IjC petit Lionval eut belle peur de l'éléphant, et frl des cris effroyaldes quand il le vit qui meltait sa trompe dans la poche du laquais qui le tenait par la main. Les petites filles ont élé plus hardies, et sont re- A'«r />/(". vjir. at

482 LETTRES DE RACIÎSE,

venues cliargées de poupées dont elles sont charmées. Fanclion a été un peu malade ces jours passés ; votre sœur aînée est en bonne sauté. Pour moi , je ne suis pas entièrement hors de mes coliques , et je diffère pourtant toujours à me purger.

Je ne sais point ce que c'est que Y Histoire du Jansénisme ' dont vous me parlez , ni si c'est pour ou contre les gens que nous estimons ; mais je vous conseille de ne témoigner aucune curiosité là-dessus, afin qu'on ne puisse pas vous nommer en rien. Quand la chose sera imprimée , je prierai M. de Torcy d'en faire venir quelques exemplaires.

\ ous voulez bien que je vous fasse une petite critique sur un mot de votre dernière lettre. Il en a agi avec toute la politesse du monde.; il faut dire : Il en a usé. Oa ne dit point il en a bien agi ^ et c'est une mauvaise façon de parler. Adieu , mon clicr fils. Voire mère et tout le monde vous salue. Mes complimens à M. de Bonac.

' ' C'était \ Histoire abrégée du Jansénisme, imprimée à Cologne en 1698, alliibue'c par quelques-uns à Jacques Fouilloii, et p^îr d'autres à Jean Louait, en société avec mademoiselle de Joacoux. Celle qui fut écrite en latin par Leydecker avait paru trois ans auparavant , et celle du Dosn Gabriel Gerberon ne parut qu'en ij'oo.

LETTRE XLVII

A Paris, le ô ocloljie (iGgS).

J'ai la lête si épuisée de tout le sang qiron m'a tiré depuis ciiiq ou six jours , qvie je laisse à ma femme le soin de vous éei'ire de mes nouvelles. Ne soyez cependant en aucune inquiétude pour ma santé ; elle est , Dieu merci, beaucoup meillcLirc, et j'cspcre être en état d'aller dans luiit jours à Fontainebleau. Yous savez ma sincérité, et d'ailleurs je n'ai aucune raison de vous déguiser l'état où je suis. Faites bien mes complimens à M. l'Ambassadeur et à M. de Bonac. Soyez tî'anquille , et songez un peu au bon Dieu.

( Madame Racine continue. )

La colique de votre père s'était Ijeaucoiip augmentée avec des douleurs insupportables , avec de la fièvre qui était continue , quoiqu'elle ne fût pas considérable. Il a fallu tout de bon se mettre au lit , et l'on a été obligé de saigner votre père deux fois , et faire d'autres remèdes dont il n'est pas tout-à-fait debors. Le principal est qu'il a eu une bonne nuit, et qu'il est ce malin sans fièvre, et qu'il ne lui reste plus de sa colique qu'une douleur dans le côté droit quand on y toucbc ou que votre père s'agite.

4^4 LETTUES DE RACINE,

Votre père est fort content des réflexions que vous faites dans vos lettres au sujet de rétablissement que nous avons été sur le point de vous donner. Votre tante de Port-Rojal en a été aussi fort satisfaite ; mais , par votre seconde lettre, il nous a paru que le bien que cette fille vous apportait avait fait un peu trop d'im^ pression sur votre esprit, et que vous n'aviez pas assez pensé sur ce que votre père vous avait mandé de l'iiumeur de la personne dont il s'agissait. Je vois bien , mon fils, que vous ne savez pas de quelle importance cela est pour le repos de la vie. C'est pourtant la seule raison qui nous a fait rompre. Pour moi , j'avais encore une l'aison qui me tenait bien au cœur , c'est que la demoiselle était rousse. Au reste , ne croyez point que nous ayons appréliendé de nous incommoder ; cela ne nous est pas tombé daus l'esprit , et d'ailleurs il ne nous m coûtait guères plus qu'il nous en coûtera pour vous faire subsister, \otre père est si content de vous , qu'il fera toutes choses afin que vous soyez content de lui , pourvu que vous soyez honnête homme , et que vous viviez d'une manière qui réponde à l'éducation que , nous avons tâché de vous donner.

Votre père est bien fâché de la nécessité où vous nous marquez être de prendre la perruque; il reuiet cette affaire au conseil que vous donnera M. i'Ambasî.adeur. Quand votre père sera en bonne santé , il en- A erra quérir M. Marguery pour vous faire une perruque selon que vous souhaitez. Madame la comtesse de

QUATRIÈME II ECU El L, //^^-^

Grammont est bien fâchée, pour vous, que vouspeidic? ragrément que vous donnaient vos cheveux.

J'ai été à Mekm, comme votre père a pu vou» le mander. J'ai trouvé Nanelte fort bien rétabhc ctil)Ien contente. Elle a souhaité que je lui meublasse sa cellule ; ce que j'ai fait. Votre sœur lui a envoyé son Bré- \iaire ; il lui conviendra mieux qu'à elle , qui apparemment choisit un état où elle n'aura pas de i^éviairp à dire. Vous avez oublié que vous lui devez tme réponse ; elle ne vous en fait pas moins ses complimens , ainsi que les petites et Lionval. M. Willart ' a été voir Babet; il dit qu'elle est presque aussi grande que votre soeur. Elle dit toujours qu'elle ne veut point revenir avec nous.

J'ai pris la plume à votre père pour vovis écrire . parce qu'il est dans son lit ; il a voulu seulement commencer celte lettre , afin que vous ne vous figurassiez point qu'il est plus mal qu'il est. Adieu , mon cher fils. J'espère qu'au premier ordinaire votre père sera tn état de vous écrire tout-à-fail. Songez à Dieu , et à gagner le ciel.

' Voyez la noie i, pag. 35^ de ce volume.

LETTRE XLYIII.

( Commencée par madame Racine. )

J E vous écris , mon clier fils , auprès de votre père , qui le voulait faire lui-même : je l'en ai empêché , parce qu'il est fort fatigué de l'émétique qu'on lui a fait prendre , et qui a eu tout le succès qu'on en pouvait espérer , de manière que les médecins disent qu'il n'y a plus qu'à se tenir en repos , n'ayant plus rien à craindre. N'ayez point d'inquiétude sur lui : la sienne est que vous ne preniez quelque parti précipité qui vous détournerait de vos occupations , et ne lui serait d'aucun soulagement. Il espère vous écrire vendredi et à i\I. l'Ambassadeur , dont il s'ennuie de ne point recevoir de nouvelles. On conseille fort à votre père de prendre ici des eaux de Saint-Amand , en attendant le printcms où il ira les prendre sur les lieux avec M. Félix. Je les accompagnerais, et ce serait une Joie parfaite si le tems de M. l'Ambassadeur se trouvait d'accord avec le nôtre , croyant bien qu'il vous y amènerait avec lui. M. Finot' prétend fort bien cormailre le

' Si l'on en croit une satire du tems, inlilulée Ze maréchal Je Luxemltourg au lit de lu mort , ce Finot passait poiir un des m-édecins les plus ignorons de Paris,

QUATRIÈME KECUEU. 4^7

lempéraraeiit de M. l'Ambassadeur ; il dit qfu'autant il a mal fait d'aller à Aix-la-Chnpelle, autant il est absolument nécessaire qu'il aille , des le premier beau tems, à Saint- Amand. 11 se prépare à écrire là-dessus à M. Fagon.

( Racine continue. )

J'embbasse de tout mon cœur M. l'Ambassadeur. Quoiqu'il ne soit nullement nécessaire que vous me veniez voir, si néanmoins M. l'Ambassadeur avait, dans cette occasion , quelque dépêche un peu importante à faire porter au Roi, il se pourrait faire que M. l'Ambassadeur tournerait la chose d une telle manière que Sa Majesté ne trouvei'ait pas hors de raison qu'il vous en eût chargé. Dites-lui seulement ce que je vous mande, et laissez-le faire. Adieu, mon cher fils. J'ai bien songé à vous , et suis fort aise que nous soyons encore en état de nous voir , s'il plaît à Dieu.

( Madame Racine reprend. )

Ne vous étonnez pas si l'écriture de votre père n'est pas bonne : il est dans son lit ; sans cela , il écrirait à l'ordinaire. Adieu , mon Gis. Je vous embrasse , et suis toute à vous.

Ce G oclobre, joiu de S. Bi'uno, votre ancien paUon '.

* Le jeune Racine avait songe' à se faire cliarlieui:. ^'oycz la lettre XXXYII.

4<S8 LE1TKE5 DE RACISE,

LETTRE XLIX

( Commentée par madame nacitie. )

A Paris , le i5 orlolirp (163?).

Votre pore el moi som;iies en peine tic votre sauté et «le celle de M. l'Ambassadeur , y ayant quinze jours que lions n'avons reçu de vos nouvelles. Votre père croit que vous aurez été à Amsterdam ; il croit aussi quelquefois que vous avez pris le parti de venir faire un tour ici ; mais il serait fâché que vous eussiez pris celte résolution sur la lettre que je vous ai écrite , puisque les médecins le croient sans péril ; ils disent seulement ([ue sa maladie pourra être longue. Il conserve toujours luie petite fièvre ; mais la douleur de coté est beaucoup diminuée. Nous avons passé hier une partie de l'aprcsdlnée sur la terrasse à nous promener , ainsi vous voyez que votre père est en meilleure disposition. Pour le voyage de Fontainebleau, il n'y faut plus songer, La profession de votre sœur nous embarrasse ; mais il faudra bien qu'elle souffre avec patience ce retardement. Vos sœurs vous font mille amitiés. Je vous prie fie témoigner à M. l'jVmbassadeur la peine où nous sonum s de ne poiut recevoir de ses nouvelles, en l'assurant de ma reconnaissance de toutes les bontés qu'il a pour

vous. Faites mes complimens à M. tle Bonac , et me croyez , mon fils , toute à vous.

(^Racine continue.')

Je me porte beaucoup mieux , Dieu merci. J'espère vous écrire , par le premier ordinaire, une longue lettre, qui vous dédommagera de toutes celles que je ne vous ai point écrites. Je suis fort surpris de votre long silence et de celui de M. l'Ambassadeur ; peu s'en faut que je ne vous croie tous plus malades que je ne l'ai été. Adieu , mon cber fils. Je suis tout à vous.

A Paiio, le it ot,;obie(i(i3S).

lliiNFiiv, mon cher fils, je suis, Dieu merci, absolument s.ins fièvre depuis cinq ou six jours. On m'a déjà purgé une fois , et je m'en suis bien trouvé, et j'espère que je n'ai piusqn'un;^ médecine à essuyer. J^'ai pourtant la lêle encore bien l'aibîe , la saison n'est pas^i>rt propre poiu* les convale-cens , et ils oit dordlnaire b<^aucoup de peiiie en ces tems-ci à se rét.ibiir. Ma maladie a été considérable ; mais vous pouv^'z compter que je ne vous ai point trompé , et que , lorsque je vous ai mandé qu'elle élait sans péril , c'est que , dans tes tems-ià , on m'assurait qii'ello l'éiait en eLTet. Ji- suis fort aise que vous n'ayez point fait de >oyagc en ce pays-ci ; il au-

4^0 LETTRES DE KACINE,

rait été fort inutile , vous aurait coûté beaucoup , et vous aurait détourné du train où vous êtes de vous occuper sous les yeux de M. l'Ambassadeur. Je soubaiterais de bon cœur que sa santé fût aussitôt rétablie que la mienne. J'espère que nous pourrons nous trouver lui et moi à Saint-Amand le printems prochain ; car on a en tète que ces eaux-là me sont très-bonnes , aussi-bien qu'à lui. M. de Cavoie s'en est trouvé à merveille, et ou me mande (pi'il ne s'est jamais porté si bien qu'il fait, et qu'il a repris, non-seulement toute sa santé, mais même toute sa gaîté. Il se conduit pourtant avec une fort grande sagesse, fait sa cour fort sobrement , et ne mange presque jamais hors de chez lui.

La pi'ofossion de votre sœur IVanette a été retardée ; de quoi elle a été fort affligée. Elle a mieux aimé pourtant retarder , et que je fusse en état d'y assister. Je lui al mandé que ce serait pour la première semaine du mois de novembre , c est-à-dire, immédiatement après la Toussaint. Je serai alors si près de Fontainebleau que d'autres que moi seraient peut-être tentés d'y aller, mais j'assisterai seulement à la profession de votre sœur et reviendrai dès le lendemain coucher à Paris.

Votre mère est en bonne santé , Dieu merci , quoiqu'elle ail pris bien de la peine après moi pendant ma maladie. Il n'y eut jamais de garde si vigilante ni si adroite, avec celte différence que tout ce qu'elle faisait partait du fond du cœur , et faisait toute ma consolation. C'en est une fort grande pour moi que vous connaissiez tout

QUATRIÈME KECUEIL. A^i

le mérîle d'une si bonne mère , et je suis persuadé que , quand je n'y serai plus , elle retrouvera en vous toute l'amitié et toute la reconnaissance qu'elle trouve maintenant en moi. M. de Valincour et M. l'abbé Reuaudot m'ont tenu la meilleure compagnie du monde ; je vous les nomme entre autres , parce qu'ils n'ont presque bougé de ma chambre. INI. Despréaux, ne m'a point abandonné dans les grands périls ; mais quand l'occasion a été moins vive , il a été bien vite retrouver son cher Auteuil, et j'ai trouvé cela très-raisonnable, n'étant pas juste qu'il perdit la belle saison autour d'un convalescent, qui n'avait pas même la voix assez forte pour l'entretenir long-tems. Du reste , il n'y a pas im meilleur ami ni un meilleur homme au monde. Faites mille complimens pour moi à M. l'Ambassadeur et à M. de Bonac. Je leur suis bien obligé de l'intérêt qu'ils ont pris à ma maladie. Je suis aussi fort touché de toutf'S les inquiétudes qu'elle vous a causées , et cela ne contribue pas peu à augmenter la tendresse que j'ai eue pour vous toute ma vie. Je vous manderai une avitre fois des nouvelles.

A Paris, le dernier octobre (1G98).

Vous pouvez vous assurer , mon cher fds , que ma santé est , Dieu merci , en train de se rétablir entière-

.j92 lettres de racine,

ment. J'ai etc purgé avant-liicr pour la dernière fois. et mes naédecins ont pris congé de moi , en me recommandant néanmoins une très-grande diète pendant quelque tem<5, el beaucoup de icgle dans mes repas pour toute ma vie ; ce qui ne me sera pas fort difficile à observer: je ne crains seulement que les tables de la Cour ; mais je suis trop heureux, d'avoir un prétexte d'éviter les grands repas , auxquels aussi bien je ne prends pas u;i fort grand plaisir depuis quel([ue ti ms. J'ai résolu même d'être à Paris le plus souvent que je pourrai , non seulement pour y avoir soin de ma santé, mais pour n'être point dans celte horrible dissipation où l'on ne peut évitrr d'être à la Cour. Nous partirons mardi qui vient ' pour Melun , votre mère , votre sœur aînée et moi, pour la profession de ma chère fille Nanette, que je ne veux pas faire languir davantage. Nous ne menons ni les deux petites ni Lionval. Les chemins sont horribles à cause des pluies continuelles. Je prendrai même des chevaux de louage qui me rieneront jusqu'à Essonne, oîi je trouverai mes chevaux qui me mèneront de là jusquà Melun. M. l'archevêque de Sens veut absolument faire la cérémonie. J'aurais bien autant aimé qu il eut donné celle commission au bon M. Cha- P'.'liex* '' ; cela nous aurait épargné bien de lembarras

' 4 novembre.

^ M. Cliapelicr, dont nous nvons parlé clans la noie , pag. ."558 .•!c ce volume, était alors un des Grands-Vicaires de l'arche-

QUATRIÈME UECUEIL. 4y;]

el ue la dépense. M. l'ablié Boileau-Bontems ' a voulu aussi , îualgré tontes mes instances , y venir prêcher , et cela avec toute Famitié el l'iionnètctc possibles. Nous ue serons que trois jours à Melun. lia cérémonie se fera apparemment le jeudi , et nous en repartirons le vendredi.

Nous allâmes l'autre jour prendre l'air à Auteuil , et nous y dinâmes avec toute la petite famille , que M. Despréaux régala le mieux du monde ; ensuite il mena Lionval et Madelon dans le bois de Boulogne , badinant avec eux , el disant qu'il voulait les mener perdre. Il n'entendait pas un mot de ce que ces pauvres f nfans lui disaient. Enfin la compagnie Talla rejoindre, et cette compagnie c'était ma femme avec sa fille , M. et mademoiselle de Frescheville , qui avaient aussi dîné avec nous. La mère se trouvait fort incommodée; ce sont les meilleures gens du monde. J'avais été à Auteuil par ordonnance des médecins ; j'y serais retourné plus d'une fois si le tems eut élé pins supportabie. M. Hessein voulait aussi y venir. Il préu nd que toutes ses vapeurs lui sont revenues plus fortes qiic jamais , et qu'elles n'avaient été que suspendues par les eaux de Saint-Âmand. L'air de Paris siu'tout lui est mortel , à ce qu'il dit ; en quoi il est bien différent de moi , et il ne respire que quand il en est deliors. Il a un procès

vèqiie de Sens, et a i-tc Chanoine honoraire de IV'glise de Paris. • Yoyei la note 2, pag. o5o de ce volume.

494 LETTRES DE PxACINE,

assez bizarre contre un conseiller de la Cour-des-Aidcs, dont les chevaux, ayant pris le frein aux, dents, vinrent donner tète baissée dans le carrosse de madame Hessein, qui marchait fort paisiblement sans s'attendre à un tel accident. Le choc fut si violent , que le limon du conseiller entra dans le poitrail d'un des chevaux de M. Hessein , et le perça de part en part , en telle sorte que tous ses boyaux sortirent, et que le pauvre cheval mourut au bout d'une hevire. M. Hessein a fait assigner le conseiller , et ne doute pas qu'il ne le fasse condamner à payer son cheval. Faites part de cette aventure à M. l'Ambassadeur, et dites-lui qu'il se garde bien d'en plaisanter avec M. Hessein , car il prend la chose fort tragiquement.

J'ai été fort touché de la mort du pauvre M. Bort' ; je connaissais son mérite de réputation : il suffit de dire qu'il avait été dressé par M. l'Ambassadeur.

Votre mère et toute la famille vous saluent. M. de Cavoie a fait rétablir votre cousin - chez M. de Barbesieux.

' Secrétaire de M. de Bonrepaux.

- Voyez la noie 3, pag. 4ii de ce volume.

A Paris, le 10 Dovemhie (1698).

Nous revînmes de Meliin vendredi dernier ' , et j'en suis revenu fort fatigué. J'avais cru que l'air me fortifierait ; mais je crois que l'ébranlement du carrosse m'a beaucoup incommodé. Je ne laisse pourtant pas d'aller et de venir, et les médecins m'assurent que tout ira bien , pourvu que je sois exact à la diète qu'ils m'ont ordonnée, et je l'observe avec une attention incroyable. Je voudrais avoir letems aujourd'hui de vous rendre compte du détail de la profession de votre sœur'; mais, sans la flatter, vous pouvez compter que c'est un ange. Son esprit et son jugement sont extrêmement formés : elle a une mémoire prodigieuse, et aime passionnément les bons livres. Mais ce qui est de plus charmant en elle , c'est une douceur et une égalité d'esprit merveilleuse, ^'otre mère et votre soeur aînée ont extrêmement pleuré, et pour moi je n'ai cessé de sangloter ^ , et je crois même que cela n'a pas peu contribué à

^ 7 novembre.

^ Anne Rarine n'avait pas encore dix-huit ans quand eîle fit profession ; mais alors l'âge requis par les ordonnances n'e'tait que de seize ans.

■^ Racine n'aurait pu se défendre d'une vive émotion, quand

déranger ma faible santé. Nous n'avions point mené les petites ni Lionval à cause tics mauvais chemins. Votre sœur aînée est revenue avec dos agitations incroyables, portant grande envie à la joie et au bonlieur de sa sœur, et déplorant son propre malheur Je ce qvi'elle n'a pas la force de l'imiter.

Je suis bien fâché que mon voyage m'ait privé jusqu'ici du plaisir de voir M. de Bonac ; mais je l'attends tous les jours. Tout ce que je vous puis dire par avance, c'est que vous lui avez des obligations incroyables. Madame la comtesse de Grammont m'a dit qu'il lui avait dit milie biens de vous, et qu'il ne tarissait point sur ce chapitre. C'est à vous de répondre à des témoignages si avantageux, et de justficr le bon goût de M. de Eonac , qui est lui-même ici dans une approbation générale. Madame la comtesse est cliarmée de lui. Je ne vovis écris pas davantage; je serai plus long quand j'aurai entretenu M. de Bonac.

J'enverrai cette après-dinée chez M. Marguery '. Ne vous chagrinez point contre moi si je ne l'ai jjas fait

même la jeune [iroTes^e n'eût pasetesa fille II n'assistnit jamais à une proussion religieuse sans être attendri jusfjii'aux larmes, et cependant il aiirml à se trouver à ci's sortes de cérémonies. Racine veut pttur^r, dit madaaic de Mainlenon dans une de ses letiies.

^ Perruquier alors Tort en vo^^ue. ^'oyez la page 4^4 ^^ ^^ volume.

QUATillÈME RECUEIL. 497

jplus tôt. En vérité , je n'étais pas en état de songer à mes affaires les plus pressées. Votre soeur Nanetle, présentement la Mère de Sainte-Scliolastique , vous embrasse aussi de tout son cœur. C'est à pareil jour que demain ' que vous fûtes baptisé , et que vous fîtes un serment solennel à Jésus-Christ de le servir de tout votre cœur.

LETTRE LUI

Je ci'oîs qu'il n'est pas besoin que j'écrive à M. l'Ambassadeur, pour lui témoigner rexlrème plaisir que je me fais d'avoir bientôt Ihonneiu' de le voir = . Ma joie sera complète , puisqu'il a lahouîcde vous amener avec lui. Dites-lui qu'il me ferait le plus sensible plaisir du monde si, dans le peu de séjour qu'il fera h Paris, il voulait loger chez nous. Nous trouverons moyen de le mettre fort tranquillement et fort commodément, et du moins je ne perdrai pas un seul des momcns que je

' Le jeune Rncine entrait dans sa vingt-unième année.

- M. de Bonrcpaux quitta eu effet la Haie à celte e'poque , mais il y fut renvoyé Tannée suivante avec la même qualité (l'Ambassadeur (îxfraordinaire. Ensuite il abandonna la carrière (lip!omal:que, et lut lait Conseiller d'honneur au Parlement de Toii'ouse.

498 LETTKES DE IIACÏNE,

pourrai le voir et l'entretenir. Vous ne trouverez pas encore ma santé parfaitement rétablie , à cause d'une dureté qui m'est restée au côté droit ' ; mais les médecins m'assurent que je ne dois pas m'inquiéter , el qu'en observant une diète fort exacte , cela se dissipera peu à peu. Comme je ne suis guères en état de faire de longs voyages à la Cour , vous jugez bien que vous viendrez fort à propos pour me tenir compagnie. Je ne vous empêcherai pourtant pas d'aller faire votre cour , et de voir vos amis.

Je vous adresse une lettre de M. Hessein pour madame Meissois ; il vous sera fort obligé si vous la lui faites tenir bien sûrement.

Je n'avais pas besoin de l'exemple de madame la comtesse d'Auvergne * pour me modérer sur le thé , et j avais résolu d'en user fort sobrement ; ainsi ne m'en apportez point. J'ai dit à M. de Bonac que vous me ferez plaisir de m'apporter seulement de bonne flanelle , vraie Angleterre , de quoi me faire deux camisoUes ; cela ne grossira pas beaucoup votre paquet.

* Cette dureté provenait d'une inflammation qui se formait dans le foie , et qui se convertit en abcès. Les remèdes n'ayant pu déterminer l'ouverture exte'rieure de l'abcès, on tenta une incision; mais cette opération n'eut aucun succès, et le malade mourut trois jours après l'avoir subie.

^ C'était une Princesse de Hohenzollern ; elle était morte le 17 octobre précédent d'une maladie de langueur qu'on avait attribuée à un usage excessif du thé.

QUATHIÈME IlECUEIL. 499

Si M. l'Ambassadeur fait quelque cas de ces Mémoires dont vous parlez sur la paix de JRiswick ' , vous pouvez me les acheter. Si j'étais assez heureux pour le voir bt l'entretenir souvent, je n'aurais pas grand besoin d'autres Mémoires pour l'histoire du Roi. Il la sait mieux que tous les Ambassadeurs et tous les Ministres ensemble , et je fais un grand fond sur les instructions qu'il m'a promis de me donner.

Toute la famille est dnns la joie depuis qu'elle sait qu'elle vous reverra bientôt. Vous ne sauriez trop remercier M. de Bonac ; il me revient de tous côtés qu'il a parlé de vous de la manière du monde la plus avantageuse. Je suis bien affligé qu'il parte sans que j'aie l'honneur de l'embrasser ; mais j'en perds toute espérance , son valet étant venu dire au logis que, comme il arriverait extrêmement tard de Versailles, et qu'il partirait demain de fort grand malin , il ne voulait pas m'incommoder. J'ai autant à me louer de sa discrétion, qu'à me louer de ses bontés. Il laisse en ce pays-ci tout le monde charmé de son esprit et de sa sagesse , et de ses manières aimables au dernier point. Adieu encore, mon cher fds. Tâchez , au nom de Dieu, d'obtenir de M. l'Ambassadeur qu'il vienne descendre au logis.

' Mémoires politiques pour sen-ir à V Histoire du traité de Risvick , par Duniont. A la Haie, 1698, 4 ^o'- iu-ia.

noo LÊTTllES DE RACINE,

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LETTRE LIV et dernière.

A Pari*, le 3o janvier (1699;.

OMME vous pourriez être en peine de ma sanle, j ai cru vous en devoir mander des nouvelles. Elle est beaucoup meilleure depuis que vous êtes parti ' , et ma tumeur est considérablement diminuée. Je n'en ressens pi-esque aucune incommodité. J'ai même été promener cette après-dînée aux Tuileries avec votre racre, croyant que l'air me fortifierait; mais à peine j'y ai été une demi-heure , qu'il m'a pris dans le dos un point insupportable qui m'a obligé de revenir au Ioj;is. Je vois bien qu'il faut prendre patience sur ceia en attendant le beau tems.

Nous passâmes avant-hier l'après-dînée chez votre sœur ° . Elle est toujours fort gaie et fort contente , et vous garde de très-bon chocolat dont elle me fit goûter.

Je suis ravi que M. de Bonrepaux se porte mieux. Faites-lui bien mes complimens , aussi-bien qu'à M. de Cavoie et à M. Félix. Je savais que M. Leverrler doit donner à dîner à M. le comte d'Aycn ^ ; mais on ne m'a

' Jean-Baptiste Racine était de retour de la Haye depuis la fin de novembre 1698. Il venait de partir pour Versailles. ^ Celle qui e'tait Religieuse à Meliin. ^ II n'eut le litre de duc de Noailles rju'en 170^.

QUATRIÈalE RECUEIL. 5oi

point encore dit le jour ni à M. Despréaux. Je serais bien plus curieux de savoir si M. le comte d'Aven songe en effet à m'envoyer les deux jumens qu'il a promis de m'envoyer. Je m'y suis tellement attendu , que j'avais déjà dit à mon cocher de me chercher un marchand pour mes chevaux. Faites-moi savoir de vos nouvelles quand vous en aurez le loisir. Je ne crois point alltr à Versailles avant le voyage de Marly , c'est-à-dire , dans toute la semaine qui vient. Je crains de me morfondre sur le chemin , et je crois avoir besoin de me ménager encore quelque tems, afin d'être en état d'y faire un plus long séjour. Adieu , mon cher fils. Votre mère vous embrasse , et s'attend de vous revoir qviand le lloi ira à Msrly.

Je vous conseille d'aller un peu faire votre cour à madame la comtesse de Grammont, qui vous recevra avec beaucoup de bonté.

Suscriplion : A M. Racine le fils , gentilhomme ordirxaire du Roi , à Versailles,

FIN DU QUATRIEftlE RECUEIL.

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