A MADAME RACINE
A Caleaii— Caiiibiesis, le joui de l'Ascension (i5 mai iGga).
J'avais commencé à vous écrire hier au soir à Sainl- Quenlin ; mais je fus averti que la poste était partie «les midi ; ainsi je n'aclicvai point. Je viens de recc-^ voir vos lettres , qui m'ont fait un fort grand plaisir. Je mo porte bien , Dieu merci. Les garçons de M. Poche m'ont piqvié mon petit cheval en deux, endroits en le fei'ranl , dont je suis fort en colère contre eux , et avec raison. Heureusement M. de Cavoie mène avec lui un maréchal qui en a pris soin, et on m'assure que ce ne sera rien. Nous allons demain au Quesnoi , oi^i on laissera les Dames , et après-demain au camp près de Mons. L'herbe est bien courte , et je crois que les chevaux ne trouveront pas beaucoup de fourrage. Le blé est fort renchéri à Saint-Quentin ; le setier , qui ne valait que vingt sous , en vaut soixante-six '. C est a, peu près la même mesure qu'à Montdidier. Votre fermier sera riche, et devrait bien vous donner de l'ar--
' Piacine était parti le lo mai 1692, poursuivre le Roi à la campagne de Namur.
^ Il s'agit ici d'une mesure pesant environ vingt livres , poids de marc ; c'est le douzième du setier de Paris. A ingt sous de ce tcms-là sont la même somme que trente-six sous d'aujourd'hui.
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gen!, puisque vous ne l'avez point pressé de vendre son blé lorsqu'il était à bon marché. Ecrivez -en à votre frère.
Le Roi eut hier des nouvelles de sa flotte ' ; elle est sorlie de Brest du 9 mai. On la croit maintenant à la Ilogue en Normandie, et le roi d'Angleterre ' embarqué. On mande de Hollande que le prince d'Orange voit bien que c'est tout de bon qu'on va faire une descente, et qu'il paraît étonné. Il a envoyé en Angleterre le comte de Portland son favori, a contre mandé trois régimens prêts à s'embarquer pour la Hollande , et on dit qu'il pourrait bien repasser lui-même en Angleterre. M. de Bavière ^ est fort inquiet de la maladie du prince Clément '^ son frère , qui est , dit-on , à l'ex-
' Celait la flotte commandée par Tourville. Elle était forte de soixante vaisseaux de ligne.
^ Jacques II.
^ Voyez la note 3 , page 32 1 de ce volume.
* Joseph-Clemenf fut tvèque de Ratisbonnc à quatorze ans , et arclievéf)iie de Cologne à l'âge de dix-sept ans (en 1688). Cependant ce ne fut que dix-neuf ans après qu'il prit les ordres, et ce'iébra sa première messe à Lille (en 1707). Il avait obtenu du pape Innocent XI, un Bref qui le rendait éligible aux cvêches de Ratisbonne , Hildesbeim et Lie'ge dés l'âge de onze ans. Il eut Xc pnllium en 1707, et fut sacré le 1". mai de la même année, à Lille, par l'illustre Archevêque de Cambrai, Fcne'lon , qui prononça dans celte occasion un très-beau discours que l'on trouve dans le recueil de ses Œuvres Le prince Clément passait pour être atteint d'un peu de folie. On sait la
irémilé. Il le sera bien davantage clans quotre jours, lorsqu'il verra enlror daus Ifs Pays-oas pins de cent trente mille hommes. Le Roi est dans la ineilleiii-c santé du monde. Il a eu nouvelle aujourd bui que M. le ccmlc d'Eslrét s ' avait brûlé eu co'jîé à foiid qualorze vaisseaux n;archands anglais sur les cùies d'Espj'gne , et deux vaisseaux de guerre qui les escortaient. Cela le consoie avec raison de la perle de deux va'sscaux de Fescadre du même comie d'Estrées , qui ont p: ri par In tempête. Yoilà d'beureux eouimenceniens : il faut espérer que Dieu conlinuera de se déclarer pour nous. Faites part de ces nouvelles a M. Despréaux, à qui je n'ai pas le tems d'écrire aujourd'hui. J ai rencontré aujourd'hui M. Dodart ^ pour la première fois. Il dit qu il a été et qu'il est encore mal logé ; mais il se porte à merveille. M. du Tartre ^ se trémousse à son ordmaire , et a une grande épée à son cÔ!é avec un nœud magnifique ; il a tout-à-fait l'air d'un capitaine. Adieu, mon cher cœur. Embrasse tes enfans pour moi. Exhorte ton fils à bien étudier et à servir Dieu. Je suis parti fort content de lui ; j'espère que je
Ijoufionnerie indécnile qu'il se permit en chaire à \ aleiicienncs, un jour de premier avril II vtc.iit jusqu'en ijjS.
' Victor-Marie , comte d'Esfrt'cs , qui fut le maréchal de Cœuvres, et mourut en \'i'.
^ Voyez la note, pag. 3o6 du tome \'II.
^ Voyez la note i, pag. 222 de ce volume.
CINQUIÈME RECUEIL. blï
le serai encore pî us à mon retour. Ecris -moi souvent, ou lui. Adieu , encore un coup.
Suscription : A madame Racine , rue des Maçons , proclie la Sorbonne, à Paris.
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A M. DE BONREPAUX'.
A Pari? , ce 28 juillet (l6g3).
Mon absence liors de celle ville est cause que je ne vous ai point écrit depuis dix jours. Il s'est pourtant passé beaucoup de choses très-dignes de vous être mandées. M. de Luxembourg, après avoir battu un corps de cinq mille chevaux commandé par le comle de Tillj, a mis le siège devant Huy * , dont il a pris la ville et le châtrau en trois jours ; et de là a marché au prince d'Orange , avec lequel il est peut-être aux mains à l'heure qu'il est ^.
' Il était alors ambassadeur extraordinaire en Danemarck, et plénipotentiaire auprès des Princes d'Allemagne. Voyez la note , pag. 279 de ce volume.
^ Celle affaire est du i5 juillet. Huy fut pris le i^. Le président Ilcnault attribue à tort cette dernière conquête au maréchal de Yilleroi. Le billet que Luxembourg écrivit à Louis XIV du cbamp de bataille de Nerwinde était terminé par ces mois : « Je n'ai d'autre mérite que d'avoir exécuté vos ordres, de » prendre Huy et de donner bataille. »
^ Ce fut le lendemain, ag, que le maréchal de Luxembourg rencontra le prince d'Orange et le duc de Bavière à Nerwinde.
Monseigneur a passé le Rhin , et , s'étanl mis à la lêle d'une armée de plus de soixante-six mille homnoes, a marché droit au prince de Bade , en intention de le clierchcr partout pour le combattre , et uc l'attaquer mémo dans ses retrancheniens s'il prend le parti de se retrancher. Mais ce qvii a le plus réjoui tout le public, c'est la déroute de la flotte de Hollande et d'Angleterre, qui est tombée, au cap de Saint-Ylncent , entre les mains de M. de Tourville'. J'entretins hier son courrier , qui est le chevalier de Saint-Pierre , frère du comte de Saint-Pierre = , lequel fut cassé il y a deux ans. Je vous dirai en passant , qu'on trouve que M, de Tourville a fait fort lionnètenient d'envoyer dans Cette occasion le chevalier df Saint-Pierre , et on espère que la bonne nouvelle dont il est chargé fera peut-être rétablir son frère. Quoi quil en soit, la flotte, qu'on appelle de Smyrne , a donné tout droit dans l'embuscade. Le vice-amiral Rook qui l'escortait, d'aussi loin qu'il a découvert notre armée navale , a pris la fuite , et il a été impossible de le joindre. Il avait pourtant vingt-
' Celte affaire eut lieu le 17 juin. La perte des Anglais a c'te tvaluée à près de deux millions sterling.
^ Loiiis-Hiacinthe Castel, conile de Saint-Pierre , et François-Antoine Caste], tlievaljer de INIalte, étaient frères du célèbre abbé de Saint-Pierre. Ce comte de Saint- Pierre avait alors trente-quatre ans ; il fut premier tcuyer de la duchesse d'Orléans, et mourut en 1748.
CINQUIÈME RECUEIL. 5i3
six ou vîngt-scpt vaisseaux de guerre. Les pauvres marchands se voyant abandonnés , ont fait ce qu'ils ont pu pour se sauver. Les uns se sont échoués à la côte de Lagos , les autres sous les murailles de Cadix , et il y en a eu quelque trente-six qui ont trouvé moyen d'entrer dans le port. On leur a brûlé ou coulé à fond quarantecinq navires marchands et deux de gvierre , et on leur a pris deux bons vaisseaux de guerre hollandais tout neufs , de soixante-six pièces de canon et vin^t-cinq navires marchands, sans compter deux vaisseaux génois qui étaient chargés pour des marchands d'Amsterdam , et dont le chevalier de Saint-Pierre, qui est venu dessus jusqu'à Roses , estime la charge au moins six cent mille écus. On ne doute pas qu'une perte si considérable n'excite de grandes clameurs contre le prince d'Orange , qui avait toujours assuré les alliés que nous ne mettrions cette année à la mer que pour nous enfuir et novis empêcher d'être brûlés. Le chevalier de Saint- Pierre a rencontré le com.e d'Estrées à peu près à la hauteur de Malque', et prêta entrer dans le détroit. Le Roi a été très-aise de cette nouvelle , que l'on a sue d'abord par un courrier du duc de Grammont, et par des lettres des marchands. On parle fort ici des mouvemens qui se font au pays où vous êtes , et il parait qu'on en est fort content par avance. Nous soupàmes hirr, M. de Cavoie et moi , chez madame ( Le reste manque, )
' Malaga.
5l4 LETTRES DE RACINE,